‹ Les dernières marquisesChapitre 4 sur 5 · SOUVENIR D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

SOUVENIR D'ALLEMAGNE

Un matin, en se levant, un jeune homme de Paris, qn*on appelait Gérard de N..., reçut une lettre de son notaire, qui le priait de passer chez lui. Ce notaire était d*im caractère méthodique et silencieux, il ne lui écrivait jamais que dans les circonstances urgentes. Gérard se rendit donc sur-le-champ à son étude, et un petit clerc l'introduisit dans le cabinet de son patron.

Le notaire montra à son client un vieux fauteuil de cuir, et, lui présentant un papier :

— Vous avez, dit-il en s'adressant à Gérard, une parente en Allemagne ?

— Un^ parente ?♦.. C'ast possible, je ne sais pas.

— Je le sais, moi. C'est une sœur de votre grandpère. Elle vient de mourir sans laisser de testament. Vous êtes son plus proche héritier. Voyez s'il vous convient de réclamer la succession ou de la laisser aux collatéraux.

— Et cette succession est-elle considérable ? demanda^ Gérard.

— Cent mille écus à peu près. Voici les titres qui constituent vos droits.

Si riche qu'on soit, cent mille écus ne sont pas chose qu'on dédaigne.

— C'est bien, reprit Gérard. Cela me contrarie un peu à cause des courses de Chantilly qui vont commencer, mais je partirai.

Il se leva, mit les papiers dans sa poche, prit sa canne et salua le notaire.

— Vous ne me demandez pas seulement où il faut aller pour recueillir l'héritage ? s'écria le tabellion d'un air bourru.

— Tiens 1 c'est vrai! Vous m'avez dit en Allemagne, je crois...

— En Allemagne I en Allemagne I vous chercheriez longtemps s'il vous fallait faire le tour de l'Allemagne t C'est à D... que votre tante est morte !

Gérard sortit là-dessus et partit le jour même. L'homme de loi auquel le jeune héritier s'adressa en

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arrivant à D... trouva que les droits de Gérard étaient incontestables; mais la succession de la bonne dame était embarrassée d'affaires litigieuses qui devaient en rendre la liquidation lente et laborieuse. Trois semaines s'écoulèrent sans que Gérard pût encore prévoir le moment où finiraient les inextricables difficultés qui surgissaient de tontes parts. Les trésors du fameux jardin des Hespérides étaient moins bien gardés que les cent mille écus qne Gérard était allé chercher en Allemagne. Il attendait néanmoins avec patience un dénoûment chaque jour promis et chaque jour reculé, mais dans cette attente il s'ennnyait. Une lettre qu'il écrivit à cette époque à un de ses amis de Paris donnera une idée de son ennui.

«Ce7maHÇ5...

» Mon cher Henri,

> Le croirais-tu ? je bois de la bière et je fume dans une grande pipe dont le fourneau de porcelaine blanche est orné des portraits authentiques de Faust et de Marguerite. Voilà à quelle extrémité m'a réduit la vie que je mène ici I

> Je commence le jour par une choppeet je le finis par une pipe. C'est le chemin de l'abrutissement. Cette choppe et cette pipe croissentet multiplient : elles naissent les unes des autres. Encore trois mois, je me surprendrai

en flagrant délit de conversation allemande, et je ne me reconnaîtrai plus.

> On parle quelquefois de Tennui à Paris; certaines personnes même ont la prétention de l'avoir éprouvé : quelle fatuité I L'ennui français, Tennui parisien surtout est une distraction : il jette de la variété dans la vie. On ne connaît Tennui qu'à D... Il y est né, il y habite, et jamais il n'émigre. Le jour même de votre arrivée à D..., il vous rend visite. Le lendemain, il boit et fume arec vous. On n*a pas d'ami plus fidèle.

> Les hommes d'affaires entre lesquels je distribue mon temps sont bien certainement les plus honnêtes gens du monde, mais ils ont le malheur de se ressembler tous, et cette continuelle ressemblance est une des choses les plus monotones qui se puissent voir. Il en est ici des maisons comme des hommes : il n'y a qu'une architecture comme il n'y a qu'un caractère. L'hôtel où je suis descendu est vaste, grand, haut et carré comme une caserne. Dès qu'on a passé le Rhin, on rencontre cet hôtel partout. Des fenêtres de mon appartement, je vois manœuvrer l'infanterie prussienne, et ce spectacle constitue un de mes plus vifs divertissements. De ces mêmes fenêtres, je vois encore les arbres du parc de D... Ce parc est fort beau, et on y entend le soir la musique militaire du régiment qui tient garnison dans la ville. Cette mu-

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sique est très-bonne, mais je suis le seul à l'écouter. Personne ne se promène à D. . . Si on voyait en une semaine, dans la principale rue de la ville, passer autant de monde qu'on en rencontre dans une rue de Paris en une heure, le gouvernement croirait qu'une révolution va éclater, et ferait prendre les armes à sa troupe.

> Le garçon d'hôtel qui me sert m'avait d'abord amusé. Il est si bête ! Comme je lui demandais des renseignements sur D..., Samuel, — c'est son nom, — sourit d'un air béat. -— Ahl Monsieur, s'écria-t-il, les femmes y sont rouges comme des cerises et rondes comme des pommes. — Après quoi il s*en alla en branlant la tête comme un magot. Évidemment sa comparaison l'avait rempli de joie.

1 La bêtise n'est malheureusement pas un plaisir qui puisse égayer longtemps. Samuel ne me suffit plus, et cependant il rit toujours quand il me regarde. 11 faut croire qu'il y a dans mon visage quelque chose qui excite son hilarité.

> Si maintenant tu mô demandes à quelle époque je quitterai D..., je te répondrai avec mon homme d'affaires : bientôt ; mais comme on ne se lasse pas de me répéter ce mot sur tous les tons depuis le jour de mon arrivée, je crois bien qu'en allemand il signifie : jamais.

» Et vous avez le boulevard, et vous avez l'Opéra, et

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TOUS avez Paris, ingrats, et vous vous plaignez 1 Je me suis plaint aussi. Voyez comme j'ai été puni 1 Prenez garde d'être condamnés à six mois dé D...

» Je sais bien que les personnes avec lesquelles je suis en relation m'ont engagé à passer la soirée chez elles; on m'a même invité à de grands dîners où chacun des convives riait pendant cinq minutes en souvenir du mot spirituel dit par son voisin un quart d'heure auparavant. Après le dîner, il y avait symphonie au salon, ce que les Italiens appellent musica di caméra^ quelquefois on valsait un peu entre fiancés ; mais à la quatrième soirée, l'expérience m'a démontré que mon ennui solitaire valait mieux que ces plaisirs, et dès lors j'ai renoncé à les goûter. Ma pauvre bonne tante ne saura jamaiscequeson héritage me coûte. Peut-être m'objecteras-tu qu'il m'est loisible de l'abandonner aux collatéraux. Oui, sans doute, mais j'y mets de l'entêtement ; j'ai commencé, je veui finir. Et puis une retraite, ne serait-ce pas la victoire de l'Allemagne sur la France, un souvenir de Rosbach ou de Leipzig ? Non, l'honneur me défend de céder, et je ne céderai pas.

> Je t'ai parlé tout à l'heure du parc de D..., et des promenades auxquelles on s'y livre quelquefois. L'autre jour, j'y ai fait une rencontre du genre féminin. Ne va pas crier à l'aventure ; il n'est question de rien moins

que de cela. U était quatre heures. La musique militaire jouait une valse de Strauss. Au détour d'une allée, j'aperçus sur un banc une jeune fille, qui me parut jolie, en compagnie d'une vieille dame. Comme je la regardais, la jeune fille sourit et me fit un petit salut d« la tête. Je jetai les yeux machinalement derrière moi pour voir si ce salut ne s'adressait pas à quelqu'un que je ne voyais pas. Il n'y avait personne dans le parc. A quelques pas delà, je me retournai. La jeune Allemande s'était levée et s'éloignait ; en s'en allant, elle me sourit de nouveau et me fit de la main un léger signe d'adieu.

» Il me sembla bien que j'avais déjà rencontré cette jolie fille deux ou trois fois dans mes promenades; mais bien que je retournasse au parc tous les jours, je restai tonte une semaine sans l'apercevoir. Elle portait une profusion de rubans bleus qui ne pouvaient manquer de la faire reconnaître. Hier enfin, à la même heure, je l'ai retrouvée sur le même banc, avec les mêmes rubans bleus, et en compagnie de la vieille dame que j'avais remarquée déjà. Elle sourit en me voyant, et me salua d'un mouvement de tête amical. Je n'étais pas seul malheureusement ; mon diable d'homme de loi me tenait par le bras, et me conduisait chez un confrère. Il ne fallait pas songer à le quitter ; je passai donc sans m'arrêter. J'imagine que j'ai valsé dans quelque salon de Paris

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arec cette Allemande l'hiver dernier, et qu'elle veut me montrer par ce sourire et ce salut qu'elle me reconnaît. L'ennui est un puissant conservateur.

> Je te vois d'ici, mon cher Henri, secouant la tête et faisant la moue I Tant de lignes pour une rencontre, et le pauvre garçon s'en occupe! Quelle décadence!,.. Que veux-tu! Je suis à D... »

Ce que la lettre de Gérard ne disait pas, c'est qu'il était déterminé à retourner au parc tous les jours et à s'y promener jusqu'à ce qu'il pût retrouver la jeune fille aux rubans bleus et entrer en conversation avec elle. D craignait seulement que la présence de la vieille dame ne le gênât un peu. Le hasard le servit à merveille. Dès le lendemain, il aperçut la petite Allemande sur son banc, et il ne fut pas plutôt auprès d'elle, qu'elle inclina doucement la tôte en le regardant. Gérard s'approcha sans hésiter.

— Je savais bien que vous reviendriez, dit-elle en lui tendant la main.

La simplicité de cet accueil déconcerta Gérard.

— Mais, répondit-il avec un sourire fade, je vous avaiâ vue, il était donc certain que je reviendrais.

Cette réponse était peut-être d'un goût douteux, et tout au moins le compliment qu'elle renfermait était-il d'une désespérante banalité; cependant la petite Aile-

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mande le reçut comme 8'il eût été le plus charmant du monde.

— Alors pourquoi vous faire attendre si longtemps? reprit-elle d'un air de reproche.

Gérard se retrancha derrière la timidité, qui, à vrai dire, n'était pas son défaut ; il n'avait pas osé, il n'avait pas pu ; il s'embrouilla, et balbutia un peu. La jeune fille secoua sa tête blonde.

— Tout cela serait très-bon si nous nous connaissions d'hier, dit-elle ; mais entre nous pourquoi tant de façons?

Pour le coup Gérard se trouva fort embarrassé; il ne douta plus que l'Allemande et lui ne se fussent rencontrés dans quelque maison, à Paris; mais il eut beau la regarder avec attention, ses traits ne lui rappelaient aucun souvenir. Il cherchait quelques mots pour répondre, lorsque la fille aux rubans bleus poursuivit avec vivacité :

— Vous viendrez nous voir, ma maison est tout près d'ici; il y a un beau jardin avec une porte verte entre deux buissons de clématites et de chèvrefeuilles. Le soir, quand il fait clair de lune, c'est charmant. Nous prendrons du chocolat; Taimez-vous toujours?

— Oui, répondit résolument Gérard, dont l'ôtonnement augmentait de minute en minute.

-* Mais, reprit tout à coup son interlocutrice, pour-

quoi donc avez-vous changé de nom ? Vous vous nommiez Rodolphe autrefois, et j'ai bien entendu hier qu'on vous appelait Gérard. Gérard est très-joli, mais j'aime mieux Rodolphe.

Gérard ouvrit de grands yeux et se gratta le front, cherchant une réponse, lorsque la vieille dame, qni jusqu'alors n'avait pas remué et semblait à cent lieues de la conversation, leva sur le jeune homme des yeux d'une expression si suppliante, qu'il s'arrêta court.

— C'est que, poursuivit la jeune fille, à laquelle les longs silences et les monosyllabes du faux Rodolphe ne paraissaient donner aucune surprise, c'est que vous voulez sans doute cacher votre retour à tout le monde?

— C'est cela, dit Gérard.

— Eh bien I moi, qui n'ai pas voyagé, je m'appelle toujours Thérèse.

— Vous avez bien fait, Thérèse est un nom charmant. Gérard regarda par terre et se mit, avec le bout de sa

canne, à tracer sur le sable des caractères fantastiques. Il sentait qu'il devenait stupide et regrettait beaucoup la fantaisie qui l'avait poussé à saluer Thérèse. Cette impossibilité où il était de dissiper l'erreur dans laquelle elle était tombée le gênait horriblement ; il voulait parler et ne savait que dire. Il pensait quelquefois que la petite Allemande était atteinte de folie, et le regard que sa

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vieille compagne avait jeté sur lui le maintenait dans cette idée ; mais quand il examinait Thérèse à la dérobée, rien dans l'expression de son visage calme et souriant, rien dans le vif et doux rayon de ses yeux ne venait confirmer cette supposition. Il était fort perplexe et crai" gnait de trébucher à la première question que Thérèse ne manquerait pas de lui adresser. Il se taisait donc et se contentait de maudire cette fâcheuse ressemblance qui donnait à uif Français la figure d'un Prussien.

La vieille dame, qui restait silencieuse, le nez dans un gros livre qu'elle semblait lire attentivement, le tira tout à coup d'embarras.

— Ma chère enfant, dit-elle, voilà, je crois, le moment de aous retirer : il est cinq heures.

A œs mots, et sans répliquer, Thérèse se leva toute droite ; elle ajusta son mantelet et tendit de nouveau la main à Gérard.

— A deniain, dit-elle, je vous ferai voir mon jardine

— Elle s'éloigna d'un pas tranquille au bras de la vieille dame, se retourna au coin de l'avenue et disparut, laissant Gérard tout étourdi de la rencontre qu'il venait de faire et de la conversation qui l'avait suivie.

Il rentra à l'hôtel fort troublé et fort indécis à l'endroit du rendez-vous que Thérèse lui avait donné pour le lendemain. Devait-il y aller ou ne plus reparaître

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dans le parc? Mais ne plus y reparaître, c'était se priYer de la musique militaire qui faisait sa principale, presque son unique distraction. Sa curiosité en outre était excitée. Naturellement il questionna Samuel pour obtenir quelques renseignements sur mademoiselle Thérèse; mais Samuel était originaire de Cologne, il n'habitait D... que depuis deux ou trois mois, et ne connaissait de la ville que les voyageurs qui la traversaient.

Gérard s'endormit sans avoir rien réscffu^ et vit en rêve les dossiers de sa succession entourés de rubans bleus avec des couronnes de clématites et son brave homme de loi qui dansait en robe blanche. Une visite matinale le tira de ces extravagances. Le bruit de sa porte qu'on poussait lui fit ouvrir les yeux, et il vit la vieille dame que Samuel introduisait dans sa chambre avec un sourire malin: Elle pria Gérard de ne passe déranger, et s'assit sur un fauteuil au pied du lit.

