‹ Les dernières marquisesChapitre 2 sur 5 · OÙ · texte numérisé non relu

OÙ

— Au château.

— C'est un excellent moyen pour te faire casser la tête pa:r M. de Morsan ; assieds-toi, mon garçon ; mange, dois, et laisse-moi faire.

— - Et vous ne faites rien ?

— Bah ! j'attends la nuit !

Victor regarda Claudine. Elle continua : ^

— Ne m'as-tu pas dit que Geneviève s'était enfermée dans la chambre verte, du côté qui donne sur le parc ?

—Oui.

— Elle y est en stltreté jusqu'à ce soir. Si je me présen-

LE CHEMIN DU MARIAGE. 2i3

tais au château luainteDaut, le vicomte soupçonnerait la cause de ma visite et c'est ce que je ne veux pas. J'ai mon projet.

— Est-ce qu'on a des projets quand on aime ? A voir votre air et votre précipitation quand vous êtes partie, je vous croyais de Tamour.

— Oui, de l'amour-propre, dit la comédienne avec un fin sourire.

Victor tout étonné se tut.

— Va I mon garçon, reprit-elle, si ce n'est pas tout à tait la même chose pour lui^ ça vaut mieux pour toi.

— Mon Dieu ! Madame, expliquez-vous, de grâce!

— Volontiers, mais promets-moi de me laisser faire à ma guise.

— Eh ! puis-je vous en empêcher ?

" — Et c'est fort heureux, car tu gâterais tout. Geneviève ^ se croit bien gardée, n'est-ce pas, puisqu'elle a tiré les verrous sur elle?

— Dame ! à moins qu'il n'enfonce la porte.

— Bah! le vicomte n'y pense même pas ; mais quand une porte est fermée, l'autre est ouverte.

— Que voulez-vous dire?

— Je dis que la chambre verte a deux issues. Un escalier secret que tu ne connais pas aboutit dans falcôve et communique avec les jardins.

^iA LES DERNIERES MAROUISES.

— Le trsdtre, dit Victor en serrant les poii^.

— Voyons, monsieur Pamoureux, calmez- vou? ; f ai la clef de cet escalier.

— Donnez-la-moi ; j'y cours.

— C'est inutile, f irai moi-môme.

— Vous?

— Écoutez donc ! je ne veux paç la jpopt ^u f^^eur.

— Mais Geneviève ?

— Dame ! quand là cage est op:j^vJi.^f ïlpfffjffi^ ^eovole.

— Oh ! ^erd, dit Victor en i^'eQotpar^iit de? mains ie madempjiçelle Furet ^'11 mangea 4b ^se^.

— Pre;;ie? jgçtr^el si madeiftoji^ç^lle fieammfi ^ons voyait, elle serait jalouse ?

— Bah I si elle u^ voyait^ e^e'yfm emhj^m&n^- JpjxdiB (fffi^ maide^oisdjle Fwel; iet Violor causâeiit

j^i^ rajuberge d]u Cerfiiu Roi, mi piqueur entrait dans la cour du château de Luciennes. Il était ponteur d^unaleHre de madame de JE^erjthui^.

iQe^ta lettre ^^vait été ém^e sous ^influence 4u petit billet crayonné ]^ h marqiufl et que Victor avait reous au suisse de la comtesse.

a Madame, disait le petit billet, un ieupe ger^tilhomme que vos rigueurs désespèrent est menacé d'un grand péril;

VOUS seule pouvez Ty soustraire : si ce soir, avant minuit, vous n'avez obtenu de M. de Morsan qu'il s^éloigne de sa maison de campagne, peut-être payera-t-il de sa vie une imprudence que Votre cruauté seule lui a fait commettre. Qést nécessaire que M. de Morsan ignore le soin que je prends de vous écrire.

« Votre humble admirateur, Roger tf 0. »

Si niateme^dfe^Perthùte' tenkît grande rigueur a rà*. de Borsati', elle rfétàît pai^ moins touchée de son amour au fwtfitt* coéuï*>"pdù^ ?aimer tout à fait^ il né Mi faÙait qu'tttiprétéité/ té'biUfetJ dû' àiarquis lé lui fouriiissait au*i beau' que le pouVait dîjsii^éï sa secrète envie. Elle ootirit à soii'pujpili^ etî àd'sit une plume' :

«Une personne que vous prétendes aimer, écrivit*elle, vous attendra ce soir à dix heures' dans son carrosSey éû ayant de Chatou. Elle ne se nomme pas, mais vous permet de la deviner. Si vous avez réellement* la moitié dé l'amour que vous lui jurez si auvent, son nom* doit être' tovoslèvres. »

L^piqûéur chargé de porter ce billet avait ordre de se tadte; d s^acquitta de sa commission en homme qui a la Boiicié coiisue de fils d'or, et laissa le vicomte fort en peine de choisir entre madame d'O et madame de Perthuis.

— J'irai quand même, se dit-il; mariage ou galanterie, c'est toujours une bonne fortune.

Et il pirouetta sur ses talons.

Aux premières ombres du soir, Claudine et Victor quittèrent Pauberge du Cerf du Roi; il était à peine sept heures. Victor prétendait que le soleil retardait et qu'il en était au moins dix. Ils tournèrent autour du parc et se glissèrent jusqu'aux murs du château sans être vus. P(uv venus à l'angle d'un petit bâtiment qui faisait saillie sur l'une des ailes, ils s'arrêtèrent; Claudine tira une clef de sa poche, l'introduisit dans la serrure d'une porte qu'il était presque impossible de découvrir quand on ne la connaissait pas ; et, faisant signe à son compagnon d'attendre^ disparut dans la spirale d'un escalier dont les premières marches étaient au niveau du sol.

Geneviève était assise au coin d'une fenêtre, regardant d'un œil triste mourir les lueurs du crépuscule qui pâlissait à l'horizon; les sombres massifs du parc coupaient de leurs noires arêtes les teintes fauves du ciel, sa main soutenait sa tète, et la pauvre fille soupirait en écoutant le gazouillement confus des oiseaux perdus dans la feuillée. En ce moment, un craquement sourd se fit entendre du côté de l'alcôve ; la boiserie se fendit, une porte secrète roula dans son cadre de fer, et la mercière sauta à l'espagnolette en poussant un cri.

— Mais taisez- VOUS donc ! s*écria Claudine, qui, s'élançant de Talcôve dans la chambre, saisit la captive par le bras.

Geneviève palpitait comme une alouette surprise auinid.

— Une femme! dit-elle.

— Eh! oui, une femme qui vient vous délivrer.

La pauvre prisonnière attacha sur son amie inconnue m doux regard tout plein de crainte et d'espérance.

— Un mot va vous rassurer tout à fait, reprit Claudine. Et en se penchant à Toreille de la jeune fille :

Victor est là-bas, ajouta-t-elle !

—Victor ! s'écria Geneviève rouge comme une fraise, et, riant et pleurant à la fois, elle sauta au cou de Ma- '^oiselle Furet.

— Pauvre petite, vous aviez donc bien peur?

— Oh ! Madame, chaque bruit me faisait mourir !

n y avait des flambeaux sur la cheminée; Claudine, qui paraissait au courant des êtres, chercha dans un coin, battit le briquet et alluma des bougies.

— Eh ! fit-elle en regardant Geneviève, la douleur vous va bien : vous êtes jolie à séduire un saint.

— Madame!... fit Geneviève en lançant ses regards vers la porte de Talcôve.

— . Je comprends : ce n'est point votre beauté, c'est Victor qui vous occupe...

JiS LES DERNIÈRES MARQUISES.

Geoeviève^indîna sa tête.

— Prenez donc ce flambeau etpartez vite.*. Vous n'avez qu'à descendre l'escalier, Victor est au bout.

— Et voiisî demanda Geneviève qui s'était armée d'une bougie.

— Oh ! mol, c'est différent, je reste.

Victor comptait les minutes ; la plus courte lui paraissait longue d'un mois; fou d'impatience, il allait se jeter dans le sombre escalier, lorsqu'une douteuse clarté vint tout à coup trembler à ses pieds; il s'élance, monte les premières marches, aperçoit Geneviève et l'emporte dans ses bras.

Ses pieds hé touchaient pas la terre tandis qu'il courait du côté de Luciennes; le doux fardeau qui palpitait entre;, ses bras lui donnait des ailes. Geneviève fermait les yeux et roulait ses bras autour du cou de Victor.

— Je vous confie madenioiselle au nom du marquis d'O, dit-il à l'hôtelier du Cerf du Roi; vous lui en répondez sur votre tête.

— On ne touchera pas un cheveu de la sienne, dit l'hôte en conduisant Geneviève à la plus belle chambre du logis.

— C'est bien ; moi je cours à Marly, où le marquis m'a ordonné de le rejoindre.

Tandis que Victor galopait sur la route de Marly, ma-

demoiselle Furet se mirait dans la glace, tout eii se înirant dans la glacé qui lui souriait, une folle idée traversa son esprit.

— Au fait, dil-èlle, j'en éi biéii le droit !

En achevant ces mots, elle fit sauter les agrafes qtiî ser-. raient son corsage, et la robe coula sur le tapis. La coniédienrie croisa ses bras niis sur sa poitrine et se mit I rire en se regardant. Entre ses rires étouffés, elle entendit monter les marches de Tescâlier secret; sa jolie toucha éteignît là tiongîe.

Au même instant une clef discrètement poussée dans la serrure fit iôumet les verrous et le vicomte de Morsari entra daiis là chambre.

Au milieu du silence et de l'obscurité, uiîe douce respiration se faisait entendre du côtédePakote. Le vicomte fit un pas en avant; il pencha la tête.

— Hé, dit-il, une duchesse n'eût pas mieux fait î

Cependant il y avait cette nuit-là fête àMarly. Dans ces petites réunions où les meilleurs gentilshommes étalent seuls adniis auprès de la personne du roi, le marquis d'O, malgré son mariage, exerçait toujours le prestige dont mille folles aventures avaient couronné sa jeunesse. Débarrassé de sa mission secrète et rendu aux plaisirs de la cour, il ne pouvait faire un pas sans saluer un rival où une amie; mais amies et rivaux étaient loin de sa pensée.

Le marquis d'O attendait sa femme. Elle arriva bientôt, et du premier regard, le marquis lut sur son yisage l'expression mal dissimulée d^une secrète inquiétude.

— Est-ce le dépit ou le regret? se dit-il; Tun et l'autre peut-être I

En ce temps-là, il n'était pas de mode que deux époux eussent Tun pour l'autre d'autres sentiments que ceux d'une estime et d'un respect mutuels ; quand un mari était quelque peu épris de sa femme, il mettait autant de soin à dissimuler cette flamme qu'on en met aujourd'hui à cacher une intrigue amoureuse. Le marquis d'O, qui aimait Berthe et qui n'en voulait rien laisser paraître, déploya toutes les ressources de la stratégie galante pour se rapprocher d'elle sans être remarqué. Berthe, qui de son côté désirait l'entretenir, fit si bien qu'elle ne tarda pas à se trouver près de Roger.

— J'ai à vous parler, lui dit-elle en se glissant à son bras.

— A moi î Je suis tout oreilles. Madame.

— Geneviève a été enlevée.

— Ah ! fit le marquis. C'est un accident qui pourrait arriver à de plus laides.

— Mais c'est ma filleule, et je lui dois protection. Sa tante est venue tout en larmes à mon hôiel, il y a cinq ou six heures. Quelle horrible action I J'ensuis tout indignée.

LE CHEMIN DU MARIAGE. ^i

— Vous a-t-elle nommé le coupable ? demanda le marquis d'un petit air innocent.

— Oui; c'est M. le vicomte de Morsan.

— Quoi ? le gentilhomme qui ce matin encore déjeunait chez vous ?

— Lui-même ! c'est affreux !

— Certainement, fit Roger, qui se demandait si Findignation de la marquise n'était pas causée bien plus par l'auteur de l'action que par l'action elle-même.

— Ainsi, vous approuvez le projet que j'ai conçu de la délivrer?

— Je l'approuve, mais c'est un projet qu'il est plus facile de concevoir que d'exécuter.

— C'est fort aisé, au contraire.

— Voyons.

— Geneviève est à Luciennes; vous vous y rendez; TOUS dites au vicomte que cette pauvre enfant est ma filleule et il vous la rend.

— A moins qu'il ne la garde.

— Quoil il l'oserait?

— J'en suis sAre. Ma démarche l'obligerait à résister ; n'aurait-elle pas tout l'air d'une menace et voulez-vous qa'il y cède ? Je connais mon gentilhomme.

— Que faire alors ? Je ne puis cependant pas laisser Geneviève à Luciennes jusqu'à sa mort.

-— Oh I il u'est pas homme à la reteniy si longtemps.

— Un jour, c'est déjà trop î

— Si vous ayez l'afl^dre tant à cœur, il y a peijt-ètre un mpyen.

— Lequel ?

— Mais je crains que vous ne Taccepliez p^.

— Parlez toujours.

— 11 faudrait, je crois, demander vous-même la liberté de Geneviève.

— Moi?

— Oui ! M. de Morsan pourrait-il vous la refuser, à ypusî

Berthe regarda son inari ^ Tair de son visage ne lip permettait pas d'interpréter défayoratlemepl. }& sens de cette réplique.

— J'y avais bien pensjé, dit-elle, Ipai^ jç n'étais pas sûre de votre agrément.

-V Je n'osais vous le proposer, craignant; vo|re refus.

