‹ Les dernières féesChapitre 42 sur 43 · LE NUMÉRO TREIZE · texte numérisé non relu

LE NUMÉRO TREIZE

Le moine, comme nous avons pu le voir déjà plusieurs fois, était fort bien instruit de ce qui se passait dans la ville. A peine Alfonse tHait-il sur le navire, que le moine le savait. Cette dernière ciiconstance ne surprendra que médiocrement ceux de nos lecteurs qui ont su percer le voile mystérieux dont s'enveloppait ce personnage.

Tandis que Casteknelhor, soucieux et brisé par les émotions de la journée, regagnait solitairement son palais; le moine envoyait ses émissaires dans tous les quart/ers de la ville, ^t convoquait le peuple, son vassal, pour le point du jour, sur la place du palais de Xabrégas.

Bien avant cette heure, au milieu de la nuit, deux troupes nombreuses et bien armées sortirent de Fhôtel des chevaliers du Firmament. L'une était commandée par Antoine Conti, Fautre par le bel Ascanio, lequel s'était arraché à regret des bras de sa nouvelle et charmante épouse.

Conti, avec sa troupe, se dirigea vers le palais de Xabrégas. Le Padouan prit une autre route. Nous reviendrons à lui tout à l'heure.

Tout dormait au palais de Xabrégas. Aucune lumière ne brillait aux innombrables fenêtres de la façade. De l'autre côté de la place, le couvent de la Mère-de-Dieu , lourde et noire masse de granit, se confondait avec l'ombre de la nuit. Cônti et ses chevaliers du Firmament arrivèrent au seuil du palais sans que rien indiquât qu'on les eût aperçus.

— Cette fois, s'écria l'ancien favori, la Française, comme dit ce vieil hypocrite de Fanshowe, ne m'échappera pas... Frappez, et ne craignez pas de briser le marteau !

La grande porte retentit aussitôt sous un déluge de coups.

— Ouvrez de par le roi ! cria Conti.

Les valets, éveillés en sursaut, coururent prendre les ordres de l'infant.

— Barricadez les portes l dit la reine, peut-être il nous arrivera du secours.

Elle Rongeait à Vasconcellos en parlant ainsi. Le prince se leva et s'arma. Avant de quitter la reine, il dit en lui baisant la main :

— Madame, il ne m'appartient pas d'accuser d'avance et sans savoir un homme en qui vous semblez avoir mis toute votre confiance... un homme qui in'a donné plus de bonheur que je n'en espérais en cette vie... Mais...

— Prétendez-vous parler de Vasconcellos? demanda la reine, dont le front blanc se couvrit d'une épaisse rougeur.

— Je prétends parler de Vasconcellos, madame.

— Et vous doutez de lui ?

— En marchant à l'autel, je me disais : Tant de bonheur donné par un ennemi doi^ recouvrir un piège.

— Vasconcellos est-il donc votre ennemi ?

— Vasconcellos vous aime, madame.

La reine retint une exclamation de colère dédaigneuse qui sollicitait sa lèvre.

-^ Seigneur, dit-elle, il faut avoir un grand cœur pour se dévouer à des maîtres qui vous ressemblent I II m'aimait.., et je suis votre femme I... Et c'est lui qui a mis ma main dans votre mainl... Et votre cœur, au lieu de gratitude, ne garde pour lui que haine et soupçon î...

— Il est le frère de Castelmelbor, murmura dom Pierre d'un air sombre.

— Ah I sejigneur 1 seigneur I s'écria la reine avec indignation et mépris, vous êtes, vous, le frère de dom Alfonsel..,

Dom Pierre pâlit et sortit aussitôt.

— Enfant soupçonneux I cœur bifttard l dit Isabelle en le suivant d'un regard irrité ; tout ce qu'il y avait de noble et de royal dans ce sang de Bragance est au fond du tombeau de Jean IV I

Puis, saisie d'un vague remords, elle s'agenouilla sur le prie-Dieu qui était au pied de son lit, et prononça ces mots.

i64 LES FANFAR016 DU ROI

réponse nâîre aux tacites reproches que lui faisait sa conscience.

— Je Fooblierai^ mon Dieu I je tâcherai de l'oublier!...

