GASTON DE BOISROGER
Mademoiselle Lise trouva sans doute que c’était une grande pitié que de laisser partir un aussi beau garçon ; car, prenant sa course à travers le jardin, elle s’élança vers le château, sans prendre garde aux belles dentelles de son tablier qui s’accrochaient aux touffes de buis. Le souvenir du baiser d’adieu lui prêtait les pieds d’Atalante.
Tandis que ces choses se passaient au jardin, mademoiselle Delphine de La Mancelière était dans sa chambre fort occupée de sa toilette de mariée.
Autour d’elle se pressait une cohorte de demoiselles qui se gênaient beaucoup mutuellement sous prétexte de s’entr’aider les unes les autres ; ily avait par là une demi-douzaine d’amies, sorties tout exprès du couvent pour la noce, autant de soubrettes et deux ou trois vieilles parentes. Tout ce monde donnait son avis à la fois : celle-ci deman-
dait des épingles, celle-là roulait des rubans; l’une attachait une agrafe, l’autre arrangeait une boucle de cheveux; chacune parlait avant son tour, et toutes s’agitaient sans rien faire. Mademoiselle Delphine se dépitait. Il y avait sur les chaises et les sofas une quantité de robes, de voiles, de ceintures, de bijoux, de quoi habiller dix fiancées. On ne voyait qu’éventails, manches et mitaines sur la toilette, bracelets, écharpes, bas de soie dans les tiroirs ouverts et bousculés. Cependant, après quatre heures de conciliabule et de tentatives préliminaires, on était presque parvenu à s’entendre, et mademoiselle de La Mancelière se pavanait dans les flots de taffetas, de satin et de dentelles, où scintillaient des milliers de diamants, lorsque mademoiselle Lise entra.
— Je crois qu’il faudrait encore un nœud à cette épaule, disait une amie.
— Donnez-moi une épingle pour arrêter ce pli, ajoutait une autre.
— Une mouche au coin de la houche ne ferait nas mal, reprenait une tante.
— Vite, un fer chaud pour arrondir cette tresse, s’écriait une soubrette.
Mademoiselle Delphine, rouge, immobile, l’œil en feu, se prêtait à tout et ne témoignait de son impatience qu’en frappant du bout de son petit pied, étroitement chaussé
d’une mule de satin, sur le tapis tout jonché de àeurs. Elle était en train de déchirer une cinquième paire de gants, lorsque Lise se glissa comme une couleuvre aux côtés de sa maîtresse.
Au moment où la mariée se penchait sur la toilette pour y prendre un mouchoir, Ici soubrette lui dit tout bas à l’oreille :
— Mademoiselle, j’ai là dans ma poche une lettre que M. le chèvaiiér de Bôisroger m’d remise pour vous.
— Une lettre de mon cousin?
— La voici, reprit mademoiselle Lise en la passant aux doigts de sa tnaitresse.
— Mon Dieu! que pcut-il me vouloir? C’est bien le moment de m’écrire !
— Monsieur le chevalier parait bien malheureux.
— Qu’est-ce donc? demanda une tante, vénérable personne qui portait des bésicles accrochées sur le nez.
— C’est M. le chevalier qui demande un menuet à Manemoiselle, je crois, dit la soubrette en baissant modestement les yeux.
— Les chers enfants ! reprit la dame d’un air béat.
— Mais il est fou, dit vivement mademoiselle Delphine à l’oreille de sa camériste. Vois-tu, Gaston ine fera mourir de chagrin. S’il allait me faire pleurer, j’en aurais les yeùi tout rouges, et mes bonnes amies me trouveraient laide.
— Oh ! ce serait affreux.
— Tiens! arrange bien vite cette ganse qui se défait. Mon corsage me sied-îl bien ?
— A ravir.
— Où l’as-tu laissé, ce vilain méchant ?
— Il prenait lè chemindes grilles, commepour s’en aller.
— Ah ! mon Dieu ! c’est donc bien vrai !
— Tfès-vrai... seulement il m’a semblé qu’il allait un peu lentement.
— Cours vite etdis-lui de revenir à l’instant je le
veux... Me faire cette peine à moi... m’accuser i.... Voilà une épingle qui tombe... J’en perdrai l’esprit.
— Si Mademoiselle lui écrivait il resterait bien
mieux.
— Tu crois?
— J’eU suis certaine.
— Comme tu voudras.
Madembiselle Lise apprêta promptement une plume et du papier, et mademoiselle Delphine griffonna à la hâte quelques mots.
— Qu’est-ce donc encore? grommela la même tante, qui était fort curieuse.
— La réponse à la demande de M. le chevalier, répondit la soubrette avec un petit rire ingénu. Mademoiselle lui accorde le menuet et une allemande.
4i LES DERNIÈRES MARQUISES.
Mademoiselle de La Mancelière plia le papier.
— Cours et reviens, dit-elle à Lise en le lui donnant,
et surtout assure-le bien qu’il est un ingrat et que je ne lui pardonnerai qu’après le bal.
Mademoiselle Lise s’esquiva lestement ; mais en chemin, et tout en courant, elle trouva le temps de jeter un coup d’œil sur le billet; il n’y avait que quatre lignes :
a Je n’ai rien compris à votre billet, sinon que vous êtes un ingrat qu’on devrait baïr et qu’on aime de toutes ses forces. Vous parlez de partir; vous ne trouveriez nulle part un aussi beau château que celui où votre cousine vous ordonne de rester, ^ons danserons le premier menuet ensemble, et quand vous m’aurez revue, je vous mets au défi de me détester. »
Lise exécuta sa mission avec tant de zèle qu’elle arriva aux grilles du parc tout essoufflée. Aussitôt qu’il l’eut aperçue, Gaston, qui se tenait traîtreusement caché derrière une statue du dieu Pan, fit mine de vouloir franchir la chaussée; elle l’appela et il s’arrêta soudain.
Après qu’il eut achevé la lecture du billet, le chevalier le serra dans sa poche.
— Ta maîtresse est un modèle de perfidie, dit-il à l’ambassadrice en cornette; elle me raille, mais je lui prouverai que j’ai du cœur. Je reste pour la confondre.
Lorsque Gaston reparut au château, mademoiselle Del-
MADEMOISELLK DE LA MANCELIÈRE. -45
phine avait enfin terminé son interminable toilette. On s’extasiait autour d’elle, et la belle enfant se promenait de salle en salle, distribuant à toutes ses compagnes ses sourires et ses caresses, comme une fleur ses parfums. Gaston se tenait dans un coin tout ébloui et tout confus. Elle lui jeta, en passant, un regard d’intelligence, et comme la compagnie était dispersée dans les jardins, elle courut à lui et l’entraîna dans un bosquet.
— Savez-vous bien. Monsieur, que je devrais être dans une grande colère contre vous : tout le monde est venu me complimenter; vous seul n’avez pas pris la peine de monter dans mon appartement. Voyons, comment me trouvez-vous?
— Trop belle, dit le chevalier avec un grand soupir,
— De quel air vous dites cela ! on croirait que ça vous fait de la peine. Est-ce que vous me détesteriez déjà?
— Oh! non, reprit Gaston. C’est bien plutôt vous qui ne m’aimez plus.
— Vous savez bien le contraire.
— Et cependant vous épousez M. de Larsac.
— Certainement, il est si bon pour moi !
— Mais quand vous serez sa femme, vous ne pourrez plus m’aimer.
— Et pourquoi ?
En disant ces mots, Delphine attacha sur Gaston ses
grands yeux noirs où rayonnaient les pures clartés de la tendresse et de la candeur.
Gaston balbutia; ce poMrgiMoi Tembarrassait fort ; il ne savait que répondre , lorsque deux ou trois personnes vinrent interrompre la conversation au moment où elle était en train de s’embrouiller.
Cependant, l’heure de la bénédiction nuptiale sonna; le cortège se mit en marche pour la chapelle, où l’un des vicaires de M. l’archevêque de Paris attendait les fiancés. On vit alors apparaître M. le marquis de Larsac. G’était un vieux seigneur vêtu à la mode de Louis XIV, et qui cachait son front chauve solis une ample perruque blonde, dont les prodigieux anneaux flottaient sur son habit. Le cordon des ordres de Sa Majesté brillait sur sa poitrine : son visage respirait la joie la plus vive, et sous ses gros sourcils grisonnants on voyait luire le regard d’affection qu’il portait sur la jeune compagne qui marchait à ses côtés, plus occupée de sa robe que de son futur mari. Toute la personne du vieux gentilhomme avait un grand air qui imposait aux plus étourdis. Sa dignité, bien qu’un peu raide et compassée, contrastait heureusement avec les manières évaporées que la régence avait mises à la mode J et quelles que fussent leurs dispositions à rire, les jeunes gens de la noce se sentirent frappés de respect, quand ils virent se presser autour du vicomte un groupe de seigneurs
blanchis au service du feu roi, calmes et fiers comme des souvenir vivants d'un temps déjà oublié.
Lorsque le vicaire passa au doigt de Delphine l’anneau symbolique, Gaston, p:\le comme un mort, fléchit sur ses genoux et fut obligé de s’appuyer contre tiü pilier de la chapelle pour ne pas tomber.
Le cortège rentra dans les appartements en grande cérémonie, et chacun s’empressa d’aller complimenter les nouveaux époux. Gaston se tenait dans un coin; quelques gentilshommes causaient à demi voix près de luienriant-
— Il n’y a rien de tel que ces ingénues pour avoir de ces idées-là, disait l’un.
Gaston leva les yeux et tendit les oreilles.
— Il faut avouer que c’est une plaisante corbeille de noces, disait l’autre.
— Parlez-moi des novices pour prévoir l’avenir! s’écriait un troisième.
— On Croit que ces petites filles ne pensent à rien et ca pense à tout, reprenait-on plus loin.
— Même à l’impossible!
— Bah! il ii’y a pas de miracles qu’on né puisse attendre de si beaux yeux !
C’étaient alors des rires et des chuchotements sans fin.
L’un des étourdis avisa Gaston, qui se tenait fort mélancoliquement dans sou encoignure.
48 LES DERNIÈHKS MARQUISES.
— Venez donc par ici, lui dit-il, et si vous êtes triste, nous vous forcerons bien à vous égayer.
— Savez-vous, chevalier, quel cadeau de mariage votre cousine exige du marquis de Larsac ? reprit un voisin.
— Non, vraiment.
— Parbleu! je parie mon alezan brillé contre un bidet de poste que vous ne devineriez jamais.
— Mais, sans doute ; il faut être vierge et martyr pour deviner ces choses-là, dit un chevau-léger.
— Parlez alors bien vite ! s’écria le chevalier qui était sur les épines.
— Sachez donc, interrompit un autre, que votre cousine a demandé, en guise de corbeille... Vous ne devinez pas?
— Mille fois non!
— Un berceau 1
A ce mot, chacun éclata de rire. Gaston imita la compagnie du bout des lèvres, mais il aurait tout donné au monde pour avoir un prétexte de chercher querelle à quelqu’un de ces étourdis.
Enfin, n’y tenant plus, il s'esquiva. Sa cousine ne l’apercevant plus et s’ennuyant fort au milieu des compliments qui bourdonnaient autour d’elle, s’échappa furtivement et trouva Gaston qui rôdait autour de l’appartement de la mariée comme un voleur, cherchant à ouvrir
les portes et regardant par le trou des serrures. Le berceau lui trottait par la tête et brouillait ses idées.
— Ah ! je vous y prends, lui dit-elle après s’ètre avancée sur la pointe des pieds.
Gaston tressaillit.
— Je suis sûre, reprit-elle, que vous avez grande envie de voir mon appartement.
— Certainement, et si vous voulez...
— Chut ! fit-elle en appuyant un doigt sur ses lèvres avec un geste charmant, ma tante me Ta bien défendu; il parait qu’on ne doit pas l’ouvrir avant ce soir. Mais elle n’en saura rien, suivez-moi.
Et comme une écolière, prenant Gaston par la main, elle le conduisit par un couloir jusqu’à un petit cabinet dont elle avait la clef.
Tous deux y pénétrèrent sans bruit et passèrent dans la chambre. Mademoiselle Lise, qui se glissait toujours sur les talons de sa maîtresse, fut chargée de rester en sentinelle.
— Voyez, dit madame de Larsac à son cousin en se plantant au beau milieu de la chambre; n’est-ce pas du meilleur goût ?
Et tout aussitôt elle lui fit admirer les meubles en bois de rose, les tapis aux vives couleurs, les tentures de soie, les peintures, le lit couronné, les riches ornements. A tout
ce qu’elle lui montrait, Gaston répondait d’un air distrait;
— C’est magnifique, superbe, merveilleux !
Mais sa pensée était ailleurs et ses regards cherchaient dans tous les coins.
Delphine s’en aperçut.
— Qu’avez-vous donc? lui dit-elle, vous êtes maussade et semblez trouver tout affreux.
— N’avez-vous pas autre chose encore? demanda Gaston dans un grand trouble.
Les dentelles de son jabot tremblaient, tant son cœur battait à coups pressés.
— Quoi donc? reprit sa cousine, en tournant la tête de lous côtés.
— Je ne sais vraiment, on m’a parlé d’un meuble...
— Ma corbeille de mariage, peut-être ?
— Justement.
— Venez la voir.
Et tirant Gaston par lé bras, elle le lit passer derrière le lit et lui montra dans la ruelle un beau petit berceau rose et blanc, fait de deutelles et de satin .
Gaston s’appuya contre un des portants du baldaquin. Une larme humecta sa paupière.
— N’est-ce pas qu’il estjoli? Quel nid charmant ! s’écria madame de Larsac.
Un léger frisson courut entre les épaules du chevalier.
L’exclamation de sa cousine avait soulevé une douce , mais triste pensée une autre image fee mêlait à celle de ce nid charmant. Il regarda Delphine, qui, tout entière à sa joie naïve, se penchait avec ravissement sur le berceau, et semblait y caresser de son souffle un être invisible.
— C’est donc bièh vous qui l’avez voiilu? dit Gaston.
— Sans doute.
— Et pourquoi ?
Ce fut au tour de Delphine d’être embarrassée. Sans qu’elle en pût deviner la cause, une rougeur subite se répandit sur son beau visage. Elle ne trouvait rien à répondre, lorsque mademoiselle Lise accourut.
— Sauvez-vous, dit-elle, on vient !
Au même instant, iiu petit coup sec retentit à là porte d’entrée. La soubrette, dans sa précipitation, avait fermé celle du babinet, dont la clef était restée en dehors. On entendait la voix de la tante qui appelait.
— Mon Dieu! que faire? murmura Delphine.
Toute tremblante, elle regarda son cousin.
— Oh ! je risquerai nia vie plutôt que de nuire à votre repos, lui répondit Gaston.
Puis, après avoir pressé de ses lèvres le beau front qui s’inclinait vers lui, il ouvrit brusquement une fenêtre, et s’élança.
Delphine poussa un cri et tomba sur un fauteuil.
— Est-il mort? deraauda-t-elle à sa camériste.
Elle était toute pâle et ses deux mains s’appuyaient contre son cœur, où le baiser de Gaston était arrivé.
— Non, Madame, dit tout bas la camériste qui, penchée sur le balcon, regardait le chevalier courir par le jardin aussi lestement que trente ans plus tard devait le faire Chérubin.
Mademoiselle Lise, rassurée sur le sort du fugitif, alla vers la porte et l’ouvrit.
— Mon Dieu , ma nièce, que faites-vous donc ici ? demanda la tante ! Voilà un grand quart d’heure que nous vous cherchons partout.
— La coiffure de Madame s’était dérangée et je m’occupais à la réparer, répondit la soubrette en passant les doigts dans les cheveux de sa maùtresse.
— Ce n’est point une raison pour s’enfermer ; et puis j’ai cru entendre un cri au moment où j’ai cogné.
— C’est que j’ai maladroitement enfoncé une grosse épingle dans la tête de Madame.
— Avez-vous vu votre cousin, ma chère nièce? reprit la tante; on ne sait plus ce qu’il est devenu.
— Mais le voilà qui court là-bas parmi les plates-bandes ; voyez, dit mademoiselle Lise en haussant les épaules, quel étourdi !
La tante releva ses lunettes et s’avança sur le balcon ;
MADBMOISELLE SE LA MANGELIÉRE. 53
il y avait trente pieds entre le sol et la fenêtre. Comme la bonne dame était fort laide de naissance, personne n’avait jamais tenté un pareil saut pour elle ; si donc elle avait gardé quelques soupçons sur l’orthodoxie du tête-à-tête de madame de Larsac avec mademoiselle Lise, la hauteur du balcon les lui fit perdre, et, très-rassurée cette fois, elle embrassa sa nièce dévotement. Delphine n’avait pas une goutte de sang dans les veines.
Après le hal, l’heure du coucher de la mariée sonna enfin. Elle sortit pompeusement de la salle, en compagnie de ses parentes. Le digne marquis de Larsac lui donnait le bras. On aurait dit la marche d’un cortège ou la présentation d’une nouvelle duchesse ayant tabouret à la cour, tant il y avait de gravité dans la cérémonie. Mais le chevalier n’assista pas à toute cette étiquette nuptiale ; ne s’étant point senti le courage d’y garder un maintien tranquille, il avait pris le parti de s’échapper et s’était caché dans le jardin, sous des massifs de marronniei*s où il avait toute liberté de se lamenter.
Quand le cortège fut arrivé aux portes de l’appartement conjugal, les invités saluèrent les mariés et chacun se relira. Ce fut alors le tour du marquis; tandis que les parentes dépouillaient Delphine de ses atours, le vieux seigneur s’approcha, prit la main de sa femme, la porta à, ses lèvres, s’inclina et sortit majestueusement, comme
54 LES DEàNIÈRES MAROUISES.
aurait pu le faire un ambassadeur congédié parlé grand roi.
Un qnarl d'heure après, Delphine se trouva toute sedle dans la chambre à coucher.
Le inafiagei le bal, la danse et, il faut bien le dire aussi, le baiser de soh cousin, l’avaient fort agitée. Elle, passa un peignoir (lùi laissait voir ses beaux bras nus, entr’ouvritla fenêtre et se pencha stir lebalcori.
La nuit était Sereine. Une clarté vapéreuse flottait sur le jardin, dont les massifs de feuillage assombris oridnlaient en frémissant. Le croissant aminci de la lüné étincelait comme la lame d'un sabre reconrbé, et Sa lumière blonde faisait stintillèr Comme des gérbes de diamants les cascatelles harmonieuses des fontaines.
Delphine, inclinée sur la balustrade, promenait aü lôin sa rêverie et ses regards j l’âme noyée dans dè vagues pensées pleines de sonvènirs indécis et d’incertaines aspirations, où le rêve de l’amour flottait comme une ombre, elle écoutait, sans les entendre, les bruits conftis que les haleines du vent Semaient dans l’air; mille désirs voilés s’agitaient dans son cœur comme une nichée d’oiseaux subitement réveillés. Ainsi qüe les parfums dè la verveine restent aux mains qui l’ont touchée, le baiser de Gaston semblait attaché à son front; elle croyait sentir encore le frisson brûlant de deux lèvres altérées. Comme ces rapides
MADEMOISELLE DE LA MÀNGELiÊRE. 55
clartés qui, pendant les nuits chaudes, illuminent un instant la campagne, le baiser de Gaston faisait voler sa pensée vers des espaces inconnus où jamais elle ne s’était égarée. , -
Elle regardait la lune, airiahtè des songes amoureux, lorsqu’un bruit la fit tressaillir. Il lui sembla qu’on venait de prononcer son nom; elle pencha sa tête en avant, et dans les branches touffues d’un marronnier, elle vit apparaître le visage de Gaston.
La veille, Delphine aurait accueilli cette apparition par un éclat de rire; àujourd’hui, elle se sentit rougir jusqu’au front et frémir jusqu’au cœur.
— (îaston! dit-elle d’une voix douce à rendre jaloux le rossignol qui chantait sous un herceaii dè jasmins.
— Delphine ! répoüdU le cousin; èst-ce bien vous? vous seule?
— Oui, seule.
— Quoi ! Et M. le marquis de Larsac?
— Il m’a gravement saluée après m’avoir embrassé la main le plus sérieusement qu’il a pu.
Gaston aspirait ces paroles plutôt qu’il ne les entendait. Ivre de joie, il s’avança sur la branche qui le soutenait.
— Mon Dieu, vous allez vous tuer! s’écria liolphine,
— C’est impossible! vous êtes seule ; il me semble que je marcherais dans l’air.
— Cependant, tenez-vous tranquille et surtout parlez bas; si l’on vous entendait !
— Tout dort, reprit Gaston, même le vieux marquis, votre abominable mari !
— Oh ! pouvez-vous parler ainsi d’un si digne gentilhomme!
— Je le déteste !
— Lui ! que vous a-t-il fait?
— Il vous a épousée.
— N’en auriez-vous pas fait autant? dit coquettement la Juliette en poudre à son Roméo en talons rouges.
— Cruelle ! vous me désolez en me rappelant un bonheur que j’ai longtemps espéré et qui ne peut plus être le mien. Allez! vous ne m’avez jamais aimé !
— Vous mentez; ne vous ai-je point assez donné de preuves du contraire ?
— Si vous m’aviez aimé , vous seriez-vous unie au marquis?
— Et pourquoi non? Je ne l’eusse pas fait, si j’avais cru mal faire. Ne fallait-il pas me marier? et savez-vous un meilleur et plus parfait gentilhomme queM. deLarsac?
— Il serait votre grand-père?
— Ah! il est vrai qu’il est un peu vieux pour courir dans le jardin ou me pousser sur l’escarpolette; mais vous serez là pour le remplacer.
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— Vous m’aimez donc toujours ?
— Toujours! répondit-elle comme un écho.
Tandis qu’ils causaient, Gaston s’était peu à peu avancé sur la grosse branche, dont l’extrémité se balançait sur la balustrade du balcon. Au dernier mot de sa cousine, il fit un mouvement, et la branche, chargée d’un poids inaccoutumé, plia.
— Ah! fit la belle enfant épouvantée.
— Si je m’élancais! dit le jeune homme en se dressant à demi.
Une toise le séparait à peine du balcon.
— N’en faites rien.
— Je vous en prie.
— Je vous le défends.
— Un bond, et je suis à vos genoux.
— Ou par terre, et mort peut-être.
— Vous me pleurerez alors.
Gaston appuya son pied sur la branche et chercha de la main un rameau pour s’enlever.
— De grâce !.. murmura Delphine tremblante d’effroi et joignant les mains.
— Est-ce donc vous qui parlez, ma nièce? demanda une voix chevrotante, tout à coup.
Delphine tressaillit; Gaston se coucha tout de ton long sur la branche flexible, et, derrière les persiennes entre-
liâillées d’une fenêtre voisine, se montra la tête de la vieille tante encapuchonnée d’une grande coiffe à barbe.
— Est-ce bien vous? rederaan^a-t-eile eu tournant sou nez taillé en bec à corbin vers le balcon.
— Oui, ma tante, reprit Delphine à moitié morte de frayeur.
— A qui en avez-vous à cette heure? Seriez-vous i-udisposée?
— Non, ma tanje; mais il faisait si chaud dans mon grand lit à baldaquin, que je me suis mise à la fenêtre pour respirer l’air frais.
— Il m’a semblé que vous parliez.
— Oui, vraiment, je parlais.
— A qui donc?
— Eh, mon Dieu! à Lise; ma petite chienne, Croquignolle, s’est échappée ce soir... j’ai cru la voir passer làbas... J’ai appelé Lise et l’ai envoyée à sa poursuite, afln qu’elle ne s’égarât point.
Delphine balbutiait bien fort en improvisant ce petit récit : mais la tante n’eut garde de ne pas la croire sur parole; elle maugréa contre les fantaisies qui prennent aux griffons de cppriv et aux petites filles de babiller pendant la nuit, et engagea sa nièce à se remettre bien vite au lit.
— Oui, nia tante, répondit la nièce avec un soupir.
Elle Jeta un dernier regard sur la branche du marronnier, rentra chez elle et ferma la fenêtre.
Gaston maudit mille fois du fond de son âme les tantes qui viennent se jeter à la traverse des entreprises amoureuses; puis, voyant enfin que le balcon restait silencieux, il prit le parti de se laisser couler à terre, et disparut sous les massifs du jardin.
Le lendemaip, lorsque Gaston revit sa cousipe, la souriante et tendre Delphine avait revêtu les grands airs de madame la marquise de Larsac.
Ces grands airs étaient bien encore un peu enfantins; mais il n’en fallait pas davantage pour eüaroucher un amant qui n’avait de hardiesse que dans l’ombre, et dont l’amour novice prenait volontiers un ruban de soie pour une barrière infranchissable.
Delphine le salua avec majesté, et quand ils furent seuls, comme Gaston essayait timidement de renouer le fil brisé de leur entretien, elle l’interrompit pour lui dire que son imprudence de la veille l’avait entraînée à commettre un gros mensonge, ce qui était un vilain péché, et qu’elle ne voulait point se damner pour satisfaire à tous ses caprices.
Gaston demeura abasourdi et se retira bien convaincu que les nièces ne valent pas mieux, pendant le jour, que les tantes pendant la nuit.
Mais ce fut bien pis encore lorsque Gaston eut causé quelques instants avec son cousin le mousquetaire.