— S'il en est ainsi, partions.

— Partons.

Dix minutes ^près, le marquis et Ja marquise d'O

croulaient eç chaise du côté de Lucieqnes; le cocherfoi^et-

tait ses chevau^ en hoipme qui a reçu des oidres ^n (m-

ijéquence.

' Au moment où Roger et sa fe^j^e s'entreteoaieDt i

Marly^ le vicomte de Morsaa quittait dis(^èteaiwt Talcôve où reposait mademoiselle Furet. Au moment de refermer les rideaux, il se p^icba doucement sur le iront de Ial)elle d<»*meuse^ tandis que ses pieds pressaijant le tapis muet.

— Adieu, Geneviève, diUl à la fausse mercière qui n'eut garde de répondre, et, faisant jouer le ressort de la porte secrète, il disparut.

Un joyeux ^urire souleva les lèvres roses de la comédiemie, qui avait eu toutes les peines du monde i s'eo^ pêcher vingt fois d'éclater de rire.

— Bonsoir! bonsoir! dit-elle gaiemjBnt A demain les eonfidencçs I

Et tournant sa jolie tète sur t'oreiller, idle s'endoro^it tout de bon.

Le vicomte réveilla un de ses valets, se fit seller un cheval et partit au galop. La nuit était sereine ; la campagne sommeillait sous la lumière blonde des étoiles, et l'on n'entendait pas d'autre bruit que le chant de la fauvette sous les peupliers. M. de Morsan aspirait l'air à pleine poitrine, le cœur bondissant d'aise. Son cheval piaffait sous lui, et il n'aurait pas donné une heure de sa nuit pour le bonheur de tous les rois de la |;erre ensemble.

 une portée de fiisil de Ghatou, sur le bord de la route, une voiture de couleur brune venait de s'arrêter;

2i4 LBS DBRNIÈRES MARQUISES.

la tète d^ne femme couverte d'un capuchon et d'un loup étaitpenchée à la portière, regardant du côté de Luciennes. La voiture n'avait pas d'armoiries^ pas plus que le cocher de livrée. A la vue de Téquipage^ le gentilhomme ne fît qu'un bond de la selle au marchepied.

— C'est enfin vous ! dit aussitôt la dame au capuchon. Voilà près d'un quart d'heure que j'attends 1

— C'est du bonheur que j'ai perdu. Mais puisque je vous vois, je veux oublier ce qui s'est passé pour ne penser qu'à l'avenir.

— Vous me reconnaissez donc î

— Sans doute. Ne vous aimé-je pas ?

Le vicomte mentait effrontément. Il ne savait pas encore

à qui il avait affaire. Était-ce madame d'O ou madame de Perthuis ou Claudine? Mais la voix de l'inconnue était d'un timbre jeune et frais, la main qu'on lui abandonnait était douce et caressante. Il comptait sur le hasard pour deviner le reste.

— Mais montez donc ! reprit vivement la dame, qai se payait des belles réponses du vicomte.

M* de Morsan n'eut garde de refuser cette invitation et sauta dans la voiture.

Le cocher se pencha sur son siège et demanda au valet qui fermait la portière de quel côté il fallait pousser les chevaux.

Le valet se gratta Toreille à son tour et le demanda à la dame au loup.

— A propos , s'écriâ-t-elle étourdimeut, où allonsnous?

— Les fées ont toujours quelques palais , répondit M. de Morsan^ et je suis prêt à vous suivre.

— Chez moi ! c'est impossible.

— J'ai aux environs un pauvre petit château que je mets à votre disposition.

— Chez vous? Non f non! répliqua Tinconnue avec un geste d'eflfroi.

— Ni chez elle, ni chez moi, pensa le vicomte, ce n'est pas Claudine. Morbleu ! il faut que je me venge ou que je me marie.

— Cependant, Madame, reprit-il tout haut , il faut bien que nous allions quelque part, à moins qu'il ne vous plaise de courir la poste toute la nuit.

— Eh bien ! dit-elle, il y a dans le voisinage , du côté de Bougival, un pavillon qui sert.de rendez-vous de chasse, il appartient à un gentilhomme dont la femme est de mes amies... Allons-y. Elle s'y trouve, je le sais, et elle voudra bien, à ma considération, vous y recevoir.

Tout cet arrangement ne plaisait guère au vicomte; il fit néanmoins semblant d'en être ravi.

— A merveille ! dit-il.

226 LBS DERNIÈRES MARQUISES.

Et se tournant vers le laquais, il reprit:

— AUezàBougivall

llfai? tandjs que Iç yalef refiwisf^t U porltièipe, il se pencha rapidement comme pour dégager le pan dç son l^^i); arrêté 4aps la Joifiture, et lui ài^ ^ l'PI^lle eaa. assaut quelques pièces 4'ojr dans ^ pi^ ;

— A Luciennes, au galop.

La vo|ti^re partit suf-le-c}fapxp.

— Mon Dieu ! murmura Pinconpu|i}, jl f^ ^^è I

Un quart (J'hçurp aprè9 cejtte sc^nç, d^uy ypit^resse rencontraient ensemble au détour de Pavenij^ giii cmduisait du village ^u château du vjpomte. Troig npnutes après, elles arrivaient de front devajit le perroi|i du château.

L'inconnue et M. de Morsan n'avjadent pas pris garde à cette escorte, tant ils devisaient tout bas de cjipses qqi paraissaient singulièrement intéressante^.

Au bruit des deux voitures roulant sur le gr^v^er, un valet de pied accourut un flambeau a Ja main, çt au mônje instant le marquis et la marquise d'O, le vicomte et la dame masquée descendirent.

Au poLilieu des téi^èbres de la nuit, et troi^léi^ ^s doute par la rapidité de la cours^, la dame ipcopuue n'avait pu reconnaître les localités, mais à la vue (^.e la ipatquise d'O elle poussa un cri et voulut rajust^j* son qiasgue.

LB GHEICIM DU MÀRIAOE. 3f7

Mais il était trop tard, le flambeaa du valet venait d^éclairer en plein le joli visage un peu eflfetrouché de madame de Perthuis.

Au cri de madame de Perthuis, le vicomte se retourna et vit madame d'O qui s'appuyait au bras dd VincMmnu du

— Allons ! pensa-t-il, j'ai pris le chemin de traversa de la galanterie pouc arriver au mariage. Et galamment il se pencha sur la main de sa compagne qu'il baisa.

Cependant, M. de Mc^fssm ne comprenait pas bien ene(H*e le rnoUt de la présence de la marquise à son château à cette heure avancée de la nuit, tout en soupçonnât celui qu'il prenait pour le chevalier de Guerche d'en Mre Vinsti^teur.

—Mœisieurle chevalier de Guerche, dit-il, après avoir salué la marquise d'O, est le bienvenu chez moi.

^ Le chevalier de Guerche ! fîr^it à la fois lès deux dames tout étonnées.

— Permettez ! monsieur le vicomte, répliqua le ma^ç quis avec un sourire qui donna fort à penser au jeune gentilhomme ; M. le chevalier de Guerche, qui est un de mes amis, porte un nom des plus honorables; cependant vo|is ne trouverez pas mauyais que je tienne à celui que j^ai reçu de feu monsieur mon pare, le très-honoré mar* quis d'O.

tlB LB8 DIENIÉRB8 MARQUISES.

A ce nom^ M. de Morsan tressaillit.

— Le marquisd'O ! fit-il.

— Lui-même^ et voilà madame la marquise^ ajoutai M. d'O en se tournant vers sa femme, qui vous expliquera mieux que moi le motif de notre visite. J'ai pensé que^ grâce à sa présence^ elle vous serait moins impc»^ tune.

Le vicomte s'inclina^ mais au moment de s'approcher de madame d'O» il dit tout bas au mari :

— Ah! Monsieur, vous méritez votre réputation et vous ^vez la partie. Mais qui diable aussi se serait ayisé de soupçonner un mari sous lliabit d'un confident !

Madame de Perthuis avait suivi cette scène du r^aid, n'osant hasarder une parole; rouge et confuse, elle en cherchait l'explication sans la comprendre; mais voyant le marquis seul, elle fit deux pas vers lui.

— Et ce danger pressant dont vous me parliez? dit^lle en tirant de sa poche la lettre qu'elle avait reçue dans h journée.

— Sur mon honneur. Madame, c'est à peine si, ponr vous contraindre à être heureuse, j'ai avancé de quelques heures celle où il devait éclater. Si M. de Morsan lie s'était pas engagé cette nuit, je sais un gentilhomme qui se serait vu dans la nécessité de lui passer, demain, son épée ail travers du corps.

LE GHIMIN DU MARIAGB. 2%9

Le r^ard qui accompagna ces paroles ne laissa pas de doute à madame de Perthuis sur les intentions du marquis. Elle lui tendit la main en souriant.

— Fattt-il donc encore que je vous remercie? ditdle.

— Non, vraiment, nous sommes quittes ; je perds un mal et vous gagnez un mari.

Durant le court entretien de madame de Perthuis et de H. d'O^ la marquise avait adressé sa prière à M. de Horsan, qui Tavait écoutée en homme qui veut tout au moins sortir avec honneur d'une afEûre où tous les profits ne sont pas par lui. A Pair de madame d'O, il comprenait bien qu'il n'avait plus d'espérance à concevoir de ce côté.

— Veuillez prendre la peine de me suivre^ Madame, lui dit-il, vous allez être obéie suivle-champ.

Mais au moment où la compagnie se dirigeait vers le cbiteau, une double apparition vint la surprendre brusquement.

C'était tout à la fois, du côté de la cour , Geneviève qui, abandonnant le bras de Victor, courait se jeter aux pieds de madame d'O, et sur le perron, un flambeau à la main, Claudine, en cornette, qui invitait toute la compagnie i passer au salon.

La folle créature ayant tout va de sa fenêtre, avait

230 LES DEENIÉRES MÂBOIflSES.

trouvé plaisant de compliquer les eipbarvas dfi yicorate vn. prenant sa part de Fayenture.

— Par ici^ Madame^ par ici , disait-elle à madame de Perthnis en montrant l'épuail de ses dents.

M. de Morsan^ un instant stupéfait^ s'élança Ysn elle:

— Taisez-Tous^ lui dit-elle; j'ai éià iogi^i^làrbaut, j^ puis bien 4^e soubrette ici.

— Dhl la vipère l fit le vicomte, qu^ comprit tout. Mademoiselle Furet lui répondit pa? un sourire, ^,

passant devant lui, introduisit madame de Pertliuiis 4^ Tappartemeut.

Tout entière au plaisir de revw sa filleule, pou? laquelle elle éprouvait un véritable intérêt, madame d'Q n'avait rien remarqué de cette scène rapi4§; mai§ pomioe elle relevait la tète pour demander par quel étrange événement Geneviève se trouvait libre alors qu'on 1^ croyait prisonnière, le marquis, victorieja, viut ftu secours 4u vicomte.

— C'est i^ne surprise qud M. de Mors^ vous ménageait, lui dit-il; Geneviève était confiée aux m^ips de Victor d^à depuis le coucher du soleil,

•Geneviève allait répliquer; mw ïU^iîaïue de Pert|iu 8 n'étant pas loin, Roger lui fit signe de 3e|^re. ^ Eb bien ! dit |I. d'Q au vicomte^ t^pdis que Clip

dioe, riant sous sa cape trottait dans le salon a^ec son tablier de soubrette, êtes-vous content ?

.— Je suis content et battu.

— C'est toujours ça, en attendant que vous soyez marié, reprit le marquis avec un indéfinissable sourire.

LE

Lorsque le château de Meudon était un rendez-vous de chasse^ où^ sur les pas de Louis le Bien Aimé^ se pressaient les plus brillants gentilshommes de France^ on voyait, en un lieu qui s'appelait alors, comme il s'appelle encore aujourd'hui, le$ Bruyères, une maisonnette d'assez pauvre apparence qui pouvait bien avoir coûté cinquante mille écus à bâtir. Elle avait été construite par M. le duc de Ventadour pour obéir au caprice d'une danseuse, qui plus tard l'avait vendue pour payer mille louis qu'un mousquetaire de ses amis avait perdus au jeu. A l'extérieur, la maisonnette ne présentait aux regards que pierres rongées de mousse, vieilles ardoises, fenêtres lé-

zardées. On ne voyait à l'intérieur que dorures, velours et salin j les roses et les amours couraient en guirlandes autour des plafonds, toutes sortes de bergères souriantes folâtraient sur les trumeaux ; des dieux égrillards pouN suivaient sur les tapisseries des nymphes à demi nues, et une multitude de meubles charmants en bois de rose ou envieux laque, garnissaient cet adorable réduit, dont le plancher disparaissait sous des tapis de Perse. Il y avait en outre force chinoiseries et force peintures, des jardinières pleines de fleurs et des cassolettes où brûlaient les aromates les plus rares. Ces sortes de raffinements étaient fort du goût de Pépoque, qui avait fait du plaisir une science dont on ne pouvait se vanter de bien connaître les mystères qu'après s'être bravement r)ûiQé. Aujourd'hui ce n'est plus la mode.