— Mon Dieu I Monsieur, dit-elle à Gérard quand ils furent seuls, ma visite a lieu de vous surprendre ; mais je tenais à vous expliquer certaines choses que sûrement vous n'avez pas comprises. Peut-être môme, après que vous m'aurez entendue, aurai-je un service à vous demander.

Elle se tut un instant, parut se recueillir, puis raconta à Gérard son histoire et celle de Thérèse.

La vieille dame s'appelait madame de Lubner; Thérèse était sa petite-nièce. En fait de parents, Thérèse n'avait qu'elle au monde avec des cousins éloignés qu'elle n'avait jamais vus et qui habitaient Berlin. La jeunesse de Thérèse s'était passée à la campagne, entourée de toute Taisance et du luxe que donne une grande fortune; les meilleurs maîtres avaient aidé à cultiver les heureuses dispositions de son esprit. Quant à son caractère, il était d'une douceur et d'une égalité qui ne se démentaient jamais. On remarquait seulement en elle un singulier penchant à la rêverie et au merveilleux.

Thérèse avait à cette époque un cousin germain du nom de Rodolphe, avec lequel s'était écoulée une partie de son enfance; elle le revit à l'âge de seize ans, et ils vécurent ens^nble dix-huit mois ou deux ans, après lesquels on les fiança. La vie de Thérèse était alors comme un frais et limpide ruisseau qui coule entre deux rives fleuries, sans bruit et sans murmure. Le père, qui avait des idées arrêtées sur les questions d'argent, voulut, aussitôt après ces fiançailles, que Rodolphe voyageât, prît une teinture du commerce, et, à défaut de fortune acquise, se mît en position d'en gagner une par son industrie. Le jeune homme partit donc pour l'Amérique, où l'un des amis de M. van B... avait de grands établissements*

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A peu de temps de là, M. van B... fut emporté en trois jours par une attaque d'apoplexie. On trouva dans ses papiers une lettre par laquelle il enjoignait à sa femme de suivre en tous points les instructions qu'il lui avait données pour le mariage de sa fille. Cette lettre arrêta madame van B..., qui déjà s'apprêtait à écrire à Rodolphe pour le faire revenir. Elle se résigna, ainsi que Thérèse, à attendre le terme de quatre ans fixé par le défunt- Rodolphe écrivait souvent, et ses lettres témoignaient des progrès qu'il faisait dans la science des affaires et de son application à obéir aux vœux de M. van B... Thérèse touchait à sa vingtième année; déjà plus de la moitié du temps prescrit s'était écoulée lorsqu'on apprit un soir que Rodolphe était mort de la fièvre jaune à la Nouvelle- Orléans. La fatalité voulut que Thérèse fût instruite brusquement de cette mort. Elle tomba par terre en recevant la nouvelle, et resta toute une nuit et tout un jour sans donner signe de vie. Toute la maison tremblait à la pensée du désespoir qu'elle montrerait à son réveil. Quand elle ouvrit les yeux, Thérèse sourit; elle passa les mains sur son front et s'informa du motif qui faisait que tant de personnes étaient réunies autour d'elle. La tranquillité de ce réveil fut plus effrayante que n'aurait pu l'être l'explosion de sa douleur. Tout le monde la regardait

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avec des yeux épouvantés. Elle demanda pourquoi elle était couchée, et sur la réponse qu'on lui fit qu'elle avait été un peu malade, elle déclara que c'était bien fini, et qu'elle voulait se lever. Sa mère se sauva en courant dans une chambre voisine et tomba à genoux; elle pleunit à chaudes larmes et criait que sa pauvre fille était folle.

Depuis cette malheureuse journée, Thérèse n'avait presque jamais parlé de Rodolphe ; il semblait qu'elle eût entièrement perdu l'usage de la mémoire ; le coup violent qu'elle avait reçu avait produit comme un vide dans me case de son cerveau. Cependant, en dehors de tout ce qni se rattachait au souvenir de son fiancé, elle était restée à peu près la même. On remarqua seulement que Thérèse se plaignait quelquefois d'une douleur aiguë à la tête. Elle avait toujours cette humeur égale qu'on lui avait connue au temps de son bonheur; mais elle n'était plus gaie, et son penchant à la rêverie inclinait vers une sorte de mélancolie dont rien ne la pouvait tirer. Madame van B..., désespérée de l'état de sa fille, tamba dans une maladie de langueur qui fit de rapides progrès, et mourut en se reprochant d'avoir été la cause de cette catastrophe par une soumission trop absolue aux ordres de son mari.

Avant d'expirer, la pauvre femme avait appelé auprès

d'elle une de ses parentes, madame de Lubner, à laquelle elle avait demandé comme une grâce de ne jamais abandonner Thérèse, quoi qu'il arrivât. Madame de Lubner Tavait solennellement promis, et depuis ce moment la vieille dame et sa pupille vivaient ensemble dans cette même maison où la nouvelle de la mort de Rodolphe avait porté un si grand trouble.

La fin de sa mère ne parut pas produire une grande impression sur Tesprit de Thérèse, Elle pleura beaucoup le lendemain quand on s'opposa à ce qu'elle entrât dans la chambre où madame van B... avait rendu le dernier soupir, se plaignant que tour à tour on la séparât de tons ceux qu'elle aimait. Elle en parla deux ou trois fois les jours suivants. On ne savait que lui dire, dans la crainte que la découverte de la vérité n'agit sur elle comme un coup de foudre; mais enfin, sur l'observation d'un vieux serviteur qui lui dit en balbutiant que sa mère était partie pour le ciel : — Ahl oui, di^elle; elle voyage comme Rodolphe. — Ce fut tout, et elle n'en demanda plus de nouvelles.

Cet amour du merveilleux, qui avait toujours paru chez Thérèse, se manifestait de plus en plus. On l'entendait quelquefois causer toute seule dans le jardin, comme si une personne invisible eût été là pour lui répondre; elle parlait bas, élevait la voix, chantait et agissaient

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toute chose comme une personne qui aurait été sous Tempire d'une hallucination. Ce fut alors qu'elle con* tracta Thabitude de s'habiller de blanc, avec une profusion singulière de rubans bleus qu'elle attachait à son corsage, à ses cheveux, à son chapeau, à ses poignets. Où finit par découvrir qu'un vieux pastel, qui se trouvait dans une pièce écartée et que Rodolphe aimait beaucoup, représentait une femme ainsi vêtue. Son esprit incertain attachait peut-être à ce costume une signification qui échappait à tout le monde ; peut-être voyait-elle dans cette robe blanche et ces rubans bleus la toilette des fiancées.

■ Chaque jour à cinq heures, — heure où la fatale nouvelle lui avait été apportée, — Thérèse tombait en syn* cope. C'était moins encore un évanouissement qu'uû sommeil magnétique- On avait cherché quelque temps à combattre cette disposition, miais elle éprouvait alors une telle agitation, des transports si vifs et si violents, de tels accès de rires et de pleurs, qu'on dut renoncer à la contrarier. Ces sommeils ne duraient jamais plus d'uneheure ou deux, et elle en éprouvait un soulagement singulier» Le mal dont elle souffrait à la tète augmentait ou diminuait d'intensité suivant que ce repos surnaturel avait été plus ou moins protond.

La vie des deux femmes était tout à fait calme et reiî-

rée. Elles avaient quitté le monde, et petit à petit le monde les avait oubliées. Elles ne sortaient presque jamais de leur maison, si ce n'est pour quelques promenades dans le parc de D..: Cependant, depuis la rencontre qu'elles avaient faite de Gérard, madame de Lubner avait remarqué que Thérèse montrait plus d'animation et plus de vie. Sa tristesse habituelle avait même un peu cédé; on l'avait entendue rire. Le cœur de la pauvre femme en était épanoui. Elle y voyait comme Taurore d'une guérison possible.

— Mais à quoi attribuez-vous cette familiarité qui tout d'abord m'a si étrangement surpris ? demanda Gérard à madame de Lubner après qu'elle eut achevé son récit. Trouvez-vous quelque ressemblance entre ce Rodolphe de qui vous parlez et moi ?

— Oui, certainement, bien qu'elle ne m'eût pas frappée, si Thérèse ne me l'avait fait observer , répondit madame de Lubner. Le premier jour où vous vîntes à passer, elle me poussa le coude. — Chut l me dit-elle tout bas et la bouche contre mon oreille, le voilà I — Je ne compris pas d'abord, et je regardai de tous côtés. Un moment après, elle me pressa le bras, vous étiez près de nous, et Thérèse vous fit un signe de la tête. — Je vois bien, me dit-elle, qu'il ne veut pas être reconnu, mais certainement il nous viendra voir. . . Et comme vous vous

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élo^ez, elle ajouta : — U est un pea chaDgë, n'est-ce pas? U a tant voyagé!...» Ces derniers mots furent un trait de lumière : je compris tout. Elle voyait en vous ce Rodolphe, qu'elle n'a jamais pleuré et qu'elle a regretté jusqu'à la folie.

Madame de Lubner se couvrit le visage de ses mains.

— Que voulez-vous que je fasse ? dit Gérard. Si je pais vous être bon à quelque chose, disposez de moi.

Il fut convenu entre elle et Gérard qu'il retournerait au parc, et que si Thérèse lui demandait encore de la Yenir voir dans son jardin, fl s'y rendrait; mais surtout Spromitdene pas la tirer de son erreur et d'agir en tontes choses comme s'il eût été réellement Rodolphe. Madame de Lubner lui donna quelques indications qui devaient lui permettre de jouer son rôle, et ils se séparèrent. .

Le jour même, quand ils se revirent, ^Thérèse ne manqua pas de dire à Gérard qu'elle l'attendait dans son jardin.

— Nous y serons seuls, reprit-elle, personne ne nous y Terra; ainsi ne craignez rien.

Il promit d'y aller, et s'y rendit en effet à sept heures.

La maison habitée par Thérèse était entourée de haies Tives et d'arbustes comme une maison de campagne. Située à l'une des exti'émités de la ville et décorée avec

beaucoup de goût, elle avait un aspect souriant qui plaisait au regard : elle était blanche avec des touffes de roses le long des murs. Quand Gérard parut, Thérèse venait de sortir de son sommeil léthargique. Elle passa vivement son bras sous le sien et l'entraîna vers un berceau de jasmins et de chèvrefeuilles où ils s'assirent l'un près de l'autre.

— La lune va se lever dans une heure, dit^lle, nous prendrons du chocolat et nous ferons de la musique.

Elle battit des mains comme un enfant et regarda Gérard. '

— M'aimez-vous ainsi? reprit-elle; j'ai pensé à vous en mettant ces rubans bleus.

Thérèse était une de ces femmes à qui le chapeau fait perdre une partie de leurs avantages. Tète nue, elle était charmante; elle avait une grâce singulière dans tous les mouvements et un son de voix d'une douceur extrême. Gérard, qui ne pouvait s'empêcher d'être ému en la regardant, la trouva donc ce qu'elle était réellement, très-jolie et très-séduisante. Elle avait dans l'esprit un tour original qui prêtait un grand attrait à sa conversation; on n'y découvrait aucun trouble, aucun embarras, ^ mais elle laissait voir une certaine exaltation dans toutes les choses qui touchent aux influences occultes, à la vertu des songes et des pressentiments, et cette exaltation mé-

lait no grain de bizarrerie à la fratchenr de son esprit. Snrcesqnestions-là, elle se montrait intraitable.

— Que de fois vous avais-je vu avant de vous retrouver I dit-elle à Gérard. Le matin même du jour où je vous ai salué pour la première fois, vous m'étiez apparu dans mon sommeil ; aussi n'ai-je^pas été surprise quand je vous ai rencontré.

Elle voulut que Gérard lui racontât ses voyages. Grâce aux indications de madame de Lubner, il s'en tira sans trop d'encombre; mais, comme il allait finir, elle l'interrompit :

— Vous ne me parlez pas de la Nouvelle-Orléans? ditelle. N'y êtes-vous donc pas allé?

Gérard éprouva un moment d'embarras.

— Oui, reprit-il enfin, j'y suis allé.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel Gérard cherchait ses mots et arrangeait une réponse habile.

— J'y suis I s'écria-t-elle ; vous n'avez fait qu'y passer, après quoi vous êtes parti... on n a jamais su pour quel pays.

Tout en parlant, Thérèse chiffonnait les rubans de son corsage, les yeux en l'air, comme si elle eût cherché dans le ciel le nom du pays mystérieux vers lequel son ami avait dirigé sa course. Gérard tremblait qu'un éclair de raison ne lui fit entrevoir la vérité ; mais la lune, qui pa-

rut au-dessus de la haie, large et brillante, détourna les pensées de la jeune fille. Elle se leva d'un bond.

— Je vous l'avais bien promise, s'écria-t-elle, la voilà l la voilà f

Elle entraîna Gérard au sommet d'un petit kiosque d'où l'on voyait la campagne, alors baignée d'une vapeur lumineuse, et, s'asseyant à ses pieds, elle posa la tête sur les genoux du jeune homme avec l'abandon naïf d'un enfant.

Les visites, une fois conmiencées, se renouvelèrent. Gérard éprouvait un charme indéfinissable dans la compagi^ie de cette aimable fille, dont l'esprit se dépouillait lentement, mais avec des grâces infinies, des voiles où la tristesse et le silence l'avaient quelque temps enlacée. II ne pouvait dire s'il l'aimait ou si la pitié seule le rame, nait à la porte verte du jardin ; mais il ne pressait plus les hommes d'affaires et les laissait complaisamment embrouiller l'inextricable écheveau de formalités dans le. quel la succession de sa tante était prise comme dans un filet. Quand il rentrait le soir dans son hôtel, il se demandait bien quelquefois comment finirait cette aventure ; mais, comme il ne se sentait pas la force d'agir à la façon d'Alexandre tranchant le nœud gordien, il s'endormait et n'y pensait plus.

Madame de Lubner s'inquiétait bien aussi de cette ren-

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contre dont le hasard avait fait une intimité. Quelles n'en pouvaient pas être les conséquences I Mais le bienêtre qu'en ressentait sa pupille, le calme, la joie, la vivacité qu'elle lisait dans ses traits ranimés par le souffle de la vie, étaient autant de résultats qui faisaient taire la voix de la prudence. Dans l'existence pâle et déshéritée que lui avait faite le hasard, devait-elle priver Thérèse de cette suprême consolation ? Elle laissait donc conversa* tions et promenades suivre leur cours.

Thérèse était bonne musicienne; il lui arrivait souvent, le soir, quand la pluie ou le vent ne permettait pas de rester au jardin, de se mettre au piano, de chanter les mélodies de Schubert ou de jouer quelque sonate de Mozart. Elle^ne le faisait jamais sans que de grosses larmes lui tombassent des yeux. Les Adieux surtout, qu'elle n'avait plus chantés depuis le départ de Rodolphe, produisaient sur elle une impression profonde. Elle pleurait dès les premières mesures et presque toujours était forcée de s'interrompre avant la fin.

