‹ Les Dernières Marquises (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · LES · texte numérisé non relu

LES

LES CHARITÉS GALANTES

Un malin, vers dix heures, mademoiselle Luzy de la Comédie-Française fredonnait dans son boudoir, à demi couchée sur un sofa au coin du feu. On était alors au mois de septembre 1763, et, quoique la saison fût tiède encore, l’actrice frileuse avançait vers le brasier ses petits pieds frissonnants. Un jour tendre pénétrait dans le boudoir, le feu flambait, et l’on n’entendait pas d’autre bruit que le pétillement de mille étincelles et les doux gazouillements de l’actrice blottie comme une chatte sur le sofa.

Une brochure, quelque manuscrit confié sans doute

par un pauvre auteur, avait roulé jusqu’à terre; une cor-

2 LES IiERNIÈRES MARQUISES.

beille pleine de rubsns et de dentelles reposait sur un guéridon; la main de la nonchalante y puisait parfois quelque chitfon de salin qu’elle tortillait autour de aon doigt; parfois aussi elle effeuillait un gros bonquet dont les mille fleurs s’éparpillaient sur son corps mollement incliné ; les yeux de l’actrice se fermaient à demi, et son regard luiinide semblait suivre dans les plis soyeux des tentures, au milieu des vases de vieux céladon, entre mille guirlandes d’amours, une image charmante et fugitive qui souriait à son rêve et l’appelait.

Quand elle était ainsi seule à bâtir des châteaux en Espagne dans son boudoir, mademoiselle Luzy faisait répondre aux importuns qu’elle travaillait.

En ce moment un léger bruit retentit dans une pièce voisine : mademoiselle Luzy souleva ses paupières et pencha sa tète hors du sofa comme un oiseau surpris au nid. Le bruit augmenta : c’était comme le chuchotement rapide de plusieurs voix animées; la main de l'actrice chercha sur le guéridon, y prit une sonnette et l’agita.

— Qu’y a-t-il donc par là, Palmyre? demanda-t-elle à la camériste, dont la tête mutine venait de surgir derrière une portière.

— C’est un chevau-léger qui insiste pour parler à Madame.

— Un clievau-léger ! Je n’en connais point.

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LÉ« âttÂktTÉI» &ALâNÎK6. 3

— C’est peut-être uû dragon de la reine ou quelque officier de la maison dü roi : Àlmansor ne se connaît guère en uniformes.

Almanzor^ petit garnement haut tout au plus de quatié pieds, se glissa derrière la soubrette. Lé drôle avait la mine la plus éveillée qui se pût voir ; il arriva semordattl les lèvres pour ne pas rire et marchant sur la pointé du pied.

—Le royal-daüphin veut entrer à toute force, Madamëj dit-il; il prétend avoir des choses de k plus haute impoï* tance à vous communiquer.

— Le connais-tu î

•— Ma foi. Madame, il porté un grand chapeau rabattu sur le nez et un manteau qui monté jusqu’aux yeux. Je n’ai rien vu que le louis d’or qu’il m’a donné pour vous présenter sa requête.

— Au moins sais- lu Son nom?

— Oli ! pour cela, oui, il me l’a dit.

— Parle donc vite, méchant vaurien!

— Il s’appelle M. de Mercieul.

■— M. de Mercieul 1 s’écria l’actriCe, qui d’un bond sê trouva sur pied. Mais il était encore ici il y a ufte heure à peine! N’importe, introduis-lé et au. plus tôté

Un instant après M. de Mercieul entrait dans le boudoir; mademoiselle Luzy fit un signe, Palmyre et Almau»

4 LES DERNiiRES MARQUISES.

zor disparurent, et l’actrice demeura seule avec le visiteur.

A peine les plis de la portière se furent-ils abaissés sur

la soubrette et le petit laquais, que mademoiselle Luzy I

s’élança vers M. de Mercieul.

— Quel mystère, s’écria-t-elle, vous oblige à vous cacher ?

L’étranger laissa tomber son manteau.

Mademoiselle Luzy repoussa la main que dans son empressement elle avait déjà prise, et se recula vivement avec un petit cri d’oiseau effarouché.

