‹ Les Dernières Marquises (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · JOC LES EEUNIÈRES MA H OMISES · texte numérisé non relu

JOC LES EEUNIÈRES MA H OMISES

— Je couvs le prévenir de l’arrivée de M. le marquiSj reprit Agathe d’un petit air ingénu.

Elle s’élancait vers la porte, lorsqu’un regard de M. d’O la cloua à sa place.

— Me permettrez-vous, ma chère Berthe, reprit-il, de retenir un instant votre camériste; j’ai quelques ordres à lui donner.

— Mes gens sont à vous, répondit la marquise qui se reprit à trembler.

— J’ai le plus vif regret de ne pouvoir rester à ce déjeuner, Madame, continua le marquis; mais les graves intérêts qui m’ont rappelé à Paris m’obligent de retourner sur l’heure à Marly; je suis contraint de vous quitter.

— Déjà, Monsieur! dit la jeune femme, qui cherchait à lire sur le visage caressant de son mari.

— Ce soir ou demain j’aurai l’honneur de vous revoir; mais jusque-là, ma chère Berthe, vous m’obligerez beaucoup en taisant ma présence à M. de Morsan comme à tout autre. Je suis arrivé incognito et désire que cette arrivée reste secrète quelque temps encore. Vous me comprenez, Madame ?

— Je vous promets d’obéir. Monsieur, dit madame d’O.

— Votre hôte vous attend, ma chère Berthe, allez le recevoir; je sortirai par votre boudoir et le jardin.

M. d’O prit la main de sa femme et la conduisit avec la

plus exquise galanterie jusqu’à la porte de sa chambre, où il la salua.

— Un mot à vous. Mademoiselle, reprit-il en se tournant vers Agathe, lorsque la portière se fut abaissée.

Le regard du marquis brillait comme de l’acier; sa voix était brève, sa physionomie impérieuse.

— Aïe! fit la soubrette en approchant.

— Tu sais qui je suis... retiens bien ce que je vais te dire, repris le marquis; quoi que M. de Morsan te donne pour être dans ses intérêts, je t’en promets le double si tu me sers fidèlement. Tu n’as rien vu et tu te tairas. Si tu parles, je te chasse, et tu pourras t’en repentir après. Tu m’as entendu... Va.

M. d’O prit son chapeau et sortit par le boudoir.

— Le diable d’homme, dit la soubrette, il avait tout vu !

Tandis que le marquis longeait les charmilles du parc,

mille pensées assaillaient son esprit.

— 11 était temps que j’arrivasse! se disait-il... C’est ma bonne étoile qui m’a conduit hier à la boutique du Cocon d’or... Le fat! s’il ne m’avait pas mis au courant de ses escapades, j’en serais encore au soupçon... tandis que, maintenant, j’ai presque une certitude. Quand j’ai vu l’embarras de madame d’O et l’air sournois de la soubrette, que le diable confonde ! j’ai vivement regretté de n’avoir pas poussé mon épée tout au travers du corps de

<98 LBS BERirftRBS MAROIMSES.

mon étourdi... An fait, si je l’attendais à sa sortie?., ce ue serait que partie remise... Allons donc! tuer M. de Morsan, mais ce serait un sûr moyen de le rendre adorable, et s’il me jouait le tour d’en réchapper je pourrais bien payer les frais de la guerre ! Non pas... c’est une lutte où l’épée n’a que faire... Moi, jaloux!... c’est un aveu qne je puis bien me faire à moi-même, mais le laisser voir à qui que ce soit au monde... ah !... fi! Voyons, il est à présent deux heures... Berthe m’a vu... elle en a tout au moins pour vingt-quatre heures à trembler. C’est donc tout un jour que j’ai devant moi... Il m’en fallait moins jadis pour vaincre une prude, m’en faudrait-il davantage à présent pour sauver ma femme? Ne suis-je pas le marquis d’O? Oui, mais le marquis d’O marié... Marié ! quel motet comme il change un homme... Eh bien ! m’a-t-il seulement deviné sous mon masque, lui? Démon temps, nous flairions les maris comme un limier évente un cerf, et ils s’attaquent à nous, ces roués de parade! On leur fera voir qui nous sommes. Je cours chez le ministre et suis tout au vicomte après... En matière de galanterie, j’ai fait mes preuves, morbleu ! et il ne sera pas dit que le marquis d’O se sera laissé battre par le vicomte de Morsan.

Le marquis roula un manteau autour de ses épaules et gagna sa voiture.

ht CHEMIN SH MAKIAOE. 199

Cependant Victor était à Luciennes, dans le petit château de M. de iMorsan, investi des honorables fonctions de valet de chambre. Quand la voiture du vicomte eut disparu dans la poussière du chemin, Victor retourna à son poste, impatient de revoir Geneviève; mais la chose n’était pas aussi facile qu’il l’avait crue d’abord ; des laquais allaient et venaient dans l’appartement, et si la jeune fille apercevait son cousin avant d’être prévenue de sa présence, un cri pouvait les trahir tous deux.

Victor rôda quelques instants, heurtant, aussitôt qu’il demeurait seul, à la porte derrière laquelle tremblait la jolie mercière ; mais soit que les coups fussent trop légers, soit que Geneviève ne voulût pas ouvrir, croyant avoir affaire au vicomte, il ne recevait point de réponse.

Le sang bouillait dans les veines de Victer; tout à coup une idée traversa son esprit, et tandis que les domestiques achevaient de mettre tout en ordre çà et là, il se prit à chanter une romance que Geneviève connaissait bien pour l’avoir entendu chanter par les filles de Saint-Gervais, alors cpi’elle était tout enfant :

Il ne faut pas, quand il fait beau.

Dormir à l’ombre, au pied des saules;

Car les amoureux du hameau Pèchent souvent au bord de l’eau.

Armés de longues gaules.

Quand il fait beaul

A peine Victor eût-il chanté les deux premiers \ers qu’il entendit marcher dans la chambre voisine; au quatrième, le parquet craqua tout contre la porte; au dernier, une clef tourna doucement dans la serrure.

Victor continuait

Il ne faut pas, quand il fait noir.

Se promener sous les futaies.

Car les beaux pages du manoii Calment égarent chaque soir Les Olles par les haies.

Quand il fait noir !

Au second couplet, la porte tourna sans bruit sur ses gonds; un profil doux et timide parut un instant; mais un laquais passa, et le profil s’évanouit.

Celte fois, une voix fraîche soupira la romance derrière la porte entre-hâillée, mais si bas que Victor seul en pouvait saisir les fugitives paroles :

Il ne faut pas, au point du jour.

Cueillir des fleurs entre les gerbes.

Le ciel bleuit, le malin court.

Et les bergers gubltcnt l’amour,

Couchés sur un lit d’herbes.

Au point du jour.

La voix se tut; ils étaient seuls. Victor poussa la porte, et Geneviève tomba dans ses bras.

La jeune fille ne pouvait plus parler ; de grosses larmes

coulaient de ses yeux, et elle embrassait Victor sans savoir ce qu’elle faisait.

Quand tous deux furent un peu plus calmes, Geneviève sourit entre ses pleurs.

— Vous ne m’avez pas oubliée, vous ! dit-elle.

— Vous oublier ! est-ce possible ? Je serais allé vous chercher au bout du monde !

— Ah! mon Dieu! quel habit portez-vous là? s’écria Geneviève en attachant ses regards effarés sur la livrée du marquis.

— Le seul qui m’a permis de pénétrer jusqu’à vous.

— Bon Victor ! Eh bien ! s’il vous a permis d’entrer, il vous permettra de sortir. Emmenez-moi.

— Je le voudrais, mais il y a une difficulté;

— Laquelle?

— C’est que les gens du vicomte ont ordre de tirer sur moi si je tente de vous délivrer.

— Oh! n’essayez pas restez, restez! s’écria la jeune

fille en se pressant contre Victor.

— Bah! s’il ne s’agissait que de moi, nous serions bien vite dehors; mais vous pourriez être blessée, et c’est ce que je ne veux pas.

— Mon Dieu! qu’allons-nous faire?

— Attendons cette nuit... Je dirai à M. ilc Mocsan que vous êtes malade.

LES PBEMtitRES MRRQVtSte^.

— Je rae coucherai si vous voulei.

— Non pas, vous déferez le lit, vous couperez les draps et les nouerez ensemble.

— C’est-à-dire que vous voulez que je me sauve par la fenêtre.

— Justement.

— Mais il y a quarante pieds et un fossé en bas; je n’aurai jamais la force et me tuerai en tombant... Cependant si vous le désirez, j'essayerai.

Ce fut au tour de Victor de se presser contre Geneviève.

— Je suis fou! dit-il... vous êtes une jolie fille que j’aime de tout mon coeur, et je vous parle <»mme à un homme.

— Il faut pourtant bien que je sorte d'ici 1

— Et vous en sortirez.

— Comment?

— Je ne sais pas encore, mais c’est égal... cette nuit, demain, peut-être.

— Oh ! voyez-vous, mon ami, je donnerais la moitié de ma vie pour que ce fut tout de suite, et cependant depuis que vous êtes là, je n’ai presque plus peur. Vous me défendrez, Victor?

— Mort de ma vie! dit le jeune homme, il me tuera avant de vous approcher!

Geneviève, émue jusqu’au fond du cœur, se ^ta

' ^orginzernsy ■GoogI

dans ses bras; il l’y retint une minute; mais eomrae elle se dégageait de son étreinte passionnée, elle poussa un cri.

M. le vicomte de Morsan était devant elle.

Victor se jeta d’un bond entre eux; Geneviève, épouvantée, cachait sa tête entre ses mains.

— A merveille, dit le vicomte. Parbleu 1 mon drôle, c’est donc vous qui êtes monsieur Victor; vous avez d’admirables dispositions pour jouer la comédie.

L’attitude froide et tranquille de M. de Morsan avait permis à Victor de réfléchir sur sa situation et celle de Geneviève; il comprit que la violence les perdrait tous deux, il lit un eflbrt sur lui-même :

Monsieur le vicomte, dit-il, je ne dissimulerai rien...

— Ce serait difiicile, à présent.

Mais puisque vous me connaissez, vous ne voudrez

pas me réduire au désespoir, ni cette pauvre fille non plus; rendez-la-moi, Monsieur... Si vous saviez combien je l’aime! c’est tout mon espoir, toute ma vie, tout mon bonheur; ayez pitié de nous, ayez pitié d’elle et vous n’aurez pas de serviteur plus dévoué que moi... Tout le mal que vous nous avez déjà fait, je l’ouhlierai... Ohl pitié pour elle. Monsieur 1

Taudis que Victor parlait, Geneviève était tombée à genoux et suppliait les maius tendues.

— Tu parles, mou cher, comme les gens qui fout métier d’écrire des romans, dit le vicomte eu secouant son jabot; c’est fort joli, sans doute, mais c’est ennuyeux. Laisse-nous.

A cette réponse, Victor se redressa.

— Vous êtes impitoyable! eh bien, je resterai, et si vous faites un pas vers Geneviève..

— Que feras-tu?

— Oh ! tenez, monsieur le vicomte, ne me poussez pas à bout, on je ne répondsplus de moi. Voyez, je suis armé.

Eu parlant ainsi, Victor avait tiré des pistolets de sa poche.

— Eh ! mon drôle, reprit le vicomte sans sourciller, sais-tu bien que si tu m’égratignais seulement, tu prendrais tout droit le chemin des galères ! Ce moyeu-là, j’imagine, ne te rendrait pas Geneviève.

Geneviève sauta sur les mains de Victor, et lui arrachant les pistolets, les jeta par la fenêtre.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, protégez-le !

— Finissons ! continua M. de Morsan; si tout cela vous amuse, monsieur Victor, cela ne me divertit guère. Voilà la porte par laquelle vous êtes entré ; sortez, je ne vous retiens plus. Ce que vous avez fait me démontre que vous êtes un garçon d’esprit, et celte considération m’engage à tout oublier, même vos menaces. Allez.

■ t)yC -k)Oglc

LE OHEMIE DU MARIADE.

— Et Geneviève?

— Plaît-il? fit le vicomte avec un dédain superbe.

— Partez, Victor, partez 1 s’écria Geneviève; sur mon âme, je vous le jure, s’il tente de passer par cette porte, il me trouvera morte.

Et la mercière disparut dans sa chambre en poussant les verrous.

t Victor devint pâle comme un suaire.

— Monsieur le vicomte, dit-il, je sors ; mais si par vous il arrive malheur à cette fille, à votre tour prenez garde!

M. de Morsan haussa les épaules et Victor sortit.

— Je crois que le drôle me menace, dit le vicomte ; s’il n’avait pas montré tant d’esprit, je l’aurais fait bâtonner par mes laquais. Quant à la mercière, qui se croit en sûreté derrière ce verrou, je lui ferai bien voir qu’il y a un escalier secret. Parbleu, qu’elle se barricade tant qu’elle voudra!

Victor, en trois bonds, fut sur la route; il se sentait bien faible contre un si terrible adversaire ; mais son amour lui donnait du courage. Au milieu du trouble où tout ce qui venait d’arriver jetait son esprit, il se souvint de la marquise d’O.

— Elle nous sauvera ! dit-il.

Là-dessus il se mit à courir dans la direction de Paris.

Tandis qu’il courait, une voiture arrivait au galop par le milieu de la chaussée ; Victor ne voyait rien.

— Gare donc ! criait le postillon.

Mais Victor était sourd.

— Gare ! maraud ! hurla de nouveau le postillon.

Mais l’image de Geneviève aveuglait Victor; un élan le

porta devant Tattelage écumant ; un cheval le heurta du poitrail et Victor roula sur le pavé. Le postillon se pendit aux rênes et les chevaux se jetèrent de côté.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda un gentilhomme en se penchant à la portière du carrosse.

— Eh ! Monseigneur l c'est la Providence qui vous envoie.. .un peu rudement, il est vrai, s’écria Victor qui sauta sur le marchepied.

— Victor! fit le marquis d’O; et j’ai failli t’écraser! mais au moins n’as-tu point de mal?

— Bah! je remercierais volontiers cette bonne bête, puisque sans elle je n’aurais même pas vu votre voiture... et dans ce moment-ci. Monseigneur, j’ai grand besoin de votre secours.

— A propos de Geneviève, sans douteî

— Justement.

— P.irle donc.

Victor raconta rapidement la scène qui venait de se passer entre M. de Morsan et lui.

— Tu es un brave garçon, reprit M. d’O après le récit de Victor, mais tu ne perdras pas Geneviève et tu ne tueras personne. Le renard est dans son terrier; c’est là que je l’attendais. Veux-tu faire ce que je vais te dire?

— • Tout. '

M. d’O tira un carnet de sa poche, écrivit quelques mots sur un feuillet qu’il plia, et le passant à Victor :

— Monte à cheval... un de mes laquais te cédera le sien ; cours ventre à terre jusqu’à Paris, et remets ce billet à mademoiselle Claudine Furet... C’est ton affaire de la trouver.

— Je la trouverai.

— Ce qu’elle te dira de faire, fais-le; cette bourse t’y aidera.

— Est-ce tout?

— Attends encore, fit le marquis en détachant un autre feuillet du calepin; j’ai pris Soin de tes affaires, je puis bien m’occuper des miennes.

Le marquis traça rapidement quelques lignes, écrivit sur la lettre l’adresse de madame la comtesse de Perthuis et la tendit à Victor.