Un soir qu'elle avait beaucoup pleuré, elle alla se réfugier dans le petit berceau où la première fois elle avait reçu Gérard. Il l'y suivit, en proie à un grand trouble. Elle était assise et regardait les étoiles. Le vent faisait pleuvoir sur sa tête les petites fleurs jaunies des jasmins. Des larmes étaient suspendues à ses cils.

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— Qu'avez-vous, et pourquoi pleurer ? lui dit-il.

— Je ne sais !•.. II y a des jours où j'ai le cœur si gros, qu'il faut qu'il éclate I... répondit-elle.

— Vous manque-t-il quelque chose ? reprit Gérard, que ce grand désespoir narrait un peu plus peut-être qu'il n'aurait voulu.

— Non, mais je suis comme une personne qui attend... quoi? je l'ignore; ce que j'attends n'arrive pas, et j'étouffe. Vous n'éprouvez donc jamais cela, vous?

— Ohl sil répliqua Gérard, mais c'est lorsque je ne suis pas heureux. Seriez-vous donc malheureuse ?

— Non. Le bonheur que vous m'avez rendu me suffit, et cependant je me souviens de quelque chose que je ne me rappelle pas... Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? Peut-être allez-vous me comprendre mieux que je ne me comprends moi-même. Je vous regarde, je vous reconnais, et pourtant il me semble qu'il y a deux Rodolphe, vous et un autre que je ne vois plus.

Gérard ne put s'empêcher de tressaillir à ces mots.

— Oui, reprit Thérèse avec force, vous avez bien les mêmes traits, mais ce n'est pas la même expression... Quand je ferme les yeux, le son de votre voix ne me dit rien ; le son de la sienne me ferait bondir au milieu du sommeil... Il me semble toujours l'entendre... La nuit, elle me tinte dans les oreilles.

D'un mot Gérard aurait pu expliquer tout ce mystère à Thérèse ; mais il lui était justement défendu de dire ce mot-là. Thérèse resta quelques minutes silencieuse, la tête dans ses mains; Gérard n'osait la tirer de sa rêverie. D se pencha vers elle tout ému et posa ses lèvres sur ses cheveux.

— Vous êtes bon ! dit-elle en relevant son front candide. Je vois bien que tout ce que je vous dis là vous fait de la peine; mais ne craignez rien, mon ami, je vous aime de tout mon cœur.

— Moi aussi, je vous aime 1 répondit Gérard. Thérèse secoua la tête tristement.

— Ohl ce n'est pas la même chose!... Il n'y a rien dans votre cœur qui ressemble à ce qu'il y a dans le mien.

Elle détacha vivement un des rubans bleus qui flottaient sur son corsage, et le chiffonnant autour de son doigt avec un geste mignon :

— Tenez, poursuivit-elle, il serait plus facile à ce ruban de changer de nuance, et de passer du bleu au rouge et du rouge au vert, qu'à moi de changer d'amour.

Ce mot produisit sur Gérard l'effet d'une étincelle électrique ; malgré lui, il passa ses bras autour de la taille de Thérèse et l'attira sur son cœur. Elle sourit, posa son front sur l'épaule du jeune honmie et ferma les yeux. On est bien ainsi, murmura-t-elle^et je voudrais dormir.

Les bras de Gérard s'ouvrirent, et il abaissa sur Thérèse le chaste regard d'un frère qui veille sur le sommeil de sa sœur.

En quittant le jardin cette nuit-là, Gérard était dans un état de trouble inexprimable. Au lieu de rentrer à son hôtel, il alluma un cigare et se promena au hasard dans les rues désertes de la ville. — Que diraient mes amis, pensait-il, s'ils me voyaient à côté d'une petite fille, échangeant avec elle des paroles confuses conmie le brouillard, et chantant des barcaroUes au clair de la lune? De quel effroi ne seraient-ils pas saisis s'ils apprenaient que les petits rubans de son corsage me semblent plus redoutables et m'inspirent plus de respect que toutes les grilles et tous les maris du monde, que mon cœur,— un cœur de trente ans! — bat au contact d'un morceau de soie touché par ses doigts enfantins 1 Je ne soupe plus, je dîne à peine, et je vis à D... conmie si j'étais à quatre mille lieues du Café de Paris. Et s'ils savaient que j'oublie le bois de Boulogne, le boulevard, le club et l'Opéra, ne me croiraient-ils pas perdu? Et si par étourderie l'un d'entre eux me demandait où ce beau roman me conduira, que répondrais-je? Du diable si je le sais, et peutêtre ne voudrais-je pas le savoir !

Dans l'ordre dessentimentsque Gérard avait connus,— caprice, amitié ou passion, — il ne trouvait rien d'analogue

à celui qu'il éprouvait pour Thérèse.Ce sentiment était vif sans être violent, profond sans avoir d'avenir,sincèresans être sérieux. Peut-être serait-il plus simple de dire qu'il aimait comme la Providence voulait qu'il aimât dans ce moment.

Les soirées qu'il passait avec Thérèse avaient fini par devenir quotidiennes; elles commençaient vers sept heures et n'étaient jamais terminées avant minuit. La conversation, la musique, la promenade, la rêverie, en faisaient tous les frais. Madame de Lubner, tranquillement assise dans un grand fauteuil, lisait ou faisait de la tapisserie ; quelquefois même elle s'endormait. On parlait bas alors pour ne pas la réveiller, et la soirée finie, Thérèse l'emjîrassait tendrement sur les deux joues; Madame de Lubiier ouvrait les yeux, et la jeune fille l'aidait à se lever : — Allons, ma bonne tante, lui disait-elle avec un gai sourire, il est temps de dormir, je crois; voilà plus d'un grand quart d'heure que Rodolphe est parti.

Un matin, et tandis qu'il déjeunait, Gérard vit entrer son homme d'affaires comme un coup de vent.

— Victoire I cria l'Allemand en faisant sauter son chapeau, nous avons rondement mené l'affaire (notez que le bonhomme y travaillait sans relâche depuis trois mois) ; je crois bien qu'au bout de la semaine on donnera les dernières signatures.

lis LES FEMMES HONNÊTES.

— Ah f TOUS croyez 1 répondit Gérard atterré.

La nouvelle Taffligeait plus qu'elle ne le réjouissait. La succession liquidée, quel prétexte avait-il pour rester àD...? Il faudrait donc partir, et à vrai dire il ne s'en souciait que médiocrement. Il pria son homme d'aflaires de veiller à ce que tout fût en règle, et à ne rien laisser en arrière, afin, disait-il, de ne pas être obligé de revenir à D.., — Ainsi, ajouta-t-il en finissant, si quelques jours vous semblent encore nécessaires, ne vous gênez pas pour les prendre, j'attendrai.

Le soir venu, il s'achemina tout triste du cdté du petit jardin.

A peine en eut-il franchi la porte, que Thérèse lui prit les mains.

— Vous allez partir! s'écria-trelle.

— Qui vous l'a dit? répondit Gérard vivement

— Personne, mais je le sais.

Elle porta les mains à sa tête comme elle avait coutume de le faire quand elle souffrait.

— Une voix me l'a dit en rêve cette nuit, reprit-elle. Et puis je le pressentais du premier jour où je vous ai revu. Est-ce qu'on ne part pas toujours?

Elle parut s'attacher à ce souvenir flottant plus fortement qu'elle ne l'avait jamais fait.

— Oui, poursuivit-elle comme si elle se fût parlé à

ellMnême, le premier Rodolphe d'abord, puis lui le second, ils s'en vont tous, et moi je reste I Que c'est triste, tous ces départs t Ils font la nuit autour de moi.

Quelques larmes tombèrent de ses yeux et coulèrent le long de ses joues sans qu'elle y prît garde. Elle regardait dans l'espace, he vent, qui se lève quelquefois la nuit, soufiOa doucement dans les arbres. Elle releva la tète et sourit tristement.

— Le vent pleure aussi, dit-elle.

Elle quitta Gérard et lit quelques tours d'allée dans le jardin, seule, à pas précipités. L'expression de sou visage était navrante. Gérard n'osait pas la rejoindre : il aurait Youlu consoler Thérèse, et cependant il ne voulait pas mentir. Il se taisait donc, craignant qu'une parole imprudente n'augmentât le trouble dans lequel il la voyait. Au bout de quelques instants, elle revint à lui :

— Puisque vous partez, dit-elle, je veux vous donner un portrait qu'on a fait de moi il y a deux ans, au temps où je me souvenais. C'est un petit médaillon. On dit qu'il est fort ressemblant. Me promettez-vous de ne jamais vous en séparer?

— Je vous le promets, dit Gérard.

— Prenez-y garde! Si vous veniez à Je perdre ou à le donner, je le sentirais et j'en mourraisl

On voyait à son accent et à l'éclat de ses yeux qu'elle

avait la fièvre. Gérard prit sa main, qui était brûlante.

— Pourquoi cette exaltation ? dit-il en s'efforçant de sourire. Croyez-vous donc que la vie tienne à un portrait?

— Oh 1 reprit-elle, il y a des choses que vous ne savez pas. J'avais un beau portrait de Rodolphe; chaque matin, je Uii disais bonjour, conune si Itd eût été là pour m'entendre et me voir. Un matin, je le trouvai par terre ; en tombant, un bout du cadre avait touché le feu, et la toile était à moitié consumée. Mon cœur se serra, et un pressentiment terrible m'envahit tout entière. C'est depuis ce mçment qu'on cessa de me parler de lui ; c'est depuis ce moment que je souffre de cette douleur à la tète qui ne me quitte presqne jamais. Vous êtes arrivé, et cependant je ne suis pas guérie !

Elle quitta Gérard et courut vers la maison, d'où elle revint un moment après avec le médaillon suspendu à un ruban bleu. — Tenez, dit-elle, prenez-le. Je n'ai plus ce même sourire, mais le cœur n'a pas changé. — Elle passa le ruban au cou de Gérard, qui se sentait venir des larmes dans les yeux en la regardant, et le ramena doucement au salon, où madame de Lubner lisait douillettement blottie dans un fauteuil.

De l'agitation que Thérèse avait laissé vdr une heure auparavant, il ne restait plus rien qu'un peu de pâleur.

Elle s'assit au piano, joua d'abord lentement, puis avec feu, et se mit à chanter la Mœrguerite au rouet de Schubert avec une telle expression, que Gérard croyait l'entendre pour la première fois. Frappée elle-même de cette expression, madame de Lubner laissa tomber le volume sur ses genoux. — Je crois, dit-elle en se penchant à l'oreille de Gérard, je crois que la raison lui revient.

— Hélas 1 répondit Gérard tout bas, je crois que son âme s'en va i

U est difficile de savoir ce que Gérard eût fait, si, à peu de jours de là, il n'eût reçu une lettre de l'ami auquel il avait écrit peu de temps après son arrivée à D... Cette lettre lui annonçait qu'une affaire dans laquelle Gérard avait engagé presque toute sa fortune était en grand péril. S'il ne voulait pas tout perdre, il devait se hâter et revenir à Paris sur-le-champ. Cette nouvelle fixa les irrésolutions de Gérard, comme un poids fait tout à coup pencher l'un des plateaux d'une balance. Thérèse était prévenue de son départ. Cette ruine dont il était menacé ne lui permettait plus, en supposant qu'il y eût jamais pensé, de demander la main d'une héritière aussi riche que l'était la rêveuse fille. Pouvait-il en outre abuser de l'erreuroù la folie de son cœurlajetait, et l'épouser au nom de Rodolphe ? Gérard se dirigea vers le jardin, bien décidé

cette fois à dire à Thérèse qu'il partirait le lendemain.

Dans sa précipitation, et comme un homme qui veut prendre un parti brusquement, dans la crainte d'en cbaoger sll hésite, il avait oublié l'heure, et arriva chez Thérèse au moment où elle était encore dans son sommeil léthargique. Sa présence la réveilla en sursaut. Elle se leva d'un bond et se jeta dans ses bras. — Ahl dit-elle, je savais bien que vous partiriez, mais je ne croyais pas que ce fût si tôt 1

Gérard la ramena sur un fauteuil, où elle resta quelques minutes sans parler, la tête appuyée sur son épaule. Il sentait les pulsations de son cœur, qui battait à coups pressés.

— Adieu donc I reprit-elle enfin, adieu!

— Mais je reviendrai, se hâta de répondre Gérard, je reviendrai bientôt.

Thérèse secoua Ja tête et le regarda bien en face. — Vous, jamais! dit-elle avec force,

— Mais pourquoi? Croyez-vous donc que je puisse vous oublier?

— Je ne sais pas si vous m'oublierez, mais bien certainement vous ne reviendrez pas.

Elle laissa tomber sa tète sur sa poitrine et demeura quelque temps dans un accablement profond, les mains jointes sur ses genoux.

THÉRàSE. 123

Gérard un instant se demanda s'il ne ferait pas bien de renoncer à Paris, de dévouer s^ vie à cette charmante fille, de remmener dans quelque lieu désert, et d'en faire sa femme lorsque, à force d'amour et de dévouement, il l'aurait conquise à la raison; mais si elle l'aimait, n'était-ce pas un autre qu'elle aimait en lui?

— Au moins, dit Thérèse en l'attirant vers elle, aimezmoi toujours. Cela ne vous fera pas grand'peine et me fera grand bien.

Elle prit des ciseaux et coupa les rubans bleus qu'on voyait sur sa robe.

— Vous parti, poursuivit-elle, personne ne me verra pins dans cette parure... Il me semble que je suis veuve 1

Madame de Lubner sortit de la chambre pour ne pas laisser voir à Thérèse qu'elle pleurait.

•— Mais, dit Gérard, vous parlez comme si nous ne devions jamais nous revoir. Si cependant je revenais, que diriez-vous ?

— Oh ! alors, répondit-elle presque gaiement, vous me retrouveriez avec ma robe blanche et mes rubans Weus... Je vous le promets.

Il fallut enfin se séparer. Gérard redoutait beaucoup ce moment. Thérèse s'y montra plus ferme qu'il ne l'aurait cru ; elle était seulement d'une pâleur de morte.

Quand il fut à la porte du jardin, Thérèse le serra sur son cœur ayec un mouvement de passion qui bouleversa Gérard. — Surtout, lui dit-elle tout bas à Toreille, ne perdez pas le portrait 1 Adieu 1 ajouta-t-elle.

Elle ouvrit les bras, poussa la porte et rentra dans le jardin. Gérard se pencha sur la grille et vit la robe blanche de Thérèse qui s'éloignait entre les arbres. Une minute après, il ne vit plus rien. Il se sauva en courant et sans regarder derrière lui.

