LE MOINE
Le moine avait eu grand tort de ne point compter sur la fidélité d'Ascanio Macarone. C'était précisément là le messager qu'il lû^ fallait.
Un Portugais, en effet, se fût contenté de remettre religieusement la bague à qui de droit sans mot dire; mais le beau cavalier de Padoue, outre une multitude d'autres brillantes qualités, pouvait se vanter d'être le personnage le plus loquace qui fût sous le ciel.
11 n'attendit point les questions de Baltazar pour lui raconter comme quoi il avait arrêté le moine, — ce qui, eut^ il soin d'ajouter, était un secret d'État, — comme quoi le moine l'avait fait son hérilier, etc., etc.
11 fut excessivement surpris et mortifié lorsque, au beau milieu de son récit, Baltazar^ le poussant rudement de €ùié.
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partit avec la rapidité d*une flèche en grommelant ces mots étranges : , • ,
— Numéro treize !
— Le pauvre diable âfet fou, petisa le Padouan.
Et il regagna tranqi^illement son domicile, où la céleste Arabelle ronflait en l'attendant.
Baltazar cependant atteignit en quelques minutes les abords de la prison. Au nom du moine, les verrous tbmbè- • rent devant lui, niais toutes ses' questions demeurèrent sans réponse. Nul porte-clefs n'avait vu le révérend père.
Alors Baltazar se fit indiquer le numéro treize. Le geôlier lui donna une lanterne et lui souhaita bon voyage, disant que de mémoire d'homme ce cachot n'avait point servi.
Il était4emps que Baltazar i^^rivât. Le jet de sa lanterne lui montra ce terrible groupe que nous avons décrit au chapitre qui précède : le moine étendu sur le sol, et un homme les deux mains sur la garde de son épée dont la pointe s*appuyait au cœur du moine.
Baltazar bondit en avant. Un ^eul élan de ses robustes jarrets le porta auprès de l'homme masqué. Celui-ci se retourna, l'épée haute ^ Baltazar était sans arme%
Mais Baltazar n^avait pas besoin d'atïnes. 11 para d'un revers de sa rude main le coup que lui portait son adversaire, et lui jeta autour du cou ses longs bras, qui avaient l'élastique dureté de^l'acier. L'homme masqué jeta un cri, un seul ; puis on entendit comme un craqueme&t d'os brisés. Puis Baltazar lâcha prise, et un cadavre tomba pesanunent sur le sol.
Le brave géant respira bruyanmient alors, non pas de fatigue, mais de joie. Par un sentiment fort naturel, il voulut voir quelle sorte de reptile il venait d'écraser. En conséquence, il arracha le masque.
. Le visage qu'il découvrit était horriblement contracté par la mort; il le reconnut néanmoins, et repoussa du pied le cadavre avec dédain.
— Antoine Gonti l murmura-t-il, c'est autant de pris sur la besogne du bourreau 1
^Fendint que cela se passait, la scène delà chambre royale
arrivait à son dénoûmei^t.. L^nfant refusait toujours de signer sa déchéance. Isabelle elle-|péiue appuyait ce refus. -«-- Qui nous dit d'ailleurs que vous ne nous trompez pas? s'écria tout à.coup le prince, s'accrochant à un dernier espoir. Alfonse était roi hier; Tavez^vous donc assassiné? ^ — Non, répondit Càstelmelhor qui tira de son sein un second parchemin.
. — Alors, il est roi encore.
— Non, dit une seconde fois Càstelmelhor.
Il déploya le parchemin et le montra de loin au prince.
— Alfonse, reprit-il, a fait ce que vous ne voulez point faire; voici son acte d'abdication.
— Honte à lui ! murmura dom Pierre avec accablement. La reine baissa la tête,
-- Maintenant, seigneur, dit Castelmelhqr en changeant de ton, je vous ai tout dit: voici en blanc, sur cet écrit, la place où sera inscrit le nom du. successeur d'Alfwise. Les Vingt-Quatre et les dignitaires m'attendent; ils sont à moi... vous avez établi vous-même l'alternative: renoncez ou mourez I
Dom Pierre, comme ces malheureux que presse un danger inévitable, parcotBTut sa prison d'un regard désespéré.
