‹ Les Dernières fuséesChapitre 15 sur 29 · GAVOTTE · texte numérisé non relu

GAVOTTE

A l'ami Richardot.

Vous souvenez-vous, marquis, Comment je devins marquise?

Ah ! le moment fut exquis !

Vous m'avez si bien conquise !

C'était dans un petit coin, Et sur cet air de gavotte.

Que s'en sont allés bien loin Mes scrupules de dévote.

Quel charmant mauvais sujet !

Vous juriez, tout feu, tout flamme, N'avoir jamais d'autre objet Que le culte de mon âme.

Et vous étiez bel à voir, Car vous teniez la promesse :

Tous les jours, matin et soir, Vous disiez la douce messe.

Mais l'officiant est las...

L'autel déserté sanglote...

Marquis, ne voulez-vous pas Recommencer la gavotte ?

L'HONNEUR D'ALICE

L'HONNEUR D'ALICE

Sur sa molle ottomane Alice est étendue, Couverte d'un léger et transparent peignoir; Lucien, un soupirant, arrive et vient s'asseoir Près d'elle, sur un pouf. Elle s'est défendue Contre lui, jusqu'alors; elle aime sa gaîté. Son esprit, ses bons mots pétillants de malice Et ses récits gaulois. Il faut dire d'Alice Que pour d'autres son cœur a déjà palpité, Qu'elle est très peu bégueule et pas du tout novice, Lucien est un sculpteur ayant quelque renom; Il lui dit son projet, pour le prochain salon, De faire une statue admirablement belle,

— « Pour réussir (dit-il) il faudrait un modèle

« Accompli ... tel que vous ! » — Moi ? ... mais j e doute, hélas ! « D'avoir ce qu'il faudrait.» — «Si, vous l'avez! Ces bras, « Et bien qu'une dentelle importune les couvre, « Semblent ceux qu'a perdus notre Vénus du Louvre... « Et cette gorge, au galbe pur... » — « Hé!... touchez pas ! » Lucien a pris un air très grave, presque triste :

— i< Alice, l'on peut tout dévoiler à l'artiste, « Il n'a pas dans l'esprit de vulgaire dessein,

« Il est auprès de vous comme est un médecin...

96 l'honneur d'alice

« C'est pour l'Art !... Laissez donc étudier ces lignes

« Exquises, placez- vous de côté, sur le flanc;

« Et n'ayez pas la peur d'attouchements indignes...

« Là... comme ça... très bien !... De vous, de mon talent,

« Va sortir un chef-d'œuvre ! » Alice est très flattée...

Modèle pour Vénus !... En carrare sculptée !...

Lucien a commencé son étude... Sa main

Va, vient, palpe le dos, se pose sur la hanche,

Légère... Ainsi l'oiseau se pose sur la branche;

Lentement, posément, il parcourt le chemin

Qui, du col ondoyant conduit à la cheville.

Elle écarte parfois les doigts trop accrochés :

— « N'appuyez pas si fort... Lucien ! Vous me fâchez ! » Mais c'est dit doucement. Son œil joyeux scintille.

Elle se voit déjà jalousée au Salon !

La main vient de palper la rondeur du talon. Remonte... Elle est fiévreuse et... beaucoup plus pressée. S'engage, par erreur, sous le peignoir béant, Monte encor plus rapide!... Alice s'est dressée. Arrête juste à point le geste malséant !

— «Eh bien! Que vous prend-il?... Mais vous perdez la tête f « Je ne vous croyais pas capable... Ai- je été bête I...

« Je vous ai tout permis, monsieur l'explorateur, « Mais je ne permets pas qu'on touche à mon honneur ! » Lucien est stupéfait d'abord... Puis il se lève. Soupire et, sur un ton mélancolique et doux :

— <( Il faut me pardonner... J'ai tant d'amour pour vous 1 « J'ai cru que vous m'aimiez... Illusion trop brève !

Ki Je ne vous verrai plus... Mon espoir est tari :

L HONNEUR D 'ALICE 97

« Comme l'a dit si bien Joséphin Soulary

« Tout honneur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve ! »

Un mot d'esprit du statuaire a tout sauvé;

Subitement calmée, elle éclate de rire,

Lui prend la main, câline, et vers elle l'attire :

— « Puisque l'amour de l'Art jusque là vous inspire,

« Lucien, je ne veux pas que vous ayez rêvé. »

AU COIN DU FEU

AU COIN DU FEU

A l'ami Lugnier.

Au coin du feu, Ah ! qu'il est bon d'oublier toute chose ! Pas n'est besoin d'étudier sa pose, Car notre orgueil, ici, n'est plus en jeu : L'esprit propose... et le rêve dispose,

Au coin du feu.

Au coin du feu.

On n'est pas seul, en restant solitaire : En tête-à-tête avec le doux mystère L'homme est beaucoup, alors qu'il se croit peu. L'âme charmée aime à quitter la terre,

Au coin du feu.

Au coin du feu.

Vous êtes loin, ô sombre politique !

Chambre ! Sénat ! Royauté ! République ! Sur ce tapis vous seriez triste enjeu... Le grillon seul a le droit de réphque.

Au coin du feu !

102 AU COIN DU FEU

Au coin du feu, Le passé meurt et l'avenir s'éveille. Adieu ! chagrins et soucis de la veille ! Réalité ! monde trompeur ! adieu !

L'obscur s'enfuit et la nuit s'ensoleille,

Au coin du feu.

Au coin du feu, En pétillant, les gais lutins de l'âtre Vont se changer en déesses d'albâtre...

Et tout l'Olympe envahit mon milieu :

Le cœur brûlant, je deviens idolâtre.

Au coin du feu.

Au coin du feu, O volupté I douce métamorphose !

D'un doux baiser, sur ma paupière close Vénus m'enflamme et reçoit mon aveu...

Ah ! Mahomet fit son paradis rose.

Au coin du feu.

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