Ce cousin, qu’on appelait M. le comte César de Précorbin, avait quitté Paris tout exprès pour prendre sa part des fêtes dont le mariage de mademoiselle de La Mancelière devait être suivi. Le comte César était un terrible homme. La compagnie des mousquetaires gris ne comptait pas un plus redoutable lieutenant; il n’y avait pas de grisette de la rue Saint-Honoré qu’il n’eiit mise à mal; quand il passait sur la chaussée, le chapeau sur l’oreille, le jabot au vent, l’épée battant ses mollets, et frisant ses moustaches, il était irrésistible ; ses camarades disaient de lui qu’il demeurait aux Percherons et couchait partout. Au demeurant, c’était le meilleur garçon qui se pût voir : son épée et sa bourse étaient toujours au service de ses amis; mais comme il était plus facile de faire dégainer l’une que de puiser dans l’autre, il donnait plus de fer que d’argent.
Le chevalier ne manqua pas une si belle occasion de se renforcer dans l’art de la galanterie. Le mousquetaire prit texte de ses confidences pour lui développer ses propres théories sur une matière qu’il se vantait de posséder mieux qu’aucun gentilhomme de France. Ce cours de morale, que César avait professé dans toutes les ruelles du Palais-Royal, édifia fort le chevalier, et de leur con-
férence il résulta que lui, Gaston, était un sot; que Delphine était une coquette ; que toutes les femmes ne valaient pas le diable, et que lui. César de Précorbin, se chargeait de montrer à son cousin comment on enlevait les cœurs à la manière du maréchal de Berwick, qui prenait les villes d’assaut.
— Ne me parle pas de la candeur de madame de Larsac; je ne crois pas à la candeur. Ève, qui n’avait pas d’amie intime, sut très-bien cueillir la pomme de son plein gré. Ta cousine a épousé le marquis, parce qu’il est riche, et elle l’a choisi vieux, parce qu’elle pourra le tromper plus aisément. Elle se propose de lui faire jouer au naturel le rôle d’un tuteur de comédie. Tu avais la partie belle pour t’en faire aimer; tu as été maladroit, ôte-toi de là que je m’y mette.
Gaston frémissait à l’audition de ces épouvantables doctrines; mais, à son insu, elles s’infiltraient dans son âme, où elles détruisaient sourdement la confiance et la foi. Madame de Larsac le traitait avec une superbe gravité, tandis qu’elle paraissait se plaire fort en la compagnie de M. de Précorbin, qui la faisait rire par ses folies. Désespéré et furieux, Gaston s’élança à corps perdu dans la carrière dos prouesses galantes, afin de bien montrer à sa cousine qu’il n’était pas homme à se laisser jouer.
Avec un formidable courage, il s’attaqua tout d’abord à
62 LES DERNIÈRES MARQOISES.
la femme d’un conseiller air parlement de Paris, qui habitait dans le voisinage. La dame, qui accusait vingt-neiil ans et en comptait qnaranto-doux, ne s’était pas trouvée depuis longtemps à pareille fête. Elle s’enflamma aux œillades du chevalier, elle lui fit bien voir.
Delphine qui, tout en ayant l’air de se réjouir beaucoup en la compagnie du mousquetaire, suivait tout ce manège du coin de l’œil, en témoigna un dépit extrême. Le malheureux Gaston, placé entre les dédains de sa cousine et les bonnes grâces de la conseillère, en perdait la tête. Les félicitations de César achevèrent de le désespérer, et un soir que la conseillère lui avait fait entendre qu’elle se promènerait, vers minuit, devant un pavillon c[u’il connaissait trop bien, il prit le parti de la fuite.
Tandis que le coche emportait le chevalier vers le manoir de Boisroger, tout au fond de la Normandie, il repassait dans son esprit la conduite de sa cousine, se répétant mille fois par jour qu’il la détestait et ne pouvant se défendre de l’aimer comme un fou.
Son départ avait fait une grande sensation au château. Madame de Larsac en versa quelques larmes en secret, en compagnie de mademoiselle Lise; mais elle avait seize ans, et si le souvenir du baiser la troublait parfois encore, elle faisait bien voir le plus souvent qu’elle n’avait pris au sérieux que la danse et l’escarpolette. Elle traitait la
vie comme un jouet, et M. le marquis de Larsac paraissait Tentretenir dans ces belles dispositions.
Cinq ou six jourè après le départ de M. de Boisroger, uhe cotiipagnic de mousquetaires, qui dînait joyeusement au Moulin-Rouge, vit entrer, à la brune,' de Précorbin, tout poudreux, botté et épcronné. Comme il s’était vànté de ttiomiiher de la jeune mariée et qu’il portait l’oreille basse, on l’accabla de railleries : il répondit en homme qui a remporté assez de victoires pour avouer sa défaite. '
Mais comme on le pressait d’èxpliquer les causes de sa déconvenue :
— Messieurs, dit-il en se campant le poing sur la hanche, un mousquetaire gris ne se bat pas contre un enfant.
Mais laissons la compagnie à table et retournons au château, où madame de Larsac chasse aux papillons, et où M. le marquis raconte les campagnes de M. de Villars. Avant de continuer cette histoire, il est de notre devoir de dire quelles causes avaient amené le mariage de la jeune fille et du vieillard.
Un jour que M. de Larsac se rendait dans une de ses* terres, en Périgord, l’essieu de sa chaise cassa devant un château assis aux bords de l’Orge. Une espèce d’intendant accourut avec des hommes de peine et lui offrit l’hospitalité au nom de sa luaitrcsse.
6i LES DERNIÈRES MARQUISES^
— Remerciez votre maîtresse, lui dit M. de Larsac, cet accident sera promptement réparé...
— Non pas, interrompit l’intendant, je n’aurai point à remercier de votre part madame de La Mancelière, qui ne sait pas que je vous ai prié d’accepter un appartement chez elle ; mais elle m’en voudrait beaucoup, si je consentais à vous laisser sur la chaussée lorsque son château est dans le voisinage.
Cette réponse étonna le vieux seigneur, et, curieux de faire la connaissance d’une dame dont les gens se montraient si polis, il accepta.
Madame de La Mancelière reçut M. de Larsac dans une vaste pièce qu’égayaient une jeune fille et des fleurs. Il fut touché de la grâce simple et prévenante avec laquelle on lui fit accueil, et son cœur s’émut â la vue de l’enfant que la vieille dame entourait d’une sollicitude grave et teudre. La jeune fille était souriante, et sa gaieté remplissait de vie le grand château un peu froid et délabré.
Quand l’essieu fut raccommodé, le voyageur ne songea plus à partir; on mit la chaise sous la remise et on n’y pensa plus. Le seigneur avait gagné la confiance de la châtelaine, et un soir qu’ils étaient à se promener dans une avenue de tilleuls, tandis que l’enfant dévastait les parterres, elle lui fit la confidence de ses craintes.
L’avenir de Delphine en était seul la cause. Fille d’un
colonel de cavalerie mort au combat d’Exilles, sous M. de Belle-Isle, elle n’avait pour tout héritage qu’un nom honorable, et pour tout patrimoine que sa candeur et sa beauté. Sa tante, madame de La Mancelière, l’avait recueillie chez elle; mais le château où elles vivaient toutes deux devait, à sa mort, échoir aux mains d’une communauté de religieuses de l’ordre de la Visitation. La bonne dame économisait le plus qu’elle pouvait sur ses revenus pour en faire une dot qui permît à sa nièce d’entrer dans un couvent, quand elle ne serait plus auprès d’elle pour la protéger.
— Mais pourquoi avec cette dot ne la mariez-vous pas? lui demanda le vieux seigneur.
— Cette dot sera suffisante pour entrer en religion, dit la bonne dame, mais elle ne le serait pas pour entrer en ménage. Ce qui convient à Dieu ne convient pas aux gentilshommes.
M. de Larsac tourna ses yeux vers le côté du jardin où chantait Delphine ; la tête couverte d’un chapeau de paille et les bras nus, elle se mirait dans une fontaine.
M. de Larsac pensa que ce serait une grande pitié que de laisser mourir dans les ombres glacées d’un cloître cette vivante fleur qui souriait à la lumière.
— Si je vous demandais la main de votre nièce, me l’accorderioz-vous? dit-il à la dame qui soupirait.
Madame de La Mancelière tressaillit et leva les yeux. Le marquis lui prit la main avec une grâce respectueuse.
— Ma question, un peu brusque il est vrai, vous étonne, lui dit-il; mais voilà longtemps que je désire me'marier,
afin de laisser mon bien à des gens que j’aime et qui me
rendent mon affection. A mon âge ce n’est point facile. L’occasion se présente, vous seriez bien cruelle si vous m’empêchiez de la saisir. Votre aimable nièce sera pour moi une amie bien plus qu’une femme, une flllë bien plus qu’une amie. Quand je mourrai, au moins aura-t-elle une fortune digne de sa beauté, et qui lui permettra de tenir dans le monde le rang qui lui convient. Vous voyez bien que ce mariage assure deux bonheurs, le mien dans le présent, le sien dans l’avenir.
La tante se remit bien vite de sa surprise, et, sans déguiser la joie où le discours du marquis l’avait jetée, elle engagea sa parole.
M. de Larsac partit. Il avait quelques affaires à régler, et on se promit de tenir les fiançailles secrètes. Delphine
n’en apprit rien , ni son cousin non plus. Le cousin passait, chaque année, six mois au château de madame de La Mancelière et six mois chez son père, eu Normandie. Durant l’été, il aimait comme un écolier en vacance ; en hiver. Use souvenait comme un poète.
A son rètouv, le marquis se chargea lui-même de parler à Delphine. Delphine, qui Taimait tendrement, l'interrompit vingt fois en s’amusant à faire pirouetter le chapeau du vieux seigneur au bout de sa canne. Cependant elle finit par lui jurer qu’elle l’épouserait très-volontiers. Quant au couvent, elle lui déclara d’un air déterminé que, ne l’eût-il pas épousée, elle était décidée à fuir jusqu’au bout du monde plutôt que d’y entrer. On sait comment le mariage s’accomplit et quelles choses se passèrentce jour-là.
M. de Larsac paraissait le plus heureux des hommes, et se félicitait chaque jour davantage d’avoir désespéré ses collatéraux en épousant mademoiselle de La Mancelière, qui le charmait par la douceur et la gaieté de son caractère. Il avait racheté la propriété du château aux dames de la Visitation ety réunissait pendant 1a belle saison une élégante compagnie, qui contribuait à lui faire passer le temps.
Grâce au respect, à l’estime, à l’affection qu’il avait su inspirer à sa femme, il exerçait un grand empire sur son jeune esprit, qu’il se plaisait à instruire et à former. Il lui apprenait à connaître le monde sans lui laisser goûter le fruit amer de l’expérience, et comme ces fleurs délicates épanouies sous le cristal d’une serre sans que jamais la pluie ou le vent les ail touchées, l’âme de Delphine s’ouvrit à la vie et à la vérité, sans que la soufl'rance ou la crainte en ternit l'aimable pureté
68 LES EEBNIÉRES MARQUISES.
Tandis que sous l’iniluence paternelle du marquis les qualités charmantes de Delphine se développaient, tandis que la jeune femme commençait à briller sous la jeune fille, comme la rose sous le buisson, Gaston errait aux bords de l’Océan, appelant sa cousine dans son cœur et voyant sa douce image passer sur le fond gris de ses souvenirs.
Son père, vieil ofiicier de marine, grondait quand le vent du nord réveillait ses rhumatismes. Assis dans un grand fauteuil auprès d’un grand feu, il se faisait lire par son fils les campagnes des célèbres navigateurs, et maugréait contre l’injustice des conseillers du roi qui ne savaient jamais donner une escadre à commander à ceux qui le méritaient. La voix terrible de l’Océan retentissait sur les grèves, l’orage sifflait en secouantles vieux chênes, et Gaston maudissait la perfidie de la coquette qui l’avait chassé de l’éden où tant de beaux jours s’étaient envolés sur les ailes de l’amour.
Un jour vint où Delphine se trouva veuve et Gaston orphelin. Le marquis de Larsac s’était éteint doucement, bénissant sa jeune femme, et la remerciant du bonheur dont elle avait éclairé le déclin de sa vie. M. le baron de Boisroger était mort bravement, les yeux tournés vers la mer, où il avait vécu ses plus belles années.
— Ne pleurez pas, Gaston, avait-il dit à son fils, qui
sanglotait; je vous laisse quatre mille livres de revenu, mon épée et un nom sans tache. C’est plus qu’il n’en faut à un gentilhomme pour faire son chemin dans le monde.
Puis, se tournant sur l’oreiller, il avait rendu pieusement son âme à Dieu.
Le cousin et la cousine s’écrivirent pour se faire part mutuellement du malheur qui venait de les frapper; les deux lettres se croisèrent en route.
Après les premiers mois donnés à la douleur et aux affaires de la succession, Delphine jeta les yeux autour d’elle et se sentit bien isolée dans son grand château. Sa tante avait précédé de quelques mois M. de Larsac dans la tombe; la compagnie s’était éloignée d’une demeure que le deuil assombrissait, et la jeune veuve se trouva, avec sa beauté virginale et ses cent mille livres de rente, fort en peine de ce qu’elle allait devenir. Mademoiselle Lise, qui avait conservé ses fonctions de camériste et de confidente, la tira d’embarras en lui conseillantde quitter le château, dont le silence et la solitude l’épouvantaient, et de se rendre à Paris.
— Mais qu’y ferai-je, sans mon mari? lui dit madame de Larsac. ,
— Allez toujours. Madame. Un mari n’est pas nécessaire' pour bien vivre en ce pays-là.
M. de Boisroger arriva à Paris en même temps que sa
cousine. Son premier soin fut de lui rendre visite; mais la solitude où il avait vécu depuis leur séparation avait augmenté sa timidité; d’un autre côté, il conservait ùii amer souvenir de ce qu’il appelait la trahison de madame de Larsac. Le splendide hôtel où elle était descendue lui rappela quelle distance séparait leur fortune ; il la salua avec raideur et s’assit d'un air compassé. Les vêtements noirs et les manières graves de sa cousine, qui cherchait à dissimuler par son maintien les battemenlè de son cœur, lui imposèrent étrangement, et, au bout d’une heure, il se leva plus malheureux que jamais.
Un soir qu’il y avait un petit cercle d’amis chez une dame de leurs parentes, qui passait pour un bel esprit, M. de Boisroger y rencontra madame de Larsac. Tous deux se saluèrent froidement : il ne pouvait lui pardonner son mariage; elle lui gardait rancune de son départ dù château et de son peu d’empressement à la venir voir. La conversation tomba bientôt sur l’amour. Sur ce chapitrelà, la discussion s’établit cliaudement. Toutes sortes de théories s’entre-choquèrent ; chacun disait son mot. Un gentilhomme suédois, qui se formait en France aux belles manières, avança que les dames ne savaient pas aimer ; une demoiselle d’honneur de la reine riposta vivement, et soutint que les hommes n’entendaient rien u*ux affaires du cœur. Tout le monde se récria. Ceux-ci prirent parti pour
le gentilhomme, et ceux-là pourlademoisellc. La maîtresse de la maison proposa de raconter une histoire à ce sujet, après quoi, lorsque chacun aurait dit la sienne, on délibérerait; la proposition fut accueillie gaiement, et les interlocuteurs se mirent en devoir de parler.
Quand vint le toyr de M. de Boisroger, il regarda cousine ,qui ne s’était point prononcée, et commença une histoire où madame de Larsac ne tarda pas à deviner une intention qui devait échapper aux autres auditeurs.
C’était le récit d’un passé où l’amour était partout sans que le mot fût nulle part. A mesure que M. de Boisroger parlait, s’animant lui-même aux souvenirs qui lui revenaient en foule, un voile glissait sur les yeux de madame de Larsac et lui montrait à nu les charmants mystères qu’elle avait à peine pressentis. Émue et rougissante, elle comprenait enfin mille choses auxquelles elle ne s’était jamais arrêtée, et qu’elle s’étonnait alors de u’avoir pas devinées.
Lorsque Gaston peignit dans un langage animé les douleurs de l’amant convié au mariage de celle qui le trahissait, ses angoisses le lenderaa.in, l’amertume de ses désolantes pensées après l’éloignement, un soupir de bonheur et de souffrance souleva le sein de Delphine, une larme vint à ses yeux, et elle se baissa sur son éventail, afin qu’on ne vit pas la rougeur brûlante de son front.
— 11 m'aimait donc, disait-elle. C’était de l’amour ! ah I qu’il a raison de m’accuser !
Et, toute palpitante, elle écoutait Gaston. Que de larmes charmantes Gaston n’aurait-il pas surprises au bord des paupières de Delphine, s’il avait écarté l’éventail ! Mais une trop vive émotion l’agitait lui-même pour qu’il prit garde aux palpitations qui faisaient trembler les dentelles sur le corsage de sa cousine. Ce petit drame passa inaperçu; les dames regardaient curieusement M. de Boisroger, qui parlait l’œil étincelant et la pâleur sur la joue, et la demoiselle d’honneur pensait tout bas qu’il était trop éloquent et trop beau pour qu’il pût être le héros d’une pareille mésaventure.
Après que l’histoire eût été achevée, madame de Larsac se leva et passa dans une autre pièce. Un balcon s’ouvrait sur un jardin plein d’ombre et de silence ; elle appuya son front sur le marbre et fondit en larmes.
Quand elle rentra au salon, M. do Boisroger avait disparu.
Plus tard, lorsqu’elle se retrouva seule dans son alcôve, la tête penchée sur l'oreiller, le regard perdu dans la soie des rideaux, sa pensée discrète interrogea son cœur, et, tout bas en frémissant, elle se demanda si elle aimait. L’aveu passa sur ses lèvres, timide ainsi qu’un soupir; ravie comme un enfant qui vient de découvrir un trésor.
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elle se souleva à demi, et tendant ses bras charmants vers un fantôme invisible, elle répéta tout haut et toute tremblante ce mot qu’elle n’avait jamais dit : <* Je t’aime ! » Mais le son de sa propre voix l’effaroucha; elle tressaillit, et voyant dans nne glace son image réfléchie, l’œil humide et le sein nu, effrayée de son audace, elle croisa les mains sur son cœur et souffla la bougie.
Mais que devint-elle au réveil, lorsque la demoiselle d’honneur qui défendait si chaudement la cause des dames lui annonça qu’il n’était bruit dans leur cercle que du prochain mariage de M. de Boisroger avec la nièce de M. de Plégneul, gentilhomme du Berri. Madame de Larsac faillit se trouver mal; en même temps qu’elle avait ouvert son âme à l’amour, le désespoir était entré.
Le soir même elle se rendit chez sa parente, où il devait y avoir grand cercle. Coquette, maintenant qu’elle aimait, madame de Larsac avait pris un soin extrême de sa toilette, et tiré un parti galant de son deuil. Elle fît son entrée au milieu d’un murmure flatteur. Son premier regard rencontra M. de Boisroger, qui causait avec une
jeune personne; au mouvement de son cœur, elle comprit
que ce devait être la nièce du gentilhomme berrichon.
Elle était ù peine assise, que M. de Plégneul se fit présenter à elle par la maîtresse du logis, et lui fit part du projet qu’ii avait conçu d'unir sa nièce à M. de Boisroger.
74 L£S DB&NIÈRES MABQÜISK8.
— Je suis dans l'ordre de Malte et le dernier de raen nom, lui dit-il; je serais fort marri si la maison de Plégiieul venait à s’éteindre, et j'ai résolu de donner la main de mademoiselle ma nièce à un jeune gentilhomme, sous la condition eipresse que son tila ainé prendra les armes et le nom des Plégneul.
— Ët vous avez fait choix de monsieur de Boisroger , pour qu’il cède sou nom en échange d’une fortune ? ditelle avec un sourire auquel le commandeur ne prit pas garde.
— il est pauvre, et cinq cent mille livres de dot applanissent bien des difficultés. M. de Boisroger sera comte de Plégneul.
M. le comte de Précorbin, qui , depuis la mort du maiv quis, avait repris le cours de ses galanteries auprès de madame de Larsac, dont la heguté lui semblait merveil-r leusement rehaussée par l'éolat de cent mille livres de revenu, vint se jeter à la traverse de la conversation qu’elle avait engagée avec M. de Plégneul. Gaston, qui ne regardait plus sa fiancée depuis l’arrivée de sa cousine, fronça le sourcil. Delphine s’eu aperçut, et, dépitée qu’elle était contre lui , fit accueil au mousque* taire. •
M. de Boisroger se leva brusquement et s’en vint rôder autour d’elle. Elle affecta de n’y pas prendre attention et
MASBMOiSBLLS DS LA MANGELIÊRE. 78
it s’égayer beaucoup aux madrigaux de M. de Préeorbin, qui se sentait en verve. Quelques phrases galantes arrivèrent aux oreilles de Gaston, sms que madame de Larsac les eût entendues. 11 se sentit une furieuse envie de donner de son épée daus la gorge du mousquetaire; et, craignant de faire une esclMdre s’il restait plus longtemps à cette place, il s’éloigna, non sans avoir mis ses gants en pièces.
Mademoiselle de Plégneul et son oncle le sollicitèrent du regard ; il passa et s’assit résolûment à une table de pharaon.
— Vous joueî? lui dit le commandeur.
— Une bagatelle, répondit Gaston, et il jeta sur la table une vingtaine de louis sans compter. Il aurait joué la couronne de France pour échapper à la pensée qui le torturait.
M. de Plégneul bondit à la vue de cet or.
— Mais, cher comte, s’écria-t-il, il y a là plus de cent écus.
— C’est possible, reprit l’autre, qui battait les cartes.
Madame de Larsac n'avait pas entendu un mot de cette
courte conversation, mais aucun des mouvements des interlocuteurs ne lui avait échappé.
Lorsque le commandeur s’approcha d’elle, l’expression de sou visage lui douua la clef de son caractère; il avait la
physionomie d’un moine qui vient de voir le démon face à face. '
— M. de Boisroger, votre cousin, dit-il à la marquise, joue donc quelquefois ?
— C’est son goût dominant, reprit-elle négligemment ; il en a pris l’habitude avec les officiers de marine qui visitaient son père en Normandie.
— Ah! fit le commandeur, en tournant les yeux vers la table où les pièces d’or étincelaient.
— Il m’a enseigné tous les jeux au château de madame de La Mancelière, ma tante. C’est un beau joueur; il tient ce qu’on veut, et ne sourcille jamais quand il perd. Je m’en vais faire sa partie.
Madame de Larsac prit le bras de M. de Plégnenl et le ramena vers le tapis-vert; M. de Précorbin les suivit. Leur présence alluma la fièvre dans le sang de Gaston. Il avait gagné, et une centaine de louis étaient empilés sous ses mains ; madame de Larsac s’assit en face de lui ; M. de Précorbin se pencha sur son épaule. Il avait un sourire vainqueur qui donnait le frissonà M. de Boisroger.
— Vingt louis contre toi, dit le mousquetaire.
— Cinquante si tu veux, répondit Gaston.
M. de Plégneul frémit.
— Je tiens la moitié de votre jeu, dit madame de Larsac en se tournant coquettement vers M. de Précorbin.
MADEMOISBLLB DB LA MANCBLiiiBB. 77
— Alors, cent louis ! s’écria Gaston la pâleur de la mort sur le visage.
Un cercle de joueurs entoura bientôt la table; Gaston tenait ce qu’on voulait et jouait tout de travers. Ivre de jalousie, c’était à peine s’il voyait les cartes. Au bout d’un quart d’heure, la banque sauta.
M. de Boisroger quitta la table; ses oreilles bourdonnaient ; il avait toujours devant les yeux le sourire du mousquetaire.
— Vous perdez? s’écria M. de Plégneul en s’élançant vers lui.
— Sans doute, on perd toujours.
— Beaucoup?
— Je n’ai pas compté.
— Mais encore?
— Tout ce que j’avais sur moi et cinq ou six mille livres sur parole, à peu près.
— Grand Dieu !
— Ce n’est rien ; quand on a payé, on n’y pense plus.
Le commandeur , épouvanté , le regarda s’éloigner ;
puis, secouant la tête, il alla prendre le bras de sa nièce et sortit.
M. de Boisroger erra toute la nuit sur les bords de la Seine avec la pensée de se jeter à l’eau; mais il avait vingtcinq ans, et à cet âge on ne se tuait pas encore en ce
78 LIS BERNiiRZS KlRQOtilBS.
temps-làj Gortirae il rentrait chez lui,- au petit jour, il heurta un passant qui longeait le Pont-Neuf le manteau sur le neii
— Au diable le raaladrdt ! s’écria Gaston.
— Morbleu ! lequel de nous l’est plus que l’autte 1 reprit M. de Précorbinj en rajustaht sdh chapeau ébranlé par le choci
César et Gaston se regardèi^ent^
— Ma toi, mon cher, bien te prend d’êtrë !h 6 h CouSih, ajouta le mousquetairèj j’alldis te prdpoSëi* de hdÜ 3 couper la gorge, pour t’enseigner à ménager tes épithëtéS.
-Qu’à cela ne tienne 5 si tU eu as faUtéisléi je suis à tes ordres, répondit Gaston, dont les resSetitirUeUtS se réveillaient en foule.
— Non pas, je ne tue jamais mes déhiieursj et tn me dois cent louis. Ah ! si ce n’était pas toi ^ je Iné pisserais cependaut l’euvie de dégainer; ne fût-Oe qUe potir me distraire un peu. Gaston, tu vois devant tes yeux le plus infortuné des mousquetaires grisj
— Toi?
