Les dernières marquises
Un matin ^ vers dix heures, mademoiselle Luzy de la Comédie-Française fredonnait dans son boudoir, à demi couchée sur un sofa au coin du feu. On était alors au mois de septembre 1763, et, quoique la saison fût tiède encore, l'actrice frileuse avançait vers le brasier ses petits pieds frissonnants. Un jour tendre pénétrait dans le boudoir, le feu flambait, et Ton n'entendait pas d'autre bruit que le pétillement de mille étincelles et les doux gazouillements de l'actrice blottie comme une chatte sur le sofa.
Une brochure, quelque manuscrit confié sans doute par un, pauvre auteur, avait roulé jusqu'à terre; une cor-
beille pleine de rubans et de dentelles reposait sur un guéridon; la main de la nonchalante y puisait parfois quelque chiffon de satin qu'elle tortillait autour de son doigt; parfois aussi elle effeuillait un gros bouquet dont les mille fleurs s'éparpillaient sur son corps mollement * incliné ; les yeux de Tactrice se fermaient à demi, et son regard humide semblait suivre dans les plis soyeux des tentureS) au milieu des vases de vieux céladon, entre mille guirlandes d'amours, une image charmante et fugitive qui souriait à son rêve et l'appelait.
Quand elle était ainsi seule à bâtir des châteaux en Espagne dans son boudoir, mademoiselle Luzy faisait répondre aux importuns qu'elle travaillait.
En ce moment un léger bruit retentit dans une pièce voisine : mademoiselle Luzy souleva ses paupières et pencha sa tète hors du sofa comme un oiseau surpris au nid. Le bruit augmenta : c'était comme le chuchotement rapide de plusieurs voix animées; la main de l'actrice chercha sur le guéridon, y. prit une sonnette et l'agita.
— Qu'y a-t-il donc par là, Palmyreî demanda-t-elle à la camériste, dont la tète mutine venait de surgir derrière une portière.
— C'est un chevau-léger qui insiste pour parler à Madame.
— Un chevau-léger! Je n'en connais point.
LES GfiÀKiTÉS GALANTES. 3
— C^est peut-être tin dragon de la reine ou quelque officier de la tiiaison du roi t Almanzor ne se connaît guère en uniformes.
Almanzor^ petit garnemeûthaùt tout au plus de quatre pieds^ se glissa derrière U soubrette. Le drôle avait la mine la plus éveillée qui se pût voir ; il arriva se mordant les lèvres pour né pas rire et marchant sur la pointe du pied.
—Le royal-dauphin veut entrer à toute force. Madame, dit-il; il prétend avoir des choses de la plus haute importance â Vous communiquer,
— Le connais-tu 1
— Ma foi. Madame, il porte un grand chapeau rabattu sûr le nez et un manteau qiii monte jusqu'aux yeux. Je n'ai rien vu que le louis d'or qu'il m'a donné pour vous i)résenter sa requête.
-^ Au moins sais- tu son nom?
— Oh ! pour cela, oui, il me Va. dit.
— Parle donc vite, méchant vaurien!
— 11 s'appelle M. de Mercieul*
— M. de Mercieul 1 sMcria l'actrice,. (Jui d'un bond se trouva sur pied» Mais il était encore ici il y a une heure à peine I N'importe, introduis-le et au plus tôt.
Un instant après M. de Mercieul entrait dans le boudoir; mademoiselle Luzy fit un signe, Palmyre et Àlman-
4 LES BERNIJSRES MARQUISES.
zor disparurent, et Pactrice demeura seule avec le visiteur. A peine les plis de la portière se furent-ils s^baissés sur la soubrette et le petit laquais, que mademoiselle Luzy s'élança vers M. de Mercieul.
— Quel mystère, s*écria-t-elle, vous oblige à vous cacher ?
L^étranger laissa tomber son manteau.
Mademoiselle Luzy repoussa la main que dans son empressement elle avait déjà prise, et se recula vivement avec un petit cri d'oiseau effarouché.
Elle avait devant les yeux un inconnu de bonne mine, revêtu du costume des gardes du corps.
— Monsieur, est-ce une plaisanterie, et que prétendezvous? dit la comédienne en prenant un petit air de ma-
— Veuillez me pardonner. Mademoiselle, répondit le garde du corps ; si j'ai insisté pour pénétrer jusqu'à vous, c'est que j'ai à vous parler de choses importantes qui ne souffrent aucun retard.
— Quelque déclaration! pensa mademoiselle Luzy; mais elle reprit tout haut : Ces choses si importantes, qui ne souffrent aucun retard, exigeaient-elles aussi que vous prissiez le nom d'un gentilhomme de mes amis?
— Ma foi. Mademoiselle, je*prends mon bien où je le trouve. Le nom de M. de Mercieul est le mien.
— Quoi!...
— Henri est mon cousin. S'il ne vous a jamais parlé de Gonzague deMercieul^ permettez qu'il se présente luim&me devant vous.
Mademoiselle Luzy sourit et s'inclina ; puis elle reprit :
— Je vous connaissais de nom, mais je vous croyais en mission quelque part.
— C'est-à-dire que je chassais en Bourgogne, chez notre oncle le mestre de camp; je suis de retour depuis cinq ou six jours à peu près. Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis servi de mon nom pour forcer votre porte; on me Ta dit tout-puissant en ces lieux ; mes prévisions ne m'ont pas trompé. Quant au mystère dont vous parliez tout à l'heure, il avait pour motif de me déguiser aux yeux de mon bienheureux cousin, si par hasard il avait été près de vous. Était-ce là une précaution inutile ?
— Non vraiment, car il me quittait à peine4orsque vous êtes entré.
— Voilà une visite que mon cher Henri a dû commencer bien tard ou bien tôt. Elle me fait espérer que vous m'écouterez avec attention ; les choses que j'ai à vous dire concernent mon cousin.
— Je suis tout oreilles. Monsieur.
— Henri vous aime. Mademoiselle, reprit le garde du corps en s'asseyant près de l'actrice sur le sofa.
6 LÏS D£RNliRE$l H^ARQUIS^S.
— Je le crois du moins, et ça revient ali même.
— Maintenant que je vous vois, j'eq Sflis ce^p, C'est un bien grand malheur, Mademoiselle 5
— Le trouveriez-vous si vous étiez à sa pl^pe î i^épondit mademoiselle I^u^y en Jetant un rçgapd ooqwet m h glltce qui reflétait sa gracieuse silhouette.
— Bien davantage encore. J'aurais trop grande peur de vous perdre, çt^e pleurerais votre infidélité le reste de nia vie.
— Mais en attendant cette perfidie dont si gal^mnieut vous me prêtez Tintention, le malheuçeiix de qui uou3 parlons n'aurait-il pas eu quelques jours de bonheur ?
— Achèteriez-vous un paradis 4e quatre ipois au pri^ d'nn enfer 4e vingt ans, Madenioiselle ?
— Si c'est un enfer de me perdre, pourquoi ne youlez vous pas qu'on reste an paradis }e pins qu'il est possible î
—Tenez, jMademdselle, Jouom cartes snç fable j di nous causions longtemps comme ça, vous me prouveriez qn«| j'ai tort et ce n'est paa n^on affaire. Je jne ^uis mi? dans la tête (ju'Iîenri ne devait plus vous ain»er| et^ mor4ien | je n'en aurai pas le dén^nti^ dussé-jey laisser mo^ \ioxa \
— Prenez garde, vous courriez gran^ risque de np plus; vous appeler du tout. An mows^ pour piiener à vos fins cette vilaine entreprise, ne copiptej^'yons pas sur moi j'imagine?
— Mais au coiîtraire ! je ne sais que vous qui puissiez accomplir ce miracle.
— Je puis bien, en y mettant un peu de bonne volonté, parvenir à me faire aimer ; mais je ne suis pas aussi sûre de me faire détester. Et d'ailleurs, est-ce bien nécessaire?
— Indispensable, Mademoiselle. C'est dans les coulisses de la Comédie-Italienne qu'Henri a commencé de voui; aimer. Cet amour vous a suivie à la Comédie-Française ; il est en train de vous suivre au bout du monde. Quant à vous. Mademoiselle, depuis quand, s'il vous plaît d'excuser mon indiscrète curiosité, répondez-vous à ses feux?
— Oh! il y a un temps inouï! cinq ou si^t mois , je crois.
— Et combien de temps pensM- vous, que cette belle flamme puisse dur^r encore ?
— Taut que ça brûlerî^. Toujours peut-être.
^ Mettons cinq ou six mois. Ça fera un an en tout; après quoi Henri restera avec un regret de plus et un héritage de moins.
— Un héritage! voilà un mot bjeu grave,
— n doit vous prouver que ma démarche elle-même est sérieuse. Ce qui me reste à vous dire est fort délicat > Mademoiselle, et je ne sais comment m'y prendre.
— Parlez tout net. Monsieur , franchement et sans
phrases; point de diplomatie surtout; un garde du corps contre une comédienne, vous ne seriez pas de force.
— Sachez donc que mon oncle, le mestre de camp dont je vous parlais tantôt, prétend marier Henri.
— Ah ! mon Dieu !
— Et mon cher cousin ne consentira jamais à ce mariage tant que vous Taimerez. La demoiselle noble qu'on veut lui faire épouser apporte en dot un bon million et un régiment, r
— Voilà une charmante personne.
— Vous en douterez encore moins, quand vous saurez qu'elle est parente du ministre de la guerre, et qu'en faveur de cette union mon oncle assure son héritage à M. Henri deMercieul. Ahl si vous pouviez enchaîner votre cœur, je serais le'premierà dire à mon cousin que tous ces biens ne valent pas la possession de votre personne, mais oseriez-vous bien jurer que vous lui serez constante à jamais?
— Ah ! Monsieur, qu'un serment téméraire nous expose à pécher !
— Ne pensez-vous donc pas que la chose mérite la peine d'être prise en considération ?
— Plus que cela même, j'estime qu'elle doit être faite,
— Ainsi, vous consentirez à ne plus aimer le chevalier, mon cousin?
— Je ne dis pas cela; depuis qu'on veut me Tenlever, il me devient plus cher encore ; mais je lui suis assez at. tachée pour lui fermer ma porte quand il se présentera.
— Eh ! Mademoiselle ! il centrera par la fenêtre.
— C'est vrai. Si je lui écrivais que je pars î -^ Dans cinq minutes il serait ici.
— Dois-je lui faire supposer que j'en aime tîn autre î
— Il ne le croira pas... Henri est un peu fat.
— Pauvre garçon ! Trouvez donc un moyen.
— Il en est un; mais l'adopteriez vous?
— Est-îl praticable?
— On ne peut pas plus facile. Cette infidélité dont vous parliez tout à l'heure, il faut la lui prouver.
— Quoi ! vous voulez que je trahisse ce pauvre Henri î
— Oh! pour l'obliger seulement. C'est une bonne action dans laquelle bien des gens seraient charmés de vous aider.
— En connaitriez-vous quelqu'un par hasard? demanda mademoiselle Luzy avec un malin sourire.
— J'en connais mille ; mais je ne pense qu'à un seul.
La comédienne partit d'un éclat de rire, puis, fix)issant ses petites mains l'une contre l'autre, eHe reprit :
— - Ah ! si je consentais à ce que vous me dites, qu'elle preuve d'amour ne donnerais-je pas à Henri I
— La plus belle de toutes; et; mol, son cousin, je vous en aurais une éternelle reconnaissance.
Le garde du corps se pencha sur upe toute petite maiu blanche qi^l chiffonnait un nœu4 de rubans et la baisa avec tout l'esprit qu'aurait pu mettre daus cette muette déclaration M. Mole, de la Comédie-Française.
L'actrice «'inclina, non sans rougir légèremept, et le comte Gonzague de Mercieul se retira.
Quand mademoiselle Luzy se trouva seule ^ elle demeura un instant silencieuse, la tète appuyée sur sa main; puis elle se leva vivement, écarta les boucles de cheveux qui voilaient son front, et se courbant vers la glace qui lui renvoyait son frais sourire :
— 4Uons, dit-elle du bout des lèvres, le sauver de cette manière, c'est au moins origine.
Or, tandis que ces choses ^e pas^aippt dans le boudoir de la comédienne, M. Henri de Mercieul chassait à courre aux environs de Satory, Bien qu'il y eût nombre de femmes élégantes galopant après le cerf dans les bois, le jeune amoureux n'e^ voyait aucune qui fût à comparer 4 jnademoiselle Luzy ; il est même à croire qu'il n'y prenait pas garde.
— C'est vraiment dommage, disait la fille d'un conseiller au parlement ^nouvellement mariée à un capitaine des chasses ; qu'un si cl^arma^t cavalier s'oublie au point d'aimer une fille 4e théâtre I
L|:S G9ÀRIT1Î8 GALANTES. 41
Mais si le ch^maijt cavalier entendait ces propos, il ne s'e» souvenait guère, et il le prouvî^ bien eu quittant la fête au momeijt où le J)al s'ouvra!!; après 1^ chasse.
Mademoiselle Luzy était encore 9, la congédie lorsque IJenri se présenta che? elle. AUnanzor, qui connaissait les habitudes du geçtilhomme, lui ouvrit la porte du boudoir. Les fleurs semées le matiu par sa maîtresse se fanaient sur l6 tapip, le feu pétillait dans la chemipée, et les coqssins du spfa gardiiiept encore l^s moUes empreintes du joli corps qui les avftit pressé^.
Henri s'étefl4it ^m le meuble coquet, tisonna le brasier, laissa tomber sa tête sur la soie, ferma les yeux, et s'abandonna aux douces; illusions du silence et du souvenir. Ses pqpibres, fatigués par nn violent exercice, SQ b^gnii^Ut dans une atmosphère de senteurs enivrantes ; upe mollesse invincible détendait ses nerfs;; mille rève9 confps flottaient dans son esprit; déjà, quai^d il soulevait les paupièresf, ses regards noyés saisissaient vaguement les formes indé(âses des bergères en panier courant sur les trumeaux, et bieutôt il s'endormit profondément.
Des songes aiuiés faisaient éclore un sourire radieu^^ sur ses lèvres, lorsqu'une des portières souleva ses pîis flottant?. É^t-ce un rêve ou une réalité? une main blanche écartait la^ soie lentement, et dans l'obscure clarté du boudoir le fantôme charmant d'une fenmie se glisssf*
Timide, il s'avança vers le beau dormeur, retenaut son haleine et frôlant à peine le tapis du bout de son petit pied. Si quelque flamme rayonnant du foyer illuminait les tentures et faisait s*entr*ouvrir les paupières du jeune homme, il voyait à la lueur de Téclair comme une ombre pâle se pencher sur son front; soudain il fermait les yeux, afin de ne pas efikroucher le doux songe de la nuit, et le sommeil étendait de nouveau ses voiles sur son cœur. Un instant il crut sentir la tiède pression d'un baiser sur son front, mais les lèvres invisibles Teffleurèrent comme Paile rapide d'un oiseau, et bientôt le fantôme s'évanouit avec la dernière flamme du brasier.
Cependant un bruit de chevaux piaffant dans la cour réveilla soudain M. de Mercieul. Il se leva; autour de lui la nuit était profonde ; le bruit d'un hennissement arriva jusqu'à lui. Henri courut vers la fenêtre et poussa les rideaux. A la porte de l'hôtel un carrosse attelé semblait attendre un voyageur. Bientôt, sous les clartés pâles de la lune, passèrent une jeune f^mme et un jeune homme au bras l'un de l'autre. Tout le sang de ses veines reflua vers le cœur d'Henri. La femme sauta comme une biche dans la voiture, le cavalier la suivit; le postillon fit claquer son fouet, les chevaux frappèrent le sol de leurs sabots retentissants, et tout s'effaça comme une apparition.
Henri passa les deux mains sur son visage ; il chancelait Sur ses jambes; puis brusquement il saisit au hasard une sonnette et Tagita vivement.
Palmyre accourut un flambeau à la main.
— Ta madtresse, où donc estrelle? s'écria M. deMercieul.
— Monsieur le chevalier le sait bien^ répondit la soubrette. Mademoiselle a dû le lui dire avant de partir.
— Partie! elle] Elle est partie?
— Mademoiselle est entrée dans le boudoir où monsieur le chevalier l'attendait; puis elle s'est éloignée, a pris sa mante, et, les chevaux de poste étant arrivés, elle est partie.
— Avec qui ? demanda M. de Mercieul pâle comme un mort.
— JeTignore.
— Sais-tu du moins où elle est allée ?
— Mademoiselle n'en a rien dit.
Henri se sentait défaillir. Elle était venue, il avait senti ses lèvres sur son front, et il ne l'avait pas retenue ! Faisant un eflfort violent sur lui-même, il écarta Palmyre, franchit d'un bond l'antichambre, descendit dans la cour et sauta dans la rue. Une voiture roulaitdans l'éloignement. Henri s'élança du côté d'où venait le bruit; mjds bientôt le carrosse disparut, et l'amoureux, ne sachant où courir, brisé
14 LKS perntj:re;s MATtQïïiSEs.
par 1^ fatigue et la doijleur, tomba presque évanoui sur une borqe.
Le lendemain, il se réveilla dans son appartement sans savoir comn^ent il y était arrivé. Toutes sesVlarmes lui revinrent avec le souvenir; il se dirigea vers la deipeure de mademoiselle Lnzy. On pe Tavait point encore revue ; trois jours se passèrent sans nouvelles. Vers la fin du (juatrième, Henri apprit, au foyer de la Comédie-Française, que la fugitive avait demandé et obtenu im congé le soir même de son départ. Fllui écrivit dix lettres : elles restèrent toutes sans réponse. Au bout d'une semaine, le marquis de Mercieul entra dans la chambre de son cousin.
Henri , la tète entre ses mains , parlait tout haut. Gonzague s'arrêta sur le seuil pour écouter. C'était une belle épître en vers sur Tinconstance que l'amoureux venait de composer et au'il déclamait.
Le garde du corps p^nsa que le malade alls^it mieux, puisqu'il rimait.
— Tu penses donc toujours à... elleî dit Gonzague.
Le nom de maderpoîseile Luzy n'avait pas pu sortir de
Lis CIE^ARITÉS GALÀIfTES. 15
ses lèvres; up soupir, peut-être ui^ remords, Tavait étranglé.
— Toujours, répondit Henri de la voix d'un martyr,
— Une infidèle ne mérite pas tant de regrets, dit le garde du corps en s'asseyant d'un air de compassion auprès de sa victime, il faut Toublier.
— C'est impossible ! Tu ne la connaissais pas, toi!
— Mais au contraire.
— Tu l'avais donc vue ?
— Une ou deux fois à la Comédie-Française; oh! de fort loin, se hâta de répondre le traître.
— Que de charmes! que de grâces ! (jue d'esprit !
— Certainement elle a... elle doit avoir tout cela, mais enfin il y a d'autres femmes sur la tferre.
— Il n'y en a qu'une pour ceux qui l'ont aimée. Si tu l'avais aimée, tu comprendrais cela.
Gonzague baissa les yeux; il y eut un instant de silence pendant lequel le garde du corps tambourina sur les vitres h marche des mousquetaires gris. Puis tout à coup il s'écria comme un homme qui prend un parti décisif :
— Morbleu ! mon cher, il n'y a qu'un remède à ce malheur; il faut te marier.
— Me marier? répliqua Iç cousin tout étourdi de la proposition.
— Un million, un régiment et deux beaux yeux font
oublier bien des trahisons^ continua le garde du corps.
Et; sans donner à son cousin le temps de répondre^ il accompagna de mille superbes commentaires ce merveilleux début.
Le million et les beaux yeux étaient d'une médiocre importance pour un cœur épris^ mais le régiment éblouit le chevalier.
Tout en parlant, Gonzague s'anima ; il se montra délicat dans la peinture des grâces virginales de la jeune inconnue qu'on destinait à Henri; il fut magnifique dans la description des fêtes dont l'hôtel de Mercieul deviendrait le théâtre^ grâce au million de la fiancée^ mais surtout il déploya une superbe éloquence lorsqu'il fit manœuvrer aux regards de Henri le régiment de Saintonge qui devait lui être ofi'ert en cadeau de noces. Une perfide comédienne^ qui ne craignait pas de trahir l'amour le plus tendre^ méritait-elle bien qu'on lui sacrifiât tant et de si belles choses^ une femme^ une fortune^ des épaulettes ?
— C'est, ma foi, vrai! s'écria Henri subjugué parla verve de Gonzague et la magnificence de cette péroraison.
— Sans doute! reprit l'autre. Ma voiture est en bas. Allons rendre visite à la jeune personne! Une visite n'engage à rien; si elle ne te plaît pas, eh bien! tu seras toujours libre de refuser.
— Certainement.
LES G9AR1TÉS GALANTES. il
— Prends ton épée et partons.
— Me voilà prêt ; mais ne va pas croire au moins que j'accepte.
— Je n'y compte guère.
— Je suis même très-décidé à me laisser mourir de chagrin.
— C'est entendu.
— Et ce que j'eaMs n'est que. pour t'obliger.
— Je n'en disconviens pas.
Tout en causant de la sorte^ les deux cousins montèrent en carrosse et prirent le chemin d'un beau château* situé à douze ou quinze lieues de Paris, aux environs de Rambouillet.
Huit jours après, M. le chevalier Henri de Mercieul épousait^ en présence de son cousin et de son oncle^ le mestre de camp, mademoiselle Elisabeth de La Gondraie. Le matin même, le ministre de la guerre avait expédié le brevet de colonel du régiment de Saintonge au jeune mari, qui ne pensait plus à mourir.
M. de Mercieul présenta sa femme à la cour; elle était jolie et spirituelle, on lui ât bon accueil, et ce fut d'abord à Paris, à Versailles où la cour habitait, à Fontainebleau où le régiment du nouveau colonel avait ses cantonnements^ une vie de fêtes et de plaisirs. Mais à quelque temps de là, Henri dut intervenir dans une aifaire de fa-
48 LES DEENI1ÈRE9 HA^QU^SISS,
mille d'où dépendait le bonheur d'une personne â laquelle il était tendrement affeptionné. Cette personne était madame la marquise Gonzague de Mercieul^ sa cousinet
Six mois avant Tunion d'Henri avec mademoiselle de La Gondraie^ Gonzague avait lui-anâme épousé une jeune personpe d'un grand nom qui n'avait pour toute fortune que la protection d'une parente fort considérée à la cour. L'avenir de Gonzague dépendait de cette dame, qui, en retour de ses bontés, ne demandait rien que le bonheur de sa filleule. Durant quelques mois, Gonzague répondit aux vœuiç 46 sa protectrice ; mais depuis cinq ou six semaines un changement aussi brusque qu'inattendu était venu troubler les joies de la jeune femme. Gonzague semblait ne plus l'aimer; il restait souvent plusieurs jours sans la voir, et quand il rentrait au logis conjugal, après des absences inexpliquées, c^était pour remplir sa bourse et s'éloigner au plus t6t.
Un jour Henri surprit sa cousine tout en pleurs, et il apprit toute la vérité.
— Ce n'est pas seulement sur mon bonheur détruit que je pleure, disait<elle, mais c'est encore sur l'avenir
deGonzague; ^i la duche9sede Nangis chaîne mes connaissances, elle lui retirera sa protection, et mon mari n'aura plus que des disgrâces à attendre de la cour.
Henri épia les démarches de Gonzague; bientôt il ne put pas douter (|u'une maîtresse ne fût 1^ cjiuse de son changement. Mais quelle était cette maîtresse? Henri questionna vainement les laquais de son cousin; ils ne savaient rieq. Les gardes du corps eux-mêmes ne purent lui donner aucun renseignement. Quanta s'adresser au marquis, il n'y fallait pas penser. Au premier mot, il tournait les talons.
Henri ne se tint pas pour battu; il s'embusqua au coin des rues, s'attacha aux pas de son cousin comme im jaloux aux pas de sa maîtresse, et finit par découvrir que trois ou quatre fois par semaine il sortait à cheval p^ la porte SaintrHonoré, gagnait la campagne et disparaissait derrière les murs d'un jardin dont la porte s'ouvrait sur la route de Saint-Germain.
Henp investit la place dopt le génie familier se cachait à tous les yeux. Il commença d'abord par oublier quelques louis dans la main d'QU jardinier ipi'il se proposait de faire jaser; le jardinier prft les louis et ne parla pas. Henri comprit que son cousin payait mieux et plus souvent. Il abandonna cette partie de la garnison et se tourna du côté des femmes. De ce côté-là il y avait une petite
20 LES BÏRNIJBEES MAROUISIS.
fille qui allait et venait aatour des charmilles^ chantant comme un pinson. Henri cette fois ne tira rien de ses poches^ mais embrassa la belle enfant sur les deux joues.
— Ta madtresse est-elle visible? dit-il après.
— Dame ! Monsieur, eUe Test pour ceux qui la voient, répondit la petite fille en montrant ses dents blanchies à travers un sourire.
— Parbleu ! reprit le chevalier que les deux baisers avaient mis en verve, je ne suis pas venu de Paris tout exprès pour apprendre ce que je sais.
— Alors, Monsieur, il ne fallait pas me le demander.
— Tu es un petit diable aussi joli que rusé, ma charmante; mais, tiens, prends ce bout de papier, fais lire à ta maîtresse le nom que j'écris dessus ; elle comprendra tout de suite que je viens de la part de son meilleur ami, et s'empressera de me recevoir. Va 1
La petite fille prit le papier, regarda le chevalier, hésita et partit enfin après un troisième baiser.
— J'en étais sûr ! pensa M. de Mercieul quand il vit revenir la messagère... Le nom devait être un passe-port.
— Ëh bien ! dit-il à la petite fille qui accourait tout essoufilée, faut-il que j'entre ?
— Suivez-moi bien vite. Ma maîtresse est fort pressée de vous voir, répondit l'enfant.
Cinq minutes après, Henri passait la porte d'un boudoir
OU, sur un sofa de damas rose, une femme en déshabillé de soie tourterelle était à demi couchée.
— Bonjour, Henri, dit^lle au chevalier en lui tendant la main.
Le chevalier poussa un cri. Il était devant mademoiselle Luzy.
— Eh bien ! reprit la comédienne, est-ce ainsi que dans le régiment de Saintonge on aborde ses amies î Voilà dix secondes que vous me regardez et vous ne m'avez pas encore embrassée ? Faut-il que je commence T
Elle aurait pu parler un quart d'heure encore avant que M. de Mercieul fût en état de lui répondre; peut-être même sa stupéfaction eût-elle duré plus longtemps s'il n'avait senti sur ses joues le baiser de l'actrice.
— Perfide! s'écria-t-il, est-ce bien vous que je revois?
— Ah! mon Dieu I reprit mademoiselle Luzy, de quel air vous me dites cela! serait-ce donc pour m'adresser de ces beaux compliments que vous avez pris la peine de galoper jusqu'ici?
Le sang-fpoid de l'actrice étourdit le chevalier; il fit un effort désespéré pour surmonter son trouble, et, d'une voix plus calme, il ajouta :
—Non, Mademoiselle, un motif plus sérieux m'a conduit ici; si j'avais su que mademoiselle Luzy se trouvât dans ce logis, peut-être aurais-je moins insisté pour y en-
23 LES BERNIÂRES MARQUISES.
trer; mais puisque j'y suis, veuillez me permettre de vous expliquer lai^cause de ma visite.
— C'est inutile, je la connais.
— Vous la connaissez ?
— Vous en faut-il la preuve? écoutez-moi. Vous avez appris qu'un aimable gentilhomme languissait dans les fers d'une nymphe inconnue, comme dirait M. Dorât. Le gentilhomme, un garde du corps si vous voulez, tout entier à son nouvel amour, néglige sa jeune femme. Ne sachant à qui conter sa peine et se gardaht bien d'en rien dire à une fort respectable douairière dont la colère peut briser l'avenir du bel ingrat, la pauvre abandonnée a choisi son cousin pour confident, et le confident, plein d'un tendre zèle, est accouru jusque dans l'ermitage de la mystérieuse enchanteresse pour lui redemander le cœur de l'inconstant. Est-ce bien cela?
Henri ne put répondre que par un geste muet. 11 était assez tenté de croire qu'une fée avait pris la forme de mademoiselle Luzy.
— Parfaitement, reprit la comédienne, vous vous asseyez et votre front se déride ; la fureur a fait place à la surprise; que sera-ce donc lorsque je vous avouerai que votre visite était attendue, j'ajouterai même espérée? On revoit toujours avec plaisir un ancien ami. Le mariage ne vous a pas changé, Henri.
tti GâÂRITÉS GALANTES. 23
— Mademoiselle, s'écria le chevalier, est-ce votre dessein de me railler après m'avoir trahi î
— Puisque le souvenir dii passé vous trouble si fort, parlons dû présent. îl y à doné Une âme bieii affligée au château dé Mercièulî
— C*est parler avec beaucoup de légèreté d'un sujet pénible pour tous ceux de mon nom. Mademoiselle; vous aviez le cœur plus compatissant autrefois.
— Mon Dieu! que vous prenez tragiquement les choses. Je ne suis pourtant pas bien féroce. Voyons, parlez vousmême. Qiiè voulez-voiis que je fasse V
— La solitude où vous vous êtes renfermée mé fait croire à une si vive passion, que je n'oserai jamais vous proposer le seul remède...
— Je vous entends ! Je n'y vois point d'obstacles de mon côté...
— Vous ne Paimeriei past interrompit le chevalier avec transport.
— Si j'avais quelque vanité, mon pauvre Henri, voilà un cri qui me ferait croire à un peu d^amout*. Ne me regardez donc plus avec ces yeux-là, ou je finirai par être sûre que toute rancune s'en est allée. Où en étais-je donc?... Ah! au remède... S'il ne s'agissait que de moi, ce serait une chose bientôt faite; mais il y a lui qui m'aime.
il LES DERNIÈRES MARQUISES.
— En peutril être autrement î murmura le chevalier entre deux soupirs.
— Et il est homme à m'adorer toujours, si je lui en laisse le temps. Cependant il n'est rien que je ne sois disposée à fidre pour cette chère cousine que je ne connais pas, et aussi pour vous que je connais un peu. Cherchez donc avec moi.
— Je ne sais que vous conseiller.
— Vraiment, vous ne trouvez rien ?
— Rien.
— Alors, c'est moi qui trouverai ! Votre main, Henri, et suivez-moi.
Trois ou quatre heures après cette scène, un cavalier arrêtait devant la porte du jardin un cheval tout écumant; il en jeta la bride au jardinier incorruptible que nous connaissons et se dirigea vers le pavillon. Il était vide et silencieux. Après avoir vainement parcouru les appartements, Gonzague de Mercieul, car c'était lui, redescendit lestement au rez-de-chaussée, où il finit par découvrir Almanzor gravement assis devant un pot de confitures qu'il achevait.
— Ah çà î drôle, que fais-tu là, tandis que je carillonne depuis une heure? s'écria le chevalier. Ne m'entendais-tu pas?
— Au contraire, monsieur le comte; mais comme il
LES GHAAITÉS GALANTEï;. 25
n'y a personne dans la maison, je croyais que c'était le vent qui s'amusait avec les sonnettes,
— Comment personne î et ta msdtresseî
— Oh ! elle est partie.
— Seule?
— Non pas; les routes ne sont pas sûres, et ma maîtresse a trop peur de voyager seule la nuit.
— Qui donc Raccompagne?
— Ma foi I je croîs bien avoir vu quelque part le cavalier qui lui donnait la main ; mais il commençait à faire obscur quand ils sont montés en voiture, et je ne l'ai pas bien reconnu.
- — Ah ! tu dis qu'ils sont partis en voiture î
— Dans celle de monsieur le marquis.
— De quel côté se sont-ils dirigés? demanda Gonzague pâle de colère.
— Je n'en sais rien, et puis monsieur le marquis sait bien que le chemin bifurque à cinq minutes d'ici. On peut aller à Versailles comme à Paris.
Gonzague comprit qu'il n'avait rien à espérer d'Almanlor; il sortit brusquement du pavillon, sauta sur son cheval et partit ventre à terre.
Sa course effrénée le conduisit à Paris au logis de la comédienne ; mais il eut beau frapper, personne ne répondit. Cependant une lumière rapidement aperçue der-
96 LË$ DERNIÈRES MARQUISES.
rière les persiennes et rapidemeilt ételhte ati premier coup lui donnait à ctoire que lliiroûdelle était rentrée au nid.
Gonzague mesurait déjà la façade de la petite maison pour voir si aucun balcon n'aiderait Pescalade qu^îl méditait, lorsque le souvenir d'une certaine porte secrète, dont il devait avoir la clef quelque part, lui revint à Tésprit. Il tourna autour de la maison et trouva la porte qui était pratiquée dans le èoin d'une arrière-cour; mais il n'avait pas la clef sur lui, et il ne fallait paâ penser à franchir le mur. Quant à la porte, elle ne bougea non plus qu'une borne sous les efforts désespérés du marquis; Las enfin de se meurtrir les mains et les épaules, Gonzague prit le parti de courir à son hôtel, où certainement la clef devait être serrée dans quelque tiroir. Le cheval ruisselant de sueur et rendu de fatigue dut encore galoper*
Mais Gonzague bouleversa vingt tiroirs avant de mettre la main sur cette clef , et quand il retourna au logis de mademoiselle Luzy, il faisait jour déjà.
Empaqueté dans un grand manteau qui lui donnait la mine d'un étudiant espagnol, le marquis se glissa dans la cour sans être aperçu. Les fenêtres étaient closes et tout sem^ blaitdormir dans la maison. Un escalier dérobé conduisit le jaloux jusqu'aux appartements de la comédienne; autour de lui tout était silencieux. La crainte lui vint que, tan-
dis qu'il courait à sou hôtel^ la perfide et sou complice ue se fussent échappés; cette pensée lui fit pousser brusquement la porte du boudoir où une première fois, çix semaines auparavant, il avait pépétré, et il se trouva nez à nez avec Henri de Mercieul qyi s'apprêtait à battre ^n retraite.
Mademoiselle JLuzy a:Yait tout prévu, s^uf la petite clef.
Les dexxif. cou$in$ reculèrent Tun Fautre à leur aspect. Un instant Us se regardèrent à la p41e clarté qui filtrait entre Us rideaux baissés.
Enfin le marquis éclata.
— Morbleu ! monsieur le chevalier, vous m'en rendrez raison! s'écria-t-il.
. — Quoi! c'est vous qui m'appelez en duelî I^ provocation est plaisante !
— Votre conduit^ ne l'est guère, mordieu! et j'en tirçrai une éclatante vengeance.
— ^^kl monsieur le marquis, reprit le chevalier dont la iète commençait à s'échauffer, il me semble que, si l'un de nous a quelque satisfaction à exiger de l'autre, c'est à Dttoi que ce 4^oit revient.
