‹ Les Dernières lettres de Jacques OrtisChapitre 33 sur 33 · J~ LES DERNIÈRES LETTRES · texte numérisé non relu

J~ LES DERNIÈRES LETTRES

cher, je m'en reviens tout confondu d'une ignorance toujours plus effrayante. Je ne sais ce que sont mon corps, ni mes sens, ni mon âme • et même cette partie de moi qui pense ce que j écris, qui médite sur toute chose et sur ellemême, ne peut jamais être connue. En vain J essaye de mesurer par la pensée les immenses espaces de l'univers qui m'entoure. Je me trouve comme attaché dans un petit coin d'un espace incompréhensible, sans savoir pourquoi je suis placé ici plutôt qu'ailleurs ; ou pourquoi le temps si court de ma vie a été destiné plutôt a ce moment-ci de l'éternité qu'à tous ceux qui tout précédé ou le suivront. Je ne vois de toute part que des infinis qui m'absorbent comme un atome... »

C'est dans cette nuit du 20 mars qu'il acheva de passer en revue tous ses papiers. U appela ensuite le jardinier et Michel pour les ôter de devant ses pieds. Puis il les envoya dormir. Il semble qu'il ait veillé toute la nuit, car il écrivit alors la lettre précédente, et au point du jour alla réveiller le garçon, en lui ordonnant de trouver un exprès pour Venise.

Ensuite il s'étendit tout vêtu sur son lit, mais pour peu de temps : un paysan m'a dit l'avoir rencontré ce matin-là à 8 heures, sur la route d'Arquà. Avant midi il était de retour dans sa chambre.

Michel y entra pour dire que le commissionnaire était là, prêt à partir. Il le trouva assis, immobile, comme enseveli dans les plus tristes pensées. Il se leva, s'approcha de l'appui d'une fenêtre, et, debout, écrivit au bas de la même lettre :

Je viendrai de toute façon... Si je pouvais lui écrire... Et je voulais écrire ; mais si je lui écrivais, je n'aurais plus le courage de venir... Tu lui diras que je viendrai, qu'elle verra son fils ; pas autre chose... Non, pas autre chose : ne lui déchire pas le cœur plus que cela. J'aurais beaucoup de recommandations à te faire sur ta façon d'être avec elle dans l'avenir, et de la consoler... Mais mes lèvres sont brûlantes ; j'étouffe : une amertume, une angoisse... Si je pouvais au moins soupirer... C'est vrai : vm nœud dans la gorge, une main qui me presse le cœur et le fait haleter... Mais que puis-je te dire, Lorenzo ? Je suis homme... Mon Dieu,

mon Dieu, donne-moi encore aujourd'hui le rafraîchissement des larmes.

Il cacheta la feuille et la remit sans aucune adresse. Il regarda le ciel longtemps, puis s'assit et croisant les bras sur son bureau, y posa son front. Plusieurs fois son domestique lui demanda s'il n'avait besoin de rien : sans se retourner, il lui fît signe de la tête que non. Ce jour-là il commença la lettre suivante pour Thérèse :

Mercredi, 5 heures.

Résigne-toi aux décrets du ciel, et tu trouveras un peu de bonheur dans la paix domestique, dans la bonne entente avec l'époux que le sort t'a destiné. Tu as un père bon et malheureux : tu dois le rapprocher de ta mère, qui, solitaire et en larmes peut-être, ne compte plus que sur toi. Puis tu dois ta vie à ta réputation. Moi seul... Moi seul en mourant trouverai la paix et la laisserai à tous les tiens... Mais toi, pauvre infortunée...

Combien y a-t-il de jours que je me mets à t écrire et ne puis continuer ! Grand Dieu, je

vois que tu ne m'abandonnes pas à l'heure suprême : cette fidélité est le plus grand de tes bienfaits. Je mourrai quand j'aurai reçu la bénédiction de ma mère et les derniers embrassements de mon ami. Par lui ton père aura tes lettres, et toi aussi lui donneras les miennes : elles témoigneront de la sainteté de notre amour. Non, chère jeune femme, ce n'est pas toi la cause de ma mort. Toutes mes passions désespérées, les malheurs des personnes les plus nécessaires à ma vie, les crimes des hommes, la certitude de mon esclavage perpétuel et de la perpétuelle honte de ma patrie vendue : tout, en somme, était écrit depuis longtemps : et toi, femme angélique, tu ne pouvais qu'adoucir mon destin, mais le changer, jamais. J'ai vu dans toi seule le réconfort de tous mes maux ; j'ai osé m'en flatter ; et après qu'entraînée par une force irrésistible tu m'as eu aimé, mon cœur t'a crue toute à lui ; tu m'as aimé, et tu m'aimes... aussi, maintenant que jeté perds, j'appelle à mon aide la mort. Prie ton père de ne pas m'oublier, non pour s'affliger, mais pour atténuer par sa pitié ta douleur, et pour se souvenir toujours qu'il a une autre fille.