Elle avait devant les yeux un inconnu de bonne raine, revêtu du costume des gardes du corps.

— Monsieur, est-ce une plaisanterie, et que prétendezvous? dit la comédienne en prenant un petit air de majesté offensée.

— Veuillez me pardonner. Mademoiselle, répondit le garde du corps ; si j’ai insisté pour pénétrer jusqu’à vous, c’est que j’ai à vous parler de choses importantes qui ne souffrent aucun retard.

— Quelque déclaration! pensa mademoiselle Luzyj mais elle reprit tout haut : Ces choses si importantes, qui ne souffrent aucun retard, exigeaient-elles aussi que vous prissiez le nom d’un gentilhomme de mes amis?

— Ma foi. Mademoiselle, je prends mon bien où je le trouve. Le nom de M. de Mercieul est le mien.

LES CHARITÉS CALANTES. 5

— Quoi !...

— Henri est mon cousin. S’il ne vous a jamais parlé de Gonzague deMercieul^ permettez qu’il se présente luimême devant vous.

Mademoiselle Luzy sourit et s’inclina ; puis elle reprit;

— Je vous connaissais de nom, mais je vous croyais en mission quelque part.

— C’est-à-dire que je chassais en Bourgogne, chez notre oncle le meslre de camp; je suis de retour depuis cinq ou six jours à peu près. Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis servi démon nom pour forcer votre porte; on me l’a dit tout-puissant en ces lieux ; mes prévisions ne m’ont pas trompé. Quant au mystère dont vous parliez tout à l’heure, il avait pour motif de me déguiser aux yeux de mou bienheureux cousin, si par hasard il avait été près de vous. Était-ce là une précaution inutile î

— Non vraiment, car il me quittait à peine lorsque vous êtes entré.

— Voilà une visite que mon cher Henri a dû commencer bien tard on bien tôt. Elle me fait espérer que vous m’écouterez avec attention ; les choses que j’ai à vous dire concernent mou cousin.

— Je suis tout oreilles. Monsieur.

— Henri vous aime. Mademoiselle, reprit le garde du corps en s’asseyant près de l’actrice sur le sofa.

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— Je le crois du moins, et ça revient au môme.

— Maintenant que je vous vois, j’en suis certain. C’est un bien grand malheur. Mademoiselle !

— Le trouveriez-vous si vous étiez à sa place ? répondit mademoiselle Luzy en jetant un regard coquet sur la glace qui reflétait sa gracieuse silhouette.

— Bien davantage encore. J’aurais trop grande peur de vous perdre, et je pleurerais votre infidélité le reste de ma vie.

— Mais en attendant cette perfidie dont si galamment vous me prêtez l’intention, le malheureux de qui nous parlons n’aurait-il pas eu quelques jours de bonheur ?

— Achèteriez-Vous un paradis de quatre mois au prix d^^n enfer de vingt ans. Mademoiselle ?

— Si c’est un enfer de me perdre, pourquoi ne voulez vous pas qu'on reste au paradis le plus qu’il est possible ?

— Tenez, Mademoiselle, jouons cartes sur table ; si nous causions longtemps comme ça, vous me prouveriez que j’ai tort et ce n’est pas mon affaire. Je me suis mis dans la tête ([u’Henri ne devait plus vous aimer, et, mordieu ! je n’en aurai pas le démenti, dussé-jey laisser mon nom !

— Prenez garde, vous courriez grand risque de ne plus vous appeler du tout. Au moins, pour mener à vos fins cette vilaine entreprise, ne comptez-vous pas sur moi j’imagine?

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—• Mais au contraire l )e ne sais que VOUS qui puissiez accomplir ce miracle.

puis bien, eu y mettant un peu de bonne volonté, parvenir à me faire aimer; mais je ne suis pas aussi sfira de me faire délester. Et d’ailleurs, est-ce bien nécessaire?

— Indispensable, Mademoiselle. C’est dans les coulisses de la Comédie-Italienne qu’Henri a commencé de vous aimer. Cet amour vous a suivie à la Comédie-Française ; il est en train de vous suivre au bout du monde. Quant à vous. Mademoiselle, depuis quand, s’il vous plaît d’excuser mon indiscrète curiosité, répondez-vous a ses feux?