L'infant avait descendu les escaliers du palais. Les chevaliers du Firmament, à l'instant où il entrait dans le ve»tibule, attaquaient la porte avec des leviers. Il ouvrit le guichet et reconnut que le nombre des assaillants rendait toute résistance inutile.

— Qui ose ainsi'violer le drapeau du roi de France? demanda-t-il à travers le guichet

— Nul drapeau ne peut couvrir les criminels de lèsemajesté ! répondit-on du dehors. Au nom du roi, moi, Antoine Conti de Vintimille, je vous somme d'avoir à ouvrir les portes sur-le-cbamp I

— Ouvrez les portes, dit l'infant.

Conti entra aussitôt, escorté de toute sa troupe. L'infant tira son épée et se mit dans une attitude de défense.

— L'ordre du roi, dit-il.

Conti lui présenta un parchemin déplié, que le prince parcourut d'un rapide regard. Après l'avoir lu, il jeta- son épée, dont s'empara un des chevaliers du Firmament.

— Des traîtres ont trompé Sa Majesté mon frère, dit-il, mais il ne me convient pas de discuter sa volonté... Je vous suis, seigneur; la reine vous suivra de môme. Souffrez que j'aille la prévenir.

Isabelle apprit avec une sorte d'indifférence le malheur qui venait la frapper. Elle ne voulut point qu'on éveillât les demoiselles de Saulnes.

— A quoi bon attrister ces pauvres filles par la vue d'une prison, dit-elle. Leurs consolations seraient superflues ; je suis résignée.

On fit monter la reine et l'infant dans le propre carrosse de ce dernier. Ce fut ainsi qu'on les conduisit au Liraoëiro, où ils furent enfermés dans le cachot appelé la Chambre royale,

La reine s'assit ; le prince se mit à genoux devant elle. Il se repentait de sa conduite récente; il avait peur d'avoir

offensé Isabelle, et implorait son pardon dans les termes les plus passionnés. La reine s'efforça de sourire.

— Je lie vous en veux poin,t, seigneur, répondit-elle. Je sais que vous m'aimez, et je suis reconnaissante.

-^ Et vous^ ne lA'aimez-vous pas, Isabelle? demanda l'infant.

La réponse expira sur les lèvres de la reine.

— Non, reprit dom Pierre, non, vous ne pouvez pas m'aimer...

Et il ajouta avec explosion :

— Ob l que je hais cet homme !...

Pendant que cela se passait, le beau cavalier de Padoue faisait, lui aussi, une capture. Exécutant à la lettre les ordres qu'il avait reçus, il fit enfoncer la porte du couvent majeur des Bénédictins, et força le premier frère qui se présenta à lui indiquer la cellule du moine.

Le prêtre voulut résister d'abord, mais Ascanio frisa sa moustache d'une si effrayante façon, que le religieux, terrifié, courba la tête et obéit.

Le moine dormait. Ascanio employa pour ouvrir sa porte le moyen déjà indiqué ci-dessus. Une douzaine de coups de hache convenablement appliqués permit de se passer de clef. Cette manière, tout expéditive qu'elle était, donna le temps au moine de sauter en bas de son lit et de faire un peu de toilette. 11 mit sa bai-be et son froc. Il eut même le loisir de se munir d'un poignard et d'une bourse fort bien garnie.

— Révérend père, dit Ascanio en entrant, vous me voyez mortifié de venir vous déranger à pareille heure. Veuillez, je v^us prie, accepter mes excuses.

— Qu'y a-t-il? demanda froidement le moine.

— Il y a du nouveau, répondit Macarone en pirouettant sur lui-môme, ce qui démasqua une trentaine de chevaliers du Firmament rangés dans le corridor. Il y a d'abord ces honnêtes seigneurs, qui sont flattés, tout autant que moi, de placer leurs respects aux pieds de Votre Révérence... Il y a en outre un billet portant la signature de Son Excellence

S66 LES FAIfFAROltS DU ROI

le comte de Castelmelhor/qui vous invite à faire^ en notre compagpie> une petite promenade nocturne. Ce disant, il approcha un papier de la figure du moine.

— Révérend père, continua-t-il, ce surprenant capuchon vous empêche de voir, et il fout que vous preniez conau'ssance...