— 11 faut en finir, reprit durement Càstelmelhor; choisissez!
Et comme le prince hésitait encore, il ajouta avec un impitoyable sourire :
— Faut-il vous convaincre que vous êtes en mon pouvoir? Des gens qui m'ont vendu leur âme attendent mes ordres derrière cette porte.... Voyez!
Il ouvrit la porte d'un geste brusque, et répéta emphatiquement :
— Voyez !
L'infant et la reine tournèrent vers la porte ouverte unmorne regard ; mais un étonnement inexprimable se peignit sur leur physionomie. Càstelmelhor regarda à son tour; une sourde malédiction s'échappa de ses lèvres.
Au lieu des gens armés qu'il avait postés à la porte, il vit le moine debout sur le seuil^ la tête haute et les bras croi^
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ses sur sa poitrine. Derrière lui apparaissait Therculéenne carrure du brave Baltazar.
— C'est vous qui êtes en mon pouvoir, seigneur comte ! dit le moine en s'avançant lentement.
— Toi î s'écria Castelmelhor en écumant de rage I — encore toi ! - .
11 tira son épée et fit un pas vers le moine; mais, sur un signe de celui-ci, Baltazar s'élança dans la chambre à la tête d'une douzaine d'hommes armés, commandés par le geôlier dom Pio Mata Cer do lui-môme.
Castelmelhor courba la tête; il se sentit perdu.
— Je vous avais bien dit, Louis de Souza, reprit le moine, que vous deviendriez un assassin... Mon aspect vous étonne, n'est-ce pas? Vos mesures étaient prises... A cette heure, je devrais être mort... mais Dieu protège le sang royal, seigneur comte. Il ne reste qu'un cadavre de l'homme que vous aviez envoyé pour me tuer. Vous-même, vous êtes captif et vaincu. Dans une heure, par les fenêtres de cette prison, vous, pourrez entendre la voix du peuple crier : — Longue vie au roi dom Pedro 1
L'infant, à ces mots, s'avança. Jusqu'alors la surprise et la joie l'avaient rendu muet.
— Seigneur moine, dit-il, la couronne est à dom Alfonse, mon frère. Je n'y ai point de droits.
Le moine arracha le parchemin que tenait encore Louis de Souza, et que ce dernier^ accablé par sa défaite, ne chercha point à retenir.
— Alfonse a renoncé au trône, dit-il; Dieu l'a permis pour le bonheur du Portugal. Vous êtes son légitime successeur. Altesse; refuser serait reculer devant une tâche ardue et pénible : vous accepterez, parce que votre cœur est vaillant.
La reine, depuis le commencement de cette scène, couvrait le inoine d'un regard inquiet. Sa voir semblait faire naître en elle une sensation étrange. Tandis que l'infant hésitait, combattu par l'attachement réel et loyal qu'il portait à son malheureux frère, Isabelle s'approcha du moine, et dit à voix basse :
GoQgle
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— Est*il donc vrai que Vasconcdlos est un traître , seigneur?
— Sous peu dinstants, Votre Majesté ne conservera plus de doute à cet ^gard^ répondit gravement le moine.
! Puis, se tournant vers les hon(unes qur^uivaient Baltazar :
-7 Le seigneur comte est prisonnier d'Etat, reprit-il. Sur votre tête, vous répondez de lui à Leurs Ms^estés.*.. Sire, et vous, madame, lyouta-t-il, vos officiers attendent au dehors. Si votre bon plaisir est de vous rendre sur Thèure à votre palais, je me fais caution que nul danger ne menacera vos personnes royales.
Il 8*inclina et sortit«
Faible encore par suite de la terrible nuit qu'il avait passée, il traversa néanmoins d*nn pas rapide la distance qui séparait le Limoêiro du palais de Xabrégas. Sur la place, entre le palais et le couvent de la Mère-de-Dieu, une foule immense ondulait et se pressait en murmurant. Elle atten* dait le moine, qui manquait au rendez-vous donné.