— Voilà, dit-il avec un singulier sourire, qui coupera les griffes du jeune lion.

Et il ajouta plus haut :

— Tu jetteras ce billet chez madame de Perthuis, place

Royale, et courras chez mademoiselle Furet tout de siiile après.

— Est-ce fini î

— Oui.

Victor mit le billet dans sa poche, sauta sur un cheval et partit comme la foudre.

Une demi-heure après, il frappait à la porte de l’hôlel de madame de Perthuis.

— Voilà pour votre maîtresse, dit-il au suisse, c’est de la part de M. le marquis d’O et fort pressé.

Un nouveau coup d’éperon fit repartir le cheval, et Victor gagna le logis de la comédienne, rue des Bons- Enfants. Une soubrette lui apprit que mademoiselle Furet était en répétition au théâtre de l’Opéra.

11 y courut. Le concierge voulut l’arrêter; Victor mit un double louis dans sa main et grimpa l’escalier quatre à quatre. Un comparse qu’il rencontra portant des houlettes le conduisit aux coulisses.

Une douzaine de personnes s’y promenaient; l’orchestre jouait, un maître de chant battait la mesure et l’on entendait une voix qui chantait :

Voulez-vous être ma bergère?

ce à quoi une autre voix répondait :

Oui, je serai voire bergère!

— Mademoiselle Furet ? demanda Victor à un personnage en perruque qui prisait dans une tabatière d’or.

— La voilà ! tenez, cette jolie femme qui se pencke sur le trou du souffleur en appuyant la main sur son cœur.

Au moment où les deux voix reprenaient ensemble : Elle sera... Oui, je serai... Victor tomba, sa lettre à la main, entre les deux chanteurs.

— Lisez, Mademoiselle, dit-il.

— Ah ! mon Dieu !... est-ce qu’on fait de ces peurs-là à des bergères ? s’écria Claudine, qui avait tout à la fois envie de rire et de gronder.

— C’est de la part de M. le marquis d’O, mon maître.

— De mon cher Roger ! Donnez.

Mademoiselle Furet ouvrit le papier et lut à la clarté de deux chandelles ces quelques mots écrits au crayon :

V Ma chère fauvette,

« Tandis que vous chantez, M. de Morsan est en compagnie à son château de Luciennes; la mercière du Cocon d’or y dort sous clef. Est-ce à dire que votre élève a plus d’esprit que sa maîtresse ? Si vous êtes bien celle que j’ai connue, je n’en crois rien. Avertie ce matin et trompée ce soir, c’est au moins trop de la moitié pour l’honneur delà comédie.

a Roger. »

910 LES DERIflÈRKS MARQTIISES.

— Vite, ma mante 1 s'écria Claudine en froissant le

papier. >

— ^La voici, dit Victor en l’arrachant des mains d’une suivante.

— Eh mais I que faites-vous? s’éftria le régisseur qui d’ejQTroi donnait à priser à sa cravate.

— Je m’en vais.

— Et la répétition?

— Je m’en moque.

— Mais la représentation qui doit avoir lieu ce soir?

— Elle aura lieu demain.

— Et la recette perdue?

— On la payera.

— Mais...

— Un mot encore et je m’enroue... et vous en aurez pour six mois.

Le régisseur, consterné, tomba sur un banc de gazon ; Claudine s’élança hors de la scène ; Victor la précédait en courant.

Comme il franchissait la porte, im fiacre passait dans la me.

— Holà 1 dit-il au cocher, il y a cinq louis pour toi si tu fais trois lieues au galop.

— Mettez-en dix, mes chevaux seront fourbus.

— En voilà vingt : crève-les.

Le marchepied s’abattit et Claudine sauta dans le fiacre. Victor grimpa après elle, et tirant la portière :

— Lr,siennes ! cria-t-il.

Les chevaux, stimules pat le fouet du postillon, par • tirent à fond de train; les boulevards disparurent dans un flot de poussière, et le fiacre vola sur la route qui blanchissait entre deux rideaux de peupliers. Bientôt les maisons de Luciennes montrèrent leurs tuiles rouges entre les vieux ormes; au pied du cotean voisin on voyait le château au bout d'une fraîche avenue. Tout à coup les chevaux haletants s’arrêtèrent, comme s’ils avaient senti la paille et l’avoine, devant l’auberçe du Cerf du Roi, Leurs jambes tremblaient; leurs naseaux étaient en feu.

— Voilà de pauvres bêtes fourbues! dit l’aubergiste.

— Bah ! répondit le cocher, j’en ai fourbu deux et madame m’en a payé quatre.

Claudine bondit sur le pas de la porte.

— Eh ! brave homme, dit-elle à l’aubergiste, apprêtezmoi un verre d’eau sucrée, je vous prie,

Victor la suivit tout décontenancé.

212 LES DEHNIÈRES MARQUISES.

— Madame, murmura-t-il, n’est-ce point au château que nous allons?

— Nous avons le temps.

— Eh ! morbleu ! s’écria-t-il les yeux enflammés, ce n’était point la peine alors de courir si vite.

— Au contraire. La précipitation de notre course a calmé mon agitation ; si nous étions allés plus doucement je me serais impatientée et n’aurais pas pris le temps de réfléchir.

Victor allait par la chambre, frappant du pied; Claudine l’observait du coin de l’œil et souriait.

— Ma foi ! Madame, reprit-il, s’il vous plait de rester, moi je m’en vais.

— Où?

— Au château.

— C’est un excellent moyen pour te faire casser la tête par M. de Morsan ; assieds-toi, mon garçon ; mange, dors, et laisse-moi faire.

— Et vous ne faites rien ?

— Bah ! j’attends la nuit !

Victor regarda Claudine. Elle continua :

— Ne m’as-tu pas dit que Geneviève s’était enfermée dans la chambre verte, du côté qui donne sur le parc î

—Oui.

— Elle y est en sûreté jusqu’à ce soir. Si je me présen-

tais au château maintenant, le vicomte soupçonnerait la cause de ma visite et c’est ce que je ne veux pas. J’ai mon projet.

— Est-ce qu’on a des projets quand on aime ? A voir votre air et votre précipitation quand vous êtes partie, je vous croyais de l’amour.

— Oui, de l’amour-propre, dit la comédienne avec un fin sourire.

Victor tout étonné se tut.

— Va ! mon garçon, reprit-elle, si ce n’est pas tout à fait la même chose pour lui, ça vaut mieux pour toi.

— Mon Dieu ! Madame, expliquez-vous, de grâce!

— Volontiers, mais promets-moi de me laisser faire à ma guise.

— Eh ! puis-je vous en empêcher T

— Et c’est fort heureux, car tu gâterais tout. Geneviève se croit bien gardée, n’est-ce pas, puisqu’elle a tiré les verrous sur elle?

— Dame ! à moins qu’il n’enfonce la porte.

— Bah ! le vicomte n’y pense même pas ; mais quand une porte est fermée, l’autre est ouverte.

— Que voulez-vous dire?

— Je dis que la chambre verte a deux issues. Un escalier secret que tu ne connais pas aboutit dans l’alcôve et communique avec les jardins.

914 LK8 DERNTÿ.RES KAR0TJTSE8.

— Le traître, dit Victor en serrant les poings.

— Voyons, monsieur l’amoureux, calm«&-Tons ; j’ai la clef de cet escalier.

— Donnez-la-moi ; j’y cours.

— C’est inutile, j’irai moi-même.

—.Vous?

— Écoutez donc ! je ne veux pas la mort du pécheur.

— Mais Geneviève ?

— Dame! quand la cage est ouverte, l’hirondelle s’envole.

— Oh I merci, dit Victor en s’emparant des mains de mademoiselle Furet qu'il mangea de baisers.

— Prenez garde! si mademoiselle Geneviève vous voyait, elle serait jalouse î

— Bah ! si elle me voyait, elle vous embrasserait.

Tandis que mademoiselle Furet et Victor causaient

dans l’auberge du Cerf du Roi, un piqueur entrait dan*s la cour du château de Luciennes. Il était porteur d’une lettre de madame de Perthuis.

Cette lettre avait été écrite sous l’influence du petit billet crayonné par le marquis et que Victor avait remis au suisse de la comtesse.

a Madame, disait le petit billet, um jeune gentilhomme que vos rigueurs désespèrent est menacé d’un grand péril;

VOUS seule pouvez l’y soustraire : si ce soir, avant minuit, vous n’avez obtenu de M. de Morsan qu’il s’éloigne de sa maison de campagne, peut-être payera-t-il de sa vie une imprudence que votre cruauté seule lui a fait commettre. Il est nécessaire que M. de Morsan ignore le soin que je prends de vous écrire.

« Votre humble admirateur, Roger d’O. »

Si madame de Perthuis tenait grande rigueur à M. de Morsan, elle n’était pas moins touchée de son amour au fond du cœur ; pour l’aimer tout à fait, il ne lui fallait qu’un prétexte. Le billet du marquis le lui fournissait aussi beau que le pouvait désirer sa secrète envie. Elle courut à son pupitre et saisit une plume :

« Une personne que vous prétendez aimer, écrivit-elle, vous attendra ce soir à dix heures dans son carrosse, en avant de Chatou. Elle ne se nomme pas, mais vous permet de la deviner. Si vous avez réellement la moitié de l’amour que vous lui jurez si souvent, son nom dmt être sur vos lèvres. »

Le piqueur chargé de porter ce billet avait ordre de se taire; il s’acquitta de sa commission en homme qui a la bouche cousue de fils d’or, et laissa le vicomte fort en peine de choisir entre madame d’O et madame de Perthuis.

— J’irai quand même, se dit-il; mariage ou galanterie, c’est toujours une bonne fortune.

Et il pirouetta sur ses talons.

Aux premières ombres du soir, Claudine et Victor quittèrent l’auberge du Cerf du Roi; il était à peine sept heures. Victor prétendait que le soleil retardait et qu’il en était au moins dix. lis tournèrent autour du parc et se glissèrent jusqu’aux murs du château sans être vus. Parvenus à l’angle d’un petit bâtiment qui faisait saillie sur l'une des ailes, ils s’arrêtèrent; Claudine tira une clef de sa poche, l’introduisit dans la serrure d’une porte qu’il était presque impossible de découvrir quand on ne la connaissait pas ; et, faisant signe à son compagnon d’attendre, disparut dans la spirale d’un escalier dont les premières marches étaient au niveau du sol.

Geneviève était assise au coin d’une fenêtre, regardant d’un œil triste mourir les lueurs du crépuscule qui pâlissait à l’horizon; les sombres massifs du parc coupaient de leurs noires arêtes les teintes fauves du ciel, sa main soutenait sa tête, et la pauvre fille soupirait en écoutant le gazouillement confus des oiseaux perdus dans la feuillée. En ce moment, un craquement sourd se fit entendre du côté de l’alcôve ; la boiserie se fendit, une porte secrète l’ûiila dans son cadre de fer, et la mercière sauta à l’cspaguülefle eu poussant un cri.

— Mais taisez-vous donc ! s’écria Claudine, qui, s’élançant de l’alcôve dans la chambre, saisit la captive par le bras.

Geneviève palpitait comme une alouette surprise au nid.

— Une femme! dit-elle.

— Eh ! oui, une femme qui vient vous délivrer.

La pauvre prisonnière attacha sur son amie inconnue un doux regard tout plein de crainte et d’espérance.

— Un mol va vous rassurer tout à fait, reprit Claudine.

Et en se penchant à l’oreille de la jeune fille :

Victor est là-bas, ajouta-t-elle !

— Victor ! s’écria Geneviève rouge comme une fraise, et, riant et pleurant à la fois, elle sauta au cou de Mademoiselle Furet.

— Pauvre petite, vous aviez donc bien peur?

— Oh ! Madame, chaque bruit me faisait mourir !

Il y avait des üainbeaux sur la cheminée; Claudine, qui paraissait au courant des êtres, chercha dans un coin, battit le briquet et alluma des bougies.

— Eh! fit-elle en regardant Geneviève, la douleur vous va bien : vous êtes jolie à séduire un saint.

— Madame!... fit Geneviève en lançant ses regards vers la porte de l’alcôve.

— Je comprends : ce n’est point votre beauté, c’est Victor qui vous occupe...

3i8 L£3 DEHNIÈAE3 MARQUISES.

Geoeviève inclina sa tête.

— Prenez donc ce flambeau et partez vite... Vous a’avez qu’à descendre l’escalier, Victor est au bout.

— Et vous? demandaGeneviève qui s’était armée d’nne •bougie.

— Oh ! moi, c’est difliércnt, je reste.

Victor comptait les minutes; la plus courte lui paraissait longue d’un mois ; fou d’impatience, il allait se jeter dans le sombre escalier, lorsqu’une douteuse clarté vint tout à coup trembler à ses pieds; il s’élance, monte les premières marches, aperçoit Geneviève et l’emporte dans ses bras.

Ses pieds ne touchaient pas la terre tandis qu’il courait du côté de Luciennes; le doux fardeau qui palpitait entre ses liras lui donnait des ailes. Geneviève fermait les yeux et roulait ses bras autour du cou de Victor.

— Je vous confie mademoiselle au nom du marquis d’O, dit-il à l’holelier du Cerf du Roi; vous lui en répondez sur votre tête.

— On ne touchera pas un cheveu de la sienue, dit l’hôte en conduisant Geneviève à la plus belle chambre du logis.

— C’est bien ; moi je cours à Marly, où le marquis m’a ordonné de le rejoindre.

Tandis que Victor galopait sur la route de Marly, ma

demoiselle Furet se mirait dans la glace. Tout en se mirant dans la glace qui lui souriait, une folle idée traversa son esprit.

— Au fait, dit-elle, j’en ai bien le droit !

Eu achevant ces mots, elle fit sauter les agrafes qui serraient son corsage, et la robe coula sur le tapis. La comédienne croisa ses bras nus sur sa poitrine et se mit à rire eu se regardant. Entre ses rires étouffés, elle entendit monter les marches de l’escalier secret; sa jolie bouche éteignit k bougie.

Au même instant une clef discrètement poussée dans là serrure fit tourner les verrous et le vicomte de Morsan entra dans la chambre.

Au milieu du silence et de l’obscurité, une douce respiration se faisait entendre du côtédel’alcove. Le vicomte fit un pas en avant; il pencha la tête.

— Hé, dit-il, une duchesse n’eût pas mieux fait!

Cependant il y avait cette uuit-là fête à Marly. Dans ces

petites réunions on les mûlleurs gentilshommes étaient seuls admis auprès de la personne du roi, le marquis d’O, malgré son mariage, exerçait toujours le prestige dont mille folles aventures avaient couronné sa jeunesse. Débarrassé de sa mission secrète et rendu aux plaisirs de la cour, il ne pouvait faire un pas sans saluer un rival ou une amie; mais amies et rivaux étaient loin de sa pensée.

Le marquis d’O attendait sa femme. Elle arriva bientôt, et du premier regard, le marquis lut sur son visage l’expression mal dissimulée d’une secrète inquiétude.

— Est-ce le dépit ou le regret? se dit-il ; l’un et l’autre peut-être!