Autour de la maisonnette s'étendai); ijn jardin s^uvaçe où les rosiers du Bengale et les jasmins d'Espagoe se cachaient sou? les coudriers et )es charmes; ui^e haje serpentait entre le jardin et le bois, qui était alors fort épais. Cependant, grâce à une échappée ménagée daps Je§ fourrés, on avait vue sur le chemii| qui porte encore ^e i^ojb de Pavé-de-la-Garde, et qui séparait les Bruyères (4e Meudon. Cette maisonnette étaif en fort mauvaise réputation dans ^e pays, ^.es gardes de )a forêt ne passaient jan^ais p^p |à sai^ jeter 3ur les murailles bucoliques de ce

LE M4.|LpUI^ HBRCULB DE MONTYERT. 335

boodoir champêtre un regard payquois, et ils avaient grand sgin de défendre à leurs fiancées d'aller se prome- Der dans les environs, ce qui était peut-être cause qu'oft y voyait toujours rôder quelque petite fille, ipay'cl^Dt sur la pointe du pied, la cprnef;te en Tair.

La chaïunière appartenait alors à M. le marquis Hercule de Montyert^ un des plus galants gentilshommes de 1^ CQur; il y avait conduit, tour à tour, toutes lep b^gèr^g de rc^ér^, et boi^ npmj^re de gr^inde^ dame? de Versailles qui ^'avaient pu s'epipêcher d'aljer ^n pèlerinage vj^it^ cet aipabljB pé^uit.j^ais depuis que M. de l^ontvert p'/^|lai$ marié à pia^emoiselle O^ypape â^e Beuz^yil.le, 4ont il était fort épri^^ les fenêtres de la InJlisonîlett^ pe s'étaieitf pjuç ouvertes, dit-on, çt aupjan p^in indiscret n'a.vait fait cpef le gfavier du jardin.

Cependant, p^r une J)e^e soirée du mois d^ juiîi, ^ix? tuit ipois ou 4eux ans après ce marigig§, yers 47.., w garde qui se dirigeait vers Pétang des fontceau^, ape??çut le pâl§ rayop 4'Pi^ ^W^P^ î^ filtrat derrière les cpnfrevents disjoints (Jp la piaj^onn^tte. Tandis qu^i] s'enfoijçait dans ^s |)Qis^n^ doutanf; pas un instant que ^, le iparquis Hercule de lif ontvert pe fût, ce soir-Jè, en bonne fortune, ^t plaignant bien fort, dans son âme, madea)oisel}e.01yiope de ^u^eyjjle jie s'être upie à uij g^ntill^ommie ^jigçi incons^nt, pne femme jentr'ouvrit dQi?cement la porte de}a

galante chaumière^ se glissa sous Tombrage des bosquets^ et gagna sans bruit Tangle d^une charmille qui s'avançait tout contre le chemin. Avant de disparaître, le garde retourna la tète et vit la forme indécise de l'inconnue passer entre les arbres et se blottir comme une fauvette dans son buisson parfumé. Â la distance où il était déjà parvenu, le garde ne pouvait distinguer les traits de la dame, mais sa démarche avait tant de gracieuse légèreté qu'elle devait être dans toute la fraîcheur de la jeunesse. Quant à sa beauté, on n'en pouvait douter. Les jolies femmes ont une certaine manière de se mouvoir qui n'appartient qu'à elles. Le garde, qui connaissait les dames de la cour» ayant maintes fois suivi les chasses royales, eut im instant la velléité de revenir sur ses pas pour savoir quelle était celle qui se cachait sous la verdure; mais il fit à part lui cette judicieuse réflexion, qu'il n'était point prudent de se mêler aux affaires des grands» et il s'effaça bientôt dans l'épaisseur du bois.

Le crépuscule commençait à répandre ses clartés douteuses sur la campagne; l'azur du ciel s'assombrissait, et de pâles vapeurs flottaient sur le flanc des collines. Sur le Pavé-de-la-Garde passaient quelques lourdes voitures chargées de foin vert.

L'étoile du soir se leva sur les bois silencieux et l'on n'entendit bientôt plus que les plaintes étouffées du vent

glissant parmi les arbres. La jeune femme, penchée à demi hors de son nid, fatiguait ses yeux à regarder le côté de la route qui descend vers Paris, et retenait le souffle pour mieux entendre les bruits lointains qui fuyaient dans l'espace; comme un oiseau, elle tressaillait au moindre son, et pressait de ses petites mains son cœur qui palpitait sous le mantelet de soie. Tout à coup le bruit d'un galop lointain retentit à ses oreilles. Quoique seule et dans Pombre, elle rougit. Elle se souleva. Le bruit croissait de minute en minute, déjà on distinguait plus clairement le retentissement de quatre pieds sonnant sur le pavé ; il approchait comme l'hirondelle et grondait eomme la foudre; mais ce bruit agitait doucement le sein de la curieuse et ne l'efftayait pas. Bientôt le cavalifir parut au coude du chemin, un manteau l'entourait; mais lorsque l'agitation de sa course effrénée l'entr'ouvrait, on voyait briller l'uniforme rouge des dragons de la reine. En trois bonds le cheval, blanc d'écume, franchit la distance qui le séparait encore de la charmille; une petite main écarta le feuillage, et le cavalier sauta sur l'herbe.

On n'entendit plus rien que le murmure de deux soupirs qui se mêlaient et le doux bruit de voix confuses qui chuchotaient tout bas.

Cependant le dragon attacha son cheval fumant aux branches d'un arbre, et entraîna sa compagne vers la pe-

238 LES DERIIIÈIIES HARQetSES.

tite Bftaisonnette. Bientôt la porfe s'entt'dtftriti tine écharpe de lumière laissa yoir la tète sourifti^te de la jeûne femme, appuyée sut la poitrine dn cavalier. Une pdttîère de soie s^abattit et tout s'effaça cotnme nn rêvé.

Comme ces choses se passaient dti côté de Mèuddii, on voyait tout auprès du boulevard, entre i'hôiel tfAntin et les cabarets qu'a remplacés la rue Saint-Lazare, devant une petite maison comme il commençait à s'en élever beaucoup sur ce terrain vague semé de jardins, quelques laquais sans livrée stationnaient auprès d'équipages sans armoiries; les cochers dormaient sur leurs sièges, les laquais jouaient aux dés à la clarté des lanternes. Des lumières brillaient à travers les persiennes du logis et souvent, bien'que les portes et les fenêtres fnssetit closes, on entendait un grand bruit d'éclats de rire et le tintement des verres. Les mousquetaires qui passaient dans le voisinage en revenant des Percherons estimaient qn'on menait là bonne et joyeuse vie, et s'éloignaient maugréant contre la discipline qui les contïaignaitderenteer à leur quartier.

Les mousquetaires n'avaient point tort. Dans ntie chambre octogone coquettement enjolivée de trtimeaux, cinq ou six jeunes gens étaient assis autour d'âne table galamment servie; ils mangeaient dans de la porcelaine de Sètres et buvaient dans des verres de Venise curieu-

LE MARQ0IS HERCTTLE DE MONTtÈRT. 2139

sèment travaillés. Des bougies roses attachées à des candélabres d'or à pieds contournés illuminaient Tappartement^ autour duquel régnaient des sofas dé satin de Chine reliaussés de crépines d'argent; des tentures de soie cachaient tous les murs, â Texception du plafond où le pinceau galant de Wateaii af ait reproduit un ét^isode badiri de VAstréé de M. d'Urfé.

Dans ce réduit de femme, on* ne voyait que cinq ou six gentilshommes fort débraillés, dont les petits chapeaux, les ceinturons et les épées gisaient sur le sofa. Celui qui semblait être le inaître du logis était un beau cavalier de vingt-huit à trente ans, dont les yeux fendus eii amahde et la bouche en cœur, relevés par un œil de poudre jeté sur ses cheveux noirs, avaient un charme particulier dont rdblaient les dames de la cour. C'était le jeune duc Lionnel de Beuvrbn, qui gaspillait royalement une immense fortune.

En face de lui était assis le marquis Hercule de Montyert, dont la taille élégante, mais grêle, le visage pâle, le profil anguleux, le teint olivâtte, contrastaient étrangement avec les formes amples, le visage arrondi, les joues rosées de son bel amphytrion. Quant aux autres convives, tous de la meilleure noblesse de France, officiers dans les armées du roi, et doués au suprême degré de ces airs évaporés qui étaient si fort en togue en ce

temps-là, ils n'avaient rien dans leur personne qui pût arrêter le regard.

Au tour que la conversation avait pris, on pouvait augurer facilement qu'elle serait vive, indiscrète et fort légère, et que surtout on n'aborderait aucune de ces questions philosophiques que messieurs de l'Encyclopédie avaient mises à la mode, à cette époque à la fois galante et raisonneuse.

Un officier des gardes françaises, M. le comte Gaston d'Estissac, entama le premier le chapitre des histoires amoureuses en racontant une aventure qui lui était arrivée au bal de TOpéra.

— Je rencontrai là, dit-il, la plus adorable bergère qui se puisse voir. Elle se montra aussi tendre que spirituelle, et je n'aurais eu lieu que de me féliciter de ma découverte si elle avait consenti à ôter son loup. Mais après une demi-douzaine de rendez-vous je n'avais pu rien obtenir encore de ce côté-là. Je vous laisse à penser si ma curiosité était piquée!

— Plus tard Fas-tu vue?... demanda le duc de Beuvron.

— Ehl mon Dieu oui!

-— De quel air tu dis cela!

— C'est que je n'ai pas sujet de m'en réjouir beaucoup. La bergère était ma femme.

— Pauvre Gaston ! 'écria un capitaine au régiment d'Auvergne, le vicomte César de Fresne.

— Un soir que je rentrais en mon logis, pestant contre mon inconnue, je la trouvai assise sur un sofa dans mon appartement. Je pousse un cri, un éclat de rire me répond, et madame d'Estissac me tend sa houlette. L'aventare m'avait coûté dix mille écus.

Un gentilhomme de la maison du roi, M. le baron Henri de Pontvallain, se pencha sur l'épaule de M. de Fresne en étoufiFant un éclat de rire.

— Ce cher d'Estissac est fort amusant, dit-il tout bas; la petite Laurise a délicieusement joué son rôle; tandis qu'elle rendait le comte le plus heureux des hommes, j'avais toute liberté d'agir à ma guise; puis, quand il a fallu terminer la plaisanterie, madame d'Estissac a pris le costume de la comédienne, et le comte croit en toute confiance que les dix mille écus ne sont pas sortis de la famille.

— Qu'avez-vous donc à rire? s'écria Lionnel.

— Parbleu ! répondit M. de Pontvallain, je ris d'une aventure qui est arrivée à mademoiselle Laurise de la Comédie-Française.

— Avec qui donc? demanda M. d'Estissac.

M. de Fresne eut grand'peine à réprimer une grande en^iederire; puis il ajoutaleplus sérieusement qu'il pût :

ia . tËS DERNIÈRES MARQUISES.

— Mais atec vous, Je erois^ mon ohef oointe.

— Je le voudrais, màheureusement il tfen est rien; La belle iûtramaiae me repoussse ; elle se montre moins insensible, dit-ofl , pour M. de Montvert.

— C'est Une médisance, dit le marquis ; je ne la connais plus.

— Je vous ai pourtant bien rencontrée tous deux, un soir, entre chien et loup, près du moulin de Javelle.

— LaisseïHionc, s^écrid le duc, le marquis était avec madame de Thiange, cpi'il a courtisée chez madame li duchesse de Châteauroux.

— Ne m'appliquez pas vos bonnes fortunes, moii diet duc, reprit Hercule.

— Je sais qu'elle me veut quelque bien, ce qui n'eiftpèche pas qu'elle ne vous ait en grande estime.

— Je vous Jure...

— Allons, mon cher marquis, interrompit M. de Pontvallain, ne vous défendez pas si fort d'être dans les bonnes grâces d^unedes plus jolies personnes de la cour. Auriezvous la prétention de nous faire croire que vous n'avez I^lus de maîtresse, vous, le plus inconstant gentilhomme de France?

-. — Certes, je n'ai pas cette prétention de mauvais goût.

— Tu avoues, s'écria M. de Freene ! ainsi madame de Thiange?...

LE M A&ÛUIÇ njlfCVhf D^ JfONTY^RT. 243

— Non pas, s'U te plaît; la chère df^ipe n'a ^e faire ici; et je la la|sç|d tout enti.^e à notrp hôte.

— Quelle e|t donc cette maîtresse que vous pntQurez de tant de mystère ? Ne ffsfhirez-voqs pas squ incognito? demanda M. d'Estissac. Voyez, nous gommes en petit comité.

— M^is yous la ponnaissez toifs. C'est ma femme.

r- Madame de Montvert! s'écria ^. de peuvroi^. Ah} c'est charmant !

— C'est; ^ne plaisanterie, sans (Joule ? continua M. d'Es-

— Erj. çuoi mes paroles oQt^elles lieu de vous surprendre. Messieurs, dit Hercule; madame de Montvert ne Yon3 paraît-elle point assez belle pour inspirer de l'amour ànn^anthoipme?

— Je concevrais que vous en eussiez beaucoup pour ejje, si elle m'appartena|t, dit M. de Pontvallainj mais eHe est à vous, que diable !

— Je r^pajB^ Ijf essieurs, reprit le marquis de Montvert. A ces mots tous les convives levèrent les yeux sur le

marquis.

— Quoj ! s'écria M. de Fresne, ce qu'on racoptait de ta passion et de tes serments quand tu as épousé mademoiselle Olympe de Beuzeville. c'est donc vrai ?.. Tu ne veux aimer qu'elle, et tu prétends tuer quiconque t'imitera?

^24i LES DERNIÂRES MARQUISES.