Quand il parut enfin, une acclamation générale fit trem* bler le sol et crier les vitres des maisons environnantes.
— Le moine l Je moine! criait-on; — place au moine qui va faire justice et nous délivrer de nos oppresseurs I
— Castelmelhor est prisonnier, dU le moine en se frayant péniblement un passage; Âlfonse a quitté le Portugal, et vous allez avoir un roi.
— Ce sera vous, ù' est-ce pas, révérend père ? cria*t-on de toutes parts.
Et, à tout hasard, dix mille voix s'élevèrent &à chœur pour clamer :
— ' Five k roil
Les Yingt*Quatre, les dignitaires et les députés de la boui^ geoisie, convoqués par Castelmelhor, étaient rassemblés dans la salle des Etats depuis environ une heure.
L'inquiétude était peinte sur tous là visages. Par les fenêtres de la salle, les membres de l'assemblée voyaient la foule sur la place et tremblaient, car la foule était mena** çante. C^étaient, pour la plupart, des créatures de Louis d6
Souza. Ils se sentaient sans force en l'absence de leur maître. . • '
Au fond de la salle, une troupe nombreuse de chevaliers du Firmament, commandée par le seigneur delI'Acquamonda, étalait la pompe de son brillant costume. — Le Padouan s'était muni d'un mouchoir, afin de s'agenouiller devant Gastelmelhor, au moment où l'assemblée lui conférerait la dignité royale.
Dans un coin, lord Richard Fanshowe jouait le rôle d'observateur. Chaque fois que le murmure de la foule arrivait jusqu'à ses oreilles, il se frottait les mains avec enthou- ' siasme et croyait entendre Lisbonne entier chanter le God save Charles king I
L'acclamation fulminante poussée par le peuple à la vue du moine fit sauter sur son banc chaque membre de l'assemblée.
— Voici venir mon fidèle bénédictin, se dit Fanshowe.
Presque au môme instant le moine entra. Il traversa la salle d'un pas ferme, et ne s'arrêta que près de la table placée devant le siège du président. 11 déplia l'acte d'abdication d'Alfonse, et en donna lecture à haute voix.
— Le nom de son successeur? demanda l'assemblée.
Le moine gagna l'une des fenêtres, et fit un signe. Une seconde clameur, universelle, étourdissante, partit de la place et secoua les vitres de la salle. Le moine aperçut un carrosse qui traversait la foule. A cette vue, il apaisa le tumulte d'un geste, et revint vers la table. Là il saisit une plume, et remplit le nom laissé en blanc sur l'acte d'abdication.
— Seigneurs, dit-il en montrant du doigt la foule qui s'agitait sous les fenêtres, je suis le plus fdtt, j'ai le droit d'ordonner; voulez-vous m'obéir?
— C'est un trésor que^ce moine I pensa Fanshowe.
— C'est le diable ! grommela Macarone.
Les membres de l'assemblée hésitaient et se consultaient.
— Eh bien I reprit le moine d'une voix menaçante. • La foule, impatiente de ne plus^voir son maître, éclata
en murmures. L'hésitatioa de rassemblée prit fin subitement.
— Nous vous écoutons, révérend père, dit le président des Vingt-Quatre.
Le moine monta les degrés de l'estrade, prit le coussin de velours où reposait la couronne royale que Castelmelhor avait eu la précaution de faire apporter, et la remit aux mains de Jean de Mello, président de la cour des Vingt- Quatre.
— Suivez-moi, seigneurs, dit-il ensuite.
L'assemblée se leva en masse et gagna les escaliers du " palais.
— Que va-t-il faire ? se demanda Fanshowe avec un- commencement d*inquiétude.
Au moment où le nioine, qui marchait en tête, arriva.it au haut du perron du palais, Finfant et la reine descendaient de leur carrosse.
Le moine déploya une seconde fois l'acte d'abdication et le lut au milieu d'un profond silence. Cette fois rien ne ^manquait : le blanc était rempli par le nom de dom Pedro de Bragance.
-Lecture faite, le moine prit la couronne des mains du président de la cour, et la posa sur la tête de l'infant.