En ce temps-là, il n’était pas de mode que deux époux eussent l’un pour l’autre d’autres sentiments que ceux d’une estime et d’un respect mutuels ; quand un mari était quelque peu épris de sa femme, il mettait autant de soin à dissimuler cette flamme qu’on en met aujourd’hui à cacher une intrigue amoureuse. Le marquis d’O, qui aimait Berthe et qui n’en voulait rien laisser paraître, déploya toutes les ressources de la stratégie galante pour serapproeher d’elle sans être remarqué. Berthe, qui de son côté désirait l’entretenir, fit si bien qu’elle ne tarda pas à se trouver près de Roger.

— J’ai à vous parler, lui dit-elle en se glissant à son bras.

— A moi î Je suis tout oreilles. Madame.

— Geneviève a été enlevée.

— Ah ! fit le marquis. C’est un accident qui pourrait arriver à de plus laides.

— Mais c’est ma filleule, et je lui dois protection. Sa tante est venue tout en larmes à mon hôtel, il y a cinq ou six heures. Quelle horrible action I J’ensuis tout indignée.

L£ CHEMIN DU MAKIAGE. *221

— Vous a-t-elle nommé le coupable î demanda le marquis d’un petit air innocent.

— Oui ; c’est M. le vicomte de Morsan.

— Quoi ? le gentilhomme qui ce matin encore déjeunait chez vous ?

— Lui-même ! c’est affreux !

— Certainement, fit Roger, qui se demandait si l’indignation de la marquise n’était pas causée bien plus par l’auteur de l’action que par l’action elle-même.

■— Ainsi, vous approuvez le projet que j’ai conçu de la délivrer?

— Je l’approuve, mais c’est un projet qu’il est plus facile de concevoir que d’exécuter.

— C’est fort aisé, au contraire. ,

— Voyons.

— Geneviève est à Luciennes; vous vous y rendez; vous dites au vicomte que cette pauvre enfant est ma fijleiile et il vous la rend.

— A moins qu’il ne la garde.

— Quoi ! il l’oserait?

— J’en suis.sûre. Ma démarche l’obligerait à résister ; n’aurait-elle pas tout l’air d’une menace et voulez-vous qu’il y cède ? Je connais mon gentilhomme.

— Que faire alors ? Je ne puis cependant pas laisser Geneviève à Luciennes jusqu’à sa mort.

Digilized by Googif

9^ LES DEHniBEES MABQÜISES.

Oh ! il n’est pas homme à la retenir si longtemps.

— Un jour, c’est déjà trop !

— Si vous aveï l’affaire tant à cœur, il y a peut-être un moyen.

— Lequel ?

— Mais je crains que vous ne l’acceptiez pas.

— liriez toujours.

— 11 faudrait, je crois, demander vous-mème la liberté de Geneviève.

Moiî

— Oui ! M. de Morsan pourrait-il vous la refuser, à vous ?

Berthe regarda son mari ; l'air de son visage ne lui permettait pas d’interpréter défavorablement le sens de cette réplique.

— J’y avais bien pensé, dit^elle, mais Je n’étais pas sûre de votre agrément.

— Je n’osais vous le proposer, craignant votre refus.

— S’il en est ainsi, partons.

— Partons.

Dix minutes après, le marquis et la marquise d'O roulaient en chaise du côté de Luciennes; le cocher fouettait ses chevaux en homme qui a reçu des ordres en conséquence.

Au moment où Roger et sa femme s’entretenaient à

iE GEEMIN Uü UAEIAGE. 9â3

Marly, le vicomte de Morsan quittait discrètement l’alcôve où reposait mademoiselle Furet, Au moment de votermer les rideaux, il se pencba doueemeat sur le front de la belle dormeuse, tandis que ses pieds pressaient le tapis muet.

Adieu, Geneviève, dit-il à la fausse mercière qui n’eut garde de répondre, et, faisant jouer le ressort de la porte secrète, il disparut.

Un joyeux sourire souleva les lèvres roses de la comédienne, qui avait eu toutes les peines du monde à s’empêcher vingt fois d’éclater de rire.

— Bonsoir! bonsoir! dit-elle gaiement. A demain les confidences i

Et tournant sa jolie tôta sur l’oreiller , elle s’endormit tout de bon.

Le vicomte réveilla un de ses valets, se fit seller un cheval et partit au galop. La nuit était sereine ; la campagne sommeillait sous la lumière blonde des étoiles, et l’on n’entendait pas d’autre bruit que le chant de la fauvette sous les peupliers. M. de Morsan aspirait l’air à pleine poitrine, le cœur bondissant d’aise. Son cheval piaffait sous lui, et il n’aurait pas donné une heure de sa nuit pour le bonheur de tous les rois de la terre ensemble.

A une portée de fusil de Chatou, sur le bord de la route, une voiture de couleur brune venait de s’arrèterj

Digilized by GoogI

la tête d’une femme couverte d’un capuchon et d’un loup étaitpenchée à la portière, regardant du côté de Luciennes. La voiture n’avait pas d’armoiries, pas plus que le cocher de livrée. A la vue de l’équipage, le gentilhomme ne fit qu’un bond de la selle au marchepied.

— C’est enfin vous ! dit aussitôt la dame au capuchon. Voilà près d’un quart d’heure que j’attends !

— C’est du bonheur que j’ai perdu. Mais puisque je vous vois, je veux oublier ce qui s’est passé pour ne penser qu’à l’avenir.

— Vous me reconnaissez donc T

— Sans doute. Ne vous aimé-je pas ?

Le vicomte mentait effrontément. Il ne savait pas encore à qui il avait affaire. Était-ce madame d’O ou madame de Perthuis ou Claudine? Mais la voix de l’inconnue était d’un timbre jeune et frais, la main qu’on lui abandonnait était douce et caressante. Il comptait sur le hasard pour deviner le reste.

— Mais montez donc ! reprit vivement la dame, qui se payait des belles réponses du vicomte.

M. de Morsan n’eut garde de refuser cette invitation et sauta dans la voiture.

Le cocher se pencha sur son siège et demanda au valet qui fermait la portière de quel côté il fallait pousser les chevaux.

Le valet se gratta l’oreille à son tour et le demanda à la dame au loup.

— A propos , s’écria-t-elle étourdiment, où allonsnous?

— Les fées ont toujours quelques palais, répondit M. de Morsan, et je suis prêt à vous suivre.

— Chez moi ! c’est impossible.

— J’ai aux environs un pauvre petit château que je mets à votre disposition.

— Chez vous? Non ! non! répliqua l’inconnue avec un geste d’effroi.

— Ni chez elle, ni chez moi, pensa le vicomte, ce n’est pas Claudine. Morbleu ! il faut que je me venge ou que je me marie.

— Cependant, Madame, reprit-il tout haut , il faut bien que nous allions quelque part, à moins qu’il ne vous plaise de courir la poste toute la nuit.

— Eh bien ! dit-elle, il y a dans le'voisinage , du côté de Bougival, un pavillon qui sert de rendez-vous de chasse, il appartient à un gentilhomme dont la femme est de mes amies... Allons-y. Elle s’y trouve, je le sais, et elle voudra bien, à ma considération, vous y recevoir.

Tout cet arrangement ne plaisait guère au vicomte; il fit néanmoins semblant d’en être ravi.

— A merveille ! dit-il.

Et se tournant vers le laquais, il reprit :

— Allez à Bougival I

Mais tandis que le valet repoussait la portière, il se pencha rapidement comme pour dégager le pan de son habit arrêté dans la jointure, et lui dit à l’oreille eu glissant quelques pièces d’or dans sa main ;

— A Luciennes, au galop.

La voiture partit sur-le-champ.

— Mon Dieu ! murmura l’inconnue, il est sauvé !

Un quart d’heure après cette scène, deux voitures se rencontraient ensemble au détour de l’avenue qui conduisait du village au château du vicomte. Trois minutes après, elles arrivaient de front devant le perron du château.

L’inconnue et M. de Morsan n’avaient pas pris garde à cette escorte, tant ils devisaient tout bas de choses qui paraissaient singulièrement intéressantes.

Au bruit des deux voitures roulant sur le gravier, un valet de pied accourut un flambeau à la main, et au même instant le marquis et la marquise d’O, le vicomte et la dame masquée descendirent.

Au milieu des ténèbres de la nuit, et troublée sans doute par la rapidité de la course, la dame inconnue n’avait pu reconnaître les localités, mais à la vue de la marquise d’O elle poussa un cri et voulut rajuster son masque.

Mais il était trop tard, le flambeau du valet venait d’éclairer en plein le joli visage un peu effarouché de madame de Perthuis.

Au cri de madame de Perthuis, le vicomte se retourna et vit madame d’O qui s’appuyait au bras de l'inconnu du Coe<M-d'or.

— Allons ! pensa-t-il, j’ai pris le chemin de traverse de la galanterie pour arriver au mariage. Et galamment il se pencha sur la main de sa compagne qu’il haisa.

Cependant, M.do Morsan ne ooraprenaitpas bien encore le motif de la présence de la marquise à son cfa&teau â cette heure avancée de la nuit, tout en soupçonnant celui qu’il prenait pour le chevalier de Guerche d’en être l’instigatenr.

— Monsieur le chevalier de Guerche, dit-il, après avoir salué la marquise d’O, est le bienvenu chez moi.

— Le chevalier de Guerche \ firent à la fois les deux dsmes tout étonnées.

— Permettez ! monsieur le vicomte, répliqua le marquis avec un sourire qui donna fort ô penser au jeune gentilhomme ; M. le chevalier de Guerche, qui est un de mes amis, porte un nom des plus honorables; cependant vous ne trouverez pas mauvais que je tienne à celui que j’ai reçu de feu monsieur mon père, le très-honoré marquis d’O.

A ce nom, M. de Morsan tressaillit.

— Le marquis d’O ! fit-il.

— Lui-même, et voilà madame la marquise, ajouta M. d’O en se tournant vers sa femme, qui vous expliquera mieux que moi le motif de notre visite. J’ai pensé que, grâce à sa présence , elle vous serait moins importune.

Le vicomte s’inclina, mais au moment de s’approcher de madame d’O, il dit tout bas au mari ;

— Ah ! Monsieur, vous méritez votre réputation et vous avez la partie. Mais qui diable aussi se serait avisé de soupçonner un mari sous l’habit d’un confident !

Madame de Perthuis avait suivi cette scène du regard, n'osant hasarder une parole ; rouge et confuse, elle en cherchait l’explication sans la comprendre; mais voyant le marquis seul, elle fit deux pas vers lui.

— Et ce danger pressant dont vous me parliez? dit-elle en tirant de sa poche la lettre qu’elle avait reçue dans la journée.

— Sur mon honneur. Madame, c’est à peine si, pour vous contraindre à être heureuse, j’ai avancé de quelques heures celle où il devait éclater. Si M. de Morsan ne s’était pas engagé cette nuit, je sais un gentilhomme qui se serait vu dans la nécessité de lui passer, demain, son épée au travers du coros.

LE chemin du mariage. 2S9

Le regard qui accompagna ces paroles ne laissa pas de doute à madame de Perthuis sur les intentions du marquis. Elle lui tendit la main en souriant.

— Faut-il donc encore que je vous remercie? diteUe.

— Non, vraiment, nous sommes quittes ; je perds un rival et vous gagnez uu mari.

Durant le court entretien de madame de Perthuis et de M. d’O, la marquise avait adressé sa prière à M. de Morsan, qui l’avait écoutée en homme qui veut tout au moins sortir avec honneur d’une affaire où tous les profits ne sont pas par lui. A l’air de madame d’O , il comprenait bien qu’il n’avait plus d’espérance à concevoir de ce côté.

— Veuillez prendre la peine de me suivre. Madame, lui dit-il, vous allez être ohéie sur-le-champ.

Mais au moment où la comps^ie se dirigeait vers le château, une double apparition vint la surprendre brusquement.

C’était tout à la fois, du côté de la cour , Geneviève qui, abandonnant le bras de Victor, courait se jeter aux pieds de madame d’O, et sur le perron, un flambeau à la main, Claudine, en cornette, qui invitait toute la compagnie à passer au salon.

La folle créature ayant tout vu de sa fenêtre, avait

330 LES DERMIÊRES MARQUISES.

trouvé plaisant de compliquer les embarras du vicomte en prenant sa part de l’aventure.

— Par ici. Madame, par ici , disait-elle à madame de Perthuis en montrant l’émail de ses dents.

M. de Morsan, un instant stupéfait, s’élança vers elle :

— Taisez-vous, lui dit-elle; j’ai été ingénue là-haut, Je puis bien être soubrette ici.

— Oh! la vipère ! fît le vicomte, qui comprit tout.

Mademoiselle Furet lui répondit par un sourire, et,

passant devant lui, introduisit madame de Perthuis dans l’appartement.

Tout entière au plaisir de revoir sa filleule, pour la-^ quelle elle éprouvait un véritable intérêt, madame d’-O n’avait rien remarqué de cette scène rapide ; mais comme elle relevait la tète pour demander par quel étrange événement Geneviève se trouvait libre alors qu’on la croyait prisonnière, le marquis, victorieux, vint au secours du vicomte.

— C’est une surprise que M. de Morsan vous ménageait, lui dit-il ; Geneviève était confiée aux mains de Victor déjà depuis le coucher du soleil.

Geneviève allait répliquer; mais madame de Perthii s n’étant pas loin, Roger lui fit signe de se taire.

— Eh bien ! dit M. d’O au vicomte, tandis que Olau

LE CHEMIN Dü MARIAGE. 23J

dine, riant sous sa cape trottait daus le salon avec son tablier de soubrette, êtes-vous content 1

— Je suis content et battu.

— C’est toujours ça, en attendant que vous soyez marié, reprit le marquis avec un indéfinissable sourire.

Digilized by Goc^le

LE

Lorsque le château de Meudon était un rendez-vous de chasse, où, sur les pas de Louis le Bien Aimé, se pressaient les plus brillants gentilshommes de France, on voyait, en un lieu qui s’appelait alors, comme il s’appelle encore aujourd’hui, iSn/yères, une maisonnette d’assez pauvre apparence qui pouvait bien avoir coûté cinquante mille éciis à bâtir. Elle avait été construite par M. le duc de Ventadour pour obéir au caprice d’une danseuse, qui plus tard l’avait vendue pour payer mille louis qu’un mousquetaire de ses amis avait perdus au jeu. A l’extérieur, la maisonnette ne présentait aux regards que pierres rongées de mousse, vieilles ardoises, fenêtres lé-

zardécs. On ne voyait à rintérienr que dorures, velours et salin; les roses et les amours couraient en guirlandes autour des plafonds, toutes sortes de bergères souriantes folâtraient sur les trumeaux ; des dieux égrillards poursuivaient sur les tapisseries des nymphes à demi nues, et une multitude de meubles charmants en bois de rose ou en vieux laque, garnissaient cet adorable réduit, dont le plancher disparaissait sous des tapis de Perse. 11 y avait en outre force chinoiseries et force peintures, des jardinières pleines de fleurs et des cassolettes où brûlaient les aromates les plus rares. Ces sortes de raffinements étaient fort du goût de l’époque, qài avait fait du plaisir une science dont on ne pouvait se vanter de bien connaître les mystères qu’après s’être bravement ruiné. Aujourd’hui ce n’est plus la mode.

