L'AVEU DE FANCHON
A l'ami François Pailhé.
J'avais un béguin pour Fanchon, Dont le petit nez folichon Exerçait sur moi sa puissance.
Et j'attendais, — fou de désir — L'instant où j'aurais le plaisir De faire à fond sa connaissance.
Hier je la trouve dans un coin;
Je lui dis : « N'allez pas plus loin !
« Vous savez bien que je vous aime...
« Que, tourmenté par vos appas,
i< Je ne vis plus, je ne dors pas !...
« Il faut que vous m'aimiez de même ! »
Elle répond, tout en émoi :
— « Patientez !... je sens en moi
« Quelque chose de votre fièvre...
« Mais... que je me remette un peu...
« Je suis timide... et cet aveu
« N'ose pas sortir de ma lèvre ! »
126 l'aveu de fanchon
Je l'embrasse tout triomphant, Quand, tout à coup, la pauvre enfant.
De ma brusque attaque surprise, Laisse échapper un petit bruit...
Un souffle... un rien... tel, dans la nuit, Le soupir lointain de la brise.
La rougeur envahit son front.
— a Ah ! quelle honte !... Quel affront !
v( Excusez-moi ! » s écria-t-elle.
■ — « Et pourquoi donc vous excuser ?
« La faute en est à mon baiser...
« La chose est toute naturelle :
« Car ce n'est pas l'émotion
« Qui changea la direction
« De ce tendre aveu qui me touche;
« Il voulait s'échapper... eh bien !
« Il n'avait pas d'autre moyen
«Puisque je vous fermais ,1a bouche!»
MON ROND DE CUIR
MON ROND DE CUIR
Air : Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu (Doche)
Au camarade L. Dupille.
Monsieur François, sous-chef au Ministère,
Mis en retraite à la fin de ce mois,
Fait ses adieux au bureau solitaire
Qu'il voit, hélas ! pour la dernière fois.
La larme à l'œil, l'âme tout attendrie,
Il vient de prendre un objet dans ses bras
Et, l'étreignant sur son cœur, il s'écrie : ) , .
T 1 . , , \ bis
« Mon rond de cuir, ne nous séparons pas ! )
« Voilà trente ans qu'en tes bords je m'incruste !
Faudra-t-il donc qu'un rival abhorré.
En t 'écrasant sous le poids de son buste
Pâlisse encor ton cuir décoloré !
C'est grâce à toi que, sans nul artifice.
Paisiblement digérant mes repas,
J'ai pu dormir mes heures de service... )
Mon rond de cuir, ne nous séparons pas ! )
130 MON ROND DE CUIR
« Nous avons vu passer trente ministres,
Aucun n'a pu troubler notre repos;
Nous ignorions leurs noms, doux ou sinistres.
Et la couleur même de leurs drapeaux.
Pauvre marin d'une barque échouée,
Dans l'océan amer je me débats,
Et l'on voudrait me ravir ma bouée !... )
Mon rond de cuir ne nous séparons pas ! )
« Non ! Je t'emporte, ami, dans ma retraite, Ah ! viens jouir du repos qui t'est dû ! Près de mon lit, ta place est toute prête. Par un clou d'or je t'y vois suspendu. Et mon « bonsoir », en fermant la paupière. Sera pour toi, qui me redonneras Les purs sommeils du bureau de naguère... Mon rond de cuir, ne nous séparons pas !
« Le jeu, le vin, ces passions de l'homme, Je les fuyais. Même, à l'amour charnel. De mes deniers, par raison, économe.
Je ne payais qu'un tribut mensuel.
Pourtant ma lèvre avait soif d'autres lèvres Et je rêvais de plus fréquents ébats... Ton crin tassé, seul, a connu mes fièvres. Mon rond de cuir, ne nous séparons pas !