— Moi-même; Césdr de Précoiibin. Ne te lie jatbais éüx femmes, mon ami; la plus innocente est fantasque colUrhe le vent;
— Il me semble pourtant que th n’aS pas lieu d’êtfe très-mécontent, au train dont marchent tes galânteHeS !
Digilized by Gool le
MÀDillÔtiiÉLLS DB LA MA!<fO ÈLT£ K£. ?9
— Jé pensais précisément cortltfle toi à minuit; entre niàdàme de Larsac et moi il h'y a plus qü’uiie circoh*stance, me disais-je, eh bien ! mdli éher, cette circonstance est au diable; ta cousine n’a jamais voulu me permettre de la ramener chez elle; quoi tjué j’aie pu lui dire, elle m’à traîtreusement laissé au beâu milieu de la rue, après m’avoit sdübaité le bonsoir pat la portière de son carrdSse; Ail diable la cOcluètlé !
Gaston Soüpita comme Uh homnië â qui On enlève un poids énôrtne de dessus la poltriné. Gepehdailt il reprit :
-^Lorsque je t’ai rencontré filâtltaiipèlit jour, le inan-^ teau sur le nez, jë tè cfoyais en meilleure fortnrlo.
Hélas 1 je reviens du logis d’Ühe ilimable personne qtii hi’a bieil Voulu prêter l’hospitalité éllr liia bonne mine. Me forcer à renouveler connaissance avec une maîtresse de l’an passé ! voilà uùe àction indigne que je ne pardonnerai jamais à madame dé Làrsac> et je le lui ferai bien voir quand je serai son mari.
-^Quoi! tu persévères après la mésaventure? s’écria Gaston. •
— Sans doute : quand on fait le feiégê d’uné place, il faut s’attendre à des sorties; mais jfe lie sliis pas homme à me décourager, et je saurai réduirë l*enneuii à se rendre à merci. .le vais dé ce pas méditer inon plan de campagne.
Bn finissant ces motSj M. de Précorbiii fenfonçâ éon
L£S DERNIÈRES MAROTMSES.
chapeau sur les yeux, rejeta son manteau sur Tépaule et se dirigea vers la caserne des mousquetaires d’un pas délibéré.
M. de Boisroger était bien im peu rassuré sur les résultats immédiats des entreprises de son formidable cousin; mais les conséquences qu’elles pouvaient avoir dans l’ave* nir lui paraissaient pleines de périls i>our un amour que la douleur avivait. Il y réfl^hissait encore , lorsqu’il arriva à l’hôtel garni où il avait retenu un appartement. Une lettre l’y attendait. Elle était de M. de Plégneul, qui lui faisait savoir que de nouvelles dispositions ne lui permettaient plus de disposer de la main de sa nièce en sa faveur, comme un instant il en avait eu l’intention.
Gaston retourna l’épître en tous sens pour y trouver le motif secret qui avait pu déterminer le commandeur. Ne pouvant y parvenir, il jugea que le mieux serait de lui en demander l’explication à lui-même, et sans prendre le temps de changer de costume, il sauta dans un fiacre qui le conduisit chez le gentilhomme berrichon.
Le commandeur ne se fit pas prier pour lui avouer qu’il avait de grandes craintes sur la manière dont il administrerait la fortune de sa légitime héritière.
— Les cartes en mangeraient la moitié et les dés le reste, lui dit-il en finissant.
Gaston le considéra avec stupéfaction.
Il avait joué la veille pour la première fois de sa vie.
Digiti,
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MABEÎfOISELLK DE LA MANCELIÈRE. 81
— Ce n’est pas, Monsieur, reprit-il, que je tienne à vous faire revenir sur votre résolution, mais je me dois à moimème de vous détromper sur l’opinion que vous avez de mon caractère. Le jeu et moi nous sommes tout à fait étrangers l’un à l’autre.
— Peste ! des étrangers qui se connaissent depuis le berceau ! repartit le Berrichon.
Gaston allaitrépliquer vertement, lorsque M. de Plégneul l’arrêta tout net en lui faisant part des révélations de madame de Larsac.
M. de Boisroger rompit l’entretien et se retira. Son premier mouvement fut de courir chez sa cousine pour lui demander compte d’une conduite aussi injuste qu’inexplicable. Madame de Larsac le reçut dans un boudoir écarté. Quand il entra, le premier désir de la jeune veuve fut de se lever et de courir à lui; mais une émotion irrésistible la cloua sur son fauteuil, et ce fut en balbutiant, et sans oser même le regarder, qu’elle lui fit signe de s’asseoir. Gaston prit son trouble pour du dédain ; sou cœur se serra horriblement.
— Je devrais vous haïr, lui dit-il enfin, et je sens que je n’en ai pas la force.
— Me haïr, et pourquoi î s’écria-t-elle en levant ses beaux yeux sur Gaston.
Le pur éclat de son regard arriva jusqu’au cœur de
85 LES PERNIÈUES MÀUQUISES.
Gaston, mais le sotiveiiir de ce ([u’elle avait dit rafifermit son courage ébranlé.
— Vous le saurez bietltôt^ Madame, continua-t-il ; mais si malheureusement j’ai un motif suffisant pour vous devoir haïr, de quel crime me suis-je donc rendu coupable pour que vous me détestiez si cruellement?
— Je vous déteste, raoil s’écria encore madame de Larsac.
Une flamme si vive brilla dàrls les yeux de la marquise : il y avait dans son cri une innocence si réelle mêlée à tant de douloureux étonnement, qu’un amoureux plus expert que Gaston y aurait lu un aveu. Mais il se tenait en garde contre son émotion, et bien qu’une secousse électrique eût précipité le Cours de son sang, il reprit :
— De quel nom voulez-vous que j’appelle le rapport que vous avez fait à M. de Plégneul ? Est-ce médisance ou seulement espièglerie?
Madame de Larsae ne s’attendait pas à cette attaque. Elle rougit, et trop novice dans l’art de se composer un maintien, elle baissa les yeux sous le regard de Gaston, et balbutia quelques mots sans suite.
Mais M. de Boisroger continua d’une voix altérée :
— Je n’attendais pas un grand bonheur d’une union que je souhaitais plutôt par lassitude que par désir. Dieu m’est témoin que je n’aimais pas mademoiselle de PJé-
MADEMOISELLE DE LA MANC.ELIÂRE. 83
gneuli et à ne consulter que mes sentiments, peut-être devrais-je tous Ktnercier d’avoir rendu impossible lin mariage dont la pensée seule m’affligeait. Mais je n’y puis voir que le désir de me nuire) et cette découverte iti’a percé le coéb?.
Delphine était agitée de inüië 8ensation§ confuses) 6t
ses beaux yeuX) timidement leVés sür Gastbnj les exprimaient avec la plus tendre éloquence! Mais Gaston se cuirassait contre des regards si doux, et ventait n’y rieh voir que le manège d’une coquette qui, la veille encore, avait eu les manières les plus engageantes pour César de Précorbim
— Ainsi, dit-elle en hésitéht) vous n’épouserez pas mademoiselle de Plégoeul? ^
— Non; ni elle, ni une autre; maintenant je ne me marierai jamais.
— Jamais? reprit-elle avec le plus doux éclair qui puisse illuminer les yeux d’une femme.
— Jamais! ajouta-t-il avec un soupir.
Delphine avait benne envie de lui prouver qu’il mentait) et l’on ne peut savoir quel tour aurait pris l’eiitrefien Si la porte dii boudoir ne. Se fût ouverte tout à coup devant la demoiselle d’honneur.
En entrant, ellé adressa à M.' dé Boisroger un Sourire qui déplût tort à madame de Larsac. Il augmenté le dé-
84 LBS PBKMIÉRE8 KAHOUISKB.
plaisir qu’elle éprouvait à voir interrompre un tète-à-tète
où sou cœur était intéressé, et pendant quelques minutes
la conversation languit.
La demoiselle d’hoimeur lui donna un autre cours en
demandant à madame de Larsac ce qu'il fallait penser
d’une nouvelle dont on l’avait entretenue le matin même.
— U n’est bruit, dit-elle, que de votre prochain mariage avec le duc d’Aumont, qui commande une compagnie dans la maison du roi.
Gaston pâlit.
Madame de Larsac s'en aperçut, et se récria vivement.
— On en parle pourtant comme d’une chose décidée, poursuivit la demoiselle d’honneur.
— U n’en est rien, vraiment. C’est un projet que ma parente, madame d’illois, s’était mis en tète, mais je ne m’y suis même pas arrêtée. Je crois qu’elle aura un peu babillé, comme c’est sa coutume.
M. de Boisroger ne voulut pas en entendre davantage. 11 se leva.
Madame de Larsac, aussi douloureusement émue que lui, l’accompagna jusque sur la porte, sans prendre garde au malin sourire de la demoiselle d’hoimeur, dont elle maudissait la présence.
— Vous reverrai-je T lui dib^lle tout bas.
— Monsieur de Boisroger aura l'honneur de revoir
MAPEMOISELLE PE LÀ MAnCELlÊRE. 85
madame de Larsac, répondit-il amèrement ; mais Gaston ne reverra plus Delphine.
En ujhevant ces mots, M. de Boisroger s’inclina jusqu’à terre et se retira, laissant sa cousine atterrée, et les yeux pleins de larmes.
11 y eut le soir même grand conseil privé entre madame de Larsac et sa confidente intime, mademoiselle Lise;
mais mademoiselle Lise, malgré la fertilité de son imagination et son habileté à trouver des ressources, ne parvint pas à tirer sa maûtresse d’embarras. L’honnête fille ne comprenait pas, dans son for intérieur, qu’on eût tant
de peine à s’entendre quand on s’aimait franchement.
Lorsque par aventure la chose lui était arrivée, elle en avait pris résolùment son parti. Mais madame de Larsac avait de ces délicatesses qui ne peuvent entrer dans le coeur d’une soubrette. D'un mot elle aurait pu dissiper l’erreur où Gaston était tombé; mais ce mot, elle ne pouvait le prononcer sans faire un aveu qu’une femme jeune et honnête, si éprise qu’elle soit, hésite toujours à exprimer. Les apparences la condamnaient certainement ; elle comprenait donc que M. de Boisroger eût l’âme froissée; mais, d’un autre côté, elle ne comprenait pas qu’il n’eûi pas mieux interprété le trouble où sa présence l’avait jetée. Dans son dépit, elle allait jusqu’à l’accuser de maladresse, et se disait qu’elle était bien bonne de tant
s’inquiéter d’un garçon qui ne savait rien deviner. Alors elle jouait uu air sur le clavecin^ chantait ime ariettej chiffonnait Ses rubans) lisait le roman du jour» puis retorhbait daiis ses perplexités. Les choses durèrent ainsi quelque temps ; vingt fois Delphine eut la pensée d’écrire à Gaston ; mais quand elle atait tracé quelques mots, elle repoüssait le papier bien vite, ne sachant comment terminer, la plüme à la main, ce qu’elle n’aurait pas osé commencer face à facé. Le temps de6 jeux était passé; madame de Larsac pleurait parfois ; souvent elle tressaillait lorsque la porte de soli salon s’ouvrait avec fracas; sMt cœur battait au bruit dès roues ébranlant la cour de 6on hôtel; ses nuits étalent agitées, ses rêveries impatiëhteé; elle passait dèé heures entières le visage collé aux vitres d’tine fenêtre qui donnait sur la porte cochère pour épier lé retour de l'ingrat. Quand elle se couchait le soir après une journée d’attente fiévreuse^ elle se prenait à regretter bien fort l’époque où sOn sommeil était calme, où aucUn frémissement de trdublait là paix de Son àme. Et si quelque fée avait voulü*d’un coup de baguette; lui rendre cé passé frais et reposé; elle s’y serait bien vite refusée. Ses ennuis lui étaiént chers.
Depuis sa sortie de chei madame de Larsac; Gaston avait complètement rompu avec ses anciennes habitudes: le timide jeune homme était devenu un hardi câvalier
MADEirOIB£LLS SB LA MABGELIËRE. 8T
qu’on reneonfrait au jeü dé paume^ au Palaiî^-Royal, dans tous les cabarets où allait là meilleure et la plus brüyànte coniiiasniej le chîipeau sur l’oleillei le jabot cliilfonné, le poing sur la hanche, il hantait les théâtresj ftrraillâit dans les salles d’armesi et menait la tie la pllis débbailléë qui se pût ^oir. M. de Précobbin s’ëtait chargé de le polir au* belles nianièresj et> sous une tëlle direction! M; dë Boisroger ne pouvait manquer d’allër fort loin; Maià Sous l’écotce du mauvais sujet on retrouvait bientôt l’honnête amoureux : au beau milieu fies sbUpcrs les plus tapàgeurs! lorsque les assiettes commën^ient à voler par lés fenêtres^ il lui arriVàil de pousser de lathentables soUjiirt. Il criait plus fort que les autres, au besoin ; mais il de pouvait s’égayér, et vers minuit, quand sëS camarades parlaient Üe rosser le gnët, Il S’en allait le long dé là rivière re^drder lés étoiles dans l’eatit Le niousquetairé lui avait fait faire la condaissancé d’àimables personriés qui dë demandaient pas mieux que dë fatonner les ëducàtidtts mal êbaüchéeé: Et leur présentant Gaston, il n’avait rien dit quë ceà trois itiotS : i C’est rtlOn cousin. B Mais à ceux qui savaieht quel homme c’était que César de Précorbin, ces trois mots suffisaient. On fit fête au gentilhomme, et il né tint qu’à lui de prendre ses grades dans la carrière des galanteries. Malsj sur ce chapitre-là, M. de Boisroger était plus farouche qü’nU char^
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gg LES DERNIÈRES MARQUISES.
treux. Te n’est pas qu’il y mît de la mauvaise volonté, maisil ne pouvait s’empêcher de penser à une belle cousine, auprès de laquelle toutes les femmes du monde lui semblaient laides , et lorsque le moment venait de iranchir le Rubicon des bonnes fortunes, il s’y résignait avec une mélancolie qui n’avait rien de mythologique. Dans les coulisses de l’Opéra on l’avait surnommé le Beau Ténébreux.
Selon qu’il faisait beau ou mauvais, qu’ou avait l’humeur folâtre ou le tempérament bilieux, on riait aux éclats ou on se fâchait horriblement. Mais Gaston se souciait de la colère comme de la gaieté. On parla bientôt beaucoup de l’étrange gentilhomme que M. de Précorbin avait lancé dans le monde ; on fit à son sujet les plus curieux paris ; et si M. de Boisroger avait voulu profiter de sa position, il aurait fait les plus grands ravages parmi les belles personnes qui voulaient le rendre amoureux à tout prix. Mais c’est à quoi il ne songeait nullement. Il lui suffisait d’avoir les dehors de la rouerie sans en tirer grands profits, afin de laisser croire à madame de Larsac qu’il prenait aisément son parti de ne pas lui plaire.
Taudis que Gaston fréquentait les demoiselles de l’Opéra, M. de Précorbin continuait ses assiduités auprès de madame de Larsac. Il avait converti ses escarmouches et ses assauts en un système savant de circonvallation, si bien que l’impétueux mousquetaire était devant la jeune
veuve, comme le maréchal de Noailles devant Maëstricht ou Beig-op-Zoom. Quand on le raillait sur sa patieo^’o, il disait qu’un général, qui se pique de connaître son métier, ne doit ignorer aucune ressource de la stratégie militaire; de force sans égale déjà sur les batailles en rase campagne, il voulait savoir si un siège régulier lui réussirait aussi bien .
Madame de Larsac l’accueillait volontiers, parce qu’elle en tirait adroitement des nouvelles de Gaston, et Gaston le recherchait afin qu’il lui parlât de madame de Larsac, et des deux côtés la complaisance du mousquetaire ne se faisait pas faute d’indiscrétion. Gaston n’avait donc pas tardé à savoir que le prétendu mariage avec M. le duc d’Aumont était un bruit de ruelle; mais le chapitre des médisances sur la question du jeu restait tout entier, et M. de Boisroger fit bien voir à sa cousine qu’il s’en souvenait.
Madame de Larsac l’ayant un jour rencontré chez madame d’Illois, elle lui fit entendre qu’elle savait de quelle manière il vivait.
— Cherchez-vous le bonheur et l’avez- vous trouvé? lui
dit-elle. •
— Je ne cherche rien qu’à ne pas donner un démenti à la bonne opinion que vous donnez de moi.
Elle attacha sur lui un regard interrogateur.
— Vous m’avez prêté un vice qui est le père de fous les autres. Voilà où le jeu m’a conduit, reprit-il.
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90 1.BS DBRNiiREB KARQRISBB.
Mais M. de Boisroger se donnait les gants de vices qu’il n’avait pas; bien différent en cela des personnes qui se font un masque de la vertu, il se vantait hautement d’une rouerie qu’il aurait été au désespoir de pratiquer. Las enfin d’une vie creuse où il n’y avait de réel que l’ennui, il se résolut un soir de prendre un parti violent. On venait d’équiper une escadre pour les Antilles; un jeune horamci brave et ayant quelque instruction, pouvait espérer de faire son chemin en ce lointain pays, ét le pire qui pût lui arriver, c’était de mourit en se bâÜadt contre les Anglais. Gaston se décida à solliciter un emplôi honorable dans cette expédition, et dès le lertdétnaiu 11 So mit en oarapagne. Gomme il était de bonhe mille et qu’i] portait un uom connu dans les bureaux du ministère de la marine, ses sollicitations eurent un bon résultat, et il obtint la promesse d’un commandement à la Martinique.
Quand M. de Boisroger fit part de ce beau projet à M. de Précorbin, le mousquetaire haussa les épaules.
— Que diable vas-tu chercher dans ce pays d’enfer ? lui dit-il; les femmes y sont noires comme l’encre et les hommes perfides comme les cartes.
— J’y vais chercher fortune; les gens déterminés ÿ font leur chemin, m’a-t-on dit, répartit Gaston, qüi se gardait bien d’avouer son mal.
~ Il y a des gens, mon cher cousin, qui, sans quitter
MADBM91S1&LB SE LE KAHCBIIÈRE. ff
le Palais-Ro/al, ont devant edi un Ohetnin sans linlite.
— Ëh bien I dit Taiitre bruaquement, .Je m’ennuie et veux me faire tufen
— G’est difl^tedt^ fepfit Ciésar ; cependant Jë te fêtai ebeerver que l’on meurt tout auæi bien en Flandrë et sur les bords du Rhin qu’aux Antilles. C’est Se donner bira du mouvement pour aller fcheroher âtl loih les bdllesqui sifflent pour tout le mondei,
Une heure après, madame de Larsac était informée dü projet de Gaston^
— Mais il est fou! s’écria-t-elle.
— Ou à peu près; Si je ne savdis que tnadeiiioiselle Mérise est de ben cœur disposée à lui être agréable cm toute chose, je croirais qu’elle lui a fait perdre la tête.
— Vous dites qu’il va aux Antilles î
— A la Guadeloupe ou à la Martinique^ à deux ou trois mille lieues;
— Mais c’est un pays affrèux!
— Les gens heureux f meurent d’un coup de canon ; les autres sont emportés par la fièvre jaune) tués paé les serpents ou empoisonnés par les nègreSi
Delphine ne voulut paê en entendêë davantage; elle renvoya Mi de Précorbin sous le premier prétexte qui lui vint à l’esprit) jeta un mantelet sur séS épaules, fit atteler sa voiture et se rendit chez le ministre de la marine.
LES DERNiiRES KARQtJISES.
Le ministre avait le goût trop bon pour faire attendre la marquise. A peine assise, elle déclara nettement qu’elle avait une grâce à lui demander. Le ministre répondit que c’était absolument comme si elle l’avait déjà obtenue.
— Il s’agit de certaines places que vous avez à donner pour les Antilles.
— J’entends. Elles sont fort recherchées. Cependant je vous dirai, entre nous, que la Martinique n’est pas le Pérou.
— Il ne vous en sera que plus facile de vous rendre à ma prière.
— Dites à vos ordres. Que vous faut-il? un protégé à nommer, un importun à écarter, un ami à pousser?
— Moins que cela : un parent à destituer.
— C’est on ne peut plus aisé.
— Ainsi vous consentez ?
— Sans peine, et vous ne m’en devez avoir aucune obligation. C’est vous qui m’apportez une place quand je croyais que vous vouliez en solliciter une. Comment s’appelle monsieur votre parent?
— • Gaston de Boisroger.
— Le fils de M. le comte de Boisroger, autrefois capitaine de vaisseau ! Il avait des titres aux bontés de Sa Majesté, et m’était vivement recommandé. J’ai là sa nomination sous les yeux.
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— Je m’en empare et la déchire.
— Il ne méritait pas les honneurs du roi, puisqu’il a su vous déplaire.
— Mais j’exige plus encore .
— Parlez.
— Votre promesse de lui refuser tout commandement s’il s’avisait d’en solliciter un nouveau.
— Vous ne me demandez que des choses faciles, quand vous auriez le droit de vouloir des choses impossibles.
— Mais qu’exigerait-on en retour? dit-elle coquettement en prenant congé du ministre.
— Rien que votre reconnaissance.
— La plus prodigue des vertus! Vous comprenez bien, monsieur le ministre, que je ne suis pas assez riche pour payer l’intérêt de cette delle-là.
À quelque temps de là, lorsque M. de Boisroger se présenta au ministère pour retirer son brevet, on lui apprit qu’un autre venait d’être nommé à sa place. Indigné, il voulut savoir quelle influence avait pu lui arracher une nomination qu’il était en droit de regarder comme assurée, ayant la parole du ministre, et il ne tarda pas à reconnaître que sa cousine était la seule cause de sa disgrâce.
— Si j’avais pu conserver une illusion, lui dit-il à leur première rencontre, vous me l’auriez enlevée.
M LBS DBBMliBEI M4ftfiUf8SS.
— Il VOUS en reste uae eaeera, lui péponditrelle doueemantÿ eelle-là suvlout vous la perdrez.
Gaston la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait, mais sans pouvoir comprendre ses paroles.
Privé du commandement qu’ils espérait aux Antilles, M. de Boisroger essaya tout de bon de chasser le souvenir qui survivait à toutes les angoisses de son cœur. Une aci trice, mademoiselle Mérise de la Comédie-Italienne, cellelà môme dent M. de Préeorbia avait parlé à madame de Lusac, se prêta de la meilleure grâce du monde à Paider dans cette difficile entreprise. C’était une bonne personne, toujours gaie, qui n’avait rien à elle, son cœur surtout, et qui, voyant le beau gentilhomme toujpuvs mélancolique, s’était imaginée qu’une belle fille serait un remède souverain pour le rendre à la joie. Au plus fort de sa passion, alors qu’elle s’évertuait le plus consciencieusement à le guérir de ses chagrins, un certain marquis de Vil» lermé, qui était la monnaie de M. de Richelieu, s’avisa de lui faire la cour. Mademoiselle Mérise était, à sa manière, une très-honnête personne. Elle ne prenait pas la peine de compter ses amants, mais elle se serait reprochée comme une vilaine action d’en tromper aucun. Comme elle ne se cachait pas pour avouer qu’elle aimait, et qu’elle n’hésitait pas à dire le contraire quand ses feux s’éteignaient, elle avait supprimé de sa vie, ainsi qu’une charge
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iaconunode, la ruse et le mensonge. Aux premiers mots de M. de Villermé, elle l’arrêta tout net.
— Vous êtes un très-aimable gentilhomme, lui ditellc, mais je ne vous aime pas. Restons bons amis en n’nn parlons plus.
T- Mais je vous adore, reprit-il, et n*ai jamais vu d’aussi beaux yeux que les vôtres. Us brillent de milia feus, et je donnerais volontiers tous les diamants de ma grand’mère s’ils voulaient devenir aussi tendres qu’ils sont séduisants.
— Tous les diamants du monde n’y feraient rien. J’aime mieux le petit doigt de M. de Boisroger que tons les joyaux du grand Turc.
TT- Vous me ferez mourir de désespoir.
— J’en serais bien fâchée; mais si voue mouriez, je ne saurais qu’y faire, '
— Que voulez-vous donc que je devienne?
T- Attendez, je ne sais pas ce que je penserai demain.
M. de Villermé attendit. Mais voyant, au bout d’un mois ou deux, que tous les jours avaient des lendemains pareils, il renoua la conversation au point où il l’avait laissée.
Mademoiselle Mérise partit d’un éclat de rire.
— - Quoi ! vous y pensez encore? dit-elle.
•—Plus que jamais; mais c’est bien à vous de me v&-
LXS DERNIÈRES MARQUISES.
procher ma constance ! Ne vous voiton pas toujours éprise deM. de Boisroger?
— J’en suis étonnée la première. C’est un miracle!
Je ne crois pas aux miracles.
— il faudra bien cependant vous convertir.
— Je ne demande pas mieux, si vous voulez être ma patronne.
— Mon cher marquis, je suis encore trop novice pour me charger du salut de deux âmes à la fois.
— Ainsi, vous vous refusez bien décidément à me donner ma part de paradis?
— Adressez-vous à mes camarades. Il y a parmi elles des personnes pleines de charité.
— Eh bien, morbleu! je vous ferai voir qu’il n’y a pas de sainte qui ne pèche trois fois par jour.
— Et moi, je vous ferai comprendre qu’il n’y a pas de diable qu’on ne puisse exorciser.
