‹ Les Dernières lettres de Jacques OrtisChapitre 32 sur 33 · LORENZO AU LECTEUR · texte numérisé non relu

LORENZO AU LECTEUR

Peut-être, lecteurs, êtes-vous déjà des amisd'Ortis, et désirez-vous savoir l'histoire de son amour. Afin de vous la raconter plus vite, j'irai de l'avant, interrompant la série de ses lettres.

Maigre, défait, les yeux caves, mais grands ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il allait, le plus souvent envoloppé de son manteau, sans chapeau et les cheveux sur le visage ; il passait les nuits entières à errer par les campagnes, et souvent le jour on le trouvait endormi sous un arbre.

Sur ces entrefaites, Edouard arriva, en compagnie d'un jeune peintre qui revenait de Rome dans sa patrie. Ce même jour, ils rencontrèrent Jacques. Edouard alla à lui en l'embrassant, mais Jacques se recula comme effrayé. Le peintre lui dit qu'ayant entendu parler de lui et de son mérite, il

désirait depuis longtemps le connaître personnellement ; il l'interrompit :

« Moi ? moi, Monsieur ? je n'ai jamais pu me reconnaître moi-même dans les autres hommes; c'est pourquoi je ne crois pas que les autres puissent se reconnaître jamais en moi! ))

Ils lui demandèrent l'explication de ces paroles si ambiguës, et lui, pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança parmi les arbres et disparut. Edouard se plaignit de cet accueil au père de Thérèse, qui déjà commençait à s'inquiéter de la passion de Jacques.

Thérèse, douée d'un caractère moins irritable, mais passionnée et naïve, disposée à une tendre mélancolie et, dans sa solitude, privée de tout ami de cœur, à cet âge où parle en nous le doux besoin d'aimer et d'être aimé, avait commencé par ouvrir toute son âme à Jacques et peu à peu s'en était éprise ; mais elle n'osait pas se l'avouer à elle-même, et depuis le soir du baiser elle vivait dans une extrême

réserve, fuyant son ami, tremblant en la présence de son père. Eloignée de sa mère, sans conseils, sans consolation, épouvantée par son avenir, par sa vertu et par son amour, elle rechercha la solitude, ne parla presque plus, lisant sans cesse, négligeant sa peinture, sa harpe, sa toilette ; souvent les gens de la maison la surprirent avec les yeux pleins de larmes. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui venaient passer le printemps aux monts Euganéens, et s'écartant de tous, même de sa petite sœur, elle s'asseyait des heures entières dans les coins les plus retirés de son jardin.

Il régnait par suite, dans cette maison» un silence et une sorte de contrainte qui troublèrent le fiancé de Thérèse; il était déjà blessé par les façons irritées de Jacques, incapable de dissimulation. Jacques parlait habituellement avec emphase»

et si, dans la conversation mondaine, il se montrait taciturne, il était expansif avec ses amis, prompt au rire, d'une gaîté vive, excessive même. Mais à cette époque

ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères, comme son âme.

Un soir, poussé par Edouard qui justifiait devant lui le traité de Campo-Formio, il se mit à le contredire, à crier, à menacer comme un insensé, se frappant la tête et pleurant de colère.

Il avait toujours un air impérieux ; mais M. T. m'a raconté qu'alors il restait souvent enseveli dans ses pensées, ou que, s'il parlait, il s'enflammait subitement, et ses yeux faisaient peur ; puis, parfois, au milieu de ses discours, il les abaissait remplis de larmes. Edouard, alors, devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes du changement de Jacques. Ainsi s'écoula tout le mois de juin.

Le malheureux jeune homme devenait chaque jour plus sombre et plus malade ; il n'écrivait plus à sa famille et ne répondait plus à mes lettres ; souvent les paysans le virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés au milieu de précipices, à travers les fossés, et c'est

merveille qu'il ne s'y soit jamais abîmé. Un matin, le jeune peintre, occupé à dessiner la vue des montagnes, reconnut sa voix dans le bois. Il s'approcha de lui sans bruit et l'entendit qui déclamait une scène de Saùl. Alors il parvint à faire son portrait, pendant qu'il s'arrêtait pensif, après avoir récité ces vers de la scène première du deuxième acte :

« Tête baissée « Je me serais déjà parmi les glaives ennemis « Depuis longtemps élancé. J'aurais déjà tranché (( Ainsi la vie horrible que je vis... »

Il le vit ensuite grimper jusqu'au sommet de la montagne, s'avancer les bras ouverts, regardant résolument l'abîme... puis brusquement il se recula en s'écriant : « Ma pauvre mère ! »

Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T., il pria Thérèse de faire de la musique et lui présenta lui-même sa harpe. Comme elle commençait, son père entra et s'assit à côté d'elle. Jacques semblait plongé dans

une tristesse douce, et son aspect se ranimait. Mais peu à peu sa tête s'inclina et il retomba dans une mélancolie plus pitoyable que jamais. Thérèse le regardait à la dérobée et s'efforçait de retenir ses pleurs. Jacques s'en aperçut, et ne pouvant plus se contenir, se leva et sortit. Emu, M. T. se tourna vers Thérèse :

(( Ma fille ! lui dit-il, tu veux donc te perdre et nous perdre tous avec toi ? » A ces mots, les larmes de Thérèse jaillirent brusquement ; elle se jeta dans les bras de son père et lui confessa tout.

Sur ces entrefaites, Edouard entra ; la sortie soudaine de Jacques, l'attitude de Thérèse et le trouble de M. T. confirmèrent ses soupçons. — Je tiens ces détails de la bouche même de Thérèse.

Le jour suivant, le matin du 7 juillet, Jacques alla chez Thérèse ; il y trouva le fiancé et le peintre, qui faisait le portrait nuptial. Thérèse, confuse et tremblante, sortit en hâte, sous prétexte de veiller à quelque détail dont elle ne s'était

pas souvenue ; mais en passant près de Jacques, elle lui dit d'une voix basse et troublée : « Mon père sait tout. )) Lui ne dit pas un mot et ne changea pas de visage. Il fit trois ou quatre tours dans la pièce, et sortit. De toute cette journée il ne se laissa voir à personne. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha vainement. Il ne revint à la maison qu'à minuit sonné. Il s'étendit tout habillé sur son lit et envoya dormir son domestique.

Peu de temps après il se leva et écrivit ;

Minuit.

Autrefois je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes vœux. Mais je ne l'ai jamais redoutée. Et pourtant, maintenant que je sens le fouet du malheur, je la redoute, et je la supplie !

Mon intelligence est aveuglée, mon âme est accablée, mon corps est abattu de la langueur de la mort. Il est vrai ! les malheureux ont besoin d'un autre monde, différent de celui-ci où le. pain qu'ils mangent est amer et l'eau qu'ils

boivent, mêlée de larmes. Leur imagination le crée, et leur cœur se console. La vertu, toujours malheureuse ici-bas, persévère avec l'espoir dune récompense... Mais, malheureux ceux qui ont besoin de la religion pour ne point devenir criminels !

Je me suis prosterné dans une petite église à Arqua, parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur.

Je suis lâche, peut-être, dis, Lorenzo ? Puisse le ciel ne jamais te faire sentir le besoin de la solitude, des pleurs — et dune église !

3 heures.

Le ciel est orageux, les étoiles rares et pâles, et la lune, à demi ensevelie parmi les nuages, frappe mes fenêtres de rayons livides...

A l'aube.

Lorenzo ! n'entends-tu pas? ton ami t'appelle !

Oh ! ce sommeil! Un rayon de jour jaillit, peut-être pour raviver mes douleurs. Dieu ne m'écoute pas ! Non, il me condamne à

souffrir chaque minute l'agonie de la mort ; il me contraint à maudire mes jours que pourtant aucun crime n'a souillés !

Quoi ! si tu es « le Dieu fort, tout-puissant et jaloux, qui punis dans ta colère l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération * », dois-je espérer t'apaiser? Envoie donc sur moi, mais seulement sur moi, ta colère « qui rallume les flammes dans l'Enfer * », les flammes qui brûleront les millions et millions de peuples auxquels tu ne t'es pas fait connaître.

Mais Thérèse est innocente, et bien loin de te trouver cruel, elle t'adore dans une exquise sérénité d'âme. Moi je ne t'adore pas, car je te crains ! Et pourtant je sens que j'ai besoin de toi. Dépouille-toi, ah ! dépouille-toi des attributs dont les hommes t'ont revêtu, afin de te faire semblable à eux. N'es-tu donc pas le consolateur des affligés ? Et ton divin Fils ne s'appelait-il pas le Fils de l'Homme? Entendsmoi donc ! Mon cœur te reconnaît ! Mais ne t'offense point de la plainte que la nature fait sortir des entrailles déchirées de l'homme ! Et je murmure contre toi, et je pleure, et je t'in-

* Exode, xx, 5.

* Malachie, m, 3.

voque, espérant délivrermon âme. Délivrer mon came! mais comment, si elle n'est pas remplie de toi ? si dans la prospérité elle n'a pas su t'implorer et n'a recours à ton aide et ne demande le secours de ton bras qu'à cette heure où la douleur l'accable? Comment? si elle te craint et n'a en toi aucune espérance ?

Elle n'espère, ne désire que Thérèse ! Je ne te vois qu'en elle, seulement !

Voici, ô Lorenzo ! voici qu'échappe de mes lèvres l'aveu du crime pour lequel Dieu a détourné son regard de moi ! Jamais je ne l'ai adoré comme j'adore Thérèse ! — Blasphème! Tu égales cà Dieu celle qui, au moindre souffle, ne sera plus que squelette et poussière ! Humiliation de l'homme! Préférerai-je donc Thérèse à Dieu?... Ah ! c'est qu'elle répand autour d'elle une beauté céleste, immense, une beauté toute-puissante. Je mesure l'univers d'un regard, je contemple d'un œil effrayé l'éternité : tout se confond, tout s'éloigne, tout s'anéantit ; Dieu me devient incompréhensible... Mais Thérèse est toujours devant moi.

Deux jours après il tomba malade. Le père de Thérèse alla lui faire visite, et saisit cette occasion de lui persuader qu'il devait

s'éloigner des monts Euganéens. Délicat et bon comme il était, il estimait l'intelligence et l'âme haute de Jacques ; il l'aimait comme le plus cher ami qu'il pût avoir jamais ; il m'a assuré qu'en des circonstances différentes il aurait cru faire honneur à sa famille, en prenant pour gendre un jeune homme qui, s'il partageait certaines erreurs de notre temps et malgré son caractère indomptable, avait en tout cas, au dire de M. T., des idées et des vertus dignes des siècles antiques. Mais Edouard était riche, et d'une famille dont l'alliance mettait M. T. à l'abri des persécutions et des pièges de ses ennemis, lesquels l'accusaient d'avoir voulu la vraie liberté de son pays : crime capital en Italie. Au contraire, en s'alliant avec Ortis il aurait hâté sa ruine à lui, et celle de sa propre famille. En outre, il avait donné sa parole, et pour la tenir il était allé jusqu'à se séparer d'une épouse qui lui était chère. D'ailleurs ses ressources ne lui permettaient pas de marier Thérèse avec une grosse dot que le

peu de bien d'Ortis rendait nécessaire.

M. T. m'a écrit tout cela ; il le dit à Jacques, qui le savait de son côté et quil'écouta d'un air parfaitement tranquille ; mais à peine eut-il entendu parler de dot : « Non, interrompit-il, exilé, pauvre , ignoré de tous les hommes, j'aimerais mieux m'enterrer vif que de demander votre fille en mariage. Je suis sans fortune, mais je ne suis pas un lâche. Et il ne faut pas que mes fils doivent jamais leur fortune aux richesses de leur mère. Votre fille est riche, elle est promise... — Donc ? » répondit M. T. — Jacques ne souffla plus mot. Mais il leva les yeux au ciel, et après un long temps : « Pauvre Thérèse, s'écria-t-il, tu seras de toute façon malheureuse ! — Oh ! mon ami, reprit alors affectueusement M. T., par qui donc a-t-elle commencé à être malheureuse, si ce n'est par vous ? Elle s'était déjà, pour l'amour de moi, résignée à son état, et elle seule pouvait réconcilier un jour ses pauvres parents. Elle vous a aimé ; et vous, qui cependant

l'aimez d'un cœur si haut et si généreux, vous voulez la priver d'un époux, et perpétuer la discorde dans une maison où vous avez été, où vous êtes, où vous serez toujours accueilli comme un fils. Rendez-vous ; éloignez-vous pour quelques mois. En d'autres peut-être vous auriez trouvé un père sévère; mais moi... Moi aussi j'ai été malheureux ; j'ai eu des passions, hélas ! et j'en ai encore ; et j'ai appris à les plaindre parce que je sens moi-même le besoin d'être plaint. Bien plus, vous seul m'avez fait comprendre, à mon âge, presque la vieillesse, que l'on peut quelquefois estimer l'homme qui vous fait du mal, surtout quand il est doué d'un caractère propre à faire paraître généreuses et redoutables les passions qui chez d'autres semblent à la fois coupables et ridicules. Et je ne vous le cache pas : du premier jour que je vous ai connu, vous avez pris sur moi un ascendant inexplicable, au point de me forcer à vous craindre et à vous aimer à la fois ; souvent je comptais les minutes, dans l'im-

patience de vous revoir, et en même temps je me sentais pris d'un tremblement subit et secret, au moment où mes gens m'avertissaient que vous montiez l'escalier. Eh bien, ayez maintenant pitié de moi, et de votre jeunesse, et de la réputation de Thérèse. Sa beauté et sa santé languissent ; son cœur se détruit dans le silence, et pour vous. Je vous en conjure au nom de Thérèse, partez; sacrifiez votre passion à son repos, ne faites pas que je sois en même temps l'ami, le mari, le père le plus malheureux qui ait jamais été. ))

Jacques semblait attendri ; cependant il ne changea pas d'attitude, pas une larme ne lui tomba des yeux, il ne répondit pas un mot, alors que M. T., au milieu de son discours, s'empêchait à peine de pleurer. Le brave homme resta auprès du lit de Jacques jusqu'à la nuit avancée ; mais ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que pour se dire adieu. La maladie du jeune homme s aggrava, et le jour suivant il lut saisi d'une fièvre dangereuse.

Moi cependant, effrayé par les dernières lettres de Jacques et par celles du père de Thérèse, je cherchais tous les moyens de hâter le départ de mon ami, y voyant le seul remède à sa violente passion. Et je n'eus pas le courage de la révéler à sa mère, qui avait déjà eu beaucoup d'autres preuves, très douloureuses, de son caractère excessif; je lui dis seulement qu'il était un peu malade et que le changement d'air lui ferait certainement du bien.

Au môme moment, à Venise, les persécutions commençaient à faire rage. Point de légalité, mais des tribunaux arbitraires ; point d'accusateurs ni de défenseurs, mais des espions qui scrutaient jusqu'aux pensées ; des crimes nouveaux, ignorés de celui qui en était puni, des peines immédiates, sans recours. Les plus suspects gémissaient en prison ; les autres, en dépit des réputations les plus anciennes et les plus intactes, étaient enlevés la nuit de leurs maisons, saisis par les sbires, traînés à la frontière et abandonnés au hasard, sans un

adieu de leurs parents, sans un secours humain. Pour quelques rares, l'exil sans ces procédés violents et ignominieux fut une suprême clémence. Moi-même, un peu plus tard, mais non pas le dernier, je vais, martyr silencieux, errant par l'Italie depuis de longs mois, et, sans plus aucune espérance, je tourne mes yeux pleins de larmes vers les rivages de ma patrie.

C'est pourquoi, à ce moment-là, inquiet pour la liberté même de Jacques, je persuadai à sa mère, en dépit de son cruel chagrin, de lui recommander de chercher refuge en quelque autre pays jusqu'à des temps meilleurs ; d'autant plus que lorsqu'il avait quitté Padoue, il avait allégué comme excuse ces mêmes dangers. La lettre fut confiée à un serviteur qui arriva aux monts Euganéens dans la soirée du 15 juillet, et trouva Jacques encore au lit, bien qu'en beaucoup meilleur état. Le père de Thérèse était assis auprès de lui. Il lut la lettre tout bas, la posa sur son oreiller, puis peu après la relut ; il parut ému, mais n'en dit rien.

Le 19 il se leva. Ce jour même, sa mère lui récrivit, en lui envoyant de l'argent, deux lettres de change, et plusieurs lettres de recommandation, et en le conjurant de partir, au nom de Dieu. Un grand moment avant le soir, il se rendit chez Thérèse ; il ne trouva que la petite Isabelle, laquelle, tout émue, raconta qu'il s'assit en silence, se leva, l'embrassa et s'en alla. Il revint une heure après ; en montant l'escalier la rencontra de nouveau, la serra contre sa poitrine, l'embrassa plusieurs fois en la baignant de ses larmes. Il se mit à écrire, changea plusieurs fois son papier, puis les déchira tous. Il se promena tout pensif dans le jardin. Un serviteur qui passa au crépuscule \e vit étendu ; en repassant il le trouva debout, près de la barrière, avec l'air de s'en aller, le visage attentivement tourné vers la maison que la lune éclairait en plein.

Revenu chez lui, il renvoya le messager en répondant à sa mère qu'il partait le lendemain à l'aube. Il fît commander des

chevaux à la poste la plus voisine. Avant de se coucher, il écrivit la lettre suivante pour Thérèse et la remit au jardinier. A l'aube il partit.