— La prétention est aij moing singulière. Je vous ai donné un pUlion et un régipient; de quoi diable vous plaignez-vous î
— Et moi je voijs rends la protection d'une parente qui
28 LES DEENIERES MARQUISES.
d'un mot peut vous perdre; à quel propos vous fâchezvous?
— Assez de paroles, mon beau cousin ; nos épées s'entendront mieux et plus vite.
—Vrai Dieu! monsieur le marquis, votre proposition me ravit.
— Au point du jour donc^ au bois de Yincennes*
A peine les deux rivaux avaient-ils franchi la porte qu'un rideau s'entr'ouvrit, et mademoiselle Luzy, les bras nus sous ud peignoir blanc ^ parut dans le boudoir.
— Les fous ! dit-elle avec un joli rire argentin, si je les laissais faire^ ils seraient capables de se massacrer Tun l'autre. Heureusement que j'étais là et que j'ai tout entendu. Oh! les hommes sont-ils singuliers! reprit-elle en chiffonnant du bout de ses doigts les boucles mutines qui s'échappaient de son bonnet. En voilà un^ Gonzague, à qui je donne une preuve d'amour de tout point semblable à celle que j'ai donnée^ d'après ses propres conseils, à son cousin, et il se fâche ! Conçoit-on rien à cela?
Mademoiselle Luzy interrompit ses réflexions philosophiques sur l'originalité des hommes en matière de galanterie pour écrire deux billets. Après qu'elle eut signé elle sonna.
— Palmyre, dit-elle à la soubrette, ce billet à monsieur
le marquis de Mercieul et cet autre à monsieur le chevalier. Une heure après, au détour d'une rue, Gonzague rencontrait Henri.
— Parbleu! cher cousin, cela se trouve à merveille f J'allais chez toi» s'écria le garde du corps.
— Et moi je courais à ton hôtel.
— Voyons, chevalier, tiens-tu beaucoup à me pourfendre ? Quant à moi, je f avoue que depuis ce matin j*ai fort médité sur notre duel. Bref, je ne tiens plus guère à te tuer.
— Et puis, cher cousin, ce n*est pas d*un très-bon goût.
— C'est tout au plus bon pour des hobereaux. Je ne conçois pas comment j'ai pu avoir un instant cette pensée. Si donc tu ne m'en veux plus...
— Puisque tu retires ta provocation...
— Entre cousins, et pour une coquette ! ah ! fi î
— Touche donc là, Gonzague.
— Embrassons-nous, Henri.
— La peste m'étouffe si je revois la comédienne 1
— La fièvre me serre si je ne t'imite pas !
— Adieu, je cours chez le ministre.
— Et moi chez ma femme.
Vers le coucher du soleil, deux cavaliers, après être sortis par la porte Gaillon, se trouvèrent botte à botte, comme ils allaient franchir le pont Arcans.
30 LES DEnNiiBBS M^RO^ISES.
— Hepri \
— GoQzagnel s'écri^ri^n^ la fo|s l8« dQux cavalierp.
— Moi-même, se hâta de répondre le chevalifr; jp vais à Versailles, o^ I0 fninistri^ s'e8t rendu pour prendre les instructions du roi i niai3, comine je n'ai affaire au ob&teau que vers onze heures, je sui^ un chemin de t^r^verse.
^ Parhl^u I je f^is aussi comme toi Véoole buissonnièroj je suis atteudu ^ Verrières, cbe» |1, le duc d'Harcourt, mai? je u'y arriverai pa» çtvant d'avoir touché i Courbevoie, où un garde du corps de mes amis est pialade d^u^e chut^ de cb^v^l.
Les dôu^ coufiins pbanrâèreut cipq uûuutas ^usemble, frappant le^ arbres de leum hou^isines; au premier soutier Tun prit à droite, l'autre à gauche*
Une heure après, pu pouvait voir ^ la clarté du crépuscule deux cavaliers couraut bride abattue dans }a direction d'une maison de p|ais|U0d 4 demi cachée dans un massif de feuillage. Ils arrjy^iQut i^veo uue é&A^ vitesse, courbée sur leur§ cbevauxt Quelques bondu les amenèrent en un inst^t m point où les deux soutiers 3e confondaient.
-^•Gonzague!
-*-» Henri l
Les chevaux retenus s'arrëtàreut brusqupment.
— Est-ce ici la route d^ Versailles ? s'écria Gonxagiie.
— Es\rce ici Ip oheinin 4ôVewères, inop pher marquis? ifiîprit Pautre.
— ^udi^le 1* dissimulation I continua le garde du corps, fgi fait ça que j'ai pu pour te p^ï)pr pne vérité doftt to?j amour-pFopre souffrira j mai» en anjour, mon cher, la victoire est voisiuQ de la d^feite, Puisqu'il faut touf te 4ire, Je vaisf cjiiez madeqiQl^Ue l-uzy, où je fuis appelé.
^ Et je ipY ^^^s aussi sur sop |nvitatjoi|.
— C'est une excellente plaisanterie; mais t\^ me permettras d'ajouter toute créance à ce billet. Parbleu I je l'ai là dans ma pocbe; Us toi-même^ Henri. 3ans rancune^ au moi^s,
Henri prit le papier. Aux premiers mots il partit d'un éclat de rire.
— Si je p'étais sûr d'avoif encore sur moi certaine lettre de mademoiselle Luzy, je croirais vraiment l'avoir lai^^ çptre tes mains, dit-il. Attends donc que je pberphet h\il la vpici. Lis toi-mtoe, çUer Gonzagae, ^t sans ran^ cune au moins.
Le garde 4u corps ftuvrit l^ ppiep ; 4 la prejjjière ligne il se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Eh l)ieu I reprit spu cpusin, p'est-il pas ^olument conçu dans les mêmes termes ? C'est, ma fpl, une circulaire d'un adorable style.
— C'est une indigne mystification! Oh ! Vabominable personne ! s'écria Gonzague qui, n'ayant pas eu comme son cousin le temps de s'habituer à la perfidie de sa msutresse, ne pouvait montrer autant de philosophie. Si c'était un homme> reprit-il^ que j'aurais du plaisir à lui passer mon épée au travers du corps I '
Tanclis qu'il exhalait sa colère^ cent lumières brillèrent toi^t à coup parmi les ombrages de la petite maison.
— Qu'est-ce que cela? murmura Gonzague ; serait-ce encore une trahison ?
— Voilà un petit drôle qui va nous l'apprendre, dit Henri en montrant du bout de sa cravache une espèce de paysan qui sortait du milieu des taillis et s'avançait vers eux.
Quand il fut à trois pas, le paysan salua.
— Parbleu ! c'est Almanzor ! s'écria Gonzague.
— Lui-môme, répondit le petit laquais en montrant ses dents blanches; lui-même, qu'une belle dame a chargé de deux billets : l'un pour monsieur le chevalier, l'autre pour monsieur le marquis.
Tandis que les deux cousins brisaient les cachets, Almanzor disparut.
— Écoute, s'écria Henri, qui avait parcouru le sien d'un coup d'œil.
LES CHARITÉS 6ÀLANTSS. , 33
a Mon cher chevalier,
a Votre cousin a^u la partie, vous avez eu la revanche; partant, quittes. < C. Luzr. »
— Est-ce assez laconique?
— Ma lettK Test moins, mais elle est aussi claire; lis, dit Gonzague.
a Mon cHer marquis , « J'ai fait pour vous ce que j'ai fait pour /ut ; vous savez si Ton peut pousser le dévouement plus loin ! Au lieu de vous fâcher, bénissez-moi donc. Je tiens de votre galanteiîe un charmant pavillon bien coquet, bien mystérieux, tout embelli de mille choses adorables ; je vous le rends U\ que je Tai reçu ; il n'y manque rien, pas même une femme. Madame la marquise de Mercieul vous y attend avec sa cousine ; je l'ai prévenue par un petit mot. Vos absences sont expliquées par les soins que vous avez mis à rendre le nid digne de l'oiseau. L'estimable parente dont le courroux vous menaçait va vous proclamer le plus honnête des maris, et vous me devrez d'être un jour chevalier des ordres de Sa Majesté. Quant à moi, je vous quitte. Plus tard vous me remercierez. Adieu, cher Gonzague, tout est perdu, sauf l'amitié.
« G. LuzY. »
34 LE$( DERNIÈRES M^IIOUISES.
Comme Henri terminait la lecture de cette lettre, on entendit un bruit de pas dans les allées du jardin. Des robes de soie passaient entra les a^res> et des voix joyeuses se répcmdaient.
Henri et Gonzague échangèrent un regard.
— Je vais embrasser ma femme, dit Henri avec un sourire; toi, GonzSgue, cours embrasser la tienne.
— Partant quittes, reprit le garde du corps avec un soupir.
Il y avait dans la vallée de l'Orge, à quelques lieues de Juvisy, vers le milieu du siècle dernier, un assez beau château dont les constructions vastes, mais irrégulîères, remontaient au temps de Louis XlII. Sur la façade, de briques rouges, s*ouvraient de larges fenêtres et s'allongeaient de grands balcons qui, bien qu'un peu lourds, ne laissaient pas de donner au château un caractère imposant. Uû écusson de pierre était sculpté au-dessus de la |)orte principale, où Ton arrivait par un perron. Des t)avillons, des chenils, des ailes, toutes sortes de bâtiments qui servalent de communs, s'éparpillaient çà et là derrière Tédifice principal; si bien que le château, avec ses Constructions càpilcieuseâ, avait la tournure d^une majestueuse
robe à queue traînant après elle mille plis flottants. Tout alentour s'étendait un parc dont la moitié avait été convertie en jardins où se mêlaient coquettement, selon la mode du jour, des charmilles bien peignées, des boulingrins, des divinités mythologiques au fond de bosquets frisés, des naïades et des tritons se jouant dans des conques de marbre, des labyrinthes galants et des grottes de rocailles. A côté de cette nature mignarde et prétentieuse se montrait une nature sauvage, vigoureuse, toufiue; des bois profonds, avec leurs ombres et leurs mystères, faisaient une ceinture au jardin.
Du bois, du jardin et dii château, il ne reste rien aujourd'hui. La spéculation a passé par là. Trente vilaines bicoques, avec leurs champs de betteraves, se sont partagé les dépouilles du parc. Le louis d'or a été divisé en gros sous.
Or, vers le milieu du mois de juin 1740, un grand tumulte régnait dans le château et aux environs. Â peine le soleil s'était-il montré à l'horizon que déjà une foule de paysans endimanchés s'étaient répandus dans les jardins, et jeunes filles et jeunes garçons se poursuivaient avec de grands cris. Des laquais chamarrés allaient et venaient, des ménétriers accordaient leui|f instruments, et il se faisait un grand bruit des caves aux greniers. Trente cuisiniers en tabliers blancs s'agitaient autour de grands four-
neaux^ criant et jurant dans les oiBces; des carrosses arriyaient i tout instant par Favenue du château ^ les gardes-chasses, en grand costume, exécutaient des décharges de mousqueterie aux portes du parc, une bande égrillarde de soubrettes trottait par les corridors, fort affairées, mais se laissant dérober fleurs et baisers à tout propos; de belles dames, merveilleusement ajustées, circulaient par les galeries; d'élégants gentilshommes s'empressaient autour d'elles. Ce n'étaient partout que danses et chants, galants discours et fins sourires, plaisirs discrets et joie bruyante, amoureux tête-à-tête et vagabondes causeries. Le soleil faisait ruisseler ses clartés sur toutes ces fêtes; les arbres frissonnaient dans Tair pur où se jouait un zéphyr indolent qui ne savait quelle collerette soulever de l'aile, quelle rose effleurer de son haleine.
Tout ce tumulte avait pour cause le mariage de mademoiselle Delphine de La Mancelière avec M. le marquis Honoré de Larsac, qui devait être célébré ce jour-là même dans la chapelle du château.
Au moment où commence cette histoire, dans un coin
retiré des jardins, tout contre les bois, un jeune homme
se promenait au fond d'un bosquet, où une statue de Léda
abandonnait ses lèvres de marbre aux baisers d'un cygne
amoureux.
Le jeune homme poussait de grands soupirs et froissait les dentelles de son jabot; son chapeau était posé tout de trayers -sur sa tête; sa cravate, aux bouts flottants, entortillait son cou comme une corde ; son épée en verrouil battait ses jambes, et pendait fort mal ajustée à un ceinturon que laissait voir un habit débraillé. A sa mine pâle, contractée, à ses regards humides et brûlants, il était facile de reconnaître un amoureux.
Le jeune hpmme qui allait etsvenait, tantôt foulant le gazon d'un pied impatient, et tantôt appuyant son front décoloré sur les pieds froids de la nymphe, parlait tout seul, comme c'est la coutume des gens bien épris.
— L'ingrate! la perfide! disait-il, me tromper ainsi, me trahir, m'oublier , moi qui l'aimais à mourir pour elle 1 Ah ! mon cousin le mousquetaire me l'avait bien dit ! Toutes les fenjmes sont volages. Et c'est Delphine qui m'ei^ donne la cruelle preuve. Mais je me vengerai! je la punirai! et en mourant sous ses yeux, je lui apprendrai à connaître ce cœur qu'elle dédaigne.
Il fit quelques pas au hasard; puis tout à coup :
— Mourir, reprit-il en appliquant un furieux coup de poing sur le cygne, eh bien! non; la coquette en serait trop enchantée. Je vivrai, je ferai la cour à toutes les femmes, j'aurai des succès, des aventures, des maîtresses, et je me consolerai de ses mépris par mes triomphes.
MAl)£JtfOISELLE DU LA. MAMGfiLlÈRE. 39
De nouveau il s'arrêta; puis soupirant comme un hommç qu'un violent chagrin oppresse :
— Hélas! mon Dieu! ajouta-t-il, comment ferai-je donc pour aimer d'autres femmes qu'elle, et ne sera-ce donc pas toujours Delphine que mon cœur appellera?
Et le pauvre garçon se mit à fondre en larmes. Ses discours durèrent bien encore une heure; si les paroles variaient beaucoup, le sens ne variait guère ; les reproches succédaient aux plaintes, qui faisaient place aux récriminations, et l'aiïiôureux s'étonnait que le ciel restât pur en p(ré3ence d'uQe te^e perfidie.
S:^fip, tiranjt un petit portefeuille de sa pocl;\e> il écrivit x^ldemeAt quelques mots au crayon» déchira la pagç> la plia, et, se glissant hors du bosquet, la dpona à une suiyante, en lui recommandant de la remettre aux mains de sa maîtresse. Puis, après avoir embrassé ia suivante aveo un ffm SQjopir, il prit bravement le chemin d^s grilles du pare«
Mademoiselle Lise était ime charmante soubrette de vijQgt ans, qui semblait avoir été faite pour jouer un rôle dans quelque cpmédie de M. de Marivaux, tant elle avait le regard vif, le nez retroussé, la bouche souriante, la taiUe âne et le pied leste. Elle suivit le beau gentilhomme du coin de l'œil, et quand il se fut effacé derrière les dianmltos^ elle entr'ouvritdoucemeût le billet et lut sans
iO LES DEKMÉRES MARQUISES.
y songer ce qu'il y avait dedans. Voici donc ce que disait le billet:
« Mademoiselle, il m'est impossible d'oublier les sentiments que j'ai pour vous; mais après la trahison dont vous vous êtes rendue coupable, il ne me reste qu'un parti à prendre. Je m'éloigne à l'instant et ne vous reverrai de mavie, à moins que jene parvienne à vous détester autant que je vous aime.
« &AST0I7 DE BOISROOER. 9
Mademoiselle Lise trouva sans doute que c'était une grande pitié que de laisser partir un aussi beau garçon; car, prenant sa course à travers le jardin, elle s'élança vers le château, sans prendre garde aux belles dentelles de son tablier qui s'accrochaient aux touffes de buis. Le souvenir du baiser d'adieu lui prêtait les pieds d'Âtalante.
Tandis que ces choses se passaient au jardin, mademoiselle Delphine de La Mancelière était dans sa chambre fort occupée de sa toilette de mariéç.
Autour d'elle se pressait une cohorte de demoiselles qui se gênaient beaucoup mutuellement sous prétexte de s'entr'aider les unes les autres; il y avait par là une demi-douzaine d'amies, sorties tout exprès du couvent pour la noce, autant de soubrettes et deux ou trois vieilles parentes. Tout ce monde donnait son avis à la fois : celle-ci deman-
dait des épingles, celle-là roulait des rubans; l'une atta- • chait une agrafe, l'autre arrangeait une boucle de cheveux; chacune parlait avant son tour, et toutes s'agitaient sans rien faire. Mademoiselle Delphine se dépitait. Il y avait sur les chaises et les sofas une quantité de robes, de voiles, de ceintures, de bijoux, de quoi habiller dix fiancées. On ne voyait qu'éventails, manches et mitaines sur la toilette, bracelets, écharpes, bas de soie dans les tiroirs ouverts et bousculés. Cependant, après quatre heures de conciliabule et de tentatives préliminaires, on était presque parvenu à s'entendre, et mademoiselle de La Mancelière se pavanait dans les flots de taffetas, de satin et de dentelles, où scintillaient des milliers de diamants, lorsque mademoiselle Lise entra.
— Je crois qu'il faudrait encore un nœud à cette épaule, disait une amie.
— Donnez-moi une épingle pour arrêter ce pli, ajoutait une autre.
.c- Une mouche au coin de la bouche ne ferait pas mal, reprenait une tante.
— Vite, un fer chaud pour arrondir cette tresse, s'écriait une soubrette.
Mademoiselle Delphine, rouge, immobile, l'œil en feu, se prêtait à tout et ne témoignait de son impatience qu'en frappant du bout de son petit pied, étroitement chaussé
Di^itized
4i LES DERNIÈRES MARQUISES.
d'une mxxie de satin, sur le tapis tout jonché de fleurs. Elle était en train de déchirer une cinquième paire de gants, lorsque Lise Éé glissa comme une couleuvre aux côtés de sa maîtresse.
Au moment où la mariée se penchait sur la toilette pouf y prendre un mouchoir, la soubrette lui dit tout bas a Toreille :
— Mademoiselle, j*ai là dans ma poche une lettre que M. le chevalier de Boisroger m'a remise pour vous.
— Une lettre de mon cousin?
— La voici, reprit mademoiselle Lise en la passant aux doigts de sa maîtresse.
— Mon Dieu! que peut-il me vouloir? C'est bien le moment de m'écrire !
— Monsieur le chevalier paraît bien malheureux.
— Qu'est-ce donc? demanda une tante, vénérable personne qui portait des besicles accrochées sur le nez.
— C'est M. le chevalier qui demande un menuet à Mademoiselle, je crois, dit la soubrette en baissant modestement les yeux.
— Les chers enfants ! reprit la dame d'un air béat.
— Mais il est iuUj dit vivement mademoiselle Delphine à Toreille de sa camcriste. Yois-tu, Gaston me fera mourir de chagrin. S'il allait me faire pleurer, j'en aurais les yeux lout f ûuges^ et mes bonnes amies me trouveraient laide-
MADEMOISELLE iDE LÀ MANGELIÈRE. 43
— Oh ! ce serait affreux.
— Tiens ! arrange bien vite cette ganse qui se défait. Mon corsage me sied-il bien î
— A ravir.
— Où l'as-tu laissé, ce vilain méchant?
— Il prenait lechemindes grilles, commepour s'en aller. • — Ah ! mon Dieu ! c'est donc bien vrai !
— Très-vrai... seulement il m'a semblé qu'il allait un peu lentement.
— Cours vite et dis-lui de revenir à l'instant je le
veux... Me faire cette peine à moi.,, m'accuser !.... Voilà une épingle qui tombe... J'en perdrai l'esprit.
— Si Mademoiselle lui écrivaité.... il resterait bien mieux.
— Tu crois?
— J'en suis certaine.
— domme tu voudras.
Àlademoiselle Lise apprêta promptement une plume et du papier, et mademoiselle Delphine griffonna à la hâte quelques mots.
— Qu'est-ce donc encore? grommela la même tante, qui était fort curieuse.
— La réponse à la demande de M. le chevalier , répondit la soubrette avec un petit rire ingénu. Mademoiselle lui accorde le menuet et une allemande.
Mademoiselle de La Mancelière plia le papier. — Cours et reviens, dit-elle à Lise en le lui donnant, et surtout assure-le bien qu'il est un ingrat et que je ne lui pardonnerai qu'après le bal.
Mademoiselle Lise s'esquiva lestement ; mais en chemin, et tout en courant^ elle trouva le temps de jeter un coup d'œil sur le billet; il n'y avait que quatre lignes :
a Je n'ai rien compris à votre billet, sinon que vous êtes un ingrat qu'on devrait haïr et qu'on aime de toutes ses forces. Vous parlez de partir; vous ne trouveriez nulle part un aussi beau château que cf:lui où votre cousine vous ordonne de rester, ^o^s danserons le premier menuet ensemble, et quand vous miturez revue, je vous mets au défi de me détester. »
Lise exécuta sa mission avec tant de zèle qu'elle arriva aux grilles du parc tout essoufflée. Aussitôt qu'il l'eut aperçue, Gaston, qui se tenait, trsdtreusement caché derrière une statue du dieu Pan, fit mine de vouloir franchir la chaussée; elle l'appela et il s'arrêta soudain.
Après qu'il eut achevé la lecture du billet, le chevalier le serra dans sa poche.
— Ta maîtresse est un modèle de perfidie, dit-il à l'ambassadrice en cornette; elle me raille, mais je lui prouverai que j'ai du cœur. Je reste pour la confondre. Lorsque Gaston reparut au château, mademoiselle Del-
MADEMOTSELLK D£ LA MANGELIÈRE. 45
phine avait enfin terminé son interminable toilette. On s'extasiait autour d'elle^ et la belle enfant se promenait de salle en salle^ distribuant à toutes ses compagnes ses sourires et ses caresses, comme une fleur ses parfums. Gaston se tenait dans un coin tout ébloui et tout confus. Elle lui jeta, en passant, un regard d'intelligence, et comme la compagnie était dispersée dans les jardins, elle courut à lui et Pentraina dans un bosquet.
— Savez-vous bien. Monsieur, que je devrais être dans une grande colère contre vous : tout le monde est venu me complimenter; vous seul n'avez pas pris la peine de monter dans mon appartement. Voyons, comment me trouvez-vous?
— Trop belle, dit le chevalier avec un grand soupir.
— De quel air vous dites cela ! on croirait que ça vous fait de la peine. Est-ce que vous me détesteriez déjà?
— Oh! non, reprit Gaston. C'est bien plutôt vous qui ne m'aimez plus.
— Vous savez bien le contraire.
— Et cependant vous épousez M. de Larsac.
— Certainement, il est si bon pour moi !
— Mais quand vous serez sa femme, vous ne pourrez plus m'aimer.
— Et pourquoi ?
En disant ces mots, Delphine attacha sur Gaston ses
46 LES DEANIÊilES MARQUISES.
grands yeux noirs où rayonnaient les pures clartés de lat tendresse et de la candeur.
Gaston balbutia; ce powrgwoi rèmbarrassaitfort; il né savaîi que répondre , lorsque deux ou trois personnes vinrent interrompre la conversation au momeiit où elle était en train de s'embrouiller.
Cependant, Tbeure de la bénédiction nuptiale sonna; lé cortège se mit en marche pour la chapelle, où Turi des vicaires de M. l'archevêque de t^aris attendait les fiancés. On vit alors apparaître M. le marquis de Larsac. C'était un vieux seigneur vêtu à la mode de Louis XIV, et qui cachait son front chaUve sous une atnple perruque blonde, dont les prodigieux anneaux flottaient sur son habit. Le cordon des ordres de Sa Majesté brillait sur sa poitrine : son visage respirait la joie la plus vive, et sous ses gros sourcils grisonnants on voyait luire le regard d'affection qu'il portait sur la jeune compagne qui marchait à ses côtés, plus occupée de sa robe que de son futur mari. Toute la personne du vieux gentilhomme avait un grand air qui imposait aux plus étourdis. Sa dignité, bien qu'un peu raide et compassée, contrastait heureusement avec les manières évaporées que k régence avait mises à la mode ; et quelles que fussent leurs dispositions à rire, les jeunes gens de la noce se sentirent frappés de respect, quand ils virent se presser autour du vicomte un groupe de seigneurs
blanchis au service du feu roi, calmes et fiers comme des souvenirs vivants d'un temps déjà oublié.
Lorsque le vicaire passa au doigt de Delphine Panneau symbolique, Gaston, pâle comme lin mort, fléchit sur ses genoux et fut obligé de s'appuyer contre un pilier de la chapelle pour ne pas tomber.
Le cortège rentra dans les appartements en grande cérémonie, et chacun s'empressa d'aller complimenter les nouveaux époux, Gastx)n se tenait dans un coin; quelques gentilshommes causaient à demi voix près de luienriant.
— Il n'y a rien de tel que ces ingénues pour avoir de ces idées-là, dirait l'un.
Gaston leva les yeux et tendit les oreilles.
— U faut avouer que c'est une plaisante corbeille de noces, disait l'autre.
— Parlez-moi des novices pour prévoir l'avenir! s'écriait un troisième.
— On croit que ces petites filles ne pensent à rien et ca pense à tout, reprenait-on plus loin.
— Même à l'impossible !
— Bah ! il n'y a pas de miracles qu'on ne puisse attendre de si beaux yeux !
C'étaient alors des rires et des chuchotements sans tin. L'un des étourdis avisa Gaston, qui se tenait fort mélancoliquement dans son encoignure.
48 ' LES DERNIÈRES MAROriSKS.
— Venez donc par ici, lui dit-il, et si vous êtes triste, nous vous forcerons bien à vous égayer.
— Saveï-vous, chevalier, quel cadeau de mariage votre cousine exige du marquis de Larsac ? reprit un voisin.
— Non, vraiment.
— Parbleu! je parie mon alezan brûlé contre un bidet de poste que vous ne devineriez jamais.
— Mais, sans doute ; il faut être vierge et martyr pour deviner ces choses-là, dit un chevau-léger.
— Parlez alors bien vite ! s'écria le chevalier qui était sur les épines.
— Sachez donc, interrompit un autre, que votre cousine a demandé, en guise de corbeille... Vous ne devinez pas?
— Mille fois non!
— Un berceau!
A ce mot, chacun éclata de rire. Gaston imita la compagnie du bout des lèvres, mais il aurait tout donné au monde pour avoir un prétexte de chercher querelle à quelqu'un de ces étourdis.
Enfin, n*y tenant plus, il s'esquiva. Sa cousine ne l'apercevant plus et s'ennuyant fort au milieu des compliments qui bourdonnaient autour d'elle, s'échappa furtivement et trouva Gaston qui rôdait autour de l'apparteâient de la mariée comme un voleur , cherchant à ouvrir
kADBMOlSELLE DK LA MANCELfÊRl. 4*J
les porles et regardant par le trou des serrures. Le berceau lui trottait par la tête et brouillait ses idées, - '
— Ah ! je vous y prends, lui dit-elle après s'être avancée sur la pointe des pieds.
Gaston tressaillit.
— Je suis sûre, reprit-elle, que vous avez grande envie devoir mon appartement.
— Certainement, et si vous voulez. . .
— Chut! fit-elle en appuyant un doigt sur ses lèvres» avee un geste charmant, ma tante me Ta bien défendu; il parait qu'on ne doit pas Touvrir avant ce soir. Mais elle û'en saura rien, suivez-moi.
Et comme une écolière, prenant Gaston par la main, elle le conduisit par un couloir jusqu'à un petit cabinet dont elle avait la clef.
Tous deux y pénétrèrent sans bruit et passèrent dans la chambre. Mademoiselle Lise, qui se glissait toujours sur les talons de sa mdtresse, fut chargée de rester en sentinelle.
— Voyez, dit madame de Larsac à son cousin en se plantant au beau milieu de la chambre; n'est-ce pas du meilleur goût ?
Et tout aussitôt elle lui fit admirer les meubles en bois de rose, les tapis aux vives couleurs, les tentures de soie, les peintures, le lit couronné, les riches ornements. A tout
50 LES DERNlilRES MARQUISES.
ce qu'elle ïoi montrait, Gaston répondait d'un air distrait:
— C'est magnifique, superbe, merveilleux !
Mais sa pensée était ailleurs et ses regards cherchaient dans tous les coins.
Delphine s'en aperçut.
— Qu'àvei-vous donc ? lui dit-ellë, vous êtQ3 maussade et semblez trouver tout aflPreux.
*-N'avez-vous pas autre chose encore? demâiidafeaston dans un grand troublé.
Les dentelles de son jabot treriiblàiéht , tant son cœur battait à coups pressés.
-- Quoi donc? reprit sa cousine, en toumanl la tête de tous côtés.
— Je ne kis vrairiient, on m'a parlé d'un meuble...
— Ma corbeille de mariage, peut-être ?
— • justement.
— Venez la voir.
Et tirant Gaston par le bras, elle le fit passer derrière le lit et lui montra dans la ruelle un beau petit berceau rose et blanc, fait de dentelles et de satin.
Gaston s'appuya contre un des portants du baldaquin. Une larme humecta sa paupière.
-^ N'est-ce pas qu'il est joli ¥ Quel nid charmant ! s^écria madame de Larsac.
Uû léger frisson courut entre les épaiiles dû chevalier.
MADEMOISELLE DE LÀ MANGEL1ÈRE. 5i
L'excljmatîor^de sa cousine avait soulevé une douce , mais triste pensée ; une autre imagé èe mêlait à celle de ce nid charmant. Il re^rda Delphine, qui, tout entière à sa joie naive, «e peacWRt avec tavi^sement sur tebeïceau, et semblait y caresser -de son soulBe un être iiiyisiblç..
— C'est donc bien vDus qui Vavez voulu? dit Gaston.
— Sans doute. ' * • \ ' V '
— Et pourquoi? * * • . *
Ce fut au tour de Delpliine d'être embarrassée. Sans qu'elle en pût deviner la cause, *une rbugeu^subite se riépandit sur son beau visage.' Elle ne trouvai t'^en à*rèpondre, lorsque mademoiselle Lise âccourui.* ..
— SauSrez-vous, dit-eiie, on vient f . ' *
Au même instant, un petit coup secretentit a la popte d'entrée. La soubrette, dans sa précipitation, avait fermé ^ celle du cabinet, dont la clef était restée en dehors. On entendait la voix de la tai^ite qui appelait.
— Mon Dieu! que faire? murmura Delphine. Toute tremblante, elle regarda son cousin.
— Oh ! je risquerai ma vie plutôt que de nuire à votre repos, lui répondit Gaston.
Puis, après avoir pressé de ses lèvres le beau front qui s'inclinait vers lui, il ouvrit brusquement une fenêtre, et s'élança.
Delphine poussa un cri et tomba sur un fauteuil.
S2 LES DERNIERES MARQînSES.
— Est-il mort? demanda-t-elle à sa camériste.
Elle était toute p&le et ses deux mains s'appuyaient contre son cœur^ où le baiser de Gaston était arrivé.
— Kon^ Madame^ dit tontbas la caméristequi^ penchée sur le balcon^ regardait le chevalier courir par le jardin aussi Internent que trente ans plus tard devait le faire Chérubin.
Mademoiselle lise^ rassurée sur le sort du fugitif^ alla vers la porte et Touvrit.
— Mcm Dieu , ma nièce/ que faites-vous donc ici T demanda la tante ! Voilà un grand quart d'heure que nous vous cherchons partout.
— La^coiffure de Madame s'était dérangée et je m'occupais à la réparer^ répondit la soubrette en passant les doigts dans les cheveux de sa maîtresse.
— Ce n'est point une raison pour s'enfermer ; et puis j'ai cru entendre un cri au moment où j'ai cogné.
— C'est que j'ai maladroitement enfoncé une grosse épingle dans la tète de Madame.
— Avez-vous vu votre cousin, ma chère nièce? reprit la tante; on ne sait plus ce qu'il est devenu.
— Mais la voilà qui court là-bas parmi les plates-bandes ; vojez^ dit mademoiselle Lise en haussant les épaules, quel étourdi I
La tante releva ses lunettes et s'avani^a sur le balcon ;
MADElfOISfiLLE, DE LA MANGELIÈRE. 53
il y avait trente pieds entre le sol et la fenêtre. Comme la bonne dame était fort laide de naissance^ personne n'avait jamais tenté un pareil saut pour elle ; si donc elle avait gardé quelques soupçons sur l'orthodoxie du tète^à-tète de madame de Larsac avec mademoiselle Lise^ la hauteur du balcon les lui fit perdre, et, très-rassurée cette fois, elle embrassa sa nièce dévotement. Delphine n'avait pas une goutte de sang dans les veines.
Après le bal, l'heure du coucher de la mariée sonaa enfin. Elle sortit pompeusement de la salle, en compagnie de ses parentes. Le digne marquis de Larsac lui donnait le bras. On aurait dit la marc&id'un cortège ou la présentation d'une nouvelle duchesse ayant tabouret à la cour, tant il y avait de gravité dans la cérémonie. Mais le chevalier n'assista pas à toute cette étiquette nuptiale ; ne s'étant point senti Ig courage d'y garder un maintien tranquille/ il avait pris le parti de s'échapper et s'était caché dans le jardin, sous ^ massifs de marronniei*s où il avait toute liberté de se lamenter.
Quand le cortège fut arrivé aux portes de l'appartement conjugal, les invités saluèrent les mariés et chacun se retira. Ce fut alocs le tour du marquis; tandis que les parentes dépouillaient Delphine de ses atours, le vieux seigneur s'approcha, prit la main de sa femme, la porta à ses lèvres, s'inclina et sortit majestueusement, comme
54 LSS PERNliREâ MÀAbuisfeS.
aurait pu le faire un ambassadeur congédié pât le graiid roi.
Un quart d'heuté après, Delphine se trouva toute seule dans la chambre à coucher.
Le mariage, le bal, la dansé et, il faut bien le dire aussi, le baiser de son cousin, rivaient fort agitée. Elle passa un peignoir qiii laissait voir ses beaux bras iius , entr'ouvritla fenêtre et se pencha sur le balcon.
La nuit était sereine. Une clarté vaporeuse flottait sur le jardin, dont les massifs de feuillage assombrie ondulaient en frémissant. Le croissant aminci de la lune étincelait comme la lame d'un sâfere recourbé, et sa lumière blonde faisait scintiller comme des gerbes de diamants les caàcatelles harmonieuses des fontaines.