La sonnette du régisseur retentit, et mademoiselle Mérise, riant comme une folle, salua le marquis.
Ce fut alors un combat en règle. L’attaque était vive, mais ’î défense ne lui cédait en rien. M. de Villermé, qui s’était piqué au jeu, envoyait chaque jour les billets les plus galants, les plus beaux fruits de la saison et les bijouxles plus coquets. Mademoiselle Mérise lisait les lettres, maugeart les fruits et renvoyait les bijoux. Toute la Co-
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iDédie-Italienne assistait au tournoi^ et chacun pariait pour ou contre M. de Villermé. M. de Boisroger était peut-être, de tout ce monde, celui qui s’intéressait le moins au résultat. ^
La veille d’un jour où l’on devait donner une comédie nouvelle au Théâtre-Italien, M. de Précorbin avait invité à souper les compagnons de ses plaisirs, parmi lesquels M. de Boisroger et M. de Villermé tenaient le premier rang. Mademoiselle Mérise et plusieurs de ses camarades étaient au festin.
Ainsi qu’on le pense bien, la sagesse n’avait que faire en un pareil lieu; on déraisonnait au premier service. Un garçon s’étant avisé de placer des carafes sur la table, M. de Villermé les fit sauter par la fenêtre et proposa de faire prendre au pauvre diable le même chemin, pour lui enseigner à commettre de semblables impertinences.
M. de Précorbin intervint.
— Il faut lui pardonner pour cette fois, dit-il.
— Alors qu’il se grise ou je l’assomme, reprit M. de Villermé.
Le garçon jura qu’il n’aurait garde de désobéir.
Lorsque deux heures plus tard, fidèle à son serment, il arriva en trébuchant pour étaler avec ses acolytes le
dessert sur la table, les tètes étaient daus un état impos-
98 LES DERNIÈRES HARQVISB8.
sible à décrire. M. de Villermé s’était rapproché de mademoiselle Mérise.
— Vous me fuyez toujours, inhumame, lui dit-il, prer nez garde que je ne me venge.
— Et comment, s’il vous plaît?
— Eh, parbleu 1 en vous silDant demain à votre entrée.
— Ce serait infâme ! s’écria mademoiselle Mérise.
— Que dites-vous donc? demanda Gaston au bras de qui la comédienne s’était suspendue.
— Je dis que demain je sifiderai mademoiselle Mérise ' pour lui apprendre à s’être jouée du marquis de Villermé.
— Et je vous ferai rentrer le sifflet dans la gorge avec la pointe de mon épée, répondit froidement Gaston.
Le marquis tendit la main à son rival.
— A demain donc, à la Comédie-Italienne, reprit-41.
Mademoiselle Mérise sauta au cou de Gaston. Pour cette fois elle se crut aimée.
M. de Villermé eut beaucoup de peine, le lendemain, à se souvenir de ce qu’il avait dit la veille. Jamais, s’il avait eu sa raison, il n’aurait tenu un pareil propos, dont alors il se sentait humilié, mais il y avait eu une provocation publique ; il crut son honneur engagé à poursuivre jusqu’au bout sa folle menace.
— Tu es un fou, lui dit M. de Précorbin.
MABttdfSlültÈ BÈ LÀ MAlIrCÊtiÈRE.
— CTest possible^ tepbit l’aufre. Mais cdmlnelit féraistu si tu étais à ma place?
— Getbme toi.
Madame de Larïàô ù’avaif pas tardé à être informée de l’aventure ; son dépit fut extrême en apprenant qüè M. de Boisroger allait mettre son épée au service d’üne comédienne^ et ce jour-là elW fût tout sourire et toute grâce pstir rhétiretix iuéüsquetàii’é. Màis qttàhd vint le soir, elle ne put s’empêcher de sè rëridre à la Comédié-ltalienüè, pour voir comrtietit Iteé cUoSëS se passeraient. M. de Villéfraé était dans les éotilisèes, nfl M. de Boisroger Se montra bientôt; Lë tnbustjüetSlfë àccôürüt. Tl était radieux.
~ 8t tu as dans ta bourse ühè cetitainê de loliis dont tu ne Saches que faire, pTêie-les-rtioi, Ibi dit César. Jë «dis à sëc d’argent^ et je prétôis qu’il ril’eii faudra pfocliâineinehl.-
Ici le gëhtilliomrné àppliqiià une chiqueiiautië à son jabot; qtië cdlisteilaieiît qüéiquéS graiüs dè tabac. Puis il ajlrtlta :
~ Entré noiiS,' je t’aVoüéHii que ta cOüsiue S’est affoléë de thdii I! ne serait pas ihipOSSible qu’elle se rendit tout à l’fieürê; et je dois êtrfe ën état de fairé quelque figure â lé iloce; Lâ veille â’ud ditël qu’a-t-od besoin de louis d^dr? tandis que la dame exigera peut-être que je l’eiilèVe. LcS ftrtimës &hnl si capriOietiSës !
400 LES DERNIÈRES MARQOISB8.
Gaston jeta sa bourse au mousquetaire, et marcha droit au marquis.
— La pièce va commencer. Monsieur, lui dit-il, me permettrez- vous de vous demander en quel endroit il vous sera agréable de vous asseoir, afin que j’aie l’honneur d’être en votre compagnie.
Le marquis s’inclina poliment.
«— Sur le théâtre, côté du roi, lui dit-il, si la place vous convient, monsieur le comte.
Gaston lui fit signe de marcher et le suivit.
Lorsque les deux jeunes gentilshommes entrèrent, tous les yeux se dirigèrent vers eux. L’histoire du défi avait circulé, et l’on voyait se pencher hors des loges et des galeries les tètes des plus jolies femmes de la cour.
Quand la pièce commença, un grand silence se fit. On laissa passer les premières scènes sans aucun témoignage extérieur d’improbation ou d’approbation. Les deux gentilshommes causaient en échangeant leurs observations sur le mérite de la comédie et des acteurs. Enfin mademoiselle Mérise parut. Elle tremblait, et s'approcha delà rampe en hésitant. Tous les regards se tournèrent vers M. de Villermé. Tirant de sa poche un petit sifflet d’or, il en approcha le bout de ses lèvres, et un son aigu traversa le théâtre.
M. de Boisroger se leva gravement, salua M. de Vil-
lermé, et, de l’autre main, toucha la garde de son épée.
Le marquis lui rendit son salut, remit l’instrument dans \
sa poche, et tous deux se rassirent.
Cet incident avait été si rapide, que ceux qui n’étaient pas dans le secret n'avaient rien pu comprendre à l’action des deux gentilshommes ; mais madame de Larsac ne perdit pas un seul de leurs gestes, et leur signification était a^ez claire pour elle.
Pendant l’entr’acte, les adversaires sortirent un instant et leurs amis les rejoignirent au foyer du théâtre. Bientôt M. de Précorbin rentra, riant comme un fou, dans la loge de madame de Larsac.
— Que s’est-il donc passé T lui demanda vivement la marquise.
— M. de Villermé eût été digne de combattre dans la maison du roi à Fontenoy, ditril. Comme M. de Boisroger insistait pour se battre sur l’heure et sous le premier réverbère, il l’a prié de remettre leur rencontre à la fin de la pièce. « Je dois, a-t-il dit, une réparation à mademoiselle Mérise, et veux lui prouver par mes applaudissements que, si demain elle était privée du secours de votre épée, elle trouverait en moi un défenseur tout prêt à la protéger. D M. de Boisroger a consenti et le duel est remis au dénoûment.
— Ce qu’a dit M. de Villermé laisserait supposer qu’il
£ES DEBMÉRES 3IARQE1SSS.
est assuré dè triorapller: Est-ii doue si redoutable à VlVerime? reprit Delphine d’uné voi* értiue:
— Le résultat du duel ne peut être ufa instant dohtWiiî Mi de Boisroger sera tué inévitableméntï M. deVilleftaé n’a pas de rival; l’épée à la main ; il eitihroehera ce pdti vn Gaston cdmihe une mauviette.
Delphine devint toute pâle.
— Mais je serai là, reprit M. dé Précorbiiiÿ et Je ^otiS promets que les eheses se passeront en cbnseiedce.
Goiume le ridedu allait se relever denonteaut madatde de Larsac quitté sa loge.
— Veuillez, je vous prie, dit-elle à M. de PrécorWil ; donner onlre à mes gens de faire avanbef itia voitüre; ja me sens indisposée.
— Mais vraiment vous êtes plus blanehé ^ue véè dentelles. Me periïlettreE-vOus dè vous atcortipagnert
— C’est inülâlej j’ai besoin de repoS et me coucherai en rentrant.
A peine fut-elle assise dans sa voiture que madame dé Larsac cria au cocher de la conduire au plus vite eheé M. le duc d’Auniont. M. le duC était alors avec sa compagnie aux Tuileries, et elle eut quelque peine à pénétrer jusqu’à Idl; Mais ù son nom, il donna ordre qu’elle fût ihtrodhite.
— Je travaillais avec le ministre de la guerre; lui dit-iij mais j’ai mis les affaires de l’État à la porté pour vous
MADKMOlSEtl* DÉ I.A MANCRltÈr.E. 103
recevoir. Dois-je reinertier la fortune qui voüs eiivoie ?
— Vous n’en deret remercier que vetre obligedncë à venir en aide» én tente occasion^ § la veuve de M; de Larsac, tdtre àmi, et aussi lifa peü à l’étourderie d’hn gentilhomnne qui m’oblige à reBourir il vous.
— Si Je connaissdis b« geutilbfflîiméj je vOiidHtis lui prouver ma gratitude.
— Voiis le poHveï Sans pidde.
— Aurieà^vous quelljue faveur à sbllibiter pour lui ?
— Oui, monsieur le duc.
— Laquelle? !
— Une lettre de cachet.
Le duc d’Aumont regarda niadauie dé Laréac avec étonnement.
— Ce gentilhomme vous aurait-il manqué de rêspect ? rfeprit-il.
— Gh ! mon Dieu; non; il est biën trop occupé de comédienucs pour songer à liioi ! Mais c’est bién assea qu’il se ruine sans s’exposer à être tué; il a follirtiéot provoqué én duel Un gentilhomme qui a Une terrible réputation ; ils doivent se battre dans deux heures, et j’aurais lé plllfe grand désir d’envoÿer l’un d’eux coucher en prisbn. Sa Majesté a bien quelque chambre vacante au servièO dë Sfe noblesse à la Bastille?
— S’il n’y en avait pas, on en trouverait.
— Eh bien, je vous saurai le plus grand gré, si vons m’aidiez à lui procurer un logement en ce séjour.
— Mais ne serait-il pas plus simple d’y envoyer le terrible gentilhomme dont l’épée est si redoutable? reprit le duc avec un malin sourire.
— Oh ! je ne m’intéresse pas à lui ! répondit nmvement Delphine.
— En effet, on ne peut avoir de ces attentions pour tout le monde, dit le duc en inclinant ses lèvres sur la main de madame de Larsac.
Elle se sentit rougir sous le regard du grand seigneur et baissa les yeux.
— C’est qu’il est mon parent, balbutia-t-elle.
~ On l’est toujours dans ces occasions-là; car, lorsqu on ne l’est pas, on le devient.
Une heure après, au moment où Gaston et M. de Villermé, en compagnie de leurs témoins, s’arrêtaient sous un réverbère, derrière le Luxembourg, un exempt se présenta devant eux, sa baguette à la main.
— Lequel de vous est monsieur le comte de Boisroger? dit-il.
— C’est moi. Monsieur, répondit Gaston; que me voulez-vous?
— Je ne veux rien que votre épée, et vous prier de me suivre à la Bastille.
MADEMOISELLE DE LA MAMGELlÈftX. 405
— Moi! c’est impossible! quel crime ai-je donc commis?
— Je l’ignore. Mais je suis porteur d’un ordre que je dois exécuter. Lisez.
L’exempt présenta la lettre de cachet à M. de Boisroger. Elle était revêtue de la signature du lieutenant de police. Gaston se résigna.
— Voici mon épée, dit-il à l’exempt. Je vous suis.
— Quel fâcheux contre-temps! s’écria César de Précorbin ! si tu n’avais pas été tué, tu aurais pu assister à mes noces.
Cette exclamation aida M. de Boisroger à trouver la perspective de son emprisonnement moins désagréable. Il serra la main de M. de Villermé et monta résolûment dans le fiacre que l’exempt avait eu l’attention d’amaner avec lui.
A son arrivée à la Bastille, M. de Boisroger fut enfermé dans une petite chambre où il eut tout loisir de se livrer à ses réflexions. II avisa dans un coin un lit orné de rideaux de serge verte qui l’invitait au sommeil. Il s’y coucha, et tandis qu’il rêvait aux aventures qui lui procuraient un logement dans les prisons de Sa Majesté, il s’endormit.
Il rêvait que Delphine, changée en belle rose, se balançait dans un parterre autour duquel lui-même voit.geait
166 LKt BERiniRB9 «AR «l'I SIS.
sens k ferme d’un papillon, lorsque le bruit d'uiid perte qu’on ouvrait le réveilla en sursaut.
Gaston se dressa sur son séant ef tlt, au milieu de la chambre, une espèce de valet qui, le chapeau à la raaioy lui demanda s’il voulait bien faârë à M; le gouverhëur l’honneur de le recevoir. Gaston se frotta les yeui et ëd souvint qu’il était à la Bastille.
— Tout l’honneur sera pour fiaoi> éit=ilj priei M: le gouverneur d’enlrerj
Le gouverneur paraissait être uti fort galant botrimèi H commença par s’excuser auprès de M. de Boisroger d’être venu interrompre son âommeil de si grand inàtin.
— Mais j’avais hâte^ lui dit-il, de vous pWsenter mes regrets sur l’accueil qu’on vous a fait celte nuit.
— Je n’ai point à m’en plaindre,- dit Qasiod.
— Si le guichetier m’avait remis plus tôt la lettre dont l’exempt était portetlr,- je me serais empressé de vdiis conduire dans uil autre logement: Veuillez me suivre. Gètle chauihre n’est pas digne d’un gentilhomme Se votre mérite. .
Gaston S’inclina^ et} s’étant habillé. Suivit le gduvefrieur:
— Voici votre appartement, reprit l’officier; éh S’arrêtant dans une vdste pièce fort proprement biëiihlêè et ayant vue sur le faubourg Saint-Antoinë. Véüilléz WSs
MADSM0I8SLLI BS LA MAIfCELIÈRE. 107
eensidéfer cérame chei vous et agiF en eonséquence; Voqs serei servi par mes gens, à moins que vous ne m’aecordiez l'heaneur de v(dre eompagnie à ma table.
— Vous me ferles eroire. Monsieur, dit Gaston, que je suis un personnage plus considérable que je ne pensais. Pourriez-vons m’apprendre quelle affaire me conduit ici?
— Je l’ignore.
— Permettez-moi, du moins, de prévenir mes amis, pour que Pua d’eux me ppocqre les rraseignements dont vous-mème n’ètes pas instruit.
T- Je regrette, Monsieur, de ne pouvoir vous donner eette consolation; mes ordres sont précis. Vous ne devez recevoir personne.
— Ils pi6 répondront, du moins; leurs lettres me tireront de cette incertitude.
Je suis vraiment au désespoir, mais toute correspondance vous est formellement interdite.
-n Veuillez alors, monsieur le gouverneur, m’informer de es qui m’ert permis; p6ut4tre mettreK-vous moins de temps à me l’apprendre qu’à me dire ce qui m’est détendu.
— U vous est permis de foire dans la Bastille absolument tout ce que vous feriez dans une île déserte où la tempête vous aurait jeté. Un océan vous sépare du monde; vous devez en perdre te souvenir.
L'entretien ce prolongea quelques inidaiits encore ; mais
quelque pressantes que fussent les questions de M. de Beisroger, il ne put apprendre à quelle influence il devait son arrestation. Cependant le gouverneur lui laissa com> prendre qu’un personnage important avait recommandé de le traiter avec tous les égards qu’on doit à un bon gen* tilbomme.
A partir de ce moment, Gaston jouit de toute la liberté dont on peut user dans une prison d’État: il eut la facilité de se promener dans les préaux et sur les terrasses, de puiser dans la bibliothèque du gouverneur, de manger à sa table ou de rester chez lui, à sa fantaisie; tout ce qu’il souhaitait, il l'avait à l’instant, et rien de ce qui pouvait adoucir sa captivité ne lui était refusé. Sauf la permission de sortir et de recevoir ses amis, Gaston n’avait point à se plaindre; la chère qu’il faisait à la Bastille était exquise; l’appartement qu’il y occupait, beaucoup plus agréable que la chambre de son hôtel garni de la rue Saint-Thomas-du-Louvre ; il y voyait la meilleure compagnie, grands seigneurs et dignitaires de l’Étaten disgrâce, tous prisonniers comme lui, et cependant Gaston aurait de grand cœur donné un furieux coup d’épée au mal avisé personnage qui le retenait sous clef comme une nonne. Ce n’est pas qu’il regrettât mademoiselle Mérise et la vie dissipée où M. de Précorbin l’avait entraîné, mais il enrageait de se voir en captivité et de n’en pouvoir connaître
MADEMOISELLE DE LA MANCELIËRE. i09
ni le motif, ni la durée. Si la séquestration rigoureuse où on le tenait, unie aux égards dont il était l’objet, le surprenait singulièrement, il avait un autre motif de s’étonner bien davantage encore.
Une personne étrangère avait l’attention délicate de lui envoyer chaque matin les plus beaux fruits de la saison, le gibier le plus rare, les livres les plus nouveaux. Aucun bout de papier, aucun indice ne trahissait le nom de l’aimable personne qui se souvenait du prisonnier; un guichetier recevait la corbeille des mains d’un commissionnaire et la remettait à Gaston qui, par cette même voie, avait déjà reçu le linge le plus riche et les habits les plus frais.
Gaston distribuait les comestibles, prêtait les livres, se parait des habits et se perdait en conjectures sur l’origine de ces présents quotidiens. Â l’arrangemeut coquet de la corbeille, au choix des objets qui la remplissaient, on devinait qu’une main de femme avait passé par là. Des jabots et des nœuds d’épée s’y trouvaient mêlés à des oranges, et l’on découvrait des manchettes de dentelles sur une bourriche de faisans et de perdrix.
— Ce ne peut être que mademoiselle Mérise qui pense à moi. Pauvre fille I disait Gaston en nouant autour de son cou une cravate de batiste brodée. Pauvre fille 1 elle seule m’a vraiment aimé. Et moi?...
Uu matin, il fut tout surpris en voyant entrer dans sa chambre le comte César de Précorbin. A moitié nu, il sauta de son lit dans les bras du mousquetaire.
Après les premiers embrassements, Gaston se recula vivement.
— Hélas! dit-il, ma joie est bien égoïste! La main invisible qui m’a frappé te frappe sans doute aussi; tu viens partager, ma captivité?
— Je viens te délivrer.
— Me délivrer?
— Parbleu ! oui.
-- Voyons, César, ne badinons pas. Tu va» me tirer de la Bastille, hors de ces abominables tours? Tu as le pouvoir de m’emmener loin de ces murs affreux?
— Aussi loin que tu voudras de ces murs affreux et de ces abominables tours, où cependant on mène une vie de prince, si j’en juge par ces vénérables bouteilles de vin de Bourgogne d’un bouquet exquis, et ces perdrix dodues à faire damner un chartreux.
— Mon ami, laisse-moi te serrer dans mes bras. Que ne te dois-je pas?
— Tu ne me dois que cinq cents livres que tu as perdues au pharaon la veille du jour de ton arrestatiom
— Quoi ! ce n’est pas toi qui me sauves?
— Non, vraiment:..
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MADEMOISELLE DE LA MANGELTÈRE. 41f
~ Nomme-moi bien vite l’ami généreux qui me rend à la liberté...
— Je le ferais volontiers, si...
— Je passe mon habit et tu me conduiras vers lui.
— Je ne demanderais pas mieux, mais il y a une petite difiiculté.
— Il n’est peut-être pas à Paris! N’importe, nous partirons ensemble. Nous le trouverons bien, fûWl au bout du monde.
— Ma foi, j’en serai charmé; au moins verrai-je son visage.
— Que veux-tu dire?
— La vérité.
— Tu ne le connais pas?
— Je ne le connais pas.
— Que ne le disais-tu plus tôt.
— Eh ! palsambleu ! voilà une heure que tu me coupes la parole quand j’ouvre la bouche pour te répondre !
— N’y prends pas garde. C’est la joie. J’en étouffe. Embrasse-moi encore... Sais-tu que voilà une aventure merveilleuse?
— C’est mon opinion
— Je n’y croirais pas si elle était arrivée à un autre que moi. Commentée fait-il donc que tu puisses me tirer d’ici?
Ü3 LBS DERNIÈRES MARQUISES.
— Voici l’ordre d’élargissement.
— En bonne règle, vraiment... Si j’étais fils de prince par hasard ! qu’en dis-tu. César?
— Ce serait possible, si tu n'avais pas madame la comtesse Adélaïde-Élisabeth-Irène de Boisroger pour mère. Sa vertu te déshérite des bénéfices du hasard.
— Mais tu ne me comptes pas comment cet ordre est venu dans tes mains ?
— Comment diable veux-tu que je me fasse entendre? tu parles toujours !
— Ne t’inquiète pas, j’écoute tout de même.
— Je commence donc. C’était cette nuit, dit M. de Précorbin; je rentrais de bonne heure, vers minuit, comme un moine, rêvant de la jambe de mademoiselle Margot, une danseuse de l’Opéra. Je te la ferai voir.
— Qui? la danseuse ou la jambe?
— L’une et l’autre. En remontant l’escalier, j’avise mon valet Jolibois, qui faisait le guet.
— Jolibois ! tu n’as donc plus Courtois?
— Je l’ai chassé. Un drôle qui se grisait, et dont la langue galopait, une fois qu’il avait bu un verre de vin. Jolibois est discret comme un juge, et rangé comme une vieille fille. Je lui donne dix écus de gage; il m’en vole deux cents, et nous nous entendons à merveille. Si je
meurs, je te le recommande ; il n’a pas son pareil pour remettre un billet doux et chasser les créanciers.
— C’est un trésor.
— Jolibois s’avance et me remet une lettre. L’écriture m’était inconnue; le cachet n’avait ni devise, ni armoiries. Je l’ouvre, et j’y trouve un ordre d’élargissement avec ces mots : a M. Gaston de Boisroger est à la Bastille. On estime que le séjour qu’il y a fait lui aura été profitable. Mais il est temps qu’il finisse, et M. de Précorbin est prié de lui porter demain l’heureuse nouvelle de sa délivrance. » J’interroge Jolibois, et j’apprends que la lettre a été remise par un valet sans livrée. Je me couche, et le matin au point du jour je prends un fiacre qui me conduit à la Bastille. Je montre l’ordre; les portes s’ouvrent, et je m’élance dans la chambre du prisonnier, que je trouve dormant comme un curé.
— Où as-tu laissé le fiacre î
— Là-bas, au guichet.
— Partons, mon ami, partons. J’imagine que je suis promis à des destins miraculeux. Un inconnu m’emprisonne, un inconnu me délivre !
— Pardon, tu te trompes de la moitié.
— Qu’est-ce encore?
— J’ignore qui a tiré les verrous ; je sais du moins qm les a mis.
lU LJSS DERNlfiRES MARQütSES.
Nomme-moi le traître! Morbleu! je l’ai vingt fois juré, celui-là ne mourra que de ma main.
— Va donc tuer madame la marquise de Larsac.
*— Delphine ! s'écria M. de Boisroger.
Il tomba sur une chaise et resta un instant accablé comme un homme firappé d'un coup violent.
— C’est de la haine! c’eslde la haine! dit-il enfin. Mais que lui ai-je donc fait ? mon Dieu !
' — n ne faut point te désoler, reprit César, à qui la pâleur et l’abattement de son ami faisaient pitié. Sait-on jamais pourquoi Les femmes vous aiment ou vous détestent? Les plus roués n’y comprennent rien. J’ai failli faire mourir d’amour une mercière de la rue Saint-Honoré» parce que je portais mon chapeau sur l’oreille, et la nnlttesse de M. le duc de La Vrillière a voulu m’expédier aux Grandes-Indes , parce que j’avais un jabot de point d’Alençon. Ainsi console-toi. Tu aurais plus tôt fait de trouver la pierre philosophale que de découvrir la cause de l’animosité de ta cousine.
Cependant Gaston ne pouvait s’empêcher d’y penser.
—‘C’est inouï! reprit-il lorsque tous deux se furent assis dans le fiacre ; il ne lui suffit pas de me faire manquer ma fortune, il faut encore qu’elle me fasse mettre en prison.
— Ah ! dit le mousquetaire, ce n’est donc pas la première fois que tu éprouves des effets de sa haine?
MADSKOfSELLE DE Là HANGELIÈRE. 115
— La première fois? Ta vas en juger toi-mème. Un digne gentilhomme me prend en amitié, sa nièce est riclie, il veut me la donner en mariage. Ma cousine l’apprend, et, grâce à un système de calomnies fort ingénieux, elle rompt nos projets.
— Au moment où tu allais te marier?
— Précisément. Plus tard, on l’instruit que j’ai obtenu une compagnie dans l’expédition qu’on armait à Brest pour la Martinique. Elle intervient, et mon brevet est donné à un autre.
— Si bien que l’expédition met à la voile et te laisse à Paris?