— C'est la vérité,

— Qu'on vienne encore parler de Timmoralité de notre temps? dit M. de Pontvallain en regardant le ciel d'un air béat. Si nous nous égarions sur la route du paradis vous nous y ramèneriez !

— Et madame de Montvert ne saurait manquer d'être canonisée; elle fait des miracles, dit M. d'Estissac; elle devrait bien donner son secret à la comtesse ; peut-être réussirait-elle à me faire faire mon salut.

— Tu es sur la route du paradis, mon cher comte, interrompit M. de Beuvron, ainsi ne te plains pas ; mais laissons là ces discours, et puisque M. de Moptvert ne veut pas avouer une autre maîtresse que la marquise, qu'il aime si chrétiennement, permettez-moi de vous raconter une histoire qui prouvera ce qui n'a pas besoin d'être prouvé, à savoir que les femmes de la cour de France, quand il leur prend fantaisie de choisir un amant, ne s'arrêtent pas à leurs maris.

— Parlez, parlez, s'écrièrent les jeunes étourdis !

-— Écoutez-moi donc, reprit le duc; mon conte est tout neuf, je le sais d'hier. Parmi les dames les plus en renom pour leur beauté, il en est une que les Grâces prendraient pour leur sœur. Si Jupiter vivait encore elle aurait le sort d'Europe. Mon inconnue est mariée. Y a-t-il trois mois ou trois ans, le temps ne fait rien à l'affaire. Le mari est

jeune^ beau^ spirituel et noble comme nous. Il a quelque part^ aux environs de Paris^ une petite maison où il a mille fois juré à mille personnes de les aimer toujours.

— C'est la coutume, murmura Estissac.

— Un jour vint, continua M. de Beuvron, où la dame s'aperçut que son mari n'était pas le seul cavalier accompli du royaume. Ce jour-là, sans doute, il avait perdu mille louis au brelan et s'était montré maussade, étant en peine de les payer; mais ce jour-là aussi la dame rencontra un gentilhomme qui soupirait fort en la regardant. Elle rougit, le gentilhomme le remarqua et en conçut une espérance. Bientôt ils se revirent à l'Opéra, à la Comédie- Italienne, à la cour, aux chasses du roi, et les œillades allèrent leur train. Sur ces entrefaites, le mari fut chargé d'une importante mission qui demandait un homme d'un rare mérite.

— Le ministre m'a réclamé trois fois pour de semblables affkires, dit M. dISstissac avec un petit air de fatuité.

— Laissez faire le temps et mon héros marchera sur vos brisées. Il partit et un merveilleux hasard voulut que peu de jours après il y eut chasse à courre dans les bois de Satory. La dame était de la partie avec son amoureux. Le cerf était vaillant ; il se fit battre la moitié du jour, et la curée se fit aui^ flambeaux dans les taillis de Châville.

246 LES DERNTÈIIES MARQUrSES.

Touffe la cour se pressait autour dii roi. Quant à h dapae, elle avait disparu.

— Toute seule? derpandaM. de Ppntvall^in/

— Ah! fi ! un autre aussi n'était plus là. J.51 soirée se passa et on commençait à se montrer fort inquie| de la dame, lorsqu'elle reparut à Versailles. Elle était dans un très-grand trouble et un grand désordre de toilette. Ce trouble et ce désordre, elle les expliqua par l'emportement de son cheval, qui Tavait menée fort loin dans Içs bois. Elle ne savait même pas ce qu'elle serait devenue si uii gentilhomme, qui s'était dévoué à la suivre ai} risque de se casser le cou, ne s'était trouvé à propos pour la secourir. Presque évanouie, il l'avait conduite chez un garde, où bientôt après elle avait repris l'usage de ses sens. Puis il l'avait ramenée à Versailles.

-^ Même prologue, même dénoûment! dit M. de Pontvallain.

— On parla de l'aventure daps que)que§ quelles; te mari seul n'en a jamais rien su. Mais depuis lors, oa ^ parfpjs remarqujé que la dame, apx heupe? où son mari est en affaires avec les ministres ou en partie de pJai?if avec nous, sort par la porje de derrière de son hôte), moiite en fiacre commp la femnje d'uîf procureur, pt se fait conduire en un lieij où elle est §ûre de |rencontrer sop

auveur.

LE MA|IQUIS IfERÇUtB DE MONTyERT. ^7

— En jjuel l}^ ?.. ^'écp^rent tous le» ponviyes. r- 4 }a pet|fe jfl^qi^ de §pn fn,^ri.

— C'est une femme d'esprit, dit M. de Fpç^S ^y^ ment.

— Vi^s tiipuyere? ql^'e^p a pofij? le i?)q|R3 iatuj?inlt de b^^tjé quan^ j^ ^9^s l'aurai qofifméjB.

— Dépêchez, s'iécria I^. d'Eâtiçsac!...

— p^viûjB?. Messieuijs.

— Madame du Roure?...

— Nfa^ame de feryiaïques ?. . •

r- %4amp la di^chesse de Chaulnes ?...

— La vicomtesse jcle C^eyilje ?...

— Non 1 noij ! milliç fois ppu ! reprit tjonpel ep riapt.

— Madjamç '(^.'Estfssac peut-être? dit M. 4p Pontyallain é(ouj*dimeA|;.

— Non, vraip^J.

— Pariçç dojijc! dft 1^. ^e Fregp^.

— Oui ! ... le nom ! le nom ! s'écrièrent tous }çs geptiU- Ii0f][fi]ae3 ^ |a fojs.

Le dq^ de Beuvron yempj^t §on yerje.

— EJ^ bien! ^e^ief^j^s, ^k^f JP^^giffP^: une femme syelte et IjJonijB, ayec de grai^ds yeijx poirs ple^ps 4^ laQgueur; des mains d'enfant, des pieds de nymphe et pi^ès de la bouche, à gauche, un signe si joli ^(jue toutes les lèvres onf efivfjç ji'y Bijiorji|fe...

248 LES DERNIÈRES MAROUISES.

— Ma femme ! s'écria le marquis de Montvert.

— Je ne Tai pas nommée... cependant, je bois à sa santé. Messieurs !

— A sa santé ! s'écria-t-on.

M. de Montvert pâlit horriblement; le verre qu'il po^ tait à ses lèvres éclata entre ses mains; quelques gouttes de sang mouchetèrent les dentelles de ses manchettes^ mais, comprimant son émotion, il prit un autre verre sur la table et le vida d'un seul trait.

— On n'est jamais trahi que par ce qu'on aime ! dit Gaston d'Estissac, que trompait le sang-froid d'Hercnle.

— Vous le savez sans doute mieux que personne, répondit le marquis d'une voix calme, mais avant d'aller plus loin dans cette causerie, je prierai M. le duc de Beuvron de vouloir bien me donner satisfaction de Pinsulte qu'il vient de faire à madame de Montvert.

— Tu plaisantes! s'écria M. de Fresne. Te battre!... et pourquoi ?

— Il serait curieux de voir un roué tirer l'épée pour sa femme, continua M. de Pontvallain. ^

— Laissez, Messieurs, interrompit le duc. M. de Montvert se bat pour sa maîtresse. Je suis à vos ordres, marquis.

— A l'instant.

M. d'Estissac retint M. de Monvert comme il se levait.

— • Vous battre entre quatre lanternes, comme des laquais! Fi donc! dit-il.

— M. d'Estissac à raison, reprit M. de Fresne, deux gentilshommes ne peuvent croiser Fépée qu^au soleil.

— Vous savez. Messieurs, que je pars au point du jour pour la Flandre, où j'ai mission de porter des dépêches à M. le maréchal de Saxe. C'est donc une partie remise.

— Et oubliée, j'espère, dit M. de Pontvallain.

— Non pas ; je suis d'une race où l'orgueil est héréditaire, et, comme César, je ne veux pas que ma femme soit même soupçonnée.

— Ainsi, vous ne croyez pas?...

— Je crois que M. le duc de Beuvron se trompe, et je ne prendrai pas la peine d'éclaircir un conte qui ne saurait être qu'une calomnie; maie je le prierai de me nommer la personne à qui il suppose l'honneur d'être l'amant de madame de Montvert.

— Veuillez m'en dispenser, mon cher marquis... Vous seriez homme à le tuer. C'est bien assez d'un duel comme ça; s'il arrivait malheur à vous ou à lui, je ne sais vraiment lequel des deux je regretterais le plus.

— A mon retour, je vous retrouverai donc?

— Puisque vous y tenez, marquis, faites mieux. Nous allons passer quelques jours à mon château, près de Corapiègùe. Arrêtez-vous-y une heure en revenant de

Flandre. Nous courrons un cerf et nous dégénérons après.

— Soit.

Comme les deux adversaires se saluaient, une porte du salon s'ouvrit brusquement. Cincjou six danseuses de FOpéra et des demoiselles de la Comédie-Française, à gai le duc avait fJonné rendez-vous après le spectacle, entrèrent en riant. Mademoiselle Laurise marchait à leur tète.

— Bien, dit-elle, on ne saurait être plus gentilhommes que vous^.. Tu n'en veux donc pas au duc, piarquis, de ce qu'il fait la cour à ta femme?

Les yeux d'Hercule brillèrent comme une flamme.

— Mais tu as raison, cQutinuM-elle, le pauvre duc en est pour ses madrigaux. Qu'il serait maljjeureux s'il ne m'avait pas pour le consoler !

— Folle! s'écria le duc en emhfassant l'ajîtrice sur l'épaule, tu ne sauras donc jamais ton iflétie^ ie coiffidente?

— Mais au contraire I je répète pp qu'on ip^ dit. Qu'exiges-tu de plus?..

Le marquis de Montvert resta quelcpies instants ^coire^ perdant au pharaon tout l'or qu'il avait sur lui • puis prétextant de la nécessité où il était de prendre les dernières instructions du ministre, il se retira.

Sa voiture le conduisit à son hôtel, rue Saint-Honoré, et le marquis monta dans son appartement api»ès avoir

LE MAROdla' HËllOULE DE AIONTVERT. 251

donné ordre de l'attendre, au petit jour, sur la route de Saint-Denis, avec sa chaise attelée.

Quelques minutes après, un homme monté sur un cheval noir et portant un chapeau rabattu sur les yeux, sortait de Paris par- la porte Gaillon. Il longea les boulevards, gagna la route de Sèvres, et se lança ventre à terre dans la direction de Meudon.

Au moment où il atteignait le Pavé-de-la-Garde, la pe tite porte de la maison des Bruyères s'entr*ouvrit et un homme entouré d'un manteau parut sur le sentier. Le fantôme d'une femme semblait s'appuyer à son bras le retenir; Thomme au manteau dénoua la bride d'un cheval attaché derrière une haie; serra sa compagne entre ses bras, sauta en selle et s'élança sur la route au galop.

Au même instant le cavalier qui s'était arrêté immobile, sur le revers de la chaussée, frappa sa monture de réperon. La femme le vit passer comme un éclair, et se rejeta en arrière épouvantée. Mais le cheval de l'inconnu n'avait pas dévoré l'espace une minute que ses pieds heurtèrent une racine, il tomba sur ses jarrets, et le cavalier, précipité de la selle, roula sur le .pavé. Au loin retentissait en s'éteignant le galop rapide du fugitif. Celle qui l'avait suivi jusqu'à la porte fît un pas sur la routé, mais elle entendit venir des rouliers; elle rentra dans le jardin et disparut.

25i LES DERNIÈRES MARQUISES.

Les rouliers relevèrent Thomme évanoui, quelques gouttes d'eau-de-yie ranimèrent ses sens; un coup de fouet remit le cheval sur pied; Tanimal était horriblement couronné, mais tel qu'il était il pouvait encore courir jusqu'au prochain relai. Quant au maître, il essuya quelques gouttes de sang qui rougissaient son front, donna quelques louis aux rouliers, enfourcha le cheval, regarda un instant la route du côté de Versailles, puis tournant hride vers Paris :

— Ah! je me vengerai I dit-il, et il partit.

Quinze jours après les événements que nous venons de raconter, M. le marquis de Montvert entrait en voiture dans la cour d'honneur du château de M. le duc de Beuvron, près de Corapiègne.

M. le duc de Beuvron parlait pour la chasse, il descendit jusqu'au bas du perron pour recevoir M. de Montvert.

— Oserai-je vous prier, monsieur le marquis, lui dit-il, de vouloir bien me donner quelques heures encore; ces j Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers la compagnie

L£ MAAQUIS HERCULE D£ IfONTVËAT. 253^

qui l'entourait, attendent le signal des piqueurs pour attaquer un cerf; si vous me tuiez sur-le-champ vous les priveriez d'un plaisir promis ; ce soir je serai tout à vous.- M. de Montvert s'inclina devant Lionnel, serra la main à MM. d'Ëstissac, de Fresne et de Pontvallain qui lui faisaient compliment, et sautant sur un cheval qu'un valet de pied lui présentait, il suivit la chasse gaiement.

— Te serait-il arrivé quelque aventure à l'armée? lui dit M. de Fresne, tandis qu'ils galopaient côte à côte à la poursuite de la bête qui détalai);; je ne f avais jamais vu cette cicatrice au front?

— C'est une chute que j'ai faite en Flandre ces jours derniers, une égratignure!

— Une égratignure qui t'aurait laissé sur le carreau si le coup avait porté plus bas; la cicatrice esta deux lignes de la tempe.

— La guerre a ses fortunes comme l'amour, dit le marquis avec un étrange sourire.