— Oh ! il y a un temps inouï ! cinq ou six mois , je crois.

— Et combien de temps pensez- vous que cette belle flamme puisse durer encore ?

— Tant que ça brûlera. Toujours peut-être.

— Mettons cinq ou six mois. Ça fera un an en tout; après quoi Henri restera avec un regret de plus et un héritage de moins.

— Un héritage! voilà un mot bien grave.

— Il doit vous prouver que ma démarche elle-même est sérieuse. Ce qui me reste à vous dire est fort délicat , Mademoiselle, et je ne sais comment m’y prendre.

— Parlez tout net. Monsieur , frànchemcnt et sans

phrases; point de diplomatie surtout; un garde du corps contre une comédienne, vous ne seriez pas de force.

— Sachez donc que mon oncle, le mestre de camp dont je vous parlais tantôt, prétend marier Henri.

— Ah ! mon Dieu !

— Et mon cher cousin ne consentira jamais à ce mariage tantque vous l’aimerez. La demoiselle noble qu’on veut lui faire épouser apporte en dot un bon million et un régiment.

— Voilà une charmante personne.

— Vous en douterez encore moins, quand vous saurez qu'elle est parente du ministre de la guerre, et qu’en faveur de cette union mon oncle assure son héritage à M. Henri deMercieul. Ah! si vous pouviez enchaîner votre cœur, je serais le premier à dire à mon cousin que tous ces biens ne valent pas la possession de votre personne, mais oseriez-vous bien jurer que vous lui serez constante à jamais?

— Ah ! Monsieur, qu’un serment téméraire nous expose à pécher I

— Ne pensez-vous donc pas que la chose mérite la peine d’èlre prise en considération ?

— Plus que cela même, j’estime qu’elle doit être faite

— Ainsi, vous consentirez à ne plus aimer le chevalier, mon cousin?

LES CHARITÉS GALANTES

— Je ne dis pas cela; depuis qu’on veut me l’enlever, il me devient plus cher encore ; mais je lui suis assez attachée pour lui fermer ma porte quand il se présentera.

— Eh ! Mademoiselle ! il rentrera par la fenêtre.

— C’est vrai. Si je lui écrivais que je pars?

— Dans cinq minutes il serait ici.

— Dois-je lui faire supposer que j’en aime un autre ?

— 11 ne le croira pas... Henri est un peu fat.

— Pauvre garçon ! Trouvez donc un moyen.

— 11 en est un; mais l’adopteriez vous?

— Est-il praticable?

— On ne peut pas plus facile. Cette infidélité dont vous parliez tout à l’heure, il faut la lui prouver.

— Quoi ! vous voulez que je trahisse ce pauvre Henri ?

— Oh ! pour l’obliger seulement. C’est une bonne action dans laquelle bien des gens seraient charmés devons aider.

— En connaitriez-vous quelqu’un par hasard? demanda • mademoiselle Luzy avec un malin sourire.

— J’en connais mille ; mais je ne pense qu’à un seul.

La comédienne partit d’un éclat de rire, puis, froissant ses petites mains l’une contre l’autre, elle reprit :

— Ah! si je consentais à ce que vous me dites, qu’elle )i*euve d’amour ne donnerais-je pas à Henri !

«-■ La plus belle de toutes; et moi, son cousin, je vous en aurais une éternelle reconnaissance.

Le garde du corps se pencha sur une toute petite main blanche qui chiffonnait un nœud de rubans et la baisa avec tout l’esprit qu’aurait pu mettre dans cette muette déclaration M. Molé, de la Comédie-Française.

L’actrice s’inclina, non sans rougir légèrement, et le comte Gonzague de Mercieul sc retira.

Quand mademoiselle Luzy se trouva seule, elle demeura un instant silencieuse, la tête appuyée sur sa main ; puis elle se leva vivement, écarta les boudes de cheveux qui voilaient son front, et se courbant vers la glace qui lui renvoyait son frais sourire ;

-r- Allons, dit-elle du bout des lèvres, le sauver de cette manière, c’est au moins original.