Mais toi, n'est-ce pas ? véritable amie du

malheureux que je suis, tu n'auras pas le cœur de m 'oublier jamais. Relis toujours ces dernières paroles de moi, que je puis dire que je t'écris avec le sang de mon cœur. Mon souvenir te préservera peut-être des misères de la faute : car ta beauté, ta jeunesse, l'éclat de ta fortune exciteront les autres, — et toi-même! à souiller cette innocence, à laquelle tu as sacrifié ta première et chère passion, et qui pourtant, dans ton martyre, fut ta seule consolation. Tout ce qu'il y a de séduisant au inonde se conjurera pour ta perte, pour t'enlever l'estime de toimême, pour te mêler au troupeau innombrable de ces femmes qui, après avoir renié la pudeur, font trafic de l'amour et de l'amitié et montrent triomphalement les victimes de leur perfidie. Mais toi tu ne seras pas comme elles, ma Thérèse : ta vertu resplendit sur ton visage céleste, et je l'ai respectée, et tu sais que je t'ai aimée en t'adorant comme une chose sacrée. — O divine image de mon amie, ô dernier don précieux que je contemple, qui répand en moi de la force, qui me raconte toute l'histoire de nos amours ! Tu étais en train de faire ce portrait, le premier jour que je te vis : voici que repassent un à un devant moi tous ces jours qui furent les plus angoissants, et les plus

chers de ma vie. Et tu l'as consacré, ce portrait, en l'attachant baigné de tes larmes à ma poitrine... Ainsi attaché à ma poitrine, il ira avec moi dans la tombe. Te rappelles-tu, ô Thérèse, avec quels pleurs je l'ai reçu ? Oh ! je les verse de nouveau et ils soulagent ma pauvre âme triste. Si après le dernier soupir il me reste une sorte de vie, je la conserverai toujours pour toi toute seule, et mon amour vivra immortel avec moi. Ecoute cependant une dernière, unique, sainte recommandation. Je t'en conjure au nom de notre amour malheureux, des larmes que nous avons répandues, de la vénération que tu as pour tes parents, auxquels, victime volontaire, tu t'es immolée : ne laisse pas sans consolation ma pauvre mère, qui peut-être viendra me pleurer avec toi dans cette solitude, où elle cherchera un abri contre les tempêtes de la vie. Toi seule es digne de la plaindre et de la consoler. Qui lui reste, si tu l'abandonnes ?

Dans sa douleur, dans toutes ses infortunes, dans les infirmités de sa vieillesse, rappelle-toi toujours qu'elle est ma mère.

A minuit sonné, il quitta les monts Euganéens, par la poste ; arrivé à la mer

à 8 heures du matin, il se fit porter en gondole à Venise et jusqu'à sa maison.

Quand j'y arrivai, je le trouvai endormi sur un sofa, d'un sommeil tranquille. Lorsqu'il fut réveillé, il me pria d'expédier pour lui quelques affaires, et de payer une dette qu'il avait à un libraire. « Je ne puis, me dit-il, rester ici que jusqu'à ce soir. »

Bien qu'il y eût presque deux ans que je lie l'avais vu, sa physionomie ne me parut pas aussi changée que je m'y attendais ; mais je m'aperçus ensuite qu'il marchait lentement, et comme en se traînant; sa voix, jadis rapide et mâle, sortait avec peine du creux de sa poitrine. Pourtant il s'efforçait de causer, et en répondant à sa mère au sujet de son voyage, il souriait souvent d'un triste sourire que je n'ai connu qu'à lui ; surtout il avait une expression circonspecte, extraordinaire chez lui. Gomme je lui disais que quelques-uns de ses amis devaient venir ce jour-là le saluer, il répondit qu'il ne consentirait à revoir âme qui vive, et il descendit lui-même aver-

tir à la porte qu'on eût à dire qu'il ne recevrait aucune visite. En remontant, il me dit : « J'ai souvent pensé à t'épargner à toi et à ma mère cette grande douleur ; cependant j'avais le devoir et aussi le besoin de vous revoir... Et ceci, crois-moi^ est la plus dure épreuve de mon courage. »

Quelques heures avant la nuit il se leva, comme pour partir : mais il n'avait pas le cœur de le dire. Sa mère s'approcha de lui, et comme il se levait de sa chaise et allait à sa rencontre, les bras ouverts, elle lui dit avec un visage résigné : « Tu es donc décidé, mon cher enfant ?