— Enfin, un brave gentilhomme se prend de querelle avec moi ; je me fais un plaisir, pour me désennuyer, de lui donner ou de recevoir un coup d’épée. Mais j’avais compté sans ma cousine, et son amitié me fournit l’occasion de loger dans les prisons du roi. N’est-ce pas de la persécution ? Je me propose d’aller faire mes excuses à M. de Villermé, et de me mettre à sa disposition pour regagner le temps que je lui ai fait perdre.
— Mon très-cher, m’est avis que ce n’est pas lui qui,
dans toute cette affaire, a le plus perdu, reprit César qui, tandis que Gaston parlait, était devenu progressivement soucieux. ' '
Bientôt même, absorbé par ses réflexions, il ne répondit
t16 LES DERNiiRES MARQUISES.
plus que par monosyllabes aux questions de M. de Boisrc^er, et quand la voiture s’arrêta à la rue Saint-Thomasdu-Louvre, M. de Précorbin était tout à fait muet.
M. de Boisroger grimpa dans sa chambre, où, à l’exception des meubles qui ne lui appartenaient pas, il ne trouva ni malles, ni coffres, ni vêtements.
L’hôtelier, qui l’avait suivi le bonnet à la main, lui apprit que, durant son absence, force gens étaient venus et avaient fait main basse sur le tout. En partant, ils avaient laissé aux mains de l’hôtelier un papier où, en style de procureur, M. de Boisroger était informé que tous ses biens, meubles et immeubles, avaient été saisis à la requête de ses créanciers.
Gaston comprit alors qu’il avait mangé le capital de ses quatre raille livres de revenu en dix-huit mois.
Dans les poches d’un habit qu’il avait reçu la veille, Gaston avait trouvé une bourse bien garnie ; il la tira, paya le mémoire de l’hôtelier et le loyer de sa chambre jusqu’à la fin du mois, puis sortit pour réfléchir à sa situation.
Comme il traversait la rue, il s’entendit appeler par son nom ; un carrosse passait, et dans ce carrosse mademoiselle Mérise, penchée à la portière, faisait signe au cocher d’arrêter.
Gaston n’attendit pas que le marchepied fût abaissé, et
sauta dans la voiture. La comédienne l’accabla de mille caresees.
— Que j’ai de grâces à vous rendre! dit enfin Gaston, quand il lui fut permis de s’exprimer. Au moins ne m’avez-vous pas oublié !
— Oh ! pour ça non. J’ai pensé à vous tous les jours.
— Vous me l’avez trop prouvé. Que d’agréables surprises ne m’avez- vous pas ménagées chaque matin ! Mais que je vous gronde! Vous avez dû vous ruiner ! Des pêches au mois de janvier I
— Ce doit être en effet très-coûteux; mais, mon ami, si vous en avez mangé, ce dont je vous félicite, ce n’est point à moi que vous les devez.
— Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé les meilleurs fruits, les vins les plus délicats, et cet habit et cette bours encore?
— Comment l’aurais-je pu? Je n’avais aucun moyen de me mettre en rapport avec vous.
— C’est alors une singulière aventure où mon esprit se perd.
— Elle n’est pas très-désagréable ; s’il n’en arrivait jamais d’autres, on en prendrait son parti aisément. Le lendemain de votre arrestation, dont M. de Précorbin était venu m’instruire dans la nuit, je me rendis à la Bastille. On m’apprit que l’ordre était donné de ne vous
laisser communiquer avec personne. Je vous écrivis. On
me renvoya ma lettre, avec un avertissement où l’on m’engageait à suspendre ma correspondance. Je me désespérais. M. de Villermé se présenta chez moi.
— Il m’avait promis de vous protéger, s’il me tuait. Un prisonnier vaut un mort. Je le remercierai.
— Il me trouva tout en pleurs.
— Et il vous consola.
— Que vouliez-vous que je fisse? Lors même que je me serais désolée mille ans de suite, ça ne vous aurait pas tiré de la Bastille une heure plus' tôt! Et puis j’étais trèschagrine de votre emprisonnement : il faut prendre les diistractions comme elles se présentent.
— G’cfit de la bonne philosophie.
— Au lieu d’être deux à nous ennuyer, nous n’étions plus qu’un. C’était toujours ça de gagné.
— Sans donte. C’est une méthode dont j’essayerai.
— Je vous y engage. Je la pratique le plus que je puis. Tenez, précisément dans ce moment-ci...
•— Ah ! M. de Villermé serait-il...
— Non pas; je me suis mise à l’aimer de tout mon cœur et il me le rend de toute son âme. Mais hier j’ai joué un mauvais rôle dans une comédie nouvelle de M. Goldoni; je veux l’ouhlier . en soupant ce soir dans la petite
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HADEMOISBLLË DE LA MANCELIÈRE. H9
fidêûson de M. de Villermé. Vene* avec moi. 11 sera enchanté de vous revoir.
— Volontierst
Mademoiselle Mérise ne s’était pas trompée. Le marquis fit l’accueil le plus amical à M. de Boisroger. M. de Précorbin rejoignit la compagnie et l’on se mit à table.
— A propos, vous battrea-vousî s’écria tout à coup le mousquetaire en s’adressant aux deux jeunes gens.
— Point du tout, fitM. de Villerraé. J’aime mieux toucher la main de M. de Boisroger que son épée.
— Ma foi, dit Gaston, vous me rendriez peut-être service, si vous me passiez la vôtre au travers du corps.
— Ahl mou Dieu, et pourquoi? demanda mademoiselle Mérise.
— Parce que je suis ruiné.
— On ne l’est jamais quand on a des amis, dit M. de Villermé.
— La vieille masure où mon père est mort a été raiso en vente; je n’avais pas d’autre château.
— Parbleu, il ne sortira pas de la famille, s’écria M. de Précorbin ; je sais de bonne source que madame de Larsac, ta cousine, ayant acquis les titres de tes créanciers, vient de prendre possession du manoir des Boisroger.
—11 faut bien qu’elle profite de son œuvre ! reprit Cas-, ton en vidant un verre de champagne d’un trait.
120 LES SEUNIÉaES MARQUISES. *
— Qud comptes-tu faire, dit César, maintenant qu’il ne te reste rien?
— Grâce à cet or que je tiens d’un ami inconnu, répondit Gaston, je puis regagner Saint-Malo. On y arme des corsaires, je m’embarquerai sur le premier venu et j’irai me faire casser la tête par les Anglais.
— Parbleu ! c’est une idée. La mort ou la fortune ! s’écria César.
— Puisque vous consentez à vous expatrier, faites mieux, dit M. de Villermé. Je connais un seigneur qui arrive de pays lointains avec la mission de recruter des officiers français pour les mettre à la tête de régiments moscovites. Le czar veut civiliser son armée. Permettezmoi de vous recommander à lui, et je puis vous assurer que vous serez colonel en arrivant à Saint-Pétersbourg.
— J’accepte.
— Alors, tenez-vous prêt à partir au premier jour. Le Moscovite n’attend plus que les ordres de sa cour pour monter en voiture.
— Tu nous reviendras feld-maréchal, s’écria César. A ta santé, colonel!
— A ton mariage l répondit Gaston avec un amer sourire.
— Oh! mon mariage n’est point encore fait, dit le
mousquetaire en hochant la tête. Nous en reparlerons à Pâques.
Au moment de se séparer, mademoiselle Mérise, qui était fort attendrie, embrassa Gaston avec effusion.
— Pauvre garçon ! dit-elle; aller chez des sauvages! il est bien malheureux !
— Bah 1 murmura M. de Précorbin, qui distribuait des coups de pied à un escadron de bouteilles vides, il y a des malheureux bien heureux I •
— Que dit-il donc ? demanda M. de Villermé.
Mademoiselle Mérise regarda César, qui s’était mis à
Jjattre la charge avec ses doigts sur la table.
— Le vin seul le sait! dit-elle.
En rentrant chez lui, au petit jour, M. dé Boisroger trouva un billet qui l’invitait à se rendre au bal de l’Opéra le soir même.
« La personne qui vous a tiré de la Bastille après vous en avoir adouci le séjour le plus qu’elle a pu, lui disaiton, vous attend au foyer à une heure du matin. Elle portera un domino vert, avec un nœud de ruban jonquille sur l’épaule gauche. »
Dans la soirée, comme il s’apprêtait à se rendre à l’Opéra, impatient de rencontrer le plus tôt possible l’auteur mystérieux de sa délivrance, il reçut une lettre deM. de Villermé, qui le prévenait de l’heureuse issue de ses démarches.
LES DER.NIËAES MAROÜTSES.
«Vous êtes colonel, lui disait-il; tenez-vous prêt. Les voilures du Moscovite iront vous chercher avec vos ha?gages demain à midi. »
— . Parbleu, dit Gaston en glissant la lettre dans Une autre poche, ce ne sont point mes bagages qui me retarderont !
Bientôt après il était dans la salle de l’Opéta, et courait ee placer tout au milieu du foyer, seul an milieu des valets qui finissaient à peine d’allumer les bougies.
Les dominos commencèrent à se montrer, et la foule, comme un flot, ne tarda pas à inonder de ses bigarrures l’immense vaisseau de l’Opéra. Il y avait beaucoup de dominos verts, mais aucun ne portait sur l’épaule gauche le nœud de ruban jonquille. Gaston se désespérait, il tirait sa montre à toute minute et l’appuyait contre son oreille afin d’être bien sûr qu’elle marchait ; vainement l’agaçait-on de mille propos, il ne répondait pas; déjà toutes les beigères le tenaient pour le plus maussade cavalier de l’endroit, lorsque le bienheureux nœud de ruban jonquille apparut sur l’épaule d’un domino vert.
—» Enfin ! s’écria Gaston, tandis que le domino passait doucement son bras sous le sien.
— Vous ne diriez pas mieux, si vous attendiez une maîtresse tendrement aimée, dit le domino d’une voix douce et légèrement émue.
— C’est que pour moi vous êtes plus qu’une maîtresse, vous êtes un ange protecteur; ne m’avez-vous pas sauvé, tiré de la Bastille? reprit Gaston, qui sentait remueNoutes les fibres de son cœur aux accents de cette voix dont le timbre pur et frais ne lui semblait pas étranger.
— Oui, je vous ai tiré de cette affreuse Bastille où vous n’étiez pourtant pas si malheureux.
— Grâce à des bontés dont je garderai une éternelle reconnaissance.
—Une éternité qui durera trois semaines ou trois jours, le temps d’aimer ou d’être aimé.
—Vous seule pourriez me distraire de la reconnaissance. Mais le permettriez-vous ?
—Pourquoi non, si je n’avais pas la certitude d’échouer? Mais, vous l’avouerai-je, j’ai peur.
— Prenez garde, Madame! Si vous laissez voir une crainte, j’aurai presque le droit de montrer une espérance.
— C’est un droit dont vous n’userez pas.
— Et pourquoi?
— Mademoiselle Mérise le permettrait-elle?
— Si nous la rencontrons, jelui laisserait soin devons répondre.
— Déjà ! lequel de vous a oublié le premier?
rii l’un, ni l’autre. Elle s’est distraite..,
— Ah! et VOUS?
— Je me suis souvenu que je ne l’avais jamais aimée.
— Alors, je remonterai plus haut. N’y a-t-il pas quelque part une cousine?
— Madame de Larsac ?
— On la dit jolie.
— Vous avez sa taille, son regard, sa voix, et je sens que depuis que je vous ai à mon hras je la déteste moins.
Le domino tressaillit et détourna la tète un moment. Comme elle la relevait, une nymphe poudrée, portant le carquois sur l’épaule et le croissant au front, vint en riant prendre le bras de M. deBoisroger.
— Eh quoi ! Monsieur, dit-elle, vous êtes revêtu d’une haute dignité, et vous n’accourez pas en faire part à vos amis?
— M. de Villermé a dû vous l’apprendre.
— Et c’est pourquoi je vous ai attendu à souper. On ne s’en va pas si loin sans dire adieu aux gens.
— C’était mon projet.
— Je vous attends demain alors. N’y manquez pas. J’ai des commissions à vous donner.
— Quelque renard bleu pour vous servir de griffon î
— A peu près. Des fourrures d’hermine pour faire un manchon. Quand on n’est pas sûr de se revoir, au moins
MADEMOISELLE DE LA MANGEL1ÊRE. 125
fautril avoir un souvenir. A demain! J’avise là-bas M. de Précorbin, je vais le prévenir. Bonsoir, colonel I
Mademoiselle Mérise s’échappa et fila comme une anguille dans la foule.
Le domino vert tremblait au bras de Gaston.
— Colonel ! vous êtes colonel?
— Je le serai, du moins.
— Vous avez un régiment, en France?
— Non pas, mais en Russie.
— Vous partez?
— Demain à midi.
La dame au nœud de ruban jonquille poussa un faible cri et chancela.
Gaston passait son bras autour de sa taille pour la soutenir, lorsqu’un domino rose accourut.
—Monsieur, dit le domino rose vivement, de grâce éloignez-vous un instant. J’ai quelque chose à dire à mon amie.
Gaston obéit, mais sans perdre de vue les deux dominos.
— Madame, dit le domino rose au domino vert, M. de Précorbin est sur mes pas, il m’a reconnue ; s’il vous rencontre avec M. de Boisroger, il vous abordera sans doute, et trahira votre incognito.
— Ah! ma chère Lise, il s’agit bien d’autre chose 1 Je suis toute bouleversée.
— Mon Dieu ! qu’y-a-t-il donc? Parlez vite, tandis (^ue M. de Précorbin est aux prises avec une nymphe qui le lutine.
— M. de Boisroger part demain.
— Pour la Martinique, encore une fois ?
— Il va à Saint-Pétersbourg.
— C’est-il bien loin. Madame?
— Au bout du monde, dans un pays affreux!
— Il faut l’en empêcher.
— Et comment faire? Oh ! j’en mourrai. Lise.
— Gardez-vous-en bien ! Il faut vivre plus que jamais!
— Mais sais-tu bien qu’il part demain à midi ! demain, entends tu?
— Tant mieux. Il n’y a pas de temps à perdre. Voilà M. de Précorbin, laisscz-moi faire.
Le mousquetaire s’approchait, le sourcil froncé. Un vague pressentiment lui disait qu’il marchait sur le terrain glissant d’une intrigue. Il regardait autour de lui, mais un groupe lui cachait M. do Boisroger qu’il n’avait point encore aperçu.
Lise courut droit à lui.
— Monsieur de Précorbin, dit-elle, 7nadame de Larsac, ma maîtresse, réclame vos services.
Le mousquetaire s^vança.
MAUEHOtSELLB DE LA MANGELIÈRE. 4^7
Déjà cette ouverture avait déridé son front.
— Je suis aux ordres de madame la marquise, dit-il en s’inclinant.
— Ma maîtresse est indisposée, reprit la soubrette. Je crois que la chaleur l’a surprise ; elle m’a témoigné le désir de rentrer à l’hôtel.
— Me permettez-vous de faire avancer un fiacre?
— J’allais vous en prier, Monsieur, dit madame de Larsac d’une voix faible.
— Si monsieur de Précorbin voulait ramener Madame dans sa loge, il serait sûr de la retrouver aussitôt, ajouta Lise.
— Sans doute, dit le mousquetaire.
Et prenant le bras de madame de Larsac qui ne savait où sa suivante voulait en venir, il se dirigea triomphant vers les couloirs.
Lise se glissa du côté de Gaston.
— Silence, lui dit-elle tout bas. Ne tentez pas de nous suivre, votre protectrice va revenir.
— J’attendrai, répondit Gaston.
Un instant après, la maîtresse et la soubrette étaient assises dans la loge, et M. de Précorbin courait chercher un fiacre.
— Je m’étais trompé , se disait-il en dégringolant les escaliers. Évidemment elle m’aime! un caprice l’avait
éloignée , une fantaisie la ramène : que le hasard soit béni !
Mais tandis qu’il déraisonnait. Lise ne perdait pas son temps.
— Vous voulez empêcher M. de Boisroger de partir? disait-elle à sa maîtresse.
— Sans doute.
— Alors, ôtez vite votre domino et prenez le mien.
— Quel est ton projet î demandait madame de Larsac, en passant du vert au rose.
— Contraindre M. de Boisroger à rester : cela dépend de vous; vous voici maintenant à l’abri des poursuites de M. de Précorbin, dont je me charge.
— Mais cette vniture que tu m’as forcée à lui demander ?
— Elle est pour lui et pour moi. Tandis que je l’emmènerai, il vous sera aisé de décider M. de Boisroger à vous suivre.
— Mon Dieu ! que lui dirai-je?
— Tout ce que vous voudrez. îl est trois heures ; occiipez-le jusqu’à midi. Voici déjà M. de Précorbiu. Je nie dévoue.
Lise se leva avec assurance.
— Ma chère, reprit-elle en déguisant sa voix, courez au foyer; vous direz aux dames de ma compagnie que
j’ai dû quitter ie bal; mais que je vous autorise à y rester.
Et faisant un signe de tête à sa maîtresse, elle prit résolùment le bras de M. de Précorbin. Le mousquetaire ne douta pas un instant que madame de Larsacn’eût éloigné sa suivante, pour rester seule avec lui.
Après que madame de Larsac les eût vus disparaître, elle se dirigea vers le foyer, poussée bien plus par les derniers mots de Lise, dont elle pressentait la signification, que par une volonté positive et raisonnée.
Elle y rencontra M- de Eoisroger, qui attendait le re> tour de sa mystérieuse amie, et se suspendit à son bras. Gaston, surpris à la vue du vêtement rose, lui demanda tout de suite des nouvelles du domino vert qu’il avait vu s’éloigner avec M. de Précorbin.
Madame de Larsac sourit, et l’étrangeté de sa position lui donna la fantaisie de profiter de l’erreur où le changement de costume avait fait tomber M. de Bolsroger.
— Il est parti, dit-elle en déguisant légèrement sa voix, mais il m’a transmis tous ses pouvoirs.
— Quoi ! ne reverrai-je pas celle qui, généreusement, m’est venue en aide 1
— J’imagine que sans moi elle ne serait point venue à bout de ce qu’elle a fait pour vous. Je réclame donc ma part de cette reconnaissance dont vous parliez tantôt.
430 LSS DERNIKRES MARQUISES.
Gaston, un peu étourdi de l’aventure, prit la chose comme elle se présentait, et ne chercha plus qu’à égayer les dernières heures de son séjour à Paris.
De son côté madame de Larsac, excitée par le tumulte, l’éclat des lumières et des costumes, l’harmonie de la musique, sentait son cœur battre à coups pressés.
Si M. de Boisroger avait un instant conçu quelques soupçons en voyant le domino vert s’enfuir au bras d’un mousquetaire, l’entrain, la verve, la gaieté du domino rose les dissipèrent bien vite. La pensée que la femme dont le rire et la joie enfantine éclataient à ses côtés pouvait être madame de Larsac ne lui vint pas une minute.
Une idée folle, comme il en peut naître dans un lieu tout plein d’extravagances, lui était venue soudainement à l’esprit, et elle l’avait saisie avec cette audace que les femmes les plus timides puisent dans la pensée de leur amour mis en péril.
— Vous verrai-je enfin et saurai-je votre uomî lui dit Gaston dans un moment où, fasciné par les prestiges de sa grâce et de son esprit, il portait la petite main du domino à ses lèvres.
— Oui, mais à une condition.
— Je l’accepte.
— Alors, suivez-moi.
— Jusqu’au bout du monde.
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HABEMOISELLE DE LA MANCEUiRE. f3l
— Mais songez-y : un regard indiscret, un geste, un mot, et je m’arrête.
Je suis aveugle et muet.
Le domino rose quitta le foyer et descendit au bras de • Gaston. Une voiture de couleur brune et sans armoiries stationnait au coin de la rue, la portière s’ouvrit, et tandis que M. de Boisroger montait, madame de Larsao dit quelques mots à voix basse au cocher. Un laquais sans livrée abaissa les rideaux sur les vasistas, le domino s’assit à cêté de Gaston et la voiture partit.
11 sembla à M. de Boisroger que la voilure sortait do Paris et roulait fort vite ; mais ce qui lui arrivait depuis la veille était si singulier qu’il ne prêta qu’une médiocre attention au nouvel épisode de son roman. La main du domino reposait dans la sienne ; quel que fût le résultat du voyage, il ne pouvait être bien redoutable.
On avait changé une ou deux fois de chevaux, et la voiture venait d’entrer dans une avenue dont le gravier criait sous les roues, lorsque le domino pria M. de Boisroger de se laisser mettre un bandeau sur les yeux.
— Faites, dit-il, puisque aussi bien je suis votre prisonnier.
— C’est bien ainsi que je l’entends, et vous allez me promettre de ne point tenter de vous échapper, quoi qu’il arrive.
— Je VOUS en donne ma parole.
— Descendons, maintenant.
La voiture venait de s’arrêter. Tenant M. do Boisroger par la main, madame de Larsac l’introduisit dans un corridor, au bout duquel se trouvait un petit escalier. Tous deux le montèrent et arrivèrent devant une porte que le domino ouvrit. Gaston foulait des tapis sous les pieds; un air cbaud le frappa au visage.
— Nous~sommes arrivés, dit sa conductrice. Je vous quitte un instant. Vous saurez bientôt où vous êtes et qui je suis.
Gaston entendit le frôlement d’une robe se glissant par une porte discrètement ouverte, et tout rentra dans le silence.
Gaston s’assit dans un fauteuil. Alors qu’il courait en voiture, il s’était aperçu de la naissance du jour ; mais son esprit était à mille lieues de la Moscovie, et personne moins que lui ne pensait à partir pour Saint-Pétersbourg.
Il réfléchissait depuis quelques minutes à son aventure et aux conséquences agréables qu’elle lui promettait, lorsqu’une pensée lui fit porter la main à son front.
— On ne m’a pas défendu d’enlever ce bandeau, ditil en défaisant le mouchoir de soie roulé autour de ses yeux.
Un instant la lumière qui flltrait entre des rideaux de
soie blanche l’éblouit. Il était alors grand jour. Cette découverte n’inquiéta point Gaston qui, se levant, promena ses regards autour de lui.
11 se trouvait dans un appartement où la magnificence
le disputait à la grâce ; mais la richesse des ameublements
et des tentures disparaissait sous le goût qui avait présidé
à l’arrangement général. Après le premier moment donné
à la surprise, Gaston crut reconnaître à quelques détails
un lieu qu’il avait déjà vu; son cœur lui rappelait une
chambre à coucher, dont les divers accidents de couleurs
et de lumières étaient restés dans sa mémoire. Ce n’était
plus la même chose, mais c’était mieux peut-être; la pen- «
sée d’une femme avait donné la vie à la magnificence. Gaston s’élança vers la fenêtre, entr’ouvrit les rideaux, et jeta un regard sur la campagne. Un parc bien connu déroulai; au loin ses massifs d’arbres dépouillés ; le clocher de Juvisy pointait à l’horizon. Gaston poussa un cri et se retournât , alors un portrait, qu’il n’avait pu voir d’abord, resplendit à ses yeux à l’un des côtés de la cheminée.
— Delphine! s’écria-t-il.
— Elle- même, dit madame de Larsac en soulevant une portière; et elle apparut au milieu de l’appartement, vêtue du costume simple et gracieux qu’elle portait au temps où elle était jeune fille.
Gaston se recula; mille émotions diverses se peignaient
sur son visage; ses yeux ne pouvaient quitter la douce image qui venait de se révéler à lui ainsi qu’un fantôme animé; un instant^ il lui tendit les bras comme s’il eôt voulu la presser sur son cœur avant qu’elle ne s’évauouît; mais une pensée amère traversa son esprit, et ses bi^ s’abaissèrent découragés.
— Vous I reprit-il. Oh ! si je suis chez madame de Lar^ saC; que j’avais juré de ne plus revoir^ c’est qu’un piège m’y attend.
— Peut-être, dit-elle avec un sourire.
En ce moment le timbre d’une pendule sonna midi : madame de Larsac tourna le bout de son éventail vers le cadran.
— Regardez, dit-elle.
**- Midi 1 ohl je comprends tout ! On m’attend à Paris... Mais dussé-je crever dix chevaux...
— Arrêtez. Les équipages du seigneur russe quittent Paris à cette heure. D’ailleurs, vous oubliez que vous êtes prisonnier sur parole.
— Il est vrai, répondit Gaston que le sang-froid de madame de Larsac exaspérait; mais puisque vous m’avez attiré, puisque vous me retenez, je veux au moins vous dire tout ce que je pense, tout ce que je sais, tout ce que j’ai souffert, combien je vous ai aimée et combien je vous hais.
MADEHOISELtE DE LA MANGELIÈRE. 135
— Parlez, Gaston, parlez, je vous écoute.
•— Vous savez si je vous chérissais, vous savez si votre mariage avec M. de Larsac me brisa le cœur ; loin de vous j’allai cacher ma douleur muette, et lorsque, après m’avoir oublié, je vous rencontre à Paris, vous, riche, heureuse, entourée , moi, pauvre, triste, obscur; lorsqu’un gentilhomme me propose une alliance honorable et fortunée, dites, n’est-ce pas vous qui l’avez rompue par des mensonges ?
— Oui, c’est moi.