Or, tandis que ces chines se passaient dans le boudoir de la comédienne, M. Henri de Mercieul chassait à courre aux eaviïonsdeSatory. Bien qu’il yeùtnombre de femmes élégantes galopant après le cerf dans les bois, le jeune amoureux n’en voyait aucune qui fût à comparer à raademoisel le Luzy; il est même à croire qu’il n’y prenait nas garde.

C’est vraiment dommage, disait la fille d’uii conseil- . 1er au parlement nouvellement mariée à un capitaine des, chasses, qu’un si charmant cavalier s’oublie au pointj d’aimer une ûlde de théâtre ! I

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Mais si le charmant cavaKer entendait ces propos, il no s’en souvenait guère, et il le prouva bien en quittant la fête au moment où le bal s’ouvrait après la chasse.

Mademoiselle Luzy était encore à la comédie lorsque Henri se présenta chez elle. Almanzor, qui connaissait les habitudes du gentilhomme, lui ouvrit la porte du boudoir. Les fleurs semées le matin par sa maîtresse se fênaient sur le tapis, le féu pétillait dans la cheminée, et les coussins du sofa gardaient encore les molles empreintes du joli corps qui les avait pressés.

Henri s’étendit sur le meuble coquet, tisonna le brasier, laissa tomber sa tète sur la soie, ferma les yeux, et s’abandonna aux douces illusions du silence et du souvenir. Ses membres, ftitigués par un violent exercice, se baignaient dans une atmosphère de senteurs enivrantes ; une mollesse invincible détendait ses nerfê; mille rêves confus flottaient dans son esprit; déjà, quand il soulevait les paupières, ses regards noyés saisissaient vaguement les formes indécises des bergères en panier courant sur les trumeaux, et bientôt il s’endormit profondément.

Des songes aimés faisaient éclore un sourire radieux sur ses lèvres, lorsqu’une des portières souleva ses plis ilotiants. Était-ce un rêve ou une réalité? une main blanche écartait la soie lentement, et dans Éobscure clarté du boudoir le fantôme charmant d’une femme se glissa,

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Timide, il s’avança vers le beau dormeur/ retenant son haleine et frôlant à peine le tapis du bout de son petit pied. Si quelque flamme rayonnant du foyer illuminait les tentures et faisait s’entr’ouvrir les paupières du jeune homme, il voyait à la lueur de l’éclair comme une ombre pâle se pencher sur son front; soudain il fermait les yeux, afin de ne pas effaroucher le doux songe de la nuit, et le sommeil étendait de nouveau ses voiles sur son coeur. Un instant il crut sentir la tiède pression d’un baiser sur son front, mais les lèvres invisiUes l’effleurèrent comme l’aile rapide d’un oiseau, et bientôt le fantôme s’évanouit avec la dernière flamme du brasier.

Cependant un bruit de chevaux piaffant dans la cour réveilla soudain M. de Mercieul. Il se leva; autour de lui la nuit était profonde ; le bruit d’un hennissement arriva jusqu’à lui. Henri courut vers la fenêtre et poussa les rideaux. A la porte de l’hôtel un carrosse attelé semblait attendre un voyageur. Bientôt, sous les clartés pâles de la lune, passèrent une jeune femme et un jeune homme au bras Tun de l’autre. Tout le sang de ses veines reflua vers le cœur d’Heuri. La femme sauta comme une biche dans la voiture, le cavalier la suivit; le postillon fit claquer son fouet, les chevaux frappèrent le sol de leurs sabots retentissants, et tout s’effaça comme une apparition.

LES CHARITÉS GALANTES

Henri passa les deux mains sur son visage; il chancelait Sur ses jambes; puis brusquement il saisit au hasard uue sonnette et Tagita vivement.

Palmyre accourut un flambeau à la main.

— Ta maîtresse, où donc est-elle? s’écria M. deMercieul.

— Monsieur le chevalier le sait bien, répondit la soubrette. Mademoiselle a dû le lui dire avant de partir.

— Partie! elle! Elle est partie?

— Mademoiselle est entrée dans le boudoir où monsieur ^ ^ ^ le chevalier l'attendait; puis elle s’est éloignée, a pris sa mante, et, les chevaux de poste étant arrivés, elle est ,,,,,

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