— Oui, oui, lui répondiMl en l'embrassant, et en retenant à peine ses larmes.

— Qui sait si je pourrai te revoir jamais ! je suis maintenant bien vieille et fatiguée...

— Nous nous reverrons > peut-être... Ma chère mère, consolez-vous, nous nous reverrons... pour ne plus jamais nous quitter ; mais maintenant... Lorenzo peut vous en faire foi... »

Elle se tourna, effrayée, vers moi :

« Hélas ! » lui dis-je, et je lui racontai comment la persécution recommençait à sévir à cause de la guerre imminente ; que le danger me menaçait moi-même, surtout après les lettres qui nous avaient été interceptées (et ce n'était pas une iausse crainte, car, au bout de quelques mois, je fus obligé de quitter ma patrie). Alors elle s'écria : « Vis donc, mon fils, bien que loin de moi. Depuis la mort de ton père, je n'ai plus eu une heure de bonheur : j'espérais passer avec toi doucement ma vieillesse... Mais que la volonté de Dieu soit faite. Vis : j'aime mieux pleurer sans toi, plutôt que de te voir... emprisonné... mort... » Les sanglots lui coupèrent la parole.

Jacques lui serra la main, et la regardait comme s'il voulait lui confier un secret ; mais vite il se reprit, et lui demanda sa bénédiction.

Et elle, levant les mains : « Je te bénis... je te bénis ; et plaise à Dieu tout-puissant de te bénir aussi. »

Arrivés à l'escalier, ils s'embrassèrent.

La pauvre femme appuya la tête sur la poitrine de son fils. Ils descendirent, et moi avec eux : la mère, quand ils furent à la porte de la maison, et à l'air libre, leva les yeux, et les tint fixés au ciel pendant deux ou trois minutes : il semblait qu'elle priât tout bas, de toute la ferveur de son âme, et qu'elle retrouvât ainsi sa première résignation. Sans plus verser une larme, elle bénit de nouveau son fils d'une voix assurée ; et lui, lui rebaisa la main, et puis la baisa au visage.

J'étais là, en pleurs. Après m'avoir embrassé, il me promit de m'écrire, et se mit en marche en me disant : « Auprès de ma mère tu te souviendras toujours de notre amitié » ; puis, se retournant vers sa mère, il la regarda un moment, sans mot dire, et partit.

Arrivé au bout de la rue, il se retourna encore, nous salua de la main, et nous contempla tristement, comme s'il voulait nous dire que c'était là son dernier regard.

La pauvre mère resta sur la porte, espé-

rant presque qu'il allait revenir lui dire un dernier adieu. Puis, arrachant ses regards, pleins de larmes, du lieu où il avait disparu, elle s'appuya sur mon bras, et remonta en me disant : « Cher Lorenzo, mon cœur me dit que nous ne le reverrons jamais plus ! » Un vieux prêtre, ami assidu de la maison d'Ortis, et qui avait été son maître de grec, vint ce soir-là et nous raconta que Jacques était allé à l'église où Laurette était enterrée. L'ayant trouvée fermée, il voulait à tout prix se faire ouvrir par le sonneur ; il paya un enfant du voisinage pour qu'il allât chercher le sacristain, qui avait les clés. Il s'assit en attendant sur une pierre dans la cour. Puis il se leva et alla appuyer sa tête sur la porte de l'église. Le soir venait ; soudain il s'aperçut qu'il y avait du monde dans cette cour, et, sans plus attendre, disparut. Le vieux prêtre avait appris tout cela par le sonneur. Je sus, quelques jours après, que Jacques, à la nuit tombante, était allé voir la mère de Laurette. « Il était, me dit-elle, très triste. Il ne me dit pas un mot de ma

pauvre fille, et je ne l'ai pas nommée non plus, pour ne pas l'assombrir davantage. En descendant l'escalier, il me dit : Allez, dès que vous pourrez, consoler ma mère. »

Cependant sa mère à lui fut, ce même soir, accablée du plus cruel pressentiment.