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MON ROND DE CUIR I3I
Vienne la mort — qui n'exempte personne — Dans mon tombeau je veux, ô mon amour ! Que Ton te mette, en guise de couronne, Non pas sous moi... sur moi... c'est bien ton tour. Peut-être aussi (sait-on le grand Mystère?) Qu'un autre monde existe, plein d'appas, Où nous attend un autre ministère...
Mon rond de cuir, ne nous séparons pas !
bis
GLOIRE AU CAVEAU
GLOIRE AU CAVEAU
Musique de Henri Bachimont.
De l'aimable chanson c'est ici le domaine, Ici que nous cueillons la fleur de liberté, Ici que chaque mois l'amitié nous ramène Pour nous enivrer tous de robuste gaîté.
Chansonniers ! levons nos verres !
L'avenir nous semble beau !
Et buvons, comme nos pères, A la gloire du « Caveau » !
Panard nous a légué sa malice narquoise. Collé, l'art de trousser un amusant couplet, PiRON, sa belle humeur et sa rime grivoise. Et sur nous plane encor la verve de Gallet.
Chansonniers ! etc.
Puis, BÉRANGER y vint chiffonner sa Lisette Et chanter notre gloire et flétrir les geôliers; Près de son luth magique on entend la musette De GouFFÉ, de Debraux et du fin Desaugiers.
Chansonniers ! etc.
136 GLOIRE AU CAVEAU
Ces grands aïeux nous ont laissé pour héritage
La Chanson simple et franche aux rythmes ravissants;
N'y laissons pas mêler un horrible alliage,
Gardons leur vieille langue et notre vieux bon sens.
Chansonniers ! etc.
Comme eux, chantons toujours les printemps et les femmes.
Et le rire et la fleur, et les jus bourguignons...
Faisons de la chanson pour élever les âmes,
Mais aussi des refrains pour narguer les guignons !
Chansonniers ! etc.
Chantons pour célébrer le Foyer, la Patrie, Fustiger les méchants et les sots triomphants; Semons, de grain bien pur, notre terre chérie Pour qu'un jour la moisson profite à nos enfants.
Chansonniers ! etc.
Chantons pour mieux chasser le spleen qui nous menace Et de notre pays lui défendre l'accès...
Chantons pour conserver l'esprit de notre race
Enfin ! chantons amis... pour demeurer français !
Chansonniers ! levons nos verres !
L'avenir nous semble beau !
Et buvons, comme nos pères,
A la gloire du « Caveau » !
A l'ami Henri Blanchet, Sur l'air : Suzon sortait de son village (Dalayrac)
Taupin était un philosophe Dont rien n'altérait la gaîté; Il se riait d'un' catastrophe Et prenait tout du bon côté.
Si, d'aventure,
Sur un' pelure Glissant à terre, il se brisait un' dent,
Bien loin de geindre
Et de se plaindre, Le bon Taupin disait de l'accident :
« Plus de danger que cell' là m'gêne I Et puis conv'nez que j'suis heureux, Car j'aurais pu m'en casser deux !...
Ça, c'est vraiment d' la veine !... »
Il épousa la belle Annette;
L' soir,^ au moment d'ouvrir le feu,
Eir lui dit : — « J' suis un' femme honnête.
Avant tout j' vous dois un aveu :
J' suis déjà mère
D'un p' tit... j'espère Qu'vous n'allez pas trop m'en vouloir pour ca? »
— v( Comment !... un gosse ?
Vous êtes précoce !
Vrai ! je n' comptais pas êtr' si tôt papa !.. Enfin !... ça m'évitera la peine, Par cett' chaleur, d'être amoureux...
Puis... vous pouviez m'en coller deux...
Ça, c'est vraiment d'ia veine ! »
Un jour, il emmèn' sa bell'-mère Avec sa chienn' se balader En barque, du côté d'Asnière... Voilà qu'au moment d'aborder.
Trop court il vire,
L'bateau chavire, La Seine, hélas ! va dev'nir leur tombeau !