9he

Pardonne-moi, Thérèse ! J'ai empoisonné ta jeunesse et la tranquillité de ta famille ; mais je fuirai. Je ne me croyais pas doué de tant d'énergie ; je peux te quitter et ne pas en mourir de douleur. Ce n'est pas là peu de chose. Profitons donc de ces moments, tant que mon cœur reste ferme, que la raison ne m'abandonne pas tout à fait. Cependant mon esprit est absorbé dans l'unique pensée que je t'aime et te pleure à jamais... Mais il sera de mon devoir de ne plus t'écrire, de ne plus jamais te revoir tant que je n'aurai pas la certitude de ne plus troubler ta paix, pour de vrai, et pour toujours. Aujourd'hui je t'ai vainement cherchée pour te dire adieu. Reçois du moins, Thérèse, ces dernières lignes que je baigne, tu le vois, de larmes bien amères. Envoie-moi ton portrait quand tu pourras, et où que je sois. Si

l'amitié, si l'amour — ou la pitié ou la reconnaissance te parlent encore pour le désespéré que je suis, ne me refuse pas cette consolation qui adoucira toutes mes souffrances. Ton père lui-même me l'accordera, je l'espère, lui, — lui qui pourra te voir, t'entendre, être consolé par toi, alors que moi, aux heures folles de ma douleur, de ma passion, las du monde entier, me défiant de tous, marchant sur cette terre comme d'auberge en auberge, et dirigeant volontairement mes pas vers la tombe — car j'ai vraiment besoin de repos ! — je reprendrai des forces en baisant ton image jour et nuit ! Ainsi tu me transmettras de loin le courage nécessaire pour supporter cette vie, et tant que j'en aurai la force je la supporterai pour l'amour de toi, je te le jure. Et toi, Thérèse, prie ! prie du fond de ton cœur si pur, non pas afin que le ciel me délivre des maux que peut-être j'aurais mérités, et qui sont peut-être inhérents à la nature de mon âme, mais afin qu'il ne me prive pas du peu de force qui me reste encore pour les supporter. Avec ton image je ferai mes nuits moins pleines d'angoisses, moins tristes mes jours solitaires, ces jours que pourtant il me faudra vivre sans toi. Quand je mourrai, c'est vers toi que je porterai mes derniers regards, à toi que

j'enverrai mon dernier soupir; c'est sur ton image que je déposerai mon âme; je t'emporterai avec moi au tombeau, attachée sur ma poitrine ; et s'il est écrit que je doive fermer les yeux à jamais sur la terre étrangère, où pas un cœur ne me pleurera, je t'appellerai tout bas à mon chevet ; je croirai alors te voir avec le même aspect, les mêmes gestes, la même expression de pitié qu'au temps lointain où, bien avant de savoir que tu m'aimais, bien avant de t'être aperçue de mon amour, quand j'étais encore innocent envers toi, tu me soignais dans ma maladie...

Je n'ai rien de toi, que l'unique lettre que tu m'écrivis quand j'étais à Padoue. Temps heureux ! Mais qui l'aurait jamais cru ! Il me semblait alors que tu me disais de revenir ; et maintenant ? J'écris, et dans peu d'heures je l'exécuterai, l'arrêt de notre éternelle séparation. Avec cette lettre de toi commence l'histoire de notre amour ; elle ne me quittera jamais. Ah ! ma Thérèse, ce sont là des folies encore ! mais elles sont aussi la seule consolation du malheureux qui ne peut pas guérir. Adieu. Ma Thérèse, pardonne-moi ! — Hélas ! je me croyais plus fort ! j'écris mal, mon écriture est à peine lisible ; mais j'ai le cœur

déchiré, et les larmes plein les yeux. Par charité, ne me refuse pas ton portrait. Remetsle à Lorenzo. S'il ne peut me le faire parvenir, il le conservera comme l'héritage sacré qui lui rappellera toujours tes vertus, ta beauté et l'unique, éternel et fatal amour de son malheureux ami. Adieu... Mais ce n'est pas notre dernier adieu ! Tu me reverras, et ce jour-là je serai devenu tel que les hommes seront forcés d'avoir pour notre amour de la pitié et du respect ; et pour toi, ce ne sera plus un crime de m aimer !

Pourtant, si, avant que je te revoie, la douleur me creusait un tombeau, permets que la mort me devienne chère par la certitude que tu m'as aimé !

Ah ! oui ! maintenant je sens à quelle douleur je t'abandonne ! Oh ! que ne puis-je mourir à tes pieds ; oh ! mourir, être enseveli dans la terre qui te couvrira... Mais adieu...

Michel m'apprit que durant les deux premières postes, son maître voyagea dans un profond silence, le visage calme, avec une sorte de sérénité. Puis il demanda son éçritoire de voyage, et pendant que Ton

changeait les chevaux, il écrivit la lettre suivante à M. T. :

Monsieur et ami,

J'ai confié hier soir à mon jardinier une lettre pour la remettre à votre fille. Bien que je l'aie écrite quand j'étais déjà fermement résolu à m'éloigner, je crains pourtant d'avoir versé dans ces pages tant de douleur, que la pauvre enfant en pourrait être affligée. N'ayez donc, cher Monsieur, aucun scrupule à vous faire envoyer cette lettre par le jardinier auquel je fais dire de ne la donner qu'à vous seul ; conservez-la ainsi cachetée, ou brûlez-la. Mais comme il serait très amer pour votre fille que je parte sans lui laisser un mot d'adieu — et de tout hier, je n'ai pu parvenir à la voir — je joins à ceci un billet cacheté pour elle, et j'ose espérer que vous le remettrez à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du marquis Edouard. Je ne sais si nous nous reverrons. J'ai bien décidé de revenir à la maison paternelle au moins pour y mourir ; mais alors même que mon espérance serait trompée, je suis certain, cher Monsieur et ami, que vous voudrez ne pas m'oublier.

M. T. me fît parvenir la lettre pour Thérèse, rapportée plus haut, avec son cachet intact. Il ne tarda pas à donner le billet à sa fille. Je l'ai eu sous les yeux ; il était de quelques lignes, et paraissait écrit par un homme entièrement revenu à lui.

Tous les fragments qui suivent me vinrent presque tous successivement par la poste.

Rovigo, 20 juillet.

Je la contemplais et je me disais : qu'adviendrait-il de moi si je ne pouvais plus la voir ? Et j'allais pleurer à l'écart, pleurer de douceur parce que je me savais près d'elle. Et maintenant ?

Qu'est l'univers pour moi désormais ? en quel coin de la terre pourrai-je vivre sans Thérèse? Il me semble que cette séparation n'est qu'un mauvais rêve. Est-il possible que j'aie eu cette force ? Comment ai-je eu le cœur de partir ainsi, sans la voir ? Ni un baiser, ni un seul adieu! De minute en minute il me semble arriver à la porte de sa maison, et dans

lo2 LES DERNIÈRES LETTRES

la tristesse de son visage, lire qu'elle m'aime. Je fuis, et avec quelle rapidité chaque minute m'emporte plus loin d'elle ! Et cependant ! que de douces illusions... Mais je l'ai perdue! Je ne sais plus obéir à ma volonté, ni à ma raison, ni à mon cœur égaré... Je me laisserai entraîner par le bras tout-puissant de ma destinée. Adieu, Lorenzo.

Ferrare, 20 juillet, soir.

Je traversais le Pô, et je contemplais ses eaux immenses, et plus d'une fois je fus sur le point de me précipiter, de m'enfoncer, de me perdre pour toujours. Toute la vie d'un homme est dans un instant. Ah ! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à laquelle ma mort causerait des larmes amères !

Je ne finirai pas ainsi comme un lâche ! Je supporterai tout mon malheur, je boirai jusqu'à la dernière les larmes auxquelles me condamne le ciel; et quand la résistance sera vaine, que toutes les passions seront désespérées, toutes les forces consumées ; quand j'aurai le courage de regarder la mort en face, et de causer paisiblement avec elle, et de savourer

son calice d'amertume ; quand les larmes d'autrui seront expiées, que j'aurai désespéré de les tarir, alors... Mais au moment où je parle, tout n'est-il pas perdu ? il ne me reste que le souvenir seul, et la certitude que tout est perdu... As-tu jamais éprouvé cette plénitude de douleur, quand toutes les espérances nous abandonnent ?

Ni un baiser, ni un adieu !... et pourtant tes larmes me suivront jusqu'au tombeau. Ma santé, mon destin, mon cœur, toi, toi ! — en somme tout conspire contre moi, et j'obéirai à vous tous.

... heures.

Et j'ai eu le cœur de l'abandonner ! et même, oh ! Thérèse, je t'ai abandonnée à un sort plus déplorable que le mien. Qui sera ton consolateur? Mon nom seul te fera trembler, car c'est moi, moi le premier, moi seul qui à l'aurore de ta vie t'ai fait voir les ténèbres et les orages du malheur ; et toi, oh ! jeune fille, tu n'es pas assez forte encore ni pour supporter la vie, ni pour la fuir. Toi, tu ne sais pas encore que l'aube et le soir ne font qu'un ! Ah I ce n'est pas moi qui voudrais te l'apprendre ! et

pourtant nous n'avons plus aucun secours à attendre des hommes, aucune consolation à trouver en nous-mêmes. Désormais je ne sais plus que supplier le Dieu suprême, le supplier par mes gémissements, et chercher quelque espérance hors de ce monde, où tous nous persécutent ou nous abandonnent. Etsi les spasmes de douleur, et les prières, et le remords qui déjà est devenu mon bourreau, étaient des sacrifices accueillis par le ciel, ah ! tu ne serais pas malheureuse ainsi, et je bénirais tous mes tourments. Cependant, en mon désespoir mortel, qui sait dans quel danger tu te trouves ! Je ne puis te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon cœur, ni prendre ma part de tes chagrins ; je ne sais ni où je fuis, ni comment je te laisse, niquandje pourrai te revoir encore !

Père cruel ! Thérèse est ton sang ! Cet autel est profané ; la Nature et le Ciel maudissent de tels serments ; le dégoût, la jalousie, la discorde et le regret tourneront en frémissant autour de ce lit, et peut-être ensanglanteront ces chaînes. Thérèse est ta fille : aie pitié de nous ! tu te repentiras amèrement, mais trop tard ; un jour peut-être, l'horreur de son sort lui fera maudire ses jours et ses parents, et

troubler de ses reproches tes restes dans la tombe, alors que tu ne pourras plus rien pour elle qu'entendre du fond de la terre ses gémissements... Aie pitié de nous ! — Hélas ! tu ne m'écoutes point ! Où me l'entraînes-tu ? ... La victime est sacrifiée... j'entends sa plainte... mon nom est dans sa dernière plainte! Barbares! tremblez! Votre sang... mon sang... Thérèse sera vengée! — Hélas! folie ! Mais moi aussi je suis un meurtrier ! *

Mais toi, Lorenzo, pourquoi ne viens-tu pas à mon secours ? je ne t'écrivais pas parce qu'une perpétuelle tempête de colère, de jalousie, de vengeance et d'amour faisait rage au dedans de moi ! et tant de passions s'enflaient dans ma poitrine et m'étouffaient, m'étranglaient presque ; je ne pouvais proférer une parole, je sentais la douleur pétrifiée en moi ; — et cette douleur commande encore, me ferme la bouche, arrête mes soupirs, tarit mes larmes ; je sais que la plus grande partie de ma vie me fait défaut, et le peu qui me reste me semble envahi par la langueur et les ténèbres de la mort.

Souvent aussi je suis furieux d'être parti et

* Voir la note à la p. 157.

je m'accuse de lâcheté. Pourquoi donc n'ont-ils pas osé insulter à mon amour ? Si quelqu'un avait ordonné à cette infortunée de ne pas me revoir, s'ils me l'avaient arrachée de vive force, penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée ? Mais devais-je payer d'ingratitude un père qui me nommait son ami, qui si souvent m'embrassait tout ému, me disant : «Pourquoi le destin t'a-t-il réuni à nous, pauvres infortunés ? » Pouvais-je précipiter dans le déshonneur et dans les horreurs de la persécution une famille qui en d'autres circonstances aurait partagé avec moi la prospérité et l'infortune ? Et que pouvais-je lui répondre quand il me disait, soupirant et m'implorant : « Thérèse est ma fille ! » Oui ! je consumerai tous mes jours dans le remords et dans la solitude, — mais je bénirai cette main redoutable et invisible qui m'arrache de ce précipice, où j'aurais en tombant entraîné avec moi dans le gouffre cette innocente enfant ! Elle me suivait, et moi, cruel, j'allais, m'arrètant souvent et tournant les yeux afin de m'assurer qu'elle se hâtait sur mes pas rapides ; et elle me suivait, mais d'une âme effrayée de ses faibles forces. Quoi ? Ne suis-je pas maintenant un séducteur? et ne devrais-je pas m'éloigner à jamais de ses yeux ? Puissé-je

même me cacher à l'univers entier et pleurer sur mes malheurs î mais pleurer sur les douleurs de cette divine créature... pleurer sur ces maux alors que c'est moi qui les ai aggravés ?...

Personne ne sait le secret qui est enseveli dans mon cœur* — et cette brusque sueur froide — et ce recul d'horreur — et cette plainte qui chaque soir sort de terre et m'appelle — et ce cadavre Car, Lorenzo, je ne suis peut-être pas

un meurtrier : mais pourtant je me vois toujours ensanglanté par un meurtre!

Le jour se lève à peine, et je vais partir. Depuis combien de temps l'aurore me trouvet-elle toujours endormi du sommeil des malades ? La nuit, je ne puis trouver de repos ! Tout à l'heure j'ai ouvert les yeux en hurlant, et je regardais autour de moi effrayé, comme si je voyais le bourreau penché au-dessus de ma tête ! Mes réveils ont des épouvantes comme ceux des misérables dont les mains sont encore chaudes du crime. — Adieu, adieu, Je pars... je vais toujours plus loin ! Je t'écrirai de Bologne aujourd'hui. Remercie ma mère. Prie-la de bénir

De ce remords, dont l'expression échappe souvent au malheureux jeune homme, le lecteur trouvera l'explication vers la fin du livre, dans une lettre datée du 14 mars,

son pauvre fils. Ah ! si elle savait en quel état je suis! mais tais-toi. Il ne faut pas ouvrir une plaie nouvelle sur toutes ses plaies anciennes.

Bologne, 24 juillet, 10 heures.

Peux-tu verser un peu de baume sur le cœur de ton ami ? Obtiens de Thérèse son portrait et remets-le à Michel que je t'envoie, avec l'ordre de ne pas revenir sans ta réponse. Va toimême aux monts Euganéens : cette malheureuse enfant a peut-être besoin d'un ami qui la plaigne. Lis quelques fragments des lettres que, dans les angoisses de mon délire, j'essayais de t'écrire. Adieu. Si tu vois la petite Isabelle, embrasse-la mille fois pour moi. Quand personne ne se souviendra plus de moi, elle peut-être dira quelquefois le nom de son Jacques. Oh ! mon ami ! Enveloppé de tant de misère, devenu défiant à l'égard des hommes, avec une âme ardente qui veut aimer, qui a besoin d'être aimée, à qui puis-je me fier sinon à une enfant que l'expérience n'a pas encore gâtée, ni l'intérêt, et qui, mue par une inconsciente sympathie, m'a tant de fois baigné de ses larmes innocentes ? Si un jour j'apprenais qu'elle ne prononce plus

mon nom, je crois que je mourrais de douleur. Et toi, dis-moi, mon Lorenzo, m'abandonneras-tu ? L'amitié, passion chère à lajeunesse et consolation unique de' l'infortune, se glace dans la prospérité. Oh ! les amis ! les amis ! Tu ne me perdras que lorsque je descendrai au tombeau. Et parfois je cesse de me plaindre de mes malheurs, car sans eux, peut-être ne seraisje plus digne de toi, et n'aurais-je plus un cœur capable de t'aimer. Mais quand je ne serai plus, et que tu auras hérité de moi le calice des larmes, oh ! ne cherche pas d'autre ami que toi-même !

Bologne, 28 juillet, nuit.

Il me semblerait pourtant que je me porterais mieux si je pouvais dormir longtemps un profond sommeil. L'opium ne me réussit pas ; il me réveille après une léthargie courte, remplie de visions et de spasmes, et cela depuis plusieurs nuits. Je viens de me lever pour essayer de décrire, mais ma main retombe sans force. Je vais me recoucher. Il semble que mon âme suive l'état sombre et orageux de. la nature. J'entends les torrents de pluie

et je reste étendu les yeux grands ouverts. Mon Dieu ! mon Dieu !

Bologne, 12 août.

Voici maintenant dix-huit jours que Michel est reparti par la poste : il ne revient pas encore, et je ne vois pas de lettre de toi. Tu m'abandonnes donc ? Pour Dieu ! écris-moi au moins ! j'attendrai jusqu'à lundi, puis je prendrai le chemin de Florence. Ici je reste à la maison toute la journée, parce que je ne puis me voir au milieu de tant de gens ; et la nuit j'erre désœuvré par la ville, comme une ombre, et je sens mon cœur déchiré à la vue de tant de malheureux qui gisent dans les rues, et demandent du pain à grands cris : je ne sais si la faute en est à eux ou à autrui ; je sais qu'ils demandent du pain ! Aujourd'hui, en revenant de la poste, je suis tombé sur deux misérables que l'on conduisait au supplice. J'ai questionné la foule autour de moi, on m'a répondu que l'un d'eux avait volé une mule, et l'autre cinquantesix francs, poussé par la faim. Ah ! société ! Les prisons et les bourreaux seraient-ils si nécessaires, sans les lois protectrices de ceux-là

même qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs propres concitoyens, les poussent à la misère et au crime ? Je ne suis pas assez fou pour prétendre rétablir l'ordre parmi les hommes, mais pourquoi n'aurais-je pas le droit de frémir sur leurs misères et, plus que tout, sur leur aveuglement ? Et l'on me dit qu'il ne se passe pas de semaine sans une exécution capitale, et le peuple y court comme à une solennité. Cependant les crimes croissent avec les supplices. Non, non, je ne veux plus respirer cet air sans cesse fumant du sang des malheureux. Mais où aller ?

Florence, 27 août.