L'automne de l'année précédente, me trouvant aux monts Euganéens, j'avais lu chez M. T. une partie d'une lettre, dans laquelle Jacques évoquait de toute la force de la pensée sa retraite paternelle. Alors Thérèse retraça au crayon la vue du petit lac des Cinq-Fontaines, et représenta sur la pente d'un coteau son ami, étendu sur l'herbe, et contemplant le coucher du soleil ; elle demanda à son père un vers pour une épigraphe ; il lui suggéra celui de Dante :

« Il va cherchant la liberté, ce bien si cher... »

Elle fît ensuite cadeau du petit tableau à la mère de Jacques, en lui recommandant de ne jamais lui dire d'où il venait ; mais le jour où il vint à Venise, il remarqua le

tableau et comprit qui en était l'auteur ; il ne dit rien; mais, resté tout seul dans sa chambre, il déplaça la glace, et sous le vers : » Il va cherchant la liberté, ce bien si cher », il écrivit l'autre qui suit :

« Comme sait qui pour elle renonce à la vie. »

Entre la glace et la rainure intérieure du cadre il trouva une longue mèche de cheveux, que Thérèse, avant son mariage, s'était coupée sans qu'on le sût, et qu'elle avait placée dans le cadre de façon que personne au monde ne pût la voir. Ayant vu ces cheveux, Ortis y joignit une boucle des siens, et les noua ensemble avec le ruban noir qui attachait sa montre, puis remit le tableau à sa place. Quelques heures après, sa mère vit le vers ajouté par lui ; elle aperçut aussi la mèche et la boucle et le nœud noir que, soit par négligence, soit par précipitation, il n'avait pas assez bien dissimulé. Le jour suivant, elle m'en parla, et je vis que cet incident avait abattu le courage avec lequel

elle avait supporté le départ de son fils. En sorte que, pour la tranquilliser, je décidai d'accompagner Jacques jusqu'à Ancône, en promettant que je lui écrirais chaque jour. Lui cependant s'en retournait à Padoue, et descendit chez le professeur C, où il reposa le reste de la nuit. Le matin, comme il prenait congé, le professeur lui montra des lettres pour quelques gentilshommes des Iles vénitiennes, qui avaient été autrefois ses élèves. Jacques ne les accepta, ni ne les refusa. Il se rendit à pied aux monts Euganéens, et recommença à écrire.

Vendredi, 1 heure.

Et toi, mon Lorenzo, mon loyal, mon seul ami, pardonne-moi. Je ne te recommande pas ma mère, je sais bien qu'elle aura en toi un autre fils. Ma pauvre mère ! Mais tu n'auras plus ton fils, sur la poitrine duquel tu espérais reposer ta tête blanche... Et tu ne pourras réchauffer mes lèvres mourantes de tes baisers ! et peut-être tu me suivras !... Lorenzo, je chan-

celais. Voici donc la récompense de vingtquatre ans d'espoirs et de soucis ? Il en doit être ainsi. Dieu, qui a tout ordonné, ne l'abandonnera pas... ni toi ! Ah ! tant que je n'ai désiré qu'un ami fidèle, j'ai vécu heureux ! Le ciel t'en récompense ! Mais toi non plus tu n'attendais pas que je te paye ainsi d'amertume. Hélas ! de toute façon je te payerais ainsi ! Ne va pas prononcer sur mes cendres ce cruel blasphème : qui veut mourir n'aime personne... Que n'ai-je pas tenté sur moi, que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas dit à Dieu ! Ah! ma vie, hélas ! est tout entière dans mes passions ; si je ne pouvais les détruire en me détruisant, à quelles angoisses, à quels spasmes, à quels dangers, à quelles fureurs, à quel déplorable aveuglement, à quels crimes ne m'entraîneraient-elles pas malgré moi ? Un jour, Lorenzo, avant d'avoir décidé ma mort, j'étais à genoux, implorant la pitié du ciel, et mes larmes tombaient en abondance... A ce moment, mes larmes se sont taries brusquement ; mon cœur est devenu féroce ;.on eût dit qu'une folie envoyée du ciel juste à ce moment s'emparait de moi... Je me levai et j'écrivis à la malheureuse jeune femme que je m'en allais l'attendre dans un autre monde, qu'elle ne tardât pas à me re-

joindre, et je lui disais la façon, et le jour et l'heure...