Delphine, inclinée sur la balustrade, promenait au loin §a rêverie et ses regards ; Tâme iftyée dariè de vagues pensées pleines de souvenirs indécis et d'iiicertâines aspirations, dû le rêve de ramout* flottait comrne une ombre, elle écoutait, sans les entendre, les bruits confus que leà haleines du veut seinaient dans Vaiv; inille désirs voilés s'agitaient dans son cœur comme une nichée d'diséaiix subitement réveillés. Ainsi que les parfurhs de la verveine restent aux mains qui l'ont touchée, le baiser de Gaston semblait attaché à son front; elle croyait sentir encoçe le frisson brûlant de deux lèvres altérées. Comme ces rapides
MADfittOISÀLLE DE LÀ MANCÊLtÈRE. SS
clartés qui, pendant lèà nuits ctàùdes, illumilierit un instant la campagpe, le baiser dé Gaston faisait yolet sa pensée vers des espaces inconnus où jamais elle ne s'était égarée.
Elle regardait la lune, amante des songes amoureux, lorsqu'un bruit la fit tressaillir. Il lui sembla qu'on venait de prononcer son nom; elle pencha sa tête en avant, et dans les branches touffues d'un marî'bnniér, elle vit apparaître le visage de Gaston.
La veille, Delphine aurait accueilli cette apparition par un éclat dé rire ; aujourd'hui, elle se sentit rougii? jusqu'au front et frémir jusqu^au cœur.
— Gastoû! dit-elle d'une voix douce à rendre jaloux le rossignol qui chantait sous un bercèaii de jasminâ.
— Delphine ! répondit le cousin; est-ce biéîi vdîis? vous seule?
— Oiii, seule.
— Quoi ! Et M. le marquis de Larsac?
— il m'a gravement saluée après m*avoir embrassé la . main le plus sérieusement qu'il à pii.
Gaston aspirait ces paroles plutôt qu'il ne les entendait. Ivre de joie, il s'avança sur la branche qui le soutenait.
— Mon Dieu, vous allez vous tiièr ! s'écria Delphine.
— C'est impossible! vous êtes seule; il mè semble que je marcherais dans l'air.
56 LES BEftlfliBES MABOUISES.
— Cependant^ tenez-vous tranquille et surtout parlez I bas ; si Ton tous entendait !
— Tout dort, reprit Gaston^ même le vieux marquis, ' votre abominable mari I
— Oh ! pouvez-vous parler ainsi d'un si digne gentilhomme!
— Je le déteste!
— Lui ! que vous a-t-il fait?
— Il vous a épousée.
— N'en auriez-vous pas fait autant? dit coquettement la Juliette en poudre à son Roméo en talons rouges.
— Cruelle ! vous me désolez en me rappelant un bonheur que j'ai longtemps espéré et qui ne peut plus être le mien. Allez! vous ne m'avez jamais aimé !
— Vous mentez; ne vous ai-je point assez donné de preuves du contraire ?
— Si vous m'aviez aimé, vous seriez-vous unie au marquis?
— Et pourquoi non? Je ne l'eusse pas fait, si j'avais cru mal faire. Ne fallait-il pas me marier? et savez-vous un meilleur et plus parfait gentilhomme que M. de Larsac?
— Il serait votre grand-père?
— Ah! il est vrai qu'il est un peu vieux pour courir dans le jardin ou me pousser sur l'escarpolette; mais vous serez là pour le remplacer.
MADEMOISELLE DE LA MAiNGELIÈRE. 57
— Vous m'aimez donc toujours ?
— Toujours! répondit-elle comme un écho.
Tandis qu'ils causaient, Gaston s'était peu à peu avancé sur la grosse branche, dont l'extrémité se balançait sur la balustrade du balcon. Au dernier mot de sa cousine, il fit un mouvement, et la branche, chargée d'un poids inaccoutumé, plia.
— Ah! fit la belle enfant épouvantée.
— Si je m'élançais ! dit le jeune homme en se dressant à demi.
Une toise le séparait à peine du balcon.
— N'en faites rien.
— Je vous en prie.
— Je vous le défends.
— Un bond, et je suis à vos genoux.
— Ou par terre, et mort peut-être.
— Vous me pleurerez alors.
Gaston appuya son pied sur la branche et chercha de la main un rameau pour s'enlever.
— De grâce!., murmura Delphine tremblante d'efEh)i et joignant les mains.
— Est-ce donc vous qui parlez, ma nièce? demanda une voix chevrotante, tout à coup.
Delphine tressaillit; Gaston se coucha tout de ton long sur la branche flexible, et, derrière^les persiennes entre-
baillées d'une fenêtre vQi^icie, se inoutra la tAte de la vieille tante encapuchonnée d'une çranije coiffe à barbe,
— Est-ce bien vous? recji^m^ndgL-t-elle en tournât ^n i^ez taillé ep bec à corbin vers le balcon.
— Oui, ma tante, reprit Delphine-à moitié morte de frayeur.
— A qui en avez-vous à cette heure? Seriez-ypiis ladisposée?
— Non, ma tante; mais il faisait si chaud d^ns naon grand, lit à baldaquin, que je me suis mise à la f^uèii^ pour respirer Tair fp^s.
— Il m'a semblé que vous parliez.
— Oui, vraiment, je parlais.
— A qui donc?
— Eh, mon Dieu! à lise; ma petite cl^euAe, CroquignoUe, s'est échappée ce spir... j'ai cru l^ voir p^^er làbas... J'ai appelé Lise et l'ai envoyée i sa poursuite, afin qu^le ne s'égarât point.
Delphine balbutiait bien fort en improvisant ce p$tit récit : mais la tajQte n'eut garde de ne pas la croire sur parole; elle maugréa contre les fantaisies quipj'enn^nt aux griflfons de courir et aux petite^ filles de babiller pendant la nuit, et engagea sa nièce à se remettre bien vite au lit.
— Oui, paa tante, répondis la nièqe avec ugi soupir.
HADEMOISELLB D£ LA MANGELfÉRE. 59
Elle jeta un dernier regard sur la brapche du mafrcm^ nier, rentra che? eliQ et feriïja l^. feja^tre,.
Gaston maijdit ipille fois du fon^ A© §(^i^ ^me les tantes qui viemient se jet^ à la traverse des eijtreppse3 amoureuses; puis, ypyw)^ eppn que le balcon rjççt^t silencieux, il prit le parti de sye laisser couler à terre, ^t disparut §ou§ lesmasçifg du jardin.
Le lendemaip, lorscfue Gaston revit sa cousine, la soutiante et tendre Pelphine avaijb revêtu le3 grands air^ de madame la jparquise de Larsac.
Ces grpft4s airs étaient bien encpfe un peu enfaiMins; mais il n^eja fi^lait pas davantage pour effaroucher un amant qui n^avait de Ji^rdiesse que dans Tombre, et dont Tamour novice prenait volontiers un ruban de soie pour une barrière infranchissable.
Delphine le salu^ avec majesté, et quapd ils fureijit Si^ls; comme Gaston esgay^t timidenguent de reuQuer le fil brisé de leur entretien, elle Finterrompit pour Ijài dire c[ue son imprudence de la veille Pavait entr^née à commettre un gjcQs mensonge, ce qui était un vilain péché, et qu'elle m voulait point se damner pour satisfaire à tous ses cs^rices.
Gaston demejupa abasourdi et se retira bien .convaincu que les jiièces ne vajient pas mieux, pendant le jouj^, que les tantes pondant la ujuit.
60 L£S DERNIÈRES MAROUISES.
Mais ce fut bien pis encore lorsque Gaston eut causé quelques instants avec son cousin le mousquetaire.
Ce cousin, qu'on appelait M. le comte César de Précorbin, avait quitté Paris tout exprès pour prendre sa part des fêtes dont le mariage de mademoiselle deLaMancelière devait être suivi. Le comte César était un terrible homme. La compagnie des mousquetaires gris ne comptait pas un plus redoutable lieutenant; il n'y avait pas de grisette de la rue Saint-Honoré qu'il n'eiU mise à mal; quand il passait sur la chaussée, le chapeau sur l'oreille, le jabot au vent, l'épée battant ses mollets, et frisant ses moustaches, il était irrésistible ; ses camarades disaient de lui qu'il demeurait aux Porcherons et couchait partout. Au demeurant, c'était le meilleur garçon qui se pût voir : son épée et sa bourse étaient toujours au service de ses amis; mais comme il était plus facile de faire dégainer l'une que de puiser dans l'autre, il donnait plus de fer que d'argent.
Le chevalier ne manqua pas une si belle occasion de se renforcer dans l'art de la galanterie. Le mousquetaire prit texte de ses confidences pour lui développer ses propres théories sur une matière qu'il se vantait de posséder mieux qu'aucun gentilhomme de France. Ce cours de morale, que César avait professé dans toutes les ruelles du Palais-Royal, édifia fort le chevalier, et de leur con-
MAI>£M01S£LL£ D£ LA iIÀNG£Ll£RE. 61
férence il résulta que lui, Gaston, était un sot; que Delphine étaitunecoquette;que toutes les femmes ne valaient pas le diable, et que lui. César de Précorbin, se chargeait de montrer à son cousin comment on enlevait les cœurs à la manière du maréchal de Berwick, qui prenait les villes d'assaut.
— Ne me parle pas de la candeur de madame de Larsac; je ne crois pas à la candeur. Eve, qui n'avait pas d'amie intime» sut très-bien cueillir la pomme de ^n plein gré. Ta cousine a épousé le marquis, parce qu'il est riche, et elle ?a choisi vieux, parce qu'elle pourra le tromper plus aisément. Elle se propose de lui faire jouer au naturel le rôle d'un tuteur de comédie. Tu avais la partie belle pour t'en faire aimer; tu as été maladroit, ôte-toi de là que je m'y mette.
Gaston frémissait à l'audition de ces épouvantables doctrines; mais, à son insu, elles s'infiltraient dans son âme, où elles détruisaient sourdement la confiance et la foi. Madame de Larsac le traitait avec une superbe gravité, tandis qu'elle paraissait se plaire fort en la compagnie de M. de Précorbin, qui la faisait rire par ses folies. Désespéré et furieux, Gaston s'élança à corps perdu dans la carrière des prouesses galantes, afin de bien montrer à sa cousine qu'il n'était pas homme à se laisser jouer.
Avec un formidable courage, il s'attaqua tout d'abord à
62 LES DERNIERES MÀRQUIS|BS.
la femme d'un conseiller au parlement de Paris, qui habitait dans le voisinage. La dame^ qm accusait yingt-neul ^ns et en comptait qu|irante-deux^ ne s'était pas trouvée flepuis loi^gtemj^s à pareille fête. EXl^ s'enflfmiima aux œlUades en ch^y^Jijer, et le lui fit bien voir.
Delphine qui, tout en ayant Fair de se réjouir beau^up Bji la coinp^oie du mousquetaire^ suivait tout ce mai^ge du coin de Fq^il, ei;L témoigna un dépit extrême. Le ffV^h^ureux Gaston, placé entre les dédains de sa cousine 0 Ijes ^ni^es gràc^ de la conseiUère^ en perdait la tète. Les félicitatipns de César achevèrent de le désespérer, et un soir que la conseillère lui avait fait entendre (px'éli& @e promènerait, vers minuit, devant un paviUon qu'il connaissait trop bien, il prit le parti de la fuite.
Tandis que le coche emportait le chevalier vers le manoir de 9pisroger, tout au fond de la Normandie, il repassait dans son esprit la conduite de sa cousine, se lépé* t^t mille fois par jour qu'il la détestait et ne pouvant se défendre de l'aimer comme un fou.
Son départ avait fait un^ graude sensation au château. Madame de Larsac en versa quelques larmes en secret, en compagnie de mademoiselle Lise; mais elle avait seize ans, et ai le souvenir du baiser la troublait parfois encore, elle faisait bi^ voir le plus souvent qu'elle n'avait pris au sérieux que la danse et Tes^sarpolette. Elle traitail la
HADKMÔISELLE DE LA IÏJEnGELJ^RE. 63
vie comme un jouet, et Ift. le mâtquis (iè Lârsâc paraissait l'entretenir dans ces Mies dispositions.
Cinq ou sîi jc/urs après le départ de M. de Boîsroger, une compagnie de mousquetaires, qui dînait Joyeusement au Moutîn-Roùge, vit entrer, à la brune, Jii. de Précorbîn, toni poudreux, botté et éperonné. Comme il s'était variié dé triompher de la jeune mariée et qu'il portait Toreille basse, on l'accabla de railleries : il répondit en homme qui a remporté assez cle victoires pour avouer sa défaite.
Mais comme on le pressait d'expliquer les causes de sa déconvenue :
— Messieurs, dit-it en se campant le poing sûr la hanche, uii mousquetaire gris ne se bat pas contre un enfant.
Àïais laissons la compagnie à table et retournons au château^ oiî niààame de Larsac cliasse aux papillons, et où d. le marquis raconté les campagnes de M. de Viïïars. Avant âe continuer cette histoire, il est dé notre devoir ie diiie quelles ôauses avaient amené le mariage de la jeune fille ef du vieillard.
tJn jour que M. de Larsac SjB rendait dans une de se^ terres, en t^érigord, l'essieu de sa cîiaise cassa devant un château assis aux bords de l'Orge. Une espèce d'intendant accourut avec des hommes de peine et lui offrit l'hospitalité au nom de sa maîtresse.
64 LES DEENIÈEES MARQUISES*
— Remerciez votre maîtresse^ lui dit M. de Larsac^ cet accident sera promptement réparé..,
— Non pas, interrompit l'intendant, je n'aurai point à remercier de votre part madame de La Mancelière, qui ne sait pas que je vous ai prié d'accepter un appartement chez elle ; mais elle m'en voudrait beaucoup, si je consentais à vous laisser sur la chaussée lorsque son château est dans le voisinage.
Cette réponse étonna le vieux seigneur, et, curieux de faire la connaissance d'une dame dont les gens se montraient si polis, il accepta.
Madame de La Mancelière reçut M. de Larsac dans une vaste pièce qu'égayaient une jeune fille et des fleurs. Il fut touché de la grâce simple et prévenante avec laquelle on lui fit accueil, et son cœur s'émut à la vue de l'enfant que la vieille daipe entourait d'une sollicitude grave et tendre. La jeune fille était souriante, et sa gaieté remplissait de vie le grand château un peu froid et délabré.
Quand l'essieu fut raccommodé, le voyageur ne songea plus à partir; on mit la chaise sous la remise et on n'y pensa plus. Le seigneur avait gagné la confiance de la châtelaine, et un soir qu'ils étaient à se promener dans une avenue de tilleuls, tandis que l'enfant dévastait les parterres, elle lui fit la confidence de ses craintes.
L'avenir de Delphine en était seul la cause. Pille d'un
1P!ADEM0IS£LL£ DE LA MANCF.IJÈRE. 65
colonel de cavalerie mort au combat d-Exilles, sous M, de Belle-Isle, elle n'avait pour tout héritage qu'un nom honorable^ et pour tout patrimoine que sa candeur et sa beauté. Sa tante^ madame de La Mancelière^ l'avait recueillie chez elle; mais le château où elles vivaient toutes deux devait, à sa mort, échoir aux mains d'une communauté de religieuses de Tordre de la Visitation. La bonne dame économisait le plus qu'elle pouvait sur ses revenus pour en faire une dot qui permit à sa nièce d'entrer dans un couvent, quand elle ne serait plus auprès d'elle pour la protéger.
— Mais pourquoi avec cette dot ne la mariez-vous pas? lui demanda le vieux seigneur.
— Cette dot sera suflisante pour entrer en religion, dit la bonne dame, niais elle ne le serait pas 'pour entrer en ménage. Ce qui convient à Dieu ne convient pas aux gentil^ommes.
M. de Larsac tourna ses yeux vers le côté du jardin où chantait Delphine ; la tète couverte d'un chapeau de paille et les bras nus, elle se mirait dans une fontaine.
M. de Larsac pensa que ce serait une grande pitié que de laisser mourir dans les ombres glacées d'un cloître cette vivante fleur qui souriait à la lumière.
— Si je vous demandais la main de votre nièce,' me l'accorderiez-vous? dit-il à la dame qui soupirait.
Madame de La Àfancelière tressaillit et leva les yeux.
Le marquis lui prit la main avec une grâce respectueuse.
— Ma question, un peu brusque il est vrai, vous étonne, lui dit-il; mais voilà longtemps que je désire me marier, afin de laisser mon bien à des gens que j'aime et qui me rendent mon affection. À mon âgé ce n'est pomt facile. L'occasion se présente, vous seriez bien cruelle si vous m'empêchiez de la saisir. Votre aimable nièce sera pour moi une amie fciei^pius qu'une femme, une fille bien plus qu'une amie. Quand je mourrai, au moins aura-t-elle iine fortune digne de sa i)eauté, et qui lui permettra de tenir dans le monde le rang qui lui convient. Vous voyez J3ien que ce mariage assure deux bonheurs, le mien dans le présent, le sien dans l'avenir.
La tante se remit bien vite de sa surprise, et, sans déguiser la joie où le discours du marquis l'avait jetée, elle engagea sa parole.
M. de Larsac partit. Il avait quelques affaires à régler^ et on se promit de tenir les fiançailles secrètes. Delphine n'en apprit rien , ni son coiisin non plus. Le cousin passait, chaque année, six mois au château de madame de La Mancelière et six mois chez son père, en Normandie. Ûurant l'été, il aimait comme un écolier en vacanee ; eu hiver. Use souvenait comme un poëte.
A son retour, le marquis se chargea lui-même de parler à Delphine. Delphine, qui Taimait tendrement, l'interrompit vingt fois en s'amusant à faire pirouette^ le cha*peau du vieux seigneur au bout de sa canne, CependapI elle finit par lui jurer qu'elle Tépouserait très-volontiers. Quant au couvent, elle lui déclara d'un air déterminé que, ne Teût-il pas épousée, elle était décidée à fuir jusqu'au bout du monde plutôt que d'y entrer. On sait comment le mariage s'accomplit et quelles choses se passèrent ce jour-là.
M. de Larsac paraissait le plus heureux des hoipmes, et se félicitait chaque jour davantage d'avoir désespéré ses collatéraux en épousant mademoiselle de La Mancelière, qui le charmait par la douceur et la gaieté de son caractère. n avait racheté la propriété du cl^âte^u ayx dames de la Visitation et y réunissait pendant la belle saison une élégante compagnie, qui contribuait à lui faire passer le temps»
Grâce au respect, à l'estime, à l'affection qu'il avait su inspirer à sa femme, il exerçait un grand empire sur son jeune esprit, qu'il se plaisait à instrui|»e et à former. Il lui apprenait à connaître le monde sans lui laissjer goûter le fruit amer de l'expérience, et comme ces fleuri délicates épanouies sous le cristal i'xme serre sans que jamais 1^ pluie ou le vent les ait touchées, l'âme dç Delphine s'ouvrit à la vie et à la vérité, sans que U souffpa4ce ou la iBrainte en ternît l'aimable pureté.
^8 LES DER!!|IÂREB MAnffF)lTISES.
Tandis que sous Tintluence paternelle du marquis les qualités charmantes de Delphine se développaient^ tandis que la jeune femme commençait à briller sous la jeune fille, comme la rose sous le buisson, Gaston errait aux bords de l'Océan, appelant sa cousine dans son cœur et •voyant sa douce image passer sur le fond gris de ses souvenirs.
Son père, vieil oflttcier de marine, grondait quand le vent du nord réveillait ses rhumatismes. Assis dans un grand fauteuil auprès d'un grand feu, il se faisait lire par son fils les campagnes des célèbres navigateurs, et maugréait contre l'injustice des conseillers du roi qui ne savaient jamais donner une escadre à commander à ceux qui le méritaient. La voix terrible de l'Océan retentissait sur les grèves, l'orage sifflait eu secouantles vieux chênes, et Gaston maudissail la perfidie de la coquette qui l'avait chassé de Téden où tant de beaux jours s'étaient envolés sur les ailes de l'amour.
Un jour vint où Delphine se trouva veuve et Gaston orphelin. Le marquis de Larsac s'était éteint doucement, bénissant sa jeune femme, et la remerciant du bonheur dont elle avait éclairé le déclin de sa vie. M. le baron de Boisroger était mort bravement, les yeux tournés vers la mer, où il avait vécu ses plus belles années.
-~ Ne pleurez pas, Gaston, avait-il dit à son fils, qui
MADEMOISELLE DE LA MANGELIÈRE. i'»9
saàÇTotàit; je vous laisse quatre mille livres de revenu» mon épée et un nom sans tache. C'est plus qu'il n'en faut à un gentilhomme pour faire son chemin dans le monde.
Puis, se tournant sur l'oreiller, il avait rendu pieuse*ment son âme à Dieu.
Le cousin et la cousine s'écrivirent pour se faire part mutuellement du malheur qui venait de les frapper; les deux lettres se croisèrent en route.
.Après les premiers mois donnés à la douleur et aux affaires de la succession, Delphine jeta les yeux autour d'elle et se sentit bien isolée dans son grand château. 8a tante avait précédé de quelques mois M. de Larsac dans la tombe; la compagnie s'était éloignée d'une demeure que le deuil assombrissait, et la Jeune veuve se trouva, avec sa beauté virginale et ses cent mille livres de rente, fort en peine de ce qu'elle allait devenir. Mademoiselle Lise, qui * avait conservé ses fonctions de caméristeet de confidente, la tira d'embarras en lui conseillant de quitter le château, dont le silence et la solitude l'épouvantaient, et de se rendre à Paris.
— Mais qu'y ferai-je, sans mon mari? lui dit madame de Larsac.
— Allez toujours. Madame. Un mari n'est pas nécessaire pour bien vivre en ce pays-là.
M. de Boisroger arriva à Paris en même temps que sa
70 LES DlSR^IÉRES MAilÛlIISES.
cousine. Son premier soin fût de lui rendre irisite; nîais la solitude où il avait vécti depuis leur séparation avait augmenté sa timidité; d^n autre côté, il conservait un amer souvenir de ce qu'il appelait la trahison de maldàiàe de Larsac. Le splendide hôtel où elle était descendue lui rappela quelle distance séparait leur fortune ; il li salua avec raideur et s'assit tfuh air cotnpassé. Lès vêtements noirs et les manières graves de sa cousine, qui chei^châit à dissimuler i)ar son maintien les battements de son cofeur, lui imposèrent étrangement, et, au tout d'une ieure, il se leva plus rfialheureux que jamais.
Un soir qif il y avait un petit èercle d'amis chez une ■ dame de leurs parentes, qui passait poui un bel esprit, M. de Boisroger y rencontra madame de Larsac. Tous deux se saluèrent froidement : il rie pouvait lui pardonner son mariage ; elle liii gardait rancune de son départ du châtekti et de son peu d'ernpressèmënt à la venir yoir. La conversation tomba bientôt sur Tamour. âur ce cnapitre- . lâ, la discussion s'établit cbaudement. toutes sortes de théories s'entre-choquèrent ; chacun disait son mot. Un gentilhomme suédois, qui se formait en France àiix belles manières, avança que les dames ne savaient pas aimer : une demoiselle d'honneur de la reine riposta vivement, et soutint que les hommes n'entendaient rien a»ax affaires du cœur. Tout le monde se récria. Ceux-ci prirent parti pour
MADÏMOISELLE DE LA MANGELIÈRE. 71
le gentilhomme, et ceux-là poi|i"lgideipoiselle. La maîtresse delà maison proposa de raconter UQô histoire à ce snjej, après quoi, lorsque ch^un aurait dit U ^ipvm^, on délibérerait; jia proposition f iit accueillie gaiement» et les interlocuteurs $e mirent en devoir de parler.
Quand vint le tour de M. de Boisrpger, il regarda m cousine qui ne ei'étaM^ poîpt proinoncée, et commença une histoire où madame de J^^sac ne tarda pas à deviner une intention qui deyait échapper apx autres auditeurs,
G'étaût le jrécjt d'un pas^ où TamQur était partout sa^ que le mot fût nulle part, A mesure que M. de Boisro^o parlait, s'animant lui-même ajux souvenirs qui lui rêve naient en foule^ un voile glissait sur les yeqc de madame de Uirsac et lui montrait à nu les charmants mystères qn'eUe avpt à peine pressentis. Ëmue et rougissante, elle e0mp;cenait enfin mille choses auxquelles elle ne s'était jamais arrêtée, et qu'elle s'étonnait alors de n'avoir pas deyiAée$«
Lorsque Gaston peignit dans un langage animé les douleurs de l'amant conw au mariage de celle qui le trahissait, 9es ang<âsses le lendemain, l'amertume de ses déso* lant^ pensées après l'éloignement, un soupir de honheur et de souffrance souleva le sein de Delphine, une larme yiat à s^ yeux, et elle se baissa sm* son éventail, atiOf qn'oa 1^ Vit psii la routeur brûlante de son front«
n LES DERNIÈRES MAROUISES.
— Il m'aimait donc, disait-elle. C'était de l'amour ! ah ! qu'il a raison de m'accuser !
Et^ toute palpitante, elle écoutait Gaston. Que de larmes charmantes Gaston n'aurait-il pas surprises au bord des paupières de Delphine, s'il avait écarté l'éventail ! Mais une trop vive émotion l'agitait lui-même pour qu'il prit garde aux palpitations qui faisaient trembler les dentelles sur le corsage de sa cousine. Ce petit drame passa inaperçu; les dames regardaient curieusement M. de Boisroger, qui parlait l'œil étincelant et la pâleur sur la joue, et la demoiselle d'honneur pensait tout bas qu'il était trop éloquent et trop beau pour qu'il pût être le héros d'une pareille mésaventure.
Après que l'histoire eût été achevée, madame de Larsac se leva et passa dans une autre pièce. Un balcon s'ouvrait sur un jardin plein d'ombre et.de silence ; elle appuya son front sur le marbre et fondit en larmes.
Quand elle rentra au salon, M. de Boisroger avait disparu.
Plus tard, lorsqu'elle se retrouva seule dans son alcôve, la tête penchée sur l'oreiller, le regard perdu dans la soie des rideaux, sa pensée discrète interrogea son cœur, et, tout bas en frémissant, elle se demanda si elle aimait. L'aveu passa sur ses lèvres, timide ainsi qu'un soupir; ravie comme un enfant qui vient de découvrir un trésor,
MABJBMOISELLE DB LA MANGELIÈRE. 73
elle se souleva à denii, et tendant ses bras charmants vers un fantôme invisible, elle répéta tout haut et toute tremblante ce mot qu'elle n'avait jamais dit : « Je f aime ! » Mais le son de sa propre voix Teffaroucha; elle tressaillit, et voyant dans une glace son image réfléchie, Toeil humide et le sein nu, effrayée de son audace, elle croisa les mains sur son cœur et souffla la bougie.
Mais que devint-elle au réveil, lorsque la demoiselle d'honneur qui défendait si chaudement la cause des dames lui annonça qu'il n'était bruit dans leur cercle que du prochain mariage de M. de Boisroger avec la nièce de M. de Plégneul, gentilhomme du Berri. Madame de Larsac faillit se trouver mal; en même lamps qu'elle avait ouvert son âme à l'amour, le désespoir était entré.
Le soir même elle se rendit chez sa parente, où il devait y avoir grand cercle. Coquette, maintenant qu'elle aimait, madame de Larsac avait pris un soin extrême de sa toilette, et tiré un parti galant de son deuil. Elle fit son entrée au milieu d'un murmure flatteur. Sou premier regard rencontra M. de Boisroger, qui causait avec une jeune personne; au mouvement de son cœur, elle comprit que ce devait être la nièce du gentilhomme berrichon.
Elle était à peine assise, que M. de Plégneul se fit présenter à elle par la maîtresse du logis, et lui fit part du projet qu'il avait conçu d'unir sa nièce à M. de Boisroger.
74 LES BIRNIJIRBS MÂRQtISBS.
— Je suis dans Tordre de Malte et le dernier de mon nom, lui dit-il; je serais fort marri si la maison de Plégneul venait à s'éteindre> et j'ai résolu de donner la main de n^emdBelle ma nièce à un jeune gentilhomme^ sous la condition expresse que son iils aîné prendra les armes et le nom des Pl^eul.
— Et vous avez fait choix de monsieur de Bdisroger , pour qjiÏTl càde son nom en échange d'une fortune t ditelle atec un sourire auquel le commandeur ne prit pas garde.
— n est pauvre, et cinq cent mille livres de dot applanissent bien des difficultés. M. de Boisroget sera comte de Plégneul^
M. le comte de Précorbin, qui , depuis la mort du marquis, avait repris le cours de ses galanteries auprès de madame de Larsac, dont la beauté lui semblait merveilleusement rehaussée par Téclat de cent mille livres de rev^u, vint se jeter à la traverse de la conversation qu'elle avait engagée avec M. de Plégneul. Gaston, qui ne regardait plus sa fiancée depuis l'arrivée de sa cousine, fronça le sourcil. Delphine s'en aperçut, et, dépitée qu'elle était contre lui, fit accueil au mousquetaire.
Mi de Boisroger se leva brusquement et s'en vint rôder autour d'elle. Elle affecta de n'y pas t)rendre attention et
MABEHOISSLLE DÉ LA MANGBLIÈRE. 75
de s'égayer beaucoup aux madrigaux de M. de Précorbin, qui se sentait en verve. Quelques phrases galantes arri- Tèreut aux oreilles de Gaston, sans que madame deLarsac les eût entendues. 11 se sentit une furieuse euviô de doûûer de son épéè dans la gorge du mousquetaire; et, craigû^t de Mie une esôlandre s'il restait plus longtemps à cette place, il s'éloigna, non sans avoir mis ses gants en
Mademoiselle de tlégneiil et Son onôlé le sdllicitèreût dli reg&rd; il passa et s'assit l^ésolûment à utie tablé de
— Voiié JôUëÈ? lui dit le commandeur.
— Une bagatelle, répondit Gaston, et il jeta feur la table une vingtaine de louis sans compter. 11 âuridt jqjié la courofaûe de France pôtir échapper à là petiséè qui le torturait»
M* de Plégneul bondit à la vue de cet or.
— Mais, chet comte, s'éctia-t-il, il y a là plus de ceùt éeus.
— C'est possible, reprit l'autre, qui battait les carteé. Madame de Larsac n'avait pas entendu un mot de cette
courte conversation, mais aucun des mouvements des interlocuteurs ne lui avait échappé.
Lorsque le commandeur s'approcha d'elle, l'expression de son vinÉâge lui dômia la clef de son caractère; il avait la
physionomie d'un moine qui vient de voir le démon face à face.
— M. de Boisroger, votre cousin, dit-il à la marquise, joue donc quelquefois?
— C'est son goût dominant, reprit-elle négligemment; il en a pris Thabitude avec les officiers de marine qui visitaient son père en Normandie.
— Ah! fit le commandeur, en tournant les yeux vers la table où les pièces d'or étincelaient.
— Il m'a enseigné tous les jeux au château de madame de La ManceUère, ma tante. C'est un beau joueur; il tient ce qu'on veut, et ne sourcille jamais quand il perd.* Je m'en vais faire sa partie.
Madame de Larsac prit le bras de M. de Plégneul et le ramena vers le tapis-vert; M. de Précorbin les suivit. Leur présence alluma la fièvre dans le sang de Gaston. Il avait gagné, et une centaine de louis étaient empilés sous ses mains ; madame de Larsac s'assit en face de lui ; M. de Précorbin se pencha sur son épaule. Il avait un sourire vainqueur qui donnait le frisson à M. de Boisroger.
— Vingt louis contre toi, dit le mousquetaire.
— Cinquante si tu veux, répondit Gaston. M. de Plégneul frémit.
— Je tiens la moitié de votre jeu, dit madame de Larsac en se tournant coquettement vers M. de Précorbin.
MADEMOTSBLLE DE LA MÂNGELliRE. 77
— Alors, cent louis ! s'écria Gaston la pâleur de la mort sur le visage.
Un cercle de joueurs entoura bientôt la table; Gaston tenait ce qu'on voulait et jouait tout de travers. Ivre de jalousie, c'était à peine s'il voyait les cartes. Au bout d'un quart d'heure, la banque sauta.
M. de Bo^sroger quitta la table; ses oreilles bourdonnaient; il avait toujours devant les yeux le sourire du mousquetaire.
— Vous perdez? s'écria M. de Plégneul en s'élançant vers lui.
— Sans doute, on perd toujours.
— Beaucoup?
— Je n'ai pas compté.
— Mais encore?
— Tout ce que j'avais sur moi et cinq ou six mille livres sur parole, à peu près.
— Grand Dieu !
— Ce n'est rien; quand on a payé, on n'y pense plus. Le commandeur , épouvanté , le regarda s'éloigner ;
puis, secouant la tète, il alla prendre le bras de sa nièce et sortit.
M. de Boisroger erra toute la nuit sur les bords de la Seine avec la pensée de se jeter à l'eau; mais il avait vingtr cinq ans, et à cet âge on ne se tuait pas encore en ce
78 IE8 PSENliSRES MAROCJISBfl.
tempfr-là. Comme il rentrait chez lui^ au petit jour^ il heurta un passant qui longeait le Pont-Neuf le manteau sur le nez.
— Au diable le maladroit ! s^écria Gaston.
— Morbleu ! lequel de nous l'est plus que Tautre î reprit M. de Précorbin, en rajustant son chapeau élffanlé par le choc.
César et Gaston se regardèrent.
— Ma foi, mon cher, bien te prend d'être mon cousin, ajouta le mousquetaire, j'allais te proposer de nous couper la gorge, pour Renseigner à ménager tes épithètes.
— Qu'à cela ne tienne ; si tu en as fantaisie, je suis à tes ordres, répondit Gaston, dont les ressentiments se réveillaient en foule.
— Non pas, je ne tue jamais mes débiteurs, et tu me dois cent louist. Ah ! si ce n'était pas toi , je me passerais cependant l'envie de dégainer, ne fût-ce que pour me distraire un peu. Gaston, tu vois devant tes yeux le plus infortuné des mousquetaires gris.
— Toit
—Moi-même, César de Précorbin. Ne te fie jamais aux femmes, mon ami; la plus innocente est fantasque comme le vent.
— ^ n me semble pourtant qiie tu n'as pas lieu d'être très-mécontent, au train dont marchent tes ganteries !
MADSMOISILLB DB tk XANCBLIÈRE. 79
— Je pensais précisément comme toi à minuit; entito madame de Larsac et moi il n^ & pltis qu'une eivcon^ stance^ me disais-je, eh bien ! mon cher» cette circonstance est au diable; ta cousine n'a jamais voulu me permettre de la ramener chez elle; quoi que j'aie pu lui dire, elle m'a tradtreusement laissé au beau milieu de la rue, aprôi m'avoir souhaité le bonsoir par la portière de son carrosse. Au diable la coquette i
Gaston soupira comme un homme à qui on enlève un poids énorme de dessus la poitrine. Cependant il reprit :
— Lorsque je f ai rencontré filant au petit jour, le man^ teau sur le nez, je te croyais en meiUeure fortune.
