‹ Les Dernières Marquises (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · partie · texte numérisé non relu

partie

— Avec qui ? demanda M. de Mercieul pâle comme un mort.

— Je l’ignore.

— Sais-tu du moins où elle est allée î

— Mademoiselle n’en a rien dit.

. Henri se sentait défaillir. Elle était venue, il avait senti ses lèvres sur son front, et il ne l’avait pas retenue ! Faisant un effort violent sur lui-même, il écarta Palmyre, franchit d’un bond l’antichambre, descendit dans la cour et sauta dans la rue. Une voiture roulaitdans l’éloignement. Henri s’élança du côté d’où venait le bruit; mais bientôt le carrosse disparut, et l’amoureux, ne sachant où courir, brisé

LES DERÎOEIIES MAliQUfSES.

fav la fatigue et la douleur, tomba pr.}sqiie éitano»! sur une borne.

Le lendemain, il se réveilla dans son appartement sans savoir comment il y était arrivé. Toutes ses alarmes lai revinrent avec le souvenir; il se dirigea vers la demeure de mademoiselle Luzy. On ne l'avait point encore revue ; trois jours se passèrent sans nouvelles. Vers la fin du quatrième, Henri apprit, au foyer de la Comédie-Française, que la fugitive avait demandé et obtenu un congé le soir même de son départ. Il lui éorivit dix lettres : elles restèrent toutes sans réponse. Au bout d’une semaine^ le marquis de Mercieul entra dans la chambre de son cousin.

Henri, la tête entre ses mains, parlait tout haut. Gonzague s’arrêta sur le seuil pour écouter. C’était une belle épître en vers sur l’inconstance que l’amoureux venait de composer et qu’il déclamait.

Le garde du corps pensa que le malade allait mieux, puisqu’il rimait.

— Tu penses donc toujours à... elle? dit Gonzague.

Le nom de mademoiselle Ltny n’avait pas pu sortir- de

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LK9 CHABITÉ3 GALANTES. t.

ses lèvres; un soupir, peut-être un remords, Tavaii étranglé.

— Toujours, répondit Henri de la voix d’un martyr,

— Une infidèle ne mérite pas tant de regrets, dit le garde du corps en s’asseyant d’un air de compassion auprès de sa victime, il fout l’oublier,

— C’est impossible ! Tu ne la connaissais pas, Uâl

— Mais au contraire,

— Tu l’avais donc vue ?

— Une ou deux fois à la Coniédie-’Fran^aise ; oIa! d% fort loin, se bâta de répondre le traître.

— Que de charmes t que de grâces 1 que d’esprit l

— Certainement elle a... elle doit avoir tout cela, mais enfin il y a d’autres femmes siu* la terre.

— Il n’y en a qu’une pour ceux qui l’ont aimée. Sâ t» l’avais aimée, tu comprendrais cela.

Gonzague baissa les yeux; il y eut un instant de sileuee pendant lequel le garde du corps tambottfina sur le» vitres la marche des mousquetaires gris. Pais tout à coup il s’écria comme un homme qui prend un parti décisif ;

— Morbleu ! mon cher, il n’y a qu’un remède à ce malheur; il faut te marier.

— Me marier? répliqua le cousin tout étourdi de la proposition.

— Un million, un régiment et deux beaux yeux fout

LES CHARITÉS GALANTES. il

— Prends ton épée et partons.

— Me voilà prêt ; mais ne va pas croire au moins que j’accepte.

— Je n’y compte guère.

— Je suis même très-décidé à me laisser mourir de chagrin.

— C’est entendu.

— Et ce que j’en lais n’est que pour t’obliger.

Je n’en disconviens pas.

Tout en causant de la sortej les deux cousins montèrent en carrosse et prirent le chemin d’un beau château situé à douze ou quinze lieues de Paris, aux environs de Rambouillet.

Huit jours après, M. le chevalier Henri de Mercieul épousait, en présence de son cousin et de son oncle, le mcstre de camp, mademoiselle Élisabeth de La Gondraie. Le matin même, le ministre de la guerre avait expédié le brevet de colonel du régiment de Saintonge au jeune mari, qui ne pensait plus à mourir.