A quelques jours de là, Gérard était de retour à Paris, et le tourbillon de la vie le saisissait de nouveau. Le soin de ses affaires lui prit d'abord quelque temps : il dut chercher ses amis et renouer les relations rompues, puis le courant de Thabitude Tentraîna, et la pensée de retourner à D... ne se présenta presque plus à lui. Ce n'est pas qu'il eût oublié Thérèse, mais les mêmes motifs qui l'avaient décidé à la quitter ne se rencontreraient-ils pas?

Pendant les premières semaines, il éprouvait chaque jour,versseptou huit heures, unsentimentde tristessequi le ramenait en esprit en Allemagne. C'était l'heure où il avait coutume d'aller au jardin, et il revoyait Thérèse qui courait au-devant de lui ; le vent de sa course agitait ses rubans bleus, et elle souriait. Souvent alors il tirait le médaillon de son étui et le regardait, quelquefois môme il

THéRÉSE. 125

Tembrassait comme eût fait un amoureux de vingt ans. Si quelqu'un de ses amis Teût surpris dansées momentslà, Gérard n'aurait plus su où se cacher. Au bout d'un certain temps, cette impression s'affaiblit, et trois mois ne s'étaient pas écoulés, qu'elle était presqu'entièrement effacée. Gérard était à Paris et en subissait Tinfluence.

— Pauvre Thérèse 1 disait-il quelquefois en fumant son cigare le soir sur le boulevard. Un ami passait, et Gérard oubliait Thérèse.

k cette époque, par désœuvrement et aussi peut-être par imitation, Gérard était en fort grande relation avec une jeune personne qui appartenait au corps du ballet de l'Opéra. Mademoiselle Glotilde, — c'était son nom, — avait ses grandes et petites entrées chez Gérard, et en usait fort librement. Un jour qu'elle furetait partout comme un jeune chat, elle mit la main sur un étui en peau de chagrin qui renfermait un portrait. Gérard voulut lui faire remettre ce portrait, qui n'était autre que celui de Thérèse, dans le tiroir où mademoiselle Glotilde l'avait découvert ; elle n'y voulut jamais consentir, et il en résulta une querelle, à la suite de laquelle et dans un mouvement de dépit mademoiselle Glotilde lança au feu Tétui et le portrait. Gérard se jeta à genoux devant le foyer, et écarta les tisons pour sauver la miniature, s'il en était temps encore. Il trouva la petite plaque d'i-

126 LES FEMMES HOKNÊTES.

Yoire un peu endommagée par l'action du feu ; mais l'image de Thérèse, sauf quelques légères atteintes, n'avait que- faiblement souffert. Gérard porta cette image à ses lèvres avec un mouvement passionné ; puis, se tournant vers la danseuse, il lui montra la porte avec un visage si terrible, qu'elle sortit précipitanmient sans répondre.

Tous les souvenirs de D... avaient afflué vers son cœur avec violence, comme les eaux d'une rivièrequi a rompn ses digues. Deux jours après cettescène, Gérard reçut une lettre qui portait le timbre de D... Il l'ouvrit avec un secret effroi, et y trouva ces mots :

« Thérèse à son ami Rodolphe,

» Je suis bien malade, et il me semble que je vais mourir. Si vous vous souvenez de celle qui vous a tant aimé, hâtez-vous ; cela m'attristerait de m'eii aller avant de vous avoir embrassé. Si je meurs sans vous avoir revu, mon cœur vous enverra son dernier soupir. »

Gérard eut comme un vertige. Tout ce que Thérèse lui avait dit sur l'influence mystérieuse qu'elle attribuait au portrait se retraça dans son esprit en caractères de feu. — Je ne la reverrai plus ! je ne la reverrai plus I répétait-il en retournant la lettre dans tous les sens.

Le soir même, il partait pour l'Allemagne à moitié fou. S'il avait rencontré Clotilde, il l'aurait tuée. Dans l'espèce d'égarement où l'avait jeté cette lettre, il attri-

THÉRâSB. IW

Imait à cette fille la maladie qui mettait en si grand péril Texistence de Thérèse. Dès qu'il fut arrivé à D..., il courut au petit jardin. Comme il passait devant l'église des jésuites, il entendit le glas d'une cloche ; il frissonna de la tète aux pieds.

— Ahl mon Dieu 1 dit-il, Thérèse est morte !

Il précipita sa course, et toucha enfin à cette porte verte qu'il avait si souvent franchie le cœur joyeux : il la poussa ; le jardin était désert. Il le traversa en courant et entra dans la maison.

— Ah ! Monsieur, lui dit un vieux domestique, montez vitel

Gérard grimpa l'escalier aussi rapidement que le lui permettaient ses jambes qui tremblaient sous lui ; il ne comprenait pas le sens de cette exclamation. Était-il arrivé seulement pour recevoir le dernier soupir de Thérèse, ou l'attendait-on pour la sauver ?

Quand il fut entré dans la chambre de Thérèse, un pitoyable spectacle frappa ses yeux. La pauvre fille était couchée sur son lit, les mains jointes et le visage blanc comme un cierge. Madame de Lubner pleurait la tête cachée entre les draps du lit. Une sueur froide mouilla les tempes de Gérard. — Morte I s'écria-t-il.

Madame de Lubner releva la tête à ce cri et reconnut Gérard.

— Ahl dit-elle en levant les mains au ciel , nous n'avons plus d'espoir qu'en vous 1

Gérard comprit que Thérèse vivait encore. Il s'approcha du lit et tomba à genoux; mille sensationsdiversesagitaient son cœur : il n'aurait jamais pu dire ce qu'il pensait. Il resta quelque minutes immobile, regardant Thérèse, qui ne bougeait pas. Il ne pouvait ni parler, ni pleurer : il étouffait.

Madame de Lubner lui raconta que Thérèse souffirait assez fréquemment de la tête, depuis un mois ou deux. — Mais rien, ajouta-t-elle , ne pouvait faire croire qu'elle fût en danger de mort. Après votre départ, elle ne montra aucun changement dans son humeur et dans son genre de vie. Seulement, elle ne souriait presque plus et le coloris de ses joues ne reparut pas, comme si votre absence eût enlevé tout le printemps de son cœur et de son visage. Elle chantait souvent et se promenait beaucoup, dans le jardin surtout, où je l'entendais quelquefois causer seule avec animation et à demi-voix. Chaque fois qu'on frappait à la porte, elle tressaillait et faisait le mouvement de se lever pour courir, comme elle en avait l'habitude quand vous arriviez ; puis elle secouait la tête tristement et restait assise sans parler. Quand je prononçais votre nom, en essayant de lui dire que vous reviendriez quelque jour, elle me regardait

THéRéSE. 129

avec une expression de douleur si navrante que j'y renonçais. Je la surpris tout dernièrement, travaillant avec une activité fiévreuse à un certain ruban de soie blanche, sur lequel elle brodait en bleu deux initiales-, un R. et un T. t C'est ma ceinture de noces, me dit-elle avec un singulier sourire ; tu la lui donneras, s'il la demande. » Elle ne travaillait jamais à cette broderie que sous le berceau, où elle vous attendait chaque soir du temps de votre séjour à D... Voyez, le T n'estpas achevé.

Et madame de Lubner tira d'une boîte à ouvrage, pour le montrer à Gérard, un ruban sur lequel l'aiguille était encore attachée.

— Un matin que j'avais laissé Thérèse au salon, re^ prit madame de Lubner, j'entendis tout à coup un grand cri. J'accourus et je trouvai Thérèse renversée, toute blanche, roide et les yeux fixes. On l'emporta dans sa chambre, et on eut beaucoup de peine à la faire revenir; encore ne fût-ce que pour peu d'instants. Elle demanda une plume et du papier, vous écrivit et cacheta la lettre en priant qu'on la jetât à la poste sans tarder. Le messager partit, et elle^le suivit des yeux jusqu'à la porte, après quoi elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, ferma les yeux, et ne remua plus. Le médecin, qu'on était allé chercher, ne put jamais la tirer de cet état. Elle est comme morte depuis ce moment ; nous savons seulement qu'elle existe.

180 LES FEHMSS HONNÊTES.

Gérard avait écouté ce récit, les yeux fixés sur Thérèse : il craignait de parler de peur d'éclater ; cependant, il demanda à madame de Lubner l'heure et le jour précis où Thérèse avait poussé ce grand cri qui avait mis toute la maison en rumeur. Il apprit par sa réponse que le jour et l'heure concordaient avec la découverte que mademoiselle Clotilde avait faite du portrait de Thérèse.

Gérard se leva en chancelant. — Elle m'avait dit qu'elle en mourrait I murmura-t-il.

Il prit tout à coup les mains de Thérèse entre les siennes, et sans savoir ce qu'il faisait , dans un mouvement d'exaltation et de désespoir, avec des cris, des larmes et des baisers, il se jeta sur le corps inanimé de la pauvre fille. Il était comme fou, et la suppliait de ne pas mourir. Gomme il Tétreigniiit dans ses bras, il sentit un souffle léger passer sur ses lèvres.

Il se releva d'un bond.

— Elle respire 1 s'écria-t-il.

Le médecin, qu'on fit venir en toute hâte, trouva un certain changement dans l'état de Thérèse. — Oui, dit-il, le cœur bat. . . Tout dépend de la crise qui suivra son réveil

Vers le soir, Thérèse ouvrit les yeux, regarda autour d'elle, vit<lérard, poussa un cri, et lui tendit les bras. 11 s'y jeta, et presqu'au même instant, elle éclata en sanglots

— Elle est sauvée 1 s'écria le médecin.

THÉRÂSB* 181

— Ah! ne nous quittez plus! dit madame de Lubner, en s'attachant aux mains de Gérard.

Mais ce n'était pas tout que de lui avoir rendu la santé du corps, il fallait encore rendre à Thérèse la santé de Tesprit, et là n'était pas le moins difficile. Sa convalescence fut assez longue et demanda beaucoup déménagements ; rébranlement qui l'avait mise aux portes du tombeau avait laissé des traces profondes qui ne pouvaient être effacées en quelques jours. La sensibilité de Thérèse, déjà excessive, était surexcitée; la moindre émotion la faisait pâlir ou trembler ; elle était, en quelque sorte, comme une harpe dont les cordes tendues résonnent au plus léger vent. On aurait dit que la vie, m instant chassée de ses lèvres, avait peine à s'y rasseoir. Gérard, qui passait auprès d'elle ses journées entières, remarqua que Thérèse éprouvait des troubles qui ne lui étaient pas habituels. Il la surprenait souvent la tête dans ses mains, immobile et pensive, comme si elle eût écouté au fond de son âme le bruit d'un travail mystérieux. Elle regardait en dedans , comme elle disait elle-même, et analysait ses songes pour y découvrir quelque chose de réel.

— Je vois quelquefois des lueurs, lui dit-elle un soir, mais je ne vois pas encore de clartés; puis les lueurs s'effacent et les ombrfô reviennent.

Dans les premiers jours qui suivirent son réveil. Thérèse ne voulait pas se séparer de Gérard. Elle craignait toujours qu'il ne s'en allât pour ne revenir jamais. Il fallait employer mille promesses et presque la ruse pour la déterminer à quitter sa main. Elle la retenait longtemps emprisonnée entre les siennes et le suppliait de ne pas partir.

Madame de Lubner imagina de faire préparer une chambre que Rodolphe avait occupée autrefois, et qui n'avait plus été ouverte depuis la mort de ce jeune homme.

— J'ai fait mettre, dit-elle à sa nièce, des fleurs dans les vases et des bougies aux flambeaux qui sont dans b chambre verte : dès ce soir, il pourra s'y installer.

Mais à leur grande surprise à tous deux Thérèse, bien loin de témoigner de la joie, laissa voir une sorte de mécontentement; elle n'insista plus pour que Gérard restât dans la maison. A ce mot de chambre verte, un nuage passa sur son front, et avec une vivacité dont elle ne donnait presque plus de preuve, elle courut à l'étage supérieur et en ferma la porte à clef.

Bien sûre que personne n'y entrerait plus sans sa pe^ mission, elle redescendit au salon et tendit la main à Gérard.

— Adieu donc, lui dit-elle, à demam I

Sa voix n'avait rien perdu de sa douceur et son regard de sa tendresse, mais elle ne parlait plus pour le retenir.

Un autre changement s'était opéré en elle. Thérèse n'appelait plus Gérard du nom de Rodolphe, elle ne l'appelait pas Gérard non plus; elle l'appelait mon ami. Ce mot, qui ne précisait rien, répondait-il à un doute ? Était-ce dans son esprit une de ces lueurs indécises qui annoncent l'aurore naissante et précèdent le jour ? Gérard l'espérait, mais il n'osait pas le croire encore. Il craignait surtout que, la lumière se faisant dans cette intelligence, il ne perdît Thérèse sans retour. Il avait, sans se l'avouer, toutes les timidités et toutes les peurs de l'amour véritable.

Thérèse voulut voir un jour le médaillon qu'elle lui avait donné ; elle reconnut les traces du feu qui en avait légèrement endommagé Tivoire. Encore quelques secondes, et l'image, altérée déjà, disparaissait tout à fait.

— Je sais maintenant pourquoi j'ai été malade, dit-elle.

Et elle lui rendit la miniature sans demander d'explications.

Un autre jour qu'ils étaient ensemble dans le jardin, Thérèse prit le bras de Gérard et fit quelques tours d'allée. Une teinte rose adoucissait la pâleur de ses joues, son front avait retrouvé toutes les grâces de la jeunesse

et de la santé; elle ne disait rien, et cueillait, chemin

taisant, des fleurs à tous les buissons. Après qu'elle eut fait un bouquet, elle soupira :

— Que j'en ai déjà cueilli de ces fleurs I dit-elle... Celles-ci ne sont plus celles que j'aimais hier, et les fleurs de demain ne seront plus celles que j'aime aujourd'hui.

Ses yeux rêveurs regardèrent longtemps le bouquet, comme si elle eût voulu lui demander le secret des pensées qui l'obsédaient; puis elle s'arrêta, et se tournant vers Gérard :

— Que deviennent les fleurs de l'an dernier ? lui demanda-t-elle.

— Elles meurent, répondit Gérard.

Thérèse attacha sur lui ses yeux tendres et voilés.

— Ahl oui, reprit-elle, elles s'en vont; ce ne sont plus les mêmes qui reviennent, et ce sont toujours des fleurs.

Ses regards brillèrent tout à coup ; elle prit la main de Gérard et la serra. — C'est comme vousl s'écria-telle, c'est vous que j'aime, et ce n'est pas vous que je pleure I . . . C'est le même amour, et ce n'est plus la môme fleur.

Gérard ne pensait plus à Paris; le monde n'avait pas d'autres limites pour lui que les frontières du petit jardin où il rencontrait Thérèse. Quand il se rappelait le

THÉRâSB« 135

jour où elle arait failli mourir, il frissonnait encore et s'étonnait d'avoir pu, par son indifférence et son égoïsme, faire souffrir une aussi aimable fille. Il se la représentait heureuse et gaie, dans quelque coin de terre, avec lui, et se promettait bien de ne plus écouter jamais que la voix de son cœur et non pas celle de la raison. Il était assez riche d'ailleurs pour qu'on ne l'accusât pas de chercher une satisfaction d'intérêt dans son mariage avec Thérèse. Sidonc elle l'aimait, pourquoi sacrifierait-il son bonheur à de misérables considérations? Mais la question était justement qu'elle l'aimât et qu'elle ne crût pas épouser Rodolphe en épousant Gérard.