Tout à l'heure, j'étais en adoration devant les tombeaux de Galilée, de Machiavel et de Michel-Ange ; et en m'en approchant je tremblais, pris de frisson. Ceux qui ont érigé ces mausolées espèrent-ils se disculper ainsi de la pauvreté et des chaînes par lesquelles leurs ancêtres châtiaient la grandeur de ces intelligences divines ? Oh ! combien de ceux qui sont persécutés dans notre siècle seront vénérés par la postérité... Mais les persécutions

BS DERNIÈRES LETTRES 11

contre les vivants et les honneurs rendus aux morts sont autant de documents de l'ambition mauvaise qui ronge la race humaine !

Près de ces monuments funèbres, il me semblait revivre mes années de ferveur, quand, passant mes veilles dans la lecture des grands hommes, je me jetais en imagination au milieu des applaudissements des générations futures.

Maintenant ce sont choses trop élevées pour moi . et c'étaient des folies peut-être.

Mon esprit est obscurci, mes membres vacillants, mon cœur gâté, là, tout au fond.

Garde tes lettres de recommandation ; j'ai brûlé celles que tu m'as envoyées. Je ne veux plus recevoir, des hommes puissants, ni outrages, ni faveurs. Le seul homme que je désirais connaître était Victor Alfieri* ; mais j'entends dire qu'il n'accueille aucune personne nouvelle, et je n ai pas la présomption de le faire renoncer pour moi à une décision qui lui est peutêtre dictée par le malheur de notre époque, par ses études, et plus encore par ses passions et son expérience du monde. Et cela fût il chez lui une faiblesse, les faiblesses de tels hommes doivent être respectées ; que celui qui ne s'en connaît pas lui jette la première pierre]

* Le grand poète patriote, qui vieillissait alors à Florence.

Florence, 7 septembre.

Ouvre toutes grandes les fenêtres, Lorenzo, et de ma chambre salue mes chères collines. Par une belle matinée de septembre, salue en mon nom le ciel, les lacs, les plaines, qui tous gardent la mémoire de mon enfance, et parmi lesquels je me suis quelque temps reposé des angoisses de la vie. Si, en te promenant par les nuits sereines, tes pas te conduisaient vers les routes qui avoisinent l'église, monte, je t'en prie, sur le coteau des pins qui conserve tant de souvenirs cruels et doux pour moi. Au pied du versant, après avoir dépassé le groupe des tilleuls qui sans cesse rafraîchissent et parfument l'atmosphère, là où les petits cours d'eau se rejoignent pour former un étang, tu trouveras le saule solitaire sous les branches duquel j'ai passé des heures entières, absorbé, m'entretenant avec mes espérances. Et quand tu arriveras près de la crête, peutêtre entendras-tu le coucou qui chaque soir semblait m'appeler de son chant lugubre, qu'il interrompait seulement quand il s'apercevait du murmure de ma voix et du bruit de mes pas. Le pin dans lequel il était

alors caché, ombrage les ruines d'une petite chapelle, où jadis une lampe brûlait devant un crucifix ; Forage la brisa cette même nuit, qui m'a laissé jusqu'à ce jour et me laissera, tant que je vivrai, l'esprit accablé de ténèbres et de remords ; et ces ruines à demi recouvertes de terre me semblaient, dans l'obscurité, des pierres de tombeaux, et plus d'une fois j'ai pensé ériger le mien, là, en ce lieu, parmi ces ombres mystérieuses. Et maintenant ? qui sait où je laisserai mon corps ?

Console tous les paysans qui te demanderont de mes nouvelles. Il fut un temps où ils se pressaient tous autour de moi ; je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur. J'étais le médecin le mieux accueilli près de leurs enfants malades ; j'écoutais avec sympathie les plaintes de ces malheureux travailleurs, et je calmais leurs querelles ; je philosophais avec les vieillards, m'ingéniant à dissiper dans leurs imaginations les terreurs religieuses, et leur dépeignant les récompenses que le ciel réserve à l'homme fatigué par la pauvreté et le dur labeur. Mais à présent ils seront tristes en parlant de moi, car ces derniers mois je passais muet, égaré, parfois ne répondant pas à leurs saluts ; et quand de loin je les découvrais

revenant de leur travail en chantant, ou ramenant leurs troupeaux, je les évitais, m'embusquant au plus sombre de la forêt. A l'aube, ils me voyaient sauter les fossés, heurter distraitement les arbustes dont je secouais la rosée sur ma chevelure, me hâter ainsi à travers les prairies, puis monter sur la plus haute montagne, où je m'arrêtais droit et haletant, les bras étendus vers l'orient, attendant le soleil pour me plaindre à lui de ce qu'il ne se levait pas joyeux pour moi. Ils te montreront la pointe du rocher sur lequel, tandis que le monde dormait, je m'asseyais, attentif à la rumeur lointaine des eaux, et aux grondements sourds de l'air, quand les vents amassaient les nuages presque sur ma tête, les poussaient jusqu'à la lune qui disparaissait, illuminant par instants de ses pâles rayons les croix fixées sur les tertres des cimetières dans la plaine. Alors les paysans des masures voisines, réveillés par mes cris, venaient sur le pas de leur porte et m'entendaient, dans le silence solennel, adresser des prières, et pleurer, et pousser de longs gémissements, et contempler d'en haut les sépultures, et invoquer la mort. Oh ! ma chère retraite, où es-tu ! Il n'y a pas une motte de terre, pas un creux, pas un arbre qui ne revive

dans mon cœur, qui n'y alimente ce regret doux et passionné qui sans cesse accompagne, hors de sa maison, l'homme exilé et malheureux. Il me semble que mes plaisirs et mes douleurs, qui dans ces lieux m'étaient chers, que tout en somme, tout ce qui est mien, tout soit resté avec toi ; et qu'ici ce qui se traîne de place en place ne soit autre chose que le spectre du malheureux Jacques !

Mais toi, mon unique ami, pourquoi m'écristu à peine deux mots tout secs pour m'avertir que tu es près de Thérèse ? Et tu ne me dis pas comment elle vit, ni si elle essaie de parler de moi, ni si Edouard me l'a ravie. Je cours, je cours cent fois à la poste, mais sans résultat ; et je reviens lentement, désemparé, portant sur mon visage le pressentiment d'un grand malheur. Et d'heure en heure je crois m'entendre prononcer ma condamnation à mort :

« Thérèse a prononcé son serment ! »

Hélas! quand donc me départirai-je de mon funèbre délire, de mes cruelles illusions ! Adieu.

Florence, 17 septembre.

Tu m'as cloué le désespoir au cœur ! Désormais je comprends que Thérèse veut me punir de l'avoir aimée. Elle avait envoyé son portrait à sa mère avant que je le lui demande ? Tu me l'assures, et je le crois ; mais prends garde qu'en essayant de me guérir, tu me refuses le seul baume salutaire à mon cœur déchiré. Oh ! mes espérances ! elles s'évanouissent toutes ! et je reste ici, abandonné dans la solitude de ma douleur.

A qui donc puis-je me fier ? Ne me trahis pas, Lorenzo ! jamais tu ne sortiras de mon cœur, parce que ton souvenir est nécessaire à ton ami ! jamais, quelle qu'eût pu être ton infortune, tu ne m'aurais perdu. Suis-je donc destiné à voir toute chose s'évanouir devant moi, même le dernier débris de tant d'espérances?

Mais ainsi soit-il ! Je ne me plains ni d'elle, ni de toi, ni de moi-même, ni de mon sort. Vraiment je m'avilis dans tant de larmes, et je perds la consolation que j'aurais à me dire : je souffre mes douleurs et je ne me plains pas.

Tous vous m'abandonnerez, tous ; et mes plaintes vous suivront partout, car sans vous

je ne suis plus homme ; et de tout lieu je vous réclamerai, désespéré !

Voici les quelques mots que m'a écrits Thérèse :

« Respectez votre vie ; je vous en conjure au nom de nos malheurs. Nous ne sommes pas nous deux les seuls malheureux. Vous aurez mon portrait dès que je pourrai vous l'envoyer. Mon père pleure avec moi ; il ne s'oppose pas à ce que je réponde au billet qu'il m'a remis de votre part ; pourtant, à ses larmes, je crois comprendre qu'il me défend silencieusement de vous écrire à l'avenir, et moi, je le promets en pleurant ; et je vous écris peutêtre pour la dernière fois, en pleurant, car je ne pourrai plus avouer que je vous aime qu'à Dieu seul. »

Tu es donc plus forte que moi ! Oui, je répéterai ces quelques lignes comme si elles étaient l'expression de tes dernières volontés ; je te parlerai une fois encore, ô Thérèse ; mais le jour seulement où je me sentirai armé d'assez de raison et de courage pour me séparer réellement de toi.

Ah ! si en t'aimant de cet amour intolérable, immense, en le taisant, en m'ensevelissant aux yeux de tous, je pouvais te rendre la paix ;

si ma mort pouvait expier ton amour devant le tribunal de nos persécuteurs, et Fendormir à jamais au fond de ton cœur, je supplie, avec toute l'ardeur et la vérité de mon âme, la nature et le ciel de m'arracher enfin du monde ! Que je résiste actuellement à mon fatal et doux désir de la mort, tu le veux, je te le promets ; mais que je puisse le vaincre, ah ! toi seule pourras peut-être, par tes prières, m'en faire délivrer par mon Créateur ; et je sens pourtant qu'à tout prix il me réclame. Mais toi... Ah ! vis heureuse, autant que tu le peux, que tu le peux encore.

Peut-être Dieu convertira-t-il en consolation pour toi ces larmes de repentir que je lui adresse, implorant miséricorde pour toi. Hélas ! hélas ! maintenant tu partages trop bien mon triste état, et par moi tu es devenue malheureuse! Comme j'ai remercié ton père de ses soins affectueux, de sa confiance, de ses conseils, de ses marques d'affection ! Et toi, en quel abîme tu t'es trouvée, tu te trouves par ma faute ! Mais de quoi donc ton père m'a-t-il fait don, que je ne lui paie aujourd'hui, par une reconnaissance inouïe? Est-ce que je ne lui offre pas mon cœur en sacrifice, ce cœur qu'il brise? Nul homme n'est mon créancier en fait

de générosité, et moi, moi qui, tu le sais, suis à moi-même un juge implacable ! je ne puis trouver de faute à t'avoir aimée, — bien qu'être pour toi une cause d'angoisses soit le crime le plus cruel que je puisse commettre jamais. Hélas ! à qui est-ce que je parle ? Et pourquoi?— Lorenzo, si cette lettre te trouve encore près de mes collines, ne la montre pas à Thérèse. Ne lui parle pas de moi. Si elle te questionne, dis-lui que je vis, que je vis encore; — enfin, ne lui parle pas de moi. Mais je te l'avoue, je me complais dans ma douleur ; je tâte mes mortelles blessures au point le plus atteint, je cherche à les ulcérer, je les contemple, ensanglantées, — et il me semble que mon martyre apporte quelque expiation à mes fautes, et un court adoucissement aux douleurs de cette innocente enfant.

Florence, 25 septembre.

C'est dans cet heureux pays que les Muses sacrées et les belles-lettres se réveillèrent de la barbarie. De quelque côté que je me retourne, je trouve les demeures où naquirent les premiers grands Toscans, et la pieuse terre

où ils reposent ; à chaque pas je crains de fouler aux pieds leurs reliques. La Toscane tout entière n'est qu'une seule cité, un seul jardin ; le peuple en est naturellement aimable, le ciel serein, l'air plein de vie et de santé. Mais ton ami ne trouve pas de repos. J'espère sans cesse : demain, dans le pays voisin... et demain arrive, et me voici passant de ville en ville, et cet état d'exil et de solitude me pèse de plus en plus.

Il ne m'est pas même donné de poursuivre mon voyage. J'avais résolu d'aller à Rome me prosterner sur les restes de notre grandeur. On me refuse le passeport, car celui que m'a envoyé ma mère est pour Milan, et comme si j'étais venu dans ce pays pour y conspirer, on m'a assiégé de mille interrogatoires. Ils n'auront pas tort; mais je répondrai demain en partant.

Ainsi nous tous, Italiens, sommes exilés et étrangers en Italie même, et à peine éloignés de notre clocher, ni talent, ni gloire, ni bonnes mœurs ne peuvent nous servir de bouclier ! Malheur à toi si tu oses montrer une once de haut courage ! A peine bannis des portes de notre ville, nous ne trouvons personne qui nous recueille. Dépouillés par les uns, raillés par les

autres, toujours trahis par tous, abandonnés de nos concitoyens mêmes qui, au lieu de les plaindre et de les secourir dans la calamité commune, regardent comme des barbares tous les Italiens qui ne sont pas de leur province, et dont les membres ne font pas résonner les mêmes chaînes... dis-moi, Lorenzo, quel asile nous reste-t-il ?

Nos moissons ont enrichi nos oppresseurs, mais nos terres n'offrent plus ni toit ni pain à cette foule d'Italiens que la révolution a précipités loin du ciel natal, et qui, languissants de faim et de fatigue, ont toujours à l'oreille l'unique, le suprême conseiller de l'homme délaissé de toute la nature, le crime ! À nous donc quel asile reste-t-il, hors du désert ou du tombeau, et de l'infamie ? car celui qui s'avilit le plus, vit le plus longtemps peut-être, mais en horreur à lui-même, et moqué de ces mêmes tyrans auxquels il se vend, et par lesquels un jour il sera vendu.

J'ai parcouru toute la Toscane : les champs et les montagnes y sont tous fameux par les guerres civiles d'il y a quatre siècles : les cadavres d'une infinité d'Italiens qui y furent égorgés ont servi d'assises aux trônes des empereurs et des papes. Je suis monté à Monteaperto, où

la défaite des Guelfes est encore un honteux souvenir*. A peine une lueur blanchâtre faisait pressentir le jour, et au milieu de ce triste silence, dans l'obscurité glacée, l'âme remplie des antiques et cruelles infortunes qui démembrèrent notre patrie, oh ! mon cher Lorenzo, je me suis senti frissonner, mes cheveux se hérissaient : je criais de là-haut, d'une voix de menace et d'épouvante. Et je croyais voir monter et descendre, par les chemins les plus abrupts de la montagne, les ombres de tous ces Toscans qui s'étaient tués là ; je les voyais, les épées et les vêtements ensanglantés, se jeter des regards obliques, frémir de rage, se précipiter les uns sur les autres et rouvrir leurs anciennes blessures... Oh ! pour qui tout ce sang ? le fils tranche la tête du père et la secoue par les cheveux... Pour qui cette tuerie maudite ? Les rois pour lesquels vous vous égorgez se serrent la main au plus fort du carnage, et paisiblement se partagent vos dépouilles et vos terres... Je m'enfuis en hurlant, regardant derrière moi ! Et

Il s'agit de la célèbre bataille de Monteaperto près Sienne, en 1260, entre les Florentins Guelfes et la coalition gibeline ; le carnage fut tel, que la puissance naissante de Florence faillit sombrer à jamais.

ces horribles imaginations me poursuivaient toujours, et encore maintenant, quand je suis seul, la nuit, je sens autour de moi ces spectres, et parmi eux un spectre plus terrible que tous, et que seul je connais.

Pourquoi donc, ô ma patrie, suis-je condamné à t'accuser sans cesse et à te plaindre, sans aucune espérance de pouvoir jamais te corriger ou te secourir ?

Milan, 27 octobre.

Je t'ai écrit de Parme, puis de Milan, le jour où j'y suis arrivé : la semaine dernière, je t'ai écrit une très longue lettre. Comment se fait-il donc que la tienne me parvienne aussi tard, et par la voie de la Toscane d'où je suis parti depuis le 28 septembre ? Je suis mordu par un soupçon ; nos lettres sont interceptées. Les gouvernements prétendent assurer la sécurité delà propriété, mais, en attendant, ils violent le secret, la plus précieuse des propriétés ! Ils interdisent les plaintes silencieuses, et profanent l'asile sacré que le malheur cherche dans le sein de l'amitié.

Allons, soit ! je devais le prévoir ; mais leurs bourreaux n'iront plus à la chasse de nos paroles et de nos pensées. Je trouverai un moyen pour qu'à partir d'aujourd'hui nos lettres voyagent inviolées.

Tu me demandes des nouvelles de Giuseppe Parini * ; il conserve sa généreuse fierté, mais il me paraît accablé par les malheurs de notre temps et par la vieillesse. Quand j'ai été lui faire visite, je l'ai rencontré à la porte de son appartement, se traînant pour sortir. Il me reconnut, et s'arrêtant appuyé sur sa canne, il me posa la main sur l'épaule en me disant :

« Tu viens revoir l'ardent coursier, qui sent encore dans son cœur l'orgueil de sa belle jeunesse, mais qui maintenant s'abat sur le chemin, et ne se relève plus que sous les coups du destin ! »

Il redoute d'être chassé de sa chaire et de se trouver contraint, après soixante-dix ans d'étude et de gloire, à mourir en demandant l'aumône.

* Le grand poète milanais.

Milan, 11 novembre.

J'ai demandé chez un libraire la Vie de Benvenuto Cellini. — « Nous ne lavons pas. » — Je lui demandai un autre écrivain, et alors il me dit, presque dédaigneusement, qu'il ne vendait pas de livres italiens. Les gens bien élevés parlent élégamment le français, et comprennent à peine le pur toscan. Les actes publics * et les lois sont écrits dans une langue tellement bâtarde que les phrases les plus simples témoignent de l'ignorance et de la servitude de ceux qui les ont dictées. Les Démosthènes cisalpins ont chaudement discuté dans leur sénat afin d'exiler de la république, par une condamnation capitale, les langues grecque et latine. On a créé une loi qui avait pour unique objet de priver de tout emploi le mathématicien Gregorio Fontana et Vincenzo Monti **. J'ignore ce qu'ils ont pu écrire contre la liberté avant qu'elle fût descendue se prostituer en Italie, mais je sais qu'ils sont prêts à écrire aussi pour elle.