— Hélas ! je reviens du logis d'une aimable personne qui m'a bien voulu prêter l'hospitalité sur ma bonne mine. Me forcer à renouveler connaissance avec une mal^ tresse de l'an passé ! voilà une action indigne que je ne pardonnerai jamais à madame de Larsac, et je le lui ferai bien voir quand je serai son mari.
— Quoil tu persévères après la mésaventure? s^écria Gaston,
— Sans doute : quand on fait le siège d'une plaoe^ il faut s'attendre à des sorties; mais je ne suis pas homme à me décourager, et je saurai réduire l'ennemi & se rendra à merci. Je vais de ce pas méditer mon plan de campagne.
En finissant ces mots, M. de Précorbin epfmsa son
80 LES DBRNIÈRES MARQUISES.
chapeau sur les yeux, rejeta son manteau sur Tépaule et se dirigea vers la^caserae des mousquetaires d'un pas délibéré. M. de Boisroger était bien un peu rassuré §ur les résultats immédiats des entreprises de son formidable cousin; mais les conséquences qu'elles pouvaient avoir dans l'avenir lui paraissaient pleines de périls pour im amour que la douleur avivait. Il y réfléchissait encore, lorsqu'il arriva à l'hôtel garni où il avait retenu un appartement. Une lettre l'y attendait. Elle était de M. de Plégneul, qui lui faisait savoir que de nouvelles dispositions ne lui permettaient plus de disposer de la main de sa nièce en sa faveur, comme un instant il en avait eu l'intention.
Gaston retourna l'épître en tous sens pour y trouver le motif secret qui avait pu déterminer le commandeur. Ne pouvant y parvenir, il jugea que le mieux serait de lui en demander l'explication à lui-même, et sans prendre le temps de changer de costume, il sauta dans un fiacre qui le conduisit chez le gentilhonune berrichon.
Le commandeur ne se fit pas prier pour lui avouer qu'il avait de grandes craintes sur la manière dont il administrerait la fortune de sa légitime héritière.
-^ Les cartes en mangeraient la moitié et les dés le feste, lui dit-il en finissant.
Gaston le considéra avec stupéfaction.
Il avait .joué la veille pour la première fois de sa vie.
—Ce n'est pas, Monsieur, reprit-il, que je tienne à vous faire revenir sur votre résolution, mais je me dois à moimême de vous détromper sur l'opinion que vous avez de mon caractère. Le jeu et moi nous sommes toîit à fait étrangers l'un à l'autre.
— Peste ! des étrangers qui se connaissent depuis le berceau ! repartit le Berrichon.
Gaston allaitrépliquer vertement, lorsque M. de Plégneul Tarrèta tout net en lui faisant part des révélations de madame de Larsac.
M. de Boisroger rompit l'entretien et se retira. Son premier mouveiment fut de courir chez sa cousine pour lui demander compte d'une conduite aussi injuste qu'inexplicable. Madame de Larsac le reçut dans un boudoir écarté* Quand il entra, le premier désir de la jeune veuve fut de seleve^et de courir à lui; mais une émotion irrésistible la cloua sur son fauteuil, et ce fut en balbutiant, et sans oser même le regarder, qu'elle lui fit signe de s'asseoir. Gaston prit son trouble pour du dédain ; son cœur se serra horriblement.
— Je devrais vous haïr, lui dit-il enfin, et je sens que je n'en ai pas la force.
— Me haïr, et pourquoi? s'écria-t-elle en levant ses beaux yeux sur Gaston.
Le pur éclat de son regard arriva jusqu'au cœur de
82 LES PERNIJERES MARQUISES.
Gaston, mais le souvenir de ce qu'elle avait dit raffermit son coupage ébranlé.
— Vous le saurez bientôt. Madame, eontinua-t-il ; mais si malbeureusepient j'ai un motif suffisait pou? vous devoir haïr, de quel crime. me suis-je donc rendu coupable pour que vous me détestiez si cruellement?
— Je vous déteste, moil s'écria encore madame de Larsac.
Une flamme si vive brilla daua les yeux de la marquise : il 7 avait dans son cri une innocence si réelle mêlée à tant de douloureux étounement, qu'un amoureux plus expert que Gaston y jurait lu un aveu. Mais il se tenait en garde contre son émotion, et bien qu'une secousse électrique eût précipité le cours de son sang, il reprit :
— De que] nom voulez-vous que j'appelle le rapport que vous avez fait à M, (Je Plégneul î Est-ce médisance ou seulement espièglerie?
Madame de Larsac ne s'atteudait pas à cette attaque. Elle rougit, ^t trop noyice dains l'art de se composer ua maintien, elle baissa les yeux sous le regard de Gaston^ et balbutia quelques mots sans suite.
Mais M. de Boisroger continua d'une voix altérée :
— Je n'attendais pas un grand bonheur d'une union que je souhaitais plutôt par lassitude que par désir. Dieu m'2ht témoin que je^ u'^msiiç paç mademoisâlle de Plé-
HADElfOISELLE BB lA MANGBLIÈRE. 43
gueul; et à ne opusulter que mes sentimeuts, peulrétre devrais-je vous remercier d'avoij» pendu impossible un mariage dont la pensée seule m'aflttigeait. Mais je n'y puis Toir que le désir de me nuire , et cette découverte m'a percé le cmur.
Pelphine était agitée dd milid sensations centuses^ et sesbe^lippyeiix^ timidement levés sur Gaston^ les exprimaient ayec la plus tendre éloquence, Mais (îaston se cm-i rassait contre des regards si Aqux, et voulait n'y rien voir que le manège d'une coquette qui» la veille encore^ avait eu les manières les plu^ ei^gageantas pour César do Précorbin.
— Ainsi, diiHîlle en hésitant» vous n^épouserez pas mademoiselle de Plégneul ?
— Non; ni elle^ ni une autre; maintenant je no m^ mapierai jamais.
— Jamais? reprit-elle avec le plus doux éclair qui puisse illuminer les yeux d'une femme,
— Jamais ! ajouta-t-il avec un soupir.
Delphine avait bonne envie de lui prouvei» qu'il mentait, et l'on ne peut savoir quel tour jurait pris l'entre^ tien si la porte du boudoir ne se fût ouverte tout i coup devant la demoiselle d'honneur.
En entrant, elle adressa à M. de Boisroger im sourire qui déplut fort à madame de Larsae. Il augm^ta le dé-
84 LBS DERNIÂRES MARQUISES.
plaisir qu'elle éprouvait à voir interrompre un tète-à-tète où son cœur était intéressé, et pendant quelques minutes la conversation languit.
La demoiselle dlionneur lui donna un autre cours en demandant à madame de Larsac ce qu'il fallait penser d'une nouvelle dont on Tavait entretenue le matin même.
— Il n'est bruit, dit-elle, que de voire prochain mariage avec le duc d'Aumont, qui commande une compagnie dans la maison du roi.
Gaston p&lit.
Madame de Larsac s'en aperçut, et se récria vivement. — • On en parle pourtant comme d'une chose décidée, poursuivit la demoiselle d'honneur.
— U n'en est rien, vraiment. C'est un projet que ma parente, madame d'Illois, s'était mis en tète, mais je ne m'y suis même pas arrêtée. Je crois qu'elle aura un peu babillé, comme c'est sa coutume.
M. de Boisroger ne voulut pas en entendre davantage. U se^eva.
Madame de Larsap, aussi douloureusement émue que lui, l'accompagna jusque sur la porte, sans prendre garde au malin sourire de la demoiselle d'honneur, dont elle maudissait la présence.
— Vous reverrai-je î lui dit-elle tout bas.
— Monsieur de Boisroger aura l'honneur de revoir
MABEMOISBLLB DE LA MANGELIÈRE. 85
madame de Larsac, répondit-il amèrement ; mais Gaston ne reverra plus Delphine.
En achevant ces mots. M, de Boisroger s'inclina jusqa'k terre et se retira; laissant sa cousine atterrée et les yeux pleins de larmes.
II y eut le soir même grand conseil privé entre madame de Larsac et sa confidente intime, mademoiselle Lise; mais mademoiselle Lise, malgré la fertilité de son imagination et son habileté à trouver des ressources, ne parvint pas à tirer sa maîtresse d'embarras. L'honnête fille ne comprenait pas, dans son for intérieur, qu'on eût tant de peine à s'entendre quand on s'aimait franchement. Lorsque par aventure la chose lui était arrivée, elle en avait pris résolument son partie Mais madame de Larsac avait de ces^ délicatesses qui ne peuvent entrer dans le cœur d'une soubrette. D'un mot elle aurait pu dissiper Terreur où Gaston était tombé j mais ce mot, elle ne pouvait le prononcer sans faire un aveu qu'un^femme jeune et honnête, si éprise qu'elle soit, hésite toujours à exprimer. Les apparences la condamnaient certainement; elle comprenait donc que M. de Boisroger eût l'âme froissée; mais, d'un autre côté, elle ne comprenait pas qu'il ti'eût pas mieux interprété le trouble où sa présence l'avait Jetée. Dans son dépit, elle allait jusqu'à l'accuser de Qudadiesse, et se disait qu'elle était bien bonne de tan
s'inquiéter d'un garçon qui ne savait rien deviner. Alors elle jouait un air sur le clavecin, chantait une ariette» clUffonnait ses rubans, lisait le roman du jour, puis letoiubait dans ses perplexités. Les choses durèrent ainsi quelque temps ; vingt fois Delphine eut la pensée d'écrire à Ga9ton ; mais quand elle avait tracé quelques mots, elle repoussait le papier b|eu vite, ne sachant commœt terminer, la plume à la main, ee qu'elle n'aurait pas osé commencer face à face. Le temps des jeux était passé; madame de Larsac pleurait parfois; souvent elle tressaillait lorsque la porte de son salon s'ouvrait avec fracas; son cœur battait au bruit des roues ébranlant la cour de son hôtel; ses nuits étaient agitées, ses rêveries impatientes; elle passait des heures entières le visage collé aux vitres d^une fenêtre qui donnait sur la porte cochère pour épier le retour de l'ingrat. Quand elle se couchait le soir après une journée d'attente fiévreuse, elle se prenait à regretter bi^ fort l'époque oiï son sommeil était calme, où aucun frémissement ne troublait la paix de son âme. Et si quelque fée avait voulu, d'un coup de baguette, lui rendre ce passé frais et reposé, elle s'y serait bien vite refusée. Ses ennuis lui étaient chers.
Depuis sa sortie de chez madame de Larsac, Gastoif avait complètement rompu avec ses anciennes habitudes : le timide jeune homme était devenu oin hardi cavalier
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qu'em reneentrait au jeu de paume, 9a Palais-Royal, dans tons les cabarets où allait la meilleure et la plus bruyante compagnie; le chapeau sur l'oreille, le jabot chiffonné, le poing sur la hanche, il hantait les Aéâtpes, ferraillait dans les salles d'armes, et menait la vie la plus débraillée qui se pût veir, M. de Précorbin s'était chargé de le polir aux belles manières, et, sous une telle direction, M. de Boisroger ne pouvait manquer d'aller fort loin. Mais sous récorce du mauvais sujet on retrouvait bientôt Thonnète amoureux î au beau milieu des soupers les plus tapageurs, lorsque les assiettes commençaient à voler par les fenêtres, il lui arrivait de pousser de lamentables soupirs. Il criait plus fort que les autres, au besoin j mais il ne pouvait s'égayer, et vers minuit, quand ses camarades parlaient de rosser le guet, il s'en allait le long de la rivière regarder les étoiles dans l'eau.
Le mousquetaire lui avait fait faire la connaissance d'abmables personnes qui ne demandaient pas mieux que de façonner les éducations mal ébauchées. En leur présentant Gaston, il n'avait rien dit que ces trois mots : « C'est mon cousin. » Mais à ceux qui savaient quel homme c'était que César de Précorbin, ces trois mots suffisaient. On fit fête au gentilhomme, et il ne tint qu'à lui de prendre ses grades dans la carrière des galanteries. Mais, sur ce chapitre-là, M. de Boisroger était plus farouche qu'un char-
trenx. Ce n'est pas ^u'il y mit de la mauvaise Tolonté^ mais il ne pouvait s'empêcher de penser à une belle cousine^ auprès de laquelle toutes les femmes du monde lui semblaient laides , et lorsque le moment venait de franchir le Rubicon des bonnes fortunes^ il s'y résignait avec une mélancolie qui n'avait rien de mythologique. Dans les coulisses de l'Opéra on l'avait surnommé le Beau Ténébreux.
Selon qu'il faisait beau ou mauvais, qu'on avait l'humeur folâtre ou le tempérament bilieux, on riait aux éclats ou on se fâchait horriblement. Mais Gaston se souciait delà colère comme de la gaieté. On parla bientôt beaucoup de l'étrange gentilhomme que M. de Précorbin avait lancé dans le monde; on fit à son sujet les plus curieux paris; et si M. de Boisroger avait voulu profiter de sa position, il aurait fait les plus grands ravages parmi les belles personnes qui voulaient le rendre amoureux à tout prix. Mais c'est à quoi il ne songeait nullement. 11 lui suffisait d'avoir les dehors de la rouerie sans en tirer grands profits, afin de laisser croire à madame de Larsac qu'il prenait aisément son parti de ne pas lui plaire.
Tandis que Gaston fréquentait les demoiselles de l'Opéra, M. de Précorbin continuait ses assiduités auprès de madame de Larsac. Il avait converti ses escarmouches et ses assauts en un système savant de circonvallation, si bien que l'impétueux mousquetaire était devant la jeune
veuve, comme le maréchal âe Noailles devant Maëstricht ou Berg-op-Zoom. Quand on le raillait sur sa patience, il disait qu'un général, qui se pique de connaître*son métier, ne doit ignorer aucune ressource de la stratégie militaire; de force sans égale déjà sur les batailles en rase campagne, il voulait savoir si un siégerégulier lui réussirait aussibien.
Madame de Larsac l'accueillait volontiers, parce qu'elle en tirait adroitement des nouvelles de Gaston, et Gaston le recherchait afin qu'il lui parlât de madame de Larsac, et des deux côtés la complaisance du mousquetaire ne se faisait pas faute d'indiscrétion. Gaston n'avait donc pas tardé à savoir que le prétendu mariage avec M.le duc d'Aumont était im bruit de ruelle; mais le chapitre des médisances sur la question du jeu restait tout entier, et M. de Boisroger fit bien voir à sa cousine qu'il s'en souvenait.
Madame de Larsac l'ayant un jour rencontré chez madame d'Illois, elle lui fit entendre qu'elle savait de quelle manière il vivait.
— Cherchez-vous le bonheur et l'avez-vous trouvé? lui ditrelle.
— Je ne cherche rien qu'à ne pas donner un démenti à la bonne opinion que vous donnez de moi.
Elle attacha sur hii un regard interrogateur. -— Vous m'avez prêté un vice qui est le père de tous les autres. Voilà où le jeu m'a conduit, reprit-il.
90 LBS DBBllIÈREg MARQUISES.
Mais M. de Boisroger se donnait les gants de vices qu'il n'avait pasj bien différent en cela des personnes qui se font un masque de la vertu^ il se vantait hautement d'une rouerie qu'il aurait été au désespoir de pratiquer. Las enfin d'une vie creuse où il n'y avait de réel que l'ennui, il se résolut un soir de prendre un parti violent. On venait d'équiper une escadre pour les Antilles; un jeune homme, brave et ajrant quelque instruction, pouvait espérer de foire son chemin en ce lointain pays, et le pire qui pût lui arriver, c'était de mourir en se battant contre les Anglais. Gaston se décida à solliciter un emploi honorable dans cette expédition, et dès le lendemain il se mît en campagne. Comme il était de bonne mine et qu'il portait un nom connu dans les bureaux du ministère de la marine, ses sollicitations eurent un bon résultat, et il obtint la promesse d'un commandement à la Martinique.
Qus^nd M. de Boisroger fit part de ce beau projet à M. de Précorbin, le mousquetaire haussa les épaules.
— Que diable vas-tu chercher dans ce pays d'enfer ? lui dit-il; les femmes y sont noires comme l'encre et les hommes perfides comme les cartes.
— J'y vais chercher fortune; les gens déterminés y font leur chemin, m'a-t-on dit, répartit Gaston, qui se gardait bien d'avouer son mal.
— Il y a des gens, mon cher cousin, qui, sans quitter
MADEMOISILLB BE LÀ MANGBLlillE. 91
le Palais-Royal^ ont devant eux nn chemin sans limite,
— Eh bien! dit l'autre brusquement, je m'ennuie et veux me faire tuer,
— C'est diflférent, reprit César; cependant je te ferai observer que Ton meurt tout aussi Men en Flandre et sur les bords du Rhin qu'aux Antilles. C'est se donner bien du mouvement pour aller chercher au loin les balles qui sifflent pour tout le monde.
Une heure après, madame de Larsac était informée du projet de Gaston.
— Mais il est fou! s'écria-t-elfe.
— Ou à peu près. Si je ne savais que mademoiselle Merise est de bon cœur disposée à lui être agréable en toute chose, je croirais qu'elle lui a fait perdre la tète.
— Vous dites qu'il va aux Antilles ?
— A la Guadeloupe ou à la Martinique, à deux ou treis mille lieues.
— Mais c'est un pays afireux !
— Les gens heureux y meurent d'un coup de canon ; les autres sont emportés par la fièvre jaune, tués par les serpents ou empoisonnés par les nègres,
Delphine ne voulut pas en entendre davantage; elle renvoya M. de Précorbin sons le premier prétexte qui lui vint à l'esprit, jeta un mantelet sur ses épaules, fit atteler sa voiture et se rendit chez le ministre de la marine.
92 LES DERNIÈRES MARQCriSES.
Le ministre avait le goût trop bon pour faire attendre la marquise. Â peine assise^ elle déclara nettement qu'elle avait une grâce à lui demander. Le ministre répondit que c'était absolument comme si elle l'avait déjà obtenue.
— Il s'agit de certaines places que vous avez à donner pour les Antilles.
— J'entends. Elles sont fort recherchées. Cependant je vous dirai, entre nous, que la Martinique n'est pas le Pérou.
— n ne vous en sera que plus facile de vous rendre à ma prière.
— Dites à vos ordres. Que vous faut-il? un protégé à nommer, un importun à écarter, un ami à pousser?
— Moins que cela : un parent à destituer.
— C'est on ne peut plus aisé.
— Ainsi vous consentez ?
— Sans peine, et vous ne m'en devez avoir aucune obligation. C'est vous qui m'apportez une place quand je croyais que vous vouliez en solliciter une. Comment s'appelle monsieur votre parent?
— Gaston de Boisroger.
— Le fils de M. le comte de Boisroger, autrefois capitaine de vaisseau ! Il avait des titres aux bontés de Sa Majesté, et m'était vivement recommandé. J'ai là sa nomination sous les yeux.
— Je m'en empare et la déchire,
— Il ne méritait pas les honneurs du roi, puisqu'il a su vous déplaire.
— Mais j'exige plus encore .
— Parlez/
. —Votre promesse de lui refuser tout commandement s'il s'avisait d'en solliciter un nouveau.
-7 Vous ne me demandez que des choses faciles, quand vous auriez le droit de vouloir des choses impossibles. .
—Mais qu'exigeraitron en retour? dit-elle coquettement en prenant congé du ministre.
— Rien que votre reconnaissance.
— La plus prodigue des vertus ! Vous comprenez bien, monsieur le ministre, que je ne suis pas assez riche pour payer l'intérêt de cette dette-là.
A quelque temps de là, lorsque M. de Boisroger se présenta au ministère pour retirer son brevet, on lui apprit qu'un autre venait d'être nommé à sa place. Indigné, il voulut savoir quelle influence avait pu lui arracher une nomination qu'il était en droit de regarder comme assurée, ayant la parole du ministre, et il ne tarda pas à reconnaître que sa cousine était la seule cause de sa dis* grâce.
— Si j'avais pu conserver une illusion, lui dit-il à leur première rencontre, vous me l'auriez enlevée.
94 LES BERNIÈRBS MARQUISSIS.
— Il VOUS en reste une encore, lui répondit^llô doucement; celle-là surtout vous la perdrez.
Gaston la suivit des yeux tandis qu'elle 6'floigtiait, fliâifi sans pouvoir comprendre ses paroles.
Privé du commandement qu'ils espérait aux Aiitilles, M. de Boisroger essaya tout de bon de chasser lé souvenir qui survivait à toutes les angoisses de son cœur. Une actrice, mademoiselle Merise de la Comédie-italienne, cellelà même dont M. de Précorbin avait parlé à madame de Larsac> se ptêta de la meilleure grâce du m^de à Taider dans cette difficile entreprise. C'était une bonne personne, toujours gaie, qui n'avait rien à elle, son cœur surtout, et qui, voyant le beau gentilhomme toujours mélancolique, s'était imaginée qu'une belle fille serait im remède souverain pour le rendre à la joie. Au pliis fort de sa passion, alors qu'elle s'évertuait le plus consciencieusement à le guérir de ses chagrins, un certain marquis de Vîllermé> qui était la monnaie de M. de Richelieu, 6'avîUa de lui fiiif e la cour. Mademoiselle Merise était, à s3l maûièrfe, une très-honnête personne. Elle ne prenait pas la peiile dé compter ses amants, mais elle se serait reprochée comme une vilaine action d'en trompet aucun. Gomme elle ne se cachait pas pour avouer qu'elle aimait, et qu'elle h'hésitâit pas à dire le contraire quand ses feux s'éteignaient, elle avait sût)primé de sa vie, ainsi qu'une charge
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HADEM01SEI.LB DE LA MANGBLIÈRE. 95
incommode^ la ruse et le mensotige. Aux premiers mots de M. de Villermé, elle l'arrêta tout net,
— Vous êtes un très-aimable géatilhomme, lui ditelle, mais je ne vous aime pas. Restons bons amis en n'en parlons plus»
— Mais je vous adore > reprit-il, et n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les vôtres, ils brillent de mille feux, et je donnerais volontiers tous les diamants de ma grand'mère s'ils voulû^t devenir aussi tendres qu'ils sont séduisants.
— Tous les diamants du monde n'y fetaiei^ rien. J'aime mieux le petit doigt de M. de Boisroger que tous les joyaux du grand Turc.
— Vous me ferez mourir de désespoir.
— J'en serais bien fâchée; mais si vous mouriez^ je ne saurais qu'y faire.
— Que voulez-vous donc que je devienne? —Attendez, je ne sais pas ce que je penserai demain. M. de Villermé attendit. Mais voyant, au bout d'un
mois ou deux, que tous les jours avaient des lendemains pareils, il renoua la conversation au point où il l'avait
Mademoiselle Merise partit d'un éclat de rire.
— Quoi ! vous y pensez encore ? dit-elle.
— Plus ({ue jamais; mais c'est bien à Vous de me re-
procher ma constance I Ne vous voit-on pas toujours éprise de M, deBoisroger?
— J*en suis étonnée la première. C'est un miracle!
— Je ne crois pas aux miracles.
— Il faudra bien cependant vous convertir.
— Je ne demande pas mieux^ si vous voulez être ma patronne.
— Mon cher marquis, je suis encore trop novice pour me charger du salut de deux âmes à la fois.
— Ainsi, vous vous refusez bien décidément à me donner ma part de paradis?
— Adressez-vous à mes camarades. Il y a parmi elles des personnes pleines de charité.
— Eh bien, morbleu î je vous ferai voir qu'il n'y a pas de sainte qui ne pèche trois fois par jour.
— Et moi, je vous ferai comprendre qu'il n'y a pas de diable qu'on ne puisse exorciser.
La sonnette du régisseur retentit, et mademoiselle Merise, riant comme une folle, salua le marquis.
Ce fut alors un combat en règle. L'attaque était vive, mais la défense ne lui cédait en rien. M. de Villermé, qui s'était piqué au jeu, envoyait chaque jour les billets les plus galants, les plus beaux fruits de la saison et les bi- . joux les plus coquets . Mademoiselle Merise lisait les lettres, mangeait les fruits et renvoyait les bijoux. Toute la Co-
médie-Italienne assistait au tournoi, et chacun pariait pour ou contre M. de Villermé. M. de Boisroger était peut-être, de tout ce monde, celui qui s'intéressait le moins au résultat,
La veille d'un jour où l'on devait donner une comédie nouvelle au Théâtre-Italien, M. de Précorbin avait invité à souper les compagnons de ses plaisirs, parmi lesquels M. de Boisroger et M. de Villermé tenaient le premier rang. Mademoiselle Merise et plusieurs de ses camarades étaient au festin,
Ainsi qu'on le pense bien, la sagesse n'avait que faire en un pareil lieu; on déraisonnait au premier service. Un garçon s'étant avisé de placer des carafes sur la table, M. de Villermé les fit sauter par la fenêtre et proposa de faire prendre au pauvre diable le même chemin, pour lui enseigner à commettre de semblables impertinences.
M. de Précorbin intervint,
— - Il faut lui pardonner pour cette fois, dit-il.
— Alors qu'il se grise ou je l'assomme, reprit M. de Villermé.
Le garçon jura qu'il n'aurait garde de désobéir.
Lorsque deux heures plus tard, fidèle à son serment,
il arriva en trébuchant pour étaler avec ses, acolytes le
dessert sur la table, les têtes étaient dans un état impos-
96 LES BERNIÈAES MAROUISES.
sible à décrire. M. de Villermé s^était rapproché de mademoiselle Merise.
-**• Vous me fuyez toujoilifs, iûhtttnaine, lui dit-il, prenez garde que je ne me venge.
-^ Et o&mmmï^ 6'il vous plaît î
«** ^, parbleu l eu vous sifflant demilû â votre entrée.
^ Ce seiAit iuMiâè f s^écrià mademôiéelle Mériâe.
-- Que dites-^voùè dôûc? deffiandâ Gaston âù trâs de qui la comédleutie s'était suspendue^
— Je dis que demain je sifflerai mademoiselle Merise pont lui apprendite à fe'être joûéè du marquis de Villermé.
-*** Et Je tous ferai rentrer lé sifflet dans la gorge avec k pointe de mon épée, répondit froidemèùt Gâstoii.
Le marquis tendit la main à son rival.
^ A demaiû donc, à la Comêdie-Italiènne, reprit-îl.
Mademoiselle Merise sauta au cou de Gaston. Poilr èeite fois elle se crut aimée.
M. de Villetiné eut beaucoup de pélnô, lô lendemain, à se souvenir de ce qu^il avait dit la veille. Jamais, sll avait eu sa raison, il n'aurait tenu un pareil propos, dont alors il se sentait humilié, mais il y avait eu une provocation publique; il crut son honneur engagé à poursuivre jusqu'au bout sa folle ineUàce.
-- Tu lôs uû fou, lui dit M. de Précorbiû.
— C'est possible, rejarit T^utre. Mai§ comment feraistu si tu étais à ma place?
— CQfflma toi,
Hadajpe de Larsao Q'^vsiit paa tao^dé à être informée de TaYei^tuFe ; ^on dépit fut extrême en apprenant que M. de Boisroger allait mettre son épée au service d'une cornée dieune^ et ce jour-là elle fut tout sourire et toute gritce poilF Itie^reux niQn$quet$iirô, Hais quand vint le soir^ elle ne put s'empêcher de se reodre à la Comédie*Italienna» pour voir conunent les cboses se passeraient. M, de Vilkmé était dans les coulisses^ où M. de Boisroger se montra bient^. Le mousquetaire accourut. Tl était radieux.
>- Si tu as dans ta bourse une centaine de louis dont tu ne saebes que faire^ prète-les-moi, lui dit César* Je m à sefi d'ai^ent, et je prévois qu'il m'in faudra p?ocbaiuemf^t,
telle gentilhomme appliqua une chiquenaude à 8(m jabot, que constellaient quelques grains de tabao. Puis il ajouta ]
-^ Entre nous^ je t'avouerai que ta oousine s'est affolée de moi, Q ne serait pas impossible qu'elle se rendît tout à l'beure> et je dois être en état de faire quelque figure à lanoce. La veille d'un duel qu'a-t^on besoin de louis d'orî tandis que la dame exigera peut-être que je l'enlève. Les femmes sont si capricieuses i
Gaston jeta sa bourse au mousquetaire, et marcha droit au marquis.
— La pièce va commencer. Monsieur, lui dit-il, me permettrez-vous de vous demander en quel endroit il vous sera agréable de vous asseoir, afin que j'aie Thonneur d'être en votre compagnie.
Le marquis s'inclina poliment.
— Sur le théâtre, côté du roi, lui dit-il, si la place vous convient, monsieur le comte.
Gaston lui fit signe de marcher et le suivit.
Lorsque les deux jeunes gentilshommes entrèrent^ tous les yeux se dirigèrent vers eux. L'histoire du défi avait circulé, et l'on voyait se pencher hors des loges et des galeries les tètes des plus jolies femmes de la cour.
Quand la pièce commença, un grand silence se fit. On laissa passer les premières scènes sans aucun témoignage extérieur d'improbation ou d'approbation. Les deux gentilshommes causaient en échangeant leurs observations sur le mérite de la comédie et des acteurs. Enfin mademoiselle Merise parut. Elle tremblait, et s'approcha de la rampe en hésitant. Tous les regards se tournèrent vers M. de Villermé. Tirant de sa poche un petit sifflet d'or, il en approcha le bout de ses lèvres, et un -son aigu traversa le théâtre.
M. de Boisroger se leva gravement, salua M. de Vil-
MADEMOISELLE DE LA MANGELIÊRE. iOi
lermé, et, de l'autre main, toucha la garde de son épée. Le marquis lui rendit son salut, remit l'instrument dans sa poche, et tous deux se rassirent.
Cet incident avait été si rapide, que ceux qui n'étaient pas dans le secret n'avaient rien Ju comprendre à l'action des deux gentilshommes ; mais madame de Larsac ne perdit pas un seul de leurs gestes, et leur signification était assez claire pour elle.
Pendant l'entr'acte, les adversaires sortirent un instant et leurs amis les rejoignirent au foyer du théâtre. Bientôt M. de Précorbin rentra, riant comme un fou, dans la loge de madame de Larsac.
— Que s'est-il donc passé? lui demanda vivement la marquise.
— M. de Villermé eût été digne de combattre dans la maison du roi à Fontenoy, dit-il. Comme M. de Boisroger insistait pour se battre sur l'heure et sous le premier réverbère, il l'a prié de remettre leur rencontre à la fin de la pièce. « Je dois, a-t-il dit, une réparation à mademoiselle Merise, et veux lui prouver par mes applaudissements que, si demain elle était privée du secours de votre épée, elle trouverait en moi un défenseur tout prêt à la protéger. D M. de Boisroger a consenti et le duel est remis au dénoûment.
— Ce qu'a dit M. de Villermé laisserait supposer qu'il
109 I.ES PEENIÂRES MARQUISES,
est assuré de triomplieT, Es^il donc si redoutal^le i Ye^ crime? reprit Dqlphinç ^'m^ voix émue,
— Le résultat du due| ftp peut ^tre wiftstaftt douteux, M. de Boisroger sera tué iné7itabl§ftient. M, de Villermé n'a pas de rival, Pépéç à la mai»; ï\ çpbrod^era cq pauvre Gaston copiée une mauviette.
Delpliine dçviAt toute pâle.
— Mais je serai là, reprit M. de PréçqrJriïij, et je veua promets (jue le^ choses se passeront ew çQftçcieiw.
Comme le ri4eau aii^t se relever 4Quouve^u, ma4ap^ de Larsac quitta sa loge*
— Veuillez, je vous prie, dit-elle 4 M. 4? PrécQfiiA i donner ordre 4 mes geus de faire pançer ma YO^tprej je me sens indisposée.
— Mais vraiment vous ète^ plu^ blinche que vos dentelles. Me permettrez-vous de vo^as aocompaguer?
— C'est in^tile; j'ai tegoiu 4e repo§ e^ me coucherai eu rentrant.
A peiue fut-elle assise dans ^ yoiture que madame dç Larsac cria au coc|ier de la couduire au plu§ vite che? M» l§ duc d'Aumpu^i. ^. le duc était alors avec sf^ compagnie afl^ Tuilerie^^et ejle e^t quelque peine à pépétrer jusqu'4 Iw» Mais à son nom, il douua ordre qu'elle fût iutrodujte,
— Je travaillais avec le ministre de la guerre;, lu| diHlî mais j'ai mis le? affaire? 4e V^tat ^ la pprfe pouy yqus
KABBHOISILLB DE LA HAKCBIilÈRE. 103
recevoir. Dois -je i?emerciepl» fortune qui vous envoie?
— Vous n'en 4evea remercier que votre obligeance à venir en ai4e, en toute occasion, à la veuve de M. de Ursac, votre ami, et aussi un peu à l'étourderie d'un gentilhomme qui m'oblige à recourir & vous,
^ Si j§ connaisws ce gentilhomme, je voudrais lui prouver ma gratitude, «r. Vqup le pourrez sans pânc, -rr Aurieîhvous quelque faveur à solliciter pour lui î
— Oui, monsieur le duc.
T8R Laquelleî
— Une lettre de cachet.
Le duc d'Aumont regarda madame de Larsa(i avec éton- Qement.
— Ce gentilhomme vous auraitril manqué de respect I reprit-il.
r-r û}i ! mon Pieu> non ; il est bien trop occupé de cornée disques pqur songer à moi ! Mais c'est bien assai qu'il st ruine sans s'exposer à être tué; il a follement provoqué en duel un gentilhomme qui a une terrible réputation; ils doivent se battre dans deux heures, et j'aurais le plus gçjmd désir d'envoyer l'un d'eux coucher en prison. Sa Majesté a bien quelque chambre vacante au service de sa noble^e 4 te Bastille?
— S'il n'y en avait pas, on en trouverait.
404 LES DERNIÈRES MAROUISES.
— Eh bien, je vous saurai le plus grand gré, si vous m^aidiez à lui procurer un logement en ce séjour.
— Mais ne serait-il pas plus simple d'y envoyer le terrible gentilhomme dont Tépée est si redoutable? reprit le duc avec un malin sourire,
— Oh! je ne m'intéresse pas à lui! répondit naïvement Delphine.
— En eflTet, on ne peut avoir de ces attentions pour tout le monde, dit le duc en inclinant ses lèvres sur la main de madame de Larsac.
Elle se sentit rougir sous le regard du grand seigneur et baissa les yeux.
— C'est qu'il est mon parent, balbutia-t-elle.
— On l'est toujours dans ces occasions-là; car, lorsqu'on ne l^est pas, on le devient.
Une heure après, au moment où Gaston et M. de Villermé, en compagnie de leurs témoins, s'arrêtaient sous un réverbère, derrière le Luxembourg, un exempt se présenta devant eux, sa baguette à la main.
— Lequel de vous est monsieur le comte de Boisrogerî dit-il.
