Les dernières leçons de Marcel Schwob sur François Villon
Nul commentateur ne fut plus intimement approprié à sa tâche que Marcel Schwob, commentateur de François Villon. D'une culture immense et d'une mémoire très précise qui lui permettaient les rapprochements les plus inattendus ; avec un esprit souple et malléable qui s'assimilait tout, et une intelligence déliée et subtile qui s'enfonçait dans les textes comme l'antenne d'un insecte dans le calice d'une fleur, il n'y avait pas jusqu'à une certaine indifférence et comme un gel de la sensibilité qui ne lui servît pour pénétrer la plaisanterie triple et quadruple du coquillart, en saisir le sarcasme et le perpétuel ricanement, et démêler la psychologie de cet être si complexe, maître François Villon.
Marcel Schwob préparait un ouvrage sur François Villon et la Société de son temps. Je me figure que d'ici quelques années on essaiera de nous donner un semblable travail : la biographie de Villon que nous y trouverons sera peut-être d'une grande précision, et très scientifique, puisque cela est à la portée de tous ; mais je doute que le tact, la finesse psychologique.
et, ce qui est plus rare encore, l'intelligence de l'histoire du xv« siècle s'y rencontrent à un égal degré.
Nous connaissons quelques-uns des résultats particuliers des recherches de Marcel Schwob. II les avait résumés dans sa biographie de François Villon publiée en 1892 (i). L'un des principaux était son étude sur la société des coquillarts (2). D'autre part Schwob donna des renseignements à quelques personnes— Gaston Paris entre autres — qui s'occupèrent de Villon, et ces renseignements étaient quelquefois de nouvelles précisions qu'il ne se souciait pas de confier lui-même au public. Enfin, depuis sa mort, MM. Pierre Champion et Paul Léautaud, ont assuré la publication de deux ouvrages (}) qui contiennent les dernières leçons de Marcel Schwob sur François Villon.
Je voudrais parler ici de ces deux livres où se trouvent nombre de découvertes fort précieuses
I. François Villon {Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1892 et Spicilège, pp. 3-93).
2. Le Jargon des Coquillarts en 14^^, dans les Mémoires de la Société de linguistique de Paris, t. VII, fasc. 2 et 3 (18901891).
3. Le Parnasse satyrique du XV^ siècle, anthologie de pièces libres publiée par M. Marcel Schwob (Paris in-i8, Welter, 1905). Le Petit et le Grand Testament de François Villon, reproduction fac-similé du manuscrit de Stockolm avec une introduction de Marcel Schwob (Paris, in-8, Champion, 1905).
pour rintelligence du texte de Villon. Je croirais mal servir la mémoire de Marcel Schwob en alignant des phrases lyriques là où il ne s'agit que d'explications précises : je donnerai donc successivement, et dans Tordre du texte de Villon, les principales de ces trouvailles. On remarquera à mesure la rare ingéniosité, je dirais même l'extraordinaire subtilité, employée par Marcel Schwob pour résoudre des problèmes dont la donnée semble toujours imprécise et fuyante. Je ne sais même pas si Schwob n'allait pas quelquefois un peu loin, mais n'est-ce pas la marque d'une intelligence infiniment souple que cette facilité à doucement solliciter les textes.
Les deux ouvrages que j'analyse renferment tous les deux une préface de Schwob et le Parnasse satirique est suivi de gloses très abondantes, mais le corps même de ces deux livres semble, au premier abord, s'éloigner du but que se proposait Schv^ob, qui était d'expliquer jusqu'en ses plus subtils replis le texte de Villon : on pense que la reproduction d'un manuscrit n'est qu'une fantaisie de bibliophile, et qu'un recueil de pièces libres intéresse seulement de vieux et paillards bibliothécaires.
Il suffit de voir une page du manuscrit de Stockohlm (i) pour en saisir l'importance et les raisons qu'avait Schv^ob de le reproduire. Je donne ici les huitains de la Ballade des Dames du Temps jadis et le huitain qui la précède (2). Les variantes que l'on y remarque sont d'une grande utilité pour l'intelligence du texte de Villon, outre qu'elles nous servent
1 . Le manuscrit de Stockohlm date du dernier quart du xv® siècle.