Mais ensuite, non pas p eut-être la compassion, ni la honte, ni le remords, ni Dieu, mais l'idée qu'elle n'est plus la vierge d'il y a deux mois, qu'elle est la femme déflorée par les bras d'un autre homme, a commencé à me faire repentir de cet atroce dessein. Vois comme ma vie vous aurait été à tous plus douloureuse que ma mort : elle vous aurait peut-être tous déshonorés... Au lieu que si je me sépare pour toujours de Thérèse en étant resté digne d'elle, mon souvenir conservera certainement son cœur digne de moi, et bien qu'esclave d'un autre, elle pourra du moins espérer (espérance peut-être si vaine !) qu'un jour son âme délivrée viendra s'unir pour toujours à la mienne... — Mais adieu. Tu donneras tous ces papiers à son père. Réunis mes livres, et conserve-les en souvenir de ton Jacques. Recueille Michel, à qui je laisse ma montre, ces quelques objets de toilette et l'argent que tu trouveras dans le petit tiroir de mon bureau. Viens l'ouvrir tout seul; il s'y trouve une lettre pour Thérèse, et je te prie de la remettre entre ses mains toi-même. Adieu, adieu.

Il continua la lettre qu'il avait commencée pour Thérèse.

Je reviens à toi, ma Thérèse. Si pendant ma vie c'était une faute pour toi de m'écouter, écoute-moi du moins pendant ces quelques heures qui me séparent de la mort ; je les ai réservées toutes pour toi seule. Tu auras cette lettre quand je serai sous terre ; à cette heurelà tout le monde peut-être aura commencé à m 'oublier, jusqu'à ce que personne ne se souvienne plus même de mon nom... Ecoute-moi, comme une voix qui vient du tombeau. Tu pleureras mes jours évanouis, comme une vision nocturne ; tu pleureras notre amour qui fut inutile et triste, comme les lampes qui éclairent les bières des morts...

... Oh ! oui, ma Thérèse, elles devaient finir une fois, toutes mes peines, et ma main ne tremble pas en sarmant du fer libérateur, parce que j'abandonne la vie pendant que tu m'aimes, pendant que je suis encore digne de toi et digne de tes pleurs, que je puis me sacrifier à moi seul, et à ta vertu. Non ; ce ne sera plus une faute alors de m'aimer ; et je réclame ton amour, je le demande au nom de mes malheurs, de mon amour, de mon terrible

sacrifice. Ah ! si, un jour, tu passais sans jeter un regard sur la terre qui couvrira ton ami désespéré... malheur à moi ! J'aurais laissé derrière moi l'oubli éternel, jusque dans ton cœur !

Tu crois que je pars. Moi ? Te laisser à de nouvelles luttes avec toi-même, à un continuel désespoir ? Et pendant que tu m'aimes et que je t'aime, et que je sens que je t'aimerai éternellement, te laisser, dans l'espérance que notre passion s'éteigne avant notre vie ? Non, la mort seule, la mort.

Voici longtemps que je creuse ma fosse, que je me suis habitué à la regarder jour et nuit, à la mesurer froidement... A peine, en ces derniers moments, la nature se révolte et crie... Mais je te perds, je mourrai. Toi-même tu me fuyais ; on nous reprochait nos larmes .. Ne t'apercevais-tu pas, dans mon effrayante tranquillité, que je voulais prendre de toi le dernier congé, que je te demandais l'éternel adieu ?

Si le père des hommes m'appelait à rendre mes comptes, je lui montrerais mes mains pures de sang, mon cœur pur de crimes. Je dirais : Je n'ai pas enlevé leur pain aux orphelins et aux veuves, je n'ai pas persécuté le malheureux, je n'ai pas trahi, je n'ai pas aban-

donné mon ami, je n'ai pas troublé le bonheur de ceux qui s'aiment, ni souillé l'innocence, ni brouillé les frères, ni prosterné mon âme devant les richesses. J'ai partagé mon pain avec le pauvre, j'ai mêlé mes larmes aux larmes de l'affligé, j'ai pleuré sur toutes les misères de l'humanité. Si tu m'avais accordé une patrie, j'aurais dépensé tout mon esprit et tout mon sang pour elle ; néanmoins ma faible voix a crié courageusement la vérité. Corrompu, ou peu s'en faut, par le inonde, après en avoir expérimenté tous les vices... Mais non ! Ces vices m'ont quelques instants peut-être touché, ils ne m'ont jamais vaincu... J'ai cherché la vertu dans la solitude. J'ai aimé ! C'est toi-même, toi qui m'as présenté le bonheur ; tu l'as embelli des rayons de ta lumière infinie, tu m'as fait un cœur capable de la sentir et de l'aimer ; mais après mille espérances j'ai tout perdu ! Alors, inutile aux autres, dangereux à moimême, je me suis délivré de la certitude d'une perpétuelle misère. 0 Père ! prends-tu donc plaisir aux gémissements de l'humanité ? Prétends-tu qu'elle supporte des misères plus lourdes que ses forces ? As-tu peut-être donné aux mortels le pouvoir de mettre fin à leurs maux pour qu'ils négligent ce don, et se traînent