* Ceci, et ce qui suit, fait allusion aux procédés et à l'œuvre législative du gouvernement de la République Cisalpine, — que Foscolo journaliste a critiqués à plusieurs reprises.

** Voir la Notice.

Et du reste, quelle que fût leur faute, l'injustice du châtiment les absout, et la solennité d'une loi rendue contre deux individus isolés ne fait qu'accroître leur célébrité.

J'ai demandé où était la salle du Conseil Législatif : peu de gens m'ont compris, moins encore m'ont répondu ; et personne n'a su me renseigner.

Milan, 4 décembre.

Voici la seule réponse à tes conseils. Dans tous les pays, j'ai toujours vu les hommes se diviser en trois sortes : la minorité qui commande, l'universalité qui obéit, un grand nombre qui intrigue. Nous, nous ne pouvons pas commander, peut-être ne sommes-nous pas assez habiles ; nous, nous ne sommes pas aveugles et ne voulons pas obéir ainsi ; nous, nous ne daignons pas intriguer. Ce que nous avons de mieux à faire est donc de vivre comme ces chiens sans maîtres, auxquels ne reviennent ni croûtons ni coups. Pourquoi veux-tu que je sollicite protections et emploi dans un Etat où je suis réputé étranger, et d'où le caprice du premier espion venu peut me forcer à m'enles dernières lettres 12

fuir? Tu me vantes toujours mon talent! sais-tu ce que je vaux ? ni plus ni moins que ce que vaut mon revenu. A moins que je ne fisse le « littérateur de cour », refoulant cette noble audace qui irrite les puissants, et dissimulant la vertu et la science qui seraient un reproche à leur ignorance et à leurs méfaits... Littérateurs ! — Oh ! diras-tu, c'est ainsi partout ! — C'est possible ; je laisse le monde comme il est ; mais si je devais m'en embarrasser, je voudrais, soit que les hommes puissent changer leurs façons de faire, soit qu'ils fassent tomber ma tête sur l'échafaud ; et ceci est ce qui me paraît le plus facile. Ce n'est pas que les petits tyrans ne s'aperçoivent pas des intrigues; mais les hommes élevés delà rue jusqu'au trône ont besoin d'intrigants, qu'ensuite ils ne peuvent plus contenir. Orgueilleux du présent, insouciants de l'avenir, pauvres de gloire, de courage et de talents, ils s'arment de courtisans et de satellites, et bien que souvent trahis et raillés par eux, ils ne savent plus s'en défaire : roue perpétuelle d'esclavage, de désordre et de tyrannie. Pour devenir les maîtres et les voleurs du peuple, il est utile d'abord de se laisser opprimer, voler, et il faut lécher l'épée qui est encore fumante de notre sang.

Ainsi pourrais-je peut-être me procurer une charge, quelques milliers d'écusde plus chaque année, des remords et de l'influence. Entendsle une fois encore : je ne jouerai jamais le rôle du petit scélérat.

En attendant, je sais qu'on me foule aux pieds; mais du moins c'est parmi la tourbe immense de mes compagnons d'esclavage, comme ces insectes que le passant écrase sans les voir. Je ne me fais pas, comme tant d'autres, une gloire de l'esclavage, et mes tyrans ne se repaîtront pas de mon avilissement. Qu'ils gardent pour les autres leurs injures et leurs faveurs : il y en a tant qui en sont affamés ! Je fuirai l'insulte en mourant inconnu. Et si j'étais contraint de sortir de mon obscurité, loin de me montrer l'heureux instrument de la licence et de la tyrannie, je choisirais d'en être la victime que l'on plaint.

Si le pain et le foyer venaient à me manquer, et que ce que tu me conseilles fût l'unique source de vie... le ciel me préserve d'insulter au malheur de tant d'autres qui ne pourraient m'imiter, mais en vérité, Lorenzo, je m'en irais vers la patrie commune, où il n'y a ni traîtres, ni conquérants, ni poètes de cour, ni princes ; là où les richesses ne couronnent pas le crime,

où le malheureux n'est jugé que sur son malheur, où un jour ou l'autre tous viendront habiter avec moi, et se mêler de nouveau à la matière, — là, sous la terre.

M'accrochant aux pentes abruptes de la vie, parfois je poursuis une lumière que de loin j'aperçois, sans pouvoir jamais la rejoindre. Même il me semble que si j'avais tout le corps dans la fosse, la tête seule hors de terre, je continuerais à voir cette lumière étinceler devant mes yeux. 0 gloire ! tu cours sans cesse devant moi, et ainsi tu m'entraînes à un voyage où mes pieds meurtris ne me portent plus. Mais depuis le jour où tu as cessé d'être ma principale, mon unique passion, ton image resplendissante commence à s'atténuer et à vaciller, puis tombe et se résout en un monceau d'os et de cendres, parmi lesquels je vois briller ci et là quelque rayon languissant : mais bientôt je passerai en marchant sur ton cadavre, souriant de mon ambition déçue... Que de fois, honteux de mourir inconnu de mon siècle, j'ai entretenu moi-même mes angoisses, alors que je sentais si fort le besoin d'y mettre fin, et le courage nécessaire ! Peutêtre n'aurais-je pas survécu à ma patrie si je n'avais été retenu par la folle terreur que la

pierre posée sur mon corps n'ensevelît en même temps mon nom ! Je l'avoue ; souvent j'ai regardé avec une sorte de complaisance les malheurs de l'Italie, parce qu'il me semblait que la fortune et mon audace me réservaient peut-être, à moi aussi, le mérite de l'en délivrer. Je le disais hier soir à Parmi.

Adieu : voici le commis du banquier qui vient chercher cette lettre; et la feuille toute remplie me dit qu'il faut terminer là.

— Pourtant j'ai encore bien des choses à te dire ; je vais remettre l'envoi à samedi, et continuer à t'écrire. Après tant d'années de tendre et fidèle amitié, nous voici séparés, et peut-être pour toujours. Il ne me reste à moi d'autre consolation que de me plaindre à toi, en t'écrivant ; et c'est ainsi que je me délivre un peu de mes pensées, et ma solitude devient alors bien moins épouvantable. Sais-tu combien de fois il m arrive de m'éveiller la nuit, de me lever, de tourner lentement autour de ma chambre en t'appelant ? Je m'assieds et je t'écris ; et ces feuilles-là sont toutes tachées de larmes, et pleines de mes lamentables folies et de mes cruelles résolutions. Mais je n'ai pas le cœur de te les envoyer. J'en conserve quelques-unes et j'en brûle la plupart. Enfin, quand le ciel

m'envoie des moments de calme comme celuici, je t'écris avec le plus de fermeté qu'il m'est possible, afin de ne pas t'attrister par mon immense douleur. Je ne me lasserai pas de t'écrire ; toute autre consolation est perdue pour moi ; et toi, cher Lorenzo, tu ne te lasseras pas de lire ces pages que sans vanité, sans étude, sans fausse honte, je t'ai toujours écrites dans les plus grandes joies et les plus grandes douleurs de mon âme. — Conserveles. Je pressens qu'un jour elles te seront nécessaires, si tu veux vivre encore avec ton ami, vivre du moins comme tu le pourras alors.

Hier soir donc, je me promenais avec ce vénérable vieillard dans le faubourg oriental de la ville, sous un bosquet de tilleuls. Il s'appuyait d'un côté sur mon bras, de l'autre sur sa canne ; de temps en temps il regardait ses pieds déformés, puis se tournait vers moi sans mot dire, avec un air de se plaindre de son infirmité et de me remercier de la patience avec laquelle je l'accompagnais. Il s'assit sur un des bancs qui sont là, et moi à ses côtés; son domestique se tenait à quelques pas. Parini est, de tous les hommes que je connais, celui qui a le plus de dignité et de véritable éloquence ; d'ailleurs une douleur profonde,

noble et longuement méditée, n'est-elle pas ce qui donne la suprême éloquence? — Il me parla longuement de sa patrie, frémissant à la pensée de la tyrannie passée et de l'anarchie présente. La littérature prostituée, toutes les passions languissantes, changées en une indolente et lâche corruption ; disparues les traditions de sainte hospitalité, de charité, de respect filial... Et il me racontait alors les annales du jour, les crimes de tous ces petits hommes que je consentirais à nommer si, dans leur scélératesse, ils montraient du moins la force d'âme, je ne dis pas d'un Sylla ou d'un Catilina, mais de ces courageux aventuriers qui affrontent le crime parce qu'ils savent regarder en face le gibet. Petits voleurs, poltrons, vantards... allons, il est plus décent de les passer sous silence. A ces mots je m'enflammais d'une fureur surhumaine, et je me levais en criant : « Ne tenterons-nous rien ? — nous mourrons; soit, mais le Vengeur sera le fruit de notre sang ! » Il me regarda stupéfait ; dans la clarté douteuse du soir, mes yeux brillaient, effrayants, et ma figure pâle et défaite se redressa menaçante ; — je me taisais, mais on entendait encore un grondement sourd dans ma poitrine. Et je repris : « Il n'y aura jamais de salut pour nous ?

184 LES DERNTÈRES LETTRES

Ah ! si, les hommes savaient faire de la mort leur compagne habituel^ ils ne seraient pas de si lâches esclaves 1 »

Parini n'ouvrait pas la bouche, mais me serrant le bras, il me regardait de plus en plus fixement. Puis il me tira comme pour me faire asseoir de nouveau: « Et crois-tu, s'écriat-il tout à coup, crois-tu que si j'apercevais une lueur de liberté, je m'abandonnerais à de vaines lamentations, malgré ma vieillesse infirme ? Oh ! jeune homme digne d'une patrie plus reconnaissante, si tu ne peux éteindre en toi cette ardeur fatale, ne peux-tu la détourner vers d'autres passions ? »

Alors je regardai dans le passé, — alors je me tournai avidement vers l'avenir, mais j'errais toujours dans le néant, et mes bras trompés se refermaient, sans pourtant jamais rien étreindre ; et je connus tout entière ma situation désespérée. Je racontai à ce noble Italien l'histoire de mes amours, je lui dépeignis Thérèse comme l'un de ces êtres célestes qui semblent descendre du ciel pour illuminer la ténébreuse demeure de cette vie. Et à mes paroles et à mes pleurs, le vieillard ému soupira plusieurs fois du fond du cœur. <( Non, lui dis-je, je ne vois plus pour moi que

le tombeau ; je suis fils dune mère affectueuse et bonne ; souvent il m'a semblé la voir marcher, tremblante, sur les traces de mes pas, me suivre jusqu'au sommet de la montagne d'où j'étais prêt à me précipiter, et tandis que j'étais là, le corps presque abandonné dans le vide, elle me saisissait par le bord de mon vêtement, m'attirait en arrière, et moi, me retournant, je n'entendais plus que ses pleurs. Pourtant, si elle épiait toutes mes douleurs cachées, elle implorerait elle-même le ciel, afin qu'il mette un terme à mes jours pleins d'angoisses. Mais l'unique flamme de vie qui donne un reste de chaleur à ce corps tourmenté est l'espérance de tenter bientôt un effort pour délivrer ma patrie. »

Il sourit tristement, puis, s'apercevant que ma voix faiblissait, que mes regards s'abaissaient immobiles sur le sol, il reprit : « Peutêtre ce furieux désir de gloire que tu as pourrait t'entraîner à de hautes entreprises ; mais, crois-moi, la gloire des grands hommes tient pour un quart à leur audace, pour deux quarts au hasard, pour le dernier quart à leurs crimes. Mais même si tu te crois assez fortuné et assez féroce pour aspirer à cette gloire, penses-tu donc que les temps

te fournissent les moyens d'y atteindre ? Les gémissements des siècles et le joug qui pèse aujourd'hui sur notre patrie ne t'ont-ils pas encore appris qu'on ne doit pas attendre la liberté de l'étranger ? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis ne peut faire que du mal à sa patrie et à lui-même. Alors que droits comme devoirs sont attachés à la pointe de l'épée, l'homme fort écrit les lois avec du sang, et exige même le sacrifice de la vertu. Et même alors, auras-tu l'autorité et le courage d'Annibal exilé qui cherchait, par tout l'univers, un adversaire au peuple romain? Il ne te sera pas davantage permis d'être juste impunément. Un jeune homme droit et de cœur chaud, mais pauvre d'argent et mal pourvu de ruse comme tu es, ne pourra jamais être qu'un instrument entre les mains des factieux, ou la victime des tyrans. Et en admettant que tu puisses, dans la vie publique, te préserver de la commune souillure, oh ! tu seras porté aux nues, mais en même temps frappé du poignard nocturne de la calomnie. Tes amis t'abandonneront dans ta prison, ils donneront à peine à ta tombe un secret soupir. — Mais admettons encore qu'étant venu à bout de la tyrannie étrangère, de l'hostilité de

tes concitoyens, de la corruption de ton temps, tu puisses aspirer à réaliser ton projet : dismoi, verseras-tu tout le sang dont il faut nourrir une récente république, brûleras-tu ta propre maison avec la torche des guerres civiles, feras-tu l'union des partis par la terreur, étoufferas-tu les opinions par la mort, égaliseras-tu les fortunes par des massacres ? Suppose que tu tombes en route : entends-toi maudire par les uns comme démagogue, par les autres comme tyran. L'amour de la foule est court et funeste : elle juge sur le succès plus que sur l'intention, elle appelle le crime utile un acte vertueux, et scélératesse l'honnêteté, quand elle est désavantageuse. Pour avoir ses applaudissements, il faut ou l'effrayer, ou l'enrichir, ou la tromper toujours. — Passe encore. Pourras-tu alors, enorgueilli de ta fortune inouïe, réprimer la passion du pouvoir suprême qui sera excitée en toi par le sentiment de ta supériorité et par la connaissance de la lâcheté générale? Les hommes sont naturellement esclaves, naturellement tyrans, naturellement aveugles. Tout occupé alors à consolider ton trône, de philosophe tu serais devenu tyran, et pour quelques années de puissance et de terreur, tu aurais

perdu ta tranquillité et confondu ton nom dans la tourbe immense des despotes. — Il te reste encore une place parmi les capitaines ; pour la prendre il te faut une hardiesse féroce, et cette avidité qui fait voler pour gaspiller, et souvent cette lâcheté qui fait lécher la main qui vous aide à monter. Mais, mon fils, à la naissance d'un conquérant, l'humanité tout entière gémit et ne se console qu'à l'espoir de sourire un jour sur sa tombe. »

Il se tut. Et moi, après un très long silence, je m'écriai :

« Oh ! Coccéus Nerva, toi du moins tu savais mourir honnête ! » Le vieillard me regarda : « C'est que toi tu n'espères et ne crains rien au delà de ce monde (et il me serrait la main); mais moi... » Il leva les yeux au ciel et son visage sévère s'adoucissait plein d'une suave consolation, comme s'il contemplait là-haut toutes ses espérances.

J'entendis un bruit de pas qui s'avançait vers nous ; j'aperçus des gens entre les tilleuls ; nous nous levâmes et je l'accompagnai jusqu'à sa demeure.

Ah! si je ne sentais pas éteint en moi pour toujours ce feu céleste qui, au temps de ma fraîche jeunesse, déversait ses rayons sur toute chose

autour de moi, au lieu qu'aujourd'hui je vais en tâtonnant dans le vide et dans la nuit ! Si je pouvais avoir un toit où dormir tranquille, si l'on ne m'interdisait pas d'aller me tapir dans l'ombre de mon ermitage, si un amour désespéré que ma raison combat sans cesse et ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui chaque jour s'allume de nouveau et qui s'est fait tout-puissant, immortel (car, hélas ! la nature nous a donné là une passion plus indomptable peut-être en nous que l'instinct primitif de la vie) — si je pouvais enfin obtenir une seule année de calme, ton pauvre ami voudrait s'acquitter encore d'un vœu avant de mourir. J'entends ma patrie qui me commande : Ecris ce que tu as vu, f élèverai ma voix parmi mes ruines et je te dicterai mon histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude; les nations s'instruiront de mes malheurs. Le temps abat Vhomme puissant, et les crimes de sang sont lavés dans le sang. Et tu sais, Lorenzo, que j'aurais cette volonté d'écrire ; mais mon esprit meurt avec mes forces, et je vois que dans quelques mois j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.

Mais vous, rares et sublimes esprits qui, solitaires ou persécutés, frémissez sur les antiques

misères de notre patrie, si le ciel vous refuse les moyens de lutter contre la violence, au moins que ne racontez-vous nos malheurs à la postérité ? Élevez la voix au nom de tous, et dites au inonde que nous sommes des infortunés, mais point des aveugles ni des lâches, et que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la force. Si vous avez les bras liés, au moins n'enchaînez pas volontairement votre esprit, dont ni les tyrans, ni la fortune, maîtres pourtant de toutes choses, ne pourront être les maîtres jamais. Écrivez. Ayez pitié, sans doute, de vos concitoyens, et n'excitez pas inutilement leurs passions politiques ; cependant vous devez mépriser en général vos contemporains : l'humanité d'aujourd'hui a les fureurs et les faiblesses de la décrépitude... Mais c'est justement quand l'humanité est le plus proche de la mort, qu'elle renaît pleine d'une vigueur irrésistible. Écrivez pour ceux qui viendront, et qui seuls seront dignes de vous comprendre et assez forts pour vous venger. Persécutez vos persécuteurs, avec la vérité. Puisque vous ne pouvez les écraser vivants par les armes, au moins vous les écraserez sous la honte pour tous les siècles futurs... Si beaucoup d'entre vous on a ravi leur patrie,

leur paix et leurs biens ; si nul n'ose plus prendre femme, si tous tous redoutez le doux nom de père, par peur de faire naître, dans l'exil et dans la douleur, de nouveaux esclaves et de nouveaux malheureux, pourquoi donc ménagez-vous aussi lâchement une vie dépouillée de tous ses plaisirs ? Pourquoi ne la consacrez-vous pas à la seule illusion digne de conduire des hommes généreux : à la gloire? Vous jugerez l'Europe vivante, et votre sentence éclairera les générations à venir. La lâcheté humaine vous fait voir mille terreurs et périls. Mais êtes-vous donc immortels ? Dans l'abjection de la captivité et des supplices, vous vous lèverez plus haut que le puissant, et sa fureur contre vous accroîtra sa honte et votre renommée.