M. de Mercieul présenta sa femme à la cour; elle était jolie et spirituelle, on lui fit bon accueil, et ce fut d’abord à Paris, à Versailles où la cour habitait, à Fontainebleau on le régiment du nouveau colonel avait ses cantonnements, une vie de fêtes et de plaisirs. Mais à quelque temps de là, Henri dut intervenir dans une affaire de fa-

mille d’où dépendait le bonheur d’une personne à laquelle il était tendrement affectionné. Cette personne était madame la marquise Gonzague de Mercieul, sa cousine.

Six mois avant l’union d’Henri avec mademoiselle de La Gondraic, Gonzague avait lui-mème épousé une jeune personne d’un grand nom qui n’avait pour toute for- ^ tune que la protection d’une parente fort censidéréo à la cour. L’avenir de Gonzague dépendait do cette dame, qui, en retour de ses bontés, ne demandait rien que le bonheur de sa fllleule. Durant quelques mois, Gonzague répondit aux vœux de sa protectrice ; mais depuis cinq ou six semaines un changement aussi brusque qu’inattendu était venu troubler les Joies de la jeune femme. Gonzague semblait ne plus l’aimer; il restait souvent plusieurs jours sans la voir, et quand il rentrait au logis conjugal, après des absences inexpliquées, c’était pour remplir sa bourse et s’éloigner au plus tôt.

Un jour Henri surprit sa cousine tout en pleurs, et il apprit toute la vérité.

— Ce n’est pas seulement sur mon bonheui détruit que je pleure, disait-elle, mais c’est encore sur l’avenir

LIS CHARITÉS CALAITTES.

de Gonzague; si la duchesse de Nangis chagrine mes connaissances, elle lui retirera sa protection, et mon mari n’aura plus que des disgrâces à attendre de la cour.

Henri ppia les démarches de Gonzague ; bientôt il ne put pas douter qu’une maîtresse ne fût la cause de son changement. Mais quelle était cette maîtresse? Henri questionna vainement les laquais de son cousin; ils ne savaient rien. Les gardes du corps eux-mômes ne purent lui donner aucun renseignement. Quanta s’adresser au marquis, il n’y fallait pas penser. Au premier mot, il tournait les talons.

Henri ne se tint pas pour battu; il s’embusqua au coin des rues, s’attacha aux pas de son cousin comme un jaloux aux pas de sa maîtresse, et finit par découvrir que trois ou quatre fois par semaine il sortait à cheval par la porte Saint-Honoré, gagnait la campagne et disparaissait derrière les murs d’un jardin dont la porte s’ouvrait sur la route de Saint-Germain.

Henri investit la place dont le génie familier se cachait à tous les yeux. Il commença d’ abord par oublier quelques louis dans la main d\m jardinier qu’il se proposait de faire jaser; le jardinier prit les louis et ne parla pas. Henri comprit que son cousin payait mieux et plus souvent. Il abandonna cette partie de la garnison et se tourna du côté des femmes. De ce côté-là il y avait une petite

fille qui allait et venait autour des charmilles, chantant comme un pinson. Henri cette fois ne tira rien de ses poches, mais embrassa la belle enfant sur les deux joues.

— Ta maîtresse est-elle visible? dit-il après.

— Dame! Monsieur, elle l’est pour ceux qui la voient, répondit la petite fille en montrant ses dents blanches à travers un sourire.

— Parbleu ! reprit le chevalier que les deux baisers avaient mis en verve, je ne suis pas venu de Paris tout exprès pour apprendre ce que je sais.

— Alors, Monsieur, il ne fallait pas me le demander.

— Tu es un petit diable aussi joli que rusé, ma charmante; mais, tiens, prends ce bout de papier, fais lire à ta maîtresse le nom que j’écris dessus; elle comprendra tout de suite que je viens de la part de son meilleur ami, et s’empressera de me recevoir. Va !

La petite fille prit le papier, regarda le chevalier, hésita et partit enfin après un troisième baiser.

• — J’en étais sûr ! pensa M. de Mercieul quand il vit revenir la messagère... Le nom devait être un passe-port.

— Eh bien 1 dit-il à la petite fille qui accourait tout essoufflée, faut-il que j’entre ?