Après que le cerf eut été forcé, on se mit à table dans un pavillon de chasse où madjemoiselle Laurise fit galamment les honneurs du festin. ^

Quand les laquais eurent fait disparaître le couvert, on

s'égara dans le parcî, et chacun s éparpilla derrière les

charmilles, robes de satin par-ci, habits de velours par-là.

On entendait des éclats de rire derrière les bosquets, où

9M LES DERNIBRES MARQUrSSS.

des Galatées en poudre se laissaient poursuivre à travées les quinconces par des Tyrsis en talons rouges.

Une tieure avant le coucher du soleil, le duc de Beuvroa aborda le marquis de Montvert qu'il conduisit dans une salle de verdure écartée.

— PBffdonnez-moi, Monsieur^ si je vous ai fait attendre, lui dit41, mademoiselle Laurise s'entêtait à ne pas me quitter; maintenant je suis tout à vous.

— Est-ce bien sérieusement que vous voulez vous battre? dit M. de Fresne.

— On a parlé de ma femme, répondit M. de Biontvert en tirant Fépée, qui 1 Wense me blesse.

Les deux adversaires croisèrent le fer.

Deux minutes après M. de Beuvron tombait frappé en pleine poitrine.

M. de Montvert se pencha vers lui; une écume sanglante vint aux lèvres du jeune duc; M. de Fresne secoua la tète.

Cependant M. de Beuvron, faisant un effort violent; se souleva sur son coude.

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, si je ne vous reconduis pas, dit-il, mais vous m'avez aoconmiodé d'une telle façon que je n'en ai pas la force. M. de Fresne voudra bien vous feire les honneurs de ma maison jusqu'à la grille du parc*

LE MAEQUIS ÙERGULË DE MONTTERT. ^

lionnel retomba sur Therbe; le sang lui mcmtait à la gorge etrétouffiiit-

Mademoiselle Laurise survint sur le lieu du combat.

— Ahî mon Dieu, s'éoria-ttelle, qu'est-ce qu'on a donc fait à mon pauvre duc?

M. de Beuvron sourit et lui lendJi te main. Mademoiselle Laurise sentit cette main presser la Menne convulsivement^ puis rester immobile et frdde.

-r Venes^ lui dit M. de Pontvallain, qui soutenait la tète du duc,^ lionnel ei^ mort comme un saint ; c^est un martyr de la vérités

Vingt^patre heures après, M. de Montvert entrait dans

La marquise accourut au-devant de lui.

— Qu'il me tardait de vous revoir ! dit-fOlle. —Votre impatience n'égalait pas la mienne, répondit

Hercule en baisant tendrement la main de la marquise. Tous deux passèrent dans leur appartement. Quand ils furent seuls. Olympe se jeta au cou de son mari.

— Cruel, dit-elle, voilà douze heures que vous auriez pu être de retour.

— Je le sais; mais un duel m'en a empêché.

— Un duel?..

— Eh! mon Çieu, oui!., mais, rassurez-vous, j'ai tué mon adversaire*

La marquise leva sur ^on mari un regard tremblant.

— Comment appelez-vous ce malheureux, dit-elle?

— Lionnel—

Olympe poussa un cri et pâlit comme une morte. Hercule la soutint dans ses bras.

— Calmez-vous, de grâce, reprit-il, je ne savais pas que M. de Beuvron vous fût si cher.

— M. de Beuvron!.. dit la marquise en relevant sa tête avec vivacité, c'était Tune des personnes de votre connaissance que j'aimais le moins; mais la pensée que vous auriez pu mourir dans ce combat m'a épouvantée tout à coup. Voyez, je suis toute tremblante encore.

— Chère Olympe! dit le marquis en pressajit de ses lèvres le front qui s'inclinait vers lui.

— Mais pourquoi vous ètes-vous battu? ajouta madame de Montvert. M. de Beuvron était de vos amis.

— Il vous avait insultée.

— Moi?..

— N'avait-il pas eu l'audace de me raconter je ne sais quelle histoire, dans laquelle votre nom était mêlé. Il prétendait que, gagnée par^la contagion de l'exemple, vous m'oubliez pour un autre...

Madame de Montvert se laissa couler des bras de son mari sur un fauteuil.

— Mais, dites-moi, reprit-elle avec effort, M. de Beu-

LE MARQUIS HBRGULE DE MONTYERT« Î57

vron VOUS a-t-il nommé celui qu'on m'accuse de vous préférer?

— Ohl s'il me l'avait nommé... M. de Beuvron seraitil mort le premier?

Olympe tressaillit.

— Et d'ailleurs il ne pouvait nommer personne? A une faute impossible il ne saurait y avoir de complice. Je n'ai pas insisté.

* — Hercule! pourquoi vous battre alors? Quoi! sur un simple soupçon exposer votre vie?

— Vous me le demandez, dit Hercule avec une expression terrible. Votre honneur est le mien; vous portez mon nom, et tant que ma main tiendra une épée je ferai respecter et l'honneur et le nom !

Quelques heures après, la voiture de M. de Montvert franchissait la porte de l'hôtel et s'éloignait dans la direction de Saint-Germain, où se tenait alors la cour. Quand le bruit des roues se fut perdu dans le silence des rues pleines d'ombre, une femme, couverte d'un mantelet qui la cachait tout entière, traversa le jardin de l'hôtel, ouvrit une petite porte qui donnait sur une ruelle obscure et disparut dans les ténèbres.

Le lendemain matin, au petit jour, M. de Montvert, de retour de SaintrGermain, se dirigea, sans prendre le temps de changer de costume, vers les appartements de sa femme.

M8 &ES BIRinift'Ki! XARtïinsss*

Olfmpe^ «oeore tout habiBée^ ii^sait sur tin sofa. Cb flambeau achevait de brûler sur une table, près delailU^ffiB un petit meuble mootrait ses tiroirs ouverts; tout alentour les débris calcinés de nombreuses letliHss couvraient le tapis. Le sommeil avait surpris Olympe comme elle lisait ime dernière feuille que sa main retenait encore. Hercule, debout devant elle, la contemplait. Deux lârtUès brûlantes, grossies par un songe amer> filtraient entré les çaupiènes d'Olympe et tremblaient, suspendues à sfes cils» Un soupir convulsif sôitleva sa pdtrine, ses lèvres balbutièrent un nom inarticulé, 4ît les dêui larmes glissèrent le long de ses joues décolorées.

M. de Mbntvert se pencha vers sa femme; son orâliè avide semblait recueillir les syllabes qui flottaient comme un son fugitif sur cette bouche adorée; mais au souffle ardent qui passât entre ses cheveux et brûlait son frotit, la marquise se réveilla. M. de Montvert sourit et fernià les yeux d'Olympe d'un baiser.

Quand eile se fut à demi soulevée, la marquise apetçut sur le parquet les cendres noircies des papiers qu'elle avait brûlés, et entre ses ioiiains là lettre que 16 sohxtneil avait sauvée du destin de ses sœurs. Elle pftht et |)orta ses regards sur Hercule.

11 était debôutj jwès d'elle, souriant.

— Pardonnez-moi de vous avoir surprise, lui éitril;

LE MABQViS HBRGULB PE MONTYERT. 3i9

j'arrive à l'instant de Saint-Germain, où le roi m'a longuement entretenu des aflaires de la Flandre, et j'avais hâte de vous reydr. M'aurie2-Y0i& attendu, que je ^oua trouve encore baMUéet Prenee gsoide que je ne tous gronde, d'aller contre l«s (ffdres de la Faculté» qui Toua commande le repos.

—Non, mon sani, reprit-elle, je n'ai pas mérité vos reproches.

' — En ^fetj chère Olympe^ voilà sur ce fauteuil un mantelet qui vous trahirait, si vous pouviez mentir» Vous êtes sortie?

— Oui, hier, après votre départ; une de mes amiœ^ mademoiselle de La Brunerie^ que vous avez cotmue au couvent, était malade, et jt suis allée passer une heure auprès d'elle.

— Et voilà pourquoi vous ne vous êtes pas couchée?

— N'allez pas vous fâcher, monsieur le marquis; vous savez combien je suis folle; ce spectacle d'un appal^tement sil^deux faiblement éclairé {)ar une bougie, celte Aourante dans un lit où de sombres tentures la fiusaieût paraître pliis jautie qu'un detge, tout oe lugtibre appardï qtii fait pressentir le trépas, m'atàii^t M iristement impressionnée qtîHl m'a été impossible de djetcher le repos. Pour distraire ma pensée, j'ai vouiti repasser l'histoire dé ma jeunesse; j'ai fouillé pariui de vieilles cotrespondslh-

ces, je suis redescendue, jour à jour, jusqu'au temps où j'étais au couvent, et cette occupation m'a conduite jusqu'au matin au milieu des plus doux souvenirs.

— Et votre reconnaissance leur a réservé l'oubli, dit Hercule en poussant du pied les cendres qui voltigèrent par la chambre.

— Non pas, reprit Olympe* Voyez ces tiroirs; ils contiennent vos lettres et celles de mes amies que j'aime le |dus. Je n'ai brûlé que celles qui n'ont aucune importance, et cette dernière suivra les autres, ajouta-t-elle en approchant de la flamme le billet qu'elle tenait dans sa main.

Hercule regarda la flamme mordre le papier et en dévorer les feuilles. Le dernier vestige de cette correspondance qui lui aurait livré le nom de son rival venait de disparaître.

— Vous êtes une enfant, lui dit-il d'une voix grave et tendre, et vous compromettez votre santé à ce jeu. La fatigue vous avait endormie, et vos traits en sont encore tout altérés; mais je ne veux pas vous punir autrement qu'en vous priant de vous reposer tout aujourd'hui ; il y a bal ce soir chez madame la duchesse de Châteauroux, et je veux que vous paraissiez la plus belle comme vous êtes la plus aimée des femmes.

Hercule s'inclina sur la main de la marquise et sorti(.

Quand il eut passé la porte, Olympe se dressa, courut vers la portière qui venait de fermer ses "plis soyeux, écouta une minute le frôlement des pas du marquis sur le tapis, puis ployant son corps et ses genoux sur un priedieu, elle cacha entre ses mains son visage inondé de larmes.

—Mon Dieu! mon Dieu I prenez pitié de moi ! s'écriat-elle d'une voix brisée par les sanglots.

La plus brillante compagnie s'était réunie le soir dans les salons de madame la duchesse de Châteaurou^, qui était alors dans tout l'éclat de sa fugitive puissance. Les femmes les plus jeunes, les gentilshommes les mieux titrés, tous revêtus des plus riches costumes, animaient la ffite qui se ressentait de l'amoureuse gaieté dont cette singulière époque faisait parade.

Madame la marquise de Montvert brillait entre toutes les reines du bal. Sa touchante beauté tirait de son caractère mélancolique un charme de plus. Autour d'elle se pressaient les seigneurs les plus galants de la cour.

Wi 1.19 IMSRNIARBS M4.R0«fiSB8.

Comme le marquis pistait dans use galerie eà seteoaieot les vieux geatilshoitimes qui ne dansaient pa»^ 9 saisit au vel une eontersation qtt'ébhai^eaiefl^ à demi T(âi deux cayaUers :

•^ Pounais-tu m'appieadre^ chère comte> disait tik capitaine des chevau-légers au colonel du régimMtdé Périgord, où se cacbe le muquis de Otieny?..

— Lionnel? répondit le fioloneL;.

Hercule s'arrêta comme si la foule Feût empêché dV vancer.

— Lionnel Tamoureux, reprit en riant le capitaine; j'ai perdu cent louis sur parole contre lui au lansquenet chez Louison d'Ârquiem^ et je serais curieux de les loi remettre.

— Je viens de le voir tout à Theure en conversation avec madame de Montvert; il sollicitait un menuet qu'on lui accordait avec une grâce extrême.

— Où cela?..

— Mais tu peux les voir d'ici; ils sont encore ensemble là-bas, au bout de cette pièce.

Une heure ou deux après, Hercule s'approcha d'une jeune dame que le marquis Lionnel de Chevry venait de quitter.

Madame de Maureilban passait pour une des plus jolies et des plus coquettes dames de la cour. Le marquis de

LE MARQOIS HERCULE DE MONTYERT. 969

Hoatrert Favait oouftisée avant qu^ii épousât mad^moi-i selle de Beuzeville^ et si Von en ^croyait lea bruits d» ruelles^ il n'avait pa9 lieu de regretteir le tempç* qu'il av^t passé auprès d'elle.

La coquette ^accueillit à merveille et mit tmi en oeuvre pour enchaîner le fugitif à son ûbiff> eomme on disiôl alors. Le fugitif s'y prêta de son mieux^ si bien que toute rancune était oubliée lorsque M« de Chevrj s'approcha pour réclamer une polonaise qu'on lui avait promise et dont les violons jouaient la ritournelle^

•- Je vous demande pardou^ dit Hercule, mais 1^ polonaise est à moi : madame de Maureilban a eu la gft^ IsRterie de meFaoeorder à l'instant.

Madame de Maareilhan> étonnée^ regarda M« de Mont* vert»

«<- C'est un fAcheux inoidenti M(»i8ieiir) répondit M* de Ghevry, mais j'ai la promesse antérieure de madame 1» comtesse^ et j'y tiens trop pour céder mes droits à peraoune.

— Les miens sont de plus fraîche date Je les garde.

En disant ces mots^ M. de Montvert, qui semblait très-calme quoique un peu pAle^ s'empara de la main dé madame de Maureilhan.