D*un geste brusque il rejeta en arrière le capuchon do moine.

— Misérable! s*écria celui-ci dont. les yeux étincelèrent. Macarone demeura stupéfait,

— Corps de Bacchus! murmura-t-il, je ne connais pas cetle figure-là I... Et pourtant il me semble... oui, ce sont bien ses yeux!... mais voici une barbe conusie il n*en peut croître qu*au menton d'un capucin.. .Votre Révérence, après tout, ne serait-elle qu'un moine ?

Il leva le flambeau qull tenait à la main et jeta un dernier regard sur le visage de son prisonnier.

— Ane que je suis! je'puis dire cela moi-même, mais je ne permettrais à personne, fût-ce au pape, de le répéter... La barbe est blanche et les cheveux noirs...

—Finissons 1 dit le moine avec impatience.

— Je suis le dévoué valet de Votre Révérence, et n'ai garde de mépriser ses ordres!... En route, mes fils!

Le moine s'enveloppa dans sa robe et suivit les chevaliers du Firmament sans ajouter une parole. Macarone marchait à la tête de ses hommes, frais, gaillard, et fredonnant un amoureux refrain. Il s'interrompait de temps à autre. > —La barbe est blanche! grommelait-il. Je suis sûr qu'il y a dessous un menton de ma connaissance. Je me passerai la fantaisie de tirer cela au clair.

Quant au moine, il allait d'un psS ferme et n'avait point cette démarche inquiète du prisonnier qui épie l'occasioa de s'évader. Par le fait, il n'y songeait pas. Il savait qu'on le conduisait au Limoeïro, et comptait sur les nombreuses intelligences qu'il avait dans cette prison.

Par malheur, il avait tort d'y compter. Les instructions du Padouan prévoyaient ce cas, et il les accomplit à la lettre.

Au moment de frapper à la porte de la prison, il fit ar-

rêter sa troupe et jeta le manteau d'un des chevaliers du Firmament sur les épaules du moine. Celui-ci voulut se' débattre, mais vingt bras robustes le continrent et l'enveloppèrent dans le manteau, comme on emmaillotte un enfant nouveau-né. Cela lait, quatre hommes le chaînèrent sur leurs épaules. >

— Si le révérend père pousse un cri ou prononce une parole entre la porte extérieure de la prison et celle de son cachot, dit Macarone d'un ton de bonne humeur, vous passerez tous vos épées au travers de ce paquet : il ne dira plus rien.

Alors seulement le moine sentit l'angoisse s^ emparer de son cœur; mais ce fut une angoisse terrible, poignante! Il se vit perdu, perdu sans .ressources, 11 devina que le cachot où on le conduisait serait, sous peu d'heures, son tombeau. Sa vaillante nature fléchit un instant sous ce coup de massue, mais bientôt elle se releva. Son courage se roidit; son intelligence travailla...

Lorsque les chevaliers du Firmament le déposèrent au fond d'un cachot obscur et humide dont il ne savait ni la route ni la position, son indomptable sang-froid était déjà revenu.

11 se débarrassa du manteau et s'assit sur l'escabelle destinée aux captifs.

Macarone ordonna à ses hommes de se retirer dans^le corridor, et resta seul avec le moine. Il avait à la main une torche.

— Maintenant, dit-il, je vais souhaiter la bonne nuit à Votre Révérence ; mais auparavant, qu'il me soit permis de toucher cette barbe vénérable qui sera bientôt celle d'un saint dans le ciel.

Il porta vivement la main à la barbe du moine, mais celui-ci le repoussa avec une telle force que Macarone tratraversa en chancelant toute la longueur du cachot, heurta la porte entr'ouverte, et ne s'arrêta qu'au mur opposé de la galerie. Le moine s'élança sur ses pas, comme s'il eût voulu le frapper; mais il n'alla pas plus loin que le seuil et se

contenta de jeter un rapide regard sur la surface extérieure de la porte de son cachot.

— Numéro treize ! murmura-t-il.

11 rentra tranquillement, et, avec la pointe de son poignard, il grava ces deux mots, numéro treize, sur le large chaton d'une bague qu'il portait au doigt.