Autour de la maisonnette s’étendait un jardin sauvage où les rosiers du Bengale et les jasmins d’Espagne se cachaient sous les coudriers et les charmes; une haie serpentait entre le jardin et le bois, qui était alors fort épais. Cependant, grâce à une échappée ménagée dans les fourrés, on avait vue sur le chemin qui porte encore le nom de Pavé-de-la-Garde, et qui séparait les Bruyères de Meudon. Cette maisonnette était en fort mauvaise réputation dans le pays. Les gardes de la forêt ne passaient jamais par là sans jeter sur les murailles bucoliques de ce

boudoir champêtre un regard narquois, et ils araient grand' soin de défendre à leurs fiancées d'aller se promener dans les environs, ce qui était peut-être cause qu’on y voyait toujours rôder quelque petite fille, marchant sur la pointe du pied, la cornette en l’air.

La chaumière appartenait alors à M. le marquis Hercule de Montvert, un des plus galants gentilshommes de la courj il y avait conduit, tour à tour, toutes les bergères de rOpéra, et bon nombre de grandes dames de Versailles qui n’avaient pu s’empêcher d’aller en pèlerinage visiter oet aimable réduit. Mais depuis queM. de Montvert s’était marié à mademoiselle Olympe de Beurevllle, dont il était fort épris, les fenêtres de la maisonnette ne s’étaient plus ouvertes, dit-on, et aucun patin indiscret n’avait fait crier le gravier du jardin.

Cependant, par une belle soirée du mois de juin, dixhuit mois ou deux ans après ce mariage, vers 17.., un garde qui se dirigeait vers l’étang des Foutceaux, aperçut le pâle rayon d’une lampe qui filtrait derrière les contrevents disjoints de la maisonnette. Tandis qu’il s’enfonçait dans les bois,ne doutant pas un instant que M. le marquis Hercule de Montvert ne fût, ce soir-là, en bonne fortune, et plaignant bien fort, dans son âme, mademoiselle Olympe de Beuzeville de s’être unie à un gentilhomme aussi inconstant, une femme entr’ouvrit doucement la porte delà

galante chaumière, se glissa sous Tombrage des bosquets, et gagna sans bruit l’angle d’une charmille qui s’avancait tout contre le chemin. Avant de disparaître, le garde retourna la tête et vit la forme indécise de l’inconnue passer entre les arbres et se blottir comme une fauvette dans son buisson parfumé. A la distance où il était déjà parvenu, le garde ne pouvait distinguer les traits de la dame, mais sa démarche avait tant de gracieuse légèreté qu’elle devait être dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Quant à sa beauté, on n’en pouvait douter. Les jolies femmes ont une certaine manière de se mouvoir qui n’appartient qu’à elles. Le garde, qui connaissait les dames de la cour, ayant maintes fois suivi les chasses royales, eut un instant la velléité de revenir sur ses pas pour savoir quelle était celle qui se cachait sous la verdure ; mais il fit à part lui cette judicieuse réflexion, qu’il n’était point prudent de se mêler aux affaires des grands, et il s’effaça bientôt dans l’épaisseur du bois.

Le crépuscule commençait à répandre ses clartés douteuses sur la campagne; l’azur du ciel s’assombrissait, et de pâles vapeurs flottaient sur le flanc des collines. Sur le Pavé-de-la-Garde passaient quelques lourdes voitures chargées de foin vert.

L’étoile du soir se leva sur les bois silencieux et l’on n’entendit bientôt plus que les plaintes étouffées du vent

Digilized by Googli

glissant parmi les arbres. La jeune femme, penchée à demi hors de son nid, fatiguait ses yeux à regarder le côté de la route qui descend vers Paris, et retenait le souffle pour mieux entendre les bruits lointains qui fuyaient dans l’espace; comme un oiseau, elle tressaillait au moindre son, et pressait de ses petites mains son cœur qui palpitait sous le mantelet de soie. Tout à coup le bruit d’un galop lointain retentit à ses oreilles. Quoique seule et dans l’ombre, elle rougit. Elle se souleva. Le bruit croissait de minute en minute, déjà on distinguait plus clairement le retentissement de quatre pieds sonnant sur le pavé ; il approchait comme l’hirondelle et grondait comme la foudre; mais ce bruit agitait doucement le sein de la curieuse et ne l’elfrayait pas. Bientôt le cavalier parut au coude du chemin, un manteau l’entourait; mais lorsque l’agitation de sa course efifrénée l’entr’ouvrait, on voyait briller l’uniforme rouge des dragons de la reine. En trois bonds le cheval, blanc d’écume, franchit la distance qui le séparait encore de la charmille; une petite main écarta le feuillage, et le cavalier sauta sur l’herbe.

On n’entendit plus rien que le murmure de deux soupim qui se mêlaient et le doux, bruit de voix confuses qui chuchotaient tout bas.

Cependant le dragon attacha son cheval fumant aux branches d’un arbre, et entraîna sa. compagne vers la pe-

238 IEB BEBïnÉftEB KARQOISES»

tite maisonnette. Bientôt la porte s’entr’ouvrit, nne écharpe de lumière laissa voir la tête souriante de la jeune femme, appuyée sur la poitrine du cavalier. Une portière de soie s^abattit et tout s’effaça comme un rêve.

Gomme ces choses se passaient du côté de Meudon, on voyait tout auprès du boulevard, entre l’hôtel d'Antin et les cabarets qu’a remplacés la rue Saint-Laaare, devant une petite maison comme il commençait à s’en élever beaucoup sur ce terrain vague Semé de jardins, quelques laquais sans livrée stationnaient auprès d’équipages sans armoiries; les cochers dormaient sur leurs sièges, les laquais jouaient aux dés à la clarté des lanternes. Des lu* mières brillaient à travers les persiennes du logis et souvent, bien que les portes et les fenêtres fussent closes, on entendait un grand bruit d’éclats de rire et le tinte* ment des verres. Les mousquetaires qui passaient dans le voisinage en revenant des Percherons estimaient qu’on menait, là bonne et joyeuse vie, et s’éloignaient mau* gréant contre la discipline qui les contraignait de rentrer à leur quartier*

Les mousquetaires n’avaisnt pmnt tort. Dans une chambre octogone coquettement enjolivée de trumeaux, cinq ou six jeunes gens étaient assis autour d’une table galamment servie; ils mangeaient dans de la porcelaine de Sèvres et buvaient dans des verres de Venise curieU"*

sement travaillés. Des bougies roses attachées à des candélabres d’or à pieds contournés illuminaient l’appar* tement^ autour duquel régnaient des sofas de satin de Chine rehaussés de crépines d’argent; des tentures de soie cachaient tous les murs, à l’exception du plafond où le pinceau galant de Wateau avait reproduit un épisode badin de VAstrie de M. d’Urfé.

Dans ce réduit de femme, on ne voyait que cinq ou Six gentilshommes fort débraillés, dont les petits chapcaüx, les ceinturons et les épées gisaient sur le sofa. Celui qui semblait être le maître du logis était un beau cavalier de vingt-huit à trente ans, dont les yeux fendus en amande et la bouche en cœur, relevés par un œil de poudre jeté sur ses cheveux noirs, avaient un charme particulier dont raflfolaient les dames de la cour. C’était le jeune duc Lionnel de Beuvron, qui gaspillait royalement une immense fortune.

En face de lui était assis le marquis Hercule de Montvert, dont la taille élégante, mais grêle, le visage pâle, le profil anguleux, le. teint olivâtre, contrastaient étrangement avec les formes amples , le visage arrondi , les joues rosées de son bel amphytrion. Quant aux autres convives, tous de la meilleure noblesse de France, officiers dans les armées du roi, et doués au suprême degré de ces airs évaporés qui étaient si fort en vogue en ce

teiups-là, ils n’avaient rien dans leur Dersonne qui pût arrêter le regard.

Au tour que la conversation avait pris, on pouvait augurer facilement qu’elle serait vive, indiscrète et fort légère^ et que surtout on n’aborderait aucune de ces questions philosophiques que messieurs de l’Encyclopédie avaient mises à la mode, à cette époque à la fois galante et raisonneuse.

Un officier des gardes françaises, M. le comte Gaston d’Estissac, entama le premier le chapitre des histoires amoureuses en racontant une aventure qui lui était arrivée au bal de l’Opéra.

— Je rencontrai là, dit-il, la plus adorable bergère qui se puisse voir. Elle se montra aussi tendre que spirituelle, et je n’aurais eu lieu que de me féliciter de ma découverte si elle avait consenti à ôter son loup, Mais après uue demi-douzaine de rendez-vous je n’avais pu rien obtenir encore de ce côté-là. Je vous laisse à penser si ma curiosité était piquée !

— Plus tard l’as-tu vue?... demanda le duc de Beuvron.

— Eh ! mon Dieu oui 1

— De quel air tu dis celai

— C’est que je n’ai pas sujet de m’en réjouir beaucoup. La bergère était ma femme.

— Pauvre Gaston ! s’écria un capitaine au régiment d’Auvergne, le vicomte César de Fresne.

— Un soir que je rentrais en mon logis, pestant contre mon inconnue, je la trouvai assise sur un sofa dans mon appartement. Je pousse un cri, un éclat de rire ane répond, et madame d’Estissac me tend sa houlette. L’aventure m’avait coûté dix mille écus.

Un gentilhomme de la maison du roi, M. le baron Henri de Pontvallain, se pencha sur l’épaule de M. de Fresne en étoulfant un éclat de rire.

— Ce cher d’Estissac est fort amusant, dit-il tout bas; la petite Laurise a délicieusement joué son rôle ; tandis qu’elle rendait le comte le plus heureux des hommes, j’avais toute liberté d’agir à ma guise; puis, quand il a fallu terminer la plaisanterie, madame d’Estissac a pris le costume de la comédienne, et le comte croit en toute confiance que les dix mille écus ne sont pas sortis de la famille.

— Qu’avez-vous donc à rire? s’écria Lionnel.

— Parbleu ! répondit M. de Pontvallain, je ris d’une aventure qui est arrivée à mademoiselle Lauriso de la Comédie-Française.

— Avec qui donc? demanda M. d’Estissac.

M. de Fresne eut grand’peine à réprimer une grande envie de rire; puis il ajouta le plus sérieusement qu’il pût ;

24'2 LBS DERNIÈRES MARQUISES.

— Mais avec vous, je crois, mon cher comte.

— Je le voudrais, malheureusement il n’en est rien. La belle inhumaine me repoussse ; elle se montre moins iusensible, dit-on , pour M. de Montvert.

— C’est une médisance^ dit le marquis ; je ne k connais plus.

— Je vous ai pourtant bien rencontrés tous deux, un soir, entre chien et loup, près du moulin de Javelle.

— Laissez-donc, s’écria le duc, le marquis était avec madame de Thiauge, qu’il a courtisée chez madame la duchesse de Chàteauroux.

— Ne m’appliquez pas vos bonnes fortunes, mon cher duc, reprit Hercule.

— Je sais qu’elle me veut quelque bien, ce qui n’era- . pêche pas qu’elle ne vous ait en grande estime.

— Je vous jure...

r- Allons, mou cher marquis, interrompit M. de Pontvallain, ne vous défendez pas si fort d’être dans les bonnes grâces d’une des plus jolies personnes de la cour. Auriezvous la prétention de nous faire croire que vous n’avez plus de maîtresse, vous, le plus inconstant gentilhomme de France?

— Certes, je n’ai pas cette prétention de mauvais goût.

— Tu avoues, s’écria M. de Fresne I ainsi madame de Thiange?...

LE BIARQüIS HERCULE DE MONTVERT. 913

— Non pas, s’il te plaît ; la chère dame n’a que faire ici, et je la laisse tout entière à notre hôte.

— Quelle est donc cette maîtresse que vous entourez de tant de mystère î Ne trahirez- vous pas son incognito? demanda M. d’Estissac. Voyez, nous sommes en petit comité.

1— Mais vous la connaissez tous. C’est ma femme.

— Madame de Montvert! s’écria M. de Beuvron. AhI c’est charmant !

— C^est une plaisant^ie, sans doute? continua M. d’Estissae.

— En quoi mes paroles ontrelles lieu de vous surprendre, Messieurs, dit Hercule ; madame de Montvert ne vous paraît-elle point assez belle pour inspirer de l’amour à un galant homme?

— Je concevrais que vous en eussiez beaucoup pour elle, si elle m’appartenait, dit M. de Pontvallain; mais elle est à vous, que diable !

— Je l’aime. Messieurs, reprit le marquis de Montvert.

A ces mots tous les convives levèrent les yeux sur le

marquis.

— Quoi ! s’écria M. de Fresne, ce qu’on racontait de ta passion et de tes serments quand tu as épousé mademoiselle Olympe de Beuzevillo,c’est donc vrai ?.. Tu ne veux aimer qu’elle, et tu prétends tuer quiconque t’imitera?

— C’est la vérité.

— Qu’on vienne encore parler de l’iraraoralité de notre temps? dit M. de Pontvallain en regardant le ciel d’un air béat. Si nous nous égarions sur la route du paradis vous nous y ramèneriez !

— Et madame de Montvert ne saurait raancpier d’être canonisée ; elle fait des miracles, dit M. d’Estissac ; elle devrait bien donner son secret à la comtesse ; peut-être réussirait-elle à me faire faire mon salut.

— Tu es sur la route du paradis, mon cher comte, interrompit M. de Beuvron, ainsi ne te plains pas ; mais laissons là ces discours, et puisque M. de Montvert ne veut pas avouer une autre maîtresse que la marquise, qu’il aime si chrétiennement, permettez-moi de vous raconter une histoire qui prouvera ce qui n’a pas besoin d’être prouvé, à savoir que les femmes de la cour de France, quand il leur prend fantaisie de choisir un amant, ne s’arrêtent pas à leurs maris.

— Parlez, parlez, s’écrièrent les jeunes étourdis !

— Écoutez-moi donc, reprit le duc ; mon conte est tout neuf, je le sais d’hier. Parmi les dames les plus en renom pour leur beauté, il en est une que les Grâces prendraient pour leur sœur. Si Jupiter vivait encore elle aurait le sort d’Europe. Mon inconnue est mariée. Y a-t-il trois mois ou trois ans, le temps ne fait rien à l’affaire. Le mari est

Digilized by Coogle

jeune, beau, spirituel et noble comme nous. Il a quelque part, aux environs de Paris, une petite maison où il a mille fois juré à mille personnes de les aimer toujours.

— C’est’la coutume, murmura Estissac.

— Un jour vint, continua M. de Beuvron, où la dame s’aperçut que son mari n’était pas le seul cavalier accompli du royaume. Ce jour-là, sans doute, il avait perdu mille louis au brelan et s’était montré maussade, étant en peine de les payer; mais ce jour-là aussi la dame rencontra un gentilhomme qui soupirait fort en la regardant. Elle rougit, le gentilhomme le remarqua et en conçut une espérance. Bientôt ils se revirent à l’Opéra, à la Comédie- Italienne, à la cour, aux chasses du roi, et les œillades allèrent leur train. Sur ces entrefaites, le mari fut chargé d’une importante mission qui demandait un homme d’un rare mérite.

— Le ministre m’a réclamé trois fois pour de semblables affaires, dit M. d’Estissac avec un petit air de fatuité.

— Laissez faire le temps et mon héros marchera sur vos brisées. Il partit et un merveilleux hasard voulut que peu de jours après il y eut chasse à courre dans les bois de Satory. La dame était de la partie avec son amoureux. Le cerf était vaillant ; il se fit battre la moitié du jour, et ja curée se fit aux flambeaux dans les taillis daChàville.