Thérèse était comme un voyageur qui suit dans l'ombre un chemin au bout duquel s'ouvre un précipice. Le précipice franchi, c'est le pays de Chanaan ; mais un faux pas peut jeter le voyageurau fond du gouffre. Thérèse franchirait-elle ce précipice ?

Un soir que Thérèse était assise dans le jardin, traçant d'une main distraite des lignes sur le sable, Gérard lui proposa de faire une promenade dans la campagne. Elle se leva et lui prit le bras.

— Bien volontiers, dit-elle, j'ai comme la fièvre; le grand air la dissipera.

Elle avait en effet le visage coloré et les yeux brillants. Gérard s'aperçut que sa main tremblait.

136 LES FEHHES HONNÊTES.

— Vous est-il arrivé quelque chose ce matin ? lui demanda-t-il.

— Non, reprit-elle, ma tante range le linge, et vous savez que lorsqu'elle met la main aux armoires, elle n'en finit plus... Je suis restée seule... j'ai fait un peu de musique... j'ai lu, et le hasard m'a fait tomber sur un livre de chevalerie. Il y était question d'un paladin qui d'aventure en aventure était arrivé dans un certain royaume dont je ne sais plus le nom ; ce royaume avait pour propriété singulière de changer en fantôme quiconque en passait les frontières. On y voit les gens qu'on a connus en rêve, et ils vous parlent d'événements qui n'ont jamais eu lieu, mais dont on se souvient. J'ai fait cette réflexion, que je suis un peu la parente de ce paladin et que j'habite ce royaume peuplé de fantômes.

— Vous ? s'écria Gérard inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

— Oui, moi. Et ce n'est pas si fou ce que je dis làl J'ai beaucoup pensé depuis cpie j'ai été malade, et j'ai bien vu qu'on ne me parlait pas comme à tout le monde; j*ai des tressaillements extraordinaires en moi. Les mots me semblent avoir une signification qu'ils n'avaient pas, et des choses auxquelles je ne prenais pas garde autrefois me bouleversent à présent. Tenez, l'autre soir, le vent soufflait, les feuilles d'un peuplier tombaient une à une

dans la fontaine, je les regardais, et il me semblait que c'étaient de pauvres âmes qui s'en allaient. Les larmes me sont venues aux yeux; moi aussi j'ai failli m'en aller !... M'auriez-vous pleurée ?... Oui, n'est-ce pas?

La voix de Thérèse et ses paupières gonflées indiquaient assez que son cœur était plein de sanglots. Gérard avait la gorge prise conmie dans un étau ; il se pencha sur les mains de Thérèse et les couvrit de baisers.

— Oh ! je vivrai 1 reprit-elle... je ne m'en irai pas ; mais, tenez, je ne vous dis pas tout... J'ai bien vu que le médaillon que je vous avais remis était un peu détérioré... D'autres mains que les vôtres l'ont touché... d'autres yeux l'ont regardé... Savez-vous pourquoi je ne vous ai pas interrogé ? C'est parce que je craignais d'apprendre que vous avez dans votre pays une autre Thérèse que vous aimez... J'ai bien un autre vausy moi.

Gérard pressa le bras de sa compagne doucement, et, lui parlant tout bas comme à un malade qu'on interroge :

— En êtes-vous bien sûre? lui dit-il.

Elle s'arrêta court et secoua la tête.

— Non, plus à présent, répondit-elle, et cependant...

Elle se tut de nouveau, puis frappant du pied : — Tenez, reprit-elle, il y a comme un bâillon devant ma bouche, comme un voile devant mes jreux... Oh I ils tomberont, il faudra qu'ils tombent !

Le hasard de leur promenade avait conduit Gérard et Thérèse à la porte d'un petit cimetière dans lequel madame van B... avait voulu être enterrée à cause des souvenirs de famille qui s'y rattachaient. Une tombe de marbre très-modeste, avec une plaque sur laquelle son nom était gravé, indiquait la place où elle reposait. Quelques saules l'entouraient, et un gros lierre d'Ecosse la couvrait de son feuillage d'un vert sombre. Gérard fit entrer Thérèse dans ce cimetière. A la vue des croix qui dressaient leurs bras noirs au milieu des herbes, Thérèse s'arrêta ; elle regarda autour d'elle, lut quelques noms inscrits sur le bois et sur la pierre, et se serra contre Gérard.

— Pourquoi toutes ces croix, dit-elle, et pourqua tous ces noms ? Ils me font peur.

Gérard la força de marcher avec lui.

— Ce sont les noms de ceux qui sont partis, dit-il, et ces croix sont pour avertir qu'ils ne reviendront plus.

Thérèse devint toute pâle. — Oh 1 qu'il fait triste ici I reprit-elle.

Gérard lui montra des doigts quelques-unes des tombes à demi cachées sous les saules et les cyprès. — Regardez, lui dit-il ; ces noms que vous voyez là ne vous rappellenl-ils rien? I

Thérèse lut au hasard deux ou trois inscriptions, et i tressailliU

TRÉBÉSB. 139

— Dorothée.., Amélie... Augusta... mes amies d'autrefois I Là Frédéric ! ici Joseph I Voilà donc pourquoi je ne les voyais plus I s'écria-t-elle.

De grosses larmes jaillirent de ses yeux.

— Pauvre Amélie ! je m'en souviens, ajouta-t-elle ; elle était si vive et si gaie I... Et Dorothée qui m'aimait lantl Parties toutes ensemble!... Ahl pourquoi m' avezvous amenée ici ?

— Et le bâillon t et le voile ! Ce bâillon qui est sur votre bouche, ce voile qui est devant vos yeux, ne voulez-vous pas qu'ils tombent? répondit Gérard.

C'était répreuve décisive, et il la faisait en tremblant. Tout en parlant, [Gérard avait conduit Thérèse vers le tombeau de sa mère. Il la ût asseoir sur un coin du marbre, et lui prenant la main :

— Non, elles ne sont pas parties, dit-il ; celles que vous avez aimées sont là... elles sont mortes.

— Mortes! ajouta Thérèse, mortes!...

Elle couvrit son visage de ses deux mains, comme pour De pas voir la lumière qui se faisait autour d'elle ; elle se mit à pleurer ; on aurait dit que son cœur éclatait.

Mais Gérard, écartant ses mains, lui fit lire sous les feuilles du lierre le nom de madame van B...

— Ma mère ! s'écria la jeune fille.

140 LES FEMMES HOlTNêTES.

Et elle tomba à genoux, les mains jointes, au pied du tombeau.

C'était pour elle comme si sa mère fût morte le jour même; le coup l'avait renversée, et son cœur se fondait à la fois en sanglots et en prières. Gérard la regardait immobile, debout auprès d'elle; puisque Thérèse priait, c'est que Thérèse était sauvée. Au bout de quelques minutes, elle leva les yeux et lui tendit la main.

— Le voile est déchiré, dit-elle... vous m'avez appris à pleurer ma mère... Merci!

Elle promena lentement ses regards dans le cimetière comme si elle eût cherché une autre tombe. On voyait qu'une question était suspendue à ses lèvres; deux fois elle ouvrit la bouche et regarda Gérard comme si elle allait parler, mais elle se tut, et, cachant son visage parmi les touffes du lierre, elle se prit à pleurer de nouveau. Ses larmes cette fois n'étaient pas données à sa mère.

Thérèse et Gérard quittèrent le cimetière au bras l'un de l'autre sans parler. Gérard sentait bien que son sort allait se décider, mais une sorte de pudeur l'empêchait d'interroger sa compagne; il voulait laisser à sa douleur cette pauvre fille qui venait de retrouver sa mère et qui la trouvait morte.

Quand elle fut chez elle, Thérèse témoigna le désir d'être seule. Il semblait qu'elle voulût causer avec elle-

THéRÂSS* 141

même après ce long silence qu'elle avait gardé, t — A demain f » dit-elle à Gérard. El elle s'éloigna d'un airpensif en le laissant avec madame de Lubner, à laquelle il raconta tout ce qui venait de se passer.

Gérard passa toute la nuit à se promener dans la ville, ramené toujours par une force invincible vers la petite maison qu'habitait Thérèse. Une lampe brillait derrière la fenêtre de cette chambre verte où elle n'avait pas voulu que Gérard entrât. On voyait son ombre passer devant les rideaux blancs; une fois son visage se colla contre la Titre et y resta longtemps. Gérard, caché dans la nuit, la regardait. Que faisait-elle à cette heure dans cette solitude? Y demandait-elle des conseils aux souvenirs qui Fhabitaient ?

Le lendemain, Gérard arriva chez Thérèse à l'heure accoutumée. Il la trouva dans le salon, et tout en noir, avec madame de Lubner. Il n'y avait plus ni robe blanche, ni rubans bleus. L'expression de son visage était changée. Thérèse était comme transfigurée. Gérard ne reconnaissait ni son sourire, ni son tegard. L'accueil même qu'elle lui fit était si nouveau, que Gérard ne put en soutenir la réserve et l'apparente froideur. Excité par la fatigue et les rêves de la nuit précédente, il crut y voir la condamnation de ses espérances et courut au-devant de cet arrêt dont son cœur ressentait déjà les atteintes.

142 LES FS^HMES HONNÊTES.

— • Je viens vous faire mes adieux, dit-il d'une voix qui tremblait.

— Vous partez? demanda Thérèse.

^— Oui, je pars, reprit-il ; je n'ai plus rien à faire ici. Dieu m'est témoin que j'aurais voulu y rester toujours, mais je ne suis pas celui dont vous aimiez le souvenir... Faut-il que je sois un étranger pour celle auprès de qui j'ai passé tant d'heures, les plus belles de ma viel J'ai peur que vous ne me pardonniez pas d'avoir si longtemps accepté un nom qui n'est pas le mien, et cette pensée m'est odieuse. Aht si vous étiez encore telle que je vons ai connue!... mais c'est impossible... c'eût été trop de bonheur! Serez-vous plus heureuse demain que vous l'étiez hier? Je ne sais, j'ai fait mon devoir... Votre esprit est libre, Thérèse... adieu!

Gérard était à bout de forces; la jeunesse et l'amour faisaient explosion en lui. Il se retourna pour ne paslais^ ser voir le bouleversement de son visage et fit un pas vers la porte.

— Gérard! s'écria Thérèse.

Gérard s'arrêta. Les yeux de Thérèse rayonnaient d'intelligence et d'amour.

— Mon nom! dit-il, et d'un bond il tomba à ses pieds*

— Ah! mes pauvres enfants! s'écria madame de LdI)-

ner, je n'y tiens plus, il faut que je vous embrasse tous deux...

A quelque temps de là, un jeune honmie, qu'on voyait souvent sur le boulevard, arrêta un de ses amis à la sortie de l'Opéra.

— Eh bien! sais-tu la nouvelle? lui dit-il.

— Laquelle? Il y en a tanti

— Gérard, tu sais, ce pauvre Gérard qui était si gai et qui perdait toujours au lansquenet...

— Est-ce qu'il est mort?

— Ah bien ouil II s'est marié.

— Ah! mon Dieu ! et avec qui?

— Avec une petite Allemande qu'il a rencontrée je ne sais où, sur les bords du Rhin... Voilà où mènent les voyages...

— Amen I dit Vautre.

Mademoiselle Àlexandrine du Rosier était, en 1852, une des personnes dont le nom revenait le plus souvent dans la conversation des bourgeois de Moulins. Ce n'est pas qu'il y eût dans sa conduite quelque chose qui prêtât aux caquets, et moins encore aux médisances ; mais elle était belle, et on la croyait riche. Sa jeunesse et son caractère aidant, il n'en fallait pas davantage pour attirer sur elle ^ l'attention de toute la ville. A vingt et un ans, mademoiselle du Rosier passait pour l'un des partis les plus consir

dërables du département. Elle tenait par sa mère, d'une

bonne maison de Gannat, à la vieille noblesse du Bourbonnais, et par son père, quelque temps maître de forges et propriétaire, à la bourgeoisie industrielle du pays. Elle avait les yeux bleus, de beaux cheveux châtains, beaucoup d'élégance dans la taille et un grand air qui l'eussent fait remarquer partout, lors même qu'elle n'aurait point eu d'alliances et de fortune. L'hôtel qu'elle habitait était situé dans la partie haute de la ville ; il datait du conmiencement du xv!!!"" siècle, et un tapissier de Paris en avait meublé les vastes appartements, enrichis de dorures et de trumeaux. C'était un honneur que d'y être reçu. L'évéque y dînait quelquefois. Avec la dot qu'on lui supposait et les avantages naturels que le hasard lui avait prodigués conmie à souhait, on s'étonnait seulement que mademoiselle du Rosier ne fût pas encore mariée. Ce n'est pas que les prétendants manquassent, tant s'en faut; il s'en était présenté de vingt lieues à la ronde, et même de Paris, et cependant ce mariage, dont on parlait toujours, ne se faisait jamais. Quelques pe^ sonnes mettaient ce long retard sur le compte des prétentions excessives de mademoiselle du Rosier ; gâtée comme elle l'était par sa position, elle demandait certainement un prince des contes de fée, et il ne s'en trouvait pas dans le département. Un notaire à cheveux blancs qui connaissait la famille de vieille date souriait bien quelque-

fois d'un air malin quand on parlait devant lui des richesses de M. du Rosier; mais comme c'était bien Thomme le plus caustique et le plus méchant de Moulins, on ne s'arrêtait pas à ses ricanements.

Il est certain que mademoiselle du Rosier ne faisait rien pour attirer les galants, et qu elle ne paraissait pas pressée de se marier. Elle avait dans le caractère un mélange extraordinaire de bonté et de hauteur qui était un sujet perpétuel d'étonnement pour les oisifs de la ville. Un poëte du pays, qui l'avait vue à Tune des réceptions du préfet, la comparait à Junon marchant sur les nuées. L'expression habituelle de son visage était une dignité froide, relevée à certains moments par un air d'intelligence et de fierté qui brillait par éclairs avec un tel feu, qu'on en était ébloui. Elle avait des façons qui dataient d'un autre temps. Un jour qu'une pauvresse, à qui elle avait donné une pièce d'or par erreur, courait après elle pour la lui rendre, mademoiselle du Rosier vida sa bourse entre ses mains. Il y avait dix louis dans cette bourse. On en parla trois jours dans Moulins. Un bel esprit de l'endroit dit à ce propos que certainement la Providence s'était trompée, et que mademoiselle du Rosier était née duchesse.