— Suivez-moi bien vite. Ma maîtresse est fort pressée de vous voir, répondit l’enfant.

Cinq minutes après, Henri passait la p<>rte d’un boudoir

LES CHARITÉS GALANTES. 2i

OÙ, sur im sofa de damas rose, une femme en déshabillé de soie tourterelle était à demi couchée.

— Bonjour, Henri, dit-elle au chevalier eu lui tendant la main.

Le chevalier poussa un cri. 11 était devant mademoiselle Luzy.

— Eh bien ! reprit la comédienne, est-ce ainsi que dans le régiment de Saintonge on aborde ses amies ? Voilà dix secondes que vous me regardez et vous ne m’avez pas encore embrassée? Faut-il que je commence?

Elle aurait pu parler un quart d’heure encore avant que M. de Mercieul fût en état de lui répondre; peut-être même sa stupéfaction eût-elle duré plus longtemps s’il n’avait senti sur ses joues le baiser de l’actrice.

— Perfide! s’écria-t-il, est-ce bien vous que je revois?

— Ah! mon Dieu I reprit mademoiselle Luzy, de quel air vous me dites cela! serait-ce donc pour m’adresser de ces beaux compliments que vous avez pris la peine de gar loper jusqu’ici ?

Le sang-froid de l’actrice étourdit le chevalier; il fit un efibrt désespéré pour surmonter son trouble, et, d’une voix plus calme, il ajouta :

— Non, Mademoiselle, un motif plus sérieux m’a conduit ici; si j’avais su que mademoiselle Luzy se trouvât dans ce logis, peut-être aurais-je moins insisté pour y en-

29 LES SEENlèllES MARQUISES.

trerj mais puisque j’y suis, veuilkz me permettre de vous expliquer la cause de ma visite.

— C’est inutile, je la connais.

— Vous la connaissez î

— Vous eu faut-il la preuve? ccontoz-nioi. Vous avez appris qu’un aimable gentilhomme languissait dans les fers d’une nymphe inconnue, comme dirait M. Dorât. Le gentilhomme, un garde du corps si vous voulez, tout entier à son nouvel amour, néglige sa jeune femme. Ne sachant à qui conter sa peine et se gardant bien d’en rien dire à une fort respectable douairière dont la colère peut briaer l’avenir du bel ingrat, la pauvre abandonnée a choisi son cousin pour confident, et le confident, plein d’un tendre zèle, est accouru jusque dans l’ermitage de la mystérieuse enchanteresse pour lui rédemander le cœur de l’inconstant. Est-ce bien cela?

Henri ne put répondre que par un geste muet. Il était assez tenté de croire qu’une fée avait pris la forme de mademoiselle Luzy.

— • pariaitement, reprit la comédienne, vous vous asseyez et votre front se déride ; la fureur a fait place à la surprise; que sera-ce donc lorsque je vous avouerai que votre visite était attendue) j’ajouterai même espérée? On revoit toujours avec plaisir un ancien ami. Le mariage ne vous a pas changé, Henri.

LES CHARITÉS 6AJLANTES. 23

— Mademoiselle, s’écria le chevalier, est-ce voire dessein de me railler après m’avoir trahi ?

— Puisque le souvenir du passé vous trouble si fort, parlons du présent. Il y a donc une âme bien affligée au château de Mercieul î

— C’est parler avec beaucoup de légèreté d’im sujet pénible pour tous ceux de mon nom, Mademoiselle; voua aviez le cœur plus compatissant autrefois.

— Mon Dieu! que vous prenez tragiquement les choses. Je ne suis pourtant pas bien féroce. Voyons, parlez vousmême. Qne voulez-vous que je fasse?

— La solitude où.vous vous êtes renfermée me fait croire à une si vive passion, que je n’oserai jamais vous proposer le seul remède ..

— Je vous entends ! Je n’y vois point d’obstacles de mon côté...

— Vous ne l’aimeriez pas? interrompit le chevalier avec ti-ansport.