La dame était fort en peine de prendre un parti. Si d'un côté les droitsd^ M. de Gbevry étaient incontestables.

de Tautre, le marquis était un volage qu'il s'agissait de ramener, et la chose valait bien quelques ménagements. Au mouvement de M* de Montvert^ M. de Chevry s'avança.

— Un instant^ monsieur le marquis^ dit-il^ vous le prenez avec des manières un peu vives et sur un ton un peu haut.

— Pas si haut^ mousieur le marquis, que la pointe de mon épée ne puisse le soutenir.

Le geste de M. de Montvert avait fait perdre un peu de son sang-froid à M. de Chevry ; ces mots le lui rendirent. U s'inclina.

— J'aurai l'honneur de vous revoir à la fin du bal, répliqua-t-il avec la plus exquise politesse. Et comme madame de Maureilhan, qui n'était point trop fâchée de ce débat, avait laissé sa main dans celle de M. de Montvert, il se retira après l'avoir saluée.

- Les deux rivaux échangèrent quelques mots vers minuit, et le lendemain, au petit jour, il se rencontrèrent derrière le donjon de Vincennes en compagnie de MM. de Fresne et de Pontvallain.

— Tu es donc redevenu amoureux de madame d6 Maureilhan? demanda M. de Fresne à M. de Montvert en roesu)*ant les épées.

i— Je n'en sais rien; mais je te prie de te dépêcher,

j'ai fort afikire aujourd'hui. Je dois être à Saint-Germain ce soir, vers cinq heures.

— Et moi aussi, reprit M. de Chevry, j'ai rendez- vous à la même heure, et j'ai pour habitude de ne pas faire attendre les jolies femmes.

Hercule saisit brusquement Tépée que lui présentait M. de Fresne, et tomba en garde devant M. de Chevry, (pri ne rimita qu'après avoir salué les deux témoins et son adversaire lui-même.

Deux heures après, vers midi, M. de Montvert se faisait annoncer chez la marquise qui sommeillait encore. Une camériste entr'ouvrit les fenêtres et les rideaux du lit, pois se retba.

Olympe souleva ses paupières et sourit à son mari.

— Mon Dieu, que vous êtes pâle ! s'écria-t-elle tout à coup. Puis sautant hors du lit, les bras nus et les cheveux en désordre, elle courut à lui.

— Mais voyez, reprit-elle, vous êtes blessé ! il y a du sangsur vos habits!

Dans la chaleur du combat, M. de Montvert n'avait pas pris garde que l'épée de M. de Chevry avait effleuré sa poitrine.

— Ce n'est rien, dit-il en appliquant une chiquenaude à son jabot.

— Vou? vous êtes donc battu ?

' — Oui, tout à l'heure. Je ne sais vraimeat pas qad démon pousse tous les Lionnel de la terre sur mon diemin. Cehiirlà m'a cherché quer^e cette nuit ^ je Fai tué ce matin.

Les bras de madame de Montvert, nouéErautonv âttOOB de son mar\, se détachèrent tremblants et glacés.

Hemile se mit à se prom^er dans sa chambre, allant et venant devant sa femme qui restait dèbouty immobSe et blanche de terreur.

**- En vérité, ce tt'est pas ma âtute, disait le marq[ms en haussant les épaules; ils ont la manie de me ehioaneri l'un à cause de votis> l'autre à tause d'une polonaise^ GbA à rendre fou l'homme le plus sage, et malheurensemeat je n'ai pas de prétention àla phiiosophiej C'est donc encore un mort.

CAympe se laissa tomber sur un so&. Tout son corps frémissait, mais la volonté, plus forte que la terreur, Tempèchait de succomber à ses émotions^

— Vous êtes épouvantée, reprit Hertnile> et je vous parais certainement un homme afeeux. Eh ! mon Dieu, il ne faut point s'en prendre à mon cœur qui n'est pas mauvais ; mais je ne suis point patient, et lorsque je me crois insulté, il me prend une envie irrésistible de me venger; voilà pourquoi, ce matin, j'ai donné un grand coup d'épée à M. Lionnel de Chei^y*

LIS MAAQUIS HIRGULS PE MONYERT. 967

Un soupir de satis£suîtion souleva la poitrine d'Olympd ; au môme instant, un petit guéridon'^ sur lequel M. é& Moûtvert s'appuyait, tomba broyé en morceaux.

— Que je suis maladroit I s'écria-t-il; j'oublie toujours (^e ces jolis meubles ne sont pas plus solides que d^ joujoux. C'était, je crois, un guéridon en bois de rose, reprit-il en ramassant un éclat du meuble} permettezmoi de Ifi remplacer par up bonbeur-ndu-jour on boi§ ^'ér bène; on en fait d'un cbarmant modèle incrusté .d'ivoirdé

A quelque temps de là^ madame la marquise de Montvert sentit les premières atteintes d'un mal inconnu» qui rendait ses nuits sans sommeil et ses jours sanp repos. Hercule fit appeler deux ou trois médecins qui firent de longues dissertations sur Vétat de madame la marquise, il était clair qu'aucun d'eux ne comprenait rien à la nature de cette maladie, à laquelle ils trouvèrent une foule de noms. Cependant, tous furent d'accord pour prescrire ÎQToe distractions. I^adaiïie de Montvert sourit tristement ôt secoua U tête j M. de M(»)vert l'embrs^^ et Boutinl

qu'ils avaient raison. A partir de ce moment^ le marquis poussa sa femme dans un cercle éternel de plaisirs; rOpéra, les bals, la Comédie-Italienne et les chasses se partagèrent son temps. Hercule inventait nulle surprises pour charmer les ennuis de celle qu'il semblait aimer davantage depuis qu'elle souffrait. Tous les instants qu'il pouvait dérober au service du roi, il les lui consacrait, et c'était chaque jour fêtes nouvelles, parures et concerts.

Madame de Montvert remerciait son mari, puis s'essuyait les yeux quand il ne la regardait pas. Cependant elle ne se plaignait jamais, assurait qu'elle se sentait mieux portante, et le suivait partout où il lui plaisait de la conduire.

Les choses allèrent ainsi pendant un mois ou deux. Q arrivait parfois que madame de Montvert s'enfermait seule dans son appartement, où sa camériste la surprenait tout en larmes aux pieds du prie-Dieu, devant la pâle figure du christ. Une si singulière dévotion dans un temps qui ne se piquait pas de beaucoup de religion étonnait tous ceux qui en avaient connaissance. On remarquait aussi que les accès de tristesse de la marquise coïncidaient avec la réception de certaines lettres qu'une espèce de commissionnaire apportait à l'hôtel à de longs intervalles. M. de Montvert s'en inquiéta, et en parla doucement à sa

femme, un jour qu'il Tavait trouvée pleurant comme une Madeleine et le tapis tout autour d'elle, jonché de petits moi*ceaux de papier.

Olympe se défendit d'abord en balbutiant, puis finit par avouer que mademoiselle de La Bninerie, à qui les médecins avaient ordonné Pair du Midi, lui, écrivait aussi souvent que son état le lui permettait, et que sa correspondance, où se trahissait un désespoir sans limitas rimpressionnait péniblement.

— C'est une si cruelle chose de se sentir mourir à vingt ans, disaiirelle. Augustine ne laisse que des espérances derrière elle; elle n'a pas encore appris à regretter.

— Vous la plaignez donc bien ? répondit Hercule.

— Oh! Monsieur, s'écria Olympe, ^nnée de l'accent du marquis, qui ne la plaindrait ? Pauvre jeune femme! belle, riche, aimée de tous, une horrible maladie la tue alors qu'elle attendait une vie heureuse, pleine de joie et d'amour 1 Ignorez-vous donc qu'elle aimait ?,.. Quelles tortures pour ces deux cœurs qui ne battaient que l'un pour l'autre, et^que la mort va séparer ! c'est horrible !;..

La marquise laissa tomber sa tète sur sa poitrine, puis 9q[»rès un instant de silence, joignant les mains et levant les yeux aii ciel, elle s'écria :

— Et quand je songe que cette destinée sera la mienne

S70 LES DBRNIÈRB8 MARQUIBBS.

je perds tout mon cours^ et ii më sembleque je deviens foUe!

Et Olympe, ne pouvant maîtriser soh émotion, écUla en sanglots.

Hercule plia un genou devant die ; une larme treifr* blait au bord de sa paupière ; une angoisse inexprimable gonflait sa poitrine, et ses lèvres s'entr'ouvraient eomme pour parler, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur un brin de papier retenu dans les franges du sofa. Un frémissement rapide comme la pensée passa sur son visage, il se pencha sur les mains de sa femme et les baisa ; mais les larmes s'étaient séchées entre ses cils comme â un édair ' les avait brûlées»

— Chassez ces tristes pensées, chère Olympe, dit-il, et \ permettez à ma tendresse de vous y aider; il y a ce soir | bal àropéra, veuillez vous apprêtei^ , toute la cour y I sera; les mascarades doivent ètrd merveilleuses> et tous trouverez dans votre boudoir im délicieux costume qui vous siéra à ravir.

— J'irai, lui dit Olympe.

Quand Hercule se fut éloigné. Olympe, en se relevant^

vit le brin de papier attaché auic franges de soie; elle rougit vivemeni, le prit et le porta à fees lèvres avec on mouvement passionné. Le soir même, elle était dans h salle resplendissante de l'Opéra.

LE MAAQV1S HÈRC17LS BS MOIITTERT. 171

Mi de Biiaitvert avait €OBÔé sa lemme i Mi d'Estissac^ lorsqu'un channant lutin ^ qui avait des ailes de gaze bleue semée d'étoiles d'or, avec une jupe de satin rosô lamée d'argent et des cothurnes pailletés qui dessinideat le plus joU pied du monde, le vint tirer par le bras.

— Viens par ici, lui dit-il en l'entraînaat;

— Jusqu'au TCfaume de Plu ton si tu v«ix, mongeûtii diable;

— ^Fas si toiû; mais Jusqu'à, cette logé, où je poijœrài m'asseeir eti te grondant.

Le lutin souleva la barbe de son loup, qui laissa vdr des perles enchâssées dans du corail, et seiiiit gaiUarde^ ment à (n^oquer des pralines qtf elle tiwrit d'une benbonniête.

— Vois-tu, mon cher Hercule, reprit-D, tu te comporte fort mal avec tes amies.

— Ne t'autais-je pas fait la courî

— Fat!., quand on appartient à la Oomédie-Fratiçaisëi et qu'on s'appelle mademoiselle (.aurise, îl n'est pas d^ feentilhotiame qu'on n'ait vu à SeS genoux.

— Je confesse que je m'y suis mis.

—Et j'avoue Ipiisjetrè v6usy ai pas laissé, monsieur le marquis; mais ce îi'est jpéà une râi^n pour tuer à grands coups d'épée les getls qili peuvent trouvet qu'oii a de l'espHtètdelabeaut^.

27â LES DERNIÈRES MARQUISES.

— De quel démon vous aurais-je privé, beau diable?..

— Mais j'imagine que vous n'avez pas oublié ce pauvre duc !

— Non, certes.

— Et vous choisissez bien votre temps pour le dépêcher au noir séjour!.. Si M. de Fresne ne m'avait pas offert une place dans sa voiture, comment serais-je revenue, s'il vous plaît? Je commençais cependant à ne plus penser à l'aventure^ quand ne voilà-t-il pas que vous vous avisez de tuer Lionnel de Chevry, juste au moment où il me proclamait la plus belle des mortelles dans un madrigal fort bien tourné.

— Je ne connaissais pas le madrigal, et, sur ma parole, cette poésie aurait sauvé le marquis s'il me l'avait contée.

—Or, pendant que ses amis le portaient en terre, moi je l'attendais aux Percherons, où nousNievions souper. Je n'ai point envie que vous recommenciez, fet je vous en préviens, parce que je connais justement un très-galant baron qui s'est chargé d'ajouter un second couplet à la poésie du marquis.

— Qu'est-ce que c'est que ce baron-là î

— M. le baron Maximilien de Druich.

— C'est comme si tu ne me l'avais pas nommé.

— Le voilà qui passe là-bas; c'est un Allemand, dit-on,

LE MAKOUIS HEBGGLE DE MONTTERT. ^73

ce grand blond qui donne le bras au jeune vicomte de Vouvray.

— Je ne connais pas celui-ci non plus.

— Vraiment! toi. Hercule, tu ne connais pas Lionnel de Vouvray, un de nos plus jolis mousquetaires gris, à qui madame de La Ferté vient d^acbeter une lieutenance?..

— Mais où veux-tu que je Taie vu?

— Belle demande !.. chez toi, mon dieu Mars. Ah! j^ pense, tu étais en Flandre, ?an dernier, lorsqu'il a été conduit chez madame la marquise ta femme; elle le connaît très-bien, elle. Tiens, le voilà qui salue madame de Hontvert , comme s'il la devinait sous son masque; il y a des hommes qui sont femmes, pour percer du premier regard loups et dominos. Va les rejoindre; madame de Montvert vous présentera l'un à l'autre.

Hercule venait de déchirer son gant entre ses doigts, quand mademoiselle Laurise le quitta pour aller se suspendre au bras du baron Maximilien de Druich.

Gomme le bal tirait à sa fin, et que les tètes étaient fort animées par la galanterie, M. de Montvert se mêla à un groupe de cavaliers qui discutaient forts vivement sur les mérites des genêts d'Espagne comparés aux chevaux limousins. M. Lionnel de Vouvray soutenait que les genêts avaient plus de vigueur et de vitesse.