Milan, 6 février 1799.

Adresse tes lettres à Nice en Provence, car je pars demain pour la France ; et qui sait ? peut-être pour beaucoup plus loin : â coup sûr je ne resterai pas longtemps en France. N'aie pas de regret de ce départ, Lorenzo, et console de ton mieux ma pauvre mère. Tu vas

peut-être dire que c'est moi-même que je devrais fuir avant tout, et que s'il n'y a pas de lieu où je trouve un abri, il serait temps de rester tranquille. C'est vrai, je ne trouve pas d'abri ; mais ici moins qu'ailleurs. Le climat, la brume perpétuelle, l'air immobile, les figures des gens, et même... je me trompe peut-être, mais il me semble qu'on a peu de cœur ici ; je ne peux pas leur en vouloir ; tout s'acquiert, sauf la bonté, la générosité et surtout une certaine délicatesse d'âme qui ne nous viennent que de naissance ; et seul les recherche qui les a. Enfin c'est demain. Et un tel besoin de partir s'est emparé de mon imagination, que ces heures d'attente me semblent autant d'années de prison.

Malheureux ! Pourquoi donc tous tes sens ne sont-ils plus accessibles qu'à la douleur, comme des membres écorchés que le plus léger souffle contracte? Jouis du monde comme il est, tu vivras ainsi plus tranquille et moins fou... Mais si, à qui me débite de tels sermonsje répondais : « Quand la fièvre vous prend, faites que votre pouls batte moins vite, et vous serez guéri », — ne me croiraiHlpas, avec quelque raison, délirant moi-même d'une fièvre pire ? Comment pourrais-je me faire obéir de mon

sang, quand il coule comme un torrent dans mes veines ? Il bat dans mon cœur, je sens qu'il s'y amasse en bouillonnant, et puis qu'il en sort impétueusement ; souvent, tout d'un coup, parfois même dans mon sommeil, il me semble que ma poitrine va éclater. Oh ! modernes Ulysses ! me voici prêt à obéir aux conseils de votre sagesse, à une condition : que lorsque je vous vois dissimulés, glacés, incapables de secourir la pauvreté sans l'insulter, incapables de défendre le faible contre l'injustice; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos petites passions grossières, vautrés aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise, qu'alors je puisse verser en vous une goutte de cette bile chaude qui souvent excita ma voix et mon bras contre la tyrannie, qui ne me laisse jamais les yeux secs ni la main fermée à la vue de la misère, et qui me sauvera toujours de la bassesse. Vous vous croyez sages, et le monde vous proclame honnêtes ; mais sans la peur que seriez-vous ? Ne vous inquiétez donc pas ; la partie est égale. Dieu vous préserve de mes folies : quant à moi, je le prie de toutes les forces de mon âme qu'il me préserve de votre sagesse.

Si je rencontre de ces gens, même quand ils

passent sans me voir, je cours aussitôt chercher refuge contre ton cœur, Lorenzo. Tu respectes tendrement mes passions, bien que tu aies vu souvent le lion s'adoucir au seul son de ta voix. Mais maintenant tu le vois : tout conseil m'est funeste, même toute raison. Malheur si je n'obéissais pas à mon cœur ! La raison ? Elle est comme le vent, elle éteint les flambeaux et alimente les incendies. Mais adieu.

10 heures, au matin.

J'y repense. Il vaut mieux que tu ne m'écrives pas avant que tu aies reçu ma lettre. Je prends la route des Alpes Ligures pour éviter les neiges du Mont Cenis : tu sais combien le froid m'est pernicieux.

1 heure

Nouvel empêchement ! Il faut encore attendre deux jours avant de recevoir mon passeport. J'expédierai cette lettre au moment de monter en calèche.

8 février, 1 heure 1/2.

Me voici tout en larmes sur tes lettres. En rangeant mes papiers, je suis tombé sur les quelques lignes que tu m'écrivais à la fin d'une lettre de ma mère, deux jours avant celui où j'ai quitté mes collines. « Toutes mes pensées t'accompagnent, mon Jacques, et mes vœux, et mon amitié, qui durera éternellement. Je serai toujours ton ami, ton frère de cœur, et je partagerai avec toi jusqu'à mon âme. » Sais-tu que je me récite ces paroles et me sens si vivement ému que, pour un peu, je viendrais me jeter à ton cou et expirer entre tes bras ? Adieu, adieu. Je reviendrai.

3 heures.

Je suis allé dire adieu à Parini. « Adieu, me dit-il, jeune homme infortuné. Tu porteras partout et toujours avec toi tes passions généreuses, que jamais tu ne pourras satisfaire. Tu seras toujours malheureux. Je ne puis te réconforter de mes conseils, qui ne peuvent même pas adoucir mes propres malheurs, car ils

ont la même origine que les tiens. Le froid de l'âge a engourdi mes membres; mais mon cœur... mon cœur veille encore. La seule consolation que je puisse te donner est celle de ma pitié : emporte-la tout entière. Dans peu de temps j'aurai cessé de vivre, mais si mes cendres conservent une espèce de sentiment, si tu dois trouver quelque soulagement à te lamenter sur mon tombeau, viens. » J'éclatai en pleurs abondants, puis je le laissai : il sortit en me suivant des yeux, pendant que je m'enfuyais par son interminable corridor. Et j'entendis qu'il me disait encore adieu d'une voix pleine de larmes.

9 heures du soir.

Tout est prêt ; les chevaux sont commandés pour minuit ; je vais me coucher tout habillé jusqu'à ce qu'ils arrivent. Je me sens si épuisé! Adieu pourtant, adieu, Lorenzo. J'écris ton nom, et je te salue avec une tendresse et une sorte d'émotion superstitieuse que je n'ai jamais éprouvée, jamais. Nous nous reverrons. Si jamais je devais... Mais non ! Je ne pourrais mourir sans te revoir, sans te remercier

pour toujours... et toi aussi , ma Thérèse. Mais puisque mon misérable amour te coûterait ton repos et ferait le malheur des tiens, je m'enfuis, sans savoir où m'entraînera ma destinée. Que les Alpes et l'Océan et tout un monde, s'il est possible, nous séparent!

Gênes, 11 février.

Voici que le soleil est plus beau ; toutes les fibres de mon être sont dans un doux frémissement, parce qu'elles sentent la gaîté de ce ciel rayonnant et sain. Je suis pourtant satisfait d'être parti ! Dans quelques heures je poursuivrai ma route ; je ne puis encore te dire où je m'arrêterai ni quand mon voyage prendra fin ; mais le 16 je serai à Toulon.

De la Pietra, 15 février.

Route alpestre, montagnes escarpées, toute la rigueur de la température, toute la fatigue et tous les ennuis du voyage, et puis ?

« Nouveaux supplices et nouveaux suppliciés » *.

Je t'écris d'un petit village au pied des Alpes Maritimes. J'ai dû par force m'arrêter ici, la poste étant sans chevaux; et je ne sais quand je pourrai repartir. Me voici donc toujours avec toi, et toujours avec de nouveaux chagrins : je suis destiné à ne pas faire un pas sans rencontrer le long de ma route la douleur. Pendant ces deux jours, je sortais vers midi jusqu'à un mille environ hors du pays, me promenant parmi les oliviers qui sont vers la plage : je cherche a me réchauffer aux rayons du soleil, à boire cet air vivifiant, bien que même en ce tiède climat l'hiver, cette année, soit beaucoup moins clément qu'à l'ordinaire. Et là, je pensais être tout à fait seul, ou du moins inconnu aux êtres vivants qui passaient ; mais à peine étais-je rentré à la maison que Michel, qui monta pour ranimer le feu, me racontait qu'un individu, une sorte de mendiant récemment arrivé dans cette grossière auberge, lui avait demandé si je n'étais pas un ancien étudiant dePadouc ; il ne pouvait dire mon nom, mais il donnait assez de détails sur moi-même

* Dante.

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et sur ce temps-là. Il te nommait aussi. « A vrai dire, poursuivit Michel, j'étais embarrassé; je lui répondis cependant qu'il tombait juste. Il parlait vénitien, et c'est une bonne chose de trouver dans cette solitude un compatriote. Et puis... il est en loques... bref, je lui ai promis... peut-être Monsieur en sera-t-il fâché... mais il m'a fait tant pitié que je lui ai promis de le faire venir ; même il est là, dehors.

« — Qu'il vienne », dis-je à Michel. Et en attendant je me sentais tout inondé d'une soudaine tristesse. Le garçon rentra avec un homme de haute taille, décharné, qui paraissait jeune et beau, mais dont le visage était déformé par les rides de la douleur. Oh ! mon frère, j'étais dans une pelisse et devant le feu ; on voyait sur une chaise à côté de moi, négligemment jeté, mon ample manteau; l'hôtelier allait et venait, préparant mon dîner... et ce malheureux était à peine vêtu d'un veston de toile. Je frissonnais rien qu'à le regarder.

Peut-être la tristesse que je montrai en l'accueillant, et son misérable état l'intimidèrent d'abord. Mais, dès mes premiers mots, il s'aperçut que ton Jacques n'est pas fait pour intimider les malheureux; il s'assit près de moi pour se chauffer, tout en me racontant

la dernière et lamentable année de sa vie. Il me disait: « J'ai connu intimement un étudiant qui était avec vous à Padoue, nuit et jour (et il te nomma). Depuis combien de temps n'ai-je plus entendu parler de lui! J'espère que la fortune ne lui sera pas aussi hostile qu'à moi. Je faisais alors mes études... » Mon ami, je ne te dirai pas qui il est. Pourquoi irais-je t'attrister avec les malheurs d'un homme que tu as connu heureux, et que peut-être tu aimes encore ? C'est déjà trop que la destinée t'ait condamné à t'afïliger toujours pour moi.

Il continuait : « Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver au village, je vous ai rencontré le long de la mer. Vous ne vous êtes pas aperçu que je me suis plus d'une fois retourné pour vous regarder ; je croyais bien vous avoir reconnu ; mais ne vous connaissant que de vue, et quatre ans s'étant écoulés, j'avais peur de me tromper. Par la suite votre domestique me renseigna. »

Je le remerciai d'être venu me voir ; je lui parlai de toi : « Vous m'êtes d'autant plus le bienvenu, lui dis-je, que vous prononcez le nom de Lorenzo. » Je ne te referai pas son douloureux récit. Il émigra à cause du traité de Campo-Formio et s'enrôla comme lieutenant

dans l'artillerie cisalpine. Comme il se plaignait un jour des fatigues et des désagréments qu'il avait, selon lui, à supporter, un ami lui proposa un emploi. Il abandonna l'armée. Mais l'ami, l'emploi, et jusqu'au toit pour s'abriter, tout lui manqua. Il erra misérablement à travers l'Italie et s'embarqua à Livourne...

Mais pendant qu'il parlait, j'entendais dans la chambre voisine un gémissement d'enfant et une sourde plainte, et je m'aperçus qu'il s'arrêtait de temps à autre en écoutant, avec un peu d'anxiété. Quand les gémissements cessaient, il reprenait. « Peut-être, lui dis-je, serace des voyageurs arrivés à l'instant. — Non, me répondit-il, c'est ma petite fille de treize mois qui pleure. »

Il continua à me raconter que, pendant qu'il était lieutenant, il avait épousé une jeune fille pauvre, et que les marches perpétuelles auxquelles la jeune femme ne pouvait résister, et aussi son maigre traitement, l'avaient plus que tout poussé à suivre les conseils de l'ami qui l'avait ensuite trahi. De Livourne il se rendit par mer à Marseille, ainsi, à l'aventure ; il se traîna par toute la Provence, et puis dans le Dauphiné, cherchant à enseigner l'italien, sans jamais pouvoir trouver ni travail, ni pain ;

maintenant il revenait d'Avignon à Milan. « Quand je jette les yeux en arrière, continuat-il, et que je regarde le temps écoulé, je ne sais comment il s'est écoulé pour moi. Sans argent, toujours suivi d'une femme exténuée, dont les pieds étaient déchirés, les bras rompus du poids continuel d'une créature innocente qui réclame sa nourriture au sein épuisé de sa mère, qui déchire de ses cris les entrailles de ses infortunés parents, impuissants à la calmer par le récit de leurs malheurs ! Que de journées brûlantes, que de nuits glacées nous avons dormi dans des écuries avec les chevaux, ou dans des cavernes comme les bêtes ! Chassés de ville en ville par tous les gouvernements, parce que ma pauvreté me fermait la porte des magistrats, on ne me permettait pas de justifier de ma personne ; et qui me connaissait ne voulut plus me reconnaître, ou me tourna le dos.

— Cependant, lui dis-je, je sais qu'à Milan et en d'autres lieux, beaucoup de nos concitoyens émigrés passent pour généreux.

— C'est donc, dit-il, que ma triste destinée les a faits cruels uniquement pour moi. Même les gens de cœur se fatiguent de faire le bien, les misérables sont si nombreux! Je ne sais... mais

un tel, et un tel (et les noms de ces hommes dont je découvrais ainsi l'hypocrisie étaient pour moi, Lorenzo, autant de coups de couteau dans le cœur)... l'un m'a fait bien souvent attendre en vain à sa porte ; l'autre, après de chaudes promesses, m'a fait faire plusieurs milles et plusieurs lieues jusqu'à sa maison de campagne, pour me donner l'aumône de quelques lires. Le plus pitoyable me jeta un morceau de pain, sans vouloir me voir ; le plus généreux me fit passer, mal vêtu comme je suis, entre un cortège de domestiques et d'invités, et après m'a voir rappelé la fortune déchue de ma famille et recommandé l'étude et la probité, me dit, sur un ton d'amitié, d'avoir la complaisance de revenir le lendemain de bonne heure. Revenu, je trouvai dans l'antichambre trois serviteurs, dont l'un me dit que son maître dormait, et me mit dans les mains deux écus et une chemise. Ah ! Monsieur, je ne sais si vous êtes riche, mais votre physionomie et les soupirs que vous poussez me disent que vous êtes malheureux et charitable. Croyez-moi, j'ai su par expérience que l'argent fait paraître bienfaisant jusqu'à l'usurier, tandis que le grand seigneur daigne rarement placer ses bienfaits sur des haillons.» Je me taisais, et lui, se levant pour prendre

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congé, se reprit à dire : « Les livres m'enseignaient à aimer les hommes et la vertu ; mais les livres, les hommes et la vertu m'ont trahi. J'ai un cerveau instruit, un cœur irrité, et des bras incapables d'aucun métier utile. Si mon père entendait, de dessous la terre où il est enseveli, avec quelle plainte profonde je lui reproche de n'avoir pas fait de ses cinq fils des menuisiers ou des tailleurs ! Pour la misérable vanité de conserver la noblesse sans la fortune, il a dissipé pour nous le peu qu'il possédait dans les Universités, dans le grand monde. Mais de nous, qu'a-t-il fait? Je n'ai jamais su que mes autres frères aient fait fortune, J'ai écrit beaucoup de lettres, sans en voir jamais la réponse : ils sont misérables comme moi ou dénaturés. Quant à moi, vous voyez le fruit des ambitieux espoirs de mon père. Combien de fois j'ai été poussé par la nuit ou parla faim à entrer dans une auberge ! Mais chaque fois, j'ignore comment je paierai le lendemain matin. Sans souliers, sans vêtements... — Ah ! couvre-toi ! » lui dis-je en me levant.

Et je le couvris de mon manteau. Michel, qui était entré dans la chambre pour quelque service et qui s'était arrêté près de nous à écouter, s'approcha en s'essuyant les yeux du revers de

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la main, et l'aidait à mettre ce manteau, mais avec un certain respect, comme s'il avait peur d'insulter au malheur d'une personne si bien née.

Oh ! Michel ! je me rappelle que tu aurais pu vivre libre, à partir du jour où ton frère aîné ayant ouvert une petite boutique t'appela auprès de lui ; cependant tu choisis de rester avec moi, bien que domestique. Je remarque l'affectueux respect avec lequel tu me caches à moi-même les accès de mon humeur bizarre, et tais même tes bonnes raisons dans mes moments d'injuste colère ; je vois avec quelle bonne grâce tu acceptes de vivre dans l'ennui de ma solitude, je vois la foi qui te fait supporter les fatigues de mon pèlerinage. Souvent ton aspect jovial me rassérène ; mais quand, dominé par mes idées noires, je reste muet des journées entières, tu réprimes la joie de ton âme heureuse pour que je ne m'aperçoive pas de mon état. Cependant ton joli mouvement vers ce malheureux a consacré ma reconnaissance à ton égard. Tu es le fils de ma nourrice ; tu as été élevé dans ma maison : je ne t'abandonnerai jamais. Mais je t'aime encore plus parce que je m'aperçois que ta condition servile aurait peut-être endurci ton bon natu-

rel, s'il n'avait pas été cultivé par ma tendre mère, par cette femme dont l'âme délicate et les manières si douces remplissent de bonté et d'amour tout ce qui vit avec elle.