— Si j’avais quelque vanité, mon pauvre Henri, voilà un cri qui me ferait croire à un peu d’amour. Ne me regardez donc plus avec ces yeux-là, ou je finirai par être sûre que toute rancune s’en est allée. Où en étais-je donc?.., Ah! au remède... S’il ne s’agissait que de moi, ce serait une chose bientôt faite; mais il y a lui qui * m’aime.

— En peut-il être autrement î murmura le chevalier entre deux soupirs.

— Et il est homme à m’adorer toujours, si je lui eu laisse le temps. Cependant il n’est rien que je ne sois disposée à faire pour cette chère cousine que je ne connais pas, et aussi pour vous que je connais un peu. Cherchez donc avec moi.

— Je ne sais que vous conseiller.

— Vraiment, vous ne trouvez rien ?

— Rien.

— Alors, c’est moi qui trouverai ! Votre main, Henri, et suivez-moi.

Trois ou quatre heures après celte scène, un cavalier arrêtait devant la porte du jardin un cheval toutécuniant; il en jeta la bride au jardinier incorruptible que nous connaissons et se dirigea vers le pavillon. Il était vide et silencieux. Après avoir vainement parcouru les appartements, Gonzague de Mercieul, car c’était lui, redescendit lestement au rez-de-chaussée, où il finit par découvrir Almanzor gravement assis' devant un pot de confitures qu’il achevait.

— Ah çà ! drôle, que fais-tu là, tandis que je carillonne depuis une heure? s’écria le chevalier. Ne m’entendais-tn pas? .

— Au contraire, monsieur le comte; mais comme il

LES CHARITÉS GALANTES. 25

n’y a personne dans la maison, je croyais que c’était le •vent qui s’amusait avec les sonnettes.

— Comment personne ! et ta maîtresse?

— Oh ! elle est partie.

— Seule ?

— Non pas; les routes ne sont pas sûres, et ma maîtresse a trop peur de voyager seule la nuit.

— Qui donc l’accompagne?

— Ma foi 1 je crois bien avoir vu quelque part le cavalier qui lui donnait la main; mais il commençait à faire obscur quand ils sont montés en voiture, et je ne l’ai pas bien reconnu.

— Ah ! tu dis qu’ils sont partis en voiture ?

— Dans celle de monsieur le marquis.

— De quel côté se sont-ils dirigés? demanda Gonzague pâle de colère.

— Je u’en sais rien, et puis monsieur le marquis sait bien que le chemin bifurque à cinq minutes d’ici. On peut aller à Versailles comme à Paris.

Gonzague comprit qu’il n’avait rien à espérer d’Almauzor; il sortit brusquement du pavilloïi, sauta sur son cheval et partit ventre à terre.

.Sa course effrénée le conduisit à Paris au logis de la comédienne ; mais il eut beau frapper, personne ne répondit. Cependant une lumière rapidement aperçue der-

9() LES DERNIÉRÈS MAROnrSES.

vière les persiennes et rapidement éteinte àu premier coup lui donnait à croire que l’hirondelle était rentrée au nid.

Gonzague mesurait déjà la façade de la petite maison pour voir si aucun balcon n’aiderait l’escalade qu^il méditait, lorsque le souvenir d’une cettaina porte secrète, dont il devait avoir la clef quelque part, lui revint à l’esprit. 11 tourna autour de la maison et trouva lâ pofte qui était pratiquée dans le coin d’une arrière-cour; mais il n’avait pas la clef sur lui, et il ne fallait pas penser à franchir le mur. Quant à la porte , elle né bougea non plus qu’uue borne sous les efforts désespérés du marquis. Las entiri do se meurtrir les mains et les épâules, Gonzague prit le parti de courir à son hôtel, où certainement la clef devait être serrée dans quelque tiroir. Le cheval ruisselant de sueur et rendu de fatigue dut encore galoper-

Riais Gonzague bouleversa vingt tiroirs avant de mettre la main sur cette clef, et quand il retourna au logis de mademoiselle Luzy, il faisait jour déjà.