— Certes, je n’aimais pas mademoiselle de Plégneul, et je ne l’ai point regrettée; mais vous m’aviez calomnié, vous, Delphine, reprit Gaston. Ce fut la première blessure, vous n’avez pas voulu que ce fût la dernière. Plus tard, las de la vie désœuvrée que me faisaient l’ennui et un souvenir toujours vivant, je sollicite et j’obtiens un commandement aux Antilles ; mais lorsque l’heure de partir arrive, j’apprends que votre influence avait détruit ce que le nom de mon père avait fait. Un autre emporta le brevet. Est-ce vrai, dites. Madame?
— Oui, c’est vrai.
— Oh ! je vous aimais encore 1 mais ce nouveau coup me donna la résolution de voua fuir à jamais. J’ignore alors ce que je fis. Ce furent des jours de fièvre. Enfin, je me réveillai à la Bastille. Votre main m’y avait poussé
alors que mon épée allait se croiser avec celle d’un gentilhomme que j’avais provoqué. Et pendant trois mois votre voloulé m’y a imchaîné ! L’avez-vous fait ?
— Je l’ai lait.
— Une influence étrangère m’arrache de cette prison; la ruine m’attendait à la porte; le gouffre avait englouti . ma misérable fortune, tout, jusqu’à la maison de mon père ; et cette maison, c’est vous qui l’avez achetée !
— Oui, Gaston.
— Qu’allais-je devenir? Mon épée me restait encore Un ami me procure les moyens d’y suspendre mon existence : un grade, un commandement me sont offerts; mais vous ne voulez pas que votre victime vous échappe, et tout ce que j’ai gagné je le perds encore par vousl
— Oui, par moi.
— Vous l’avouez! Mais cette haine persévérante a une cause ! s’écria M. dcBoisroger. Quand je vous ai vue celte nuit, votre voix a fait tressaillir tout mon être; vous avez étrangement payé cet amour dont le souvenir m’agite encore. Que vous ai-je donc fait, Madame, dites, et pourquoi me poursuivre ainsi î
— Parce que je vous aime, Gaston.
Gaston laissa tomber la main qu’il avait prise. Éperdu, il regardait Delphine, qui se tenait devant lui, les yeux
humides, pâle et rougissante tour à tour, le sein oppressé, inquiète et souriant.
— Vous m’aimez ! vous ! reprit-il avec un sourire.
— Oui, je vous aime ! oh ! de grâce, à mon tour, laissez-moi vous dire tout, Gaston, vous me jugerez après. Enfant, je me suis mariée sans comprendre l’amour qui s’éveillait dans votre cœur. Oh ! si je l’avais compris, je me serais donnée à vous, et nous aurions vécu pauvres, mais l’un à l’autre. Veuve, vous m’avez révélé cet amour, et de ce jour-là je vous ai aimé. Alors, irritée, souffrant de l’oubli que vous me faisiez voir, j’ai brisé votre mariage, un mariage qui nous séparait pour jamais. Je vous ai calomnié, dites-vous? que m’importait, alors ! avais-je d’autre but que de vous enlever à mademoiselle de Plégneulî
— Vous m’aimiez ! s’écria Gaston les mains jointes.
— Plus tard, vous avez voulu partir, aller à la Martinique ! C’était vous perdre encore. Savais-je si vous échapperiez à la fièvre jaune, aux Anglais, à la tempête ? Et puis, vous partiez! Voyais-je autre chose? J’ai forcé le ministre, pauvre cher ministre qui a cru que je vous haïssais, à donner votre brevet à un autre, et vous êtes resté. C’est alors que vous avez pris mademoiselle Mérise pour maîtresse ! Ai-je souffert, mon Dieu ! mais une pensée, un espoir me soutenait ! Mais de quelle épouvante n’ai-je pas été saisie lorsque M. de Précorbin m’apprit votre duel
138 LES ItEnKIÈRES MAnQUlSES.
avec M. de Villernié, si terrible l’épée à la main! Éperdue, j’ai sollicité deM. le duc d’Aumont une lettre de cachet. Celui-là ne s’est pas trompé sur le sentiment qui m’inspirait ! Et j’ai mis la Bastille entre la mort et vous. Combien de temps y êtes-vous resté, dites, Gaston î
— Trois mois.
— Et combien de temps ont duré vos galanteries avec mademoiselle Mérise, vous en souvenez-vous î
— Trois mois.
— Vous n’avez pas compris que je me vengeais ! Tandis que je laissais à mademoiselle Mérise le loisir de se consoler, vos fournisseurs, inquiets de votre absence, ont tout pris, tout vendu. Moi, j’ai tout racheté. Aurais-je permis que la maison où votre père est mort, où vous êtes né, passât à des mains étrangères !
— Delphine ! s’écria le jeune homme éperdu.
— Déjà mon cœur tressaillait de joie; raoi-mème, sans me faire connaître d’abord, je voulais tout vous rendre, et c’est au moment où je vous vois que vous m’apprenez votre départ pour la Russie. Pouvais-je vous tout avouer dans un bal, lorsque M. de Précorbin nous surveillait? Je vous ai enlevé, Gaston, je vous ai forcé, sans me nommer, à me suivre ici ; l’heure est passée, vous êtes encore près de moi. Dites maintenant si je ne vous aime pas?
— Delphine ! dit Gaston qui tomba à ses genoux.
Le bruit d’une voiture arrivant au galop dans ravenuo les interrompit.
Un instant après mademoiselle Lise entrait dans la chambre de sa maîtresse.
— Ah ! Madame, dit-elle en riant, on s’expose à de grands périls quand on veut servir ses maîtres. Quel homme que M. de Précorbin! ah! il vous aimait d’une terrible façon!
Madame de Larsac sourit.
— Je ne sais quel saint m’a protégée, reprit la soubrette; mais plus d’une fois j’ai désespéré de triompher de sa flamme. Enfin, quand j’ai cm pouvoir le faire sans vous exposer à le voir retourner au bal, je me suis démasquée. Quel coup de théâtre ! Monsieur le comte est resté .étourdi, puis se ravisant -et s’approchant d’une table il s’est mis à écrire. « Que faites- vous, monsieur le comte? lui ai-je dit. — Regarde, m’a-t-îl répondu, j’envoie ma démission au colonel des mousquetaires. M. de Boisroger m’a pris ta maîtresse, je lui prends son régiment. Je pars pour Saint-Pétersbourg. »
— Il est parti! s’écria Delphine.
— Ça m’affligeait de voir un si beau jeune homme aller dans un si vilain pays. Comme je lui faisais observer que c’était une folie : « Que veux-tu! m’a-t-il dit; madame de Larsac m’a fait perdre une bataille de Malplaquet ; il faut
qu’une princesse russe me fasse gagner une bataille de Denain. » Il m’a embrassée et il court encore.
Mademoiselle Lise venait de sortir sous prétexte de veiller au dîner des fiançailles, chose bien trop terrestre pour occuper les pensées de deux si parfaits amants, lorsque Gaston, qui, depuis un instant, avait les yeux tournés vers un coin de l’appartement entre le lit et la muraille, s’approcha d’une espèce de chapelle faite de rideaux, et, les soulevant, vit dans son réduit charmant un petit berceau, le même berceau rose et blanc qui, la première fois qu’il l’avait aperçu, l’avait si douloureusement ému.
Il tressaillit et revint à Delphine.
— Quoi ! dit-il, vous l’aviez conservé?
Delphine, toute rougissante et confuse, jeta ses bras autour du cou de M. de Boisroger, puis, se haussant sur la pointe des pieds :
— Ce berceau, c’était l’espérance, dit^lle.
Le IS septembre 1757, mademoiselle Geneviève Chrétien ouvrit de bonne heure, comme elle avait coutume de le faire chaque jour, sa boutique de mercerie du carrefour Gaillon. 11 n’y avait pas dans tout le quartier Saint-Honoré boutique mieux assortie en rubans nouveaux, et mercière plus avenante. C’étaient tout à la fois les dentelles les plus jolies et le minois le plus frais qui se pussent voir. Si M. Greuze avait rencontré quelque part ces beaux yeux bleus, doux et veloutés comme une fleur, ce petit nez fin, cette bouche vermeille où scintillait l’émail coquet des dents lorsqu’un sourire l’animait, ce menton poli, ces longs cheveux châtains relevés sur les tempes et cette peau délicate, rose sur les joues et blanche sur le
COU, bien certainement un portrait charmant aurait immortalisé les traits de mademoiselle Geneviève Chrétien.
‘ La gentille mercière avait dix-huit ans ; à l’époque où elle vivait, il ne fallait ni tant de charmes ni tant de jeunesse pour être bientôt célèbre, et Geneviève n’était pas installée depuis quatre ou cinq mois à l’enseigne du Cocon d’or, que les grandes dames de la cour et les gentilshommes les plus huppés se pourvoyaient de rubans au carrefour Gaillon. Geneviève avait des révérences pour les dames, des sourires pour les cavaliers, de la politesse pour tout le monde ; mais lettres et billets doux lui servaient le soir à nouer ses papillottes. La mercière était sage , et cette vertu n’était pas la chose qui donnait le moins de prix à sa beauté.
Ce jour-là Geneviève, plus fraîche et plus gaie que l’aurore, salua d’un sourire tous ses voisins qui caquetaient sur les portes, et tout en fredonnant une chanson nouvelle, se mit en devofr d’ajuster les pièces d’étoffes, les dentelles et les guirlandes de rubans qui donnaient à sa boutique un air de fête. Elle était en train de suspendre un gros bouquet de fleurs artificielles à la plus belle place, lorsqu’un jeune homme ouvrant une porte percée dans la boiserie s’avança tout doucement, en ayant bien soin de marcher sur la pointe du pied. Quand il fut tout auprès
LK CHEMIN SU MARIAGE. il3
de Geneviève, il la saisit par la taille et l'embrassa lestement sur Je cou.
La jolie mercière poussa un léger cri comme iin oiseau surpris au nid, et se retourna en fronçant les sourcils. Mais son air terrible disparut tout à coup dans un sourire.
— C'est encore vous, monsieur Paul! dit-elle en rougissant ; en voilà deux que vous me volez !
— n faut que je prenne ce que vous ne voulez pas me donner.
— C'est-à-dire que vous me donnez ce que je ne veux pas recevoir.
— Alors, rendez-le-moi bien vite.
— Non pas! vous êtes si prodigue que je ne pourrais pas m’acquitter.
Geneviève salua gaiement le jeune homme qui faisait mine d’approcher, et le menaçant de son joli doigt, lui montra une chaise à l’autre bout de la boutique.
— Monsieur, repril*elle en s’armant de son air le plus majestueux, c’est très-bien, quoique ce soit un peu mal, tant que mon petit cousin est au pays ; mais quand il sera de retour, il faudra bien que vos baisers aillent mordre ailleurs. Or, mon cousin Victor arrive demain.
— Eh bien! qu’il arrive tant qu’il voudra, si ça l’a-
muse.
144 LES DEBNIERES MARQUISES.
— Oui, mais il ne lui plaît guère qu’on m’embrasse.
— Parbleu ! aussi n’est-ce point à lui que je cherche à plaire!
— Tenez, monsieur Paul, continue la mercière en frappant du pied, il n’y a pas moyen de raisonner avec vous. Êcoutez-moi : tout ceci ne peut pas durer. D’abord, j’aime Victor et je n’entends pas qu’il ait du chagrin à cause de moi. Et puis, croyez-vous qu’il soit convenable à une fille de mon âge de cacher un garçon du vôtre? Car enfin je vous loge. Monsieur!
— A raison de dix livres par mois, c’est vrai.
— L’argent ne fait rien à l’affaire ! Je sais bien que ma tante va revenir, qu’elle vous a même installé dans votre chambre ; mais, en attendant qu’elle revienne, vous passez votre temps à m’embrasser les mains par-ci et les épaules par-là.
— C’est parce que je vous aime, Geneviève.
— Et voilà tout juste ce qu’il ne faut pas. D’abord, quand je vous ai reçu dans ma boutique, vous n’aviez point cet air mauvais sujet que l’on vous voit à présent. Vous aviez les yeux baissés, le visage doux et une voix plaintive qui m’a émue bien malgré moi. Est-ce que , l’histoire que vous m’avez faite d’une bataille avec le gref fier de votre bailli ne serait qu’un conte?
— Point. .
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— Est -ce que vous ne seriez ni poursuivi ni menacé?
— Ah ! grand Dieu ! je suis la plus malheureuse victime du sort qui se soit jamais présentée à vos yeux.
— Pour une victime si malheureuse, vous êtes souvent bien gai !
— C’est parce que je vous vois, Geneviève; mais quand je suis seul, je pleure si fort que c’est à faire pitié; tenez, ce matin encore, j’ai tant gémi sur ma table qu’on aurait dit qu’on y avait répandu un verre d’eau.
— Voilà que vous levez les yeux au ciel, à présent ; il est clair que si vous prenez cet air désespéré, je n’aurai pas la force de vous gronder. Cependant, je ne vous connais pas, moi !
— Paul Germon du village de Saint-Gervais, près de Blois : je vous l’ai déjà dit trois fois.
— Et quand vous me l’auriez dit vingt! un nom ne prouve rien. Ma tante a connu votre mère, à ce qu’elle prétend...
— Oui, Gertrude Germon.
— Bah! entre nous, ma tante n’est pas line; elle est un peu comme les mouches, qu’on mène où l’on veut avec un peu de miel. Et en avez-vous eu du miel au bout des lèvres quand vous lui avez parlé, il y a quinze jours ! Mais enfin, je veux bien vous croire, vous êtes Paul Ger-
mou, soit; mais ces papiers que vous attendez, quand arriveront-ils?
— Us arriveront dans trois ou quatre jours, j’imagine; demain, peut-être.
— Nous verrons bien. C’est que vous avez un certain air qui sent son gentilhomme.
— Moil oh! fit Paul vivement, c’est beaucoup d’honneur que vous me faites.
— 11 n’y a pas d’honneur ! Tenez, hier matin, comme vous descendiez l’escalier, vous avez failli tomber, et vous avez lâché un palsambleu qui m’a donné beaucoup à penser.
— C’est une habitude que j’ai prise à Blois, où, étant tout jeune, je m’amusais à suivre les chasses du vicomte de Morsan.
— Le vicomte de Morsan ? un assez joli garçon.
— Mais, oui! dit Paul eu souriant.
— Joueur, libertin et batailleur.
— Ouais ! s’écria Paul, voilà un joli portrait. De qui le tenez-vous ?
— Mais de Victor, qui l’a connu à Blois.
— Ah ! du petit cousin Victor. Je lui en '’erai mon compliment. ^
La porte de la boutique, qui s’ouvrit brusquement, ne permit pas à Geneviève de remarquer l’émotion qui parpt
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LE chemin du M4.UIAGE. U7
sur le visage de Paul. Au bruit que lit la porte vivement chassée, les deux jeunes gens s’étaient retournés en sei}s inverse, Paul vers le fend de la boutique, Geneviève vers la rue.
Le nouveau venu était un homme de Ireple-cinq ans à peu près, de belle taille et de bonne mine.
Un ample manteau de voyage poudreux ronveloppait tout entier. Mais le bout d’une épée sonnant sur de longues bottes indiquait assez qu’il portait un costume militaire.
~ Quoi ! c’est vous... s’écria Geneviève en courant vers lui.
L’étranger porta rapidement un doigt à ses lèvres et lança du côté de Paul, qui leur tournait le dos, un regard dont la mercière comprit la siguifleation.
— Pardon, Monsieur, reprit-elle, je me trompais; qu’y art-il pour votre service?
— Peu de chose. Mademoiselle : la faveur d’attendre un petit quart d’heure dans votre boutique; une roue de ma chaise de poste vient de se détacher ici près, c’est un accident qui sera promptement réparé, et j’ai donné ordre qu’on vînt me prendre à l'enseigne du Cocon d'or. Me pardonnerez-vous cette indiscrétion. Mademoiselle?
— La maison est toute à vous, Monsieur, répondit Gc'» neviève en s’inclinant.
Les regards de Paul et de l’étranger se rencontrèrent; à l’iinmobilité de leur physionomie, où une légère curiosité se peignit seulement, il était aisé de comprendre qu’ils ne s’étaient jamais vus.
— Avec le costume un peu crotté que je porte, reprit l’étranger en souriant, je ne saurais demeurer dans une boutique où je sais que le plus beau monde se donne rendez-vous. Ne pourrais-je point. Mademoiselle, attendre dans quelque autre salle jusqu’au moment où ma voiture me viendra chercher ?
— Pardonnez-moi, Monsieur, dit Geneviève.
Et passant devant le voyageur, elle se dirigea vers une salle qu’une cloison vitrée séparait de la boutique. Au moment d’en franchir la porte, elle se tourna vers son locataire.
— Monsieur Paul, dit-elle, ne vous déplaîrait-il pas trop d’être pour un instant le mercier de la boutique dont je suis la mercière ?
— A moi point, mais la chose déplaira fort à vos pratiques.
— A l’heure qu’il est, j’imagine qu’il n’en viendra guère, les dames de la cour n’ayant pas pour coutume de se lever à neuf heures; vous m’appellerez cependant, s’il eu arrivait quelqu’une.
Geneviève et l’étranger ayant disparu dans la salle voi-
sine, Paul s’assit devant une petite table sur laquelle on voyait des plumes, de l’encre et du papier.
Le locataire que mademoiselle Geneviève désignait sous le nom de Paul, était un beau jeune homme à l’œil vif et hardi, dont les manières distinguées n’étaient pas à l’unisson des vêtements qu’il portait. A peine fut-il assis que, voyant sa propre image reflétée par une petite glace suspendue à l’un des murs de la boutique, il partit d’un joyeux éclat de rire.
— Parbleu ! dit-il, je fais là ime plaisante figure avec mon habit de serge et mes bas de filoselle ! Si M. de Marmontel me voyait, il me mettrait en opéra-comique. Mais je suis seul, et je n’ai pas un instant à perdre. N’a-t-elle pas dit que le cousin Victor arriverait demain?
Ayant ainsi parlé, M. Paul saisit une plume et traça rapidement deux ou trois lignes sur une feuille de papier qu’il cacheta; puis, s’étant approché de la porte, il fit avec la main signe à un certain grand drôle qui se tenait planté au coin de la rue Gaillon, bâillant aux corneilles et roulant ses pouces.
L’homme accourut au signe; M. Paul l’attira dans un coin de la boutique et lui remit la lettre après avoir parlé à son oreille. ^
— C’est bon! répondit l’homme, j’y cours.
Mais au moment où tous deux se retournaient,! ils se
(rouvèrcnt en présence de deux dames qui venaient d'eutrer dans la boutique.
— M. de Morsan ! s’écria l’une.
M. Paul rougit et s’inclina.
— Mordieu! s’écria-t-il à l’homme qu’il poussa rudement, mais va donc!
— A ce que je vois, notre visite n’était pas attendue, reprit la dame qui était une charmante femme, jeune comme le printemps, coquette comme une rose, fraîche comme le matin. Ne rudoyez pas ce pauvre diable et fâchez-vous contra nous si l’on vous dérange.
— Où qu’elle se présente, madame la marquise d’O est toujours bien sûre de ne déranger personne.
' — Oh ! vicomte, ceci est un madrigal en prose ; mais il n’aurait pas fallu rougir pour m’y faire croire. C’est dpnc ici que vous avez choisi votre retraite, et voilà pourquoi l’on vous rencontre si rarement à Marly ? Ah ! le nid est délicieusement habité, et je ne saclie pas de plus jolie fauvette pour tenter les éperviers de la cour.
— Madame.
— Il en rôde beaucoup aux environs, mais j’avoue que nul encore n’avait songé à se parer de ce plumage modeste. Tournez-vous donc que je vous regarde.
— Kh ! Madame, vous savez bien que je ne puis venir avec les intentions que votre charité me prête !
*- Pourquoi donc s’il vous plaît?
— Parce que je vous adore.
— Voilà une réponse à mettre en pastorale ! ma vanité serait peut-être tentée de l’écouler si votre habit ne donnait un démenti à vos discours. Vous m’adorez, soit ; mais vous aimez aussi mademoiselle Geneviève. C’est de la passion par ricochet.
— Je vous jure qu’un autre motif...
— Lequel ?
— Un motif sérieux.
— Vraiment ! quelque pari, sans doute! Prenez garde, monsieur le vicomte, Geneviève est ma filleule et je la défendrai comme moi-même.
— Alors, Madame, elle n’a rien à craindre.
— Mais elle a tout à redouter, ajouta la marquise étourdiment.
— Voilà un mot que j’aurais payé de mon sang!
— C’est bien cher pour un peu de franchise ; mais il ne s’agit pas de moi, qui, grâce au ciel, ai votre réputation pour me garder de votre flamme... Il s’agit de Geneviève, et...
— Elle n’a que faire à ma visite au Cocon d’ori J’y viens pour. . .
— Pour ?
— £h bien! puisqu’il faut tout vous dire. Madame,
LES DERNIÈRES HAROUISES.
pour un duel, se hâta de reprendre le vicomte, saisissant p au vol le premier prétexte qui se présenta à son esprit.
— Un duel ! s’écria la marquise avec un peu d’effroi. ! \
— Chut! Madame. Vous savez combien la connétablie de France s’est montrée sévère dans ces derniers temps contre ces sortes d’affaires. Notre querelle avait fait un peu de bruit, nous redoutions la visite de M. le lieutenant des maréchaux, et, ma foi ! pour dépister les curieux, nous nôus sommes donné rendez-vous dans cette boutique; ' elle est voisine de la porte Gaillon. En deux pas, nous sommes aux Percherons ou au Château-Rouge, et nous dégainons sans redouter les importuns. Voilà la vérité, toute | la vérité. Madame.
— Mais pour un duel, n’ai-je pas toujours entendu dire qu’il fallait être au moins deux? Je ne vois pas votre ad- ,i versaire. Monsieur le vicomte.
— Mon adversaire!... Il est là. Madame, répondit haD-
diment M. de Morsan en désignant du doigt l’inconnu qui attendait dans la salle voisine. ;
— Ah! fit madame la marquise d’O; peut-on savoir son nom ?
— Il m’a fait jurer de n’en rien dire.
— Le secret sera bien gardé si votre discrétion est aussi fidèle que le manteau de votre adversaire. Voilà un gentilhomme qui a tout l’air de venir du bout du monde.
tK CHEMIN DU MARIAGE. 153
— Silence, Madame, voilà Geneviève! s’écria le vicomte en apercevant la mercière qui entrait dans la salle basse avec un plateau de rafraîchissements à la main. -
— Soit, mais à une condition...
' — J’obéis.
’ — Demain vous me conterez votre histoire à déjeuner...
à moins que vous n’ayez encore une affaire d’honneur au Cocon d’or.
‘ — Votre ordre est une faveur que je n’osais espérer; je n’aurai garde d’y manquer, si je ne suis pas tué.
La porte delà salle basse s’ouvrit; M. dcMorsan composa son visage, et madame d’O, qui l’observait du coin de l’œil, se mit à chiffonner dans des cartons à rubans.
. — Eh quoi ! ma bonne marraine, ici ! s’écria Geneviève en s’élançant vers la marquise avec une gracieuse vivacité.
A ces mots, l’inconnu qui s’apprêtait à suivre la mercière s’arrêta brusquement et rabatit son chapeau sur ses yeux.
Ce mouvement échappa aux interlocuteurs qui semblaient l’avoir oublié.
— Oui, c’est moi, ma chère petite, dit madame d’O; il est un peu de bonne heure, n’est-ce pas, pour courir les boutiques? mais c’est qu’il s’agit d’une grande affaire... une garniture de nœuds ponceau pour demain... je prétends que tu me la fasses toi-même, et je veux encore
154 LKS DERNIÈRES MARQUISES.
que tu n’en fasses pas d’autres... tû as uu art merveilieus pour ces sortes do choses.
— De bien bon cœur. Madame ; mais avez-vous trouvé seulement la nuance que vous désirez?
— Oh! ma chère, j’ai trouvé mieux, et je ne m’attendais même pas, je l’avoue, à rencontrer aussi bien, répondit la marquise en jetant un malin sourire au vicomte qui avait la mine sérieuse d’un échevin.
Madame d’O se dirigea vers son carrosse, où Geneviève l’accompagna après avoir prié M. Paul de garder uu instant la boutique, ayant une petite course à faire dans le voisinage. A peine la mercière eut-elle franchi le seuil de la boutique que M. de Morsan ouvrit la porte de la salle basse et saluant l’étranger:
— Monsieur, lui dit-il, je n’ai pas l’honneur de vous connaître; mais j’ai jugé à votre air que vous étiez homme à venir en aide aux gens qui se trouvent dans l’embarras. Me suis-je trompé?
— Point, et j’espère que je ne démentirai pas la bonne opinion que vous avez conçue de moi.
— J’en suis fort aise. Monsieur, car j’ai un service à vous demander.
— A moi ?
— A vous.
— Parlez.
— Vous plairait-il, Monsieur, de vouloir bien vous battre avec moi?
— Me battre! et pourquoi?
— Ma foi. Monsieur, c’est tout au plus si je le sais bien moi-même. Une dame qui a su m’inspirer des sentiments très-vifs m’a surpris, il y a une heure, dans cette boutique; ma présence lui a paru fort étrange; elle a tout dt suite supposé...
— Que mademoiselle Geneviève vous avait inspiré des sentiments non moins vifs.
— Précisément. Entre nous, elle n’a pas précisément tort, mais ce sont là de ces aveux que l’on ne fait jamais à certaines personnes dans de certaines circonstances. J’ai rais mon imagination à la torture pour trouver un prétexte à notre rencontre, et j’ai fait choix d’un duel.