Quand je fus seul, je donnai à Michel le plus qu'il me fut possible, et pendant que je dînais, il porta le tout à ce malheureux. A peine me suis-je réservé le nécessaire pour arriver jusqu'à Nice, où je négocierai les lettres de change que je me suis fait expédier par les banquiers de Gênes, sur Toulon et Marseille. Ce matin, quand il est venu avant de s'en aller, avec sa femme et sa petite, pour me remercier, et que je voyais avec quel ravissement il me répétait : « Sans vous, j'aurais été aujourd'hui tout droit au premier hospice », je n'ai pas eu le courage de lui répondre, mais dans mon cœur je lui disais : « Tu as maintenant de quoi vivre pour quatre, pour six mois, et puis ? L'espérance menteuse te conduit cependant par la main, et l'allée riante où tu t'engages conduit peut-être à un chemin plus douloureux encore. Tu courais au premier hospice... Peut-être l'asile suprême du tombeau n'était pas loin de toi. Tandis que le maigre secours que je t'ai donné, — car le sort ne me permet pas de t'aider véritablement, — te rendra de la vigueur pour

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supporter de nouveau, et plus longtemps, les maux qui t'avaient déjà épuisé et presque délivré pour toujours. Jouis donc du présent... Mais quelles souffrances as-tu endurées pour que l'état où tu es, que beaucoup trouveraient affreux, te paraisse à toi si heureux ! Ah ! si tu n'étais pas père et mari, je te donnerais peutêtre un conseil... » Sans dire un mot, je l'ai embrassé, et pendant qu'ils partaient, je les regardais, le cœur serré d'une angoisse mortelle.

(Le morceau qui suit, bien que sans date, écrit sur un papier différent, et trouvé par hasard hors de la série des lettres, paraît cependant, d'après le texte, composé dans le même pays, le jour suivant, en appendice au récit qui précède.)

Hier soir, en me déshabillant, je pensais : « Pourquoi donc cet homme a-t-il abandonné sa patrie? Pourquoi s'est-il marié? Pourquoi a-t-il renoncé au pain qui lui était assuré ? » Toute son histoire me semblait le roman d'un fou ; et je raisonnais, cherchant ce qu'il aurait dû faire ou ne pas faire pour s'épargner tout ce cortège de malheurs. Mais comme j'ai souvent entendu répéter fort vainement de semblables

« pourquoi », et vu que tous les hommes font d'excellents médecins pour les maladies d'autrui, j'ai été dormir en marmottant : « oh ! mortels qui trouvez insensé tout ce qui n'est pas le succès, mettez-vous la main sur le cœur et avouez : êtes-vous vraiment plus sages, ou seulement plus fortunés ? »

Maintenant crois-tu que tout ce qu'il me

racontait fût vrai ? Moi ? Je crois qu'il

était à demi nu, et moi bien vêtu ; j'ai vu une femme malade, j'ai entendu les cris d'une enfant. Mon cher Lorenzo, on a beau chercher à la lanterne de nouveaux arguments contre le pauvre, parce qu'on sent dans sa conscience le droit que la nature lui a donné sur les biens du riche... — Eh ! les malheurs proviennent presque toujours des vices ; chez cet homme, peut-être proviennent-ils d'un crime. — Peutêtre ? Pour moi, je n'en sais rien et ne veux pas le savoir. Juge, je condamnerais tous les coupables ; mais comme homme, ah ! je pense à l'horreur avec laquelle on accueille la première idée du crime; à la faim et aux passions qui poussent à le commettre ; aux angoisses perpétuelles ; aux remords avec lesquels l'homme se repaît du fruit ensanglanté de sa faute ; à la prison, que le coupable voit tou-

jours ouverte devant lui, prête à l'ensevelir... Et si après cela, échappant à la justice, il paye sa dette par le déshonneur et par la pauvreté, devrai-je, moi, l'abandonner au désespoir et à de nouveaux crimes? Est-il seul coupable? La calomnie, le secret trahi, la séduction, la méchanceté, la noire ingratitude sont des crimes plus atroces, mais que la loi ne menace même pas ! Et combien de gens, de crimes semblables, ont retiré biens et honneurs ! — Oh ! législateurs, oh ! juges, punissez ; mais parfois allez faire un tour dans les masures du peuple, par les faubourgs de toutes les capitales : vous verrez tous les jours un quart de la population qui, s'éveillant sur la paille, ne sait comment elle satisfera aux nécessités les plus impérieuses de la vie. Je sais qu'on ne peut transformer la société, et que la misère, les crimes, les supplices sont eux aussi des éléments de l'ordre et de la prospérité universelle ; c'est pourquoi on croit que le monde ne peut pas marcher sans juges et sans échafaud ; et je le crois aussi, puisque tout le monde le croit... Mais je ne serai jamais juge. Dans cette grande vallée où l'espèce humaine naît, vit, meurt, se reproduit, se tourmente et finit toujours par mourir sans savoir comment ni pourquoi, je ne distingue

que des heureux ou des malheureux. Et si je rencontre un malheureux, je déplore notre destinée ; je verse le plus de baume que je peux sur les plaies de l'homme, et je laisse ses mérites et ses fautes à la balance de Dieu.

Vintimille, 19 et 20 février.

Tu es désespérément malheureux ; tu vis dans l'agonie sans avoir la paix de la mort ; mais tu dois supporter tout cela pour les autres... Ainsi la philosophie demande aux hommes un héroïsme auquel la nature répugne. Celui qui hait sa propre vie peut-il aimer cette parcelle de bien qu'il n'est même pas sûr de faire à la société, et pour cette illusion accepter de longues années de douleur ? Comment pourra-t-il espérer pour les autres, n'ayant pour lui-même ni désirs, ni espoirs, et s'étant abandonné lui-même après avoir été abandonné par tous ? — Mais tu n'es pas seul malheureux ! — Hélas ! mais cette consolation n'est-elle pas seulement l'expression de l'envie secrète que tout homme nourrit pour le bonheur d'autrui ? La misère des autres ne diminue pas la mienne. Qui serait assez généreux

pour endosser mes propres faiblesses ? qui d'ailleurs le pourrait, même le voulant ? Peutêtre celui-là aurait plus de courage pour les supporter \ mais qu'est-ce que le courage sans la force ? Le lâche n'est pas celui qu'entraîne le courant irrésistible d'un fleuve, mais celui qui aurait la force de se sauver et ne l'emploie pas. Où donc est le sage qui peut s'établir juge de notre force intime ? qui saurait fixer une commune mesure pour les effets des passions dans les divers tempéraments des hommes, et selon les mille circonstances imprévisibles, de façon à dire : celui-ci est un lâche parce qu'il succombe, celui-là qui supporte est un héros ? alors que l'amour de la vie est tellement impérieux que le premier aura fait plus d'efforts pour ne pas céder, que le second pour supporter ?

— Mais les dettes que tu as envers la société? — Des dettes? sans doute, parce qu'elle m'a tiré du libre sein de la nature, alors que je n'avais ni la raison, ni l'indépendance nécessaire pour y consentir, ni la force pour m'y opposer, et parce qu'elle m'a élevé dans ses besoins et dans ses préjugés ?Lorenzo, pardonne-moi, si je reviens trop souvent sur ce sujet que nous avons tant discuté. Je ne cherche pas à te détacher de ton opinion, tellement opposée à la

mienne ; je cherche seulement à dissiper en moi toute incertitude. Tu serais convaincu tout comme moi, si tu sentais mes blessures ; que le ciel t'en préserve ! — Est-ce que j'ai contracté ces dettes spontanément ? etdevrai-je payer de ma vie, comme un esclave, les maux que la société me procure, pour la seule raison qu'elle les appelle des bienfaits ?

Admettons ces bienfaits ; j'en jouis et j'en paye l'équivalent aussi longtemps que je vis ; et si dans le tombeau je ne lui sers plus à rien, quel bien me fait-elle à moi dans le tombeau ? Oh ! mon ami, chaque individu est l'ennemi né de la société, parce que la société est l'ennemie nécessaire des individus. Suppose que tous les hommes eussent intérêt à quitter la vie, crois-tu qu'ils la supporteraient dans mon seul intérêt? Si je commets une action nuisible au plus grand nombre, je suis puni ; tandis que je n'arriverai jamais à obtenir justice des actions du plus grand nombre, même si elles m'ont fait le tort le plus grave. Ils ont beau prétendre que je suis un fils de la grande famille : moi, renonçant au bien comme au devoir commun, je puis répondre : « je suis un monde à moi tout seul; et j'entends me libérer, parce que je ne possède pas le bonheur que vous m'avez pro-

mis. Que si, en me séparant, je ne retrouve plus ma part de liberté; si les hommes me l'ont prise parce qu'ils sont les plus forts, s'ils me punissent parce que je la redemande, ne puis-je, moi, les délivrer de leurs menteuses promesses et de mes plaintes impuissantes, en cherchant un refuge sous la terre ? » Ah ! ces philosophes qui ont prêché les vertus humaines, la probité naturelle, l'amour mutuel, sont, sans le vouloir, des apôtres au service des habiles ; ils prennent à l'appât les quelques âmes ingénues et ardentes qui, parce qu'elles aiment sans réserve les hommes, dans le grand désir d'en être aimées, seront toujours les victimes, tard repentantes, de leur loyale crédulité.

Et pourtant, combien de fois ces arguments de la raison ont trouvé closes les portes de mon cœur, parce que j'espérais encore pouvoir faire servir mon martyre à la félicité d'autrui ! Mais — au nom de Dieu ! écoute et réponds-moi. Pourquoi est-ce que je vis ? à quoi te suis-je bon, moi fugitif parmi ces montagnes caverneuses ? quel honneur est-ce que je fais à moi-même, à ma patrie, aux êtres qui me sont chers ? Entre ces solitudes et la tombe quelle différence ? Ma mort serait pour moi le terme de mes maux,

pour vous tous la fin de l'angoisse que je vous cause. Au lieu de continuelles alarmes, je vous donnerais une seule douleur — terrible, mais dernière ; et vous seriez sûrs de mon éternel repos. Les souffrances ne rachètent pas la vie.

Et chaque jour je songe à la dépense que depuis plusieurs mois je cause à ma mère ; je ne sais comment elle peut faire autant. Si je revenais, je trouverais la maison veuve de sa splendeur. Déjà elle commençait à s'obscurcir bien avant mon départ, à cause des extorsions publiques ou privées dont nous ne cessions d'être l'objet. Pourtant rien n'empêche cette mère dévouée de me continuer ses bienfaits : j'ai trouvé de l'argent encore à Milan ; mais cette tendre générosité finira par diminuer l'aisance où elle est née. Hélas ! comme elle fut épouse malheureuse, ses biens servent à soutenir une maison qu'ont failli ruiner les prodigalités de mon père. Et son âge me rend encore ces pensées plus amères... Si elle savait ! tous ses efforts sont vains pour son fils infortuné. Si elle voyait là-dedans... Si elle voyait les ténèbres et la consomption de mon cœur ! ah ! ne lui en parle pas, Lorenzo ! Mais est-ce là une vie ?... Àh ! si ! je vis encore ; et l'unique

souffle de mes jours est une sourde espérance qui sans cesse les ranime, et que j'essaye de ne pas écouter : mais je ne le puis... Et si je m'obstine à me détromper, elle se change en un désespoir infernal. — Thérèse, le « oui » que tu diras prononcera en même temps ma sentence... Mais tant que tu es libre, notre amour est encore au pouvoir des circonstances, de l'avenir incertain... et de la mort... Tu es toujours à moi. Je te parle, et je te regarde, et je te serre dans mes bras : il me semble que de si loin tu dois sentir l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais quand ton père t'aura offerte en holocauste réparateur sur l'autel de Dieu, quand tes pleurs auront rendu la paix à ta famille, alors.,, non pas moi, mais le seul désespoir, de lui-même, anéantira l'homme et ses passions. Et comment pourrait s'éteindre mon amour, tant que je vis? Comment t'empêcherais-tu jamais d'être séduite par ses doux attraits, dans le secret de ton cœur?

Mais alors ce ne sera plus chose innocente et sainte. Je n'aimerai plus, quand elle sera à un autre, la femme qui a été à moi... J'aime Thérèse immensément ; mais la femme d'Edouard, non... Mon Dieu, peut-être, au moment où j'écris, es-tu dans son lit, toi... Lorenzo !

hélas ! Lorenzo ! Le voici mon démon persécuteur, il revient me poursuivre, me presser, m envahir ; il m aveugle l'intelligence ; il arrête jusqu'aux palpitations de mon cœur, il fait de moi un être farouche, il voudrait que le monde entier finît avec moi. Vous pouvez pleurer tous... Pourquoi est-ce qu'il me jette un poignard dans la main, et passe devant moi, et se retourne en regardant si je le suis, et me montre du doigt l'endroit où je dois frapper ? Es-tu l'envoyé de la toute-puissante vengeance du ciel ?... Et ainsi, dans ma fureur superstitieuse, je m'étends dans la poussière et je supplie horriblement un Dieu que je ne connais pas, que j'ai autrefois ingénument adoré, dont je doute toujours... et puis je tremble, et je l'adore. Où vais-je demander secours ? non pas à moi, non pas aux hommes ; la terre, je l'ai ensanglantée, et le soleil est noir...

Enfin me voici en paix ! — Quelle paix ? fatigue, sommeil de tombe. J'ai erré par ces montagnes. Il n'y a pas un arbre, pas une chaumière, pas une prairie. On ne voit que broussailles, amas de roches abruptes et blanchâtres ; une foule de croix éparses qui marquent les lieux où des voyageurs furent assas-

sinés. Là au fond coule le Roja, torrent qui, lorsque fondent les neiges, se précipite des entrailles des Alpes, et qui sur un long espace a fendu en deux cette immense montagne. Il y a un pont près de la mer, qui rejoint les deux bouts du sentier ; je me suis arrêté sur ce pont, j'ai poussé mes regards aussi loin qu'ils pouvaient atteindre ; en remontant ces deux murailles, faites de roches vertigineuses, de ravins crevassés, à peine voit-on, posés sur ces sommets, d'autres sommets neigeux qui s'enfoncent dans le ciel ; puis tout blanchit et se confond... De ces montagnes grandes ouvertes descend et se répand en larges ondes la tramontane, tandis qu'au fond de ces gorges pénètre la Méditerranée. La Nature trône ici, solitaire et menaçante, et chasse de son royaume tous les êtres vivants.

Oh I Italie, telles sont donc tes frontières ! Mais chaque jour l'avidité obstinée des nations les surmonte de toutes parts. Où sont donc tes enfants ? Rien ne te manque, sinon la force que donne la concorde. Alors je donnerais glorieusement ma malheureuse vie pour toi ; mais que peut faire mon bras tout seul, ma parole isolée ?... Où est l'antique terreur qu'inspirait ta gloire? Misérables, nous allons chaque

jour rappelant la liberté et la gloire de nos aïeux ; mais plus elles resplendissent, plus elles font voir notre honteux esclavage. Pendant que nous invoquons ces ombres magnanimes, nos ennemis foulent aux pieds leurs tombeaux. Un jour viendra peut-être où nous aurons perdu nos biens, notre intelligence, jusqu'à notre voix ; nous serons faits pareils aux esclaves domestiques des anciens, ou vendus comme des nègres abjects ; et nous verrons nos maîtres ouvrir les tombes, déterrer et disperser au vent les cendres de ces grands hommes, pour détruire jusqu'à leur mémoire : ainsi sera-t-il, puisqu'aujourd'hui notre histoire ne nous inspire que de l'orgueil et ne nous fait pas sortir de notre séculaire léthargie. Ainsi je m'écrie, lorsque je sens dans ma poitrine s'élever superbement le nom d'Italie : alors, me tournant tout alentour, je cherche et ne trouve plus ma patrie. Mais je dis ensuite : « Il semble que les hommes soient les artisans de leur propre malheur ; cependant les malheurs dérivent de l'ordre universel, et le genre humain obéit orgueilleusement et aveuglément au destin. Nous raisonnons sur les événements de quelques siècles : que sont-ils dans l'espace immense du temps? Pareils aux saisons

de notre vie mortelle, ils semblent parfois lourds d'extraordinaires catastrophes, — lesquelles ne sont pourtant que des effets communs et nécessaires de tout l'ensemble. Tout se balance dans l'univers. Les nations s'entre-dévorent parce que l'une ne pourrait subsister sans les cadavres de l'autre. Pour moi, contemplant du haut de ces Alpes l'Italie, je pleure et je frémis, et je crie vengeance contre les envahisseurs ; mais ma voix se perd dans le tumulte encore vivant de tant de peuples disparus, au temps où les Romains dérobaient le monde, cherchaient au delà des mers et des déserts de nouveaux empires à dévaster, mettaient la main sur les dieux des vaincus, chargeaient de chaînes princes et peuples libres, jusqu'au jour où, ne trouvant plus un lieu où ensanglanter leurs épées, ils les retournaient contre leurs propres entrailles. Ainsi les Israélites égorgeaient les paisibles habitants de Chanaan, et les Babyloniens ensuite emmenèrent en esclavage les prêtres, les mères, les enfants du peuple de Juda. Ainsi Alexandre bouleversa l'empire de Babylone, et après avoir brûlé en passant toute la terre, il se fâchait qu'il n'y eût pas un autre univers. Ainsi les Spartiates démantelèrent Messène trois fois et trois fois chas-

sèrentde la Grèce les Messéniens, qui cependant étaient Grecs, de la même religion qu'eux, et descendants des mêmes ancêtres. Ainsi se déchiraient les anciens Italiens jusqu'au jour où ils furent absorbés par la fortune de Rome. Mais, en très peu de siècles, la reine du monde devint la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des Vandales et des Papes... Oh ! quelle épaisse fumée de bûchers humains obscurcit le ciel de l'Amérique ! Oh ! quels flots du sang de peuples innombrables, qui ne pouvaient faire aux Européens ni peur ni envie, furent portés par l'océan jusqu'à nos plages, qu'ils tachaient d'infamie ! Mais ce sang sera vengé un jour, et retombera sur les fils des Européens ! Chaque nation a son époque. Celle-ci, aujourd'hui dominatrice, ne fait que hâter son propre esclavage pour demain ; et ceux qui payaient lâchement le tribut l'imposeront un jour, par le fer et par le feu. La terre est une forêt de bêtes féroces. La famine, les inondations, les maladies font partie des précautions de la nature, comme la mise en jachère d'un terrain prépare l'abondance pour l'année suivante ; et qui sait ? peut-être même que les malheurs de notre globe apprêtent la prospérité d'un autre.