— C'est moi. Monsieur, répondit Gastonj que me voulez-vous?
— Je ne veux rien que votre épée, et vous prier de me suivre à la Bastille.
— Moi! c'est impossible! quel crime ai-je donc commis?
— Je rignope. Mais je suis porteur d'un ordre que je dois exécuter. Lisez.
L'exempt présenta la lettre de cachet à M. de Boisroger. Elle était revêtue de la signature du lieutenant de police, Gaston se résigna.
— Voici mon épée, dit-il à l'exempt. Je vous suis.
— Quel fâcheux contre-temps! s'écria César de Précor^ bin î si tu n'avais pas été tué, tu aurais pu assister à mes noces.
Cette exclamation aida M. de Boisroger à trouver la perspective de son emprisonnement moins désagréable. Il serra la main de M. de Villermé et monta résolument dans le fiacre que l'exempt avait eu l'attention d'amener avec lui.
 son arrivée à la Bastille, M. de Boisroger fut enfermé dans une petite chambre où il eut tout loisir de se livrer à ses réflexions. Il avisa dans un coin un lit orné de rideaux de serge verte qui l'invitait au sommeil. Il s'y coucha, et tandis qu'il rêvait aux aventures qui lui procuraient un logement dans les prisons de Sa Majesté, il s'endormit.
n rêvait que Delphine, changée en belle rose, se balançait dans un parterr# autour duquel lui-même voltigeait
106 LISS P^RIflJSESS MARQUISES,
SOUS la forme i'nn papillon, lorgne le hmi d'uoQ porte qu'on ouvrait le réveilla en sursaut.
Ga^tou se 4rçssa §uTr son séant et vit, au miiiei^ de la chambre, une espèce de valet qui, le chapeau à la ipain, lai denianda s'il voulait bien îaiv^ à M, iQ gouverneur rhonneur de le recevoir. (Jaston se frotta l^ yeux et s0 souvint qu'il était à la Bastille.
— Tout l'honneur çepa pour jpol, dit-U; pries^ M. le gouverneur d'entrer.
Le gouvei*neur paraissait être mi fort galant hqmme, ]l commença par s'excuser auprès de M. de Boisroger d'eti?^ venu interrompre son çommeil de si grand matin.
-r- Jlais j'avais hâte, lui dit-il, d§ vous présenter mesi regrets su? l'accueil qu'on vous a fait cette nuit.
— Je n'ai point à m'en plaindre, dit Gaston,
— Si le guichetier m'avait remis plus tôt la lettre 4oiit Vexempt était porteur, je mp sapais ewpress4 çl^ vpus conduire dans un autre logement, Veuille ïpq suivre, Cett^ chambre n'est pas digne d'im gpntUbommft 4^ yoUfi mérite.
Gastoi:^ s'inclina^ et. s'étant habillé, suivit ]^ gouyg^ peur.
— Voici votre appartement, reprit l'ofiBcier, en s'arré^ tant dans une vaste pièce fort proprement meublée et ayant vue sur le faubourg Saint-A»toine. Veuillez vou
MADSHOtSSLLE DE LA MANGELIÈKE. 107
considérer comme chez vous et agir en conséquence. Vous serez servi pat mes gens, à inoins (Jue vous ne m'accotdiez l'honneur de votre compagnie à ma table.
*- Vous me ferlée croire. Monsieur, dit Gaston, que je sois un personnage pl«s ^nsidérable qile Je ne péniiaiâ. Pourriez-vous m'apprendre quelle affaire me conduit îcit
«-ieTignore.
*- Permettez-inoi, du moins, de préteùiî* me* amis, pour qitô Tun d'euî ine procure les reûseignementà dont voo>*tntoi6 n'êtes pki instMt.
*** Je regretté, Motisleui', de he pouvoir voua dohner cettd consolation^ mes ordres sont préci». Vtms ne detet releva personne*
^ Ils me rendront, du tnoiûs; leurs lettrtîs me tire^ rcmt dd cette incertitude.
»- Je suis vraiment au désespoir, mais toute eôT^Spondatice vous esit formellement interdite.
**- VeuiUeiÈ alors, monsieur le gouverneur, m^informer dô èe qiii m'est permis; peut-être tnettreSs-tous moins de temps à me rapprendre qu'à me dire ce qui m'est défendu .
"*• H vous est permis de faire dans là Bastille absoluîû^t tout ce que vous feriez dans une île déserte où la tempête vous aurait jeté. Un océan vous sépare du monde; TOUS dèveî en perdre le souvenir.
L'entr^Btien ëô prolongea quelques instants encore ; mais
i08 LES DE&NÎERES MARQUISES.
quelque pressantes que fussent les questions de M. de Boisroger, il ne put apprendre à quelle influence il devait son arrestation. Cependant le gouverneur lui laissa comprendre qu'un personnage important avait recommandé de le traiter avec tous les égards qu'on doit à un bon gentilhomme.
A partir de ce moment, Gaston jouit de toute la liberté dont on peut user dans une prison d'État: il eut la facilité de se promener dans les préaux et sur les terrasses, de puiser dans la bibliothèque du gouverneur, de manger à sa table ou de rester chez lui^ à sa fantaisie; tout ce qu'il souhaitait, il l'aijait à l'instant, et rien de ce qui pouvait adoucir sa captivité ne lui était refusé. Sauf la permission de sortir et de recevoir ses amis, Gaston n'avait point à se plaindre ; la chère qu'il faisait à la Bastille était exquise; l'appartement qu'il y occupait, beaucoup plus agréable que la chambre de son hôtel garni de la rue Saint-Thomas-du-Louvre ; il y voyait la meilleure compagnie, grands seigneurs et dignitaires de l'État en disgrâce, tous prisonniers comme lui, et cependant Gaston aurait de grand cœur donné un furieux coup d'épée au mal avisé personnage qui le retenait sous clef comme une nonne. Ce n'est pas qu'il regrettât mademoiselle Merise et la vie dissipée où M. de Précorbin l'avait entraîné, mais il enrageait de se voir en captivité et de n'en pouvoir connaître
MADEMOISELLE DE LA MANGEL1ÈRÉ. 109
ni le motif, ni la durée. Si la séquestration rigoureuse où on le tenait, unie aux égards dont il était Tobjet, le surprenait singulièrement, il avait un autre motif de s'étonner bien davantage encore.
Une personne étrangère avait Pattention délicate de lui envoyer diaque matin les plus beaux fruits de la saison, le gibier le plus rare, les livres les plus nouveaux. Aucun bout de papier, aucun indice ne trahissait le nom de l'aimable personne qui-se souvenait du prisonnier; un guichetier recevait la corbeille des mains d'un commissionnaire et la remettait à Gaston qui, par cette même voie^ avait déjà reçu le linge le plus riche et les habits les plus frais.
Gaston distribuait les comestibles, prêtait les livres, se parait des habits et se perdait en conjectures sur l'origine de ces présents quotidiens. A l'arrangement coquet de la 'corbeille, au choix des objets qui la remplissaient, on devinait qu'une main de femme avait passé par là. Des jabots et des nœuds d'épée s'y trouvaient mêlés à des oranges, et l'on découvrait, des manchettes de dentelles sur une bourriche de faisans et de perdrix.
— Ce ne peut être que mademoiselle Merise qui pense à moi. Pauvre fille ! disait Gaston en nouant autour de son cou une cravate de batiste brodée. Pauvre fille! elle seule m'a vraiment aimé. Et moi?.., '
no • LES DERNIÈRES MARQUISES.
Un matin, il fut tout surpris en voyant entrer dans sa chambre le comte César de Précorbîn. A moitié nu, il sauta de son lit dans les bras du mousquetaire.
Après les premiers embrassements, Gaston se recula Vivement.
— Hélas! dit-il, ma joie est bien égoïste! La main invisible qui m'a frappé te frappe sans doute aussi j tu viens partager ma captivité? •
— Je viens te délivrer.
— Me délivrer?
— Parbleu! oui. «
— Voyons, César, ne badinons pas. Tu vas me tii:er de la Bastille, hors de ces abominables tours? Tu as le pouvoir de m'emmener loin de ces murs affreux?
— Aussi loin que tu voudras de ces murs affreux et de ces abominables tours, où cependant on mène une .vie de prince^ si j'en juge par ces vénérables bouteilles de vin de Bourgogne d^un bouquet exquis, et ces perdrix dodues à faire damner un chartreux.
— Mon ami, laisse-moi te serrer dans mes bras. Que ne te dois-je pas?
— Tu ne me dois que cinq cents livres que tu as per^ dues au [jharaoQ la veille du jour de ton arrestation.
— Quoi ! ce n'est pas toi qui me sauves ?
— Non, vraiment.
— Nomme-moi bien vite l'ami généreux qui me rend â la liberté...
— Je le ferais volontiers, si...
— Je passe mon babît et tu me conduiras vers lui.
— Je ne demanderais pas mieux, mais il y a une petite . difficulté.
— n îï*est peut-être pas à taris! N'importe, nous partirons ensemble. Nous le trouverons bien, fiit-il au bout dû mondé.
— Ma foi, yen serrai charmé j au moins verrai-je son visage.
— Que 'vefux-ttt dire?
— îiavérîlé.
•--Tu lie le connais past
— Je ne le connsds pas.
— Que ne le disais-tu plus tôt.
— Eh ! palsambleu 1 voilà une heure que tu me coupes la parole quand j'ouvre la bouche pour te répondre !
— N'y prends pas garde. Cest la joie. J'en étouffe. Embrasse-moi encore... Sais-tu que voilà une aventure merveilleuse t
— C'est mon opinion,
— Je n'y croirais pas si elle était arrivée à un autre que moi. Gomment se fait-il donc que tu puisses me tirer ffidl
112 LES DËIINIÈRES MAH^UISfiS.
. — Voici l'ordre d'élargissement.
— En bonne règle, vraiment... Si j'étais fils de prince par hasard ! qu'en dis-tu. César?
— Ce serait possible, si tu n'avais pas madame la comtesse Adélaïde-Élisabeth-Irène de Boisroger pour mère. Sa vertu te déshérite des bénéfices du hasard.
— Mais tu ne me comptes pas comment cet ordre est venu dans tes mains ?
— Comment diable veux-tu que je me fasse entendre? tu parles toujours !
— Ne t'inquiète pas, j'écoute tout de même.
— Je commence donc. C'était cette nuit, dit M. de Ptécorbin; je rentrais de bonne heure, vers minuit, comme un moine, rêvant de la jambe de mademoiselle Margot, une danseuse de l'Opéra. Je te la ferai voir.
— Qui? la danseuse ou la jambe?
— L'une et l'autre. En remontant l'escalier, j'avise mon valet Jolibois, qui faisait le guet.
— Jolibois ! tu n'as donc plus Courtois?
— Je l'ai chassé. Un drôle qui se grisait, et dont la langue galopait, une fols qu'il avait bu un verre de vin. Jolibois est discret comme un juge, et rangé comme une vieille fille. Je lui donne dix écus de gage; il m'en vole deux cents, et nou3 nous entendons à merveille. Si je
MADEMOISELLE DE LA MANGELliRE. 113
meurs, je te le recommande ; il n'a pas son pareil pour remettre un billet doux et chasser les créanciers. .
— C'est un trésor.
— Jolibois s'avance et me remet une lettre. L'écriture m'était inconnue; le cachet n'avait ni devise, ni armoiries. Je l'ouvre, et j'y trouve un ordre d'élargissement avec ces mots : « M. Gaston de Boisroger est à la Bastille. On estime que le séjour qu'il y a fait lui aura été profita- He. Mais il est temps qu'il finisse, et M. de Précorbin est prié de lui porter demain Theureuse nouvelle de sa délivrance. » J'interroge Jolibois, et j'apprends que la lettre a été remise par un valet sans livrée. Je me couche, et le matin au point du jour je prends un fiacre qui me conduit à la Bastille. Je montre l'ordre; les portes s'ouvrent, et je m'élance dans la chambre du prisonnier, que je trouve dormant comme un curé.
— Où as-tu laissé le fiacre ?
— Là-bas, au guichet.
— Partons, mon ami, partons. J'imagine que je suis promis à des destins miraculeux. Un inconnu m'emprisonne, un inconnu me délivre I
— Pardon, tu te trompes de la moitié.
— Qu'est-ce encore?
— J'ignore qui a tiré les verrous ; je sais du moins qui les a mis.
ii4 LES DERNIÈRES MARQUISES.
— Nomme-moi le traître 1 Morbleu! je Vai vingt fois juré^ celui-là ne mourra que de ma main^
— Va donc tuer madame la marquise de Ltacs^»
— Delphine ! s'écria M, de Boisroger*
Il tomba sur une chaise et resta un instaot accablé comme un homme frappé d'un coup violent,
— C'est de la haine ! c'est de la hainel dit-U enfin. Mais que lui ai-je donc fait î mon Dieu !
•— Il ne faut point te désoler, reprit César, à qui la pi» leur et rabattement de son ami faisaient pitié. SaiWu jamais pourquoi les femmes vous aiment ou vous détes» tent? Les plus roués n'y comprennent rien. J'ai failli feire mourir d'amour une mercière de la rue Saint-Hon^ré, parce que je portais mon chapeau sur l'oreille, et la maîtresse de M. le duc.de La Vrillière a voulu m'expédier aux Grandes-Indes, parce que j'avais un jabot de point d'Alençon. Ainsi console-toi. Tu aurais plus tôt feit de trouver la pierre philosophale que de découvrir la cause de Panimosité de ta cousine.
Cependant Gaston ne pouvait s'empêcher d'y penser» —'C'est inouï ! reprit-il lorsque tous deux se furent assis dans le fiacre ; il ne lui suffit pas de me faire manquer ma fortune, il faut encore qu'elle me fasse, piettre en prison.
— Ah ! dit le mousquetaire, ce n'est donc pas la première fois que tu éprouves des effets de sa haine?
HADEH0IS2LLE DE LA MAKGELlISRE. i^^
— La première fois? Ta vas ea juger toi-même. Ua digne gentilhomme me preiwl en amitié, sa nièce est riclie, il veut me la donner en mariage. Ma cousine Tap^ prend, et, grâ^eà un système de calomnies fort ingénieux, elle rompt nos projets,
— Au mom^t où tu 'allais te marier ?
— Précisément. Plus tard, ou Vinstpuit que j'ai obtenu ime compagnie dans l'expédition qu'cm armait à Brest pour la Martinique. Elle intervient, et mon brevet est donné à un autre.
— Si bien que re:q)édition met à la voile et te laisse à Paris?
— Enfin, un brave gentilhomme se prend de querelle avec moi ; je me fais un plaisir, pour me désennuyer, de lui donner ou de recevoir un coup d'épée. Mais j'avais compté s?ms ma cousine, et son amitié me fournit Toccasion de loger dans les prisons du roi. N'est-ce pas de la persécution ? Je me propose d'aller faire mes excuses à M. de Villermé, et de me mettre à sa disposition pou? regagner le temps que je lui ai fait perdre.
— Mon très-cher, m'est avis que ce n'est pas lui qui, dans toute cette affaire, a le plus perdu, reprit César qui, tandis que Gaston parlait, était devenu progressivement soucieux.
Bientôt môme, absorbé par sq3 réfiexious, il ne répondit
116 LES DBRNliRES MARQUISES.
plus ^e par monosyllabes aux questions de M. de Boisroger^ et quand la voiture s'arrêta à la rue Saint-Thomasdu-Louvre, M. de Précorbin était tout à fait muet.
M. de Boisroger grimpa dans sa chambre, où, à Texceptiondes meubles qui ne lui appartenaient pas, il ne trouva ni malles, ni coffres, ni vêtements.
L'hôtelier, qui l'avait suivi le bonnet à la main, lui apprit que, durant son absence, force gens étaient venus et avaient fait main basse sur le tout. En partant, ils avaient laissé aux mains de l'hôtelier un papier où, en style de procureur, M. de Boisroger était informé que tous ses biens, meubles et immeubles, avaient été saisis à la requête de ses créanciers.
Gaston comprit alors qu'il avait mangé le capital de ses quatre mille livres de revenu en dix-huit mois.
Dans les poches d'un habit qu'il avait reçu la veille, Gaston avait trouvé une bourse bien garnie ; il la tira, paya le mémoire de l'hôtelier et le loyer de sa chambre jusqu'à la fin du mois, puis sortit pour réfléchir à sa situation.
Comme il traversait la rue, il s'entendit appeler par son nom ; un carrosse passait, et dans ce carrosse mademoiselle Merise, penchée à la portière, faisait signe au cocher d'arrêter.
Gaston n'attendit pas que le marchepied fût abaissé^ et
MABBMOISELtE DE LA MANGELIÈRE. 117
santa dans la voiture. La comédienne l^aôcabla de mille caresses.
— Que j'ai de grâces à vous rendre! dit enfin Gaston, qaand il lui fut permis de s'exprimer. Au moins ne m'avez-vous pas oublié !
— Oh ! pour ça non. J'ai pensé à vous tous les jours.
— Vous me l'avez trop prouvé. Que d'agréables surprises ne m'avez- vous pas ménagées chaque matin ! Mais que je vous gronde! Vous avez dû vous ruiner 1 Des pêches au mois de janvier I
— Ce doit être en effet très-coûteux; mais, mon ami, si vous en avez mangé, ce dont je vous félicite, ce n'est point à moi que vous le» devez;
— Ce n'est pas vous qui m'avez envoyé les meilleurs fruits, les vins les plus délicats, et cet habit et cette bours encore?
— Gomment l'aurais- je pu? Je n'avais aucun moyen de me mettre en rapport avec vous.
— C'est alors une singulière aventure où mon esprit se perd.
— Elle n'est pas très-désagréable ; s'il n'en arrivait jamais d'autres, on en prendrait son parti aisément. Le lendemain de votre arrestation, dont M. de Précorbin était venu m'instruire dans la nuit, je me rendis à la Bastille. On m'apprit que l'ordre était donné de [ne vous
ifS LES DERNIÈRES MARQUISES.
laisser conununiquer avec personne* Je vous écrivis* On me renvoya ma lettre, avec un avertissement au I'ob m'engageait à suspendre ma correspondance^ Je m« désespérais. M. de Villermé ae présenta chez moi.
— Il m'avait promis de vous protéger^ b'û rm tuait* Un prisonnier vaut un mort« Je le remercîeraii
— * Il me trouva tout en pleurs.
— Et il vous consola.
— Que voulîez-toûs que je fisse? Lors même çue je me serais désolée mille ans de suite, çâ ne vous aurait pas tiré de la Bastille une lieuî$ plus tôt ! Et puis j'étais trèséhagrine de votre emprisonnement : il faut prendre les distractions comme elles se présentent.
-^ C^est de la bonne philosophie.
— Au lieu d^être deux à nous ennuyer, nous n'étions plus qu'un. C'était toujours ça de gagné.
— Sans doute. C'est une méthode dont j'essayerai.
— Je vous y engage. Je la pratique le plus que je puis. Tenez, précisément dans ce moment-ci...
— Ah ! M. de Villermé serait-il...
— Non pas; je me suis mise à l'aimer de tout mon cœur et il me le rend de toute son âme. Mais hier j'ai joué un mauvais rôle dans une comédie nouvelle de M- Goldoni; je veux l'oublier, en soupant ce soir dans la petite
maison de M. de Villermé. Venez avec moi. Il sera enchanté de vous revoir.
— Volontiers.
Mademoiselle Merise ne s'était pas trompée. Le marquis fit l'accueil le plus amical à M. de Boisroger. M. de Précorbin rejoignit la compagnie et Von se mita table.
— A propos, vous battrez- vous? s'écria to\it à coup le mousquetaire en s'adressant aux deux jeunes gens.
■^ Point du tout, fit M. de Villermé. J'aime mieux toU- (diêP la main de M. de Boisroger que son épée.
— Ma foi, dit Gaston, vous me rendriez peut-être ser^ ?iG#, si vous me passiez la vôtre au travers du corps.
«- Ail t mon Dieu, et pourquoi ? demanda mademoiselle Merise.
-^ Parce que je suis ruiné.
•^ On ne Test jamais quand on a des amis, dit M. de Villermé.
•— La vieille masure oà mon père est mort a été mise ea vente; je n'avais pas d'autre château.
— Parbleu, il ne sortira pas de la famille, s'écria M. da Pfécorbin; je sai§ de bonne source que madame de Larsac, ta cousine, ayant acquis les titres de tes créanciers, vient de prendre possession du manoir des Boisroger.
— Il faut bien qu'elle profite de son œuvre ! reprit Gastoi;i qn vidant un verre de Champagne d'un trait.
— Qae comptes-tu faire^ dit César^ maintenant qu'il ne te reste rien?
— Grâce à cet or que je tiens d'un ami incoimu> répondit Gaston/ je puis regagner Saint-Malo. On y arme des corsaires, je m'embarquerai sur le premier venu et j'irai me faire casser la tète par les Anglais.
— Parbleu! c'est une idée. La mort ou la fortune! s'écria César.
— Puisque vous consentez à vous expatrier, faites mieux, dit M. de Yillermé. Je connais un seigneur qui arrive de pays lointains avec la mission de recruter ^es officiers français pour les mettre à la tète de régiments moscovites. Le czar veut civiliser son armée. Permettezmoi de vous recommander à lui, et je puis vous assurer que vous serez colonel en arrivant à Saint-Pétersbourg.
— J'accepte,
— Alors, tenez- vous prêt à partir au premier jour. Le Moscovite n'attend plus que les ordres de sa cour pour monter en voiture.
— Tu nous reviendras feld-maréchal, s'écria César. A ta santé, colonel!
— A ton mariage ! répondit Gaston avec un amer sourire.
— Oh ! mon mariage n'est point encore Mi, dit le
MADEMOISELLE DE hk MANGELIÈBE. 121
mousquetaire en hochant la tète. Nous en reparlerons à Pâques.
Au moment de se séparer, mademoiselle Merise^ qui ^taitfort attendrie^ embrassa Gaston avec effusion.
— Pauvre garçon ! dit-elle; aller chez des sauvages ! il est bien malheureux !
— Bah I murmura M. de Précorbin^ qui distribuait des coups de pied à un escadron de bouteilles vides^ il y a des malheureux bien heureux I
— Que dit-il donc î demanda M. de Villermé. Mademoiselle Merise regarda César, qui s'était mis à
battre la charge avec ses doigts sur la table.
— Le vin seul le sait ! dit-elle.
En rentrant chez lui^ au petit jour^ M. de Boisroger trouva un billet qui Tinvitait à se rendre au bal dePOpéra le soir même.
« La personne qui vous a tiré de la Bastille après vous eu avoir adouci le séjour le plus qu'elle a pu^ lui disaiton, vous attend au foyer à une heure du matin. Elle portera un domino vert, avec un nœud de ruban jonquille sur l'épaule gauche. »
Dans la soirée, conmie il s'apprêtait à se rendre à l'Opéra, impatient de rencontrer le plus tôt possible l'auteur mystérieux de sa délivrance, il reçut une lettre de M. de Villermé, qui le prévenait de l'heureuse issue de ses démarches-
J22 LES DERNIÈRES MAROIJTSES.
« Vous êtes colonel, lui disait-il j tenez-vous prêt. Les voitures du Moscovite iront vous chercher avec vos bagages demain à midi, i»
— ParhleUj dit Gaston en glissant la lettre dans une autre poche, ce ne sont point mes bagages qui me retarderont !
Bientôt après il était dans la salle de POpéra, et courait se placer tout au milieu du foyer, seul au milieu des valets qui finissaient à peine d'allumer les bougies.
Les dominos commencèrent à se montrer, et la foule, comme un flot; ne tarda pas à inonder de ses bigarrures rimmense vaisseau de l'Opéra. Il y avait beaucoup de dominos verts, mais aucun ne portait sur Tépaule gauche le nœud de ruban jonquille. Gaston se désespérait, il tirait sa montre à toute minute et Tappuyait contre son oreille afin d'être bien sûr qu'elle marchait ; vainement l'agaçait-on de mille propos, il ne répondait pas; déjà toutes les bergères le tenaient pour le plus maussade cavalier de l'endroit, lorsque le bienheureux nœud de ruban jonquille apparut sur l'épaule d'un domino vert,
— Enfin ! s'écria Gaston, tandis crue le domino passait doucement son bras sous le sien.
— Vous ne diriez pas mieux, si vous attendiez une maîtresse tendrement aimée, dit le domino d'une voix . douc6 et légèrement émue.
— C'est que pour moi vous êtes plus qu'une maîtresse, vous êtes un ange protecteur; ne m'avez-vous pas sauvé, tiré de la Bastille? reprit Gaston, qui sentait remuer toutes les fibres de son cœur aux accents de cette voix dont le timbre pur et frais ne lui semblait pas étranger.
— Oui, je vous ai tiré de cette affreuse Bastille où vous n'étiez pourtant pas si malheureux.
— Grâce à des bontés dont je garderai une éternelle reconnaissance.
—Une éternité qui durera trois semaines ou trois jours, le temps d'aimer ou d'être aimé.
—Vous seule pourriez me distraire de la reconnaissance. Mais le permettriez-vous î
—Pourquoi non, si je n'avais pas la certitude d'échouer? Mais, vous Tavouerai-je, j'ai peur.
— Prenez garde, Madame! Si vous laissez voir une crainte, j'aurai presque le droit de montrer une espérance.
— C'est un droit dont vous n'userez pas.
— Et pourquoi?
— Mademoiselle Merise le permettrait-elle?
— Si nous la rencontrons, je lui laissemile soin de vous répondre.
— Déjà ! lequel de vous a oublié le premier?
— Ni l'un^ ni l'autre. Elle s'est distraite...
— Ah ! et vous?
— Je me suis souvenu que je ne Tavais jamais airaée.
— Alors, je remonterai plus haut. N'y a-t-il pas quelque part une cousine?
— Madame de Larsac ?
— On la dit jolie.
— Vous avez sa taille^ son regard, sa voix^ et je sens que depuis que je vous ai à mon bras je la déteste moins.
Le domino tressaillit et détourna la tète un moment. Ck)mmeellelarelevait, une nymphe poudrée^ portant le carquois sur Tépaule et le croissant au front, vint en riant prendre le bras de M. deBoisroger.
— Eh quoi! Monsieur, dit-elle, vous êtes revêtu d'une •haute dignité, et vous n'accourez pas en faire part à vos
amis?
— M. de Villermé a dû vous l'apprendre.
— Et c'est pourquoi je vous ai attendu à souper. On ne s'en va pas si loin sans dire adieu aux gens.
— C'était mon projet.
T- Je vous attends demain alors. N'y manquez pas. J'ai des commission^ vous donner.
— Quelque renard bleu pour vous servir de grififon ?
— A peu près. Des fourrures d'hermine pour flaire un manchon. Quand on n'est pas sûr de se revoir, au moins
MADEMOISELLE DE LA MANGELIÈRE. i^
faut-il avoir un souvenir. A demain! J'avise là-bas M. de Précorbin, je vais le prévenir. Bonsoir, colonel I
Mademoiselle Merise s'échappa et fila comme une anguille dans la foule.
Le domino vert tremblait au bras de Gaston.
— Colonel ! vous êtes colonel ?
— Je le serai, du moins.
— Vous avez un régiment, en France?
—Non pas, mais en Russie.
— Vous partez?
— Demain à midi.
La dame au nœud de rnban jonquille poussa un faible cri et cbancela.
Gaston passait son bras autour de sa taille pour la sou« tenir, lorsqu'un domino rose accourut.
—Monsieur, dit le domino rose vivement, de grâce éloi. pez-vous un instant. J'ai quelque chose à dire à mon amie.
Gaston obéit, mais sans perdre de vue les deux dominos. «
— Madame, dit le domino rose au domino vert, M. de Précorbin est sur mes pas, il m'a reconnue; s'il vous rencontre avec M. de^Boisroger, il vous abordera sans doute et trahira votre incognito.
— Ah! ma chère lise, il s'agit bien d'autre chose! Je suis toute bouleversée.
126 LES DERNiiRES MARQUISES.
— Mon Dieu ! qu'y-a-t-il donc? Parlez vite, tandis que M. de Précorbin est aux prises avec une nymphe qui le lutine.
— M. de Boisroger part demain.
— Pour la Martinique, encore une fois ?
— Il va à Saint-Pétersbourg,
— C'est-il bien loin. Madame?
— Au bout du monde, dans un pays affteux !
— Il faut l'en empêcher.
— Et comment faire? Oh! j'en mourrai. Lise.
— Gardez-vous-en bien I II faut vivre plus que jamais!
— Mais sais-tu bien qu'il part demain à midi ! demain^ entends, tu?
— Tant mieux. Il n'y a pas de temps à perdre. Voilà M, de Précorbin, laissez-moi faire.
Le mousquetaire s'approchait, le sourcil froncé. Un vague pressentiment lui disait qu'il marchaitsurle terrain glissant d'une intrigue. Il regardait autour de lui, mais un groupe lui cachait M. de Boisroger qu'il n'avait point encore aperçu.
Lise courut droit à lui.
— Monsieur de Précorbin, dit-elle, madame de Larsac, ma mûtresse, réclame vos services.
Le mousquetaire s'avança.
Déjà cette ouverture avait déridé son front.
— Je suisaux ordres de madame la marquise^ dit-il en s'inclinant.
— Ma maîtresse est indisposée, reprit la soubrette. Jq crois (pie la chaleur Ta surprise; elle m'a témoignile désir de rentrer à ThÔtel.
— Me permettez-vous de faire avancer un fiacre î
— J'allais vous en prier, Monsieur, dit madame de Larsac d'une voix faible.
— Si monsieur de Précorbin voulait ramener Madame dans sa loge, il serait sûr de la retrouver aussitôt, ajouta lise.
— Sans doute, dit le mousquetaire.
Et prenant le bras de madame de Larsac qui ne savait où sa suivante voulait en venir, il se dirigea triomphant vers les couloirs.
Lise se glissa du côté de Gaston.
— Silence, lui dit-elle tout bas. Ne tentez pas de nous suivre, votre protectrice va revenir.
— J'attendrai, répondit Gaston.
Un instant après, la maîtresse et la soubrette étaient assises dans la loge, et M. de Précorbin courait cherche^ un fiacre.
— Je m'étais trompé» se disait-il eu dégringolant les escaliers. Évidemment elle m'aime! un caprice l'avait
128 ^ LES DERNliSRES MARQUISES.
éloignée^ une fantaisie la ramène : que le hasard soit béni!
Mais tandis^'il déraisonnait^ Lise ne perdait pas son temps.
— Vous voulez empêcher M. de Boisroger de partir? disait-elle à sa maîtresse.
— Sans doute.
— Alors, ôtez vite votre domino et prenez le mien.
— Quel est ton projet î demandait madame de Larsac, en passant du vert au rose.
— Contraindre M. de Boisroger à rester : cela dépend de vous; vous voici maintenante Pabri des poursuites de M. de Précorbin, dont je me charge.
— Mais cette voiture que tu m'as forcée à lui demander ?
— Elle est pour lui et pour moi. Tandis que je remmènerai, il vous sera aisé de décider M. de] Boisroger à vous
. suivre.
— Mon Dieu ! que lui dirai-jeî
— Tout ce que vous voudrez. Il est trois heures ; occupez-le jusqu'à midi. Voici déjà M. de Précorbin. Je me dévoue.
Lise se leva avec assurance.
— Ma chère, reprit-elle en déguisant sa voix, courez au foyer; vous direz aux dames de ma compagnie que
MADBKOISELLE DE LA MANGELIBRi; 1^
j'ai dû quitter le bal; mais que je vous autorise à y rester.
Et faisant un signe de tète à sa maîtresse, elle prit résolument le bras de M. de Précorbin. Le mousquetaire ne douta pas un instant que madame de Larsacn'eût éloigné sa suivante, pour rester seule Bvec lui.
Après que madame de Larsac les eût vus disparaître^ elle se dirigea vers le foyer, poussée bien plus par les derniers mots de Lise, dont elle pressentait la signification, que par une volonté positive et raisonnée.
Elle y rencontra M. de Boisroger, qui attendait le retour de sa mystérieuse amie, et se suspendit à son bras. Gaston, surpris à la vue du vêtement rose, lui demanda tout de suite des nouvelles du domino vert qu'il avait vu s'éloigner avec M. de Précorbin.
Madame de Larsac sourit, et Tétrangeté de sa position lui donna la fantaisie de profiter de Ferreur où le changement de costiune avait fait (omber M. de Boisroger.
— Il est parti, dit-elle en déguisant légèrement sa voix, mais il m'a transmis tous ses pouvoirs.
— Quoi ! ne reverrai-je pas celle qui, généreusement, m'est venue en aide î
— J'imagine que sans moi elle ne serait point venue à bout de ce qu'elle a fait pour vous. Je réclame donc ma part de cette reconnaissance dont vous parliez tantôt.
Gaston, un peu étourdi de l'aventure, prit la chose comme elle se présentait, et ne chercha plus qu'à égayer les dernières heures de son séjour à Paris.
De son côté madame de Larsac, excitée par le tumulte, l'éclat des lumières et des costumes, l'harmonie de la musique, sentait son cœuç battre à coups pressés.
Si M. de Boisroger avait un instant conçu quelques soupçons en voyant le domino vert s'enfuir aubras d'un mousquetaire, l'entrain, la verve, la gaieté du domino rose les dissipèrent bien vite. La pensée que la femme dont le rire et la joie enfantine éclataient à ses côtés pouvait être madame de Larsac ne lui vint pas une minute.
Une idée folle, comme il en peut naître dans un lieu tout plein d'extravagances, lui était venue soudainement à l'esprit, et elle l'avait saisie avec cette audace que les femmes les plus timides puisent dans la pensée de leur amour mis en péril.
— Vous verrai-je enfin et saurai-je votre nom? lui dit Gaston dans un moment où, fasciné par les prestiges de sa grâce et de son esprit, il portait la petite main du domino à ses lèvres.
— Oui, mais à une condition.
— Je l'accepte.
— Alors, suivez-moi.
^ Jusqu'au bout du monde.
— Mais songez-y : un regard indiscret, un geste, un mot^^t je m'arrêta.
— Je suis aveugle et muet.
Le domino rose qmtta le foyer et descendit au tras de Gaston. Une voiture de couleur brune et sans armoiries stationnait au coin de la rue, la portière s'ouvrit, et tandis que M. de Boisroger montait, madame de Larsac dit quelques mots à voix basse au cocher. Un laquais sans livrée abaissa les rideaux sur les vasistas, le domino s'assit à côté de Gaston et la voiture partit.
n sembla à M. de Boisroger que la voiture sortait de Paris et roulait fort vite ; mais ce qui lui arrivait depuis la veille était si singulier qu'il ne prêta qu'une médiocre attention au nouvel éj)isode de son roman; La main du
domino reposait dans la sienne ; quel que fût le résultat du voyage, il ne pouvait être bien redoutable.