— C’est ingénieux.
— Or, vous étiez là, dans cette salle basse...
— Et vous m’avez choisi?
— Justement.
— Très-bien, reprit l’étranger, je ne vois à, toute cette affaire qu’une petite difficulté...
— Ma qualité peut-être?... Cet habit ne prouve rien, et tel que vous me voyez je suis bon gentilhomme. Il se peut même que mon nom ne vous soit pas inconnu : le vicomte Morsan...
156 ^ LES DERNIÈRES MARQOISES.
L’étrauger s’inclina et reprit eu souriant :
— Permet tDz-moi, Monsieur, de vous taire mon nom ; certaines circonstances m’obligent à voyager comme un prince, incognito : je suis fort pressé...
— Bah ! il s’agit d’un quart d’heure.
— Moins peut-être, mais le ministre m’attend à Marly,
— Ma foi. Monsieur, le ministre attendra; j’ai juré à madame d’O que j’allais me battre et je me battrai.
Àu nom de madame d’O l’inconnu tressaillit.
— Ah 1 c’est à madame la marquise d’O que vous avez fait ce serment? s’écria-t-il.
— A elle-même!
— Alors, Monsieur, je comprends vos scrupules, et puisqu’il s’agit d’une personne dont on vante partout les grâces et l’esprit, je ne résiste plus. Nous nous battrons.
— Vous me ravissez.
— Mais à une coridition, cependant. Vous monterez dans ma chaise et au premier bois que nous traverserons sur la route de Marly nous mettrons pied à terre; de cette manière-là vous tenez parole et je ne perds pas de temps.
— C’est convenu. •
Geneviève revint en ce moment précédant la chaise.
— Voici vos gens et vos chevaux. Monsieur, dit-elle.
L’étranger se rangea pour laisser passer le vicomte de
Morsan, auquel il indiqua sa voiture du geste.
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— Et quoi! vous partez, vous aussi, monsieur Paul? et avec Monsieur? s’écria Geneviève tout étourdie.
— Ma foi ! je ne m’y attendais guère; mais il se trouve que Monsieur, connaissant le vicomte de Morsan, a bien voulu me promettre d’arranger l’affaire.
En achevant ces mots, le jeune amoureux, qui ne pouvait s’empêcher de rire, embrassa gaiement la mercière, et les deux gentilshommes sautèrent dans la chaise de poste, qui partit au galop. •
Au moment où la voiture sortait de la porte Gaillon, dix heures sonnaient à toutes les horloges. La chaise était douce, la route superbe, le temps magnifique; les deux gentilshommes, étendus sur des coussins mollement élastiques, regardaient fuir les petites maisons semées dans la campagne; jamais le vicomte de Morsan ne s’était senti tant de joie; il avait à la fois un duel et deux intrigues, tous les bonheurs ensemble.
— Parbleu ! dit-il en éclatant de rire, il fj^it le plus beau temps du monde pour se couper la gorge.
w- Et l’on ne saurait se livrer à ce plaisir pour une
meilleur cause^ reprit son compagnon. La marquise d’O est l’une des plus jolies femmes de la cour.
— Dites donc la plus jolie !
— Vous parlez en amoureux. Vous l’aimez donc sérieusement?
— Bien plus, je l’adore follement.
— Diable ! Mais cette belle flamme a-t-elle lieu d’être satisfaite?
— Euh ! répondit le vicomte en faisant une légère moue, elle se nourrit d’espérances.
— Maigre chère !
— Les romans commencent toujours par ce premier chapitre.
— Et les autres viennent après?
— J’y compte bien.
— N’ai-je pas entendu dire quelque part que le marquis d’O aimait sa femme?
— Parbleu ! l’adorerais-je s’il ne l’aimait pas?
— Ah!
— Eh! sans doute! s’il la gardait moins, aurais-je seulement pensé à l’attaquer. J’adore l’une parce que je déteste l’autre.
— Vraiment!
— Le marquis d’O est mon Aristide, à moi ! Je suis las de me l’entendre jeter à la tête à tout propos.
— Quoi ! sa réputation a donc survécu à son mariage ?
— Eh! mon Dieu, oui! ce qui enterre les autres l’a, ma foi, ressuscité. On ne jure que par lui, et les dames n’en parlent jamais qu’en levant au ciel des yeux tout pleins de langueurs, avec de jolis soupirs entre les lèvres.
— Voyez-vous !
— Quoi qu’on fasse, ce n’est rien auprès de ce qu’il aurait fait. On le rencontre dans tous les souvenirs. C’est un fantôme, que ce marquis-là ! Il n’y a pas jusqu’à mademoiselle Furet...
— Ah! vous connaissez Claudine?
— Mais vous aussi, à ce que je vois !
— Un peu, reprit gaiement l’étranger ; c’était au temps où j’étais dans les gardes du corps de Sa Majesté; elle m’avait sans doute oublié la veille du jour où je l’ai quittée... Mais continuez, de grâce !
— Eh bien! mademoiselle Furet, elle aussi, à le cœur ensorcelé par mon damné marquis. Un soir qu’elle avait chanté aux applaudissements de toute la* ville, je m’avise de lui donner un beau rubis. Voilà mon infante qui soupire et court à son boudoir. — Tenez, me dit-elle en tirant un bracelet d’une cassette, votre rubis est tout pareil à celui que m’a donné mon cher Roger... Roger, c’est le marquis.
— Je sais, répondit le voyagent avec un sourire.
100 LES SERNIÈRES MARQUISES.
— Et j’ai juré, ajouta mon ingrate, de le garder toute ma vie en souvenir de lui.
— Voilà qui part d’un bon cœur; et si j’avais eu le malheur d’ôtre brouillé avec les comédiennes, ce trait seul eiit suffi pour me réconcilier avec elles.
— Ah ! vous trouvez ! moi, je ne fus pas de cet avis. Je pris le bracelet et je le jetai au feu, et peu s’en fallut que mademoiselle Furet ne suivît son cher bijou.
— Le moyen était un peu vif pour la guérir.
— Aussi, m’en coûta-t-il un écrin pour nous raccommoder.
— Quoi ! toute une parure pour un bracelet?
— Ni plus ni moins. Pour le coup je jurai de me venger, et ce fut sur les domaines \du marquis que je portai la guerre.
— C’est-à-dire que vous prîtes bravement la résolution de faire la cour à sa femme.
— Eh bienl croiriez-vous que ce diable d’homme avait poussé l’impertinence jusqu’au point de s’en faire aimer comme d’une maîtresse?
— Ah bah !
— Je comptais bien, d’après ce qu’on m’avait dit à mon arrivée de Blois, sur un honnête attachement en état de faire résistance pendant quinze jours ou six semaines... C'est tout ce que doit opposer une femme d’esprit aux at-
laques d’un homme de goût. Mais point : j’en suis encore à l’alphabet de l’amour.
— Au moins, l’écoute-t-elle? demanda l’inconnu d’un air indifférent.
— Elle risque une oreille.
— Alors la brèche est ouverte.
— Et je prétends donner l’assaut au premier jour.
— Mais le mari?
— Oh ! il est en Flandre! Après avoir cueilli une foule de myrtes, comme dit M. le cardinal de Bernis, il a voulu moissonner quelques laurier?,
- Vous allez voir qu'il reviendra comme une bombe.
— Parbleu ! je ne reculerai pas d’une œillade ! J’ai ma réputation à faire, Monsieur, moi qui ne suis à la cour que depuis quatre ou cinq mois. Prendre des bicoques, la belle affaire vraiment ! il faut s’attaquer aux citadelles.
— On nous avait donc trompé, Monsieur, lorsqu’un gentilhomme arrivant de Versailles nous a conté, il y a cinq ou six semaines, que vous étiez en termes de galanterie avec madame de Perthuis?
— Point!
— Quoi ! c’est encore la vérité?
— Toujours. Madame de Perthuis est jeune, riche, aimable; son oncle a la faveur du roi.
— Et vous ne seriez pas trop fâché de l’épouser?
162 LES DEANIÉRË» MAR(^TJI»£S.
— Au contraire, ce mariage me vaudrait une chaire i la cour; mais la dame est cruelle sous prétexte que je sui 5 volage. Elle consent bien à être aimée, à condition d 3 l’être toute seule.
— C’est une étrange prétention!
— Aussi, en attendant qu’elle veuille bien m’octroyer sa main, je m’attaque à la marquise d’O. Quelle gloire fi je triomphe!
— Ce sera une action héroïque !
~r Oh ! plus agréable encore qu’héroïque; et pour doubler ma félicité je veux, du même coup, séduire la belle Geneviève.'
— Quoi! la mercière et la marquise?
— C’est encore de la vengeance ! La marquise ne s’avise-t-il pas de s’en faire aimer? Je suis sa filleule, ditelle. Une filleule qui a des yeux de sultane !
— Ah çà. Monsieur, s’écria le voyageur d’un air un peu bourru, mademoiselle Furet ne vous suffit donc pas?
— Hélas ! non; elle a le tort irréparable que M. de Richelieu trouvait à toutes ses maîtresses.
— Celui de vous appartenir?
— Précisément.
— Eh bien ! c’est un tort que mademoiselle Geneviève u’aura jamais.
— Bah!
— Ah! mon Dieu, oui.
— C’est ce que nous verrons 1
— C'est !out vu, et je gnge qu’elle ne sera jamais à vous.
— Va pour mille louis !
— C’est dit; ils payeront mes frais de route.
— Par hasard, monsieur l’officier, reprit le vicomte en souriant, aurais-je l’honneur de voiw avoir pour rival.
— Presque; j’ai vu Geneviève, elle me plaît et je me suis rais en tête de la protéger contre une passion aussi déterminée que la vôtre.
— Le tout par honnêteté?
— Tout bonnement.
— Vous avez quelque chose comme trente ans. Monsieur?
— Trente-cinq, Monsieur.
— Où diable la vertu va-t-elle se nicher!
Comme le vicomte achevait ces mofs, la voiture entrait dans un petit bois : sur l’un des côtés de la route on voyait une clairière entourée de grands arbres.
— Voilà un lieu qui me parait merveilleusement choisi pour vider notre querelle, reprit le voyageur. Qu’en ditesvous, Monsieur?
— 11 me plaît fort, d’autant plus qu’il y a derrière ce coteau un château où je puis en toute sécurité demander l’hospitalité pour vous ou pour moi en cas d’accident.
1G4 LES DERNIÈRES MARQÜISES.
— Alors descendons.
La voiture s’arrêta ; les laquais tirèrent une épée des coffres, et les deux gentilshommes gagnèrent la pelouse.
Le vicomte riait comme un fou.
— Savez-vous bien, monsieur mon adversaire, que nous avons à présent presque un prétexte, dit-il à l’étranger en dégainant. Cependant, je vais bien me garder de vous tuer; qui diable me payerait?
— J’imagine que ce n’est pas encore un argent gagné : ainsi ne vous gênez point.
Les épées se croisèrent. A la troisième passe, la pointe du fer déchira l’habit de M. de Morsan.
— Diable ! Monsieur , il est clair que si vous y allez de ce train-là, vous ne me laisserez le temps ni de perdre ni de gagner.
Et à son tour il poussa une botte qui égratigna l’uniforme de son rival.
— Vous maniez bien l’épée. Monsieur, reprit l’étranger, et vous pourriez me faire perdre du temps si je n’étais pressé.
A peine eut-il fini de parler, que son épée plus prompte que l’éclair passa sous l’arme de M. de Morsan et l’atteignit à l’épaule.
Quelques gouttes de sang parurent aussitôt sur l’babit du vicomte.
— Tudieu ! Monsieur, s’écria-t-il, c’est un joli coup ! J’ai senti l’épée avant de l’avoir vue.
— Est-ce fini? demanda l’inconnu.
— C’est tout ce qu’il faut. Madame la marquise d’O verra bien que je ne l’ai pas trompée.
—Je lui en donnerai plutôt le témoignage. Adieu donc. Monsieur; nous nous reverrons, j’espère.
— J’y compte bien; quand il vous plaira que nous déjeunions ensemble, vous n’aurez qu’à venir à mon hôtel, rue de Bourgogne. Mais n’ayez garde d’oublier les mille louis ; vous avez la partie, j’aurai la revaucbe.
— Ni l’une ni l’autre, mordieu !
Èt l’étranger, courant à sa voiture, fit signe au postillon, qui poussa les chevaux.
Le vicomte de Morsan, demeuré seul, détacha sa cravate et la noua comme il put autour de sa blessure.
— Bah ! dit-il, c’est une égratignure, l’épée a percé les chairs seulement, il n’y paraîtra plus dans deux ou trois jours. Parbleu ! cet étranger est un galant homme, et si je savais son nom j’irais le premier lui rendre visite.
Tout en parlant de la sorte, le gentilhomme prit au travers du bois un sentier qui devait le conduire au château de son ami, estimant au fond de son âme qu’il n’y avait pas dans tout le royaume de France vicomte plus heureux que lui. Sa journée commençait par un duel, et
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i66 LES D£RNI£Af;S MARQUISES.
il espérait la terminer par un divertissement plus doux encore.
Tandis que ces clioses se passaient sur la route de Marly, on voyait sur la route d’Orléans une petite carriole qui allait aussi vite que pouvaient l’emporter les jambes vigoureuses d’un bon gros cheval rouan. Dans cette carriole d’osier il y avait une vieille femme habillée à la mode des gens de la campagne et un jeune homme de bonne mine, robuste et gai : c’étaient madame Simon, la tante, et Victor, le fiancé de Geneviève.
— Mon Dieu ! Victor, disait la bonne femme, as-tu bien le courage de pousser ainsi cette pauvre bète 1 C’est à peine sj, aux pôles, tu lui laisses le temps de souffler ! *
— Bah ! bah I Dlondin sait ce qui l’altend à Paris au carrefour Gaillon ! Une jolie main passera ses petits doigts blancs sur* son gros cou; et qui sait même s’il n’aura pas un morceau de brioche à manger? Va ! Blondin, va, mon ami ! il y a Paris tout au bout de la route, et Geneviève est dans Paris.
Et comme si le bon gros cheval eût compris le langage de son maître, il secouait sa tète joyeusement, hennissait et redoublait d’ardeur, faisant merveille de ses lourds sabots.
— Mais, mou ami, reprenait la vieille femme avec uu joyeux sourire, ce n’est pas une raison de tuer Blondia parce que tu es amoureux.
— Bloadin n’eu mourra pas, ma tante, et j’amverai quelques heures plus tôt.
— Il est certain qu’au train dont tu vas, au lieu d’arriver demain au point du jour, uous entrerons dans Paris à la tombée de la nuit.
•—Quelle joie, ma tante! je la verrai ce soir ; comprenez-vous, pe soir? Quelle fête pour elle aussi qui ne nous attend que demain !
— Tu crois donc qu’elle t’aime beaucoup, Victor? demanda la tante avec un regard malin.
— Si je le crois ! mais je crois à son amour comme au bon Dieu, voyez-vous. Elle me l’a dit.
— De mou temps, on disait que ce n’était pas toujours une raison ; de la langue au cœur il y a quelquefois loin.
— Elle mentir! notre Geneviève dire ce qu’elle ne pense pas! c’est impossible. Tenez, rien qu’en prononçant son nom, je sens mou cœur qui saute. Ne pas m’aimer, elle, quand, pour lui faire le moindre plaisir, je passerais dans le feu... Mais je vois à votre air que vous voulez me tourmenter. Vous savez aussi bien que moi qu’elle est bonne et franche. L’eau des fontaines n’est pas plus claire que le fond de son cœur.
— Oui, mon cher Victor, dit la tante d’une voix émue; tu as raison de Taimer : Geneviève sera une bonne et lionnèle femme, comme elle est une jolie fille.
— Ne me parlez pas comme ça, ma tante, ou je vais contraindre Blondin à prendre le galop, s’écria Victor.
Et malgré lui, agitant les rênes et taisant claquer son fouet, il fit si bien que le gros cheval partit en s’ébrouant.
Entre la carriole d’osier et le carrefour Caillou, il n’y avait plus que cinq ou six lieues.
La journée avait été bonne à la boutique du Cocon d’or, et Geneviève n’avait pas eu trop de toute sa dextérité pour servir les personnes qui voulaient de ses dentelles et de ses rubans. Tandis qu’elle ouvrait ses carions et déployait ses étoffes, l’homme auquel le vicomte de Morsan avait, le matin même, remis un billet, était revenu prendre sa place au coin de la rue de façon à bien voir tout ce qui se passait dans la boutique. Deux ou trois grands gaillards avec lesquels il avait échangé rapidement un signe de tête s’étaient dispersés un instant après son retour sous les portes cochères et dans les allées du carrefour.
Vers le soir, Geneviève, lasse de son travail et souriant au bonheur que lui promettait le lendemain, fit retirer dans sa chambre la jeune ouvrière qui l’aidait et ferma soigneusement les portes du Cocon d'or.
Les magasins du voisinage l’imitèrent l’un après l’autre, les passants disparurent, et le silence avec la nuit envahit le carrefour.
En ce moment , l’homme qui était en observation au
coin de la rue s’avança vers la boutique et cogua tout doucement contre le volet.
— Qui frappe? demanda la voix argentine de la mercière qui furetait encore.
— C’est de la part de M. Paul, répondit l’homme.
— Ah! fit Geneviève en ouvrant uue chattière pratiquée au milieu du volet. Que me veut-il ?
— Voyez vous-même, Mademoiselle; cette lettre vous en instruira sans doute.
Geneviève prit la lettre que lui tendait le valet et la décacheta.
— Ah! il a bonne espérance, reprit-elle; eh bien, tant mieux ! Voyons, il veut sa malle et quelques autres eflets qu’il a laissés dans sa chambre.
— Je suis là pour les emporter.
— Attendez donc que je tire le verrou.
Le fer grinça dans la gâche et la porte s’entr’ouvrit ; le valet se glissa dans la boutique.
— Venez avec moi, je vous conduirai dans sa chambre, dit Geneviève qui marcha d’un pas léger vers l’escalier.
Mais avant de la suivre, l’homme fit sauter lestement le loquet que la mercière avait assuré après son entrée.
Au même instant, les individus tapis çà et là dans le carrefour Gaillon s’approchèrent de la boutique en rampant le long des murs, et s’y cachèrent sans bruit, à
iT) LES DERNIÈRES MARQUISES.
l’exception de Tun d’eux qui s’arrêta devant Ja popte. Celui-là porta à ses lèvres uu petit sifflet; au signal qu’il ep tira, deux estafiers sortirent de la rue Neuve-des-Augustins, portant une chaise.
Bientôt l’escalier de bois cria sous les pas dp l’homme qui venait de charger la malle sur sçg épaules. Ses camarades se blottirent dans les coins sombres du magasin,
— Prenez garde, dit Geneviève en pp^ant son petit pied sur le parquet, l’escalier est un peu rajde, et vous pourriez tomber.
Comme elle s’avançait marchant à reculons et dirigeant la lumière du flambeau vers la porte intérieqre, deux bopimes s’élancèrent et la prirent à bras le corps. Geneviève voulut appeler; mais sa voix mourut étoqffée dans un épais mouchoir de çoie roulé autour de sa bouche; ceux qui gardaient la chaise chantaient gaiement un refrain. C’étaient éyi4emment d’honnêtes compagnons habitués à ces sortes d’expéditipns.
Les bras robustes des ravisseurs enlevèrent Iq corps léger de la mercière et le portèrent flans la chaise qui partit rapidement; la porte fut repoussée, et la bande disparut dans la rue voisiipe.
Un quart d’heure après, une carriole traînée par un gros cheval rouan tout haletant entrait daps Ip carrefpqr.
~ Voilà le Copoa d'or, dit un jeune homme pn s^iq-
tant du siège. Voyez, ma tante, la paresseuse dort déjà; point de lumière nulle part!
Victor heurta contré la porte une fois, puis deux, puis trois. Il n’entendit rien, si ce n’est au fond de la boutique la répercussion des coups frappés sur le bois.
— C’est étrange ! dit-il.
Cependant la porte vivement secouée joua dans son cadre; Victor la poussa, et l’obscurité béante de la boutique se découvrit à ses regards.
Il s’y jeta plein d’un sinistre pressentiment. Son premier pas fit rouler le flambeau qui s’était échappé des mains de Geneviève.
— Geneviève! cria-t-il d’une voix vibrante. Personne ne répondit. Victor voulut courir vers l’escalier, et ses pieds s’embarrassèrent dans le manteau jeté par le valet après l’enlèvement de la mercière.
— Mon Dieu ! qu’y a-t-il donc? demanda la tante qui suivait Victor en tâtonnant.
— Il y a un crime ! répondit Victor.
Cependant madame Simon, qui connaissait les êtres de la boutique, battit le briquet et alluma un flambeau. Aux premières lueurs de la flamme indécise, Victor aperçut la malle abandonnée sur le parquet; çà et là quelques efiets, et, pendue au comptoir, une aiguillette dont les nœuds s’étaient accrochés à un clou.
Dame Simon soulevait les effets l’un après l’autre machinalement.
— Mais, dit-elle tout à coup, vois, ce sont les habits de M. Paul.
— Le locataire ! s’écria Victor.
Et s’emparant du flambeau, il se précipita dans l’escalier.
Cinq minutes après il descendit; il était pâle et tout son corps tremblait.
— Victor ! murmura dame Simon, parle, tu me fais peur.
— M. Paul n’est pas chez lui, répondit le jeune homme. Oh! je m’en doutais... Geneviève a disparu, sa chambre est vide, son lit n’est pas défait... C’est M. Paul qui a fait le coup.
— M. Paul!
— Tenez, regardez ce cachet que j’ai trouvé sur sa commode là-haut; voyez-vous ces armes?... ce sont celles du vicomte de Morsan !
Les voisins, réveillés par Victor, ne purent lui donner aucuns renseignements sur la route qu’avaient suivie les ravisseurs. Ces honnêtes marchands dormaient tous à l’heure de l’enlèvement; les uns compatirent aux peines de Victor, quelques autres pestèrent contre les amants qui, sous prétexte d’avoir des nouvelles de leurs maîtresses, ont l’impertinence de tirer les bourgeois de leur sommeil; il s’en trouva deux ou trois qui se réjouirent dans le fond de leur âme de la mésaventure arrivée à une mercière qui accaparait les bonnes pratiques et le beau monde.
— C’est un enlèvement qui nous vaudra bon an mal an mille livres, pensèrent les propriétaires des Troii Pelotte$, de V Écheveau rouge et de l’Épingle d’argent; et ils retournèrent dans leurs lits, louant Dieu et bénissant M. de Morsan.
A bout de recherches, Victor heurta, au point du jour, chez le suisse de l’hôtel de la rue de Bourgogne ; mais le suisse n’avait pas vu son maître depuis trois jours.
— C’est une affaire pressante qui m’amène, dit Victor,
174 LES PERNIÈRES MARQUISES,
ne pourriez-vous m’apprendre où il se trouve présentement? *
— J’imagine que lui seul et le diable le savent, et l’un et l’autre n’ont coutume que d’en parler le lendemain.
Victor voulut insister ; mais le suisse lui poussa la porte sur le nez.
Le désespoir entra dans le cœur du pauvre garçon ; une nuit tout entière s’était écoulée; chaque heure qu’il en-, tendait sonner frappait sur sou cœur comme un marteau de plomb.
Comme il passait sur 1« quai, un homme heurta Victor violemment.
— Tiens ! Victor ! dit l’homme.
— Ah! c'est toi, Bricole! répondit l’amoureux ; bonjour, mon ami.
— Eh ! de quel air me parles-tu! On croirait vraiment que tu portes le monde sur tes épaules, à voir la mine que tu fais? Te serait-il arrivé quelque malheur?
— On a enlevé Geneviève.
— La jolie mercière?
— Elle-même.
— Parbleu ! elle en valait bien la peine !
— C’était ma fiancée, Bricole.
— Ma foi, mon ami, les fiancées ne manquent pas; quand j’ai perdu ma femme, je me suis grisé trois jours de
suite ;c’cst un bonmoyenpourn’ypluspônserlequatiième.
— Adieu, Bricole, je n’ai plus qu’à me noyer.
— Laisse donc! la rivière coulera demain comme aujourd’hui; attends un peu. Hier, je n’avais ni sou ni maille et je voulais me pendre; à cette heure, je suis heureux comme un prince. Regarde cette lettre, Victor; voistu ce nom sur l’adresse? « A monsieur le vicomte de Morsan. »
— Le vicomte de Morsan ! répéta Victor qui se prit à écouter.
— Lui-même. Cette lettre contient ma fortune. Elle me vient du valet de M. de Saint-Pol, qui l’a demandée à son maître pour moi, et me recommande au vicomte, qui, j’en suis sûr, m’acceptera sur ma bonne mine.
•— Et que fera-t-il de toi, le vicomte ? dit Victor qui dévorait la lettre des yeux.
— Son valet de chambre.
-Ah!
— Et je cours de ce pas entrer en lonctions.
— Veux-tu me donner cette lettre. Bricole?
— A toi?
— Oui.
-Es-tu fou? Tout à l’heure tu voulais te noyer, à présent tu veux être valet de chambre
— J’ai changé d’idée.
176 LES DEIlNlftRES MARQUISES.
— Soit ; mais c’est ma fortune que tu demandes!
— Eh bien ! je te l’achète.
— Tu ne pourrais seulement pas en payer la moitié.