346 LXS DERNli&E8 UAnQUfSBB.

Toute la cour se pressait autour du roi. Quant à la dame, elle avait disparu.

— Toute seule? demanda M. de Pontvallain.

— Ah! fi ! un autre aussi n'était plus là. La soirée se passa et on commençait à se montrer fort inquiet de la dame, lorsqu’elle reparut à Versailles. Elle était dans un très-grand trouble et un grand désordre de toilette. Ce trouble et ce désordre, elle les expliqua par l’emportement de son cheval, qui Tavait menée fort loin dans les bois. Elle ne savait même pas ce qu’elle serait devenue si un gentilhomme, qui s’était dévoué à la suivre au risque de se casser le cou, ne s’était trouvé à propos pour la secourir. Presque évanouie, il l’avait conduite chez un garde, où bientôt après elle avait repris l'usage de ses sens. Püls il l'avait ramenée à Versailles.

— Même prologue, même dénoûment! dit M. de Pontvallain.

— On parla de l’aventure dans quelques ruelles ; le mari seul n’en a jamais rien su. Mais depuis lors, on a parfois remarqué que la dame, aux heures où son mari est en affaires avec les ministres ou en partie de plaisir avec nous, sort par la porte de derrière de son hôtel, monte en fiacre comme la femme d’un procureur, et se fait conduire en un lieu où elle est sûre de rencontrer son sauveur.

— En quel lieu?., s’écrièrent tous les convives.

— A la petite maison de son mari.

— C’est une femme d’esprit, dit M. de Fresne grave , ment.

— Vous trouverez qu’elle a pour le moins autant de beauté quand je vous l'aurai nommée.

— Dépêchez, s’écria M. d’Estissac!..

— Devinez. Messieurs.

— Madame du Roure?...

— Madame de Fervaques ?.;.

— Madame la duchesse de Chaulnes ?...

— La vicomtesse de Cazeville ?...

— Non ! non ! mille fois non ! reprit Lionnel en riant,

-- Madame 'd’Estissac peut-être? dit M. de Pontvallain étourdiment.

— Non, vraiment.

— Parlez doncl dit M. de Fresne.

— Oui !... le nom ! le nom ! s’écrièrent tous les gentilshommes à la fois.

Le duc de Beuvron remplit son verre.

— Eh bien! Messieurs, dit-il, imaginez une femme svelte et blonde, avec de grands yeux noirs pleins de langueur; des mains d’enfant, des pieds de nymphe et près de la bouche, à gauche, un signe si joli que, toutes les lèvres ont envie d’y mordre...

248 LES DEHNIÉRES MARQUISES.

— Ma femme ! s’écria le marquis de Montvert.

— Je ne l’ai pas nommée... cependant, je bois à sa santé. Messieurs !

— A sa santé ! s’écria-t-on.

M. de Montvert pâlit horriblement ; le verre qu’il portait à ses lèvres éclata entre ses mains; quelques gouttes de sang mouchetèrent les dentelles de ses manchettes, mais, comprimant son émotion, il prit un autre verre sur la table et le vida d’un seul trait.

— On n’est jamais trahi que par ce qu’on aime ! dit Gaston d’Estissac, que trompait le sang-froid d’Hercule.

— Vous le savez sans doute mieux que personne, répondit le marquis d’une voix calme, mais avant d’aller plus loin dans cette causerie, je prierai M. le duc de Beuvron de vouloir bien me donner satisfaction de l’insulte qu’il vient de faire à madame de Montvert.

— Tu plaisantes! s’écria M. de Fresne. Te battre!... et pourquoi ?

— Il serait curieux de voir un roué tirer l’épée pour sa femme, continua M. de Pontvallaiu.

— Laissez, Messieurs, interrompit le duc. M. de Montvert se bat pour sa maîtresse. Je suis à vos ordres, marquis.

— A l’in?tant.

M. d’Estissac retint M. de Monvert comme il se levait.

LE MA.KQU1S HERCULE 1)E MONTVEUT. 949

— Vous battre entre quatre lanternes, comme des laquais ! Fi donc ! dit-il.

— M. d’Estissac à raison, reprit M. de Fresue, deux gentilshommes ne peuvent croiser Tépée qu’au soleil.

— Vous savez. Messieurs, que je pars au point du jour pour la Flandre, où j’ai mission de porter des dépêches à M. le maréchal de Saxe. C’est donc une partie remise.

— Et oubliée, j’espère, dit M. de Pontvallaiu.

— Non pas ; je suis d’une race où l’orgueil est héréditaire, et, comme César, je ne veux pas que ma femme soit même soupçonnée.

— Ainsi, vous ne croyez pasî...

— Je crois que M. le duc de Beuvron se trompe, et je ne prendrai pas la peine d’éclaircir un conte qui ne saurait être qu’une calomnie; maie je le prierai de me nommer la personne à qui il suppose l’honneur d’être l’amant de madame de Montvert.

— Veuillez m’en dispenser, mon cher marquis... Vous seriez homme à le tuer. C’est bien assez d’un duel comme ça; s’il arrivait malheur à vous ou à lui, je ne sais vraiment lequel des deux je regretterais le plus.

— A mon retour, je vous retrouverai donc?

— Puisque vous y tenez, marquis, faites mieux. Nous allons passer quelques jours à mon château, près de Compiègne. Arrêtez-vous-y une heure en revenant de

250 les dernières MARQürSES.

Flandre. Nous courrons un cerf et nous dégainerons après.

— Soit.

Comme les deux adversaires se saluaient, une porte du salon s’ouvrit brusquement. Cinq ou six danseuses de l’Opéra et des demoiselles de la Comédie-Française, à qui le duc avait donné rendez-vous après le spectacle, entrèrent en riant. Mademoiselle Laurise marchait à leur tête.

— Bien, dit-elle, on ne saurait être plus gentilhommes que vous... Tu n’en veux donc pas au due, marquis, de ce qu’il fait la cour à ta femme?

Les yeux d’Hercule brillèrent comme une flamme.

— Mais tu as raison, continoa-t-elle, le pauvre duc en est pour ses madrigaux. Qu’il serait malheureux s’il ne m’avait pas pour le consoler!

— Folle ! s’écria le duc en embrassant l’actrice sur l’épaule, tu ne sauras donc jamais ton métier de confidente ?

— Mais au contraire ! je répète ce qu’on me dit. Qu’exiges-tu de plus?..

Le marquis de Montvert resta quelques instants encore, perdant au pharaon tout l’or qu’il avait sur lui; puis prétextant de la nécessité où il était de prendre les dernières instructions du ministre, il se retira.

Sa voiture le conduisit à son hôtel, rue Saint-Honoré, et le marquis monta dans son appartement après avoir

Digilized by Goc^le

doQoé ordre de ratteodre> au petit jour, sur la route de Saint-Denis, avec sa chaise attelée.

Quelques minutes après, un homme monté sur un cheval noir et portant un chapeau rabattu sur les yeux, sortait de Paris par la porte Gaillou. Il longea les boulevards, gagna la route de Sèvres, et se lança ventre à terre dans la direction de Meudon.

Au moment où il atteignait le Pavé-de-la-6arde, la pe tite porte de la maison des Bruyères s’entr’ouvrit et un homme entouré d’un manteau parut sur le sentier. Le fantôme d’une femme semblait s’appuyer à son bras le retenir; l’homme au manteau dénoua la bride d’uii cheval attaché derrière une haie, serra sa compagne entre ses bras, sauta en selle et s’élança sur la route au galop.

Au même instant le cavalier qui s’était arrêté immobile, sur le revers de la chaussée, frappa sa monture de l’éperon. La femme le vit passer comme un éclair, et se rejeta en arrière épouvantée. Mais le cheval de l’inconnu n’avait pas dévoré l’espace une minute que ses pieds heurtèrent une racine, il tomba sur ses jarrets, et le ca^ valier, précipité de la selle, roula sur le pavé. Au loin retentissait en s’éteiguant le galop rapide du fugitif. Celle qui l’avait suivi jusqu’à la porte fit un pas sur la route, mais elle entendit venir des rouliers; elle rentra dans le jardin et dispamt.

952 les dernières MAR DISES.

Les rouliers relevèrent rhomme évanoui, quelques gouttes d’eau-de-vie ranimèrent ses sens; un coup de fouet remit le cheval sur pied; l’animal était horriblement couronné, mais tel qu’il était il pouvait encore courir jusqu’au prochain relai. Quant au maître, il essuya quelques gouttes de sang qui rougissaient son front, donna quelques louis aux rouliers, enfourcha le cheval, regarda un instant la route du côté de Versailles, puis tournant bride vers Paris :

Ah ! je me vengerai ! dit-il, et il partit.

Quinze jours après les événements que nous venons de raconter, M. le marquis de Montvert entrait en voiture dans la cour d’honneur du château de M. le duc de Beuvron, près de Coiupiègne.

M. le duc de Beuvron partait pour la chasse, il descendit jusqu’au bas du perron pour recevoir M. de Montvert.

— Oserai-je vous prier, monsieur le marquis, lui dit-il, de vouloir bien me donner quelques heures encore ; ces Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vere la compagnie

qui l’entourait, attendent le signal des piqueurs pour attaquer un cerf ; si vous me tuiez sur-le-champ vous les priveriez d’un plaisir promis; ce soir je serai tout à vous.

M. de Monlvert s’inclina devant Lionnel, serra la main à MM. d’Estissac, de Fresne et de Pontvallain qui lui faisaient compliment, et sautant sur un cheval qu’un valet de pied lui présentait, il suivit la chasse gaiement.

— Te serait-il arrivé quelque aventure à l’armée? lui dit M. de Fresne, tandis qu’ils galopaient côte à côte à la poursuite de la bête qui détalait; je ne t’avais jamais vu cette cicatrice au front?

— C’est une chute que j’ai faite en Flandre ces jours derniers, une égratignure!

— Une égratignure qui t’aurait laissé sur le carreau si le coup avait porté plus bas; la cicatrice esta deux lignes de la tempe.

— La guerre a ses fortimes comme l’amour, dit le marquis avec un étrange sourire.

Après que le cerf eut été forcé, on se mit à table dans un pavillon de chasse où mademoiselle Laurise fit galamment les honneurs du festin.

Quand les laquais eurent fait disparaître le couvert, on s’égara dans le parc, et chacun s éparpilla derrière les charmilles, robes de satin par-ci, habits de velours par-là.

On entendait des éclats de rire derrière les bosquets, où

des Galalées en poudre se laissaient poursuivre à travers les quincouces par des Tyrsis en talons rouges.

Une heure avant le coucher du soleil, le duc de Beuvron aborda le marquis de Montvert qu’il conduisit dans une salle de verdure écartée.

— Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous ai fait attendre, lui dit-il, mademoiselle Laurise s’entêtait à ne pas me quitter; maintenant je suis tout à vous.

— Est-ce bien sérieusement que vous voulez vous battre? ditM. de Fresne.

— On a parlé de ma femme, répondit M. de Montvert en tirant l’épée, qui l’offense me blesse.

Les deux adversaires croisèrent le fer.

Deux minutes après M. de Beuvron tombait frappé en pleine poitrine.

M. de Montvert se pencha vers lui; une écume sanglante vint aux lèvres du jeune duc; M. de Fresne secoua la tête.

Cependant M. de Beuvron, faisant un effort violent, se souleva sur son coude.

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, si je ne vous reconduis pas, dit-il, mais vous m’avi z accommodé d’une telle façon que je n’en ai pas la force. M. de Fresne voudra bien vous faire les honneurs de ma maison jusqu’à la grille du parc.

Lionnel retomba sur l'herbe ; le sang lui montait à la gorge et l’étouffait.

Mademoiselle Laurise survint sur le lieu du combat.

— Ah î mon Dieu, s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’on a donc fait à mon pauvre duc?

M. de Beuvron soimit et lui tendit la main. Mademoiselle Laurise sentit cette main presser la sienne convulsivement, puis rester immobile et froide.

— Venez, lui dit M. de Pontvallain, qui soutenait la tête du duc, Lionnel est mort comme un saint ; c’est un martyr de la vérité.

Vingt-quatre heures après, M. de Montvert entrait dans son hôtel.

La marquise accourut au-devant de lui.

— Qu’il me tardait de vous revoir ! dit-elle.

— Votre impatience n’égalait pas la mienne, répondit Hercule en baisant tendrement la main de la marquise.

Tous deux passèrent dans leur appartement. Quand ils furent seuls. Olympe se jeta au cou de son mari.

— Cruel, dit-elle, voilà douze heures que vous auriez pu être de retour.

— Je le sais; mais un duel m’en a empêché.

— Un duel?..

— Eh! mon Dieu, oui!., mais, rassurez-von.s, j’ai tué mon adversaire.

256 IBS DERNIÈRES MARQUISES.

La marquise leva sur sou mari un regard tremblant.

— Comment appelez-vous ce malheureux, dit-elle?

— Lionnel...

Olympe poussa un cri et pâlit comme une morte.

Hercule la soutint dans ses bras.

— Calmez-vous, de grâce, reprit-il, je ne savais pas que M. de Beuvron vous fût si cher.

— M. de Beuvron!.. dit la marquise en relevant sa tête avec vivacité, c’était l’une des personnes de votre connaissance que j’aimais le moins; mais la pensée que vous auriez pu mourir dans ce combat m’a épouvantée tout à coup. Voyez, je suis toute tremblante encore.

— Chère Olympe! dit le marquis en pressant de ses lèvres le front qui s’inclinait vers lui.

— Mais pourquoi vous êtes-vous battu? ajouta madame de Montvert. M. de Beuvron était de vos amis.

— Il vous avait insultée.

— Moi?..

— N’avait-il pas eu l’audace de me raconter je ne sais quelle histoire, dans laquelle votre nom était mêlé. Il prétendait que, gagnée par Ha contagion de l’exemple, vous m’oubliez pour un autre...

Madame de Montvert se laissa couler des bras de son mari sur un fauteuil.

— Mais, dites-moi, reprit-elle avec eübrt, M. de Beu-

vron vous a-t-il nommé celui qu’on m’accuse de vous préférer?

— Ohl s’il me l’avait nommé... M. de Beuvron seraitil mort le premier?

Olympe tressaillit.

— Et d’ailleurs il ne pouvait nommer personne? A une faute impossible il ne saurait y avoir de complice. Je n’ai pas insisté.

— Hercule! pourquoi vous battre alors? Quoi! sur un simple soupçon exposer votre vie?

— Vous me le demandez, dit Hercule avec une expression terrible. Votre honneur est le mien; vous portez mon nom, et tant que ma main tiendra une épée je ferai respecter et l’honneur et le nom !

Quelques heures après, la voiture de M. de Montvert franchissait la porte de l’hôtel et s’éloignait dans la direction de Saint-Germain, où se tenait alors la cour. Quand le bruit des roues se fut perdu dans le silence des rues pleines d’ombre, une femme, couverte d’un mantelet qui la cachait tout entière, traversa le jardin de l’hôtel, ouvrit une petite porte qui donnait sur une ruelle obscure et disparut dans les ténèbres.

Le lendemain matin, au petit jour, M. de Montvert, de retour de Saint-Germain, se dirigea, sans prendre le temps de changer decostume, vers les appartements de sa femme.

258 lES DEBNTÈHES MARQUISES.