— Longue vie au roi dom Pedro ! hurla la foule, enthousiasmée de cette pompe théâtrale.
— Sic vos non vobis /... murmura douloureusement milord, qui avait fait ses humanités.
Le moine se mit à genoux et baisa la main du roi.
— Seigneur moine ! s'écria dom Pierre avec émotion, si vous n'étiez pas un serviteur de Dieu, le moins que je pusse faire pour récompenser votre dévouement serait de vous nommer mon premier ministre.
— A cela ne tienne, répondit le moine. Il dépouilla son froc et parut en brillant costume de gentilhomme.
— Vascon celles ! dit le roi avec une surprise où il entrait quelque dépit.
. — Dom Simon! murmura Isabelle, qui retint à grand'peine un cri de reconnaissance et de joie.
Lord Fanshowe exécuta une épouvantable grimace, et Macarone, fendant la presse, saisit le froc délaissé du moine, qu'il baisa passionnément en disant :
— Corps de Bacchus ! Excellence, si vous n^e permettez d'emporter ce saint habit, j'en ferai des reliques... Je me déclare le valet de Leurs Majestés très-sacrëes, et le vôtre, avec un infini ravissement I
— Simon de Vasconcellos, reprit dom Pierre après un silence, je ne retire point ma parole : voUs êtes mon premier ministre.
— Je remercie Votre Majesté, et j'accepte, répondit le cadet de Souza... En conséquence, je déclare dissoute et licenciée la dérisoire milice appelée chevaliers du Firmament.
Le peuple battit des mainè, Macarone jeta sa toque étoilée et la foula aux pieds en criant : — Bravo l
— En outre, continua Vasconcellos, je notifie à lord Richard Fanshowe que j'ai écrit au ministre du roi son maître, pour exiger son rappel, motivé sur...
— Je partirai demain, seigneur, interrompit Fanshowe, qui se retira aussitôt à l'écart.
— Consolez-vous, milord, lui dit le Padouan. Nous partirons ensemble, vous, moi ^t mon épouse.
— Que m'importe ton épouse et toi I s'écria Fanshowe d'un ton bourru.
— Père dénaturé l répliqua le beau cavalier de Padoue. Mon épouse vous doit le jour l
■— Arabelle ?... balbutia Fanshowe atterré.
— La sensible Arabelle, dont l'amour m'a procuré l'honneur d'entrer dans votre famille.
Milord ambassadeur laissa retomber ses deux bras le long, de ses flancs; ce dernier coup l'achevait.
Le roi ava^t donné en peu de mots son approbation aux mesures proposées par Vasconcellos. Celui-ci reprit :
—Jen'ai plus qu'uneseulegrâceàdemanderàVotre Majesté.
— Laquelle ? dit le roi,
SM LIS FAMFttONS DO RM
te pardon de Loaîs de Seuza» mon frère.
— Il aura la vie sauve.
— Merci! — Maintenant^ sire, je pemets entre vos mains la bante charge que vous avez daigné me confier. Mon devoir m'appelle ailleurs.
-^ Quoi! vous nous quittez ! s'écria Isabelle. Le roi lui-même en parut surpris et affligé.
— Mon père me vM, madame, répondit Yascoocellos d'un ton de solennelle tristesse.
— Adieu, seigneur, murmura Isabelle, dont une larme vînt mouiller la paupière.
— Adieu ! répondit Vasconcellos, — pour toujours.
Il se releva, et, suivi du fidèle Baltazar, il traversa la foule, qui s'ouvrit silencieusement sur son passage.
Arrivé au bord du fleuve, il monta dans une barque qui le conduisit au navire où se trouvait Alfcmse.
On leva l'ancrej Vasconcellos joignit les mains et jeta un dernier regard sur Lisbonne.
Quand la ville disparut dans le lointain, un douloureux soupir souleva sa poitrine.
— Je ne l'oublierai point, murmura-t-il. Elle sera tou^ jours là, -— au fond de mon cœur.
Puis il descendit dans la cabine où dormait le pauvre roi détrôné. 11 s'assit à son chevet, et levant les yeux au ciel, il dit avec résignation :
— Père, je suis à mon poste!