— Dis toujours ton prix.
— Sais-tu que j’aurai cinq cents livres de gage?
^ Je te les donne.
— Oui ; mais les gages et les pourboires, ç.a fait mille livres.
— Tu les auras.
— Parbleu ! tu ne comptes pas les petits profits ; ça vaut bien encore cinquante pistoles.
— Elles sont à toi ; finissons.
— Quel sot ! Quinze cents livres pour une place qui me rapportera cent louis bon an mal an avec les aubaines. Allons donc!
— Mais enfin que veux-tu? parle.
— Écoute, Victor, tu es mon ami ; je consens à faire quelque chose pour toi ; puisque tu tiens à cette lettre, donne-moi mille éciis, et je te la cède.
— Mille écus !
— Ni plus ni moins. Et encore le fais- je parce que je te vois malheureux et que ça m’attendrit.
— Mais en comptant ce que j’ai dans ma bourse et ce qu’il y a dans celle de dame Simon, en vendant la carriole et Blondiu, ça fera tout au plus cent louis! s’écria Victor.
— Alors n’en parlons plus.
— Tu dis trois mille livres ?
— Je n’en rabattrai pas un sou.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire? répétait Victor en déchirant ses poches avec ses doigts.
— Adieu, mon ami, dit Bricole, ce n’est pas ma faute si tu n’as pas la lettre.
— Attends ! s’écria Victor tout à coup. Il te faut mille ccus, tu les auras.
— Voilà qui est parler.
— Va t’asseoir à l’auberge des Trois-Pintes, ici près, rue du Bac, je cours chercher la somme, et je reviens.
Victor prit sa course vers la place du Carrousel, la traversa et se dirigea vers le Palais-Royal.
Il y avait à cette époque-là, autour du Palais-Royal et dans chaque ruelle un tas de méchants cabarets, d’hôtelleries borgnes et de logis obscurs où grouillait une population d’escrocs, de filles, de gens mal famés, dont M. le lieutenant de police lui-même connaissait a peine le nombre. On y entendait à toute heure du jour un bruit assourdissant de disputes et de chansons gaillardes à faire trembler un dragon. La moindre chose qui pût arriver aux personnes égarées dans ces repaires était d’y perdre la bourse ; on parlait de femmes enlevées qui ne reparaissaient plus, et de bourgeois attardés à qui l’on coupait
178 LÈS DEhNIKRES MARQUISES.
la gorge après les avoir dévalisés. Parfois le soir, aux clartés rougeâtres d’une laiiterne, le cliquetis de plusieurs épées sonnait à l’angle d’une rue ; les gens du guet accouraient, et sur le pavé humide on voyait des taches de sang et un homme qui râlait. Les meurlricrs s’étaient enfuis dans le dédale de cent ruelles où mille bouges s’ouvraient pour les recevoir. C’était un lieu où les sergents racolaient leurs recrues, où foisonnaient les laquais sans emploi, les déserteurs, leS filous de toutes sortes, et ces individus sans foi ni loi qui pullulent à la surface de Paris. Dans sa ceinture de maisons obscènes et fétides, le Palais-Royal, avec ses jardins, étincelait comme un diamant enchâssé dans du plomb.
Victor poussa la porte d'un cabaret de la rue Pierre- Lescot. Assis à une table devant un broc de vin écumant, un sergent racoleur devisait entre un laquais débraillé et une fille couverte de fard ; il portait la moustache en croc, la rapière au flanc et le chapeau sur l’oreille.
— Voilà un beau garçon ! dit la fille à la vue de Victor.
— Tais-toi, mignonne, continua le sergent qui s’était retourné à ces mots, tu vas voir comment on amorce ce poisson-là. Hé ! l’ami! reprit-il en s’adressant à Victor, que cherchez-vous céans ?
— Vous ou tout autre de vos camarades,
— Va donc pour moi ! Que roulez-vous ? Un banquier.
si VOUS êtes poursuivi par quelque créancier du diable, un second si vous avez un duel ! Parlez, j’ai de l’argent et du fer.
— Il me faut de l’or.
— Parbleu ! Il y en a dans cette bourse, dit le sergent en tirant de sa poche un pejit sac en mailles de; soie où des louis brillaient; mais que me donnerez-vous en échange?
— Moi.
— C’est dit. Çprabieo vous faut-il î — Six cents livres.
— C’est beaucoup d’écus pour un homme.
— Je n’en rabattrai pas un denier, vous avez une minute pouf décider,
— Six .cents livres ! répéta le sergent.
— Quel joli grenadier ça fera ! dit la fille entre deux œillades.
— IVJtt foi ! reprit le sergent, nous en ferons un dragon. Touchez là, camarade. Voilà vos louis... ils sont tout neufs et Ijien sonnants.
— Très-bien, dit Victor; mais ce n’est pas tout encore. — Qu’est-ce donc !
r- U ipp congé de trois jours,
— Peste ! et qui m,e répondra de vous et de l’argent ?
— Ma parole.
’ — Morbleu ! c’est parler ei^ JuiUlairPt Un sergeqt n’au-
rait pas mieux dit. Va doue pour le congé. Aussi bien, si vous ne revenez pas, j’en serai quitte pour vous passer mon épée au travers du corps... Savez- vous écrire? camarade.
— Vous allez voir.
— Signez doue, reprit le racoleur en étalant sur le dos du laquais qui ronflait un engagement qu’il venait de tirer de son habit.
— Voilà ! dit Victor en jetant la plume.
— Victor Berny! quels jambages 1 Foi de sergent, vous serez maréchal des logis avant six mois... si vous cultivez aussi bien le sabre que la coulée.
Mais Victor était déjà trop loin pour entendre la prophétie du sergent et ses commentaires sur l’état des lettres dans la compagnie.
Victor vendit tout, ramassa les mille écus et les porta à sou ami Bricole qui, tout en l’attendant, buvait méthodiquement dans l’auberge des Trois-Pintes.
— Voilà l’argent! lui dit Victor en jetant les pièces blanches et jaunes sur la table.
— Voici la lettre, repartit Bricole.
Victor la serra dans sa poche et ne fit qu’un bond jusqu’à l’bôtel de la rue de Bourgogne.
Cette fois, sur le nom de M. de Saiot-Pol, ce fut l’intendant du vicomte qui le reçut.
— Tu arrives à propos, lui dit cet homme, justement M. de Morsan a besoin de tes services. Es-tu prêt?
— Je le suis.
— Eh bien ! mon drôle, tu vas entrer en fonctions tout de suite; la recommandation de M. de Saint-Pol suffit. Notre maître est à son petit château près de Luciennes.
— Faut-il m’y rendre? dit Victor avec empressement.
— A l’instant. Il attend sa correspondance. Sais-tu monter à cheval ?
— Je monte à cheval, aux balcons et aux fenêtres. '
— Tu es l’homme qu’il faut à M. le vicomte; cours. Voici toutes ses lettres et la tienne.
Victor sauta sur un cheval tout sellé qui attendait dans la cour et partit au galop.
Trente ou trente-cinq minutes après il descendait de •
vant le perron d’une petite maison de plaisance, gracieusement assise au pied d’un coteau, non loin du village. Le cheval était blanc d’écume et tremblait sur ses jambes.
Au nom de l’intendant, un laquais conduisit Victor à l’appartement du vicomte. M. de Morsan, le bras en écharpe, achevait de se faire poudrer. 11 congédia le coiffeur d’un geste et fit approcher Victor qui lui remit la lettre si chèrement payée à Bricole et un petit billet dont l’intendant avait cru devoir l’accompagner.
Sa lecUire achevée, M. de Morsan regarda Victor de
182 LES DERNIÈRES MARQDISES.
la tête aux pieds. Victor soutint ce regard sans qu'un muscle de son visage tressaillit ; d’un coup d’œil il avait déjà fait le tour de l’appartement, compté les portes et les fenêtres, et mesuré la hauteur des balcons. «■
— Tu as l’air d'un drôle déterminé, lui dit enfin M. de Morsan.
• — J’ai l’air de ce que je suis, monsieur le vicomte, répondit hardiment l’amoureux.
— Diable ! je comprends à cette réponse pourquoi mon intendant me marque qu’il a été content de toi. M. de 8aint-Pol m’assure que je serai satisfait de ton service. Que sais-tu faire ?
— Ce qu’on m’ordonne.
— S’il en est ainsi, nous nous entendrons à merveille. Je crois. Dieu me pardonne, qu’il n’y a pas gentilhomme de France plus accommodant que moi. On n’a qu’à faire ce que je veux, tout le reste m’est égal. Gomment t’appelles-tu î
— Bricole, répondit Victor tranquillement.
— Eh bien ! Bricole, tu vas me prouver ton savoir-faire tout à l’heure. Mais d’abord il faut que tu me permettes de te donner une idée de mon caractère ; il te sera plœ commode après de tenir ton emploi.
— J’écoute.
— Je n’aime ni les càservations ni les conseils.
— Il n'y a que les fous qui en donnent, et je n’ai pas la prétention de l’être encore.
— Très-bien. Avec moi on n’a jamais à craindre de réprimandes; mais quand je ne suis pas satisfait du ser* vice de mes gens, je les' renvoie tout bonnement.
— C’est pour tout le monde une économie de paroles.
— Le valet de chambre que tu remplaces avait six cents livres de gages ; il en volait plus du triple, et je ne m’en apercevais pas. Tu s^as sur le même pied dans la maison.
— Je m’efforcerai de faire mieux que cet honnête garçon, afin que vous ne le regrettiez pas.
— Je permets tous les défauts, mais, en revanche, j’exige une qualité : la discrétion.
— Cette vertu d’im côté et tous les vices de l’autre, il y a égalité : la qualité vaut la quantité.
— Tu sais tout ; maintenant écoute.
— Nous y voici ! pensa le faux Bricole.
— J’ai fait enlever hier une jolie fille que tu connais peut-être, Geneviève la mercière.
La perle du carrefour Gaillon?
— F.lle-même. Elle est ici.
Les yeux de Victor brillèrent tout d’un coup.
— C’est à toi, reprit le vicomte, que je commets sa garde. La petite est encore plus farouche que je ne pen-
184 LES ÜERiNIKRES MARQUISES.
sais. Sous prétexte qu’elle est honnête et amoureuse de je ne sais quel vaurien, elle ni’a tenu plus de vingt discours qui m’ont assommé. Quand on a un coup d’épée dans le bras, tu sens bien qu’on n’est pas en humeur de répondre à mille balivernes; je me suis esquivé. Mais je ne suis pas homme à me tenir pour battu.
— Parbleu I fit gravement Victor.
— C’est donc à ton éloquence que je remets le soin de l’apprivoiser, continua M. de Morsan. Fais-lui bien comprendre que je ne prétends pas l’enlever à son fiancé... au contraire.
— Sans doute, reprit le faux Bricole.
— Elle l’épousera, je la doterai, et il ne tiendra qu’à elle que son amoureux soit garde-chasse à Morsan... Quand j’aime les gens, j’aime tout ce qu’ils aiment.
— Vous êtes trop bon.
— C’est une affaire entendue... La petite est là, reprit le vicomte en indiquant à Victor la porte d’une chambre voisine. Tu vas entrer chez-elle, et sous prétexte de lui offrir tes services, tu tâteras le terrain.
— Oh ! j’ai mon projet; j’imagine qu’elle m’écoutera.
— Très-bien !... Ah! un mot encore... Si par hasard, voulant me tromper, tu tentais d’ouvrir les portes à la belle, je te préviens que mes gens ont ordre de tirer sur toi comme sur un lièvre. Tu m’as compris ?
LE CHEMIN Dü MARIAGE. i85
— Monsieur le vicomte a une manière de s’exprimer qui ne permet pas de se méprendre sur ses intentions, reprit Victor sans sourciller.
Une heure après cette conversation, M. de Morsan roulait en voiture sur la route de Paris. Jamais le jeune roué ne s’était senti le cœur si dispos ni l’esprit si joyeux. Il avait deux ou trois aventures sur les bras, et s’il les menait toutes à bien, comme il en avait la ferme espérance, sa réputation était en passe d’égaler bientôt celle du terrible marquis d’0. 11 tenait sous clef une adorable fille dont la vertu avait résisté aux assauts des gentilshommes les plus galants ; sans trop de vanité, il pouvait penser que madame d’O ne le voyait pas sans quelque plaisir, et il aurait certes fallu beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas reconnaître que mademoiselle Furet, la jolie comédienne, se mourait d’amour pour lui. Quant à madame de Perthuis, l’aimable veuve qui avait un parent si fort avant dans la faveur du roi, on ne pouvait s’empêcher d’avouer qu’elle était bien disposée à se rendre. Il n’y avait pas jusqu’au coup d’épée si plaisamment reçu qui ne donnât du relief à toutes ces galanteries.
Le résultat de cette méditation fut de plonger l’esprit du vicomte dans un état de béatitude suprême. Saint- Pierre serait venu lui offrir les clefs du paradis avec le gouvernement des vierges célestes qu’il n’en aurait pas voulu.
186 LES DERNIÈRES MARQCTISES.
La marquise d’O, on se souvient, attendait M. de Morsan à déjeuner; mais, avant de se rendre à l’hôtel de la marquise, le roué avait résolu de toucher chez la comédienne, qui demeurait rue des Bons-Enfants. Le cocher, prévenu, arrêta le carrosse au coin de la rue de Valois, et M. de Morsan s’élança gaiement dans la maison, comme un pinçon qui regagne son nid.
Comme il montait l’escalier, un homme qui descendait le heurta. Le vicomte leva les yeux et reconnut l’hôte du Cocm ttor.
— Eh, parbleu! s’écria-t-il, que je suis aise de vous rencontrer !
— C’est, ma foi, un hasard qui me ravit, répondit le cavalier; ce m’est une preuve que la blessure...
— Oh ! rien qu’une égratignure dont j’ai pris ma revanche.
— Déjà!
— Vous me devez mille louis.
— A vous?
— Geneviève est chez moi.
— Ah ! fit le gentilhomme.
Puis il ajouta en jetant un vif regard au comte :
— De son plein gré?
— Non; mais elle y est.
— C’est juste.
tï CHEMIN Dr MAHTAGE. <87
— Or, vous savez qu’en ces sortes d'affaires,, il n’y a que le piemier pas qui coûte.
— Prenez garde que ce soit le seul qui vous rapporte.
— Ainsi, vous ne vous tenez pas pour battu de ce oôté-làî
— Non, vraiment.
— Je m’évertuerai à vous battre demain de telle sorte que vous en serez tout à fait content, reprit le vicomte avec un sourire.
— A demain donc, répondit l’inconnu en saluant.
— Mais à propos ! s’écria M. de Morsan en posant sa main sur le bras du gentilhomme, vous avez donc vos petites entrées en ce logis?
— Ob ! répondit l’inconnu avec bonhomie, j’apportais à mademoiselle Furet des nouvelles du maix|uis d’O. Vous savez qu’elle le connaît.
M. de Morsan s’inclina sans répondre et grimpa l’escalier. Une minute après il entrait dans un joli salon devant lequel s’ouvrait un balcon tout chargé de fleurs et d’arbustes. La saison était encore douce, et par les fenêtres, voilées de jalousies, l’air et la lumière se jouaient sur les jardinières.
— Ma maîtresse est à vous dans Finstant, dit une soubrette dont la tête mutine éclaira d’un sourire et d’une œillade les plis soyeux d’une portière.
— Huiii ! fit lë vicomte. Les nouvelles du marquis entrent dans le boudoir et moi j’attends au salon. La mai> quise payera pour les souvenirs.
Comme il parlait, ses regards tombèrent sur une lettre oubliée sur un sofa; elle était ouverte. Le vicomte la prit et la parcourut d’un coup d’œil.
— Roger! dit-il en lisant la signature. Parbleu! ce doit être alors le chevalier qui m’a donné un coup d’épée hier et que je viens de rencontrer tout à l’heure. 11 n’y a que deux Roger à la cour, Roger d’O et le chevalier Roger de Guerche... Mordieu! le sort me traite comme si j’avais du sang du grand Lauzun dans les veines. Quels rivaux!
En ce moment une femme parut dans le salon. Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans et paraissait en avoir dix-huit ou dix-neuf tout au plus, tant la jeunesse, la vie et la gaieté pétillaient sur son visage.
Son cou, blanc comme une feuille de lis, se teignit de couleurs roses en reconnaissant la lettre entre les mains du vicomte. Elle mordit ses jolies lèvres prêtes à pousser un petit cri, et sauta sur la lettre avec la souplesse d’une chatte.
— Voilà, mon cher vicomte, une indiscrétion qui n’est permise qu’à nous autres comédiennes! dit-elle.
Le vicomte s’inclina sur la petite main qui froissait la lettre et la baisa.
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— Vous connaissez donc le chevalier de Guerche ? lui dit-il.
Claudine ouvrit de grands yeux tout étonnés.
— Le chevalier de Guerche? reprit-elle.
— Oh ! fit Paul, ne vous mettez pas en frais de dissimulation ; j’ai vu la signature.
— Eh bien?
— N’est-ce pas le nom de Roger qui est écrit là î
— Sans doute.
— Or, au moment où le visiteur sortait, je l’ai rencontré au seuil de la maison. Il m’a tout de suite avoué luimême qu’il était venu vous donner des nouvelles du marquis d’O.
— Ah ! il vous l’a avoué ! reprit la comédienne dont les yeux lançaient mille étincelles.
— J’imagine qu’il n’a point quitté l’armée tout exprès pour cette commission; mais ce n’est pas à moi, vous en conviendrez, qu’il devait la confidence des suites de son entretien.
— C’est juste, reprit Claudine, dont le frais visage rayonnait de gaieté.
— Ainsi, c’est donc bien celui dont M. d’O lui-même disait que, s’il n’était pas le marquis d’O, il voudrait être le chevalier de Guerche?
— Que voulez- vous, cher vicomte, vous avez une telle
LES DERNIKRES HAROtTISES.
perspicacité qu’il surail inutile, je crois, de le nier. Vous mettez du premier coup le doigt sur les choses, reprit Claudine avec un grand sérieux qui avait toutes les peines du monde à dissimuler une grande envie d’éclater de rire. Mais, prenez garde! je vous préviens que votre chevalier me fait la cour... et c’est un rude adversaire.
— Pensez-vous qu’il réossisseî dit le vicomte en glissant son bras autour de la taille de Claudine.
— Eh ! mais, tout autant, peut-être, que vous réussirez auprès de madame la marquise d’O, de madame de Perthuis et de Geneviève.
— Ah! le traître, il a parlé! murmura le vicomte.
En sortant de la rue des Bons-Enfants, la personne que M. de Morsan avait rencontré sur l’escalier se jeta dans un fiacre et se fit conduire chez madame la marquise d’O.
L’hôtel qu’habitait la marquise était situé au fond du faubourg Saint-Germain, rue du Cherche-Midi. Une longue avenue de marronniers courait du perron à la
grande porte cochère et, derriè”e l’hôtel, s’étendait un vaste jardin.
ôladarae d’O était dans sa chambre à coucher, assise devant une toilette, tout entière aux soins de mademoiselle Agathe, dont les mains habiles ajustaient tantôt une boucle de cheveux rebelles et tantôt un pli de corsage in - , docile. Sur la toilette on voyait un magnifique bouquet de fleurs rares dans un vase de vieux céladon. b,a marquise prit l’une des fleurs et l’efleuilla lentement entre ses doigts de neige.
— Il n’y a que M. de Morsan pour trouver de ces beaux bouquets, dit mademoiselle Agathe d’un petit air innocent. Comment les jardins de Pai-js font-ils pour produire chaque nuit les fleurs que M. le ficomte vous envoie chaque matin?
— Il est vrai qu’elles sont merveilleuses, dit la marquise en portant la fleur à ses jolies narines»
— Oh! M. le vicomte est d’un goût extraordinaire, surtout lorsqu’il s’agit de choses qui peuvent plaire à madame la marquise; je suis bien sûr qu’il trouve un grand plaisir à composer ces bouquets brin à brin.
— Penses-tu qu’il ait été blessé? interrompit la marquise timidement.
— Oh ! que non. Madame. Mais, blessé ou non, je suis bien sûre qu’il viendra,
192 LES DERNIÈUES MAUOtTISBS.
— Tu crois?
— Sans doute. Madame ne l'attend-elle pas à déjeuner?
— Pourquoi se battrait-il? C'est une étrange mode que celle de ces duels. On est jeune, riche...
— Beau garçon, dit tout bas la soubrette.
— Et on va se donner de grands coups d'épée sans raison; car je suis bien sûre qu'il ne sait pas du tout luimême la cause de cette bataille.
— Oh! Madame! j’imagine que, tant tués que blessés, il n’y aura pas beaucoup de morts dans cette affaire.
— Je ne suis pas bien certaine qu’il m’ait dit toute la vérité hier quand je l’ai rencontré ; penses-tu que ce soit vraiment pour attendre son adversaire qu’il se soit rendu à la boutique du Cocon d'or?
— Pourquoi M. de Morsan mentirait-il?
— Ma filleule est jolie.
— Geneviève? M. de Morsan n’a pas le cœur fait pour aimer une grisette; on sait bien qu’il aime ailleurs, lui qui donnerait sa vie pour ramasser une fleur que vous auriez touchée.
A ces mots, la marquise devint toute rouge.
— Prenez donc garde, Mademoiselle, dit-elle vivement, tout en causant sans qu’on vous interroge, vous m'avez piquée jusqu’au sang. Je ne sais pas pourquoi vous me parlez sans cesse de M. le vicomte?
— Elle ne s'aperçoit pas, pensa la soubrette en étouf» faut un sourire, qu’elle ne fait que cela elle-même depuis un gros quart d’heure
Et tout haut elle ajouta avec un superbe sang-froid :
— Pardonnez-moi, Madame, je voulais ajuster ce nœud; voilà qui est fait. Si Madame allait à la cour aujourd’hui, je sais vingt dames, et des plus belles, qui mourraient de dépit en la voyant.
— Tu crois? dit la marquise en se mirant dans la glace.
En ce moment, un léger coup frappé à la porte de la
chambre attira l’attention de la soubrette; elle y courut et l’entr’ouvrit, après avoir reconnu la voix de l’une des caméristes de la marquise.
— Qu’est-ce? demanda madame d’O qui souriait à sa beauté.
— Ah ! mon Dieu ! Madame, c’est M. le marquis qui vient d’entrer dans la cour de l’hôtel, répondit la soubrette.
— M. d’O! s’écria la marquise tout effarée.
On entendit des pas dans l’antichambre, et presque au même instant un valet de pied se présenta, demanda de la part de son maître si madame la marquise était disposée à le recevoir.
— Faites entrer, dit-elle.
Le marquis avait trop l’habitude du monde pour ne
19'i LES SBRNiiHES MARQÜTSES.
pas reconnaître tout de suite que sa présence était pour le moins inattendue. Sou premier coup d’œil embrassa l’appartement tout entier, et il vit tout à la fois et le troubla d’Agathe et la pâleur de madame d’O. Mais le marquis n’était pas homme à témoigner sa surprise devant l’accueil de sa femme, si contraint qu’il fdt.
Avec la parfaite aisance d’un amant qui juge de la joie qu’il donne, par le bonheur qu’il éprouve, le marquis s’approcha de madame d’O et s’inclina sur sa main pour la baiser. Cette main était un peu froide et tremblante.
— Décidément, se dit le gentilhomme, qui n’était autre que le prétendu chevalier de Guerche du vicomte de Morsan, décidément je n’étais pas attendu, et, n’étant pas attendu, je gène.
Mais tandis que cette pensée traversait son esprit, le mari embrassait la main de sa femme avec tous les semblants de l’amour le plus vif.
— Allons, il n’a rien vu I pensa la soubrette.
— Que j’ai de bonheur à vous voir. Madame! s’écria le marquis; en recevant l'ordre de quitter la Flandre, j’avoue que le désir de servir le roi a disparu devant le contentement que j’éprouvais à me retrouver auprès de vous.
— Croyez, monsieur le marquis, balbutia madame d’O, que je n’ai pas moins de joie à vous revoir.
— Je le devine. Madame, reprit le marquis avec un imperturbable sourire, et cette joie redouble la mienne; car, vous ne l’ignorez pas, vous avez réalisé ce miracle, qui semblait impossible à la cour de notre glorieux monarque : un mari.qui aime sa femme I
Tout à coup, et comme elle s’apprêtait à répondre, on entendit crier sur le gravier de l’avenue les roues d’un carrosse. Les trois acteurs de cette scène jetèrent en même temps un regard vers la fenêtre qui donnait sur la cour.
. Madame d’O tressaillit, la soubrette se mordit les lèvres, le marquis sourit.
— Eh mais ! dit-il, n’est-ce point la livrée de M. de Morsan?
— Oui, dit Agathe, je l’aperçois qui descend sur le perron.
— Mon Dieu ! Madame, reprit le marquis, veuillez me pardonner l’indiscrétion de ma demande: par hasard, n’attendriez-vous pas ce jeune gentilhomme?
— Je crois l’avoir invité à déjeuner, répondit-elle d’une voix faible en levant les yeux sur son mari.
Jamais regard plus craintif ne croisa regard plus doux, la physionomie du marquis était toute charmante. Un ÿen rassurée, madame d’O essaya de sourire.
— M. de Morsan sera charmé de vous voir, dit-elle; vous souffrirez, j’espère, que je vous le présente.