— Je veux être décapité, s'écria Macarone, puisqu'on ne peut pendre un gentilhomme tel que moi, s'il me reprend fantaisie de vous caresser jamais, seigneur moine !.. •Ventresaint-gris I comme disait ce cher duc de Beaufort, en mémoire du Béarnais, son aïeul, vous avez les mouvements brusques pour un serviteur du Dieu de paixl... Je voulais voir votre figure... c'était une idée... Mais que m'importe, après tout, puisque dans une heure...

Macarone s'arrêta et se prit à sourire. Il venait de trouver une vengeance selon son cœur.

— J'oubliais d'annoncer à Votre Révérence une nouvelle qui l'intéresse, reprit-il en rajustant ses dentelles, froissées par l'accolade du moine; c'eût été fort mal fait de ma part. Dans une heure... avant, peut-être... vous recueillerez la couronne du martyre, vénérable père.

Le moine ne répondit pas.

—-Ainsi donc, continua le Padouan, commencez vos dernières patenôtres, seigneur moine, et si vous rencontrez là-haut quelqu'un de mes glorieux ascendants, offrez-leur, je vous prie, mes civilités et respects.

11 sortit et fit jouer la clef dans la lourde serrure.

— Restez I dit le moine.

— Pas possible, mon révérend, je suis pressé.

— Restez, vous dis-je! répéta le moine en faisant sauter dans sa main la lourde bourse dont il s'était muni.

Le son de l'or fit sur Ascanio son effet ordinaire. Son œil brilla; son sourire s'épanouit, et, poussé par un invincible attrait, il passa de nouveau le seuil de la prison.

— Dépêchons, seigneur moine, dit-il pourtant; l'amour m'appelle loin d'ici ; vous ne savez pas, vous, ajouta-t-il d'un ton langoureux, ce que c'est que l'amour!

— Je sais, répondit le moine, que le seigneur Àscanio n'a point de répugnance pour une bourse bien garnie.

— Non^ sans doute ! Je ne sois pas dépravé à ce point.,.

— Il me plaît de vous faire mon héritier, reprit le moine-

— Cela prouve en faveur du discernement de Voti'e Révérence.

— Vous ôtis un brave soldat, Macarone*.. Celiiî-ci salua.

— Vous avez un cœur loyal et sensible... Macarone salua encore.

— Et je suis sûr que vous exécuterez à la lettre la volonté dernière d'un homme qui va mourir.

Macarone prit à ces derniers mots une pose théâtralement solennelle.

-^La dernière volonté d'un mourant, dit-il, est chose sacrée; dussé-je y perdre un membre, je l'exécuterai !

— Vous n'y perdrez rien et vous y gagnerez une centaine de guinées à l'effigie da roi Charles, qui se trouvent dans cette bojirse... Écoutez-moi... J'ai de par Lisbonne un ami... un parent que je n'ai pasvu depuis longtemps, mais à qui jevoudrais laisser un souvenir.

— Vous le nommez?

— Baitazar.

— Décidément ce moine est de basse origine, pensa Macarone. Je connais ce Baitazar, ajouta- t-ii tout haut; il a été mon valet de chambre.

— Un grand?...

— Énorme I... Je le vois d'ici... Faudra-t-il lui donner deux guinées ?

— Moins que cela et (iavantage. Il faudra lui donner cette bague, qui ne vaut guère plus d'une pistole.

Le Padoiian prit la bague et la pesa.

— C'est^^ai, dit-il, elle ne la vaut môme pas... Je lui remettrai cela quand je le verrai.

— Non pas, seigneur Macarone, répliqua vivement le moine. Cette bague ne doit point rester si longtemps aux mains d'un étra,nger. 11 faut la lui porter tout de suite.

—Cette bague est donc bien importante? demanda Macarone d'un air soupçonneux.

— Je mourrai content si je la sais entre ses mains.

— Cela suftt seigneur moine 1 déclama le Padouan en levant les yeux au ciel. La volonté d*un mourant est chose sacrée.

— 11 tendit la naain et reçut la bourse.

— Au revoir, ou plutôt... adieu! dit-il en fermlint la porte du cachot.

LE UUOEIBO

Castelmelhor ne dormit point cette nuit-là. Pendimt que ses agents opéraient les deux arrestations que nous avons racontées au précédent chapitre, il en attenéait le résultat avec une impatience mêlée d'inquiétude.

