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LE DERNIER SALON OU L'ON CAUSE

(En l'an 1890)

A l'ami P. Trimouillat

Qui que tu sois, Rète ou Gétule, De Barcelone ou de Pantin, Issu des bords de la Vistule, De la Bièvre ou de l'Argentin, Tu n'es qu'un pauvre ignorantin Si tu n'as — même à faible dose — Fréquenté le Napolitain :

Le dernier salon où l'on cause.

C'est un cénacle où l'on postule Pour être admis dans le gratin; Où l'échappé de l'ergastule, Du journal métropolitain, Vient saisir le riche butin De la nouvelle fraîche éclose Et du spirituel potin.

Au dernier salon où l'on cause.

On y voit le Maître Catulle (i), Docte comme un bénédictin.

Pressant de sa forte rotule L'hipogriffe, au vol si hautain.

(i) CatuUe-Mendès.

Il6 LE DERNIER SALON OU L'ON CAUSE

Qui laisse tomber son crottin Sur les petits, guettant la chose. Pégase prend son picotin Au dernier salon où l'on cause.

O toi, dont le méchant Destin N'a pas teinté la vie en rose, Va-t-en sucrer ton chicotin Au dernier salon où l'on cause.

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En marge de Musset.

LA MUSE

Poète !... prends ton luth et me donne un baiser; Tends-moi tes lèvres que j'y mette De ce miel, qu'aux flancs de l'Hymette, Pour toi, je viens d'aller puiser.

LE POÈTE

Il fait trop chaud !... ma gorge est sèche...

Ton miel l'irriterait encor;

J'ai soif de bocks, mais l'âpre dèche

Sur moi sévit en thermidor.

Me vois-tu chanter l'Hippocrène,

La source limpide et sereine,

En vidant mon broc où verdit

Un jus épais, gluant aux lèvres,

Extrait des Seines et des Bièvres,

Bouillon de culture maudit !

LA MUSE

Oue mon aile d'azur te touche, les étoiles

Illumineront ton réduit !...

Ton rêve extasié dissipera les voiles Et tu verras passer les sylphes dans la nuit.

LE POETE

Il fait trop chaud !... De ma mansarde

Le soleil a grillé les toits...

Aucun matou ne s'y hasarde...

En fait de sylphes, je ne vois

Que les grotesques silhouettes

De bourgeois ventrus, en liquettes,

Suant, râlant, sur leur balcon.

Tes étoiles d'or m'indiffèrent...

Par ces chaleurs, les Dieux préfèrent

La Mer de glace à l'Héhcon.

LA MUSE

Je veux dissiper ta névrose, Entends-moi !... tu verras surgir devant tes yeux La bacchante et la nymphe, à la nudité rose,

Que chanteront tes vers harmonieux.

LE POÈTE

Il fait trop chaud !... Bacchante et nymphe,

Seraient-elles de premier choix,

Ne pourraient ranimer ma lymphe :

Je suis vanné !... Je suis en bois !...

Tu pourrais m'offrir des aimées

Et des bayadères pâmées.

Et des sultanes à gogo...

Rien !... par ce temps de canicule

L'amour n'existe, ridicule,

Que chez les nègres du Congo.

LA MUSE

Tu blasphèmes, poète ! A ta souffrance amère J'apporte un dictame béni...

Courage !... enfourche la Chimère

Et va baigner ton front dans l'éther infini !

LE POÈTE

Il fait trop chaud !... la brasserie

Ne me fait plus crédit d'un sou !

Ta chimère loge, ahurie.

Dans mon gousset... Je deviens fou !

Va-t-en !... Je ferme ma boutique

De vers... je deviendrai pratique...

Poésie !... art !... ce sont des mots !

Zut !... pour ce métier dérisoire

Qui ne fournirait pas le boire

Au moins exigeant des chameaux !

{La Muse pousse un long gémissement et s'envole par la lucarne) (i)

(i) Cette pièce et les deux suivantes L'Aveu de Fanchon et Mon Rond de Cuir, ont paru dans Fleurs de Gaule, chez Michaud, éditeur, i68, boulevard Saint- Germain.

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