On atait changé une oU deux fois de chevaux^ et la voilure venait d'entrer dans une avenue dont le gravier criait sous les roues, lorsque le domino pria M. de Boisroger de se laisser mettre un bandeau sur les yeux.
— Faites, dit-il, puisque aussi bien je suis votre prisonnier.
— C'est bien ainsi que je l'entends, et vous allez me promettre de ne point tenter de vous échapper, quoi qu'il arrive.
— Je VOUS en donne ma parole.
•— Descendons^ maintenant.
La Toitnre venait de s'arrêter. Tenant M. de Boisroger par la main^ madame de Larsac l'introduisit dans un corridor^ au bout duquel se trouvait un petit escalier. Tous deux le montèrent et arrivèrent devant une porte que le domino ouvrit. Gaston foulait des tapis sous les pieds ; un air chaud le frappa au visage.
— Nous sommes arrivés, dit sa conductrice. Je vous quitte un instant. Vous saurez bientôt où vous êtes et qui je suis.
Gaston entendit le frôlement d'une robe se glissant par une porte discrètement ouverte, et tout rentra dans le silence.
Gaston s'assit dans un *^ fauteuil. Alors qu'il courait eD voiture^ il s'était aperçu de la naissance du jour ; mais son esprit était à mille lieues de. la Moscovie, et gerçonne moins que lui ne pensait à partir pour Saint-Pétersbourg.
Il réfléchissait depuis quelques minutes à son aventure et aux conséquences agréables qu'elle lui promettait, lorsqu'une pensée lui fit porter la main à son front.
— On ne m'a pas défendu d'enlever ce bandeau^ ditil en défaisant le mouchoir de soie roulé autour de ses yeux.
Un instant la lumière qui filtrait entre des rideaux de
MADEMOISELLE DE LA MANGELléRE. 133
soie blanche Téblouit. Il était alors grand jour. Cette découverte n'inquiéta point Gaston qui , se levant, promena ses regards autour de lui. '
Il se trouvait dans un appartement où la magnificence le disputait à la grâce ; mais la richesse des ameublements et des tentures disparaissait sous le goût qui avait présidé à Tarrangement général. Après le premier moment donné à la surprise, Gaston crut reconnaître à quelques détails un lieu qu'il avait déjà vu; son cœur lui rappelait une chambre à coucher, dont les divers accidents dé .couleurs et de lumières étaient restés dans sa mémoire. Ce n'était plus la même chose, mais c'était mieux peutrètrej.la pensée d'une femme avait donné la vie à la magnificence. Gaston s'élança vers la fenêtre, entr'ouvrit les rideaux, et jeta un regard sur la campagne. Un parc bien connu déroulait au loin ses massifs d'arbres dépouillés ; le clocher de Juvisy pointait à l'horizon. Gaston poussa un cri et se retourna; alors un portrait, qu'il n'avait pu voir d'abord, resplendit à ses yeux à l'un des côtés de la cheminée. — Delphine! s'écria-t-il.
—Elle-même, dit madame de Larsa'c en soulevant une
portière; et elle apparut au milieu de l'appartement,
vêtue du costume simple et gracieux qu'elle portait au
temps où elle était jeune fille.
Gaston se recula ; mille émotions diverses se peignaient
sur son visage^ ses yeux ne pouvaient cpiitter la douce image qui venait de se révéler à lui ainsi (ju'un fantôme animé; un instant^ il lui tendit les bras comme s'il eût voulu la presser sur son cœur avant qtfelle ne s'évanouît; mais une pensée amère traversa son esprit, et ses bras s'abaissèrent découragés.
— Vous 1 reprit-il. Oh ! sî je suis chez madame de Larsac, que j'avais juré de ne plus revoir, c'est qu'un piège m'y attend.
— Peut-être, dit-elle avec un sourire.
En ce moment le timbre d'une [pendule sonna midi : madame de Larsac tourna le bout de son éventail vers le cadran.
— Regardez, dit-elle.
— Midi î ohî je comprends tout ! On m'attend à Paris... Mais dussé-je crever dix chevaux...
— Arrêtez. Les équipages du seigneur russe quittent Paris à cette heure. D'ailleurs, vous oubliez que vous êtes prisonnier sur parole.
— Il est vrai, répondit Gaston que le sang-froid de madame de Larsac exaspérait; mais puisque vous m'avez attiré, puisque vous me retenez, je veux au moins vous dire tout ce que je pense, tout ce que je sais, tout ce que j'ai souffert, combien je vous ai aimée et combien je vous h^s.
VADBMOISlELLS BS tJL MANGSUiRB. 133
— Parle», Gaston, parlez, je vov» écoute.
— Vous savez si je vou& chérissais, vous savez si votr# mariage avec H. do Larsac me brisa le cœur ; loin âe v#us j'allai cacher ma douleur muette^ et lorsijue, sq^rès mV voir oid>Ué, je voi^^ reucoutro i Paris, vou», riGhe^ heu- ¥6088, endurée , moi, pauvre, triste, obscur } lorçqu^u^ gôQtilbomme me propose une alliance honorable et ft»^ toûée, dites^ n'est-ce pa9 vous qui Tave^ rompue par 4^ mensonges ?
-^Oui, o'estmoi.
^ Certes, je n'aimais pas mademoiseUe de PlégneuU et jine l'ai point regrettée; mais vou» m'aviez calomnié, Tôos^ Delphine^ reprit Gaston. Ce fut la première bles% sure, vous n'avez pas voulu (}ue ce fût la dernière^ Plus tard^ las de la vie désœuvrée que me faisaient Tennui et un souvenir toujours vivant, je solli(âte et j'obtiens un COHunanydem^nt aui; i^rtilles; mais lorsque l'heure de partir arrive, j'apprends que votre influence avait détruit ce que le nom de mon pire avait fait. Un autre emporta le kevet. Est-ce vrai, dites. Madame?
— Oui, c'est vrai.
— - Oh ! je vous aimais encore ! mais ce nouveau coup me donna la résolution de vous fuir à jamais. J^gnore alors ce que je fis. Ce furent des jours de fièvre. Enfin, je me réveillai à la Bastille. Votre main m'y avait poussé
i36 LES DERIfliRES MARQUISES.
alors que mon épée allait sa croiser avec celle d'un gentilhomme que j^avais provoqué. Et pendant trois mois votre volonté m'y a enchaîné ! L'avez-vous fait î
— Je Tai fait.
— Une influence étrangère m'arrache de cette prison; la mine m'attendait à la porte; le gouffre avait englouti ma misérable fortivie^ tout^ jusqu'à la maison de mon père ; et cette maison, c'est vous qui l'avez achetée !
— Oui, Gaston.
— Qu'allais-je devenir? Mon épée me restait encore. Un ami me procure les moyens d'y suspendre mon existence : tm grade, un commandement me sont offerts; mais vous ne voulez pas que votre victime vous échappe, et tout ce que J'ai gagné je le perds encore par vousl
— Oui, par moi.
— Vous l'avouez! Mais cette haine persévérante a une cause ! s'écria M. de Boisroger. Quand je vous ai vue cette nuit, votre voix a fait tressaillir tout mon être ; vous avez étrangement payé cet amour dont le souvenir m'agite encore. Que vous ai-je donc fait. Madame, dites, et pourquoi me poursuivre ainsi î
— Parce que je vous aime, Gaston.
Gaston laissa tomber la main qu'il avait prise. Éperdu, il regardait Delphine, qui se tenait devant lui,' les yeux
MADEMOISELLE DE LA MANGELTÈaE. 1^7
humides^ pftle et rougissante tour à tour^ le sein oppressé , inquiète et souriant. .
— Vous m'aimez ! vous ! reprit-il avec un sourire.
— Oui, je vous aime ! oh ! de grâce, à mon tour, laissez-moi vous dire tout, Gaston, vous me jugerez après. Enfant, je me suis mariée sans comprendre Tamour qui s'éveillait dans votre cœur. Oh ! si je l'avais compris, je me serais donnée à vous, et nous aurions vécu pauvres, mais Pûnà l'autre. Veuve, vous m'avez révélé cet amour, et de ce jour-là je vous ai aimé. Alors, irritée, souffrant de l'ouhli que vous me faisiez voir, j'ai brisé votre mariage, un mariage qui nous séparait pour jamais. Je vous ai calomnié, dites-vous? que m'importait, alors ! avais-je d'autre but que de vous enlever à mademoiselle de Plégneulî
— Vous m'aimiez ! s'écria Gaston les mains jointes.
— Plus tard, vous avez voulu partir, aller à la Martinique ! C'était vous perdre encore. Savais-je si vous échapperiez à la fièvre jaune, aux Anglais, à la tempèt^? Et puis, vous partiez ! Voyais-je autre chose? J'ai forcé le ministre, pauvre cher ministre qui a cru que je vous haïssais, à donner votre brevet à un autre, et vous êtes resté.
. C'est alors que vous avez pris mademoiselle Merise pour maîtresse ! Ai-je souffert, mon Dieu ! mais une pensée, un espoir me soutenait ! Mais de quelle épouvante n'ai-je pas été saisie lorsque M. de Précorbin m'apprit votre duel
138 LSS DERNIÂRBS MARQUISES.
avec M. de Yillermé^ si terrible Tépée à la main! Éperdue^ j'ai sollicité de M. le duc d'Aumont une lettre de cachel. Celui-là ne s'est pas trompé sur le sentiment qui m'inspirait ! Et j'ai mis la Bastille entre la mort et vous. Combien de temps y êtes-vous resté, dites, Gaston î -^ Trois mois.
— Et combien de temps ont duré vos galanteries avec mademoiselle Merise^ vous en souvenez-vous?
*- Trois mois.
— Vous B'avez pas compris que je me vengeais I Tandis que je laissais à mademoiselle Merise le loisir de se consola, vos fournisseurs,, inquiets de votre absence^ ont tout pris, tout vendu. Moi, j'ai tout racheté. Aurais-je permis que la maisoi;i où votre père est mort, où vous êtes né, passât à des mains étrangères l
— Delphine ! s'écria le jeune hoinme éperdu.
— Déjà mon cœur tressaillait de joie; md-mtoie, sams me faire connaître d'abord, je voulais tout vous rendre, et c'est au moment où je vous vois que vous m'appr^ez votre dq)art pour la Russie. Pouvais-je vous tout avou^ dans un bal, lorsque M. de PrécoAin nous surveillait? J^ vous ai enlevé, Gaston, je vous ai forcé, sans me nommer^ à me suivre ici; l'heure est passée, vous êtes encore près de moi. Dites maintenant si je ne vous aime pas?
•^ Delphine ! dit Gaston qui tomba à ses genoux.
Le bruit d'une voiture arrivant au galop dans Tavenue les interrompit.
Un instant après mademoiselle Lise entrait dans la chambre de sa maîtresse.
— Ab ! Madame, dit-elle en riant^ on s'expose à de grands périls quand on veut servir ses maîtres. Quel bomme que M. de Précorbinl ahl il vous aimait d'une terrible %.on !
Madame de Larsac sourit»
"- Je ne sais quel saint m'a protégée^ reprit la sou* brette; mais {dus d'une fois j'ai désespéré de triomphe^r de sa flamme. Enfin^ quand j'ai cru pouvoir le faire sans vous exposer à le vmr retourner au bal^ je me suis démasquée. Quel coup de théâtre 1 Monsieur le comte est resté étourdi; puis se ravisant et s'approchant d'une table il s'est mis à écrire. « Que faites-vous, monsieur le comte? luiai-jedit. — Regarde^ m'a-t-il répondu, j'envoie ma démission au colonel des mousquetaires. M. de Boisroger m'a pris ta madtresse, je lui prends son régiment. Je pars pour Saint-Pétersbourg. »
. — Il est parti! s'écria Delphine.
"^ Ça m'aiïligeait de voir un si beau jeune homme aller dans un si vilain pays. Comme je lui faisais observer que c'était une folie : a Que veux-tu! m'a-t-il dit; madame de Larsac m'a fait perdre une bataille de Malplaquet; il faut
i40 LES DERNIÈRES MARQUISES.
qu'une princesse russe me fasse gagner une bataille de Denain. n n m'a embrassée et il court encore.
Mademoiselle Lise venait de sortir sous prétexte de veiller au dîner des fiançailles, chose bien trop terrestre pour occuper les pensées de deux si parfaits amants^ lorsque Gaston, qui, depuis un instant, avait les yeux tournés vers un coin de l'appartement entre le lit et la muraille, s'approcha d'une espèce de chapelle faite de rideaux, et, les soulevant, vit dans son réduit charmant un petit berceau, le même berceau rose et blanc qui, la première fois qu'il l'avait aperçu, l'avait si douloureusement ému.
n tressaillit et revint à Delphine.
— Quoi! dit-il, vous l'aviez conservé?
Delphine, toute rougissante et confuse, jeta ses bras autour du cou de M. de Boisroger, puis se haussant sur la pointe des pieds :
- — Ce berceau, c'était l'espérance, dit-elle.
Le 15 septembre 1757, mademoiselle Geneviève Chrétien ouvrit de bomie heure, comme elle avait coutume de le fidie chaque jour» sa boutique de mercerie du carrefour Gaillon. Il n'y avait pas dans tout le quartier Saint-Honoré boutique mieux assortie en - rubans nouveaux, et mercière plus avenante. C'étaient tout à la fois les dentelles les plus jolies et le minois le plus frai» qui se pussent voir. Si M. Greuze avait rencontré quelque part ces beaux yeux bleus, doux et veloutés comme une fleur, ce petit nez fin, cette bouche vermeille où scintillait Vémail coquet des dents lorsqu'un sourire l'animait^ ce menton poli, ces longs cheveux châtains relevés sur les tempes et cette peau délicate, rose sur les joues et blanche sur le
cou^ bien certainement un portrait charmant aurait immortalisé les traits de mademoiselle Geneviève Chrétien. •
La gentille mercière avait dix-huit ans; à Tépoque où elle vivaiti il ûe fallait ni tAnt ée chatJtteë ni tant de jeunesse pour être bientôt célèbre, et Geneviève n'était pas installée depuis quatre ou cinq mois à renseigne du Cocon d'or, que les grandes dames de la cour et les gentilshommes les plus huppés se pourvoyaient de rubans au carrefour Gaillon. Geneviève avait des révérences pour les dames, des sourires pour les cavaliers, de la politesse pour tout le monde ; mais lettres et billets doux lui servaient le soir à nouer ses papiUottes. La mercière était sage, et cette vertu n'était pas la chose qui donnait le moins de prix à sa beauté.
Ce jour-là Geneviève, plus fraîche et plus gaie qiw Taurore, salua d'un sourire tous ses voisins qui caquetaient sur les portes, et tout en fredonnant une chanson nouvelle, se mit en devoir d'ajuster les pièces d'étofite, les dentelles et les guirlandes de rubans qui donnaient i sa boutique un air de fête. Elle était en traia de suspendre un gros bouquet dç fleurs artificielles à la plus belle place, lorsqu'un jeune homme ouvrant une porte percée dans la boiserie s'avança tout doucement, en ayant bien soin de marcher sur la pointe du pied. Quand il fut tout auprès
de Geneviève, il la saisit par la taille et Tembrassa lestement sur le cou.
U jolie mercière poussa un léger cri comme un oiseau surpris au nid, et se retourna en fronçamt les sourcils. Hais ison air t^ble disparut tout à coup dans un sourire.
^ C'est e?icore vous^ monsieur Paul! dit-elle en rougissant; en vpilà deux que vous me volez !
— Il faut que je prenne ce que vous ne voulez pas me donner.
— C'est-à-dire que vous me donnez ce que je ue veux pas recevoir.
' — Alors, rendez-le-moi bien vite.
^ Non pasi vous êtes si prodigue que je ne pourrais pas m'acquitter.
Geneviève salua gaiement le jeune homme qui ^-*'^<*'i* mine d'^ipprocher, et le menaçant de so^ ^^ doigt, lui montra une chaise à l'autre bou* ^ ^^ boutique.
— Monsieur, repri^^^« en sVmânt de son air le plus majestueux, «'^t très-bien, quoique ce soit un peu mal, tant ^ue mon petit cousin est au pays ; mais quand 11 sera de retour, il faudra bien que vos baisers aillent mordre ailleurs. Or, mon cousin Victor arrive demain.
— Eh bien! qu'il arrive tant qu'il voudra, si ça l'amuse.
— Oui, mais il ne lui plaît guère qu'on m'embrasse.
— Parbleu ! aussi n'est-ce point à lui que je cherche à plaire!
— Tenez, monsieur Paul, continue la mercière en frappant du pied, il n'y a pas moyen de raisonner avec vous. Écoutez-moi : tout ceci ne peut pas durer. D'abord, j'aime Victor et je n'entends pas qu'il ait du chagrin à cause de moi. Et puis, croyez-vous qu'il soit convenable aune fille de mon âge de cacher un garçon du vôtre? Car enfin je vous loge, Monsieur!
— A raison de dix livres par mois, c'est vrai.
— L'argent ne fait rien à l'affaire ! Je sais bien que ma tante va retenir, qu'elle vous a même installé dans votre chambre ; mais, en attendant qu'elle revienne, vous passez votre temps à m'embrasser les mains par^i et les ^wules par-là.
C'ebv^P^j^ qng jg YQug aime> Geneviève.
— Et voilà tout iijste ce qu'il ne faut pas. D'abord, quand je vous ai reçu dan^ ma boutique, vous n'aviez point cet air mauvais sujet que l'on >ti*3,s voit à présent Vous aviez les yeux baissés, le visage doux ei une voix plaintive qui m'a émue bien malgré moi. Est-ce que l'histoire que vous m'avez faite d'une bataille avec le gref fier de votre bailli ne serait qu'un conte?
— Point.
byGoogk
LE CHEMIN DU MARIAGE. ^të
— Est-ce que voué ne seriez ni poursuivi ni menacé?
— Ah ! grand Dieu ! je suis la plus malheureuse victime du sort qui se soit jamais présentée à vos yeux.
— Pour une victime si malheureuse^ vous êtes souvent bien gai !
— C'est parce que je vous vois, Geneviève ; mais quand je sois seul, je pleure si fort que c'est à faire pitié; tenez, ce matin encore, j'ai tant gémi sur ma table qu'on aurait dit qu'on y avait répandu un verre d'eau.
— Voilà que vous levez les yeux au ciel, à présent ; il est clair que si vOus prenez cet air désespéré, je n'aurai pas la iorc^ de vous gronder. Cependant, je ne vous connais pas, moi !
— Paul Germon du village de Saint-Gervais, près de Blois : je vous l'ai déjà dit trois fois.
— Et quand vous me l'auriez dit vingt! un nom ne prouve rien. Ma tante a connu votre mère, à ce qu'elle prétend...
— Oui, Gertrude Germon.
— Bah! entre nous, ma tante n'est pas fine; elle est im peu comme les mouches, qu'on mène où Ton veut avec un peu de miel. Et en avez-vous eu du miel au bout des lèvres quand vous lui avez parlé, il y a quinze jours ! Mais enfin, je veux bien vous croire, vous êtes Paul Ger-
i46 LES DERNIÈRES MARQUISES.
mon, soit; mais ces papiers que vous attendez, quand aj> riveront-ils?
— Ils arriveront dans trois ou quatre jours, j'imagine; demain, peut-être.
— Nous verrons bien. C'est que vous avez un certain air qui sent son gentilhomme.
— Moi! oh! fit Paul vivement, c'est beaucoup d'honneur que vous me faites.
— * Il n'y a pas d'honneur ! Tenez, hier matin, comme vous descendiez l'escalier, vous avez failli tomber, et vous avez lâché un paUamblm qui m'a donné beaucoup à penser.
— C'est une habitude que j'ai prise à Blois, où, étant tout jeune, je m'amusais à suivre les chasses du vicomte de Morsan.
— Le vicomte de Morsan? un assez joli garçon.
— Mais, oui ! dit Paul en souriant.
— Jouem», libertin et batailleur.
— Ouais! s'écria Paul, voilà un joli portrait. De qui le tenez-vous ?
— Mais de Victor, qui l'a connu à Blois.
— Ah ! du petit cousin Victor. Je lui en ferai mon compliment.
La porte de la boutique, qui s'ouvrit brusquement ne permit pas à Geneviève de remarquer l'émotion qui parut
LE GHBMIN BU MAHIAGB. 147
sor le visage de Paul. Au bruit que fit la porte vivement chassée, les deux jeunes gens s'étaient retournés en sens inverse, Paul vers le fond de la boutique, Geneviève vers la rue.
Le nouveau venu était un homme de trente-cinq ans à peu près, de belle taille et de bonne mine.
Un ample manteau de voyage poudreux ^enveloppait tout entier. Mais le bout d'une épée sonnant sur de longues bottes indiqi^ait assez qu'il portait un costume militaire.
— Quoi ! c'est vous... s'écria Geneviève en courant vers lui.
L'étranger porta rapidement un doigt à ses lèvres et lança du côté de Paul, qui leur tournait le dos, un regard dont la mercière comprit la signification.
— Pardon, Monsieur, reprlt-elIe, je me trompais; qu'y a-t-il pour votre service T
— Peu de chose. Mademoiselle : la faveur d'attendre un petit quart dTieure dans votre boutique; une roue de ma chaise de poste vient de se détacher ici près, c'est un accident qui sera promptement réparé, et j'ai donné ordre qu'on vînt me prendre à l'enseigne du Cocon d'or. Me pardonnerez-vous cette indiscrétion. Mademoiselle?
— La maison est toute à vous. Monsieur, répondit Geneviève en sHiiclinant.
Les regards de Paul et de l'étranger se rencontrèrent; à rimmobilité de leur physionomie, où une légère curiosité se peignit seulement, il était aisé de comprendre qu'ils ne s'étaient jamais vus.
— Avec le costume un peu crotté que je porte, reprit l'étranger en souriant, je ne saurais demeurer dans une boutique où je sais que le plus beau monde se donne rendez-vous. Ne pourrais-je point. Mademoiselle, attendre dans quelque autre salle jusqu'au moment où ma voiture me viendra chercher ?
— Pardonnez-moi, Monsieur, dit Geneviève.
Et passant devant le voyageur, elle se dirigea vers une salle qu'une cloison vitrée séparait de la boutique. Au moment d'en franchir la porte, elle se tourna vers son locataire.
— Monsieur Paul, dit-elle, ne vous déplairait-il pas trop d'être pour un instant le mercier de la boutique dont je suis la mercière?
— A moi point, mais là chose déplaira fort à vos pratiques.
— A l'heure qu'il est, j'imagine qu'il n'en viendra guère, les dames de la cour n'ayant pas pour coutume de se lever à neuf heures; vous m'appellerez cependant, s'il en arrivait quelqu'une.
Geneviève et l'étranger ayant disparu dans la salle vol-
sine^ Paul s'assit devant une petite table sur laquelle on voyait des plumes^ de l'encre et du papier.
Le locataire que mademoiselle Geneviève désignait sous le nom de Paul^ était un beau jeune homme à Fœil vif et hardi^ dont les manières distinguées n'étaient pas à l'unisson des vêtements qu'il portait. A peine fut-il assis que^ voyant sa propre image reflétée par une petite glace suspendue à l'un des murs de la boutique^ il partit .d'un joyeux éclat de rire.
— Parbleu! dit-il, je fais là une plaisante figure avec mon habit de serge et mes bas de filoselle ! Si M. de Harmontel me voyait, il me mettrait en opéra-comique. Mais je suis seul, et je n'ai pas un instant à perdre. N'a-t-elle pas dit que le cousin Victor arriverait demain?
Ayant ainsi parlé, M. Paul saisit une plume et traça rapidement deux ou trois lignes sur une feuille de papier qu'il cacheta; puis, s'étant approché de la porte, il fit avec la main signe à un certain grand drôle qui se tenait planté au corn de la rue Gaillon^ bàillast aux corneilles et roulant ses pouces.
L'homme accourut au signe; M. Paul l'attira dans un coin de la boutique et lui remit la lettre après avoir parlé i son oreille.
— C'est bon! répondit l'homAe, j'y cours.
Mais au moment où tous deux se retournaient,! ils se
i5G LES ]]l£ENll:ftSB MARQUISES.
trouvèrent eu présence de deux dames qui Tenaient d'en* trer dans la boutique.
— M* de Morsan 1 s'écria Fune.
M. Paul rougit et s'inclina.
— Mordien! s'écria-t-il à rhonune qu'il poussa rudement^ mais va donci
— A ce que je yois, notre visiten'était pas attendue, reprit la dafie qui était une charmante femme^ jeune comme le printemps, coquette comme une rose, fraîcbe comme le matin. Ne rudoyez pas ce pauvre diable et fàche^-vous contre nous si l'on vous dérange.
-^ Où qu'elle se présente, madame la marquise d'O est toujours bien sûre de ne déranger personne.
— Oh! vicomte, ceci est un madrigal en prose { mais il n'aurait pas fallu rougir pour m'y faire croire. C'est donc ici que vous avez choisi votre retraite^ et voilà pourquoi Ton vous rencontre si rarement à Marly ? Ah 1 le nid est délicieusement habité, et je ne sache pas de plus jolie fauvette pour tenter les éptrviers de la cour.
— Madame.
^ n.en rôde beaucoup aux environs^ mais j'avoue que nul.encore n'avait songé i se parer de ce plumage modeste. Tournez-vous donc que je vous regarde.
— Eh ! Madame^ voajfsavez bi^ que je ne puis venir avec les intentions que votre charité me prête I
LE CUBMIN DU ■▲RIA.ai. ISI
— Pourquoi donc s'il vous piait^
— Parce que je vods adore.
— Voilà une réponde à mettre en pastorale I ma tanité serait peut-être tentée de Técouler si votre habit ne donnait un démenti à yos discours» Vous m'adorez, soit ; mais vous aimez aussi mademoiselle Geneviève. C'est de la passion par ricochet.
— Je vous jure qu'un autre motif.».
— Lequel?
— Un motif sérieux.
— Vraiment ! quelque pari^ sans doute ! Prenez garde^ monsieur le vicomte, Geneviève est ma âUeule et je la défendrai comme moi-même.
— Alor8> Madame^ elle n'a rien à craindre.
— Mais elle a tout à redouter^ ajouta la mal^uisè étourdiment.
— Voilà un mot que j'aurais payé de mon sang 1
— C'est bien cher pour un peu de franchise ; mais il ne s'agit pas de moi, qui, grâce au ciel, ai votre réputation pour me garder de vo^ flamme... Il s'agil de Geneviève, et...
— Elle n'a que fiodre à ma visite au Coam étorf J'y viens pour...
— Pour?
— Eh bien 1 puisqu'il faut tout vous dire. Madame,
pour un duel, se hâta de reprendre le vicomte, saisissant au vol le premier prétexte qui se présenta à son esprit.
— Un duel ! s'écria la marquise avec un peu d'eflfroi.
— Chut! Madame. Vous savez combien la connétablie de France s'est montrée sévère dans ces derniers temps contre ces sortes d'affaires. Notre querelle avait fait un peu de bruit, nous redoutions la visite de M. le lieutenant des maréchaux, et, ma foi ! pour dépister les curieux, nous nous sommes donné rendez-vous dans cette boutique ; elle est voisine de la porte Gaillon. En deux pas, nous sommes aux Porcherons ou au Château-Rouge, et nous dégainons sans redouter lés importuns. Voilà la vérité, toute la vérité. Madame.
— Mais pour un duel, n'ai-je pas toujours entendu dire qu'il fallait ?tre au moins deux? Je ne vois pas votre adversaire. Monsieur le vicomte.
— Mon adversaire!... Il est là. Madame, répondit hardiment M. de Morsaû en désignant du doigt rinconnu qui attendait dans la salle voisine.
— Ah! fit madame la marquise d'O; peut-on savoir son nom?
— Il m'a fait jurer de n'en rien dire.
— Le secret sera bien gardé si votre discrétion est aussi fidèle que le manteau de votre adversaire. Voilà un gentilhomme qui a tout l'air de venir du bout du monde.
— Silence^ Madame, voilà Geneyiève! s'écria le vicomte en apercevant la mercière qui entrait dans la salle basse avec un plateau de rafraîchissements à la main.
— Soit, mais à une condition...
— J'obéis.
— Demain vous me conterez votre histoire à d^euner... à moins que vous n'ayez encore une aflPaire 4'honneur au Cœm (For.
— Votre ordre est une faveur que je. n'osais espérer; je n'aurai garde d'y manquer, si je ne suis pa^ tué.
La porte de la salle basse s'ouvrit; M. deMorsan composa son visage, et madame d'O, qui l'observait du coin de rœil, se mit à chiffonner dans des cartons à rubans.
— Ëh quoi ! ma bonne marraine,' ici ! s'écria Geneviève en s'élançant vers la marquise avec une gracieuse vivacité.
A ces mots, l'inconnu qui s'apprêtait à^uivre la mer* cière s'arrêta brusquement et rabatit son chapeau sur ses yeux.
Ce mouvement échappa aux interlocuteurs qui semblaient l'avoir oublié.
— Oui, c'est moi, ma chère petite, dit madame d'O; il est un peu de bonne heure, n'estrce pas, pour courir les boutiques? mais c'est qu'il s'agit d'une grande affaire... une garniture de nœuds ponceau pour demain... je prétends que tu me la fasses toi-même, et je veux encore
154 LS9 DBlNli&lS MAEQUISIS.
que tu n'en fMies pas d'autres... tu as un art mermlleux pour ces sortes de choses»
— De bien bon cœur^ Madame; mais atea^^ous trouYé seulement la nuance que vous désireE?
— Oh ! ma chère, j'ai trouvé mieux, et je ne m'attendais même pas, je l'avoue, i rencontrer ausn bien, répondit la marquise en jetant on malin sourire au vicomte qui avait la raine sérieuse d'un échevin.
Madame d'O se dirigea vers son carrosse, où Gtttieviève l'accompagna après avoir prié M. Paul de garder un ins^ tant la boutique, ayant une petite course à faire dans le voisinage. A peine la mercière eut-dte firanohi le seuil de la boutique que M. de Morsan ouvrit la porte de la salle basse et saluant l'étranger 2
— Monsieur, lui dit-il^ je n'ai pas l'honneu? de vous connaître; mais j'ai jugé à votre air que vous étieE homme à venir en aide aux gens qui se trouvent dans rembarras* Me suis-je trompé?
— ^ Point, et j'espère que je ne démentirai pas la bonne opinion que vous avez conçue de moi.
— J'en suis fort aise. Monsieur, car j'ai un service i vous demander,
— A moi î
— A vous.
— Parler,
LB GHIMIN DU MAEIAOB. 155
— Vous plairait*il^ Monsieur^ de touloir bien Vous battre ayee moi?
— Me battre! et pourqnoit
— Ma foi^ Monsieur^ c'est tout au plus si je le sais bien moi-même. Une dame qui a su m'inspirer des sentiments très-Yi& m'a surpris^ il 7 a une heure^ dans cette boutique; ma présencelui a paru fort étrange; elle a tout de suite suiqK)8é..4
— Que mademoiselle Genetiàve tous avait inspiré des aentimentâlion moins yifs.
—Précisément. Entre nous, elk n'a pas préoisémtnl tort^ mais ce sont là de ces aveux que l'on ne lait jamais à oertaines personnes dans de certaines drcanstances. J'ai mfemon imagination à la torture pour trouter un prétexte à notre renoontre^ et j'ai fait eboix d'un duel.
— C'est ingénieux.
— Or, vous éties là» dans cette salle basse... ^ Et vous m'avez choisi?
— Justement.
^ Très-bien, reprit l'étranger, je ne vois à toute cette affaire qu'ime petite diflBculté...
— Ha qualité peut-étee?... Cet habit ne prouve rien, et tel que vous me voyez je suis bon gentilhomme. 11 se peut même que m<m nom ne vous soit pas inconnu : le vicomte Morsan«..
156 LES PBRNliRBS MÂRQDISES.
L'étranger s'inclina et reprit en souriant :
— Permettez-moi, Monsieur, de vous taire mon nom; certaines circonstances m'obligent à voyager comme un prince, incognito : je suis fort pressé...
— Baji I il s'agit d'un quart d'heure.
— Moins peut-être, mais le ministre m'attend à Mariy.
— Ma foi. Monsieur, le ministre attendra; j'ai juré i madame d'O que j'allais me battre et je me battrai.
Au nom de madame d'O l'inconnu tressaillit.
— Ah I c'est à madame la marquise d'O que vous avez fait ce serment? s'écria-t-il.
— A elle-même!
-— Alors, Monsieur, je comprends vos scrupules, et puisqu'il s'agit^d'une personne dont on vante partout les grâces et l'esprit, je ne résiste plus. Nous nous battrons.
— Vous me ravissez.
— Mais à une condition, cependant^ Vous monterez dans ma chaise et au premier bois que nous traverserons sur la route de Marly nous mettrons pied à terre ; de cette manière^là vous tenez parole et je ne perds pas de temps.
— C'est convenu.
Geneviève revint en ce moment précédant la chaise. ^ Voici vos gens et vos chevaux. Monsieur, ditrelle. L'étrauger se rangea pour laisser passer le vicomte de Morgan, auquel il indiqua sa voiture du geste.
LE CHEMIN BU MARIAGE. i57
— Et quoi^ vous partez^ vous aussi, monsieur Paul? et avec Monsieur? s'écria Gene^ève tout étourdie,
— Ma foi ! je ne m'y attendais guère; mais il se trouve que Monsieur, connaissant le vicomte de ïforsan^ a bien voulu me promettre d'arranger l'affaire.
En achevant ces mots, le jeune amoureux, qui ne pouvait s'empêcher de rire, embrassa gaiement la mercière, et les âeu» gentilshommes sautèrent dans la chaise de poste, qui pai^t au gidop.
Au moment où la voiture sortait de la porte Gaillon, dix heures sonnaient à toutes les horloges. La chaise était douce, la route superbe, le temps magnifique; les deux gentilshommes, étendus sur des coussins mollement élastiques, regardaient fuir les petites maisons semées dans la campagne; jamais le vicomte de Morsan ne s'était senti tant de joie; il avait à la fois un duel et deux intrigues, tous les bonheurs ensemble.
— Parbleu ! dit-il en éclatant de rire, il fait le plus beau temps du mcmde pour se €ouper la gorge.
— Et l'on ne saurait se livrer à ce plaisir pour une
158 LB8 DBKVIÂKBS MÀRQUISBS.
meilleur càvm, reprit son compagaon. La mar^piiie d'O est Tuûe des plus jolies lèmmes de la cour.
— Dites dooc la plus jolie !
— VouspaHez en amoureux. Vous Taimez donc sérieusement?