Plus d'une fois, pendant ces longes heures d'attente, le souvenir d'Alfonse vint jeter le trouble dans ses pensées; plus d'une fois il vit, lorsque la ftitigue fermait ses yeux un instant, la loyale et hautaine figure de Jean de Souza, son pèrS. Mais il n'en était plus au temps où pareille vision lui donnait la fièvre. Le plus fort était fait. Il avait vaincu le dégoût que lui causait cette lutte. infâme contre un malheureux sans défense, qui était son bienfaiteur et son roi. Le reste devait lui coûter moins.

Le retour des chevaliers du Firmament lui apprit la réussite des deux expéditions qui leur avait éjté confiées. La reine, l'infant et le moine étaient en son pouvoir.

Restait Vasconcellos, ma|s que pouvait faire Vasconcellos ?

Sûr désormais que le succès ne pouvait lui échapper, Castelmelhor fit convoquer la cour des Vingl-Qfttre et les dignitaires, dont le concours remplaçait, en cas d'urgence, les états généraux réunis. Le palais de Xabrégas était libre. Il indiqua pour point de réunion la salle ordinaire des délibérations.

Ensuite il demanda son carrosse.

— Seigneur, lui Conti au moment où il allait partir, le moine est prisonnier, mais on a vu des captifs s*échapper et reparaître plus terribles que jamais.

— Gela est vrai, répondit Gastelmelhor.

— Au contraire, reprit Conti, les morts ne quittent point leur tombeau.

— Fais ce que tu voudras, reprit Gastelmelhor en montant dans son carrosse, qui partit aussitôt après au galop.

Le comte se rendait au Limoeïro.

La Chambre royale, où se trouvaient en ce moment Tinfant et la reine, était située au centre de la prison. Elle était de forme pentagone et occupait les cinq sixièmes ou premier étage d'une petite tour intérieure du beffroi. Le sixième restant, séparé de la chambre par un mur, formait un cachot iniéct, presque entièrement privé d*air et de lumière. G* était le numéro treize, qui servait de prison au moine.

Gelui-ci, après le départ de Macarone, se laissa tomber sur son escabelle, et resta longtemps immobile et comme frappé de stupeur. Pendant que le Padouan était près de lui, une ardeur fébrile et factice, — sorte de tension extraordinaire qui roidit les doigts de Thomme qui se noie autour d'un brin d'herbe, et l'esprit d'un agonisant autour d'une folle espérance,— l'avait soutenu. Il avait bâti avec un soin extrême un plan de salut; il l'avait mis à exécution; ce plan, poux la {)art qui dépendait de lui, avait réussi complètement; mais ce plan, maitenant qu'il l'examinait mieux, lui semblait absurde et insensé.

Comment compter sur la promesse de ce misérable bouffon,. Ascanio Macarone ? En supposant môme qu'il dût accomplii* sa mission, comment compter sur du secours ? Baltazar était brave ; le moine connaissait son dévouement, mais la subtilité n'était point son fort : comment supposer qu'il devinerait de prime saut une énigme ? Il connmssait la bague; il savait qu'elle appartenait au moine, mais numéro treize ne veut rien dire en aucune langue, et l'hon-

nôtcBallazaf n'était point rhomme qu'il fallait pour découvrir la mystérieuse signification de ces deux mots.

Le moine se disait tout cela, et se courbait sous là puissance de cette désespérante logique. Chaque fois que Tespoir faisait effort pour rentrer dans son cœur, sa raison le refoulait aussitôt. — Mais il espérait toujours, parce que Dieu a permis que cette suprême consolation n'abandonne point l'honmie avant son dernier soupir.

C'était un incessant combat, plein de fatigues et d'épuisement, un combat où la victoire était une chimère, et la défaite un cruel martyre.

Car cette mort que le nioine attendait n'était point une mort ordinaire. Avec lui devait périr son œuvre inachevée. Avec lui tombait la kgitimité, ce noble soutien des Etats. 11 avait laissé abattre et n'avait point eu le temps de reconstruire. Il avait souffert qu'Alfonse fût exilé, et Pierre, captif, allait tomber faute d'un appui : son imprudente confiance venait en aide à la perfidie de l'usurpateur : le sang de Bragance allait déchoir du trône par sa faute.