Empaqueté dans un grand manteau qui lui donnait la mine d’un étudiant espagnol, le marquis se glissa dans la cour sans être aperçu. Les fenêtres étaient closes et tout setnblaitdormir dans la maison. Un escalier dérobé conduisit le jaloux jusqu’aux appartements do la comédienne; autour de lui tout était silencieux. La crainte lui vint que, tau-

LES CHARITÉS GALANTES. 27

dis qu’il courait à son hôtel, la perfide et son complice ne

se fussent échappés; cette pensée lui fit pousser brusquement la porte du boudoir où une première fois, six semaines auparavant, il avait pénétré, et il se trouva nez à nez avec Henri de Mercieul qui s’apprêtait à battre en retraite.

Mademoiselle Luzy avait tout prévu, sauf la petite clef.

Les deux cousins reculèrent l’un l’autre à leur aspect. Un instant ils se regardèrent à la pâle clarté qui filtrait entre les rideaux baissés. ,

Enfin le marquis éclata.

— Morbleu ! monsieur le chevalier, vous m’en rendrez raison! s’écria-t-il.

— Quoi! c’est vous qui m’appelez eu duel? La provocation est plaisante !

— Votre conduite ne l’est guère, mordieu! et j’en tirerai une éclatante vengeance.

— Ahçà! monsieur le marquis, reprit le chevalier dont la tète commençait à s’échauffer, il me semble que, si l’un de nous a quelque satisfaction à exiger de l’autre, c’est à moi que ce droit revient.

— La prétention est au moins singulière. Je vous ai donné un million et un régiment; de quoi diable vous plaignez-vous?

— Et moi je vous rends la protection d’une parente qui

d’un mot peut vous perdre; à quel propos vous fâchezvous ?

— Assez (le paroles, mon beau cousin ; nos épées s’entendront mieux et plus vite.

—Vrai Dieu! monsieur le marquis, votre proposition me ravit.

. — Au point du jour donc, au bois de Vincennes.

A peine les deux rivaux avaient-ils franchi la porte qu’un rideau s’entr’ouvrit, et mademoiselle Luzy, les bras nus sous un peignoir blanc, parut dans le boudoir.

— Les fous ! dit-elle avec un joli rire argentin, si je les laissais faire, ils seraient capables de se massacrer l’un l’autre. Heureusement que j’étais là et que j’ai tout entendu. Ob! les hommes sont-ils singuliers! reprit-elle en chiffonnant du bout de ses doigts les b(Ducles mutines qui s’échappaient de son bonnet. En voilà un, Gonzague, à qui je donne une preuve d’amour de tout point semblable à celle que j’ai donnée, d’après ses propres conseils, à son cousin, et il se fâche ! Conçoit-on rien à cela?

Mademoiselle Luzy interrompit ses réflexions philosophiques sur l’originalité des hommes en matière de galanterie pour écrire deux billets. Après qu’elle eut signé elle sonna.

— Palmyre, dit-elle à la soubrette, ce billet à monsieur

LES CHARITÉS GALANTES

le marquis de Mercieul et cet autre à monsieur le chevalier.

Une heure après, au détour d’une rue, Gonzague rencontrait Henri.

— Parbleu! cher cousin, cela se trouve à merveille I J’allais chez toi, décria le garde du corps.

— Et moi je courais à ton hôtel.

— Voyons, chevalier, tiens-tu beaucoup à me pourfendre ? Quant à moi, je t’avoue que depuis ce matin j’ai fort médité sur notre duel. Bref, je ne tiens plus guère à te tuer

Et puis, cher cousin, ce n’est pas d’un très-bon goût.

— C’est tout au plus bon pour des hobereaux. Je ne conçois pas comment j'ai pu avoir un instant cette pensée. Si donc tu ne m’en veux plus...

— Puisque tu retires ta provocation...

— Entre cousins, et pour une coquette ! ah ! fi !

— Touche donc là, Gonzague.

— Embrassons-nous, Henri.

— La peste m’étoufle si je revois la comédienne !

— La fièvre me serre si je ne t’imite pas !

— Adieu, je cours chez le ministre.

— Et moi chez ma femme.

Vers le coucher du soleil, deux cavaliers, après être sortis par la porte Gaillon, se trouvèrent botte à botte, comme ils allaient franchir le pont Àrcans.

90 LES EHRN1ÈEE3 MAROUISBS.

— Henri !

— Gonzague ! s’écrièrent à la fois les deux cavaliers.