— C'est une erreur, dit brusquement M. de Montvert,

%H 199 DE&miEKS MARQUISJ^Sé

les cbc^tix liaKkusioa l'emportent de toutes maîtres.

— Je te croyais d'une opinion contraire, dit M* de Fresne, avec le toi? cl'wû Uomioe *(Hr de ce qu'il avance.

— J'en ^i cbaogé.

— Et y-ûuâi en cbaogeimz encore^ j'es^jève, ç^iainsieur k marquis, dit le mousqqetaire en souûaût.

— Plus maintenant; je serais trop d;&^^ de partager rojpiaion de personnes qui parlent des qualitési df^ chevaux sans les avoir jamais vus au feu.

— Je né pense pas, répondit M. de Vquvray légèrement ému, que votre intention soit de me rq^rocber le v^ beureiix hasard qui n'a pas encore permis à. ma compagnie de faire preuve de sm dévouement à la personne du roi?

— Gomme il vous plaira^ Monsieur, je sais seulemeni qu'il 7 a de ces hasards malheureux dont on profite p&^ fds avec {daisir.

M. de Vouvray était d'un caractère doux et facile, mais l'insulte était trop directe pour qu'il n'exigeât pas une réparation éclatante.

M« de Montvert lui donna rendez-vous pour le lendemain dans les bois de Ville-d'Avray, à mi-chemin de Versailles, où leur service les appelait tous deux.

— Quel furieuxl.. ctt M. de Pontvallain à M. de Fresne, il s'est battu pour sa £emme> il s'est battu pour une co-

LE MARQUIS UKHGULB DB MONTTERT. 275

qoette; yoïà mainteiiant qu^il veut se battre pour des dieyaux! il se battra bientôt pour le grand Shah de Perse !. • Comme le marquis et la marquise de Montvert allaient 86 séparer au retour du bal. Hercule baisa la main de sa femme avec une sorte de timidité juvénile.

— Vous allez encore me gronder, lui dit-il.

— Vous! et pourquoi?

** Je ne sais comment «ela m^est arnté, mais figurezvous que j'ai encore une affiiire sur les bras. -^Uûduelencoret

— Hélas ! oui, un duel. Et c'est encore un lionnel que la fatalité pousse devant mon épée.

Olympe leva sur son mari un regard profond; elle rencontra un regard triste et suppliant.

— Et pourquoi ce duel? reprit-elle après un sileoce, pendant lequel leurs yeux ne se quittèrent pas. *

— Pour les chevaux du Limousin, qui sont bien les {dus mauvaises bètes que je connaisse.

— H n'y a pas d'autre raisoi^î

— Quelle raison pourrais^je avoir de me battre avec le vicomte de Vouvray que je ne connaissais pas avant cette Huit?..

— Lionnel de Vouvray ! . . C'est vrai, je n'ai point songé avoua le présenter depuis votre ret(Mjr, et j'en suis bi^ contrariée maintenant Je ne sais à quoi je pense dqmis

276 LES D£RNIKE£S MARQUISBS.

que je souffre. Mais, s'il n'a pas offensé votre honneor, épargnez-le. D est jeune, c'est presque un enfant. Sa mère me Fa recommandé, et s'il mourait de votre main, j'en serais désolée à cause d'elle qui n'a plus que lui, i cause de lui, qui espérait trouver en vous un ami.

Hercule jouait avec la dragonne de son épée tandis que sa femme parlait; quand elle se tut il lui prit la main.

— J'en suis fâché à présent, dit-il; nous devons nous rencontrer demain; si je le puis, j'arrangerai l'affaire.

— Et je vous en serai gré, répondit-elle; songez à sa malheureuse mère.

Le lendemain les deux adversaires arrivèrent au même moment au rendez-vous,.

Le marquis s'approcha de M. de Vouvray et le salua.

— Avant d'aller plus loin, monsieur le vicomte, lui dit-il, jfe tiens à vous déclarer devant mes témoins elles vôtres, que je reconnais avoir eu les torts dans la discussion qui nous a conduits ici. Je regrette sincèrement les paroles qui me sont échappées, et je désire que cet aveu vous paraisse une suffisante réparation de l'insulte que je vous ai faite.

MM. de Pontvallain et de Fresne, et deux mousquetaires que M. de Vouvray avait amenés pour lui servir de témoins, se regardèrent étonnés ; Hercule n'avait jamais habitué personne à un tel langage.

Le jeune lieutenant saisit vivement la main de son adversaire et la serra.

— Je vous remercie, monsieur le marquis, répond-il; mais ^permettez-moi d'exiger que vous croisiez le fer ayec moi.

M. de Montvert fronça le sourcil.

— Oh I de tout autre que de vous de telles paroles auraient suffi pour effacer toute trace de quelques propos dont je ne vous garde point rancune, reprit en souriant M. de Vouvray ; mais vous passez pour une des meilleures lames de la cour, et vous avez un grand renom de bravoure. Personne ne doutera jamais de votre cœur: quant à moi, je n'ai malheureusement pas encore fait mes preuves, et Ton pourrait croire que j'ai accepté par crainte des explications dont je vous suis reconnaissant. Laissezmoi donc Phonneur de toucher votre épée de la mienne. Je porte un nom que je veux conserver pur de tout soupçon.

M. de Montvert s'inclina et mit l'épée à la main. Au bout de quelques passes M. de Vouvray reçut dans le bras un coup de pointe; son épée tomba sur Therbe. Hercule la ramassa vivement él la lui rendit.

— Encore une fois, M. le vicomte, permettez-moi de TOUS répéter, à présent que nous n'avons plus aucun motif pour nous battre, combien je suis aux regrets d'avoir dit

IG

ils LES DERNIERES ITARQUlSEâ.

ce que vofus avez eu la générosité d'oublier. Je tiens les genêts d'Espagne pour les meilleurs chevaux.

— Morf)leu ! Monsieur, s'écria Lionnel de Vouvray, feissez-moî de grâce vous embrasser; votre coup d'épee me rend le plus heureux des hommes. Si vous me faites rhônneur d'ac<5epter mon amitié, en toutes circonstances vous pourrei réclamer l'aide de mon bras; il sera tout i votre service... quand je pourrai le remuer.

— Quel singulier homme que ce cher marquis ! disait M. de Pontvallain en remontant à cheval ; il est querelleur comme un vieux lansquenet ou tendre comme une nonne, sans qu'on en sache la raison.

Cependant le mal dont madame 'de Montvert souffrait, faisait de lents mais continuels progrès; une chaleur brûlante desséchait sa poitrine, une pâleur livide s'étendait sur son visage amaigri, ses yeux encadrés d'un cercle bleuâtre brillaient d'un éclat fébrile; toutes ses forces et toute sa volonté s'épuisaient à lutter contre les atteintes de langueurs enflammées qui tarissaient lentement les sources de sa vie.

LE HAAgUI3 |IJCE<UJLS PB ^0NT7EET. 879

Beiculô m h quittait plus ; isa tmàrm^ yigUaute Teatouiait^B (^ i^up <iu'uue mère ^eula semble pouvoir prodiguera sa fiUe ; il appelait près fl'elle les plus fameux médecins et s'adressait aux plus savantes académies pour leur demander un secret qui pût sauver sa femme.

Olympe le remerciait doucement, l'embrassait avec les élans d'une reconnaissance passionnée, puis le suppliait de / la laisser seule quelques ipstants.

Alors elle tombait à genoux devant l'image du Sauveur deshommesy -priait avec des sanglots, pressait ses tempes entre ses mains tremblantes, levait au ciel des yeux trempés de larmes, et quand ses caméristes, inquiètes de son long silence, rentraient dans l'appartement, elles trouvaient la marquis étendue aux pieds du crucifix, dans la froide immobilité de la mort.

Après ces crises terribles. Hercule passât la nuit au <:^et d'Olimpe, la veiUant comme on veille un enfant au bercer . C'était lui qui prépawt les boissons caloiantes et qui la forçait de prendre les remèdes qu'elle repoussait quand d'autres mains les lui présentaient, dans la convietiœi où elle était qu'il n'y avait pas de salut à espérer. (^ de fois, en se réveillant de ses doploureuseg léthargies, ne Vavait-elle pas surpris, pen<^é sijir son lit, la contemplant ayec un vidage pâle que semblaient édairçr deux yeux flamboyants. Slle tressaillait alors, ei fermant

LES DERIfitRES MARQJJISES.

ses paupières pour éviter un regard dont Téclat pénétrant allait jusqu'au fond du cœur, elle collait ses lèvres blanches sur une main qu'elle trouvait glacée et brûlante tour à tour.

Il arrivait parfois que le mal semblait céder à une influence occulte, inexplicable ; car il y avait déjà quelque temps que la médecine s'était avouée impuissante à vaincre une maladie dont les causes lui échappaient. Ces jours-là, madame de Montvert paraissait retrouver sa joie avec sa santé ; elle se montrait à la cour, suivait les chasses et dansait au bal. C'était en quelque sorte une renaissance que le marquis célébrait par des splendides fêtes.

Un jour que toute la cour était conviée à Meudon, la marquise était partie avec son mari en galant équipage; il devait y avoir chasse à courre et bal au château.

Madame de Montvert montait une jument anglaise, ((lie le matin même Hercule lui avait envoyée ; le grand air, Je mouvement, l'oubli peut-être avaient rendu à ses yeux leur douceur veloutée, à ses joues leur frais incar jat. Elle se lançait donc à la poursuite du cerf hardiment et gaiement, lorsqu'on traversant un carrefour un cavalier s'offrit soudain à sa vue. Madame de Montvert pousi^ un cri et chancela; le cheval épouvanté se cabra. Hercule, qui suivait une autre avenue, vit ce mouvement par une éclaircie de la forêt ; le cri de sa femme frappa

LE MAROUIS HERCULE DE MONTTERT. 281

son oreille et Fatteignit au cœur ; il tourna bride et se précipita Vers elle ; un pli du terrain lui masqua bientôt le carrefour où il avait cru voir 'passer un cavalier, et lorsqu'il arriva, il trouva madame de Montvert couchée par terre, pâle comme une morte. La solitude rentourait, mais auprès d'elle et sur la terre humide les pieds d'un cheval avaient foulé le sol. Ses traces se perdaient dans les profondeurs de la forêt.

Olympe frissonnait; d'une main agitée elle semblait vouloir jécarterune image importune; ses lèvres remuaient, laissant échapper des mots confus.

Hercule souleva sa femme dans ses bras; elle ouvrit les yeux.

— Fuyez ! . . . fuyez ! , . . de grâce. . . fuyez I . . disait-elle f une voix en délire...

Ces mots passèrent comme un soupir aux oreilles de M. de Montveri; ; mais son cœur les entendit. Des^ dames accoururent; toutes s'empressèrent autour de la marquise et lui prodiguèrent leurs soins ; Olympe les regarda, écarta les cheveux qui couvraient ses joues, reconnut son mari et fondit en larmes.

— Elle est sauvée, dit madame d'Estissac, la chute «la'elle a faite aura épouvanté cette chère marquise.

Hercule confia sa femme à la comtesse, qui suivait la diasse en calèche, pui^ comme la compagnie était Fe-

388 LES DEENIÊRES MARQUISE^.

montéd à eb^val et s'ai^tait à partir , il sauta en sdle et s'éloigna à fond de train.

— Où peut-il aller? s'écria M. de Pontvallaia en le ifoyant disparaître derrière les so^^lres massifs d'uAe avenue. Il faut que la tftte d'Hercule soit un peu d^ rangée.

' -r- La maladie de sa femme le rend fou^ répliqua M. d'Estissac ; quel mari !... vraiment il me guérirait 4^ k copstance^ si je pouvais être atteint de ce mal-là!

Quelques heures après^ le marquis retourna auprès d^ sa femme. Il était en nage^ les broussailles avaient décbiré we partie de ses vêtements : le désiordre de sa toilette et les éclaboussures dont elle était souillée témoignaient assez de rempar^ement 4e sa course.

Son cheval, couvert de boue, haletait dai^ 1^ cour,

— Dans quel état vgus êtes, mop Dieu ! s'écria Olympe qui venait d'écarter les rideau^^-

-T Votre év^ftouissempftt n^'avait bouleversé ; il W semblait qu'un mala4rûit a\ait ocçasiomjé votre chutg. Oh I... si jamais je rencontre l'ii^ol^pt à q^i pe î^œud ^^ ruban à appartenu, je le tuerai sur plage, l

— Ce noeud I où l'avez-vous donc ramassé î -

— Sur une branche, où il ^tait resté suspendu à qaçfquespasdevou&

-T. J'imagine que vous a'aures( garde de vous attaque^

LE MARQUIS ff^RQ^LK ]>S MONTTERT. tt8

à m JQditre» Madame de Maureilhaa 1% pejrdu sans doute en Youlant me secourir ; elle le portait à soq épaulei où M. de Fresne Pavait attaché.

Hercule broya entre ses doigts la houssine qu'il tenait encore à la main.

Depuis Taccident de l^eudoh^ Fét&t de madame de Uontyert avajt rapidement empiré. Les médecins avaient coodeillé Tair à^ la campagne mais la tranquillité de la résidence où le m^uis rayait fait opnduii» près de Viroflay ne lui avait apporté qu'un soulagement passager; nue lièvre lente la consumait^ et toutes ses forces s'étaient éteintes dans un accablement profond. Les déchirements de sa poitrine enflammée lui rappelaient seuls qu'elle wait4

Le dévouepient d'Hercule ne se démentait pas une minute. Au nom de sa femme^ il répandait les aumônes à profusion^ et^ comice elle^ il semblait mourir tant il était morne et sombre.