A cette époque-là, on voyait mademoiselle du Rosier dans toutes les maisons où quelque bal réunissait la meil-

leure société de la ville. Elle s'y montrait tOBJonrs la mieux parée et la plus belle. Son père, qui ne lui refusait rien, faisait venir ses toilettes de Paris; on le blâmait un peu de cette condescendance ; mais les femmes qui criaient le plus contre cette extrême recherche, étaient précisément celles qui auraient désiré que leurs maris imitassent en tout point ce père complaisant.

M. du Rosier avait alors cinquante-cinq ans. C'était un homme d'une humeur joviale, et certainement le plus aimable et le plus facile à vivre qui fût dans le ressort de la préfecture. Replet et dodu, et, conmie ou dit, tout rond en affaires, son caractère n'avait pas plus d'angles et d'aspérités qu'on n'en voyait sur sa bonne grosse taille et sa figure haute en couleur. On ne pouvait pas raccuser d'ambition ; jamais on n'avait pu, malgré les plus vives instances, lui faire accepter aucunes fonctions, pas même celles d'adjoint au maire ou de membre du conseil général. Il n'était bon, disait-il, qu'à vivre à sa guise. Depuis qu'il avait quitté les affaires, il partageait son temps entre Paris et Moulins, un jour ici, un jour là-bas. Ce n'est pas qu'il fît comme certaines personnes, qui passent six mois d'un côté et six mois de l'autre. Les voyages de M. du Rosier étaient en quelque sorte improvisés. Il partait subitement et revenait de même. Ses absences duraient tantôt six semaines, et tantôt trois jours. Made-

MADEICOISBLLB DU ROSIER. 149

moîselle du Rosier ne raccompagnait jamais. Personne ne savait pourquoi il allait si fréquemment à Paris. Ceux qui Ty rencontraient ne s'en doutaient pas davantage; il y voyait peu de monde, et refusait obstinément les invitations, si ce n'est dans les maisons où Ton dînait bien. On remarquait que depuis trois ou quatre ans ces voyages étaient plus nombreux ; mais il ne revenait jamais de Paris sans rapporter quelque bagatelle de prix à sa fille. Rien d'ailleurs ne paraissait changé dans ses habitudes. Dès son retour, il traitait la' ville, et Thôtel ne désemplissait plus. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était d'être fort gourmand et très-prompt à la dépense.

Un jour qu'on vantait au cercle où se réunissaient les notables de la ville le bonheur de mademoiselle du Rosier d'avoir un père aussi plein de bonhomie et de bienveillance envers tout le monde, le notaire haussa les épaules avec une mauvaise humeur si visible, qu'on le pressa de questions. Poussé à bout, il saisit brusquement une boule d'ivoire qui cotirait sur le billard :

— Cette bille est ronde et polie, s'écria-t-il ; elle est cependant sèche et dure comme la pierrot

Et il la rejeta sur le tapis.

Le mot fit d'abord sensation ; mais un quart d'heure après on n'y pensa plus; il venait du notaire, et M. Des-

150 LES FEMMES HOXNâTBB.

chapelles aurait trouvé une tache dans un flocon déneige. Au moment où commence ce récit, Thôtel de la rue de la Cigogne à Moulins était habité par quatre personnes, M. du Rosier, Alexandrine, une sœur cadette du nom de Louise, et madame de Fougerolles. Cette dernière était une sœur aînée de madame du Rosier la mère, morte en couches de Louise. Elle était baronne du chef de son mari, d'une bonne noblesse du Nivernais, et de son vivant gentilhomme ordinaire de la chambre du roi sous Charles X. Veuve à trente-cinq ans et âgée alors de cinquante-six à cinquante^sept ans, madame de Fougerolles était une grande personne, sèche, maigre et couperosée, qui ne manquait pas d'une certainedistinction. Elle avait d'excellentes manières et le parler fort doux, excepté lorsqu'un sentiment de colère l'animait. Alors elle perdait toute mesure et s'oubliait dans des emportements où l'on voyait toute la violence de son caractère et la fougue d'un sang dont rien n'avait pu tempérer l'âcreté. Ceux qui la connaissaient bien lui reprochaient une excessive parcimonie, bien qu'à la mort de son mari elle se fût trouvée à la tête d'une immense fortune, et une extrême vanité, à l'aide de laquelle la baronne pouvait quelquefois dissimuler son penchant à l'avarice, mais qui ne le détruisait pas. Madame de Fougerolles n'avait pas d'enfants. Le baron, qui était un hoouue de plaisirs, l'anit

MADS1I0I6ELLK DU ROSIER. 151

fort négligée pour courir les aventures. Mariée, elle vécut dans le célibat, et veuve elle en voulut à tout le monde dei'indifférence de son mari. Elle arrivait chaque année à Moulins vers le mois d'avril, et descendait chez sou beau-frère, qui deux ou trois fois lui confia sa fille aînée pour la conduire à Paris. En Tabsence de madame de Fougerolles, qui ne donnait jamais plus de vingt francs aux domestiques après un séjour de quatre ou cinq mois chez M. du Rosier, Alexandrine et Louise étaient placées sous la direction d'une institutrice; mais le gouvernement de la maison appartenait à mademoiselle du Rosier^ qui savait y maintenir à la fois un ordre sévère et une grande abondance en toutes choses.

Telle était la situation de la famille du Rosier au mois d'avril 1852, quinze jours après l'arrivée de madame de Fougerolles. Cet hiver-là, M. du Rosier avait donné plusieurs grands dîners et deux bals qui avaient éclipsé ceux du receveur général.

Parmi les jeunes gens qui, pour nous servir d'une expression consacrée à Moulins quand il s'agissait de ma* demoiselle du Rosier, aspiraient à la main de l'héritière, et on aurait pu en compter une douzaine, il en était deux qui se détachaient de la masse comme les vedettes d'un escadron en campagne. L'un de ces prétendants s'appelait Anatole de Mauvezin, et l'autre Évariste. Eux seuls pa*

raissaient avoir quelque chance de réussir auprès de la jeune fille. Anatole appartenait à l'une des familles les plus considérables de Tarrondissement, qui voulait le pousser dans la magistrature, où les émoluments ne sont jamais bien élevés. Une bonne dot n'était donc pas à' dédaigner. Évariste avait quelques liens de parenté éloignée avec mademoiselle du Rosier et une position indépendante. Tous deux semblaient l'aimer également ; mais un observateur intelligent n'aurait pas tardé à démêler que l'un mettait son esprit seulement, et l'autre, Evariste, tout son cœur dans cette affaire. Ce môme observateur aurait bientôt découvert aussi que la personne la plus intéressée à bien choisir donnait la préférence à M. de Mauvezin.

M. de Mauvezin était ce qu'on appelle communément un bel homme; il avait la taille haute et bien prise, de grands yeux noirs, une profusion de cheveux qui frisaient naturellement, les traits fermes et réguliers. A cheval, le sabre au poing et la cuirasse sur le dos, il aurait été superbe ; mais cette enveloppe magnifique ne cachait rien, t II ne faut pas le gratter,... il n'y a que Técorce, » disait M. Deschapelles. C'est pourtant ce dont mademoiselle du Rosier, malgré sa vive intelligence, ne s'apercevait pas. Pourquoi cette nature élégante, spirituelle, et qu'on pouvait accuser, nop sans raison, d'être

MADEMOISELLE DU ROSIER. i53

encline au dédain, aimait-elle cette organisation un peu commune et cet esprit vulgaire ? C'est ce qu'il est impossible d'expliquer. Cela était. Évariste le voyait bien, mais il fermait les yeux pour ne pas le voir.

Un soir qu'il y avait grand bal à la préfecture, M. de Mauvezin profita du tête-à-tête que lui ménageait une valse pour faire l'aveu de ses sentiments à mademoiselle du Rosier. Alexandrine était ce soir-là plus brillante que jamais. Une couturière de Paris lui avait envoyé ce qu'il y avait de plus frais et de plus coquet en fait de modes nouvelles, et l'admiration où cette merveilleuse toilette le jeta fut pour Anatole un prétexte de donner un libre cours à la passion dont il se sentait dévoré, disait-il, depuis qu'il avait eu l'honneur d'être présenté à mademoiselle du Rosier.

— Pardonnez-moi, Mademoiselle, ajouta-t-il en forme de péroraison, je n'ai pu résister à l'ardeur du sentiment qui m'entraîne Heureux celui qui vous appartiendra t

Tout ce beau discours ne sentait pas l'improvisation,

et mademoiselle du Rosier ne s'y serait pas trompée, si

elle avait eu la libre disposition d'elle-même ; mais son

cœur plaidait pour Anatole, et elle n'entendit que ce

qu'elle voulait entendre. Elle regarda M. de Mauvezin

d'un œil où le courroux ne se montrait pas» et en la re*

conduisant à sa place, le beau valseur put croire que la rebelle était enfin soumise.

La beauté d'Âlexandrine fut ce soir-là sans rivale. Elle resplendissait; le pli de ses lèvres un peu hautaines s'était adouci, et l'expression de son visage, auquel on pouvait reprocher une certaine froideur altière, avait une animation et une grâce nouvelles.

— Qu'avez-vous? lui demanda Évariste, qui Tadmirait.

— Rien, répondit-elle, je suis heureuse.

Mais de retour chez elle, mademoiselle du Rosier ne put s'empêcher de courir dans la chambre de sa sœur, qui dormait, et de l'embrasser avec passion.

Cette sœur était de plusieurs années plus jeune qu'Alexandrine. Elle avait été élevée au couvent, et on la voyait fort peu dans le monde. D'un caractère doux et timide, elle aimait la retraite et tenait pour ses meilleurs jours ceux qu'elle passait au milieu de ses jeunes compagnes, entre les paisibles murailles qui avaient abrité son enfance. Elle y courait pour le moindre prétexte, et y demeurait volontiers jusqu'à ce que sa sœur l'envoyât chercher. Louise était d'une santé délicate; on avait craint quelque temps pour sa poitrine : on aurait dit que sa mère, en la quittant, n'avait pu se détacher d'elle, et qu'elle était prête à la rappeler. Les inquiétudes, les

MADEH0I8BLLB DU ROSIER. 1515

soins, les ménagements qui avaient entouré ses premiers pas dans la vie, avaient disposé son esprit à une sorte dé mélancolie rêveuse où elle aimait à se plonger. Elle était comme une prisonnière échappée à la mort ; il lui semblait toujours qu'elle avait à redouter les poursuites de cette ennemie, mais elle ne s'en effrayait pas, et se préparait à cette rencontre avec une résignation dans laquelle le courage d'une chrétienne se mêlait à Tinno* cence d'un enfant. Louise n'avait ni la beauté, ni Téclat d'Alexandrine, mais tous les sentiments, toute? les émo* tiens se peignaient sur son visage, et lui prêtaient une expression dont rien ne pourrait rendre le charme et la séduction. Les deux sœurs s'aimaient tendrement; seulement Tune commandait, comme l'autre obéissait, sans le savoir, et quand on parlait de mademoiselle du Rosier^ c.'était toujours d'Alexandrine qu'il s'agissait. On connaiss^tit à peine la sœur cadette en dehors des amis intimes de la maison, et ceux-là croyaient qu'elle n'atteindrait pas sa majorité.

Le petit roman noué entre mademoiselle du Rosier et M. de Mauvezin durait déjà depuis huit ou dix jours, lorsqu'une autre valse procura à celui-ci l'occasion de porter la question sur le terrain plus sérieux du mariage.

— Je ne veux rien faire sans votre agrément, dit-il j

iW LES FEMMES HONNÊTES.

si j'ai le bonheur de vous obtenir, c'est à vous seule que je veux le devoir.

Mademoiselle du Rosier trouva ces sentiments pleins de délicatesse; ils étaient seulement pleins de prudence et d'habileté. M. de Mauvezin savait, à n'en pas douter, que toutes les demandes adressées directement à M. du Rosier avaient été repoussées; mais ce qu'on lui avait dit de la tendresse du père pour la fille lui permettait de croire que si Alexandrine se chargeait des négociations, le succès en était assuré.

— Eh bien! répondit Alexandrine, voyez mon père... Un avocat sera près de lui pour défendre votre cause.

Ce n'était pas là tout à fait ce que désirait Anatole, mais l'invitation était trop directe pour qu'il pût l'éluder.

Mademoiselle du Rosier ne dormit pas de la nuit. L'aveu qu'elle avait fait implicitement à M. de Mauvezin ne laissait pas de la troubler beaucoup. Elle s'étonnait que sa fierté ne l'eût pas mieux défendue contre son propre entraînement, et cependant elle était joyeuse de sa confusion. Elle assistait en esprit à la visite de M. de Maovezin et lui soufflait ce qu'il avait à dire ; quand la fatigae lui faisait fermer les yeux, elle se voyait en robe de dentelle, avec le voile blanc des mariées, dans la cathédrale de Moulins, où une grande foule s'agitait, et elle se réveillait

MADEtfOISELLE DU ROSIER. 157

en sursaut. Elle s'irritait de sa propre émotion et ne parrenait pas à la dominer. La jeunesse était cette fois plus forte que sa volonté. L'insomnie dura toute la nuit avec des intermittences de rêves bizarres^ mais jamais Àlexandrine ne fut si heureuse.

Un jour se passa, puis deux, puis quatre, et son père ne lui parla pas. Ce long silence étonnait mademoiselle du Rosier, qui n'y trouvait pas d'explication naturelle. Après que la semaine se fut écoulée, son anxiété devint extrême. Le dimanche suivant, à l'issue de la grand'messe, où elle se trouvait avec sa sœur et madame de FougeroHes, M. de Mauvezin la salua. Mademoiselle du Rosier comprit qu'il cherchait à l'aborder; elle ralentit sa marche, très-émue, et profitant d'un groupe qui la séparait de sa compagnie, Anatole s'approcha d'elle.

— J'ai parlé, lui dit-il trè&-bas et très-vite.

— Eh bien ? fit-elle en levant les yeux.

— Rien... il veut voir, il veut réfléchir... et en attendant je suis au désespoir... je me meurs.

Mademoiselle du Rosier aperçut la grande figure sèche de madame de Fougeroltes qui se retournait ; elle pressa le pas, mais le coup d'œil qu'elle jeta sur M. de Mauvezin lui fit bien voir que sa cause n'était pas encore perdue. Quant à ce désespoir dont il avait parlé avec un si vif élan, il ne l'avait ni maigri, ni pâli ; mais ce sont de ces

exagérations qui ne déplaisent pas à certaines femmes. Il répugnait à l'excessive fierté de mademoiselledn Ro* sier de parler la première. N'était-ce pas avouer hautement l'amour qu'elle ressentait pour M. de Mauvezin, sans savoir si son père l'approuvait? Elle se décida cependant à le faire, et comme elle était d'un caractère résolu, elle saisit un instant où il était seul dans son cabinet pour l'aborder.

— Je vous dérange peut-être ? dit-elle en entrant.

— Non, répondit M. du Rosier, qui était assis devant son bureau... je classais des papiers.