— Müi-rnôrae, se hâta de répondre le chevalier ; je vais à Versailles, où le ministre s’est rendu pour prendre les instructions du roi ; noais, comme je n’ai affaire au château que vers onze heures, je suis un chemin de traverse.

— Parbleu! je fois aussi comme toi l’école buissonnière; je suis attendu à Verrières, chez M. le duc d’Harcourt, mais je n’y arriverai pas avant d’avoir touché à Courbevoie, où un garde du corps de mes amis est malade d’une chute de cheval.

Les deux cousins cheminèrent cinq minutes ensemble, frappant les arbres de leurs houssines; au premier sentier l’un prit à droite, l’autre à gauche.

Une heure après, ou pouvait voir à la clarté du crépuscule deux cavaliers courant bride abattue dans la direction d’une maison de plaisance à demi cachée dans un massif de feuillage. Ils arrivaient avec une égale vitesse, courbés sur leurs chevaux. Quelques bonds les amenèrent en un instant au point où les deux sentiers se confondaient.

—= Gonzague !

— Henri !

Les chevaux retenus s’arrêtèrent brusquement.

— Est-ce ici la route de Versailles î s’écria Gonzague.

tES CHARITÉS GATANTES. 31

—Est-ce ici le ch,emin de Verrières, mon cher marquis? reprit Pautre.

— Au diable la dissimulation f continua le garde du corps. J’ai fait ce que j’ai pu pour te cacher une vérité dont ton amour-propre souffrira; mais en amour, mon cher, la victoire est voisine de la défaite. Puisqu’il faut tout te dire, je vais chez mademoiselle Luzy, où je suis appelé.

— Et je m’y rends aussi sur son invitation.

— C’est une excellente plaisanterie; mais tu me permettras d’ajouter toute créance à ce billet. Parbleu I je l’ai là dans ma poche; lis toi-même, Henri. Sans rancune, au moins.

Henri prit le papier. Aux premiers mots il partit d’un éclat de rire.

— Si je n’étais sûr d’avoir encore sur moi certaine lettre de mademoiselle Luzy, je croirais vraiment l’avoir laissée entre tes mains, dit-il. Attends donc que je cherche. Ah! la voici. Lis toi-même, cher Gonzague, et sans rancune au moins.

Le garde du corps ouvrit le papier ; à la première ligne il se mordit les lèvres jusqu’au sang.

— Eh bien! reprit son cousin, n’est-il pas absolument conçu dans les mêmes termes ? C’est, ma foi, une circulaire d’un adorable stylo.

3S LES DERNtÈRES MARQUISES.

— C'est une indigne mystification! Oh! l’abominable personne ! s’écria Gonzague qui, n’ayant pas eu comme son cousin le temps de s’habituer à la perfidie de sa maîtresse, ne pouvait montrer autant de philosophie. Si c’était un homme, reprit -il, que j’aurais du plaisir à lui passer mon épée au travers du corps !

Tandis qu’il exhalait sa colère, cent lumières brillèrent tout à coup parmi les ombrages de la petite maison.

— Qu’est-ce que cela? murmura Gonzague ; serait-ce encore une trahison?

— Voilà un petit drôle qui va nous l’apprendre, dit Henri eu montrant du bout de sa cravache une espèce de paysan qui sortait du milieu des taillis et s’avancait vers eux.

Quand il fut à trois pas, le paysan salua.

— Parbleu ! c’est Almauzor ! s’écria Gonzague.

— Lui-même, répondit le petit laquais en montrant ses dents blanches; lui-même, qu’une belle dame a chargé de deux billets : l’un pour monsieur le chevalier, l’autre pour monsieur le marquis.

Tandis que les deux cousins brisaient les cachets, Almanzor disparut.

— l'xoute, s’écria Henri, qui avait parcouru le sien d’un coup d’œil.

LES CHA.RITES GALANTES

a Mon cher chevalier,

« Votre cousin a eu la partie, vous avez eu la revanche; partant, quittes. « C. Luzy. »

— Est-ce assez laconique?