Olympe, encore tout habillée, reposait sur un sofa. Un flambeau achevait de brûler sur une table, près de laquelle un petit meuble montrait ses tiroirs ouverts; tout alentour les débris calcinés de nombreuses lettres couvraient le tapis. Le sommeil avait surpris Olympe comme elle lisait une dernière feuille que sa main retenait encore. Hercule, debout devant elle, la contemplait. Deux larmes brûlantes, grossies par un songe amer, filtraient enlre les paupières d’Olympe et tremblaient, suspendues à ses cils. Un soupir convulsif souleva sa poitrine, ses lèvres balbutièrent un nom inarticulé, et les deux larmes glissèrent le long de ses joues décolorées.

M. de Monlvert se pencha vers sa femme; son oreille avide semblait recueillir les syllabes qui flottaient comme un son fugitif sur cette bouche adorée ; mais au souffle ardent qui passait entre ses cheveux et briilait son front, la marquise se réveilla. M. de Montvert sourit et ferma les yeux d’Olympe d’un baiser.

Quand elle se fut à demi soulevée, la marquise aperçut sur le parquet les cendres noircies des papiers qu’elle avait brûlés, et entre ses mains la lettre que le sommeil avait sauvée du destin de ses sœurs. Elle pâlit et porta ses regards sur Hercule.

11 était debout, près d’elle, souriant.

— Pardonnez-moi de vous avoir surprise, lui dit-il;

LE MARQUIS HERCULE DE MONTVERT. 2o0

j’arrive à l’instant de Saint-Germain, où le roi m’a longuement entretenu des affaires de la Flandre, et j’avais hâte de vous revoir. M’auriez-vous attendu, que je vous trouve encore habillée? Prenez garde que je ne vous gronde, d’aller contre les ordres de la Faculté, qui vous commande le repos.

— Non, mon ami, reprit-elle, je n'ai pas mérité vos reproches.

— En effet, chère Olympe, voilà sur ce fauteuil un mantelet qui vous trahirait, si vous pouviez mentir. Vous êtes sortie?

— Oui, hier, après votre départ; une de mes amies, mademoiselle de La Brunerie, que vous avez connue au couvent, était malade, et je suis allée passer une heure auprès d’elle.

— Et voilà pourquoi vous ne vous êtes pas couchée?

— N’allez pas vous fâcher, monsieur le marquis; vous savez combien je suis folle; ce spectacle d’un appartement silencieux faiblement éclairé par une bougie, cette mourante dans un lit où de sombres tentures la faisaient paraître plus jaune qu’un cierge, tout ce lugubre appareil qui fait pressentir le trépas, m’avaient si tristement impressionnée qu’il m’a été impossible de chercher le repos. Pour distraire ma pensée, j’ai voulu repasser l’histoire de ma jeunesse ; j’ai fouillé parmi de vieilles correspondan-

■260 LES DERNIÈRES MARQDISES.

ce?, je SUIS redescendue, jour ;\ jour, jusqu’au temps où j’étais au couvent, et cette occupation m’a conduite jusqu’au matin au milieu des plus doux souvenirs.

— Et votre reconnaissance leur a réservé l’oubli, dit Hercule en poussant du pied les cendres qui voltigèreui par la chambre.

— Non pas, reprit Olympe. Voyez ces tiroirs; ils contiennent vos lettres et celles de mes amies que j’aime le plus. Je n’ai brûlé que celles qui n’ont aucune importance, et cette dernière suivra les autres, ajouta-t-elle en approchant de la flamme le billet qu’elle tenait dans sa main.

Hercule regarda la flamme mordre le papier et en dévorer les feuilles. Le dernier vestige de cette correspondance qui lui aurait livré le nom de son rival venait de disparaître.

— Vous êtes une enfant, lui dit-il d’une voix grave et tendre, et vous compromettez votre santé à ce jeu. La fatigue vous avait endormie, et vos traits en sont encore tout altérés; mais je ne veux pas vous punir autrement qu’en vous priant de vous reposer tout aujourd’hui ; il y a bal ce soir chez madame la duchesse de Châteauroux, et je veux que vous paraissiez la plus belle comme vous êtes la plus aimée des femmes.

Hercule s’inclina sur la main de la marquise et sortit.

LE MARQUIS HERCULE DE MONTVERT. 26i

Quand il eut passé la porte, Olympe se dressa, courut vers la portière qui venait de fermer ses plis soyeux, écouta une minute le frôlement des pas du marquis sur le tapis, puis ployant son corps et ses genoux sur un priedieu, elle cacha entre ses mains son visage inondé de larmes.

— Mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi 1 s’é&riat-elle d'une voix brisée par les sanglots.

La plus brillante compagnie s’était réunie le soir dans les salons de madame la duchesse de Châteauroux, qui était alors dans tout l’éclat de sa fugitive puissance. Les femmes les plus jeunes, les gentilshommes les mieux titrés, tous revêtus des plus riches costumes, animaient la fête qui se ressentait de l’amoureuse gaieté dont cette singulière époque faisait parade.

Madame la marquise de Montvert brillait entre toutes les remes du bal. Sa touchante beauté tirait de son caractère mélancolique un charme de plus. Autour d’elle se pressaient les seigneurs les plus galants de la cour.

262 LES DERNlinSS MARQUISES.

Comme le marquis passait dans une galerie où se tenaient les vieux gentilshommes qui ne dansaient pas, il saisit au vol une conversation qu’échangeaient à demi voix deux cavaliers :

— Pourrais-tu m’apprendre, chère comte, disait un capitaine des chevau-légers au colonel du régiment do, Péfîgord, où se cache le marquis de Chevry?..

— Lionnel? répondit le colonel...

Hercule s’arrêta comme si la foule l’eût empêché d’avancer.

— Lionnel l’amoureux, reprit en riant le capitaine; j’ai perdu cent louis sur parole contre lui au lansquenet chez Louison d’Arquiem, et je serais curieux de les lui remettre.

— Je viens de le voir tout à l’heure en conversation avec madame de Montvert; il sollicitait un menuet qu’on lui accordait avec une grâce extrême.

— Où cela?..

— Mais tu peux les voir d’ici; ils sont encore ensemble là-has, au bout de cette pièce.

Une heure ou deux après,. Hercule s’approcha d’une jeune dame que le marquis Lionnel de Chevry venait de quitter.

Madame de Maureilhan passait pour une des plus jolies et des plus coquettes dames de la cour. Le marquis de

Moatvert l’avait courtisée avant qu’il épousât mademoiselle de Beuzeville, et si l’on en croyait les bruits de ruelles, il n’avait pas lieu de regretter le temps qu’il avait passé auprès d'elle.

La coquette l’accueillit à merveille et mit tout en œuvre pour enchadner le fugitif à son char, comme on disait alors. Le fugitif s’y prêta de son mieux, si bien que toute rancune était oubliée lorsque M. de Chevry s’approcha pour réclamer une polonaise qu’ou lui avait promise et dont les violons jouaient la ritournelle.

— Je vous demande pardon , dit Hercule , mais la polonaise est à moi : madame de Maureilban a eu la galanterie de me l’accorder à l’instant.

Madame de Maureilban, étonnée, regarda M. de Montvert.

— C’est un fâcheux incident, Monsieur, répondit M. de Chevry, mais j’ai la promesse antérieure de madame la comtesse, et j’y tiens trop pour céder mes droits à personne,

— Les miens sont de plus fraîche date, je les garde.

En di.^aut ces mots, M. de Montyert, qui semblait

très-calme quoique un peu pâle, s’empara de la main de madame de Maureilban.

La dame était fort en peine de prendre un parti. Si d’un côté les droits deM.de Chevry étaient incontestables,

2ü4 LES BERNIÊRES MARQUISES.

de Tautre , le marquis était uu volage qu’il s’agissait de ramener, et la chose valait bien quelques ménagements.

Au mouvement de M. de Montvert, M. de Chevry s’avança.

— Un instant, monsieur le marquis, dit-il, vous le prenez avec des manières un peu vives et sur un ton un peu haut.

— Pas si haut, monsieur le marquis, que la pointe de mon épée ne puisse le soutenir.

Le geste de M. de Montvert avait fait perdre un peu de son sang-froid à M. de Chevry ; ces mots le lui rendirent. 11 s’inclina.

— J’aurai l’honneur de vous revoir à la fin du bal, répliqua-t-il avec la plus exquise politesse. Et comme madame de Maureilhan, qui n’était point trop fâchée de ce débat, avait laissé sa main dans celle de M. de Montvert, il se retira après l’avoir saluée.

Les deux rivaux échangèrent quelques mots vers minuit, et le lendemain, au petit jour, il se rencontrèrent derrière le donjon de Vincennes en compagnie de MM. de Fresne et de Pontvallain.

— Tu es donc redevenu amoureux de madame de Maureilhan? demanda M. de Fresne à M. de Montvert eu mesurant les épées.

— Je n’en sais rien ; mais je te prie de te dépêcher.

j'ai fort affaire aujourd’hui. Je dois être à Saint-Germain ce soir, vers cinq heures.

— Et moi aussi, reprit M. de Chevry, j’ai rendez-vous à la même heure, et j’ai pour habitude de ne pas faire attendre les jolies femmes.

Hercule saisit brusquement l’épée que lui présentait M. de Fresne, et tomba en garde devant M. de Chevry, qui ne l’imita qu’après avoir salué les deux témoins et son adversaire lui-même.

Deux heures après, vers midi, M. de Montvert se faisait annoncer chez la marquise qui sommeillait encore. Une camériste entr’ouvrit les fenêtres et les rideaux du lit, puis se retira.

Olympe souleva ses paupières et sourit à son mari.

— Mon Dieu, que vous êtes pâle ! s’écria-t-elle tout à coup. Puis sautant hors du lit, les bras nus et les cheveux en désordre, elle courut à lui.

— Mais voyez, reprit-elle, vous êtes blessé ! il y a du sang sur vos habits!

Dans la chaleur du combat, M. de Montvert n’avait pas pris garde que l’épée de M. de Chevry avait effleuré sa poitrine.

— Ce n’est rien, dit-il en appliquant une chiquenaude à son jabot.

— Vous vous êtes donc battu ?

266 LBS DEftNIÈRBS MARQUISES.

— Oui, tout à l’iieure. Je ne sais vraiment pas quel démon pousse tous les Lionnel de la terre sur mon chemin. Celui-là m’a cherché querelle cette nuit, je l’ai tué ce matin.

Les bras de madame de Monlvert, noués autour du cou de son mari, se détachèrent tremblants et glacés.

Hercule se mit à se promener dans sa chambre, allant et venant devant sa femme qui restait debout, immobile et blanche de terreur.

— En vérité, ce n’est pas ma faute, disait le marquis en haussant les épaules; ils ont la manie de me chicaner, l'im à cause de vous, l’autre à cause d’une polonaise. C’est à rendre fou l’homme le plus sage, et malheureusement je n’ai pas de prétention à la philosophie. C’est donc encore un mort.

Olympe se laissa tomber sur un sofa. Tout son corps frémissait, mais la volonté, plus forte que la terreur, l'empêchait de succomber à ses émotions.

— Vous êtes épouvantée, reprit Hercule, et je vous parais certainement un homme affreux. Eh ! mon Dieu, il ne faut point s’en prendre à mon coeur qui n’est pas mauvais ; mais je ne suis point patient, et lorsque je me crois insulté, il me prend une envie irrésistible de me venger; voilà 'pourquoi, ce matin, j’ai donné un grand coup d’épée à M. Lionnel de Chevry.

LE MARODIS HERCTJLE DE MONVERT. 267

Un soupir de satisfaction soulevalapoitrined’Olyrape; au même instant, un petit guéridon, sur lequel M. de Montvert s’appuyait, tomba broyé en morceaux.

— Que je suis maladroit I s’écria-t-il ; j’oublie toujours que ces jolis meubles ne sont pas plus solides que des joujoux. C’était, je crois, un guéridon en bois de rose, repritril en ramassant un éclat du meuble; permettezmoi de le remplacer par un bonheur-du-jour en bois d’ébène; on en fait d’un charmant modèle incrusté d’ivoire.

A quelque temps de là, madame la marquise de Montvert sentit les premières atteintes d’un mal inconnu, qui rendait ses nuits sans sommeil et ses jours sans repos. Hei'cule fit appeler deux ou trois médecins qui firent de longues dissertations sur l’état de madame la marquise. Il était clair qu’aucun d’eux ne comprenait rien à la nature de cette maladie, à laquelle ils trouvèrent une fcbile de noms. Cependant, tous furent d’accord pour ]>rescrire force distractions. Madame de Montvert sourit tristement et secoua la tête ; M. de Monvert l’embrassa et soutint

268 LES DERNIÈRES MAROHISES.

qu’ils avaient raison. A partir de ce moment, le marquis poussa sa femme dans un cercle éternel de plaisirs; rOpéra , les bals, la Comédie-Italienne et les chasses se partagèrent son temps. Hercule inventait raille surprises pour charmer les ennuis de celle qu’il semblait aimer davantage depuis qu’elle souffrait. Tous les instants qu’il pouvait dérober au service du roi, il les lui consacrait, et c’était chaque jour fêtes nouvelles, parures et concerts.

Madame de Montvert remerciait son mari, puis s’essuyait les yeux quand il ne la regardait pas. Cependant elle ne se plaignait jamais , assurait qu’elle se sentait mieux portante, et le suivait partout où il lui plaisait de la conduire.

Les choses allèrent ainsi pendant un mois ou deux. Il arrivait parfois que madame de Montvert s’enfermait seule dans son appartement, où sa camériste la surprenait tout en larmes aux pieds du prie-Dieu, devant la pâle figure du christ. Une si singulière dévotion dans un temps qui ne se piquait pas de beaucoup de religion étonnait tous ceux qui en avaient connaissance. On remarquait aussi que les accès de tristesse de la marquise coïncidaient avec la réception de certaines lettres qu’une espèce de commissionnaire apportait à l’hôtel à de longs intervalles. M. de Montvert s’eu inquiéta, et en parla doucement à sa

femme, un jour qu’il Favait trouvée pleurant comme une Madeleine et le tapis tout autour d’elle, jonché de petits morceaux de papier.

Olympe se défendit d’abord en balbutiant, puis finit par avouer que mademoiselle de La Brunerie, à qui les médecins avaient ordonné l’air du Midi , lui écrivait aussi souvent que son état le lui permettait, et que sa correspondance, où se trahissait un désespoir sans limites l’impressionnait péniblement.

— C’est uue si cruelle chose de se sentir mourir à vingt ans, disait-elle. Augustine ne laisse que des espérances derrière elle; elle n’a pas encore appris à regretter.

— Vous la plaignez donc bien ? répondit Hercule.

— Oh! Monsieur, s’écria Olympe, étonnée de l’accent du marquis, qui ne la plaindrait? Pauvre jeune femme! belle, riche, aimée de tous, une horrible maladie la tue alors qu’elle attendait une vie heureuse, pleine de joie et d’amour ! Ignorez-vous donc qu’elle aimait ?... Quelles tortures pour ces deux cœurs qui ne battaient que l’un pour l’autre, et que la mort va séparer ! c’est horrible !...

La marquise laissa tomber sa tête sur sa poitrine, puis après un instant de silence, joignant les mains et levant les yeux au ciel, elle s’écria r

— Et quand je songe que cette destinée sera la mienne

S70 LES DERNIÈRES UAROUISES.

je perds tout mou courage et il me semble que je deviens folle !