inutiles entre la douleur et les fautes? Car je sens en moi-même que, dans les maux excessifs, on n'a plus le choix qu'entre le crime et la mort. — Console-toi, Thérèse, ce Dieu auquel tu recours avec tant de piété, s'il a jamais daigné s'occuper de la vie ou de la mort d'une humble créature, ne retirera pas son regard même de moi. Il sait que je ne peux plus résister ; il a vu les batailles que j'ai livrées avant d'arriver à la résolution fatale ; il a entendu toutes les prières dont je l'ai supplié, pour qu'il éloignât de moi cet amer calice. Adieu donc... adieu à l'univers ! 0 mon amie, la source des larmes est donc en moi inépuisable ? Je recommence à pleurer et à trembler... mais pour peu de temps ; sous peu tout sera anéanti.

Hélas ! mes passions vivent et brûlent et me possèdent encore : c'est seulement quand la nuit éternelle fera disparaître le monde à mes yeux, que j'ensevelirai avec moi mes désirs et ma douleur. Mais mes yeux pleins de larmes te cherchent encore avant de se fermer pour toujours. Je te verrai, je te verrai pour la dernière fois, je te laisserai mes derniers adieux, et je te prendrai tes larmes, seul fruit de tant d'amour.

J'arrivai de Venise à cinq heures, et je le rencontrai à quelques pas de sa porte, juste au moment où il se mettait en chemin pour dire adieu à Thérèse. Ma venue imprévue le consterna, et plus encore ma résolution de l'accompagner jusqu'à Ancône. Tout en me remerciant affectueusement, il fit tout pour m'en dissuader; mais voyant que je persistais, il setut,et me demanda de l'accompagner jusqu'à la villa T. Le long du chemin il ne parla pas ; il allait lentement et portait sur son visage une triste assurance. Ah ! j'aurais dû m'apercevoir aussi qu'à ce moment il agitait dans son âme les suprêmes pensées ! Nous entrâmes par la barrière du jardin ; il s'arrêta, leva les yeux au ciel, et au bout d'un instant s'écria en me regardant : « Est-ce que tu ne trouves pas aussi qu'aujourd'hui la lumière est plus belle que jamais ? »

Comme nous approchions de la chambre de Thérèse, j'entendis sa voix : « Mais son cœur ne peut pas être changé »... Je ne sais si Jacques, qui était à un ou deux pas der-

rière moi, a entendu ces paroles ; il ne m'en a pas reparlé. Nous trouvâmes le mari qui se promenait, et le père de Thérèse assis au fond de la chambre près d'une petite table, le front dans la paume de la main. Nous restâmes tous longtemps sans rien dire. Mais Jacques enfin : « Demain matin, dit-il, je ne serai plus ici » ; — et se levant, il s'approcha de Thérèse et lui baisa la main; et je vis des larmes dans ses yeux à elle ; et Jacques, la tenant toujours par la main, la priait de faire appeler la petite Isabelle. Les cris et les pleurs de cette petite fille furent si brusques et inconsolables qu'aucun de nous ne put retenir ses larmes. A peine eut-elle appris qu'il partait, qu'elle s'attacha à son cou, et en sanglotant lui répétait : « 0 mon Jacques, pourquoi me laisses-tu ? ô mon Jacques, reviens vite ! » Et lui, ne pouvant résister à tant d'émotion, remit Isabelle entre les bras de Thérèse, qui à aucun moment ne dit un mot. « Adieu, lui dit-il, adieu... » et il sortit. M. T. l'accompagna jusqu'au seuil de la maison, et l'étrei-

JLES DERNIÈRES LETTRES 18

gnit plusieurs fois , et l'embrassa en se lamentant. Edouard, qui était à ses côtés, lui serra la main en lui souhaitant bon voyage.

Il faisait déjà nuit ; à peine fûmes-nous à la maison qu'il commanda à Michel de préparer la malle ; et il me pria instamment de retourner à Padoue, pour prendre les lettres que le professeur C. lui avait offertes. Je partis sur-le-champ.

Alors, au bas de la lettre qu il avait préparée le matin pour moi, il ajouta ce postscriptum :

Puisque je n'ai pas pu t'épargner le crèvecœur de me rendre les suprêmes devoirs (avant ta venue, j'avais résolu d'écrire pour cela au curé), ajoute encore un dernier témoignage de pitié à tous tes bienfaits. Fais que je sois enterré en l'état où je serai trouvé, dans un endroit solitaire, de nuit, sans funérailles, sans pierre tombale, sous les pins de la colline qui regarde l'église. Que le portrait de Thérèse soit enterré avec mon corps.