. — Ma lettre l’est moins, mais elle est aussi claire; lis, dit Gonzague.

a Mon cher marquis ,

« J’ai fait pour vous ce que j’ai fait pour lui; vous savez si l’oa peut pousser le dévouement plus loin ! Au lieu de vous fâcher, bénissez-moi donc. Je tiens de votre galanterie un charmant pavillon bien coquet, bien mystérieux, tout embelli de raille choses adorables ; je vous le rends tel que je l’ai reçu ; il n’y manque rien, pas même une femme. Madame la marquise de Mercieul vous y attend avec sa cousine; je l’ai prévenue par un petit mot. Vos absences sont expliquées par les soins que vous avez mis à rendre le nid digne de l’oiseau. L’estimable parente dont le courroux vous menaçait va vous proclamer le plus honnête des maris, et vous me devrez d’être un jour chevalier des ordres de Sa Majesté. Quant à moi, je vous quitte. Plus tard vous me remercierez. Adieu, cher Gonzague, tout est perdu, sauf l’amitié.

fü C. Luy.v. ^

Comme Henri terminait la lecture de cette lettre, on entendit un bruit de pas dans les allées du jardin. Des robes de soie passaient entre les arbres, et des voix joyeuses se répondaient.

Henri et Gonzague échangèrent un regard.

— Je vais embrasser ma femme, dit Henri avec un sourire; toi, Gonzague, cours embrasser la tienne.

— Partant quittes, reprit le garde du corps avec un soupir.

iUAUËMOlSIüLLE DE LÀ MÂNCELIÊRË

Il y àvail dürts la vallée de l’Orge, à qnelqites lieues de Juvisy, vers le milièn du siècle dernier, un assez beau cbâteaii dont les constructions vastes^ mais irrégulières, remontaient au temps de Louis XIII. Sur la façade, de briques rouges, s’oilvraieiit de larges fenêtres et s’allongeaient de grands balCoüs qui, bien qu’un pou lourds, ne laissaient pas de donner aü château un caractère imposant. Un écusson de pierre était sculpté au-dessus de la porte principale, où l’on arrivait par un perron. Dos pavillons, des chenils, des ailes, toutes sortes de bâtiments qui servaient de communs, s’éparpillaient çâ cl là derrière l’édifice principal; si bien que le château, avec ses constructions capriciemses, avait h tournure d’une majestueuse

robe à queue traînant après elle mille plis flottants. Tout alentour s’étendait un parc dont la moitié avait été convertie en jardins où se mêlaient coquettement, selon la mode du jour, des charmilles bien peignées, des boulingrins, des divinités mythologiques au fond de bosquets frisés, des naïades et des tritons se jouant dans des conques de marbre, des labyrinthes galants et des grottes de rocailles. A côté de cette nature mignarde et prétentieuse se montrait une nature sauvage, vigoureuse, touffue ; des bois profonds, avec leurs ombres et leurs mystères, faisaient une ceinture au jardin.

Du bois, du jardin et du château, il ne reste rien aujourd’hui. La spéculation a passé par là. Trente vilaines bicoques, avec leurs champs de betteraves, se sont partagé les dépouilles du parc. Le louis d’or a été divisé en gros sous.

Or, vers le milieu du mois de juin 1740, un grand tumulte régnait dans le château et aux environs. A peine le soleil s’était-il montré à l’horizon que déjà une foule de paysans endimanchés s’étaient répandus dans les jardins, et jeunes filles et jeunes garçons se poursuivaient avec de grands cris. Des laquais chamarrés allaient et venaient, des ménétriers accordaient leurs instruments, et il se faisait un grand bruit des caves aux greniers. Trente cuisiniers en tabliers blancs s’agitaient autour de grands four-

UADEMOISELLE DE LÂ MANGELIERE. 37^

neaux, criant et jurant dans les offices; des carrosses arrivaient à tout instant par l’avenue du château, les gardes-chasses, en grand costume, exécutaient des décharges de mousquelerie aux portes du parc, une bande égrillarde de soubrettes trottait par les corridors, fort affairées, mais se laissant dérober fleurs et baisers à tout propos; de belles dames, merveilleusement ajustées, circulaient par les galeries; d’élégants gentilshommes s’empressaient autour d’elles. Ce n’étaient partout que danses et chants, galants discours et fins sourires, plaisirs discrets et joie bruyante, amoureux tête-à-tête et vagabondes causeries. Le soleil faisait ruisseler ses clartés sur toutes ces fêtes ; les arbres frissonnaient dans l’air pur où se jouait un zéphyr indolent qui ne savait quelle collerette soulever de l’aile, quelle rose effleurer de son haleine.