Et, comme il savait que toute usurpation est grosse de guerres civiles et de tempêtes domestiques ; comme il savait que son pays, entouré d'Etats plus forts, convoité d'un côté par l'Angleterre, de l'autre par l'Espagne, avait besoin du courage de tous ses enfants pour rester libre, il se disait, non sans raison, que son agonie à lui était l'agonie du Portugal...

Alors, une amère douleur prenait son âme pour la torturer. II parcourait son étroit cachot comme une bote fauve tourne dans sa cage de fer. Il tâtait les murs, secouait la porte, et déchirait seSv mains à vouloir ébranler le massif barreau de fer qui séparait en deux la meurtrière de son oubliette.

D'autres fois, il se faisait un porte-voix de ses deux mains arrondies, et criait de toutes ses forces, appelant par leur nom les geôliers et les porte-clefs. Ces hommes il les connaissait, ils étaient à lui ; sur un signe de^a main, ils eussent laissé grandes ouvertes toutes les portes du Limoeïro, —

mais por(e-clefs et geôliers n'entendaient point sa voix. Son cachot était loin de tout passage.

Les seules personnes qui prêtassent Foreille à ses cris étaient les hôtes de la Chambre royale, la reine et Tinfant, qui se disaient : *

— Ici près, dans le cachot voisin, il y a un foii furieux !...

Les premfers rayons du jour, en pénétrant par la meurtrière, vinrent augmenter son supplice. C'était l'heure â laquelle il avait convoqué le peuple. Le peuple l'attendait sur la place du couvent de Xabregas. Sans doute en ce moment même mille voix l'appelaient et le demandaient.

Et il ne répondait point. — Il allait mourir...

Conmie il arrive d'ordinaire, l'atonie succéda tout à coup à cette fièvre. Il retomba brisé sur son escabelle et ne bougea plus.

En ce moment d'immobilité et de silence, il entendit à son tour un bruit de voix dans la prison voisine. Il tourna la tête. Un rayon de jour, passant par la fissure d'une muraille, frappa son regard.

Il se traîna jusqu'à cette place, qui formait l'angle de son cachot le plus éloigné de la porte, et colla son œil à l'ouverture. Il ne put rien voir ; le trou était plein de poussièrç et de débris. Tandis qu'il le déblayait avec la pointe de son poignard, les voix se reprirent à parler.

— Lui seul savait notre union, disait le prince, lui seul a pu nous traliir...

— Quand l'univers entier serait là pour l'accuser, répondit la reine d'un ton ferme, je mie lèverais, moi, pour donner un démenti à l'univers, et je dirais : Non, Vasconcellos n*est point un traître ?

— Isabelle ! murmura Je moine en pressant avec force ses mains Tune contre l'autre.

Il allait se faire entendre par l'ouverture, et crier à l'infant d'appeler un geôlier, lorsque la porte de la chambre royala s'ouvrit. Le moine, à travers le trou agrandi, vit entrer Castelmelhor. Il redoubla d'attention.

Le comte traversa la chambre royale lentement et la tête fièrement relevée. Mais cette hauteur apparente était évi**

demment un masque dont il couvrait sa honte et sa confasion secrètes.

A son approche, Tinfant détourna le visage. Isabelle, au contraire, demeura immobile et regarda le comte en face* Celui-ci, arrivé près d'elle, salua et dit :

— Madame, je n'ignore point que ma présence doit vous être odieuse; mais il faut vous épargner ces regards de mépris, car, pour nous deux, le temps des dédains réciproques est passé. Je suis trop haut, madame, pour que le tnépris puisse m*atteindre; je suis trop fort pour avoir besoin désormais de cacher le respect que m^inspire votre noble caractère.

Il s'inclina de nouveau d'un air grave.

r— Altesse, continua-t-il en s' adressant au prince, vous êtes coupable de lèse-majesté. Votre vie n*est pas protégée, comme celle de madame la reine, par la crainte qu'inspire un roi puissant et toujours victorieux...