Taupin, sublime,
Au fond d' l'abîme Plonge, replonge et ramèn'... le cabot.
— « Ah ! (cria-t-il) sauvé ' la chienne ! Grâce à mon geste courageux Je n' les pleur' rai pas tout's les deux...
Ca, c'est vraiment d' la veine ! »
Dans son commerce de phosphate Il prend Dubois pour associé; Un soir en rentrant, il constate Qu' Dubois vient d'enlever sa moitié.
Sans nuir faiblesse.
Plein de noblesse.
Calme, il s'en va vérifier T coffre fort :
Or, billets d'banque.
Non, rien ne manque, Il dit : « Dubois m'prend ma femm'... c'est un tort ; Mais il a laissé la caiss' pleine, C'est d'un caractèr' généreux...
Il aurait pu m' chiper les deux :
Ça c'est vraiment d' la veine ! »
Taupin meurt un jour, après boire.
Au ciel, il s'inquièt' d'un logis... Il voit sa femme au Purgatoire Et sa bell'-mère au Paradis.
— v< Non ! j' sors d'en prendre, J' préfère attendre.
Car ce quartier est trop mal fréquenté ! »
— « Viens, (dit le Diable), J' t'offre la table.
Et, dans 1' sous-sol, chauffage à volonté. » — Chouett'! (fait Taupin) c'est une aubaine. Ça m'changera des gens vertueux...
Et chauffé !... moi qui suis frileux !... Mêm' défunt, j'ai d' la veine ! »
Une moralité s'impose Pour finir ce conte simplet :
Si vous n'pouvez cueillir la rose.
Dit 's que vous préférez l'œillet;
Si r plat d' bécasse,
Sous r nez vous passe, Riez tout d' même en n'mangeant que du pain :
L' destin vous sèvre
De dinde et d' lièvre ?...
Rabattez-vous gaîment sur le lapin !
Trouvez toujours, quoi qu'il advienne, Un cas pire que votre cas Et vous direz, en sautant 1' pas:
« J'ai vraiment eu d' la veine ! ?•
LE LIVRE JAUNE
LE LIVRE JAUNE
(( On a distribué le Livre Jaune aux députés ». {Les Journaux)
Il est gros et laid, il a cinquante ans, Il est député de Seine-et-Garonne; Sa femme n'a pas trente-deux printemps Et pourrait avoir Vénus pour patronne; Mais il ne voit pas ce torse bombé, Ces beaux bras sculptés en marbre d'Attique, Il reste de glace... il est absorbé Par la politique
Dès le coucher, c'est une motion Qu'il rumine sans en vouloir démordre : Pour qu'il rentre un peu dans la question Elle a beau gémir des rappels à l'ordre, il n'entend plus rien... moins encor, depuis Que le Livre Jaune étreint son front chauve; A le méditer, il passe ses nuits Dans la triste alcôve.
Voulant corser le menu miséreux.
Lasse de souper d'une rare croûte,
Lucette, un beau jour, s'offre un amoureux...
146 LE LIVRE JAUNE
Or, il n'est que le premier pas qui coûte. Pendant que l'époux, au Palais-Bourbon, Rase les copains d'un discours sans bornes, Elle va garnir le front du barbon De multiples cornes.
Elle déversa son cœur éperdu Dans le sein de Paul, de Jean, de Fulgence; Elle rattrapait tout le temps perdu...
Qu'elle trouve douce ainsi la vengeance ! Comme elle ne veut en déçoir aucun.
Elle sait choisir une heure opportune Et, sur un carnet, note pour chacun Son jour de tribune.
L'époux rentre un jour inopinément, Trouve le carnet qui gisait à terre, L'ouvre, lit, et pousse un rugissement : « Vous osez tromper un parlementaire ! » Calme, elle répond : « Mais oui, c'est ainsi... « Ne faites donc pas ce nez long d'une aune ! « Nos droits sont égaux... j'étudie aussi... « C'est mon Livre Jaune ! »