Tout ce tumulte avait pour cause le mariage de mademoiselle Delphine de La Mancelière avec M. le marquis Honoré de Larsac, qui devait être célébré ce jour-là même dans la chapelle du château.

Au moment où commence cette histoire, dans un coin retiré des jardins, tout contre les bois, un jeune homme se promenait au fond d’un bosquet, où une statue de Léda abandonnait ses lèvres de marbre aux baisers d’un cygne amoureux.

Le jeune homme poussait de grands soupirs et froissait les dentelles de son jabot; son chapeau était posé tout de travers sur sa tête; sa cravate, aux bouts flottants, entortillait son cou comme une corde ; son épée en verrouil battait ses jambes, et pendait fort mal ajustée à un ceinturon que laissait voir un habit débraillé. A sa mine pâle, contractée, à ses regards humides et brûlants, il était facile de reconnaître nn amoureux.

Le jeune homme qui allait et venait, tantôt foulant le gazon d’un pied impatient, et tantôt appuyant son front décoloré sur les pieds froids de la nymphe, parlait tout seul, comme c’est la coutume des gens bien épris.

— L’ingrate! la perfide! disait-il, me tromper aipsi, me trahir, m’oublier, moi qui l’aimais à mourir pour elle 1 Ah 1 mon cousin le mousquetaire me l’avait bien dit! Toutes les femmes sont volages. Et c’est Delphine qui m’en donne la cruelle preuve. Mais je me vengerai! je la punirai! et en mourant sous ses yeux, je lui apprendrai à connaître ce cœur qu’elle dédaigne.

il fit quelques pas au hasard; puis tout à coup :

— Mourir, reprit-il en appliquant un furieux coup de poing sur le cygne, eh bien ! non ; la coquette eu serait trop enchantée. Je vivrai, je ferai la cour à toutes les femmes, j’aurai des succès, des aventures, des maîtresses, et je me consolerai de ses mépris par mes triomphes.

De nouveau il s’arrêta; puis soupirant comme un homme qu’un violent chagrin oppresse :

— Hélas! mon Dieu! ajouta-t-il, comment ferai-je donc pour aimer d’autres femmes qu’elle, et ne sera-ce donc pas toujours Delphine que mon cœur appellera?

Et le pauvre garçon se mit à fondre en larmes. Ses discours durèrent bien encore une heure; si les paroles variaient beaucoup, le sens ne variait guère ; les reproches succédaient aux plaintes, qui faisaient place aux récriminations, et l’amoureux s’étonnait que le ciel restât pur en présence d’une telle perfidie.

Enfin, tirant un petit portefeuille de sa poche, il écrivit rapidement quelques piots au crayon, déchira la page, la plia, et, se glissant hors du bosquet, la donna à une suivante, en lui recommandant de la remettre aux mains de sa maîtresse. Puis, après avoir embrassé la suivante avec un gros soupir, il prit brayeinent le chemin des grilles du parc.

Mademoiselle Lise était upe charmante soubrette de vingt ans, qui semblait avoir été faite pour jouer un rôle dans quelque comédie de M. de Marivaux, tant elle avait le regard vif, le nez retroussé, la bouche souriante, la taille fine et le pied leste. Elle suivit le beau gentilhomme du coin de l’œil, et quand il se fut effacé derrière les charmilles, elle entr’ouvrit doucement le billet et lut sans

y songer ce qu’il y avait dedans. Voici donc ce que disait le billet :

O Mademoiselle, il m’est impossible d’oublier les sentiments que j’ai pour vous; mais après la trahison dont vous vous êtes rendue coupable, il ne me reste qu’un parti à prendre. Je m’éloigne à l’instant et ne vous reverrai de mavie, à moins que je ne parvienne à vous détester autant que je vous aime.

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