— Je serai jugé par les états du royaume, répohdit l'infantt^ Si je suis condamné, je marcherai au supplice sans murmure... Mais ce à quoi je ne puis me résigner, Castelmelhor, c'est à subir la présence d'un misérable tel que toi*

Le comte demeura impassible.

— Et si je venais vous offrir la liberté i demanda-t-iU

— Dom Pierre la refuserait 1 s'empressa de répondre la reine.

— Dom Pievre l'accepterait, réprit froidement Castelmelhor, car il est jeune ; un long avenir se déroule devant lui, et la mort est triste A vingt-deux ans, quand ello arrive, inévitable, obscure, sans gloire... dans les ténèbre d'une prison.

Le moine tressaillit à cette affreuse menace, qu'il savait devoir se réaliser.

Quant au prince, .il l'accueillit avec un sourire d'incrédulité méprisante* ^

— Qui oserait assassiner le frère du roi? dit-iL Castelmelhpr fut quelques secondes avant de répondre*

Puis redressant tout à coup sa taille et se couvrant, il d\$, d'une voix forte et décidée i

— A mon tour, je demanderai qui ose prendre ici le titre > de frère du roi?,.. Il n*y a plus de roi, Pierre de Bragance.

L'infant et la reine relevèrent à la fois leurs regards étonnés.

— Ou plutôt, reprit Castelmelhor, le Portugal a changé de maître, et il n*y a plus que dom Simon de Vasconcellos et Souza qui ait le droit de se dire frère du roi.

— Vasconcellos! répéta la reine.

— Je savais bien qu'ils étaient d'accord î s'écria dom Pierre avec une sorte de joie. Je savais bien qa'ils se ressemblaient de cœur comme de visage. Tous deux traîtres, tous deux menteurs l

— Non, non ! c*est impossible 1 murmura Isabelle.

Le moine, accroupi derrière la muraille, s'agitait et secouait les pierres gigantesques qui le réparaient de la chambre royale. Cette scène le navrait.

— Vasconcellos» reprit méchamment Castelmelhor, n'a pu faire autrement que de servir son frère.

— Tu mens l râla le moine.

La reine courba la tête en silence.

En voyant ce mouvement, le moine sembla perdre tout courage, et tomba lourdement à la renverse.

•r- Mais laissons là dom Simon, qui est un digne frère, reprit encore Louis de Souza; — je ne suis point venu céans pour faire son éloge... vous savez maintenant, Pierre de Bragance, que vous n'êtes plus rien dans l'État. Votre dignité, reflet de la puissance fraternelle^ s'éteint avec cette puissance. — C'est moi qui suis le roi l

L'infant, d'un geste convulsif, sembla chercher son épée absente.

— Votre épée vous servirait peu, continua Castelmelhor en souriant; ^ encore faut-il y renoncer, car 1^ dernier acte d'Alfonse a été de vous l'enlever. L'ordre était bien de lui, seigneur. La débile main de votre frère a signé votre arrêt de mort, mais elle ne pourrait point vous protéger. Votre vie m'appartient. Vous êtes à moi... suivant mon bon plaisir; dans une heure vous serez un homme libre ou le cadavre d'un prisonnier... Ne donnerez-vous point, madame, un bon conseil à votre époux I

La reine, à ce mot, sembla s'éveiller brusquement. Elle promena son regard stupéfié de Castelmôlhor à l'infant

— Hélas I seigneur, dit-elle, cet homme dit vrai : vous êtes en son pouvoir.

— Je saurai mourir I prononça Tinfant d'une voix ferme.

— Non I... oh ! par pitié pour moi, ne parlez pas ainsi, 8*écria la reine. J'avais mis en celui qui nous a trahis ma confiance tout entière. Je croyais... c'est pour moi que vous péririez, seigneur, pour moi qui suis votre femme, et qui donnerais tout mon sang pour vous sauver.

L'infant regardait Isabelle avec une joie passionnée tandis qu'elle parlait ainsi. Des larmes de bonheur mouillaient ses yeux, n oubliait Castelmelhor et le monde pour écouter celte voix, qui, jusqu'alors froide et sévère, avait enfin prononcé quelques mots qui ressemblaient à des paroles d'amour.

— Merci... merci I murmura-t-il ; mais ne pleurez plus, madame, car je n'aurais point la force de mourir.