25 mars 1799.

Ton ami, Jacques Ortis.

Il sortit de nouveau, et se trouvant à onze heures au pied d'une hauteur à deux milles de chez lui, il frappa à la porte d'un paysan, le réveilla en lui demandant de l'eau, et en but beaucoup. Revenu chez lui après minuit, il sortit très tôt de sa chambre, donna au garçon une lettre cachetée pour moi, en lui recommandant de la remettre à moi seul. Il lui serra la main : « Adieu, Michel, aime-moi bien » ; et le regardait affectueusement... Puis, le laissant tout d'un coup, il rentra, fermant la porte à clé sur lui. Il continua la lettre pour Thérèse.

1 heure.

J'ai visité mes montagnes, j'ai visité le lac des Cinq-Fontaines, j'ai salué pour toujours les forêts, les champs, le ciel. 0 mes solitudes ! ô ruisseau qui m'as pour la première fois indiqué la maison de cette enfant céleste ! Combien de fois ai-je éparpillé des fleurs sur tes eaux, qui passaient sous ses fenêtres ! Combien de fois me suis-je promené avec Thérèse sur tes rives,

pendant que m'enivrant de la volupté de l'adorer, je vidais à longs traits la coupe de la mort ! Mûrier sacré ! Toi aussi je t'ai adoré, à toi aussi j'ai laissé mes dernières plaintes, et mes derniers remerciements. 0 ma Thérèse, je me suis prosterné près de ce tronc ; cette herbe a bu alors les plus douces larmes que j'aie jamais versées ; elle me semblait encore chaude de la trace de ton corps divin ; elle me semblait encore parfumée. Bienheureuse soirée ! comme tu es gravée dans mon cœur !... J'étais assis à tes côtés, ô Thérèse ! un rayon de lune pénétrant à travers les branches éclairait ton visage angélique. J'ai vu couler sur tes joues une larme, et je l'ai aspirée, et nos lèvres et nos haleines se sont confondues, et toute mon âme passait dans ta poitrine. C'était le soir du 13 mai, un jeudi. Depuis ce temps, je n ai pas passé un moment sans me consoler avec le souvenir de cette soirée ; je me suis considéré comme une personne sacrée, et je n'ai plus honoré aucune femme d'un seul regard, les trouvant indignes de moi... de moi qui ai senti toute la béatitude d'un baiser de toi.

Je t'ai donc aimée, je t'ai aimée et je t'aime encore d'un amour que moi seul je puis concevoir. O mon ange, c'est un modeste prix que

la mort, pour qui a pu s'entendre dire que tu l'aimais, et sentir se répandre dans tout son être la volupté de ton baiser, et pleurer avec toi... J'ai déjà un pied dans la tombe ; cependant, même en ce moment terrible, tu reviens, comme de coutume, devant mes yeux qui en mourant se fixent sur toi, sur toi, être sacré qui resplendis de toute ta beauté. Dans quelques minutes ! Tout est préparé ; la nuit est déjà trop avancée... Adieu... dans quelques minutes nous serons séparés par le néant, ou par l'incommensurable éternité. Dans le néant ? Oui... oui, oui ; puisque je dois être sans toi, je prie le Seigneur, s'il ne nous réserve aucun lieu où je puisse être réuni avec toi pour toujours, je le prie des entrailles de mon âme, et dans cette heure redoutable de la mort, je le prie de ne pas me laisser ailleurs que dans le néant. Mais je meurs sans tache, maître de moi-même, plein de toi, et sûr d'être pleuré de toi ! Pardonne-moi, Thérèse, si jamais... Ah ! consoletoi, et vis pour le bonheur de nos malheureux parents ; ta mort ferait maudire mes cendres.

Si quelqu'un osait t'accuser de mon malheureux destin, réponds-lui par ce serment solennel que je prononce en me jetant dans la nuit

de la mort : Thérèse est innocente. — Toi, maintenant, reçois mon âme.

Le domestique, qui dormait dans la chambre contiguë à l'appartement de Jacques, fut éveillé comme par un long gémissement : il tendit l'oreille pour s'assurer s'il l'appelait ; il ouvrit la fenêtre, se demandant si je n'avais pas crié à la porte, car il était averti que je devais revenir vers la pointe du jour ; mais voyant que tout était tranquille et la nuit encore épaisse, il revint se coucher et s'endormit. Il m'a dit ensuite que ce gémissement lui avait fait peur, mais qu'il n'y prêta pas plus d'attention, son maître ayant l'habitude de divaguer pendant son sommeil.