Et Olympe , ne pouvant maîtriser son émotion, éclata en sanglots.

Hercule plia un genou devant elle; une larme tremblait au bord de sa paupière ; une angoisse inexprimable gonflait sa poitrine, et ses lèvres s’entr’ouvraient comme pour parler, lorsque ses regards s’arrêtèrent sur un brin de papier retenu dans les franges du sofa. Un frémissement rapide comme la pensée passa sur son visage, il se pencha sur les mains de sa femme et les baisa; mais les larmes s’étaient séchées entre ses cils comme si un éclair les avait brûlées.

— Chassez ces tristes pensées, chère Olympe, dit-il, et permettez à ma tendresse de vous y aider; il y a ce soir bal à l’Opéra, veuillez vous apprêter , toute la cour y sera; les mascarades doivent être merveilleuses, et vous trouverez dans votre boudoir un délicieux costume qui vous siéra à ravir.

— J'irai, lui dit Olympe.

Quand Hercule se fut éloigné. Olympe, en se relevant, vit le brin de papier attaché aux franges de soie; elle rougit vivemenl, le prit et le porta à ses lèvres avec un mouvement passionné. Le soir même, elle était dans la salle resplendissante de l’Opéra.

M, de Montvert avait confié sa femme à M. d’Estissac, lorsqu’un charmant lutin, qui avait des ailes de gaze bleue semée d’étoiles d’or, avec une jupe de satin rose lamée d’argent et des cothurnes pailletés qui dessinaient le plus joli pied du monde, le vint tirer par le bras.

— Viens par ici, lui dit-il en l’entraînant.

— Jusqu’au royaume de Pluton si tu veux, mon gentil diable.

— Pas si loin ; mais jusqu’p cette loge, où je pourrai m’asseoir en te grondant.

Le lutin souleva la barbe de son loup, qui laissa voir des perles enchâssées dans du corail, et se mit gaillardement à croquer des pralines qu’elle tirait d’une bonbonnière.

— Vois-tu, mon cher Hercule, reprit-il, tu te comportes fort mal avec tes amies.

— Ne t’aurais-je pas fait la cour?

— Fat!., quand on appartient à la Comédie-Française, et qu’on s’appelle mademoiselle Laurise, il n’est pas de gentilhomme qu’on n’ait vu à ses genoux.

— Je confesse que je m’y suis rais.

— Et j’avoue que je ne vous y ai pas laissé, monsieur le marquis; mais ce n’est pas une raison pour tuer à grands coups d’épée les gens qui peuvent trouver qu’on a de l’esprit et de la beauté.

— De quel démon vous aurais-je privé, beau diable?..

— Mais j’imagine que vous n’avez pas oublié ce pauvre

duc! >

— Non, certes.

— Et vous choisissez bien votre temps pour le dépêcher au noir séjour!.. Si M. de Fresne ne m’avait pas offert une place dans sa voiture, comment serais-je revenue, s’il vous plaît? Je commençais cependant à ne plus penser à l’aventure, quand ne voilà-t-il pas que vous vous avisez de tuer Lionnel de Chevry, juste au moment où il me proclamait la plus belle des mortelles daps un madrigal fort bien tourné.

— Je ne connaissais pas le madrigal, et, sur ma parole, cette poésie aurait sauvé le marquis s’il me l’avait contée.

— Or, pendant que ses amis le portaient en terre, moi je l’attendais aux Percherons, où nous devions souper. Je n’ai point envie que vous recommenciez, et je vous en préviens, parce que je connais justement un très-galant baron qui s’est chargé d’ajouter un second couplet à la poésie du marquis.

— Qu’est-ce que c’est que ce baron-là î

— M. le baron Maximilien de Druich

— C’est comme si tu ne me l’avais pas nommé.

— Le voilà qui passe là-bas; c’est un Allemand, dit-on,

ce grand blond qui donne le bras au jeune vicomte de Vouvray.

— Je ne connais pas celui-ci non plus.

— Vraiment! toi. Hercule, tu ne connais pas Lionnel de Vouvray, un de nos plus jolis mousquetaires gris, à qui madame de La Ferté vient d’acheter une lieutenance 7..

— Mais où veux-tu que je l’aie vu?

— Belle demande !.. chez toi, mon dieu Mars. Ah! j’y pense, tu étais en Flandre, l’an dernier, lorsqu’il a été conduit chez madame la marquise ta femme; elle le connaît très-hien, elle. Tiens, le voilà qui salue madame de Montvert, comme s’il la devinait sous son masque; il y a des hommes qui sont femmes, pour percer du premier regard loups et dominos. Va les rejoindre ; madame de Montvert vous présentera l’un à l’autre.

Hercule venait de déchirer son gant entre ses doigts, quand mademoiselle Laurise le quitta pour aller se suspendre au bras du baron Maximilien de Druich.

Comme le bal tirait à sa fin, et que les têtes étaient fort animées par la galanterie, M. de Montvert se mêla à un groupe de cavaliers qui discutaient forts vivement sur les mérites des genêts d’Espagne comparés aux chevaux limousins. M. Lionnel de Vouvray soutenait que les genêts avaient plus de vigueur et de vitesse.

— C’est une erreur, dit brusquement M. de Montvert,

274 LEB DEEtffiREB XAEOtTlBEB.

les chevaux limousins l'emportent de toutes manières.

— Je te croyais d'une opinion contraire, dit M. de Fresne, avec le ton d’un homme sûr de ce qu’il avance.

— J'en ai changé.

— Et vous en changerez encore, j'espère, monsieur le marquis, dit le mousquetaire en souriant.

— Plus maintenant; je serais trop affligé de partager ' l’opinion de personnes qui parlent des qualités des chevaux sans les avoir jamais vus au feu.

— — Je ne pense pas, répondit M. de Vouvray légèrement ému, que votre intention soit de me reprocher le malheureux hasard qui n’a pas encore permis à ma compagnie de faire preuve de son dévouement à la personne du roi?

— Comme il vous plaira, Monsieur, je sais seulement qu’il y a de ces hasards malheureux dont on profite parfois avec plaisir.

M. de Vouvray était d’un caractère doux et facile, mais l’insulte était trop directe pour qu'il n’exigeât pas une réparation éclatante.

M. de Montvert lui donna rendez-vous pour le lendemain dans les bois de Ville-d’Avray, à mi-chemin de Versailles, où leur service les appelait tous deux.

— Quel furieux!., dit M. de Pontvallain à M. de Fresne, il s’est battu pour sa femme, il s’est battu pour une co-

L£ MARQUIS URKGULR DK MÜiNTVKRT. 275

quelle ; voilà maintenant qu’il veut se battre pour des chevaux! il se battra bientôt pour le grand Shah de Perse!..

Comme le marquis et la marquise de Moutvert allaient se séparer au retour du bal. Hercule baisa la main de sa femme avec une sorte de timidité juvénile.

— Vous allez encore me gronder, lui dit-il.

— Vous! et pourquoi?

— Je ne sais comment cela m’est arrivé, mais figurezvous que j’ai encore une affaire sur les bras.

— Un duel encore?

— Hélas! oui, un duel. Et c’est encore un Lionnel que la fatalité pousse devant mon épée.

Olympe leva sur son mari un regard profond; elle rencontra un regard triste et suppliant.

— Et pourquoi ce duel? reprit-elle après un silence, peudant lequel leurs yeux ne se quittèrent pas.

— Pour les chevaux du Limousin, qui sont bien les plus mauvaises bêtes que je connaisse.

— Il n’y a pas d’autre raison?

— Quelle raison pourrais-je avoir de me battre avec le vicomte de Vouvray que je ne connaissais pas avant cette nuit?..

— Lioiiuel de Vouvray!.. C’est vrai, je u’ai point songé à vous le présenter depuis votre-ietour, et j’en suis bien contrariée uiaiuteuant. Je ne sais à quoi je pense depuis

276 LES DEKNIÈRES MARQUISES.

que je souffre. Mais, s’il n’a pas offensé votre honneur, épargnez-le. Il est jeune, c’est presque un enfant. Sa mère me l’a recommandé, et s’il mourait de votre main, j’en serais désolée à cause d’elle qui n’a plus que lui, à cause de lui, qui espérait trouver en vous un ami.

Hercule jouait avec la dragonne de son épée tandis que sa femme parlait; quand elle se tut il lui prit la main.

— J’en suis fâché à présent, dit-il; nous devons nous rencontrer demain; si je le puis, j’arrangerai l’affaire.

— Et je vous en serai gré, répondit-elle; songea à sa malheureuse mère.

Le lendemain les deux adversaires arrivèrent au même moment au rendez-vous. *'

Le marquis s’approcha de M. de Vouvray et le salua.

— Avant d’aller plus loin, monsieur le vicomte, lui dit-il, je tiens à vous déclarer devant mes témoins et les vôtres, que je reconnais avoir eu les torts dans la discussion qui nous a conduits ici. Je regrette sincèrement les paroles qui me sont échappées, et je désire que cet aveu vous paraisse une suffisante réparation de l’insulte que je vous ai faite.

MM. de Pontvallain et de Fresne, et deux mousquetaires que M. de Vouvray avait amenés pour lui servir de témoins, se regardèrent étonnés ; Hercule n’avait jamais habitué personne à un tel langage.

Digiiized byTJoogle

Le jeune lieutenant saisit vivement la main de son adversaire et la serra.

— Je vous remercie, monsieur le marquis, répond-il; mais pcrmettez-moi d’exiger que vous croisiez le fer avec moi.

M. de Montvert fronça le sourcil.

— Oh I de tout autre que de vous de telles paroles auraient suili pour effacer toute trace de quelques propos dont je ne vous garde point rancune, reprit en souriant M. de Vouvray ; mais vous passez pour une des meilleures lames de la cour, et vous avez un grand renom de bravoure. Personne ne doutera jamais de votre cœur; quant à moi, je n’ai malheureusement pas encore fait mes preuves, et l’on pourrait croire que j’ai accepté par crainte des explications dont je vous suis reconnaissant. Laissezmoi donc l’honneur de toucher votre épée de la mienne. Je porte un nom que je veux conserver pur de tout soupçon.

M. de Montvert s’inclina et mit l’épée à la main.

Au bout de quelques passes M. de Vouvray reçut dans le bras un coup de pointe; son épée tomba sur l’herbe.

Hercule la ramassa vivement et la lui rendit.

— Encore une fois, M. le vicomte, permettez-moi de vous répéter, à présent que nous n’avons plus aucun motif pour nous battre, combien je suis aux regrets d’avoir dit

278 L£â DERNIÈRES MARQUISES.

ce que vous avez eu la générosité d’oublier. Je tiens les genêts d’Espagne pour les meilleurs chevaux.

— Morbleu ! Monsieur, s’écria Lionnel de Vouvray, laissez-moi de grâce vous embrasser ; votre coup d’épée me rend le plus heureux des hommes. Si vous me faites l’honneur d’accepter mon amitié, en toutes circonstances vous pourrez réclamer l’aide de mon bras; il sera tout à votre service. .. quand je pourrai le remuer.

^ — Quel singulier homme que ce cher marquis ! disait M. de Pontvallain en remontant à cheval ; il est querelleur comme un vieux lansquenet ou tendre comme une nonne, sans qu’on en sache la raison.

Cependant le mal dont madame de Montvert souffrait, faisait de lents mais continuels progrès; une chaleur brûlante desséchait sa poitrine, une pâleur livide s’étendait sur son visage amaigri, ses yeux encadrés d’un cercle bleuâtre brillaient d’un éclat fébrile; toutes ses forces et toute sa volonté s’épuisaient à lutter contre les atteintes de langueurs entlammées qui tarissaient lentement les sources de sa vie.

Di^itized by GoogI

tE MARQUIS HERCULE DE MONTVERT. 270

Hercule ne la quittait plus; sa tendresse vigilante l’entourait de ces soins qu’une mère seule semble pouvoir prodiguer à sa fille ; il appelait près d’elle les plus fameux médecins et s’adressait aux plus savantes académies pour leur demander un secret qui pùt sauver sa femme.

Olympe le remerciait doucement, l’embrassait avec les . élans d’une reconnaissance passionnée, puis le suppliait de la laisser seule quelques instants.

Alors elle tombait à genoux devant l’image du Sauveur des hommes, priait avec des sanglots, pressait ses tempes entre ses mains tremblantes, levait au ciel des yeux trempés de larmes, et quand ses caméristes, inquiètes de son long silence, rentraient dans l’appartement, elles trouvaient la marquise étendue aux pieds du crucifix, dans la froide immobilité de la mort.

Après ces crises terribles. Hercule passait la nuit au chevet d’Olimpe, la veillant comme on veille un enfant au berceau. C’était lui qui préparait les boissons calmantes et qui la forçait de prendre les remèdes qu’elle repoussait quaud d’autres mains les lui présentaient, dans la conviction où elle était qu’il n’y avait pas de salut à espérer. Que de fois, en se réveillant de ses douloureuses léthargies, ne l’avait-elle pas surpris, penché sur son lit, la contemplant avec un visage pâle que semblaient éclairer deux yeux flamboyants. Elle tressaillait alors, et fermant

280 LES DERNIÈRES VARQDISE3.

ses paupières pour éviter un regard dont l’éclat pénétrant allait jusqu’au tond du cœur, elle collait ses lèvres blanches sur une main qu'elle trouvait glacée et brûlante tour à tour. '

Il arrivait parfois que le mal semblait céder à une influence occulte, inexplicable; car il y avait déjà quelque temps que la médecine s’était avouée impuissante àvaincre une maladie dont les causes lui échappaient. Ces jours-là, madame de Montvert paraissait retrouver sa joie avec sa santé ; elle se montrait à la cour, suivait les chasses et dansait au bal. C’était en quelque sorte une renaissance que le marquis’ célébrait par des splendides fêtes.

Un jour que toute la cour était conviée à Meudon, la marquise était partie avec son mari en galant équipage ; il devait y avoir chasse à courre et bal au château.

Madame de Montvert montait une jument anglaise,' que le matin même Hercule lui avait envoyée ; le grand air, le mouvement, l’oubli peut-être avaient rendu à ses yeux leur douceur veloutée, à ses joues leur frais iucar uat. Elle se lançait donc à la poursuite du cerf hardiment et gaiement, lorsqu’on traversant un carrefour un cavalier s’offrit soudain à sa vue. Madame de Montvert poussa un cri et chancela; le cheval épouvanté se cabra. Hercule, qui suivait une autre avenue, vit ce raou' ement par une éclaircie de la forêt ; le cri de sa femme frappa

tE MARQUIS HERCULE DE MONTVERT. 281 son oreille et l’atteignit au cœur ; il tourna bride et se précipita vers elle ; un pli du terrain lui masqua bientôt le carrefour où il avait cru voir passer un cavalier, et lorsqu’il arriva, il trouva madame de Montvert couchée par terre, pâle comme une morte. La solitude l’entourait, mais auprès d’elle et sur la terre humide les pieds d’un cheval avaient foulé le sol. Ses traces se perdaientdans les profondeurs de la forêt.

Olympe frissonnait; d’une main agitée elle semblait vouloir écarter une image importune; ses lèvres remuaient, laissant échapper des mots confus.

Hercule souleva sa femme dans ses bras; elle ouvrit les yeux.

— Fuyez !... fuyez !... de grâce. . . fuyez ! . . disait-elle d’une voix en délire...