Cependant nous appelons pompeusement du nom de vertu toutes les actions qui accroissent la sûreté de celui qui commande et la peur de celui qui obéit. Les gouvernements nous imposent la justice, mais pourraient-ils nous l'imposer s'ils ne l'avaient pas d'abord violée pour s'établir ? Qui a volé par ambition des provinces entières enverra solennellement au gibet le malheureux qui par faim a dérobé un morceau de pain.

C'est pourquoi, lorsque la force a détruit tous les droits du prochain pour se conserver ensuite les siens, elle trompe les hommes par les apparences de la justice, jusqu'à ce qu'une autre force vienne la détruire elle-même. Voilà comme sont le monde el les hommes. Cependant on voit surgir de temps en temps quelques individus plus hardis que les autres : bafoués d'abord comme des fous, et souvent, comme des malfaiteurs, décapités, — si tout d'un coup ils viennent à être protégés de la fortune, qu'ils croient être leur fortune, mais qui au fond n'est que le mouvement tout-puissant de l'univers, alors on leur obéit et on les craint, et après leur mort on les divinise. C'est la race des héros, des chefs de religion, des fondateurs de nation* à qui leur orgueil et la stupi-

dite de la foule font croire qu'ils sont montés si haut par leur propre valeur... Ce ne sont que des roues aveugles de l'horloge. Quand une révolution est mûre en ce monde, il se trouve nécessairement des hommes pour la commencer et pour faire de leurs cadavres un marchepied au trône de celui qui la termine. Et comme l'espèce humaine ne trouve ni bonheur ni justice sur la terre, elle se crée des dieux protecteurs de la faiblesse et elle cherche des compensations futures à sa douleur présente. Mais les dieux ont revêtu dans tous les siècles les armes des conquérants, et ils se servent, pour opprimer les nations, des passions, des fureurs et des ruses de l'ambitieux.

Lorenzo, sais-tu où subsiste encore la vraie vertu ? c'est dans les quelques hommes faibles ou malheureux que nous sommes ; en nous qui, après avoir expérimenté toutes les erreurs et senti toutes les peines de la vie, savons en prendre pitié et les soulager. C'est toi, ô Pitié, qui es la seule vertu ! Toutes les autres sont des vertus qui rapportent...

Mais pendant que je contemple de haut les folies et les catastrophes fatales de l'humanité, est-ce que je ne me sens pas en même temps toutes les passions, et la faiblesse, et la dou-

leur, qui constituent tout l'homme ? Est-ce que je ne soupire pas chaque jour après ma patrie, est-ce que je ne me dis pas en pleurant : « Tu as une mère et un ami... tu aimes... une foule de malheureux t'attend?... Où fuistu ? Même sur la terre étrangère tu seras persécuté par la perfidie des hommes, par la souffrance et par la mort ; tu vas tomber ici, peut-être, et personne n'aura pitié de toi, et tu sens pourtant dans ton misérable cœur la douceur d'être plaint. Abandonné de tous, ne demandes-tu pas l'aide du ciel ? il ne t'écoute pas ; cependant en ton affliction ton cœur revient involontairement à lui ; il te force à t'agenouiller : mais c'est à l'autel domestique. 0 Nature ! as-tu donc besoin des infortunés que nous sommes ? nous considères-tu comme les vers et les insectes que nous voyons grouiller et se multiplier sans savoir pourquoi ils vivent ? Mais si tu nous as doués de cet instinct funeste de la vie à tel point que nous ne voulions pas tomber sous la charge de nos maux, et que nous obéissions irrésistiblement à toutes tes lois, pourquoi nous avoir donné en plus le don encore plus funeste de la raison ? Nous touchons du doigt toutes nos calamités, et nous ignorons toujours le moyen d'y remédier.

Pourquoi donc fuir? Et en quelle lointaine contrée vais-je me perdre ? Où trouverai-je jamais des hommes qui ne soient pas pareils aux hommes ? Est-ce que je ne pressens pas les désastres, les maladies, l'indigence qui m'attendent hors de ma patrie?... Ah ! non, je vous reviendrai, terre sacrée, qui avez entendu mes premiers vagissements, où tant de fois j'ai reposé mes membres las, où j'ai trouvé, dans l'obscurité et dans la paix, mes rares plaisirs, à qui, aux heures de douleur, j'ai confié mes larmes. Puisque tout pour moi se revêt de tristesse, puisque je ne puis espérer plus rien que le sommeil éternel de la mort, vous seules, ornes forêts, entendrez ma dernière plainte, vous seules couvrirez de vos ombres pacifiques mon cadavre glacé. Je serai pleuré des malheureux qui sont mes compagnons d'infortune, et si les passions survivent à la mort, mon âme douloureuse sera consolée par les soupirs de la céleste enfant que je croyais née pour moi, mais que l'égoïsme des hommes et mon destin féroce ont arrachée de ma poitrine.

Alexandrie, 29 février.

De Nice, au lieu de pénétrer plus loin en France, j'ai pris la route de Montferrat. Ce soir je coucherai à Plaisance. Jeudi je t'écrirai de Rimini. Je te dirai alors... Mais pour aujourd'hui, adieu.

Rimini, 5 mars.

Tout me manque ! Je venais avec inquiétude revoir Bert6la, dont je n'avais plus de lettre depuis longtemps. — Il est mort *.

11 heures du soir.

Je l'ai su : Thérèse est mariée. Tu te tais pour ne pas me porter le vrai coup... Mais le malade gémit tant que la mort l'attaque, non pas quand elle l'a vaincu. Tant mieux, puisque tout est décidé : maintenant je suis tranquille, moi aussi, incroyablement tranquille. Adieu. J ai toujours sur le cœur de n'avoir pas vu Rome.

* Àurelio Bertcla, professeur et poète.

(Du fragment suivant, qui porte la date du même soir, il résulte que Jacques décida ce jour-là de mourir. Plusieurs autres fragments recueillis comme celui-ci dans ses papiers semblent être les dernières pensées qui le raffermirent dans sa résolution : en conséquence je les insérerai selon leur date.)

Je vois le but : tout est prêt depuis longtemps dans mon cœur, la façon, le lieu... et le jour n'est pas éloigné.

Qu'est la vie pour moi ? Le temps a dévoré mes instants de bonheur : je ne la connais que dans le sentiment de la douleur ; maintenant l'illusion même m'abandonne... Je médite sur le passé, je fixe ma pensée sur les jours à venir, et je ne vois que le néant. Ces années, qui m'ont tout juste porté aux limites de la jeunesse, comme elles ont passé lentes, parmi les craintes, les espérances, les désirs, les illusions, l'ennui ! Et si je me demande quel héritage elles m'ont laissé, je ne trouve que le souvenir de quelques plaisirs qui ne sont plus, et un océan de malheurs qui abattent mon courage en m'en faisant redouter de pires. Si dans la vie il n'y a que douleur, où mettre son espérance désor-

mais ? Dans le néant, — ou dans une vie qui sera en tout cas différente de celle-ci. J'ai donc décidé : ce n'est pas que je me haïsse moi-même désespérément, ni que je haïsse les hommes. Je cherche depuis longtemps la paix; et le bon sens me désigne toujours la tombe. Combien de fois, plongé dans la méditation de mes malheurs, commençais-je à désespérer de moimême ! L'idée de la mort dissipait ma tristesse, et je souriais, dans l'espoir de ne plus vivre.

Je suis tranquille, tranquille imperturbablement. Mes illusions se sont évanouies, mes désirs sont morts ; les espérances et les craintes ont laissé le champ libre à mon intelligence.

C'est fini des mille fantômes, joyeux ou tristes, qui brouillaient ou égaraient mon imagination ; fini des sophismes qui flattaient ma raison: c'est le calme absolu. Remords du passé, ennui du présent, craintes de l'avenir, voici la vie. Seule la mort, à qui est confié le renouvellement sacré des choses, nous promet la paix.

(De Ravenne il ne m'écrivit point, mais de ce nouveau fragment on voit qu'il y alla cette même semaine.)

Ce n'est pas étourdiment, c'est d'une âme

réfléchie et sûre. Que de tempêtes, avant que la mort pût causer aussi paisiblement avec moi... et moi si paisible avec elle !

Sur tes cendres, ô mon père Dante * ! — En les prenant dans mes bras, je me suis fixé plus fort encore dans mon dessein. Est-ce que tu m'aurais vu, est-ce que tu m'aurais inspiré, ô Père, tant de force dans la raison et dans le cœur, pendant qu'agenouillé, le front appuyé sur ton marbre, je pensais à ton âme si haute, à ton amour, à ton ingrate patrie, à ton exil, à ta pauvreté, à ton intelligence divine? Et je me suis séparé de ton ombre plus résolu et plus content.

Vers l'aube du 13 mars, il arriva aux monts Euganéens, et après avoir expédié Michel à Venise, se jeta immédiatement sur son lit, tout botté. J'étais justement avec la mère de Jacques lorsque tout d'un coup, ayant aperçu avant moi le garçon, elle s'écria épouvantée : « Et mon fils ? » La lettre d'Alexandrie n'était pas encore arrivée et Jacques avait devancé môme celle de Rimini : nous pensions qu'il était déjà en

* On sait que le tombeau de Dante est à Ravenne.

France ; aussi ce retour inattendu de son domestique nous fit pressentir de mauvaises nouvelles. Il nous racontait : « Mon maître est à la campagne, il ne peut écrire parce que nous avons voyagé toute la nuit.

Lorsque je suis monté à cheval, il dormait. Je viens vous avertir que nous repartirons, je crois, d'après ce que je lui ai entendu dire, pour Rome ; oui, si je me souviens bien, pour Rome, et puis pour Ancône, où nous nous embarquerons ; au reste, mon maître va bien, il y a presque une semaine que je levoisplussoulage.il m'a dit qu'avant de partir il viendrait saluer Madame ; c'est pourquoi il m'a envoyé ici vous en aviser ; même il viendra ici après-demain, peutêtre demain. » — Le domestique paraissait joyeux, mais ses paroles confuses augmentèrent nos inquiétudes ; elles ne se calmèrent que le jour suivant, quand Jacques nous eut écrit qu'il allait repartir pour les îles ci-devant Vénitiennes *-, et que, craignant

*. Les îles Ioniennes, où Foscolo était né.

de ne plus en revenir peut-être, il viendrait nous revoir et recevoir la bénédiction de sa mère.

Ce billet a élé perdu.

Cependant, le jour de son retour aux monts Euganéens, s'étant éveillé quatre heures avant le soir, il descendit faire un tour jusque près de l'église ; il revint, s'habilla, et prit le chemin de la villa T. Un domestique lui apprit que depuis six jours ils étaient tous revenus de Padoue, et que dans un moment ils rentreraient de la promenade. C était presque le soir, et l'heure habituelle du retour. Après quelques pas, il aperçut Thérèse qui venait, tenant la petite Isabelle par la main ; derrière ses filles, M. T. avec Edouard. Jacques fut pris d'un tremblement, et s'approchait d'un pas hésitant. A peine Thérèse l'eut reconnu, elle cria : « Grand Dieu ! » et reculant à demi défaillante, elle se soutint sur le bras de son père. Quand il les eut rejoints et que tous l'eurent reconnu, elle ne lui dit pas un mot; à peine M. T. lui tendit la main,

Edouard le salua sèchement. Seule la petite Isabelle courut à lui, et pendant qu'il la prenait dans ses bras, elle le couvrait de baisers et l'appelait son Jacques, et se retournait vers Thérèse en le lui montrant ; et lui, marchant avec eux, ne parlait qu'avec la petite. Personne n'ouvrit la bouche. Edouard seulement lui demanda s'il allait à Venise. « Dans peu de jours », répondit-il. Quand on fut à la porte, il prit congé.

Michel, qui à aucun prix ne consentit à se reposer à Venise, pour ne pas laisser son maître seul, fut de retour aux Golli à peu près une heure après minuit. Il le trouva assis à son bureau, occupé à revoir ses papiers. Il en brûla un très grand nombre ; pour d'autres de moins d'importance, il les déchirait et les jetait sous sa table. Le garçon se coucha, laissant le jardinier pour veiller, d'autant plus que Jacques, de tout ce jour-là, n'avait rien mangé. De fait, on lui porta peu après une partie de son dîner qu'il prit, tout en continuant à regarder ses papiers. Il ne les examina pas tous ; mais

il se promena dans sa chambre, puis se mit à lire. Le jardinier, qui le voyait, me dit que, vers la fin de la nuit, il ouvrit les fenêtres et s'y tint un moment : il semble qu'aussitôt après il ait écrit les deux fragments qui suivent, qui sont sur les deux côtés d'une même feuille.

Allons, courage. Voici devant toi un brasier étincelant de rouges charbons ; plonge la main dedans, brûle tes chairs vives ; attention : ne te déshonore pas d'un seul frémissement... Mais à quoi bon ? à quoi bon affecterais-je un héroïsme qui ne sert à rien ?

Il fait nuit, nuit profonde, absolue. Pourquoi veiller immobile sur ce livre ?... Je n'ai appris, pour toute science, qu'à faire montre de sagesse aux moments où mes passions ne dominent pas mon âme. La morale est comme la médecine, inutile quand la maladie brise toutes les résistances de la nature.

Certains sages se vantent d'avoir dompté des passions — qu'ils n'ont jamais eues à combattre; voilà l'origine de leur suffisance... Donc, étoile du matin, tu flamboies à l'orient et envoies à mes yeux ton rayon... pour la dernière fois !

Qui l'eût dit il y a six mois, quand tu venais avant les autres astres réjouir la nuit et recevoir nos saluts ?

Au moins, si l'aurore voulait poindre... Peutêtre Thérèse se souvient de moi en ce moment... Consolante pensée ! oh ! comme la béatitude d'être aimé adoucit toute douleur !

Hélas! délire de mes nuits, va... tu recommences à me séduire ; mais la saison est passée. Je me suis ouvert les yeux à moi-même ; un seul parti me reste.

Le matin, il fît demander une Bible à Edouard, qui n'en avait pas ; il envoya alors chez le curé, et quand on la lui eut apportée, il s'enferma. A midi sonné, il sortit pour envoyer la lettre qui suit, et s'enferma de nouveau.

14 mars.

Lorenzo, j'ai depuis de longs mois un secret logé dans le fond de mon cœur ; mais comme l'heure du départ a sonné, il est temps que je te le confie.

Sache que ton ami est poursuivi par le souvenir d'un cadavre... J'ai fait tout ce que je devais ; cette famille est depuis ce jour-là moins pauvre, mais cela rend-il la vie à leur père ? Dans un de mes jours de douleur insensée, il y a maintenant dix mois, j'étais allé à cheval à plusieurs milles de la maison. Le soir tombait, je voyais surgir un orage, je me hâtais de revenir. Mon cheval dévorait la route ; cependant je l'ensanglantais encore à coups d'éperon. Même je lui abandonnai la bride sur le cou, presque désireux qu'il s'abîmât, et moi avec lui. En entrant dans une allée toute bordée d'arbres, étroite et très longue, j'aperçus un être humain... Je repris les brides; mais le cheval ne fit que s'exciter et se lancer plus impétueusement. «Tiens ta gauche, criaije, ta gauche! » Le malheureux m'entendit, et courut à gauche ; mais, entendant le galop tout proche de lui et, dans cet étroit sentier, croyant déjà le cheval sur lui, il revint épouvanté à droite, fut heurté, renversé, et les pieds du cheval lui brisèrent le crâne. La violence du choc fit s'effondrer l'animal, en me lançant de dessus ma selle, à plusieurs pas. Pourquoi suis-je resté sain et sauf?... J'accourus du côté où j'entendais la plainte d'un mourant :

l'homme agonisait, la face dans une mare de sang ; je le secouai : il n'avait plus ni voix, ni sentiment, et après quelques minutes il expira. Je revins à la maison. Cette nuit fut aussi terrible pour toute la nature : la grêle désola la campagne, une foule d'arbres furent brûlés par la foudre, le cyclone mit en morceaux une petite chapelle...

Moi je sortis, perdu toute la nuit à travers les montagnes, les vêtements et l'âme ensanglantés, cherchant dans ce bouleversement la punition de ma faute. Quelle nuit ! Crois-tu que ce spectre effrayant m'ait jamais pardonné... Le lendemain matin, on en parla fort : on trouva le mort dans cette même allée, un demimille plus loin, sous un amas de pierres, entre deux châtaigniers renversés qui barraient le chemin. La pluie qui jusqu'à l'aube tomba des hauteurs, à flots, l'avait entraîné avec ces pierres ; il avait les membres et la figure déchiquetés ; les cris de sa femme qui le cherchait le firent reconnaître. Personne ne fut accusé. Mais moi je l'étais, par les bénédictions de cette veuve : car j'avais aussitôt marié sa fille au petit-fils du régisseur, et fait une dot au fils qui voulut se faire prêtre. Hier soir encore ils sont revenus me remercier, me répé-

tant que je les avais délivrés de la misère, où depuis tant d'années languissait la famille de ce pauvre ouvrier...

Hélas ! il y a cependant tant d'autres misérables comme vous, mais qui ont un mari et un père qui les console de sa tendresse, et qu'ils n'échangeraient pas contre toutes les richesses de la terre... et vous !...

C'est ainsi que les hommes naissent, pour se détruire les uns les autres !

Tous les paysans fuient maintenant ce chemin, et en revenant du travail, passent par les prés pour l'éviter. On dit que la nuit on y entend des esprits ; que l'oiseau de mauvais augure se tient dans ces arbres et, après minuit, hurle trois fois , que certains soirs, on y a vu passer un revenant... Mais je n'ose pas les détromper, ni rire de ces superstitions. Tu révéleras tout après ma mort. Le voyage que je vais faire est dangereux, ma santé est chancelante ; je ne puis m'éloigner avec ce remords enseveli en moi. Que ces deux enfants, en toutes leurs peines, ainsi que cette veuve, soient sacrés pour ceux de ma maison. Adieu.