"- Bien plus^ je Tadore follement* — - Diabl» I Mais cette belle flamme a-t-elle lieu d'ètn satisfaite?
— Euhl répondit le yicomte ta faiswt une légère moue^ elle se nourrit d'espérances.
— Maigre chère!
— Les romans commencent toujours par ce premier chapitre.
— Et les autres viennent après ?
— J'y compte bien.
— N'ai^je pas entendu dire quelque part que le marquis d'O aimait sa femme?
— Parbleu I Tadorerais-je s'il ne Taimait pas?
— Ahl
— Eh! sans doute! s'il la gardait moins^ aurais-je seulement pensé à Fattaqueir* J'adore Tune parce que je déteste l'autre.
— Vraiment!
— Le marquis d'O est mon Aristide^ à moi I Je suis 14* de me l'entendre jeter à la. t^te à tout prqpos.
•*^ Que» I. ^ réputatioa a donc survécu à son mariage ?
—Eh! mon Dieu, oui! ce qui enterra les autres Ta, ma foi, ressuscité* On ne jure que par lui, et les dames D'en parlent jamais qu'en levant au oiel des yeux tout pleins de langueurs, avec de jolis soupirs entf^ les làwes.
— Voye»-YOU8!
— Quoi qu'on fasse, ce n'est rien auprès de oe qu'il aurait fait. On le rencontre dans tous les souyenirs. C'est un fantôme^ que ce marquis-Ul U n'y a pas jusqu'à madmoisallo Furet.<
— Ah ! vous connaissez Claudine ?
— Mais TOUS aussi, à ce que je Tob I
^ Un pQu, reprit gaiement l'étranger ; c'était au temps où j'étais dans les gardes du corps de Sa Majesté; elle m'avait sans doute oublié la veille du jour jdù je l'ai quit* tée..4 Mais continuez, de grâce I
— Eh bien! mademoiselle Furet^ elle aussi, i le cceur eoscrcelé par mon damné marquis. Un soir qu'elle avait ohanté aux applaudissements de toute la ville, je m'avise de lui donner un beau rubis. Voilà mon infonte qui soupire et court à son boudoir. — Tenez, me dit-elle en tirant un bracdet d'une castotte, votre rubis est tout pareil à celui que m'a donné lûon cher Roger«.. Roger, c'est le mar-
-^ Je Mm, léponiHle voyageur avec un sourire.
i(U) LES DBRNliRBS MARQUISES.
— Et j'ai juré> ajouta mon ingrate^ de le garder toute ma vie en souvenir de lui.
— Voilà qui part d'un bon cœur; et si j'avais eu le malheur d'être brouillé avec les comédiennes, ce trait seul eût suffi pour me réconcilier avec elles.
— Ah ! vous trouvez ! moi, je ne fus pas de cet avis. Je pris le bracelet et je le jetai au feu, et peu s'en fallut que mademoiselle Furet ne suivit son cher bijou.
— Le moyen était un peu vif pour la guérir.
— Aussi, m'en coûta-t-il un écrin pour nous raccommoder.
— Quoi ! toute une parure pour un bracelet?
— Ni plus ni moins. Pour le coup je jurai de me venger, et ce fut sur les domaines du marquis que je portai la guerre.
— C'estrà-dire que vous prîtes bravement la résolution de faire la cour à sa femme.
— Eh bieni croiriez-vous que ce diable d'homme avait poussé l'impertinence jusqu'au point de s'en faire aimer comme d'une maîtresse?
— Ah bah!
— Je comptais bien, d'après ce qu'on m'avait dit à mon arrivée de Blois, sur un honnête attachement en état de faire résistance pendant quinze jours ou six semaines... C'est tout ce que doit opposer une femme d'esi^it aux at-
taques d'un homme de goût. Mais point : j'en suis encore à Falphabet de Tamour.
— Au moins, Técoute-t-elle? demanda Tinconnu d'un air indifférent.
— Elle risque une oreille.
— Alors la brèche est ouverte.
— Et je prétends donner l'assaut au premier jour. -
— Mais le mari?
— Oh ! il est en Flandre ! Après avoir cueilli une foule de myrtes, comme dit M. le cardinal de Bernis, il a voulu moissonner quelques lauriers.
— Vous allez voir qu'il reviendra comme une bombe.
— Parbleu ! je ne reculerai pas d'une œillade! J'ai ma réputation à faire, Monsieur, moi qui ne suis à la cour que depuis quatre ou cinq mois. Prendre des bicoques, la belle affaire vraiment ! il faut s'attaquer aux citadelles.
— On nous avait donc trompé, Monsieur, lorsqu'un gentilhomme arrivant de Versailles nous a conté, il y a cinq ou six semaines, que vous étiez en termes de galanterie avec madame de Perthuis?
— Point!
— Quoi ! c'est encore la vérité?
— Toujours. Madame de Perthuis est jeune, riche, aimable; son oncle a la faveur du roi.
— Et vous ne seriez pas trop fâché de l'épouser?
I0t LBB Dl&XliBBS HàKQTJIglS.
— Au contraire^ ce mariage me vtndrait une ebaigei la cour; mais la damé' est cruelle soub préteâLte que je vm Tolage. Elle consent bien à être aimée, à condition de l'être toute seule.
— C^est une étrange prétention I
— Aussi, en attendant qu^elle veuille Meil m'octroyer sa main, je m'attaque à la marquise d'O. Quelle gloire si je triomphe !
-— Ce sera une action héroïque !
— Oh ! plus agréable encore qu'héroïque; et pour doubler ma félicité je veux, du même coup^ séduire la belle Geneviève.
— Quoi! la mercière et la marquise?
— C'est encore de la vengeance! La marquise ne s^avise^tHl pas de s'en âiire aimer? Je suis sa filleule, dit-
.elle. Une filleule qui a des yeux de sultane I
— Ah çà. Monsieur, s'écria le voyageur d'un air un peu bourru, mademoiselle Furet ne vous suffit donc pas? > 4^ Hélas 1 non ; elle a le tort irréparable que M. de Richelieu trouvait à toutes ses maîtresses.
— Celui de vous appartenir?
— Précisément.
— Ëh bien I c'est un tort que mademoiselle G^eviève n'aura jamais.
— Bah!
LB OHIMIN DV HAlilàGI. 163
— Ah ! mon Dieu, oui .
— C'est ce que nous Terrons I
— C'est tout vu, et je gage qu'elle ne sera jamai« à tous*
— Va pour mille louis !
•*- C'est dit; ild payeront mes frais de route. ,
— Par hasard, monsieur Toifider, reprit le vicomte en souriant^ aurais-je Thonneur de tous avoir pour rival,
— Presque; j'ai vu Geneviève, elle me plaît et je me sois mis en tète de la protéger contre une passion aussi déterminée que la vôtre.
— Le tout par honnêteté?
-• Tout bonnement.
— Vous avez quelque chose comme trente atis> Monsieur?
— Trente-cinq, Monsieur.
— Où diable la vertu va-t-elle se nicher !
Gomme le vicomte achevait ces mo&, la voiture entrait dans un petit bois : sur l'un des côtés de la route on voyait une clairière entourée de grands arbres.
— Voilà un lieu qui me paraît merveilleusement choisi pour vider notre querelle^ reprit le voyageur* Qu'en dites- Youp, Monsieur?
— 11 me plaît fort, d'autant plus qu'il y a derrière ce coteau un chftteau où je puis en toute sécurité demander l'hospitalité pour vous ou pour moi en cas d'accident.
i64 LES DERNii&ES 1IAR0CJI8ES.
— Alors descendons.
La voiture s^arrëta; les laquais tirèrent une épée des coffres, et les deux gentilshommes gagnèrent la pelouse. Le vicomte riait comme un fou.
— Savez-vous bien, monsieur mon adversaire, que nous avons à présent presque un prétexte, dit-il à l'étranger en dégainant. Cependant, je vais bien me garder de vous tuer; qui diable me payerait?
— J'imagine que ce n'est pas encore un argent gagné : ainsi ne vous gênez point.
Les épées se croisèrent. A la troisième passe, la pointe du fer déchira Thabit de M. de Morsan.
— Diable ! Monsieur , il est clair que si vous y allez de ce train-là, vous ne me laisserez le temps ni de perdre ni de gagner.
Et à son tour il poussa une botte qui égratigna l'uniforme de son riva).
— Vous maniez bien l'épée. Monsieur, reprit l'étranger, et vous pourriez me faire perdre du temps si je n'étais pressé.
A peine eut-il fini de parler, que son épée plus prompte que l'éclair passa sous l'arme de M. de Morsan et l'atteignit à l'épaule.
Quelques gouttes de sang parurent aussitôt sur l'habit du vicomte.
— TodJeu ! Monsieur, s'écria-t-il, c'est 'un joli, coup ! J'ai senti Tépée avant de l'avoir vue.
— Est-ce fini? demanda l'inconnu.
— C'est tout ce qu'il faut. Madame la marquise d'O yerra bien que je ne l'ai pas trompée.
—Je lui en donnerai plutôt le témoignage. Adieu donc. Monsieur ; nous nous reverrons, j'espère.
— J'y compte bien; quand iJ vous plaira que nous déjeunions ensemble, vous n'aurez qu'à venir à mon hôtel, me de Boargog|^e. Mais n'ayez garde d'oublier les mille louis ; vous avez la partie, j'aurai la revanche.
— Ni l'une ni l'autre, mordieu I
Et l'étranger, courant à sa voiture, fit signe au postillon, qui poussa les chevaux.
Le vicomte de Morsan, demeuré seul, détacha sa cravate et la noua comme il put autour de sa blessure.
— Bah ! dit-il, c'est une égratignure, l'épée a percé les chairs seulement, il n'y paraîtra plus dans deux ou trois jours. Parbleu ! cet étranger est un galant homme, et si je savais son nom j'irais le premier lui rendre visite.
Tout en parlant de la sorte, le gentilhomme prit au travers du bois un sentier qui devait le conduire au château de son ami^ estimant au fond de son âme qu'il n'y avait pas dans tout le royaume de France vicomte plus heureux que lui. Sa journée commençait par un duel, et
466 LES BERNIÈRBS MARQUISES.
il espérait la terminer par un divertissement pins doux encore.
Tandis que ces choses se passaient sur la route de Marly, on voyait sur la route d'Orléans une petite carriole qui allait aussi vite que pouvaient remporter les jambes vigoureuses d'un bon gros cheval rouan. Dans cette carriole d'osier il y avait une vieille femme habillée à la mode des gens de la campagne et un jeune homme de bonne mine, robuste et gai : c'étaient madame Simon, la tante, et Victor, le fiancé de Geneviève-
— Mon Dieu ! Victor, disait la bonne femme, as-tu bien le courage de pousser ainsi cette pauvre bète 1 C'est à peine si, aux côtes, tu lui laisses le temps de souffler f
— Bah! bahl Blondin sait ce qui l'attend à Paris au carrefour Gaillon ! Une jolie main passera ses petits doigts blancs sur son gros cou; et qui sait même s'il n'aura pas un morceau de brioche à manger? Va ! Blondin, va, mon ami ! il y a Paris tout au bout de la route, et Geneviètc est dans Paris.
£t comme si le bon gros cheval eût compris le langage de son maître, il secouait sa tête joyeusement, hennissait et redoublait d'ardeùt, faisant merveille de ses lourds sabots.
— Mais, mon ami, reprenait la vieille femme avec un joyeux sourire, ce n'est pas une raison de tuer Wondin parce que tu es amoureux.
LB GHIMIN DU MA&IAGS. 167
— Blondin u'eu mourra pas, raa tante, et j'arriverai quelques heures plus tôt.
— Il est certain qu'au teaiu dont tu vas, au lieu d'armer demain au point du jour'» nous entreiions dans Paris ilatondbéedelanuit*
— Quelle joie^ma tante! je la verrai ce soir;com« prenez-vous^ ce soir ? Quelle fête pour elle aussi qui ne nous attend que demain!
— Tu crois donc qu'elle t'aime beaucoup, Viotw? demanda la tante avec un regard malin.
-*Si je le crois ! mais je crois à son amour comme au bon Dieu^ vojea-vous. Elle me l'a dit.
-- De mon temps, on disait que ce n'était pas toujours une raison ; de la langue au ccaur il y a quelquefois loin.
^Ëlle mentir! notre Geneviève dire ce qu'elle ne pense pas! c'est impossible. Tenez, rien qu'en prononçant son nom, je sens mon cœur qui saute. Ne pas m'aimer, elle^ quand, pour lui faire le moindre plaisir, je passerais dans le feu... Mais je vois à votre air que vous voulez me tourmenter. Vous savez aussi bien que moi qu'elle est bonne et franche. L'eau des fontaines n'est pas plus claire que le fond de son cœur.
— Oui, mon cher Victor, dit la tante d'une voix émue; lu as raison de l'aimer : Geneviève sera une bonne et honnête femme, comme elle est une jolie fille.
168 LBS DERNIÈRES MARQUISES.
— Ne me parlez pas comme ça, ma tante, ou je vais contraindre Blondin à prendre le galop, s'écria Victor.
Et malgré lui, agitant les rênes et faisant claquer son fouet, il fit si bien que le gros cheval partit en s'ébrouant.
Entre la carriole d'osier et le carrefour Gaillon, il n'y avait plus que cinq ou six lieues.
La journée avait été bonne à la boutique du Coeon d'ar^ et Geneviève n'avait pas eu trop de toute sa dextérilé pour servir les personnes qui voulaient de ses dentelles et de ses rubans. Tandis qu'elle ouvrait ses cartons et déployait ses étoflFes, l'homme auquel le vicomte de Morsan avait, le matin même, remis un billet, était revenu prendre sa place au coin de la rue de façon à bien voir tout ce qui se passait dans la boutique. Deux ou trois grands gaillards avec lesquels il avait échangé rapidement un signe de tète s'étaient dispersés un instant après son retour sous les portes cochères et dans le§ allées du carrefour.
Vers le soir, Geneviève, lasse de son travail et souriant au bonheur que lui promettait le lendemain, fit retirer dans sa chambre la jeune ouvrière qui l'aidait et ferma soigneusement les portes du Coem d'or.
Les magasins du voisinage l'imitèrent l'un après l'autre, les passants disparurent, et le silence avec la nuit envahit le carrefour.
En ce moment , l'homme qui était en observation au
LE GHSMIN DU MÀRIÀ6V. 109
coin de la rue s'avança vers la boutique et cogna tout doucement contre le volet.
, — Qui frappe? demanda la voix argentine de la mercière qui furetait encore.
— C'est de la part de M. Paul, répondit l'honmie.
*— Ah! fit Geneviève en ouvrant une'*hàttière pratiquée au milieu du volet. Que me veut-il î
— Voyez vous-même, Mademoiselle; cette lettre vous en instruira sans doute.
Geneviève prit la lettre que lui tendait le valet et la décacheta.
— Ah ! il a bonne espérance^ reprit-elle; eh bien, tant mieux ! Voyons, il veut sa malle et quelques autres effets qu'il a laissés dans sa chambre*
— Je suis là pour les emporter.
— Attendez donc que je tire le verrou.
Le fer grinça dans la gâche et la porte s'entr'ouvrit ; le valet se glissa dans la boutique.
— Venez ayec moi, je vous conduirai dans sa chambre, dit Geneviève qui marcha d'un pas léger vers Tescalier.
Mais avant de la suivre, l'homme fit sauter lestement le loquet que la mercière avait assuré après son entrée*
Au même instant, les individus tapis çà et là dans le carrefour GaiUon s'approchèrent de la boutique en rampant le long des murs, et s'y cachèrent sans bruit, à
170 LES DBRNiiRBft MARQ0I9BS.
)'exceplion de l'un d'eux (qui 8'arrèta deyant la fitN^e. Celui-là porta à ses lèvres un petit sifBet; au signal qu'il en tira^ deux eiStaflen sortirent de la -rae NeuTO^es-Augustins, portant une chaise.
Bient6t pQ^t^ier de bois eria sous les pas de Thomme qui tenait de charger la malle sur ses épaules. Ses camarades se blottirent dans les coins sombres du magasin.
— Pr^éz garde^ dit Geneviève en posait son petit pied sur le parquet, Tescalier est un peu raide, et vous pourriez tomber.
Gomme elle s'avançait marchant à reculons et dirigeant la lumière du flambeau vers la porte intérieure, deux hommes s'élancèrent et la prirent & bras le corps. Gene^ viève voulut appeler; mais sa voix mourut étouffée dam un épais mouchoir de soie roulé autour de sa bouche; ceux qui gardaient la chaise chantaient gaiement un refrain. C'étaient évidemment d'honnêtes compagnons habitués à ces sortes d'expéditions.
Les bras robustes des ravisseurs enlevèrent le corps léger de la mercière et le portèrent dans la chaise qui partit rapidement ; la porte fut repoussée, et la bande disparut dans la rue voisine.
Un quart d'heure après, une carriole trdnée par un gros dieval rouan tout haletant entrait dans le carrefour.
*«* Voilà le Comi d'or, dit un jeune homme en smn
JLE iHBMIN OU MAKIAOI. . . 171
tant en siège. Voyei^ ma tante^ la pareaseme tort d^à;'
point de lumière nulle parti
Vielor heurta eontre la ports une fois^ pnk deux, puis trois. II n'entendit rien, si ce 6*est au fond de la boutique la répercussion des coups firappéi mxf le boit.
— Ccrt Arange ! dit-il.
Cependant la porte yivement secouée joua dans son eadre; Viétor la poussa^ et l'obscurité béante de la)ioutique se découvrit à ses regards.
n s^ jtta plein d^ln sinistre pressmtiment* Son premier pas fit rouler le flambeau qui s'était échappé des mains de Genevière.
— Genevièvetcria4-il d'une voix vibrante. Personne ne f^pondit. Victor voulut courir vers Tescalief, et ses pieds s'embarrassèrent dans le manteau jeté par le vaM après l'enlèvement de la mercière.
-^ Mon Dieu ! qu'y a^-t^l donet demanda la tante qui suivait Victor en tâtonnant.
— Il y a un crime ! répondit Victor.
Cependant madame Simon^ qui coniiaissait les êtres de la boutique^ battit le briquet et alluma un flambeau. Aux premières lueurs dé la flamme indécise, Victor aperçut la malle abandonnée sur le parquet; çà et là quelques effets, et, pendue au comptoir, une aiguillette dont les nœuds s'étaient accrochés à un clou.
173 ;,S8 DBENlé&IS MARQVISES.
Dame Simon soulevait les effets Fun après l'autre machinalement.
— Mais^ dit-elle tout à coup^ vois^ ce sont les habits de M. Paul.
— Le locataire ! s'écria Victor.
Et s'emparant du fland)eau^ il se précipita dans Tesealier.
Cinq minutes après il descendit; il était pâle et tout son corps tremblait.
— Victor ! murmura dame Simon, parle^ tu me bis peur.
— M. Paul n'est pas chez lui, répondit le jeune homme. Oh! je m'en doutais... Genevi^e a disparu^ sa chambre est vide^ son lit n'est pas défait... C'est M. Paol qai a fait le coup.
— M.Paul!
— Tenez^ regardez ce cachet que j'ai trouvé sur sa commode là-haut; voyez-vous ces armes?... ce sont celles du vicomte de Morsan !
Les voisins^ réveillés par Victor, ne purent lui donner aucuns renseignements sur la route qu'avaient suivie les reyisseurs. Ces bcmnètes marchands dormaient tous à l'heure de Tenlèvement; les uns compatirent aux peines de Victor, quelques autres pestèrent contre les amants qui, sous prétexte d'avoir des nouvelles de leurs maitresses, ont rimpertinence de tirer les bourgeois de leur sommeil; il s'en trouva deux ou trois qui se réjouirent dans le fond de leur âme de la mésaventure arrivée à une mercière qui accaparait les bonnes pratiques et le beau
-^ C'est un enlèvement qui nous vaudra bon an mal an mille livres, pensèrent les propriétaires des Tro%$ Pelottei, de VÉeheveau rouge et de V Épingle d'argent; et ils retournèrent dans leurs lits, louant Dieu et bénissant M. de Morsan.
k bout de rech^Hîhes, Victor heurta, au point du jour, chez le suisse de l'hôtel de la rue de Bourgogne; mais le suisse n^avait pas vu son maître depuis trois jours.
— C'est une affaire j>ressante qui m'amène, dit Victor,
174 LES DSANIÉASS MARQUISES.
ne pourriez-vous m^apprendre où il se trouve présentement?
— J'imagine que lui seul et le diable le savent» et Tun et Tautre n'ont coutume que d'en parler le lendemain.
Victor voulut insister ; mais le suisse lui poussa la porte j sur le n«si.
Ledésespoir entta dans le cceur du pauvre garçon ; rm nuit tout entière s'était écoulée; chaque heure qtiTl eJ* tMidait sonner frappait sur son corar comme un maftean déplomba i
Cîomme il passait sur le quai, un homme heurta Victor violemment.
— Tiens! Victor! dit l'homme.
— Ahl c'est toi. Bricole! répondit l'amoureux; bonjour, mon ami.
— Eh 1 de quel air me parles-tu! On croirait vrrimetlt que tu portes te monde sûr tes épaules^ à voir la mine que tu fkist Te serailnil arrivé quelque malheurt
*-- On a enlevé Geneviève.
— La ioMe mercière ?
— Elle-même.
^ PaiMeUf ! elle en valait bien la péhie !
— C'étaitma fiancée. Bricole.
— Ma foi, mon ami, les tancées ne manquentpas; quand yai perdu ma femme, je me suis grisé trois jouis de
L9 CHEMIN PH MARUaS. 475
suite :c^6Btunb(mm0Tenpoara'7plu6peaserlequatrième.
— Adieu, Bricole, je n'ai plus qu'à me noyer. *
— Laissa «Umc! la rivière coulera demain connue aujourd'hui; attends un peu. Hier, je n^avais ni sou ni maille et je voulais me p^dre ; i c^t^ heure, je suis iieureux comme un prince. Regarde cette lettre, Victor; voistu ee aom sur l'ftAresBe? « A monsieur le vicomte de Mopsan. »
— Le vicomte de Morsanf répéta Victor qui sa prit à écouter.
— Lui-même. Cette lettre cctttient ma fortune. EUe me vient du valet de M. de 8aint-Pd, qm Fadettia^ée ison mfldtre pon* moi^ et me reccmunande au vicomte, qui, j'en suis sûr» m'aeceptera sur ma Ixmne mine.
— Et que fera-t-il de toi, le vicomte ? dit Victor qui dé* voraitla lettre des yeui» ^
-^ Son vakt de chambre.
-Ah!
— Et je cours de ee pas ^tier en tonctions.
— Veux-tu me donner cette lettre, Brieoiet -Atdt
—Oui.
— Es-tH fout Ttmt àfheure tu voulais te noyer, à pr^ésest tu veux être valet de chambre !
— J'ai diangé d'Idée.
176 LBS BERNTÈABS MARQUISES.
— Soit ; mais c^est ma forlune c[ûe tu demandes !
— Eh bien ! je te Tacheté.
— Tu ne pourrais seulement pas en payer la moitié.
— Dis toujours ton prix.
— Sais-tu que j'aurai cinq cents livres de gage t
— Je te les donne.
— Oui; mais les gages et les pourboires^ ça fût mille livres.
— Tu les auras.
— Parbleu! tu ne comptes pas les petits profits ; ça vaut bien encore cinquante pistoles.
— Elles sont à toi ; finissons.
— Quel sot ! Quinze cents livres pour une idace qui me rapportera cent louis bon an mal an avec les aubaines. Allons donc!
— Mais enfin que veuï-tu? parle.
— Écoute, Victor, tu es mon ami; je consens à Éaire quelque chose pour toi ; puisque tu tiens à cette lettre, donne-moi mille écus, et je te la cède.
— Milleécusl
— Ni plus ni moins. Et encore le fais-je parce que je te vois malheureux et que ça m'attendrit.
— Mais en comptant ce que j'ai dans ma bourse et œ qu'il Y ^ dans celle de dame Simon, en vendant la carriole et Blondin, ça fera tout au plus cent louis! s'écria Victor.
— Alors n'en parlons plus.
— Tu ais trais mille livres ?
— Je n'en rabattrai pas un sou.
— Mon Dieu ! mon Dieu !l|ue faire? répétait Victor en déchirant ses poches avec ses doigts.
— Adieu, mon ami, dit Bricole, ce n'est pas ma faute si tu n'as pas la lettre.
— Attends ! s'écria Victor tout à coup. Il te faut mille écus^ tu les auras.
— Voilà qui est parler.
— Va f asseoir à l'auberge des Trois-PinteSy ici près, rue du Bac, je cours chercher la somme, et je reviens.
Vict(y prit sa course vers la place du Carrousel, la traversa et se dirigea vers le Palais-Royal.
11 y avait à cette époque-là, autour du Palais-Royal et dans chaque ruelle un^as de méchants cabarets, d'hôtelleries borgnes et de logis obscurs où grouillait une population d'escrocs, de filles, de gens mal famés, dont M. le lieutenant de police 'lui-même connaissait à peine le nombre. On y entendait à toute heure du jour un bruit ^urd&sant de disputes et de chansons gaillardes à faire treiùbler un dragon. La moindre chose qui pût arriver aux personnes égarées dans ces repaires était d'y perdre la bourse ; on padait de femmes enlevées qui ne repal'ais^eut plus, et de bourgeois attardés à qui Pou coupait
ils LBS PEENIÈRSS HÂEQUISIS.
la gorge après les avoir dévalisée» Parfois le soir^ aux clartés rougeàtres d'une laHterqib 1^ oliqulRs darplosieurs épées sonnait à Tangle d'une rue ; les gens du guet secouraient^ et sur le payé hiifide on voyait dê$ taehes de sang et un homme qui râlait. Les meurtriers s'étaieat en* fuis dans le dédale de cent ruelles où mille bouges s'ouvraient pour les recevoir. C'était un lieu où les sergents racolaient leurs recrues, où foisonnaient les laquais sans emploi; les déserteurs^ les filous de toutes sortes^ et ces individus sans foi ni loi qui pullulent à la surface de Paris. Dans sa ceinture de maisons obscène^ et fétides^ le Palaij^oyal; avec ses jardins^ étinoelait eomme un di«*> mant enchâssé dans 4u plomb.
Victor poussa la porte d'un eabaret de la rue Pierre^ Lescot, Assis à une taUe devant un broc de vin éoumant, un sergent racoleur devisait en|g» un laquais débraillé et une fille couverte de fard; il portait la moustache en ^Too, la rapière au flanc et le chapeau sur Toreille»
«-^ Voilà un beau garçon ! dit la Me à la vue de Victw.
^ Itis^toif mignonne^ oontinita le sergent qui s'était retourné à ces mots^ tu vas voir comment on amorce ce poisson-là. Hé! l'ami! reprit-il en s'adressant à Vietor^ que cherchez-vous céans ?
— Vous ou tout autre de vos camarades.
— Va donc pour moi ! Que voulez-vous ? Un banquier.
si vous êtes poursuivi par quelque créancier du diable, un second si vous avez un duel î Pariez, j'ai de l'argent et du fer.
— Il me faut de For.
— Parbleu! Il y en a dans cette bourse, dit le sergent en tirant de sa poche un petit sac en mailles de soie où des louis brillaient; mais que me donnerez-vous en échange?
— Moi.
— C'est dit. Combien vous fautril ?
— Six cents livres.
— Cest beaucoup d'écus pour un homme.
— Je n'en rabattrai pas un denier, vous avez une minute pour vous décider.
— Six cents livres ! répéta le sergent.
— Quel joli grenadier ça fera! dit la fille entre deux œillades.
— Ma foi ! reprit le sergent, nous en ferons un dragon. Touchez là, camarade. Voilà vos louis*., ils sont tout neufs et bien sonnants.
— Très-bien, dit Victor; mais ce n'est pas tout encore.
— Qu'est-ce donc I
— n me faut un congé de trois jours.
— Peste ! et qui me répondra de vous et de l'argent ?
— Ma parole.
— Morbjeu! c'est parler en militaire. Un sergent n'au-
rait pas mieux dit. Va donc pour le congé. Aussi bien^ si vous ne revenez pas, j'en serai quitte pour vous passer mon épée au travers du corps... Savez-vous écrire î camarade.
— Vou§ allez voir.
— Signez donc, reprit le racoleur en étalant sur le dos du laquais qui ronflait un engagement qu'il venait de tirer de son habit.
— Voilà ! dit Victor en jetant la plume.
— Victor Berny ! quels jambages 1 Foi de sergent, vous serez maréchal des logis avant six mois... si vous cultivez aussi bien le sabre que la coulée.
Mais Victor était déjà trop loin pour entendre la prophétie du sergent et ses commentaires sur Tétat des lettres dans la compagnie.
Victor vendit tout, ramassa les mille écus et les porta à son ami Bricole qui, tout en l'attendant, buvait méthodiquement dans Tauberge des Trois-Pintes.
r- Voilà Targent! lui dit Victor en jetant les pièces blanches et jaunes sur la table.
— Voici la lettre, repartit Bricole.
Victor la serra dans sa poche et ne fit qu'un bond jusqu'à rhôtel de la rue de Bourgogne.
Cette fois, sur le nom de M. de Saint-Pol, ce fut l'intendant du vicomte qui le reçut.
— Tu arrives à propos, lui dit cet homme, justement M. de Morsan a besoin de tes services. Es-tu prêt?
— Je le suis.
— Eh bien I mon drôle, tu vas entrer en fonctions tout de suite; la recommandation de M. de Saint-Pol suffit. Notre maître est à son petit château près de Luciennes.
— Faut-il m'y rendre? dit Victor avec empressement.
— A rinstant. n attend sa correspondance. Sais-tu monter à cheval?
— Je monte à cheval^ aux balcons et aux fenêtres. —Tu es ITiomme qu'il faut à M. le vicomte; cours.
Voici toutes ses lettres et la tienne.
Victor sauta sur un cheval tout sellé qui attendait dans la cour et partit au galop.
Trente ou trente-cinq minutes après il descendait de^ vant le perron d'une petite maison de plaisance, gracieusement assise au pied d'un coteau, non loin du village. Le cheval était blanc d'écume et tremblait sur ses jambes.
Au nom de Tintendant, un laquais conduisit Victor à l'appartement du vicomte. M: de Morsan, le bras en écharpe, achevait de se faire poudrer. Il congédia le coiffeur d'un geste et fit approcher Victor qui lui remit la lettre si chèrement payée à Bricole et un petit billet dont l'intendant avait cru devoir raccompagner.
Sa lecture achevée, M. de Morsan regardai Victor de
la tête aux pieds. Victor soutint ce regard sans qu'un muscle de son visage tressaillit ; d'un coup d'œil il a\ait ^ déjà fait le tour de Tappartement, compté les portes et les fenêtres, et mesuré la hauteur des balcons.
— Tu as Taîr d'^un drôle déterminé, lui dit enfin M. de Morsan.
— J'ai Fair de ce que je suis, monsieur le vicomte, répondit hardiment Tamoureux.
— Diable ! je comprends à cette réponse pourquoi mon intendant me marque qu'il a été content de toi. M, de Saînt-Pol m'assure que je serai satisfait de ton service. Que sais-tu faire ?
— Ce qu'on m'ordonne.
— S'il en est ainsi, nous nous entendrons à merveille. Je crois. Dieu me pardonne, qu'il n'y a pas gentilhomme de France plus accommodant que moi. On n'a qu'à faire ce que je veux, tout le reste m'est égal. Gomment t'appelles-tu ?
— Bricole, répondit Victor tranquillement.
— Eh bien ! Bricole, tu vas me prouver ton savoir-fairetout à l'heure. Mais d^abord il faut que tu me permettes de te donner une idée de mon caractère ; il te sera plus commode après de tenir ton emploi.
— J'écoute.
<~ Je n'aime ni les observations ni les conseils.
— n n'y a que les fous qui en donnent, et je n'ai pas la prétention de Têtre encore.
— Très-Bien. Ayec moi on n'a jamais à craindre de réprimancfes; mais quand je ne suis pas satisfait du service de mes gens, je lés renvoie tout bonnement.
— C'est pour tout le monde une économie de paroles.
— Le valet de chamÈre que tu remplaces avait six cents livres de gageô ; il en volait plus du triple, et je ne m'en apei^vais pas. Tu seras sur le même pied dans la maison*.
—Je m'efforcerai de faire mieux que cet homJête garçon, afin que vous ne ïe regrettiez pas.
•*• J^" permets ton» les défauts, mais, en revanche, j'exige une qualitô : la discrétion.
— (îette vertu d'un côté et fous les vices de Tatitre, il y a égalité : la qu^tlité vaut la quantité.
-^ Tu sais tout ; maintenant écoute.
— Nous y voici 1' ^nsa le faux Bricole.
— J*3[i fait enlever hier une jolie fille que tu connais peut-être, Geneviève ïa mercière.
— La perle du carrefour Ôailion?
* — Elle-même. Elïe est ici.
lies yeux de Victor brillèrent tout d'un coup.
— C'est à toi, reprit le vicomte, que je commets sa garde. La petite est encore pl'uB farouche que je ne pen-
184 LES DERNiiRES MARQUISES.
sais. Sous prétexte qu'elle est honnête et amoureuse de je ne sais quel vaurien, elle m'a tenu plus de vingt discours qui m'ont assommé. Quand on a un coup d'épée dans le bras, tu sens bien qu'on n'est pas en humeur de répondre à mille balivernes; je me suis esquivé. Mais je ne suis pas homme à me tenir pour battu.
— Parbleu! fit gravement Victor.
— C'est donc à ton éloquence que je remets le soin de l'apprivoiser, continua M. de Morsan. Fais-lui bien comprendre que je ne prétends pas l'enlever à son fiancé... au contraire.
— Sans doute, reprit le faux Bricole.
— Elle l'épousera, je la doterai, et il ne tiendra qu'à elle que son amoureux soit garde-chasse à Morsan... Quand j'aime les gens, j'aime tout ce qu'ils aiment.
— Vous êtes trop bon.
— C'est une affaire entendue... La petite est là, reprit le vicomte en indiquant à Victor la porte d'une chambre voisine. Tu vas entrer chez-elle, et sous prétexte de lui offrir tes services, tu tâteras le terrain.
— Oh î j'ai mon projet; j'imagine qu'elle m^écoutera.
— Très-bien !... Ah! un mot encore... Si par hasard, voulant me tromper, tu tentais d'ouvrir les portes à la belle, je te préviens que mes gens ont ordre de tirer sur toi comme sur un lièvre. Tu m'as compris ?
— Monsieur le vicomte a une manière de s'exprimer qui ne permet pas de se méprendre sur ses intentions, reprit Victor sans sourciller.