La reine était en proie à une émotion extraordinaire. Elle se reprochait maintenant comme un crime l'amour qu'elle avait gardé à Vasconcellos. Elle voulait le croire coupable et ne pouvait. Son cœur démentait toutes preuves. Il se révoltait contre l'évidence et lui montrait le noble et fier visage de Vasconcellos protestant contre ces accusations mensongères.

Quant à l'infant, elle eût voulu lui donner au moins sa vie en échange de la part de tendresse qu'on doit à un époux. Elle cherchait avidement autour d'elle quelque chose à lui sacrifier. Castelmelhor était là; Castelmelhor, qui l'avait tant de fois outragée ; elle voulut s'humilier devant lui.

— Seigneur, dit-elle, je vous demande pitié !

-—Je suis entré ici dans des intentions pacifiques, répondit le comte, — et les insultes de dom Pierre n'ont point eu le pouvoir de changer ma détermination. Qu'il signe ce parchemin, et les portes du Limoéiro s'ouvriront devant lui.

Castelmelhor tendit à la reine un parchemin scellé du sceau de l'Etat.

— Un acte de renonciation au trône I dit-elle après l'avoir parcouru.

— Jamais ! s^écria Tinfant avec énergie. Plutôt mille fois la mortl...

Le moine était toujours étendu sur le sol humide de son cachot. La vie semblait éteinte en lui. Dans sa chute, son capuchon s'était rejeté en arrière. L'étroit et pâle rayon qui pénétrait à travers la meurtrière tombait d'aplomb sur son visage, où sa récente souffrance avait laissé des traces profondes.

Une clef tourna lentement dans la serrure de son cachot, dont la porte s'ouvrit sans bruit. Un homme entra, qui jeta un rapide regard autour de lui. Son visage était couvert d'un masque. II tenait dans la main droite une épée ; la gauche serrait le manche d'un long poignard.

11 ne vit rien d'abord; mais quand son regard se fut habitué à l'obscurité, il aperçut le moine, étendu dans un coin, et marcha vers lui avec précaution. II s'agenouilla près de lui, se pencha sur son visage et le contempla une seconde en silence. Puis il détacha sa barbe blanche, qui laissa à découvert un menton rasé et une lèvre supérieure ornée de deux fines moustaches noire» — ^ Le regard du nouveau venu étincela de haine.

— C'est lui, murmura-t il, je Pavais deviné I Ahl c'est qu'on reconnaît, môme après sept ans, la main qui vous frappa au visage... Sept ans! sept ans d'exil dont il fut la cause l

Un sourd ricanement se fit entendre sous son masque, et il ajouta :

— Je crois que je vais me venger!

Tout à coup, le rire fit place à l'inquiétude.

— S'il était mort déjà ? dit-il.

Il jeta son épée et tâta la poitrine du, moine.

— Son cœur bat... il vit assez pour qu'on le tue.

L'homme masqué ramassa son épée ; mais avant de frapper, il découvrit le rayon de jour qui venait de la chambre royale, et, content de prolonger sa vengeance, il appliqua

' son œil curieux à Pouverture. — Il vit Castelmelhor, l'infant et la reine.

— Ho 1 ho! dit-il, mon puissant patron joue là son rôle

i78 LES FANFARONS DU ROI

comme il faat» ce me semble 1... Il ne se doute gaère de ce qui se passe à trois pas de lui... Achevons notre besogne.

Il se retourna et mit la pointe de son épée sur le cœur du moine. Le froid de Tarme fit ouvrir les yeux à ce dernier, qui les referma, se croyant le jouet d'une hideuse vision.

L*homme masqué se reprit à rire.

— 11 croit rêver, grommela-t-il, ce sera son dernier caur chemai*.

Ce disant, il arrangea ^ loisir ses deux mains sur le pommeau de Tanne pour renfoncer mieux.

Il était si absorbé par cette occupation, qu*il ne prit point garde à un léger bruit qui se fit derrière lui. La porte du cachot était restée entre-*bâiilée. La franche et large figure de Baltazar parut sur le seuil.

— Numéro treize I murmura-t-il.

Et il dirigea, à l'intérieur, l'âme d'une lanterne sourde qu'il tenait à la main.

xxxvn.

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