Ces mots passèrent comme un soupir aux oreilles de M. de Montvert ; mais son cœur les entendit. Des dames accoururent; toutes s’empressèrent autour de la marquise et lui prodiguèrent leurs soins ; Olympe les regarda, écarta les cheveux qui couvraient ses joues, reconnut son mari et fondit en larmes.

— Elle est sauvée, dit madame d’Estissac, la chute qu’elle a faite aura épouvanté cette chère marquise.

Hercule - ,asa femme à la comtesse, qui suivait la chasse eh'calêche, puis comme la compagnie était re-

282 LES DEBNIÈKES MAROÜTSES.

montée à cheval et s'apprêtait à partir , il sauta en selle et s’éloigna à fond de train.

— Où peut-il aller? s’écria M. de Pontvallain en lé voyant disparaùire derrière les sombres massifs d’une avenue. 11 faut que la tète d’Hercule soit un peu dérangée.

La maladie de sa femme le rend fou, répliqua M. d’Estissac ; quel mari !... vraiment il me guérirait de la constance, si je pouvais être atteint de ce mal-là I

Quelques heures après, le marquis retourna auprès de sa femme. Il était en nage, les broussailles avaient déchiré une partie de ses vêtements : le désordre de sa toile l te et les éclaboussures dont elle était souillée témoignaient assez de l’emportement de sa couree.

Son cheval, coiivert de boue, haletait dans la cour.

— Dans quel état vous êtes, mon Dieu I s’écria Olympe qui venait d’écarter les rideaux.

— Votre évanouissement m’avait bouleversé ; il me semblait qu’un maladroit avait occasionné votre chute. Oh !... si jamais je rencontre l’insolent à qui ce nœud de ruban à appartenu, je le tuerai sur place !

— Ce nœud ! où l’avez-vous donc ramassé ?

— Sur une branche, où il était resté suspendu à quelques pas de vous.

— J’imagine que vous n’aurez ga"de de vous attaquer

à son maître. Madame de Maureilban l’a perdu sans doute en voulant me secourir ; elle le portait à son épaule, où M. de Fresne l’avait attaché.

Hercule broya entre ses doigts la boussine qu’il tenait encore à la main.

Depuis l’accident de Meudon, l’état de madame de Montvert avait rapidement empiré. Les médecins avaient conseillé l’air de la campagne, mais la tranquillité de la résidence où le marquis l’avait fait conduire près de Viroflay ne lui avait apporté qu’un soulagement passager ; une fièvre lente la consumait, et toutes ses forces s’étaient éteintes dans un accablement profond. Les déchirements de sa poitrine enflammée lui rappelaient seuls qu’elle vivait.

Le dévouement d’Hercule ne se démentait pas une minute. Au nom de sa femme, il répandait les aumônes à profusion, et, comme elle, il semblait mourir tant il était morne et sombre.

Aucun bruit ne se faisait autour du château, d’où la vie paraissait s’être retirée.

Un soir un valet de pied vint annoncer à madame de Montvert qu’un étranger sollicitait l’honneur d’être admis en sa présence.

— • Vous a-t-il dit son nom? demanda-t-elle.

— C’est M. le comte Lionnel d’Asselanges.

Digilized by Goc^le

Une rougeur brûlante passa comme une flamme sur le visage d’Olympe. Aucune émotion ne parut sur les traits d’Hercule ; il regardait sa femme dont la tête était retombée sur l’oreiller.

Un instant tous deux gardèrent le silence.

Le valet de pied attendait immobile.

Enfin, madame de Montvert appelant toute son énergie à son aide , souleva sa tète languissante; son front reflétait de nouveau les teintes froides et mates de l’ivoire.

— Dites à M. le comte d’Asselanges, reprit-elle d’une voix mourante, que je ne puis pas, que je ne veux pas le recevoir.

— Si cette visite pouvait vous apporter quelque distraction, dit le marquis, pourquoi ne laisseriez-vous pas monter ce gentilhomme ?

— C’est inutile, reprit-elle en faisant un signe de la main.

Le valet se retira, et madame de Montvert ferma les yeux.

On aurait pu la croire morte à la pâleur de ses traits, si les mouvements entrecoupés de sa poitrine n’avaient agité les draps à intervalles inégaux.

Gomme la nuit s’avançait. Olympe tourna son visage vers son mari.

Une flamme lugubre se jouait dans ses yeux, dont l’orbite semblait démesurément agrandi.

— Hercule, approchez, lui dit-elle; je viens d’élever mon âme à Dieu, et il m’a inspiré la pensée de me confesser à vous avant de mourir ; si votre généreuse bonté fait descendre le pardon sur ma dernière heure, ma fin sera plus tranquille et je vous bénirai.

Le marquis s’approcha sans répondre.

— Écoutez-moi, reprit Olympe : Dieu m’a permis de vivre encore quelques heures pour vous faire un aveu qui soulagera ma conscience. Quand j’aurai fini, je n’aurai plus qu’à me réconcilier avec l’Église et à oublier la terre.

Après avoir achevé ces mots, la marquise se recueillit un instant, puis commença un récit qu’elle ne termina pas sans l’avoir souvent interrompu, épuisée qu’elle était par la souffrance.

— « Je vous ai trompé. Hercule ; je n’ai pas su garder pure et fidèle la foi que je vous avais jurée, et Dieu m’a punie en me faisant mourir à un âge où, pour les autres femmes, la vie est pleine d’espérances. Je mérite mou sort et je bénis la main qui me frappe. J’étais orpheline et pauvre; vous étiez riche et vous portiez le nom d’une famille puissante et honorée. L’offre de votre main était plus qu’il ne m’était permis d’espérer, et pourtant, si je

28fi LES DERNIÈRES MARQUISES.

l’acceptai, vous le savez, ce ue fut pus sans hésitation. La cause de cette hésitation, vous ne l’avez jamais connue ; je vais vous la dire. Pourquoi ne vous l’ai-je pas avouée plus tôt! Peut-être m’auriez-vous protégée contre moimême 1 Une de mes amies recevait souvent, au couvent où ma mère en mourant m’avait laissée, la visite d’un de ses parents; permettez-moi de vous taire son nom ; s’il fut coupable ce n’est pas à moi de l’accuser. J’avais seize ans, il en avait vingt. Confidente de mon amie, j’assistais aux visites de son parent qui me laissa bientôt voir qu’il m’aimait. Je ne pus lui cacher que cet amour était partagé. Nous nous écrivîmes, et nous nous étions juré à travers les grilles du parloir de n’appartenir jamais que l’un à l’autre; ce serment, je le répétai bien souvent, lorsque, seule dans mon oratoire, je m’agenouillais aux pieds de la croix. Bientôt une lettre de son père le contraignit de retourner en province. Il y avait déjà trois mois qu’il était parti, lorsque vous vous présentâtes au couveut. Vos recherches flattèrent mon amour-propre, votre rang dans le monde m’éblouit, votre amour, dignement exprimé, me toucha; mes compagnes disaient hautement autour de moi qu’elles s’estimeraient heureuses si vous leur adresiez les hommages que vous me rendiez. La supérieure me fit appeler un jour et me dit que, dans ma position et sans fortune, ce serait offenser mes protecteurs que de re-

Digilized b> v .oogle

LE MARQÜfg HERCOLE DE MONTVERT, $87

fuser une aussi belle alliance. Trois mois s’écoulèrent encore; j’étais une enfant; je crus avoir oublié celui qui avait reçu mes serments et qui ne revenait pas, et un soir je vous dis en rougissant, que j’étais prête à vous suivre à l’autel. Votre joie m’enivra et il me sembla que je vous aimais. Pendant deux ou trois ans j’éloignais de ma pen- ■■ sée un souvenir qui l’attristait, et je le faisais sans effort, lorsqu’une mission vous appela en Flandre. Ma douleur fut sincère; cependant votre absence se prolongeait et ma tristesse ne passait pas, lorsque mes amies m’entraînèrent dans leurs plaisirs pour me distraire. Je les suivis et voilà ce qui m’a perdue.

O Un jour je revis celui que je croyais avoir oublié.

8a présence me troubla; d’abord il sembla m’éviter, puis insensiblement il se rapprocha de moi ; ses yeux me jetaient des reproches muets, et j’éprouvai bientôt à le voir une peine et un plaisir qui remplissaient ma vie de tourments délicieux. Il me dit enfin qu’il m’aimait toujours; ce mot me fit tressaillir; je compris à mon émotion que son souvenir vivait encore dans mon cœur. Je voulus l’éviter, partir, vous rejoindre; il était trop tard! Sur ces entrefaites, une chasse réunit toute la cour à Versailles. Comme nous nous trouvions seuls à l’écart, il m’annonça qu’il s’était décidé à partir, et me supplia d’entendre ses adieux. Ses yeux étaient trempés de larmes; j’étais

288 les DERNIÉaES MARQUISES.

éperdue, il m’entraîna, les paroles qu’il me disait me faisaient palpiter; il voulait s’éloiguer et il restait; ses adieux étaient des serments de m’aimer toujours , tandis que ma tête s’égarait;.,, j’avais commis la faute de le suivre, Dieu m’abandonna.

« Quand je revins à moi, j’étais coupable. Alors ce fut une vie pleine d’angoisses et d’amour. Je cherchais un refuge contre mes remords dans la passion, et la passion plus forte les étouffa. Elle me donna l’horrible puissance de dissimuler quand vous revîntes de Flandre, et Olympe de Beuzeville vous parut toujours digne de votre estime. Cependant, un ordre du ministre attacha mon complice à une ambassade; il partit, et il me sembla que mon âme s’enfuyait avec lui. Un jour une lettre m’apprit qu’il revenait à Paris chargé de dépêches; il me demandait un rendez-vous, à Meudon, dans une petite maison où bien des fois je l’avais vu. Oh ! c’est bien infâme, n’est-ce pas? Cette maison était la vôtre. Cette nuit-là vous partiez pour porter des ordres de la cour au maréchal de Saxe. Quinze jours après vous reveniez, et j’apprenais que vous aviez tué M. de Beuvron parce qu’il m’avait soupçonnée I

« Je ne sais pas comment je ne suis pas morte en vous écoutant; mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine. Quand je fus seule, cette pensée, qu’un malheureux gentilhomme avait perdu la vie parce qu’il m’avait accusée

et qu’au péril de vos jours vous m’aviez défendue, moi coupable, s’offrit à moi dans toute son horreur : toutes les illusions s’en échappèrent comme s’échappe l’eau d’un vase brisé; l’image du duc mort me poursuivait sans cesse; la nuit j’en rêvais, le jour j’en étais obsédée; ce remords s’attacha à mon cœur, et mon bonheur, bâti sur le sable, s’évanouit.

a Un voile était tombé de mes yeux ! le soir même je me rendis aux lieux où j’étais attendue; mais cette nuitlà, je fis serment de rompre avec le passé. Ce serment, je l'ai tenu!.. Je rentrai mourante, épuisée, avant le jour. J’ouvris mon secrétaire, et une à une, après les avoir trempées de mes larmes, je brûlai toutes ses lettres. Il vous en souvient, monsieur le marquis, vous m’avez surprise lorsque la fatigue m’avait endormie , et ma première parole au réveil a été un mensonge !

« Mais alors une double torture commençait à consumer ma vie : votre tendresse active et confiante qui était comme un reproche vivant de ma faute; et sa douleur, à lui, qui m’arrachait des larmes en secret! Quel mal me faisaient ses lettres, et de quelle existence j’ai vécu !

« J’offris mes souffrances à Dieu comme une expiation, et je lirais de ces souffrances une consolation en pensant que plus elles seraient ardentes, plus elles me mériteraient un pardon inespéré.

O Enfin il consentit à s’éloigner; mes prières avaient obtenu de lui qü’il ne chercherait plus à me revoir. 11 demanda une mission, l’obtint et partit pour de lointaines contrées.

« 8ous l’influence de notre amour, je m^eflurçais d’étouffer son souvenir, lorsque, vous le dirai-je ! un jour je conçus la pensée que vous connRissie2 ma faute et que vous, cherchiez à vous venger sur lui avant de me punir moi-même. Ce fut lors que j’appris votre prochain duel avec M. de Vouvray. Cette persistance à vous battre à tout propos m’étonna. Mais votre généreuse conduite le lendemain, dans une rencontre où il vous aurait été facile de tuer un ennemi, dissipa tous mes vagues soupçons. Je me les suis bien souvent reprochés depuis lors, et je vous en demande bien pardon, à vous dont l’afibction constante n’a pas failli un jour. »

— Je touche au terme de ma confession. Bientôt, monsieur le marquis, vous aurez à me juger.

0 Ma vie semblait épuisée, et d’étranges douleurs me faisaient rapidement approcher de ma dernière heure; vous craigniez une maladie, et c’était un souvenir qui me luait. Un instant je semblât renaître à l’existence; c’était et dernier éclat d’une flamme qui s’éteignait. Il vous souvient du jour où, dans la forêt de Meudon, je poussai un cri et tombai de cheval sans connaissance?.. Je venais de

le ravoir!.. Il était arrivé à l’improviste, et j’avais entendu sa voiE me répéter encore qu’il m’aimait !

O Cette dernière rencontre brisa la force factice qui me soutenait. Depuis ce jour, je me suis rapprochée du tombeau ; demain je ne serai plus. Puissent mes souffrances et mon repentir effacer devant Dieu une faute dont votre pardon seul peut m’absoudre !.. s

Voilà ce que vous ne saviez pas, monsieur le marquis. Maintenant jugez-moi.

T-r» Vous vous trompez. Madame, dit Hercule, voilà ce que je savais, et voilà pourquoi je vous ai empoisonnée.

Madame de Montvert se dressa toute droite; elle porta les mains à son front, promena ses doigts sur son visage livide, poussa un cri et tomba foudroyée.

Hercule se pencha sur Olympe; il écarta les mains de sa femme et colla ses lèvres sur ses lèvres. Elle était morte.

— Je t’ai punie et je t’aime! lui dit-il d’une voix déchirante, tandis que deux larmes âcres et brûlantes tombaient de ses yeux.

Mais bientôt, se relevant, il jeta d’une main ferme le linceuil sur la tète de madame de Montvert et regarda autour de lui. '

Le jour filtrait par les fenêtres à travers les rideaux. Hercule marcha vers la porte et l’ouvrit; les gens du châ-

l92 LES DERNIÈRES MARQUISES.

teau étaient dans rantichambre comme ils avaient coutume de s’y rendre tous, chaque matin, pour avoir des nouvelles de leur maîtresse.

— Entrez tous, leur dit-il d’une voix calme, et regardez! Madame la marquise Olympe de Montvert est morte. Que le château prenne le deuil, et que l’un de vous aille prévenir monseigneur l’archevêque de Paris et lui demande, au nom du marquis Hercule de Montvert, les prières de l’Église pour l’âme de la trépassée.

Tout le monde s’agenouilla autour du marquis de Montvert qui priait. Le silence était lugubre; les clartés du jour naissant jetaient des teintes rouges sur l’alcôve où les formes roides de la marquise se dessinaient sous les draps blancs.

Le marquis Hercule de Montvert se releva le premier, traversa la foule silencieuse de ses serviteurs courbés sous la majesté delà mort et s’éloigna.

Le soir même un garde trouva le cadavre de M. le comte Lionnel d’Asselanges couché dans un ravin.

Le marquis de Montvert avait disparu.

Page 1