Le matin, Michel, après avoir frappé et appelé quelque temps à la porte, rompit la targette ; et comme personne ne lui répondait dans la première chambre, il s'avança inquiet ; et à la lueur du flambeau qui brûlait encore, il aperçut Jacques agonisant dans son sang. Il ouvrit grande la fenêtre en

appelant au secours ; comme personne n'accourait, il se précipita chez le chirurgien, mais ne le trouva point, parce qu'il assistait un mourant : il courut chez le curé, mais lui aussi était dehors pour le même motif. Il entra hors d'haleine dans le jardin de la villa T. au moment où Thérèse descendait pour sortir avec son mari, lequel lui disait justement qu'il venait d'apprendre que Jacques n'était nullement parti cette nuit. Elle espéra pouvoir lui dire adieu une fois* encore : apercevant le domestique de loin, elle tourna les yeux vers la grille par où Jacques avait coutume de venir ; d'une main elle souleva le voile qui tombait sur son front, et regardait avec attention, poussée par une douloureuse impatience de savoir s'il venait. Tout d'un coup Michel s'approcha d'elle, en demandant secours, parce que son maître s'était blessé, et ne semblait pas encore mort. Elle l'écoutait immobile, les yeux toujours fixes vers la grille, puis, sans une larme ni un mot, tomba évanouie entre les bras d'Edouard.

M. T. accourut, espérant sauver la vie de son malheureux ami. Il le trouva étendu sur un sofa, la figure presque entièrement cachée entre les coussins ; immobile, sauf que de temps en temps il râlait. Il s'était planté un poignard sous le sein gauche, mais il l'avait retiré de sa blessure, et l'avait laissé tombera terre. Son habit noir et sa cravate étaient jetés sur une chaise voisine. Il avait sur lui son gilet, des culottes longues et des bottes ; et aussi une très Large ceinture de soie, dont un bout pendait ensanglanté, peut-être parce qu'il avait essayé en mourant de la détacher de son eorps. M. T. souleva doucement de sa poitrine sa chemise qui, toute trempée de sang, s'était collée sur la blessure. Jacques s en aperçut, il souleva son visage vers lui et le regardant avec des yeux déjà noyés dans la mort, il étendit un bras comme pour l'empêcher, et de l'autre essayait de lui prendre la main.. . Mais sa tête retomba sur les oreillers, il leva les yeux au ciel et expira. La blessure était très large et profonde;

DE JACQUES GRTIS 281

et bien qu'elle n'eût pas atteint le cœur, il avait hâté sa mort en laissant couler son sang, qui se répandait en ruisseau dans la chambre. Il avait à son cou le portrait de Thérèse, tout noir de sang, sauf une petite place nette au milieu : les lèvres ensanglantées de Jacques font supposer que, pendant son agonie, il baisait l'image de son amie. Sur son bureau était la Bible fermée, et sa montre par-dessus ; auprès, plusieurs feuilles blanches, sur l'une desquelles il y avait écrit : « Ma chère mère » ; dans quelques lignes raturées, on pouvait à peine retrouver les mots « expiation », et plus bas : « de pleurs éternels». Sur une autre feuille, on lisait seulement l'adresse de sa mère, comme si,regrettant sa première lettre, il en avait commencé une autre, qu'il n'eut pas le courage de continuer.

A peine fus-je arrivé de Padoue, où j'avais dû m 'attarder plus que je ne voulais, je me trouvai embarrassé dans la foule des paysans qui s'entassaient en silence sous les portiques de la cour ; certains me regain

daient avec effroi, d'autres me priaient de ne pas monter. Je bondis tout tremblant jusqua la chambre, et je vis le père de Thérèse couchédésespérément sur le cadavre, et Michel à genoux, la figure contre terre.

Je ne sais comment j'ai eu la force de m'approcher et de lui mettre la main sur le cœur, près de la blessure : il était mort, froid. Je n'avais ni larmes ni voix ; j'étais là, regardant stupidement ce sang, jusqu'à ce que vint le curé, et tout de suite après le chirurgien, qui avec quelques serviteurs nous arrachèrent de force à ce cruel spectacle.

Thérèse vécut tous ces jours au milieu du deuil des siens, dans un silence mortel.

La nuit, je me traînai derrière le cadavre, qui fut enterré, par trois paysans, sur la montagne des pins.

Page 1