Une heure après cette conversation, M. de Morsan roulait en voiture sur la route de Paris. Jamais le jeune roué ne s'était senti le cœur si dispos ni Tesprit si joyeux. Il avait deux ou trois aventures sur les bras, et s'il les menait toutes à bien, comme il en avait la ferme espérance, sa réputation était en passe d'égaler bientôt c^Ue du terrible marquis d'O. Il tenait sous clef une ado/able fille dont la vertu avait résisté aux assauts des gentilshommes les plus galants ; sans trop de vanité, il pouvait penser que madame d'O ne le voyait pas sans quelque plaisir, et il aurait certes fallu beaucoup de mauvaise volonté pour ne pas reconnaître que mademoiselle Furet, la jolie comédienne, se mourait d'amour pour lui. Quant à madame de Perthuis, Taimable veuve qui avait un parent si fort avant dans la faveur du roi, on ne pouvait s'empêcher.d'avouer qu'elle était bien disposée à se rendre. 11 n'y avait pas jusqu'au coup d'épée si plaisamment reçu qui ne donnât du relief à- toutes ces galanteries.
Le résultat de cette méditation fut de plonger l'esprit du vicomte dans un état dé béatitude suprême. Saint- Pierre serait venu lui oflfrir les clefs du paradis avec le gouvernement des vierges célestes qu'il n'en aurait pas voulu.
i86 LES DERNIÈRES KARQUISES.
La marquise d'O, on se souvient, attendait M. Ae Mo^ san à déjeuner; mais, avant de se rendre à J'hôtel de la marquise, le roué avait résolu d^ toucher cliez^a^piédienne, qui demeurait rue des Bons-Enfants^. L§ cocher, prévenu, arrêta le carrosse ?lu coin de la rue de Valois, et M. de Morsan s'élança gaiement dans la n\adsoi)^ comme un pinçon qui regagna .son nid.
Comme il mont^iit l'escalier, un homme qui desceaidait le heurta. I^e vicomte leva les yeux et rec9fliuy.t l'hôte du Cocon d'or.
— Eh, parbleji! s'écria-t-il, que je suis aise de vqus j^eçcontrer !
— C'est, ma foi, un hasard cpii me ravit, répondit le cavalier^ ce m'est une preuve yie la blessur^.,..,
— Ôh ! rien qu'une é^tignure dont j'a| pris paa revanche.
-Déjà!
— Vous me devez mille louis.
— A vous?
— .Geneviève est chez moi,
— Ah 1 fit le gentilhomm.ç.
Puis il ajouta en jetant uç yif reg^ViJ çiu çomliç ;
— De son plein gré?
— Non; mais elle y est.
— C'est juste.
— Or, VOUS savez qu'en ces sortes d'aflTaires, il n'y a que le premier pas qui coûte. .
— Prenez garde que ce soit le seul qui vous rapporte.
— Ainsi, vous ne vous tenez pas pour battu de ce côté-là?
— Non, vraiment.
— Je m'évertuerai à vous battre demain de telle sorte que vous en serez tout à fait content, reprit le vicomte avec un sourire.
— Â demain donc, répondit Tinconnu en saluant.
— Mais à propos! s'écria M. de Morsan en posant sa main sur le bras du gentilhomme, vous avez donc vog petites entrées en ce logis?
— Oh ! répondit Tinconnu avec bonhomie^ j*aH)ortais à mademoiselle Furet des nouvelles du marquis d'O, Vous savez qu'elle le connaît.
M. de Morsan s'inclina sans répondre et grimpa l'escalier. Une minute après il entrait dans un joli salon devant lequel s'ouvrait un balcon tout chargé de fleurs et d'arbustes. La saison était encore douce, et par les fenêtres^ voilées de jalousies, l'air et la lumière se jouaient sur le» jardinières.
— Ma maîtresse est à vous dans l'instant, dit une soubrette dont la tête mutine éclaira d'un sourire et d'une œillade les plis soyeux d'une portière.
iS8 LES DERNIÈRES MARQVISBS.
— Hum ! fit le vicomte. Les nouvelles du marquis entrent dans le boudoir et moi j'attends au salon. La marquise payera pour les souvenirs.
Comme il parlait, ses regards tombèrent sur une lettre oubliée sur un sofa; elle était ouverte. Le vicomte la prit et la parcourut d'un coup d'œil.
— Roger! dit-il en lisant la signature. Parbleu! ce doit être alors le iJievalier qui m'a donné un coup d'épée hier et que je viens de rencontrer tout à l'heure. H n'y a que deux Roger à la cour, Roger d'O et le chevalier Roger de Guerche... Mordieu! le sort me traite comme si j'avais du sang du grand Lauzun dans. les veines. Quels rivaux!
En ce moment une femme parut dans le salon. Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans et paraissait en avoir dix-huit ou dix-neuf tout au plus, tant la jeunesse, la vie et la gaieté pétillaient sur son visage.
Son cou, blanc comme une feuille de lis, se teignit de couleurs roses en reconnaissant la lettre entre les mains du vicomte. Elle mordit ses jolies lèvres prêtes à pousser tm petit cri, et sauta sur la lettre avec la souplesse d'une chatte.
— Voilà, mon cher vicomte, une indiscrétion qui n'est permise qu'à nous autres comédiennes! dit-elle.
Le vicomte s'inclina sur la petite main qui froissait la lettre et la baisa.
— Vous connaissez donc le chevalier de Guercheî lui dit-a.
Claudine ouvrit de grands yeux tout étonnés.
— Le chevalier de Guerche? reprit-elle.
— Oh ! fit Paul, ne vous mettez pas en frais de dissimulation; j'ai vu la signature.
— Ehbienî
— N'est-ce pas le nom de Roger qui est écrit là î
— Sans doute.
— Or, au moment où le visiteur sortait, je Tai rencontré au seuil de la maison. Il m'a tout de suite avoué luimême qu'il était venu vous donner des nouvelles du marquis d'O.
— Ah ! il vous l'a avoué ! reprit la comédienne dont les yeox lançaient mille étincelles.
— J'imagine qu'il n'a point quitté l'armée tout exprès pour cette commission; mais ce n'est pas à moi, vous en conviendrez, qu'il devait la confidence des suites de son entretien.
— C'est juste, reprit Claudine, dont le frais visage rayonnait de gaieté.
— Ainsi, c'est donc bien celui dont M. d'O lui-môme disait que, s'il n'était pas le marquis d'O, il voudrait être le chevalier de Guerche?
— Que voulez- vous, cher vicomte, vous ave» une telle
490 LES derntâhes mauquises.
perspicacité qu'il serad^ inutile^ ^e crois ^ de 1§ nier. Vous mettez du premier coup le doigt sur les chose^^ reprit Claudine avec un grand sérieux qui avait toutes les peines du monde à dissimuler une grande envie ^'éclater de rire. Mais, prenez garde! Je vous çiéyijens que votre chevalier me fait la cour... et c'est un rude adve^ saire.
— Pensez-vous qu'il réussisse? dit le vicomte m glissant son bras autour de la taille de Clatidine.
— Eh ! mais, tout autant, peut-être^ <ïue vous réussirez auprès de madame la marquise d'O, de madame de Perthuis et de Geneviève.
— Ah! le traître, il a parlé! murmura le vicomte.
En sortant de la rue des Bons-Enfants, la personne que M. de Morsan avait rencontré sur l'escalier se jeta dans un fiacre et se fit conduire chez madame la marquise d'O.
L'hôtel qu'habitait la marquise était situé au fond du faubourg Saint-Germain, rue du Cherche-Midi. Une longue avenue de marronniers courait du perron à la
LE CHEMIN DU MARIAGE., i9i
grande porte cochère et, derrière Fhôtel, s'étendait un yaste jardin.
Madame d^O était dans sa chambre à couclierj assise devant une toilette^ tout entière aux soins de mademoiselle Agathe, dont les mains bahiles ajustaient tantôt une boucle de cheveux rebelles et tantôt un pli de corsage indocile. Sur la toilette on voyait un magnifique bouquet de fleurs rares dans un vase de vieux céladon. La marc[uise prit Tune des fleurs et Teffeuilla lentement entre ses doigts d0 neige,
— Il n^ a que M, de Morsan pour trouver de ces beaux bouquets, dit mademoiselle Agathe d'un petit air innocent. Comment les jardins de Paris font>-ils pour produira chaque nuit les fleurs que JA, le vicomte vous envoie chaque matin?
— Il est vrai qu'elles sont merveilleuses, dit la marquise en portant la fleur à ses jolies narines,
— Oh I M. le vicomte est d'un goût extraordinaire, surtout lorsqu'il s'agit de choses qui peuvent plaire à madame la marquise; je suis bien sûr qu'il trouve un grand plaisir à composer ces bouquets brin à brin.
— Penses-tu cpi'il ait été blesséî interrompit la mar- ^ise timidement.
— Oh I que non. Madame. Mais, blessé ou non, je suis bien sûre qu'il viendra.
192 LES DERNIÈRES MARQniSES.
— Tu crois?
— Sans doute. Madame ne l'attend-elle pas à déjeuner?
— Pourquoi se battrait-il? C'est une étrange mode que • celle de ces duels. On est jeune^ riche. ••
— Beau garçon, dit tout bas la soubrette.
— Et on va se donner de grands coups d'épée sans raison; car je suis bien sûre qu'il ne sait pas du tout luimême la cause de cette bataille.
— Ohl Madame! j'imagine que, tant tués que blessés, il n'y aura pas beaucoup de morts dans cette affaire.
— Je ne suis pas bien certaine qu'il m'ait dit toute la vérité hier quand je l'ai rencontré; penses-tu que ce soit vraiment pour attendre son adversaire qu'il se soit rendu à la boutique du Cocon d'or?
— Pourquoi M. de Morsan mentirait-il?
— Ma filleule est jolie.
~ Geneviève? M. de Morsan n'a pas le cœur fait pour aimer une grisette; on sait bien qu'il aime ailleurs, lui qui donnerait sa vie pour ramasser une fleur que vous auriez touchée.
A ces mots, la marquise devint toute rouge.
— Prenez donc garde. Mademoiselle, dit-elle vivement, tout en causant sans qu'on vous interroge, vous m'avez piquée jusqu'au sang. Je ne sais pas pourquoi vous me parlez sans cesse de M. le vicomte?
— Elle ne s'aperçoit pas, pensa la soubrette en étouffant un sourire^ qu'elle ne fait que cela elle-même depuis un gros quart dTieure.
Et tout haut elle ajouta avec un superbe sang-froid : —Pardonnez-moi, Madame, je voulais ajuster ce nœud; Yoilà qui est fait. Si Madame allait à la cour aujourd'hui, je sais vingt dames, et des plus belles, qui mourraient de dépit en la voyant.
— Tu crois? dit la marquise en se mirant dans la glace. En ce moment, un léger coup frappé à la porte de la
chambre attira l'attention de la soubrette; elle y courut et rentr'ouvrit, après avoir reconnu la voix de Fune des camérisfes de la marquise.
— Qu'est-ce? demanda madame d'O qui souriait à sa beauté.
— Ah! mon Dieu! Madame, c'est M. le marquis qui vient d'entrer dans la cour de Thôtel, répondit la soubrette.
— M. d'O ! s'écria la marquise tout eflTarée.
On entendit des pas dans l'antichambre, et presque au même instant un valet de pied se présenta, demanda de la part de son maître si madame la marquise était disposée à le recevoir.
— Faites entrer, dit-elle.
Le marquis avait trop l'habitude du monde pour ne
i94 LES DERNIÈRES MARQUISES.
pas reconnaître tout de suite que s^ présence était pour le moins inattendue. Son premier coup d'œil embrassai Tappartement tout entier, et il vit tout à la fois et le trouble ji'AgathQ et la pâleur de madame d'O, Mais; le marquis n'était pas borame à tejuoigner $^ gurpiw devant Taccueil de sa fe^nae, si contraint <ju11 fftt.
Avec la parfaite aisance d'un amant qui fMf^e dQ la joie qu'il donne par le bonheur qu'il éprpuYe, le marquis s'approcha ^e jn^dame d'O et s'incUnii sur sa main pour la baiser. Cette main ^tait up peu froide et tremblante,
— Décidément, se dit le gentilbopame, qui n'était autre que le prétendu chevalier de Guerche du vicomte de Morsan, décidément je n'étais pas attendu, et, n'étant p^ attendu, je gêne.
Mais tandis que cette pensée traversait son esprit, le mari embrassait la main de sa femme avec tous leis ^§inblantsde l'amour le plus vif,
— Allons, il n'a rien vu I pensa la soubrette.
— Que j'ai de bonheur à vous voir. Madame î s'écria le marquis; en recevant l'ordre de quitter la Flandre, j'avQue que le désir de servir le rgi a disparu devant le contentement que j'éprouvais ^ me retrouver auprès de vous.
— Croyez, monsieur le marquis, balbutia madame d'O, que je n'ai pa,s moins ^ ^oie à ycm revonr.
LE CHEMIN DU MARIAGE. i95
— Je le deyiqe. Madame^ reprit le marquis avec un imperturbable sourire, et cette joie redqyble la mienne^ car, vous ne Tignore^ pas, vous avez réalisé ce miracle, qui semblait impossible à la cour de notre glorieux monargue : un mari qui aime sa femme I
Tout à coup, et comme elle s'apprêtait à répondre, on entendit crier sur le gravier de Pavenue les roues d'u^ carrosse. Les trois acteurs de cette sqène jetèrent en .même temps un regard vers la fenêtre qui donnait sur 1^ cour. Madame d'O tressaillit, la soubrette ^ mordit les lèvres, le marquis sourit.
— Eh mais ! dit-il, n'estnce point la livrée de Jfi. de Morsan?
— Oui, dit Agathe, je Taperçois qui de«5cei;id sur le perron.
— Mon Dieu ! Madame, reprit le marquis, veuillez me pardonner rindiscrétion de ma demande: par has^ird, tfattendriez-vous pas ce jeune gentilhomme?
— Je crois l'avoir invité à déjeuner, répondit-elle d'une voix faible en levant les yeux sur son mari.
Jamais regard plus craintif ne croisa regard plus doux, la physionomie du marquis était toute charmante. Un PjÊU rassurée, madame d'O essaya de sourire.
— M. de Morsan sera charmé de vous voir, dit-elle: vous souffrirez, j'espère, que je vous le présente.
— Je cours le prévenir de l'arrivée de M. le marquis, reprit Agathe d'un petit air ingénu.
Elle s'élançait vers la porte, lorsqu'un regard de M. d'O la cloua à sa place.
— Me perinettrez-vous, ma chère Berthe, reprit-il, de retenir un instant votre camériste; j'ai quelques ordres à lui donner.
— Mes gens sont à vous^ répondit la marquise qui se reprit à trembler.
— J'ai le plus vif regret de ne pouvoir rester à ce déjeuner, Madame, continua le marquis; mais les graves intérêts qui m'ont rappelé à Paris m'obligent de retourner sur l'heure à Marly; je suis contraint de vous quitter.
-r- Déjà, Monsieur! dit la jeune femme, qui cherchait à lire sur le visage caressant de son mari.
— Ce soir ou demain j'aurai l'honneur de vous revoir; mais jusque-là, ma chère Berthe, vous m'obligerez beaucoup en taisant ma présence à M. de Morsau comme i tout autre. Je suis arrivé incognito et désire que cette arrivée reste secrète quelque temps encore. Vous me comprenez. Madame ?
— Je vous promets d'obéir. Monsieur, dit madame d'O.
— Votre hôte vous attend,- ma chère Berthe, allez le recevoir; je sortirai par votre boudoir et le jardin.
M. d'O prit 1^ main de sa femme et la conduisit avec la
plus exquise galanterie jusqu'à la porte de sa chambre, où il la salua.
— Un mot à vous. Mademoiselle, reprit-il en se tournant vers Agathe, lorsque la portière se fut abaissée.
Le regard du marquis brillait comme de Pacier; sa voix était brève, sa physionomie impérieuse.
— Aïe ! fit la soubrette en approchant.
— Tu sais qui je suis... retiens bien ce que je vais te dire, repris le marquis; quoi que M. de Morsan te donne pour être dans ses intérêts, je t'en promets le double si tu me sers fidèlement. Tu n'as rien vu et tu te tairas. Si tu parles, je te chasse, et tu pourras t'en repentir après. Tu m'as entendu... Va.
M. d'O prit son chapeau et sortit par le boudoir.
— Le diable d'homme, dit la soubrette, il avait tout vu ! Tandis que le marquis longeait les charmilles du parc^
mille pensées assaillaient son esprit.
— 11 était temps que j'arrivasse! se disait-il... C'est ma bonne étoile qui m'a conduit hier à la boutique du Cocon tfor... Le fat! s'il ne m'avait pas mis au courant de ses escapades, j'en serais encore au soupçon... tandis que, maintenant, j'ai presque une certitude. Quand j'ai vu l'embari^ de madame d'O et l'air sournois de la soubrette, que le diable confonde ! j'ai vivement regretté de n'avoir pas poussé mon épée tout au travers du corps de
i98 LES DERNIÈRES MARQUISES.
mou étourdi... Au fait, si je Tatteudais à sa sortie?., ce ne serait que partie remise.*. Allons donc] tuer M. de Morsan, mais ce serait un sûr moyen de le rendre adorable, et s'il me jouait le tour d'en jéchajçer je pourrais bien payer les frais de la guerre ! Won pas... c'est une lutte où répée n'a que faire.. . Moi, jaloux !,., o'est un aym que je puis bien me faire à moi-même, mais le laisser voir à qui que ce soit au mpnde... ah !... fi ! Voyons, il est à présent deux heures... Berthe m'a vu... elle en a tout au moins pour vingt-quatre heures à trembler. C'est donc tout un jour que j'ai devant moi.^. fl m'en fallait nooiiis jadis poijr vaincre une prude, m'en faudrait-il davantage à présent pour sauver ma femme ? Me suis-jepas I0 znajv quis d'O? Oui, mais le marquis d'O marié*.. Marié ! quel jnot et comme il change un homme,,. Eh bien! mVt^il seulement deviné sous mon masque^ lui? Démon teiQps^ nous flairions les maris comme un limier évente m cerf, et ils attaquent à nous, ces roués de parade! On leur fera voir qui nous sommes. Je cours ebe? le mi' nistre et suis tout au yicomte après,,, E^ matière degi^lanterie, j'ai fait mes preuves^ morbleu ! et il ne sera pas dit que le marquis d'O se sera laissé battre par le nçomi^ de Morsan.
Le mar(juis roula m manteau autour de ses épaulas et gagna sa voiture.
Cependant Victor était à Luciennes, dans le petit château de M. deMorsan, investi des honorables fonctions de valet de chambre. Quand la voiture du vicomte eut disparu dans la poussière du chemin, Victor retourija à son poste, impatient de revoir Geneviève; mais la chose n'était pas aussi facile qu'il Tavait crue d'abord; des laquais allaient et vmaknt dans Pappartement^ et si la jeune fille apercevait son cousin avant d'être prévenue de sa présence, un cri pouyait le^ tr;abir tous 4eux.
Victor rôda quelques ii^ânts, heurtant, aussitôt qu'il demeurait seul, à la porte derrière laquelle tremblait la jolie flieidère ; mais soit qtajd leç coups fiiseent trop légers. Suit qfm O^iieviàve ne voulût ' pas ouvrit, croyant avoir affaire au vicomte, il oe recevait point d* f^Hse*
Le sang bouillait dans les veinai de Yieter; iout ft eoup iifieidée traversa son esprit, et tandis que les d<«i6stique6 achevaient de mettre tout en ordre çâ et là, il se prit à chanter une romance qpe Gaii$viève£oax]ijâ$isait bien pour l'avoir entendu chanter par les filles de Saint-Gervais, alors qu'elle était tout enfant :
Il ne faut fw, €[eaBd fl fait bean^ Dormir à l'ombre^ an pied des saides ; Car les amoureux du hameau PéeheBt souvent an bord de Veau, Armés de longuAf §«#l»s.
Quand i} Mi l>.6aul
A peine Victor eût-il chanté les deux prenaiers vers qu'il entendit marcher dans la chambre voisine; au quatrième^ le parquet craqua tout contre la porte; au dernier^ une clef tourna doucement dans la serrure.
Victor continuait :
Il oe faut pas, quand il fait noir^ Se promener sous les futaies.
Car les beaux pages du manoir Galment égarent chaque soir •
Les filles par les haies, Quand il fait noir !
Au second couplet^ la porte tourna sans bruit sur ses gonds; un profil doux et timide parut un instant; mais un laquais passa^ et le profil s'évanouit.
Cette fois, une voix fraîche soupira la romance derrière la porte entre-bâillée, mais si bas que Victor seul en pouvait saisir les fugitives paroles :
Il ne faut pas, au point du jour.
Cueillir des fleurs entre les gerbes.
Le ciel bleuit, le matin court , El; les bergers guettent Tamour, Couchés sur un Ut d'herbes.
Au point du jour.
La voix se tut; ils étaient seuls. Victor poussa la porte, et Geueviève tomba dans ses bras.
La jeune fille ne pouvait plus parler ; de grosses larmes
coulaient de ses yeux, et elle embrassait Victor sans savoir ce qu'elle faisait.
Quand tous deux furent un peu plus calmes, Geneviève sourit entre ses pleurs.
— Vous ne m'avez pas oubliée, vous ! dit-elle.
— Vous oublier! est-ce possible? Je serais allé vous chercher au bout du monde !
— Ah! mon Dieu! quel habit portez-vous là? s'écria Geneviève ^en attachant ses regards effarés sur la livrée du marquis.
— Le seul qui m'a permis de pénétrer jusqu^à vous.
— Bon Victor ! Eh bien ! s'il vous a permis d'entrer, il vous permettra de sortir. Emmenez-moi.
— Je le voudrais, mais il y a une difficulté.
— Laquelle?
— C'est que les gens du vii^mte ont ordre de tirer sur moi si je tente de vous délivrer.
— Oh! n'essayez pas restez, restez! s'écria la jeune
fille en se pressant contre Victor.
— Bah! s'il ne s'agissait que de moi, nous serions bien vite dehors; mais vous pourriez être blessée, et c'est ce que je ne veux pas.
— Mon Dieu 1 qu'allons-nous faire ?
— Attendons cette nuit... Je dirai à M. de Morsan que vous êtes malade.
2!02 LES DERNiiRES MARQUISES.
— Je me coucherai si vous voulez.
— Non pas, vous déferez le lit, vous couperez les draps et les nouerez ensemble.
— C'est-à-dire que vous voulez que je me sauve par la fenêtre.
— Justement.
— Mais il y a quarante pierfs et un fossé en bas; je n'aurai jamais la force et me tuerai en tombant... Cependant si vous le désirez, j'essayerai.
Ce fut au tour de Victor de se presser contre Geneviève.
— Je suis fou! dit-il... vous êtes une jolie fille que j'aime de tout mon cœur, et je vous parle comme à un homme.
— Il faut pourtant bien que je sorte d'ici t
— Et vous en sortirez.
— Comment?
— Je ne sais pas encore, mais c'est égal... cetfe nuit, demain, peut-être.
— Oh! voyez- vous, mon ami, je donnerais la moitié cfe ma vie pour que ce fut tout de suite, et cependant depuis que vous êtes là, je n'ai presque plus peur. Vous me défendrei, Victor?
— Mort db ma vie! dit le jeune homme, il me tuera avant de vous approcher !
Geneviève, émue jusqu'au fond dit cœur, se jeta
dans ses bras; il Py retint une minute; mais Gomme efle se dégageait de son étreinte passionnée, elle poussa tmcri.
H. le vicomte de Morsan était devant elle.
Victor se jeta d^un bond entre eux; Geneviève^ époutantée, cachadt sa tête entre ses mains.
— A merveille, dit le vicomte. Parbleu I mon drôle, c'est donc vous qui êtes monsieur Victor; vous avez d'admirables dispositions pour jouer la comédie.
L'at^de ftoHe et tranquille de M. de Morsan avait permis à ^ctor de réfléchir sur sa situation et celle de Geneviève; il comprit que la violence les perdrait tous feux, iï fit un effort sur lui-même :
— MbDOsieur le vicomte, dit-iï, je ne dissimulerai rien...
— Ge serait diflSjcile, â présent.
^ Mais puisque vous me coiïnaissez, vous ne voudrez pas me réduire au désespoir, ni cette pauvre fille non plus; rendez-la-moi, Monsieur... Si vous saviez combien jeTaime! c'est tout mon espoir, tbute ma vie, tout mon Bonheur; ayer pitié de nous, ayez pitié d'elle et vous û'aurez pas de serviteur plus dévoué que moi... Tout le malqtte vous nous avez déjà fait, je l'bublierai...Oh! pitié pour elle. Monsieur ! *
Tandis quie Victor parlait, Geneviève était tombée à genoux et suppliait Tes mains tendues. .
204 LES DERNiiRES MARQUISES.
— Tu parles, mon cher, comme les gens qui font métier d'écrire des romans, dit le vicomte en secouant son jabot; c'est fort joli, sans doute, mais c'est ennuyeux. Laisse-nous. I
A cette réponse, Victor se redressa.
— Vous êtes impitoyable I eh bien, je resterai, et si vous faites un pas vers Geneviève...
— Que feras-tu?
— Oh ! tenez, monsieur le vicomte, ne me poussez pas à bout, ou je ne réponds plus de moi. Voyez, je suis armé.
En parlant ainsi, Victor avait tiré des pistolets de sa poche.
— Eh! mon drôle, reprit le vicomte sans sourciller, sais-tu bien que si tu m'égratignais seulement, tu prendrais tout droit le chemin des galères ! Ce moyen-là, j'imagine, ne te rendrait pas Geneviève.
Geneviève sauta sur les mains de Victor, et lui arrachant les pistolets, les jeta par la feuètre.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, protégez-le!
— Finissons ! continua M. de Morsan; si tout cela vous amuse, monsieur Victor, cela ne me divertit guère. Voilà la porte par laquelle vous êtes entré; sortez, je ne vous retiens plus. Ce que vous avez fait me démontre que vous êtes un garçon d'esprit, et cette considération m'engagea tout oublier, même vos menaces. Allez.
— EtGene-viève?
— Plaît-il? jBt le vicomte avec un dédain superbe.
— Partez, Victor, partez I s'écria Geneviève; sur mon âme, je vous le jure, s'il tente de passer par cette porte, il me trouvera morte. .
Et la mercière disparut dans sa chambre en poussant les verrous.
Victor devint pâle comme un suaire.
— Monsieur le vicomte, dit-il, je sors ; mais si par vous il arrive malheur à cette fille, à votre tour prenez garde!
M. de Morsan haussa les épaules et Victor sortit.
— Je crois que le drôle me menace, dit le vicomte ; s'il n'avait pas montré tant d'esprit, je l'aurais fait bâtonner par mes laquais. Quant à la mercière, qui se croit en sûreté derrière ce verrou, je lui ferai bien voir qu'il y a un escalier secret. Parbleu, qu'elle se barricade tant qu'elle voudra!
Victor, en trois bonds, fut sur la route; il se sentait bien faible contre un si terrible adversaire; mais son amour lui donnait du courage. Au milieu du trouble où tout ce qui venait d'arriver jetait son esprit, il se souvint de la marquise d'O.
TT Elle nous sauvera I dit-il.
Là'dessus il se mit à courir dans la direction de Paris.
Tandis qa'il courut, une voiture arrivait au galop par le milieu de la chaussée ; Victor ne voyait rien.
— Gare donc ! criait le postillon.
Mais Victor était sourd.
— Gare ! maraud ! hurla de nouveau le postillon. Mais iHmage de Geneviève aveuglait Victor; un élan le
porta devant Fattelage écumant ; un cheval le heurta da poitrail et Victor roula sur le pavé. Le postillon se pendit aux rênes et les chevaux se jetèrent de côté.
— Qu'y a-t-il donc? demanda un gentilhomme en se penchant à la portière du cairosse.
— Éh ! Monseigneur! c'est la Providence qui vous envoie... un peu rudement, il est vrai, s'écria Victor qoi sauta sur le marchepied.
— Victor! fit le marquis d'O; et jfai failli t'écraser! mais au moins n'as-tu point de mal ?
^ Bah! je remercierais volontiers cette bonne bète, puisque sans elle je n'aurais même pas vu votre voiture... et dans ce moment-ci. Monseigneur, j'ai grand besoin de votre secours.
— A propos de Geneviève, sans doute?
— Justement.
— Parle donc.
Victor raconta rapidement la scène qui venait de se passer entre M. de Morsan et lui.
— Tu es un hr?ive garçon, reprit M. d'O après \e ré(^t de Victor, mais tu ne perdras pas Geneviève et tu j^e tueras personne. Le renard est dans soç teirrier ; .c'est là que je Fattendais. Veux-tu faire ce que je vais te dire?
— Tout.
M. d'O tira un carnet de sa poche, écrivit (juelcpies mpts sur un feuillet qu'il plia, et le passant à Victor :
— Monte à cheval... un de mes laç^ai^s te qédera^e sien; cours ventre à terre jusqu'à Paris^ et reflets ce billet à mademoiselle Claudine Furet... Ç'ejt tpç affaire de la trouver.
— Je la trouverai.
— Ce qu'ellç te 'dira de faire, M^}fii cette bojy^ f y aidera.
— Est-ce tout?
— Attends encore, fit le marquis eu 4ét^ichaçt un autre feuillet du calepin; j'ai pris soin de tes affaires, ^e puis bien m'occuper des.mienpes.
Le msu^uis traça rapidement quelles Jiçne?^ écrivit sur la lettre l'adresse de madame ^a comtesse de Perthpis et la tendit à Victor.
— Voilà, dit-il avec un singulier sourire, qui coupera les griffes du jeune lion.
Et il ajouta plus haut : . .
— Tu jetteras ce billet chez madame de Perihuis, place
Royale, et courras chez mademoiselle Furet tout de suite après.
— Est-ce fini?
— Oui.
Victor mit le billet dans sa poche, sauta sur un cheval et partit comme la foudre.
Une demi-heure après, il frappait à la porte de l'hôtel de madame de Perthuis.
— Voilà pour votre maîtresse, dit-il au suisse, c'est de la part de M. le marquis d'O et fort pressé.
Un nouveau coup d'éperon fit repartir le cheval, et Victor gagna le logis de la comédienne, rue des Bons- Enfants. Une soubrette lui apprit que mademoiselle Furet était en répétition au théâtre de l'Opéra.
Il y courut. Le concierge voulut l'arrêter; Victor mit un double louis dans sa main et grimpa l'escalier quatre à quatre. Un comparse qu'il rencontra portant des houlettes le conduisit aux coulisses.
Une douzaine de. personnes s'y promenaient; l'orchestre jouait, un maître de chant battait la mesure et l'on entendait une voix qui chantait :
Youlez-Yous être ma bergère?
ce à quoi une autre voix répondait :
Oui, je serai votre bergère!
— Mademoiselle Furet ? demanda Victor à un personnage en perruque qui prisait dans une tabatière d'or.
— La voilà ! tenez> cette jolie femme qui se penche sur le trou du souffleur en appuyant la main sur son cœur.
Au moment où les deux voix reprenaient ensemble : Elle sera... Oui y je serai... Victor tomba, sa lettre à la main, entre les deux chanteurs.
— Lisez, Mademoiselle, dit-il.
— Ah ! mon Dieu !... est-ce qu'on fait de ces peurs-là à des bergères ? s'écria Claudine, qui avait tout à la fois envie de rire et de gronder.
— C'est de la part de M, le marquis d'O, mon maître.
— De mon cher Roger ! Donnez.
Mademoiselle Furet ouvrit le papier et lut à la clarté de deux chandelles ces quelques mots écrits au crayon :
a Ma chère fauvette,
c Tandis que vous^hantez^ M. de Morsan est en compagnie à son château de Luciennes; la mercière du Cocon d'or y dort sous clef. Est-ce à dire que votre élève a plus d'esprit que sa maîtresse ? Si vous êtes bien celle que j'ai connue, je D'en crois rien. Avertie ce matin et trompée ce soir, c'est au moins trop de la moitié pour l'honneur de la
eomédie.
«Roger. »
i^iO LES DERNIÈRES MARQUISES.
— Vite, ma mante ! s'écria Claudine en froissant le papier.
— La voici, dit Victor en Parrachant des mains d'une suivante.
— Eh mais I que faites-vous? s'écria le régisseur qui d'effi*oi donnait à priser à sa cravate.
— Je m'en vais.
— Et la répétition?
— Je m'en moque.
— Mais la représentation qui doit avoir lieu ce soir?
— Elle aura lieu demain.
— Et la recette perdue?
— On la payera.
— Mais...
— Un mot encore et je m'enroue... et vous en aurex pour six mois.
Le régisseur, consterné, toml^ sur pn b|nç ^e gazon ; Claudine s'élança hors de la scène ; Victor la précédait en courant. •
Comme il franchissait la porte, un fiacre passait dans la rue.
— Holà ! dit-il au cocher, il y a cinq louis pour toi si tu fais trois lieues au galop.
— Mettez-en dix, mes chevaux seront fourbus.
— En voilà vingt : crève-les.
Le marchepied s'abattit et Claudine sauta dans le fiacre. Victor grimpa après elle, et tirant la portière : — Luciennes ! cria-t-il.
Les cbevftux, stimulés par le fouet du postillon, partirent à fond de train; les boulevards disparurent dans un flot de poussière, et le fiacre vola §ur la route quibla^^chissait entre deux rideaux de peupliers. Bientôt les maisons de Luciennes montrèrent leurs tuiles rouges entre les vieux ormes; au pied du coteau voisin on voyait le château au bout d'une fraîche avenue. Tout à coup les chevaux haletants s'arrêtèrent, comme s'ils avaient senti la paille et Tavoine, devant l'auberge du Cerf du Roi. Leurs jambes tremblaient; leurs naseaux étaient en feu.
— Voilà de pauvres bêtes fourbues ! dit Paubergiste.
— Bah ! répondit le cocher, j'en ai fourbu deux et madame m'^en a payé quatre.
Claudine bondit sur le pas de la porte.
— Eh ! brave homme, dit-elle à l'aubergiste, apprêtezmoi un verre d'eau sucrée, je vous prie.
Victor la suivit tout décontenancé.
^iâ LES DERNIÈRES MARQUISES.
— Madame, munnura-lril, n'est-ce point au château que nous allons?
— Nous avons le temps.
— Eh! morbleu! s'écria-t-il les yeux enflammés, ce n'était point la peine alors de courir si vite.
— Au contraire. La précipitation de notre course a calmé mon agitation ; si nous étions allés plus doucement je me serais impatientée et n'aurais pas pris le temps de réfléchir.
Victor allait par la chambre, frappant du pied ; Claudine Tobserrait du coin de Tœil et souriait.
— Ma foi ! Madame^ reprit-il, s'il vous plaît de rester, moi je m'en vais.