On trouva dans la Bible, longtemps après, des traductions pleines de ratures, presque

illisibles, de quelques versets du livre de Job, du second chapitre de l'Ecclésiaste et de tout le cantique d'Ezéchias.

A quatre heures de l'après-midi il se trouva à la villa T. Thérèse était descendue toute seule au jardin. Son père le reçut cordialement. Edouard se mit à lire près d'un balcon ; peu après il posa le livre, en ouvrit un autre, et tout en lisant s'en alla vers sa chambre. Alors Jacques prit le premier livre, à l'endroit où Edouard l'avait laissé ouvert. C'était le quatrième volume des tragédies d'Alfieri ; il en parcourut une ou deux pages, puis lut à voix haute :

« Qui êtes-vous ? — Qui a parlé d'air libre et pur, « Ici? Mais c'est une brume épaisse, « Ce sont des ténèbres, c'est une ombre de mort...

[Regarde ! « Approche-toi de moi ; vois-tu ? Le soleil « A mis autour de sa tête une funeste guirlande... (( Entends-tu le chant des sinistres oiseaux ? « Une plainte lugubre se répand par les airs, « Qui m'émeut, qui me force à pleurer... « Mais quoi? Vous aussi, vous aussi vous pleurez...»

Le père de Thérèse le regarda en lui di-

sant : « Oh ! mon enfant ! » — Jacques continua à lire tout bas, puis il ouvrit au hasard le même volume, et, le posant aussitôt, s'écria :

« Je ne vous ai pas donné encore

« Une preuve de mon courage : il sera pourtant

« A ma douleur... » [égal

Sur ces vers, Edouard rentrait ; il les lui entendit proférer avec tant de force qu'il s'arrêta sur la porte, pensif. M. T. me raconta par la suite qu'à ce moment il lui sembla lire la mort sur le visage de notre malheureux ami ; et pendant ces jours, toutes les paroles qu'il prononça inspiraient le respect et la pitié . Ils parlèrent ensuite de son voyage; et quand Edouard lui demanda s'il resterait longtemps avant de revenir : « Oui, répondit-il ; je pourrais presque jurer que nous ne nous reverrons plus. — Nous ne nous reverrons plus ? » lui dit M. T. d'une voix très émue. Alors Jacques, comme pour le rassurer, le regarda en face d'un air à la fois joyeux et tranquille ;

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et après un court silence, il lui cita en souriant ce passage de Pétrarque :

« Qui sait ? il peut se faire

« Que tu restes sans moi longtemps sur cette terre. »

Rentré chez lui au crépuscule, il s'enferma, et il ne sortit de sa chambre que le lendemain matin très tard. Je placerai ici quelques fragments que je crois de cette nuit-là, bien que je ne puisse fixer exactement l'heure où ils furent écrits.

Lâcheté ?.... Mais toi qui cries à la lâcheté, n'es-tu pas un de ces innombrables lâches qui contemplent leurs chaînes, n'osent pas se plaindre, et baisent la main qui les frappe ? Qu'est-ce donc que l'homme ? C'est le courage quia toujours dominé l'univers, parce que tout y est faiblesse et crainte.

Tu m'accuses de lâcheté, et en même temps tu vends ton âme et ton honneur.

Viens ! et regarde-moi agoniser, râlant dans mon sang: ne trembles-tu pas ? Qui est le lâche ici ? Mais retire ce couteau de mon cœur, saisis-le, et dis-toi : « Dois-je donc vivre éternellement ? »

Suprême douleur, violente douleur, mais brève et généreuse. Qui sait si le sort ne te prépare pas une mort plus douloureuse et plus infâme ? Avoue. Maintenant que tu tiens cette arme dirigée délibérément vers ton cœur, ne te sens-tu pas capable des plus hautes entreprises ? ne te vois-tu pas libre, plus fort que tes tyrans ?

Minuit.

Je contemple la campagne : vois quelle nuit sereine et paisible ! Voici la lune qui s'élève derrière la montagne. Oh ! lime, lune amie ! Peut-être envoies-tu maintenant sur le visage de Thérèse un pathétique rayon, semblable à celui que tu répands dans mon âme ? Je t'ai saluée chaque fois que tu apparaissais pour consoler la muette solitude de la terre ; souvent, de la maison de Thérèse, je t'ai parlé, tu étais témoin de mes transports; mes yeux mouillés de larmes t'ont souvent suivie dans le sein des nuages où tu te cachais : ils t'ont cherchée dans les nuits obscurcies par ton absence. Tu te lèveras de nouveau, tu te lèveras toujours plus belle ; mais ton ami tombera,

cadavre défiguré et abandonné, pour ne se lever jamais plus. Je te demande maintenant un dernier bienfait : quand Thérèse me cherchera parmi les cyprès et les pins de la colline, illumine alors de tes rayons ma sépulture...

Belle aube ! il y a longtemps que je ne m'étais levé d'un sommeil aussi reposé, et que je ne t'avais vu, ô matin, si resplendissant ! C'est que mes yeux étaient toujours dans les pleurs, et toutes mes pensées dans les ténèbres, et mon âme nageait dans la douleur.

Allons, brille, nature, brille ! et soulage les soucis des mortels. Pour moi, tu ne brilleras plus. J'ai désormais senti toute ta beauté, je t'ai adorée, je me suis nourri de ta joie ; et tant que je te voyais belle et bienfaisante, tu me disais d'une voix divine : « Vis »... Mais ensuite, dans mon désespoir, je t'ai vue avec des mains ruisselantes de sang ; le parfum de tes fleurs fut pour moi imprégné de poison, tes fruits pleins d'amertume ; tu m'apparus dévorant tes enfants, te servant de ta beauté et de tes dons pour les entraîner au malheur.

Serai-je donc ingrat pour toi ? Prolongerai-je ma vie pour te voir si terrible et te blasphémer ? Non, non... Ente transformant et en m'aveuglant de ta lumière, ne m'abandonnes-tu pas

toi-même, ne me commandes-tu pas de t'abandonner ?... Ah ! maintenant je te regarde et je soupire ; mais je t'aime encore, pour le souvenir de la douceur passée, pour la certitude que je n'aurai plus à te craindre, et parce que je vais te perdre.». D'ailleurs, je ne crois pas me révolter contre toi en fuyant la vie. La vie et la mort sont également tes lois ; même tu ouvres un seul chemin à la naissance, des milliers à la mort. Si tu ne nous rends pas responsables de la maladie qui nous tue, devronsnous donc l'être des passions qui ont les mêmes effets et la même source, puisqu'elles dérivent de toi, et qui ne pourraient nous perdre si tu ne leur en avais donné la force ? Et puis tu nas pas fixé pour chacun une date précise : les hommes doivent naître, vivre et mourir, voilà tes lois : qu'importe le temps et la façon ?

Je ne t'enlève rien de ce que tu m'as donné. Mon corps, cette parcelle infinitésimale, sera toujours réuni à toi sous d'autres formes. Quant à mon esprit, s'il meurt avec moi, il se transformera avec moi dans la masse immense des choses ; et s'il est immortel, son essence restera intacte.

Ah ! pourquoi plus longtemps duper ma raison ? N'entends-je pas la voix solennelle de

la nature ? « Je t'ai fait naître pour qu'en aspirant à ton bonheur tu travailles au bonheur universel ; c'est pourquoi je t'ai donné pour instinct l'amour de la vie, l'horreur de la mort. Mais si le trop-plein de la douleur surmonte l'instinct, que peux-tu faire d'autre, sinon t'élancer sur la route que je t'ouvre pour fuir tes maux ? Quelle reconnaissance t'oblige envers moi, du moment que la vie que je t ai donnée comme un bienfait s'est changée pour toi en douleur? »

Quelle arrogance ! Me croire nécessaire*.. Les années de ma vie sont dans l'espace illimité du temps uile seconde imperceptible. J'aperçois des fleuves de sang qui portent dans leurs flots fumants de frais monceaux de cadavres humains ; ces millions d'hommes ont été sacrifiés à quelques milliers d'acres de terre, à un demi-siècle de gloire, que deux conquérants se disputent en jouant la vie des peuples. Et je craindrais, moi, d'immoler à moi-même les quelques jours douloureux qui peuvent m'être enlevés par la persécution des hommes, ou souillés par mes propres fautes ?

J'ai cherché avec une sorte de piété les moindres vestiges de mon ami pendant ce

heures suprêmes, et avec une égale piété, j'écris tout ce que je peux savoir; cependant, lecteur, je ne vous dis que ce que j'ai vu, ou ce qui m'a été raconté par qui lavait vu. — Malgré mes recherches, je n'ai pu savoir ce qu'il a fait pendant les journées des 16, 17 et 18 mars. Il alla plusieurs fois à la villa T., mais sans jamais s'y arrêter. Il sortait tous ces jours presque avant le lever du soleil, et rentrait dans sa chambre très tard ; il dînait sans dire un mot ; et Michel m'assure qu'il avait des nuits très calmes.

La lettre qui suit n'a pas de date, mais elle fut écrite le 12 :

Est-ce que je me trompe ? Est-ce que Thérèse me fuit?.. Elle, elle... me fuir ? Mais tous... Et Edouard est toujours à ses côtés. Je voudrais la voir une seule fois ; sache que je serais déjà parti... Toi-même me presses toujours davantage ! Je serais parti si j'avais pu baigner une seule fois sa main de mes larmes.

Quel grand silence dans toute cette famille ! En montant les escaliersj'ai peur de rencontrer Edouard... Quand il me parle, il ne me nomme

jamais Thérèse. Il est avec cela bien peu délicat ; sans cesse, et tout à l'heure encore, il me demande quand et comment je partirai. J'ai reculé brusquement devant lui, parce qu'il me semblait vraiment le voir ricaner; je me suis enfui en frémissant.

Je recommence à m'épouvanter de cette affreuse vérité, que jadis j'apercevais avec horreur, que je me suis ensuite accoutumé à méditer avec résignation : tous les hommes sont ennemis entre eux. Si tu pouvais analyser les pensées de quiconque paraît devant tes yeux, tu verrais qu'il fait moulinet d'une épée pour éloigner les autres de son bien, et prendre le leur.

... Lorenzo, voilà que je me reprends à vaciller. Mais il faut se préparer... et les laisser tous en paix.

P. -S. — Je reviens de chez cette femme décrépite dont il me semble t'avoir parlé autrefois. La malheureuse vit encore ! Seule, abandonnée souvent des journées entières par tout le monde, car on est las de l'aider : elle vit encore ; mais tous ses sens sont depuis plusieurs mois dans l'horreur, et dans la bataille de la mort.

Suivent deux fragments écrits peut-être cette nuit-là ; ils semblent les derniers.

Arrachons le masque de ce fantôme qui veut m'épouvanter... J'ai vu de petits enfants trembler et se cacher à l'aspect de leur nourrice déguisée. 0 mort ! je te regarde et je t'interroge... Ce ne sont pas les choses, mais leurs apparences qui nous troublent : innombrables sont les hommes qui n'osent pas te nommer, mais qui t'affrontent intrépidement ! Tu es cependant un élément essentiel de la nature... Pour moi, désormais toute ton horreur s'est évanouie, et je te trouve semblable au sommeil du soir, au repos après le travail.

Je vois le dos de cette roche inculte, qui prive les vallées au-dessous d'elle des rayons qui fécondent les saisons... Que fais-je ici ? Si je dois contribuer au bonheur d'autrui, je ne fais au contraire que le troubler ; si je dois seulement consommer la part de malheur assignée à tout homme, j'ai déjà eu vingt-quatre années, vidé un calice qui aurait pu me suffire pour une très longue vie. Et l'espoir ?... Qu'importe ! Est-ce que je connais l'avenir pour lui confier ainsi mes jours? Hélas ! c'est juste-

ment cette fatale ignorance qui flatte nos passions et alimente la misère humaine.

Le temps vole : avec le temps j'ai perdu, à force de souffrir, ce reste de vie qui, il y a deux mois encore, voulait croire encore à un soulagement. Cette blessure vieillie fait maintenant partie de ma nature; je la sens dans mon cœur, dans mon cerveau, dans tout moi-même ; elle saigne à flots, elle soupire comme si elle venait d'être ouverte... C'est assez, Thérèse, c'est assez! Ne te semble-t-ilpas voir en moi un malade lentement traîné vers la tombe, dans le désespoir et la souffrance, et qui ne sait pas prévenir d'un seul coup les affres de son inévitable destin ?

J'essaye la pointe de ce poignard, je le serre et je souris; ici, au milieu de ce cœur palpitant. . . et tout sera accompli. — Mais ce fer, je l'ai toujours devant mes yeux... Qui donc, qui ose t'aimer, ô Thérèse ? Qui a osé t'enlever? — Fuis moi donc; ne t'approche pas de moi, Edouard...

Oh ! je me frotte les mains pour effacer la tache de son sang !... je les sens, comme si elles étaient encore chaudes du crime.... Mais non ! les voici immaculées, à temps pour me tirer en un instant du danger de vivre un jour de plus... un seul jour, un seul moment... Malheureux ! j'aurais trop vécu !

mars au soir.

J'étais fort : mais ceci est le dernier coup qui a presque abattu mon courage. Néanmoins ce qui est décidé, est décidé. Mais toi, mon Dieu, dont le regard va au fond de tout, tu vois que c'est un sacrifice qui coûte plus que du sang.

Elle était, Lorenzo, avec sa petite sœur. D'abord il sembla qu'elle voulût m'éviter ; mais ensuite elle s'assit, et la petite Isabelle tout émue se mit sur ses genoux. — « Thérèse », lui dis-je, en m'approchant d'elle, et en lui prenant la main... Elle me regarda ; et l'enfant, lui jetant un bras autour du cou et relevant la tête, lui disait tout bas : « Jacques ne m'aime plus. » Je l'entendis. « Si je t aime ? » Et me baissant, et l'embrassant : « Je t'aime, lui dis-je, je t'aime tendrement. Mais tu ne me verras plus. » — Oh ! mon frère ! Thérèse me regardait atterrée, et serrait contre elle la petite Isabelle, et cependant ne pouvait détacher ses yeux de moi.

« Tu vas nous laisser, me dit-elle, et cette petite fille sera la compagne de mes jours et la consolation de mes douleurs : je lui parlerai toujours de son ami... de mon ami ; et je lui apprendrai à te pleurer et à te bénir. » A ces dernières

paroles, il semblait qu'un peu d'espérance la soulageait ; les larmes tombaient abondantes de ses yeux;— je t'écris avec les mains encore chaudes de ses pleurs. « Adieu, ajouta-t-elle, adieu, mais pas pour toujours ; dis ? pas pour toujours ?... Voici ma promesse remplie — elle tira de sa poitrine son portrait — voici ma promesse remplie ; adieu. Va ; fuis ; emporte avec toi le souvenir de cette infortunée... il est baigné de mes larmes et des larmes de ma mère. » Et de ses mains elle le suspendait à mon cou et le cachait dans mon sein. J'ouvris les bras et ie la serrai sur mon cœur, et ses soupirs caressaient mes lèvres brûlantes, et déjà ma bouche.... Mais une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et tandis qu'elle me repoussait, en touchant sa main je la sentis froide, tremblante ; et d'une voix étouffée et défaillante elle me dit : « Aie pitié! adieu... » Et elle s'abandonna sur le sofa, serrant contre elle, de toutes ses forces, la petite Isabelle qui pleurait avec nous. —Son père entrait; et notre état misérable empoisonna peut-être ses remords.

Il revint ce soir-là si abattu que Michel lui-même soupçonna quelque cruel incident. Il reprit l'examen de ses papiers ; il

en brûla beaucoup sans les lire. Avant la Révolution, il avait écrit un Commentaire sur le gouvernement vénitien, dans un style archaïque, tranchant, avec ce mot de Lucain pour épigraphe : Jusque datum sceleri. Un soir de l'année précédente, il avait lu à Thérèse l'histoire de Laurette ; Thérèse me dit, par la suite, que ces pensées détachées qu'il m'avait envoyées dans la lettre du 29 avril n'en étaient pas le commencement, mais se trouvaient éparses dans cet opuscule qu'il avait terminé, y racontant d'un hout à l'autre les malheurs de Laurette, et qu'il les avait écrites d'un style moins passionné. Il n'épargna ni ces écrits, ni aucun autre. Il lisait très peu de livres, réfléchissait beaucoup ; de l'ardent tumulte du monde s'enfuyant tout d'un coup dans la solitude, il sentait le besoin d'écrire. Mais il ne me reste de lui que son Plutarque plein d'annotations, et où sont insérés divers cahiers, qui contiennent des discours, dont un très long sur la mort de Nicias ; puis un Tacite, de Bodoni, avec de nombreux passages (parmi

lesquels le deuxième livre des Annales tout entier, et une grande partie du second livre des Histoires) traduits par lui avec beaucoup de soin, et patiemment recopiés en caractères minuscules, sur les marges. Quant aux fragments précédents., je lésai tirés de feuilles détachées, qu'il avait jetées sous sa table, comme des papiers sans importance; j'en ai fixé la date approximativement. Mais le passage suivant, dont je ne sais s'il est de lui ou d'un autre pour les idées *, dont le style du moins est bien à lui, avait été écrit de sa main à la fin du livre des Pensées de Marc-Aurèle, avec la date du 3 mars 1794 ; je le trouvai ensuite recopié au bas de l'exemplaire du Tacite de Bodoni, avec la date du 1er janvier 1797, et à côté de celleci, celle du 20 mars 1799. Voici ce passage :

« Je ne sais ni pourquoi je suis venu au monde, ni comment, ni ce qu'est le monde, ni ce que je suis moi-même. Et si je cours le cher-

* C'est un fragment, librement traduit, du fameux passage de Pascal : « Je ne sais qui m'a mis au monde, » etc. (Pensées, éd. Havet, Delagrave, 1891, article ix, n° 1).

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