— C'est que j'ai à vous parler.

— Cela se trouve à merveille... depuis deux ou trois jours, je voulais te faire appeler pour causer avec toi.

— Vous avez donc quelque chose à me dire ? demanda mademoiselle du Rosier, qui rougit malgré elle.

M. du Rosier tourna vers elle deux petits yeux perçants. Il se leva et fit deux ou trois tours dans son cabinet sans parler. Pour la première fois de sa vie peut^tre, il paraissait embarrassé. Il s'arrêta devant la fenêtre et tambourina du bout des doigts sur la vitre. Une certaine appréhension se glissa dans le cœur d'Alexandrine.

Au bout de quelques secondes, M. du Rosier se retourna brusquement.

lfA.DBM0l88LLS Dû ROSISR. 159

— Tu sais peut-être qu'il s'agit d'un mariage? dit-il.

— Oui, répondit résolument Alexandrine.

— M. de Mauvezin t'en a donc parlé avant de s'en ouvrira moi? continua M. du Rosier.

Alexandrine fit un signe de tête aifirmatif.

— J'imagine alors que c'est de cela que tu avais à m'entretenir?

— Précisément, répliqua-t-elle,

— Si tu l'avoues, c'est que M. de Mauvezin te plait. Peut-être même n'a-t-il fait cette démarche auprès de moi qu'avec la certitude de ton assentiment?

Alexandrine répondit par un nouveau signe de tête. Toutes ces interpellations faites coup sur coup la mettaient à la torture; elle n'y reconnaissait pas la bonhomie habituelle de son père, et s'en inquiétait. Quelque chose d'extraordinaire se passait en lui. Il fit de nouveau quelques pas dans le cabinet, souleva des liasses de papiers qui étaient éparses sur son bureau, s'arrêta devant la fenêtre et caressa de la main deux ou trois mèches de cheveux qui frisaient autour de ses tempes. Le cœur d'Alexandrine battait à coups pressés. Elle avait remarqué que ce mouvement machinal indiquait chez son père une vive préoccupation. Elle entrevit qu'un obstacle inconnu s'opposait à son mariage avec M. de Mauvezin; maift

160 LES FBHHES HONNÊTES.

comme il n'était pas dans sa nature de reculer devant la résistance :

— Prévoyez-vous quelque empêchement à mon mariage? dit-elle d'une voix ferme.

— Oh I s'il ne s'agissait que d'un empêchement, ce ne serait rien I dit le père.

II quitta la fenêtre, et se rapprochant de sa fille :

— Çà, reprit-il, il faut parler nettement. Un jour plus tôt, un jour plus tard , tu sauras bien toujours la vérité. Expliquons-nous donc.

Malgré son courage, Alexandrine eut le frisson. Jamais elle n'avait entendu son père parler avec cette voixlà. II marchait de long en large et parlait tout en ma^ chant.

— L'obstacle ne vient pas de M. de Mauvezin, dit-il; le choix est bon, et je ne le désapprouve pas. Il faune, à ce qu'il assure, et j'ai pu voir que tu n'es pas indifférente à cet amour. De ce côté-là rien de mieux... mais penses-tu qu'un homme dans sa position épouse une femme sans fortune?

Alexandrine regarda son père, et craignit un instant qu'il ne fût devenu fou.

— Sans fortune 1 répéta-t-elle machinalement.

— Eh oui 1 car enfin il faut bien que je te dise tout. Je suis ruiné, ruiné de fond en comble, ruiné sans aucun

espoir d'en revenir. Ah ! si j'avais trente ans, ce ne serait pas grand'chose, mais j'en ai cinquante-cinq et j'ai perdu l'habitude du travail... Ainsi ne compte plus sur rien... M. du Rosier ouvrit un tiroir de son bureau, et montrant à sa fille quelques pièces d'or :

— Ces deux ou trois douzaines de louis que tu vois là, reprit-il, c'est tout ce qui me reste, tout !

— Vous ruiné 1 mais comment? s'écria Alexandrine.

— Ahl comment! Est-ce qu'on sait?... Paris a tout dévoré... Un jour ceci, un jour cela!... Tu ne sais pas quels ravages les passions exercent quand elles se logent sous des cheveux blancs! Le feu ne dévore pas la paille plus sûrement; mais c'est une- histoire que tu ne comprendrais pas... J'ai eu le vertige, et j'ai regardé s'en aller ma fortune comme on regarde l'eau couler!... A présent tout est fini!... J'ai bien pensé à vous, mais trop tard... Il y a six mois, j'ai voulu tout réparer d'un seul coup... j'ai fait de l'argent du peu qui me restait, et j'ai tout mis dans une affaire. C'était un coup de dés... je l'ai joué pendant mon dernier voyage à Paris. L'affaire va mal, et je suis revenu comme l'enfant prodigue... Malheureusement l'enfant est un vieillard... Une lettre que j'attends peut modifier cette position... mais viendra-telleî C'est au moins douteux... Enfin tu le sauras toujours I...

162 LEf FEMMB8 HONNÊTES*

^ Mais rhAteIt mais notre terre des Ronceauxt reprit Alexandriûe.

— L'hôtel t les Ronceauxt Ils sont hypothéqués jusqu'à la dernière pierre, jusqu'au dernier arbre 1 Je te dis qu'il n'y a rien. Moi, je suis vieux: qu'ai-je à regretter? Toi, tu es forte et raillante, tu te roidiras contre la nianvaise fortune... mais ta sœur, la pauvre Louise!*..

— Eh bieni elle est jeune et jolie... on lui trouven un mari comme à moi...

M. du Rosier regarda sa fille.

— Un mari? reprit-il, conmie à toi I

— Sans doute... Est-ce qu'il ne me reste pas toujoan M. de Mauvezin ? Sa fortune certainement n'est pas aoss considérable que celle que je croyais lui apporter, mais elle nous suffira.

M. du Rosier joignit les mains.

— Ah I mon Dieu ! s'ôcria-t-il, tu en es encore là I... Un instant il contempla sa fille avec stupéfaction,

comme un honune qui, se promenant sur le boulevard, se trouverait tout à coup en présence d'un Algonquin oa d'un sauvage de la terre des Papous.*

— Enfin! reprit-il avec un soupir, TexpérieDce W viendra plus tard!

— Que voulez-vous dire? demanda Alexandrioe, ob peu troublée.

MADEHOISBLLE BU ROSIER. 163

— Rien... je dis seulement que si tu épouses M. de Mauvezin, Louise pourra aussi se marier.

On comprend que mademoiselle du Rosier ne dormit guère durant la nuit qui suivit cet entretien. Les choses que son père lui avait dites ne faisaient que revenir à son esprit. Elle les y retournait de cent façons. Cependant, malgré le trouble où l'exclamation de son père l'avait jetée, Alexandrine ne fit pas un instant à M. de Mauvezin l'injure de penset que le changement survenu dans la fortune de M. du Rosier pût en rien modifier sa résolution. L'eût-elle donc oubliée, s'il avait été sans ressources? Telle elle était, tel elle le jugeait. On doit ajouter à sa louange que l'avenir de Louise la préoccupa beaucoup plus que le sien propre.

Quelques jours se passèrent dans cette incertitude. M. du Rosier vaquait à ses affaires comme si les choses eussent toujours été dans le même état. Alexandrine n'osait pas l'interroger. Un soir, pendant un concert où son père avait voulu qu'elle se rendît et où se trouvait toute la bonne société de la ville, M. de Mauvezin s'approcha d'elle.

— Ne me demandez rien, dit-elle : il ne m'est pas encore permis de répondre.

-— Ma vie est entre vos mains , murmura tout bas M. de Mauvezin, et il s'éloigna.

164 LB8 FBMHX8 H0RKÊTX8*

A la sortie du concert, Évariste prit le bras de sa cousine. Il faisait un temps superbe, et madame de FougeroUes consentit à pousser jusqu'au pont de l'Allier pour voir le clair de lune. Deux ou trois personnes les accompagnaient. Quand on eut franchi le faubourg qui descend vers la rivière, Evariste pressa le pas.

— J'ai à vous parler, ma cousine, dit-il, et je ne sais comment m'y prendre.

— Eh bien I parlez, dit-elle. Ce n'ait pas plus difficile que ça.

— Vous ne m'en voudrez pas?

— Mon Dieu, que de précautions! Si j'avais à vous parler, je le ferais d'abord, quitte à voir après si cela vous contrarie...

— Eh bien! ma chère cousine, il m'est revenu que la fortune de M. du Rosier était compromise, sinon perdue...

— Quelles folies! dit Alexandrine, qui se sentit pâlir.

— Ahl je voudrais bien que ces folies ne fussent pas si folles! Elles me permettraient de vous offrir un cœur qui est à vous depuis longtemps.

Alexandrine releva la tête fièrement.

— Le mien n'est plus libre, dit-elle.

La poitrine d'Evariste se serra.

— Alors, reprit-il, ne pensez plus à ce que je vous ai

dit, mais si jce qu'on raconte est vrai, ne m'oubliez pas.

C'est à peine cependant si mademoiselle du Rosier l'entendait; sa pensée était toute à M. de Mauvezin. Si Evariste avait eu connaissance de la ruine de M. du Rosier, ce même bruit, si bien fondé, pouvait être arrivé aux oreilles d'Anatole, et pourtant il venait tout à l'heure encore de s'engager avec elle. Ses prévisions étaient donc réalisées; la perte de sa fortune ne pouvait rien contre l'amour qu'elle lui inspirait. La joie et l'orgueil enflaient ensemble le cœur d'Alexandrine. Evariste et mademoiselle du Rosier étaient alors à l'extrémité du pont, appuyés contre le parapet. Evariste regardait la rivière, Alexandrine regardait la lune, dont la lumière éclairait en plein son visage : leurs bras se touchaient, et ils étaient séparés par :un abîme. La voix de madame de Fougerolles les tira de leur rêverie.

— Il fait froid ici, dit-elle, et vous allez vous enrhumer.

Tous deux se retournèrent.

— Mon Dieu 1 que vous êtes pâle 1 s'écria Louise en regardant Evariste... Vous serait-il arrivé quelque malheur?

— Non, répondit Evariste doucement.

— Ah f reprit Louise, dont les yeux s'étaient remplis

166 LB8 FBMUB8 HONNÊTBS.

de larmes, si le malheur vous frappait, ce serait bien injuste !

Et par un mouvement instinctif Louise se rapprocha d'Evariste, tandis que mademoiselle du Rosier prenait le bras de madame de Fougerolles.

Le lendemain, à bout de patience, Àlexandrine demanda à son père des nouvelles de cette fameuse lettre dont il lui avait parlé.

— Cette lettre que j'attendais? répondit M. du Rosier... je l'ai reçue...

— Eh bien?

— Oh! elle ne décide rien... Il faudra seulement que j'aille à Paris.

— Comptez-vous partir bientôt?

— Cette nuit.

— Et resterez-vous longtemps absent ?

— Je ne sais... Mais tu auras de mes nouvelles.

La sobriété de ces réponses n'était pas faite pour engager mademoiselle du Rosier à prolonger l'entretien. Elle comprit que son père voulait -être seul et le quitta. Le soir, il s'enferma pour travailler après avoir embrassé ses deux filles. Il était comme à l'ordinaire; Alexandrine remarqua seulement qu'il retint quelques secondes Louise sur son cœur, et qu'il insista beaucoup pour qu'elle retournât au couvent le soir même. Il arait

HABEMOISELLB DU ROSIER. 167

comme une larme dans les yeux quand il poussa la porte deson cabinet. Cette preuve de sensibilité chez un homme ^ qui n'en avait guère étonna mademoiselle du Rosier.

— Il faut que la lettre soit mauvaise, pensa-t-elle. Un moment après, il rouvrit la porte et appela son domestique.

•^ Jean, dit-il, n'oubliez pas de m'avertir, je prendrai le train de cinq heures.

A quatre heures, Jean, qui avait dormi dans un fauteuil, cogna à la porte du cabinet. Personne ne lui répondit. U regarda par le trou de la serrure. Il ne vit point de lumière.

-— Bon ! dit-il, mon niaître se sera endormi, et la lampe s'est éteinte.

Il prit un bougeoir et poussa la porte. Un obstacle qui faisait résistance à Tintérieur ne lui permit pas de l'ouvrir tout entière. Elle resta entrebâillée, et il dut faire tm effort pour pénétrer dans le cabinet.

— Eh ! monsieur! il est Theure, dit-il. N'entendant rien, Jean regarda partout, et vit M. du

Rosier étendu tout de son long par terre, entre la porte elle bureau, le visage sur le tapis. — Ah mon Dieu 1 s'écria-t-il. Il le souleva entre ses bras et le coucha sur le canapé. Le corps était lourd et inerte, et on voyait à l'angle da front une meurtrissure que M. du Rosier s'était faite

en tombant. Jean perdit la tête, et appela de toutes ses forces. En un instant, tout l'hôtel fut en l'air. Madame de Fougerolles, qui avait le sommeil léger, accourut Tune des premières.

— C'est une attaque d'apoplexiel s'écria-t-elle, quand elle vit la figure congestionnée de M. du Rosier.

En ce moment, Alexandrine, réveillée en sursaut par le tumulte qui régnait dans Thôtel, parut dans la pièce qui précédait le cabinet.

— N'entrez pas. Mademoiselle I s'écria Jean, qui se jeta devant la porte.

Alexandrine devint toute blanche.

— Mon père estmort I s'écria-t-elle.

Madame de Fougerolles, qui n'avait jamais beaucoup aimé M. du Rosier de son vivant, la prit par la main.

— C'est un grand malheur, mon enfant, dit-elle; mais que veux-tu ? il n'écoutait personne. . . Celadevaitmalfinir.

Mais Alexandrine ne l'entendait pas. Elle regardait cette porte derrière laquelle était le corps de son père.

— Voilà donc pourquoi il a voulu qu'on ramenât Louise au couvent, dit-elle.

Un éclair traversa tout à coup son esprit.

— Le malheureux 1 murmura-t-elle. U s'est tué f

— Tué ! ton père ? reprit madame de Fougerolles. Alexandrine saisit le bras de madame de Fougerolles :

MABKMOISELLE DU ROSIER. 169

— Mais VOUS ne savez donc pas... Au fait, il ne Ta confié qu'à moi... Mon pauvre père était ruiné, lui ditelle à Toreille,

— Ruiné I mais alors tu n'as rien ?

Madame de Fougerolles, qui avait pris les mains d'Alexandrine entre les siennes, les laissa tomber. Mademoiselle du Rosier profita de ce mouvement pour entrer dans le cabinet et voir son père une dernière fois. Le corps était déjà froid. Elle] se mit à genoux pour Tembrasser, mais le contact de ce front glacé lui fit mal. Elle se releva en poussant un cri et tomba évanouie.