Aucun bruit ne se faisait autour du château» d'où la vie paraissait s'être retirée.

Un 3oir un valet de pied vint annoncer à madame de Montvert qu'un étranger sollicitait l'honneur d'être admis en sa présence.

— Vous a-t-il dit son nom? demanda-t^le.

— C'est M. le comte Lionnel d'Asselanges.

284 ISS DERNIÈRES MAROtJISES^

Une roageur brûlante passa comme une flamme sur le visage d'Olympe. Aucune émotion ne parut sur les traits d'Hercule ; il regardait sa femme dont la tête était retombée sur l'oreiller.

Un instant tous deux gardèrent le silence.

Le valet de pied attendait immobile.

^ Enfin, madame de Montvert appelant toute son énergie à son aide, souleva sa tète languissante; son front reflétait de nouveau les teintes froides et mates de l'ivoire.

— Dites à M. le comte d'Asselanges, reprit-elle d'une voix mourante, que je ne puis pas, que je ne veux pas le recevoir.'

— Si cette visite pouvait vous apporter quelque distraction, dit le marquis, pourquoi ne laisseriez-vous pas monter ce gentilhomme ?

— C'est inutile, reprit-elle en faisant un signe de la main.

Le valet se retira, et madame de Montvert ferma les yeux.

On aurait pu la croire morte à la pâleur de ses traits, si les mouvements entrecoupés de sa poitrine n'avaient agité les draps à intervalles inégaux.

Comme la nuit s'avançait. Olympe tourna son visage vers son mari,

LE MARQUIS HBRGCTLE BE MONTTBRT. 285

Une flamme lugubre se Jotftdt dans ses yeux, dont Fôfbite semblait démesurément agrandi. »

— Hercule, approchez, lui dit-elle; je viens d'élever mon âme à Dieu, et il m'a inspiré la pensée de me confesser à vous avant de mourir; si votre généreuse bonté fait descendre le pardon sur ma dernière heure, ma fin sera plus tranquille et je vous bénirai.

Le marquis s'approcha sans répondre.

-i ÉcoutezHBoi, reprit Olympe : Dieu m'a permis de vivre encore quelques heures pour vous faire un aveu qui soulagera ma conscience. Quand j'aurai fini, je n'aurai plus qu'à me réconcilier avec TÉglise et à oublier la terre.

Après avoir achevé ces mots, la marquise se recueillit un instant, puis commença ujS récit qu'elle ne termina pas sans l'avoir souvent interrompu, épuisée qu'elle était par la souflrance.

— a Je vous ai troiùpé. Hercule ; je n'ai pas su garder pure et fidèle la foi que je vous avais jurée, et Dieu m'a punie en me faisant mourir à un âge où, pour les autres femmes, la vie est pleine d'espérances. Je mérite mon sort et je bénis la main qui me frappe. J'étais orpheline et pauvre; vous étiez riche et vous portiez le nom d'une famille puissante et honorée. L'offre de votre main était plus qu'il ne m'était permis d'espérer, et pourtant, ai je

§86 I.B9 DERNIÉISS HAROïïIjBSB.

raoceptai, yom le savee^ et ne fut pas s^s bântâtion. La cause de cette hésitai^oQj youb ne l'avez jamais connue ; je vais vous la dire» Pout^iiurf ne irous Tai-je pas iavouée jÀns tôt! Peut-être ra^uriez-vons protégée êoatrè mdmèalie 1 Une de mes amies lecevait souvent^ au couvent eu ma mère en knourant m'avait laissée^ la visité d'un de ses parents; permetteznnoi 4e vous taire son nome s'il fat coupable ce n'est pas à moi de raccueer. J'avais seize ans» il en avait vingt. Confidente de mon amie^ j'assistais aui visites de son parent qui me laissa bientôt voif qu'il m'aimait. Je ne pus lui cacher que cet amour était partagé. Nous nous écrivîmes, et nous nous ^ons juré à travers les grilles du parloir de n'appartenir jamais que l'un à l'autre; ce serment, je le répétai bien feouVent> l(MPsque, seule dans mon oratoire, je m'agenouillais aux pieds de la croix. Bientôt une lettre de son pèî*e le contraignit de retourner en province. Il y avait déjà trois mois qu'il était parti, lorsque^vous vous présentâtes âii couvent. Vos recherfehes ftattèrent mon amour-propre, votre rang dans le monde m'éblouit, votre anlour, dignemeht exprimé, me toucha; mes compagnes disaient hautemetit autour de moi qu'elles s'estimeraient heureuses si vous leurairesiez les hommages que vous me rendiez. Là supérieure me fit appeler un Jour et me dit que, dans ma position et sans fortune, cô serait offenser mes protecteurs qiie de re-

IB MARQUIS HBBCULB DÉ MONTVBRT. 28T

fuser une aussi belle alliance. Trois mois s'écoalèreiit en* core; j'étais nne enfeiût; je crus avoir oublié celui qui avait reçu mes serments et qui ne revenait pas, et un sdr je vous dfe en rougissait, que j'étais prête à vous suivre àTautel. Votre joie m'enivra et ilme sembla que je vousaimais. Pendant deux ou trois ans j'éloignads de ma pensée un souvenir qui l'attristait, et je le faisais sans effort, lorsqu'une mission vous appela en Flandre. Ma douleur fotâncère; eepenâant votre absence se prolongeait et ma trâtesse ne passait pas, lorsque mes amies m'entraînèrent dans leurs plaisirs pour me distraire. Je les suivis et voilà ce qui m'a perdue.

«Un jour je revis celui que je croyais avoir oublié. Sapréswice me troubla; d'abord il sembla m'éviter, puis insen^lemeat il se rapprocha de moi; ses yeux me je-* taientdes reproches muets, et j^éprouvai bientôt à le voir 1B6 peine et un plaisir qui remplissaient ma vie de tourments délicieux. Il me dit enfin qu'il m'aimait toujours; ce mot me fit tressaillir; je compris'à mon émotion que son souvenir vivait encore dans mon cœur. Je voulus l'é* viter, partir, vous rejoindre; il était trop tard! Sur ces entrefaites^ une chasse réunit toute la cour à Versailles. Comme nous nous trouvions seuls à l'écart, il m'annonça qu'il s'était diécidé à partir, et me sui^lia d^entendre ses adieux» Ses ^ix étaient trempés de larmes; j'étais

288 LES DERNIÈRES MAROUISES.

éperdue^ il m'eutralna^ les paroles qu'il me disait me faisaient palpiter; il voulait s'éloigner et il restait; ses adieux étaient des serments de m'aimer toujours y tandis que ma tète s'égarait;... j'avais commis la faute de le suivre. Dieu m'abandonna*

a Quand je revins à moi, j'étais coupable. Alors ce fut une vie pleine d'an^bisses et d'amour. Je cherchais un refuge contre mes remords dans la passion, et la passion plus forte les étouffa. Elle me donna l'horrible puissance de dissimuler quand vous revîntes de Flandre, et Olympe de Beuzeville vous parut toujours digne de votre estime. Cependant, un ordre du ministre attacha mon compliee à une ambassade; il partit, et il me sembla que monàme s'enfuyait avec lui. Un jour une lettre m'apprit qu'il revenait à Paris chargé de dépêches; il me demandait un rendez-vous, àMeudon, dans une petite maison où bien des fois je l'avais vu. Oh ! c'est bien infâme, n'estrce pas! Cette maison était la vôtre. Cette nuit-là vous partiez poor porter des ordres de la cour au maréchal de Saxe. Quinze jours après vous reveniez, et j'apprenais que vous a\iez tué M. de Beuvron parce qu'il m'avait soupçonnée! .

a Je ne sais pas comment je ne suis pas morte en vous écoutant; mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine. Quand je fus seule, cette pensée, qu'un malheureux gentilhomme avait perdu la vie parce qu'il m'avait accusée

LE MAROOIS HERCULE DE MOMTYSRT.I 289

et qu'au péril de vos jours tous m'aviez défendue, moi coupable, s'oflWt à moi dans toute son horreur : toutes les illusions s'en échappèrent comme s'échappe Teau d'un yase brisé; l'image du duc mort me poursuivait sans cesse; la nuit j'en rêvais, le jour j'en étais obsédée; ce remords s'attacha à mon cœur, et mon bonheur, bâti sur le sable, s'évanouit.

« Un voile était tombé de mes yeux ! le soir même je me rendis aux lieux où j'étais attendue ; mais cette nuitli, je fis serment de rompre avec le passé. Ce serment, je l'ai tenu!.. Je rentrai mourante, épuisée, avant le jour. J'ouvris mon secrétaire, et une à une, après les avoif trempées de mes larmes, je brûlai toutes ses lettres. Il vous en souvient, monsieur le marquis, vous m'avez surprise lorsque la fatigue m'avait endormie, et ma première parole au réveil a été un mensonge !

c Biais alors une double torture commençait à consumer ma vie : votre tendresse active et confiante qui était comme un reproche vivant de ma faute; et sa douleur, à lui, qui m'arrachait des larmes en secret! Quel mal me faisaient ses lettres, et de quelle existence j'ai vécu !

« J'offris mes souffrances à Dieu comme une expmticm, et je tirais de ces souffrances une consolation en pensant que plus elles seraient ardentes, plus elles me mériteraient mi pardon inespéré.

200 IiBS BBRNIÈRBS MARQUISES»

a EoftoL il consentit à s'éldgaer; mes prièies vrmrA obtenu de lui qu'il ne cherch^nât plus à me revoir. H d^oianâa une mission^ ^obtint et partiftpaar de loîntaûMs contrées.

« Sous Finiusnee de notre amour, je m'efforçais d'étOHffeor son souvenir^ lorsque^ vous le c&tai«}e! un ym je conçus la pensée que vous connaisstea ma feute et que vous cherchiez à vous venger sur hii «vanl; de me punif moi-même. Ce fut lors que Rappris votre prochaiR duel avec M. de Vouvray . Cette persistance à vous battre à tout prqpos m'étonna. Mais votre généfeusacondu^ le leodemain^ dans un» rencontre où il vous aurait été facUe de tuer un ennemi, dissipa tous mes vagues soupç^is. Je me les su|s bien souvent reprochés depuis lors^ et je vous en ctemande bien pardon^ à vous dont raffection coûtante n'a pas failli un jour. »

~ Je touche au terme de ma confession. Bientôt^ mmi" sieur le marquis^ vous aurez à me juger.

« Ma vie semblait épuisée^ et d'étranges douleurs me faisaient rapidement approcher de ma dernière heure; vous craigniez une maladie^ et c'était un souvenir qui me luait. Un instant je semblât renaître à l'existence; c'était et dernier éclat d'une flamme qui s'éteignait. 11 vous souvientâu jour où, dans la forêt de Meudon^ je poussai un cri et tombai de cheval sans connaissaneel^. Je venais de

le revmr!.. H était arrivé à Timproyiste, et j'avais entendtt sa voix me répéter encore qui! m'aimait !

a Cette dernière rencontre brisa la force factice qui me soutenait. Depuis ce jour^ je me suis rapprochée du tombeau; demain je ne serai plus» Puissent mes soufEtances et mcm r^entir effacer devant Dieu une faute dont votee pardon seul peut m'absoudre !.. »

— Yoili ce que vous ne saviez pas^ monsieur le mar* quis. Maintenant jugCK-moi.

— Vous vous trompez. Madame, dit Hercule, voilà ce que je savais, et voilà pourquoi je vous ai empoisonnée.

Madame de Montvert se dressa toute droite; elle porta les mains à son front, promena ses doigts sur son visage livide, poussa un cri et tomba foudroyée.

Hercule se pencha sur Olympe; il écarta les mains de sa femme et colla ses lèvres sur ses lèvres. Elle était morte.

— Je t'ai punie et je f aime! lui dit-il d'une voix déchirante, tandis que deux larmes acres et brûlantes tombaient de ses yeux.

Mais bientôt, se relevant, il jeta d'une main ferme le •linceuil sur la tète de madame de Montvert et regarda autour de lui.

Le jour filtrait par les fenêtres à travers les rideaux. Hercule marcha vers la porte et l'ouvrit; les gens du châ-

teaa étaient dans l'antichambre cooime ils avaient coutume de s'y rendre tous, chaque matin^ pour avoir des nouvelles de leur maîtresse.

— Entrez tous, leur dit-il d'une voix calme, et regardez! Madame la marquise Olympe de Montvert est morte. Que le château prenne le deuil, et que l'un de vous aille prévenir monseigneur l'archevêque de Paris et lui demande, au nom du marquis Hercule de Montvert, les prières de l'Église pour l'âme de la trépassée.

Tout le monde s'agenouilla autour du marquis de Montvert qui priait. Le silence était lugubre; les clartés du jour naissant jetaient des teintes rouges sur l'alcôve où les formés roides de la marquise se dessinaient sous les draps blancs.

Le marquis Hercule de Montvert se releva le premier, traversa la foule silencieuse de ses serviteurs courbés sons la majesté de la mort et s'éloigna.

Le soir même un garde trouva le cadavre de M. le comte Lionnel d'Asselanges couché dans un ravin.

Le marquis de Montvert avait disparu.

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