Le bruit de la mort de M. du Rosier se répandit avec la vitesse de Téclair dans Moulins. La nouvelle d'une révolution qui aurait renversé le gouvernement n'y aurait pas produit plus d'étonnement. c Lui, hier si bien portant I lui, si heureux 1 » disait-on. Mais quand on apprit qu'il ne laissait rien de l'immense fortune qu'on lui supposait, l'étonnement devint de la stupéfaction. On comprit alors les clignements d'yeux et les réticences du vieux notaire, et pendant huit jours il ne fut pas question d'autre chose dans tout l'arrondissement.

L'opinion générale était que M. du Rosier avait été

frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante; mais

quelques personnes, et le notaire à leur tète, semblaient

croire qu'une autre cause avait précipité cette fin tragique.

— Apoplexie 1 apoplexie 1 c'est bientôt dit, murmurait-il ; elle a bon dos, Tapoplexie, et bien lui prend d'être muette. — Le reste de la phrase se perdait dans les plis de sa cravate blanche.

On s'occupait beaucoup aussi de l'avenir de mademoiselle du Rosier et de sa sœur Louise. Élevées dans un si grand luxe, comment supporteraient-elles la privation des choses auxquelles elles étaient le plus habituées? A quoi allaient-elles se décider? Puis, quand on venait à parler de ce fameux mariage qui avait si longtemps fait jaser les curieux, les plus malins souriaient : — Adieu paniers, vendanges sont faites, disaient-ils.

Pendant les deux ou trois premiers jours, mademoiselle du Rosier resta comme étourdie, et plus occupée des soins qu'il fallait apporter à toutes choses que de son chagrin. Le peu de temps qui lui restait, elle l'employait à consoler Louise. Elle éprouvait seulement une certaine surprise de ne pas avoir reçu la visite de M. de Mauvezin ; mais elle attribuait cette absence à la délicatesse d'un cœur qui ne veut pas mêler d'autres pensées à celles de la mort. Elle se montrait d'ailleurs pleine de fermeté et faisait tête à la douleur. Que devint-elle lorsque, le quatrième jour, elle reçut une lettre par laquelle M. de

Mauvezin lui mandait qu'une affaire urgente le forçait à partir pour la campagne sans qu'il pût fixer encore Tépoque de son retour! Il l'assurait d'ailleurs de son entier dévouement et de la part sincère qu'il prenait à son malheur.

A la lecture de cette lettre, mademoiselle du Rosier éprouva moins de douleur que d'indignation. La colère, la honte, le dégoût, le mépris se partageaient son cœur. — Et j'ai pu l'aimer I se disait-elle. A ce souvenir, son visage passait de la pâleur au pourpre. L'amour était mort sur le coup. Il n'en restait plus qu'un sentiment confus de rage et de haine qui faisait bouillonner son sang.

— Le lâche I dit-elle. S'il ne m'avait pas écrit, c'eût été une trahison... mais cette lettre, c'est une bêtise et une insolence!

Par un mouvement vif, elle la déchira ; mais au moment d'en jeter les morceaux, elle s'arrêta et les replaça dans leur enveloppe.

— Non, murmura-t-elle, non, je veux la relire pour ne lui pardonner jamais I

Pour la première fois, mademoiselle du Rosier jeta sur son avenir un regard profond. Elle restait orpheline et sans dot, et n'avait plus pour appui que madame de FougeroUes, dont la tendresse n'était pas excessive. Son uni-

172 LES FEMMES HONNÂTES.

que espérance s'était brisée d'un seul coup; elle ne voyait devant elle que l'incertitude et la nuit. Pendant que ces réflexions traversaient son esprit, Alexandrine était accoudée sur la cheminée devant une glace, le menton dans sa main. Elle leva les yeux et se regarda. La vue de ce visage tout blanc, qu'illuminait la clarté de deux bougies, lui fit presque peur. Il lui semblait que c'était celui d'une autre personne, qu'elle ne connaissait pas. Les yeux étaient tout grands ouverts, le front mat ; les cheveux en désordre pendaient le long des joues. Elle se regarda longtemps, comme si elle eût cherché à lire dans son propre cœur. Le silence et la nuit l'entouraient ; la lettre d'Anatole était sous sa* main.

— Je suis belle, dit-elle tout à coup à demi-voix, je suis intelligente, rien n'est perdu î

Le son de sa voix la fit tressaillir. Elle passa la maio sur son front et se réveilla comme d'une hallucination; mais sa résolution était prise.

HADEMOIfBLLB DU EOSIBR. 173

La liquidation de M. du Rosier ouverte, quelques créanciers se présentèrent. En faisant valoir les droits qu'elle tenait de sa mère, Alexandrine pouvait sauver du naufrage une somme importante. Madame de Fougerolies rengagea vivement à le faire, et ne négligea pas cette belle occasion d'accuser son beau-frère d'imprévoyance et de prodigalité. Sur ce point, toutefois, mademoiselle du Rosier ne voulut rien entendre : elle déclara que tout ce qui lui revenait appartenait légitimement aux créanciers de son père, et leur en fit inamédiatement abandon. La baronne jeta les hauts cris, mais toute la vilW admira ce trait de délicatesse et de désintéressement. Ce fut tout de suite un concert d'éloges autour de mademoiselle du Rosier; le notaire lui-même avoua que cette conduite était noble et généreuse ; cependant il plissa le coin de ses lèvres en parlant, et finit, pressé de s'expliquer, par déclarer qu'à son sens cette conduite lui avait

été inspirée bien plutôt par la tête que par le cœur. — Elle est fille de l'orgueil, dit-il. Mademoiselle du Rosier tient à honneur de ne ressembler à personne. — Il profita néanmoins de Toccasion pour lui rendre visite et lui offrir ses services en qualité de vieil ami de la famille. Alexandrine, qui se souvenait de l'avoir vu fréquemment à une époque où une circonstance, née du hasard, ne l'avait pas encore brouillé avec M. du Rosier, le reçut parfaitement. Il revint enchanté de leur conversation. Tout en elle l'avait ravi, le choix de ses expressions, le tour de ses idées, la fermeté de ses sentiments. Seulement, comme on vantait autour de lui la noblesse de sod maintien, sa grâce, son esprit, sa distinction:

— Oui, oui, dit-il, c'est un caractère 1

On se récria sur l'étrangeté de ce compliment. — Un caractère 1 la belle merveille 1 Qui est-ce qui n'avait pas de caractère? Et le singulier éloge que c'était là ï

— Ah ! vous croyez ? répliqua M. Deschapelles en s'échauffant. Un caractère I mais c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. Personne n'a de caractère, ni vos amis, ni vous, ni moi I... Moulins n'est pas un trou : eh bien I vous battriez la ville et les faubourgs, et peut-être n'en trouveriez-vous pas un second. Il y a des hommes qui veulent ceci, et des femmes qui veulent cela, la belle affaire I Mais savoir ce que l'on veut, le vouloir bien» le

HADBU0I8ELLB DU ROSIER. 175

vouloir toujours, être plein et entier dans sa volonté, voilà le magnifique., et je ne sais que mademoiselle du Rosier qui soit de cette trempe-là !

Cela dit, M. Deschapelles huma une prise de tabac. On l'accabla de questions pour savoir au moins ce que voulait son héroïne; mais il se renferma dans un silence impénétrable, et son petit discours fut mis au compte des boutades qui lui étaient si familières.

Un matin Alexandrine vit entrer chez elle Évariste, qu'elle n'avait pas vu depuis la mort de M. du Rosier.

— Je n'ai pas voulu troubler la douleur des premiers jours, lui dit-il. A présent, me voici.

Évariste paraissait embarrassé. Il la regardait et ne parlait pas. Enfin, faisant un effort sur lui-môme :

— Vous souvenez-vous, reprit-il, de l'entretien que nous avons eu sur le pont, l'autre soir ?

— Oui, dit Alexandrine... Pourquoi me faites-vous cette question ?

— C'est que la main que je vous offrais est toujours à vous, et que vous me rendriez bien heureux en l'acceptant. Les circonstances sont peut-être changées...

— Qu'est-ce qui vous fait croire cela ? demanda-t-elle vivement, et les yeux dans les yeux d'Évariste.

— Pardonnez-moi d'entrer dans votre vie avec cette franchise, mais il me semble qu'un parent peut le faire.

— Parlez.

— Eh bien I je crois qn'tV est parti. Alexandrine pâlit légèrement ; elle prit un verre d'eau

et l'avala.

— C'est vrai, dit-elle.

— Vous m'en voulez ? reprit Évariste.

— Moi ! vous en vouloir I et pourquoi? L'expression de ses yeux s'adoucit, et elle lui prit les

mains.

— Ainsi, c'est parce que je suis seule au monde ^ abandonnée que vous venez à moi ? dit>^lle.

— Ne suis-je pas votre meilleur ami? Gardez cette main que vous avez prise, et je vous remercierai de toute la force de mon cœur.

Alexandrine pencha la tête sur sa poitrine, et réfléchit une minute.

— C'est impossible à présent, répondit-elle enfin. Je donnerais volontiers la moitié des jours qui me restent i vivre pour vous consacrer l'autre... mais il est trop tardi

— Trop tard à vingt ans I s'écria-t-il.

— Vous ne me comprenez pas... l'âge n'y fait rien, reprit mademoiselle du Rosier avec une sourde exaltation ; n'avez-vous jamais vu de branches mortes sur un jeune arbre?

Évariste voulut répliquer; elle l'arrêta d'un geste.

MADEMOISELLE DU ROSIBB. 177

— Non, croyez-moi, dit-elle avec force, il vous faut nn cœur tendre et bon, qui vous puisse aimer entièrement comme vous le méritez, et sincèrement je n'ai pas ce cœur, ou peut-être ne Tai-je plus! Le mien est plein d'amertume et de fiel... Laissez-moi vivre seule.

— Vous l'aimez encore I s'écria Évariste.

~ En dehors de ma sœur et de vous, je n'aime rien, je vous jure.

Il y avait dans la voix d'Alexandrine un tel accent de franchise, que le doute était impossible, mais en même temps une telle ipreté, qu'Évariste en tressaillit. Il comprit qu'il ne fallait pas insister.

— Qu'allez-vous faire à présent? lui dit-il.

— Je me retirerai chez madame de FougeroUes. Évariste se leva. — Eh I malheureuse enfant! s'écria-

t-il, vous ne la connaissez donc pas ?

Alexandrine lui jeta un regard tranquille. — Vous croyez, dit-elle; c'est possible... mais je verrai et j'attendrai.

Quand il quitta mademoiselle du Rosier, Évariste ne savait pas encore ce qu'il ferait; il éprouvait l'accablement d'un homme à qui son dernier espoir vient d'échapper. Le soir, il donna l'ordre de préparer ses malles et de les porter au chemin de fer ; puis il pensa qu'un nialheur pouvait arriver à sa cousine.

— Que fera-t-elle si je ne suis pas là? se ditril. Et il resta.

La supérieure du couvent où* Louise avait été élevée deutonda à la garder. La baronne n'eut garde de refuser; elle ne se serait pas opposée non plus au départ d'Alexandrine; mais celle-ci déclara qu'elle aimait mieux rester auprès de madame de Fougerolles, et demanda à sa tante la permission, le jour même, de faire porter chez elle les quelques meubles auxquels elle tenait, et tout son linge. Un refus eut excité l'indignation publique, et, dans la crainte du scandale, la baronne lui répondit qu'elle serait la bienvenue.

Madame de Fougerolles, on le sait, habitait alternativement Paris et la province. Elle possédait entre Moufos et Nevers, aux bords de TAllier, un château où elle passait la belle saison, et à Paris, rue de l'Université, un hôtel où l'hiver la rappelait. Cependant il arrivait le plus souvent, comme on Ta vu, qu'à l'époque où elle avait coutume de se rendre dans ses terres, elle s'arrêtait à Moulins, où M. du Rosier lui offrait une hospitalité d'autant plus agréable qu'elle était moins coûteuse. Elle y prolongeait son séjour indéfiniment et s'y montrait fort accommodante, n'ayant rien à dépenser; mais généralement, et à mojns de circonstances extraordinaires, au temps des vendanges, elle s'établissait à La Bertoche, où deux ou

MADEMOISELLE DU ROSIEB. 179

trois fois déjà mademoiselle du Rosier avait accompagné sa tante avant le triste événement qui l'y ramenait. La Bertoche avait dans ses fortes constructions, qui dataient du xiv* siècle, quelque chose de la magnificence féodale et guerrière de ses voisins les châteaux de Grossouvre et d' Apremont, qui sont Torgueil des coteaux de r Allier; d'épaisses murailles, protégées par une énorme tour à mâchicoulis et entourées de douves, l'enfermaient de toutes parts. Le château portait dans ses flancs un vieux boulet envoyé par les canons de T Anglais du temps des guerres de laPucelle. L'Allier coulait au pied de la colline sur laquelle il était assis, et d'où la vue s'étendait au loin sur des plaines et des forêts au milieu desquelles le regard aimait à suivre le cours lumineux de la rivière. La portion du château habitée parla baronne, laisait face à une large cour et se composait d'un pavillon cari'é avec deux ailes en retrait élevées d'un étage sur rez-de-chaussée ; un grand cadran, armé de longues aiguilles rouillées, marquait les heures au-dessus de la porte d'entrée. Les bâtiments, construits sur les côtés de la cour, servaient de logements aux gens de service, d'écuries, de granges et de remises; ou avait fait une étable delà chapelle.

La chambre que mademoiselle du Rosier avait occupée déjà, et vers laquelle elle se dirigea aussitôt qu'elle

fat arrivée à La Bertoche, était située à Textrémité d'une aile et donnait sur la vallée ; un balcon de pierre en saillie lui permettait de voir une vaste étendue de pays. Cette chambre était grande et tendue d'une vieille tapisserie de Flandre à personnages ; un lit à baldaquin en occupait l'un des coins, en face de la fenêtre. Alexandrine employa sa première journée à ranger les petits meubles qu'elle avait apportés de Moulins, ainsi que ses livres de prédilection. Deux ou trois fois elle s'arrêta sur le balcon et regarda la campagne, sur laquelle un ciel orageux promenait de grandes ombres. Cette solitude, ce profond silence interrompu par le bruit du vent dans les arbres convenaient à la disposition de son esprit.

Pendant les premiers jours, la vie que mademoiselle du Rosier mena au château de La Bertoche fut triste et monotone. On ne voyait personne ; les soirées se passaient dans une grande pièce, où madame de FougeroUes recevait ses métayers. Elle faisait un ouvrage de tapisserie, et sa nièce lisait ou brodait. A dix heures, ses comptes réglés, la baronne rentrait daiîs sa chambre. De l'heure du souper à celle du coucher, on n'avait pas échangé dix paroles. Au silence qui se faisait autour d'elle, Alexandrine mesurait l'étendue de la perte qu'elle avait faite , mais elle n'en était pas abattue, et comme son père l'avait prévu, elle se roidissait contre le malheur.

MABEHOISBLLK DU R08IBR. t8i

Après la seconsse qui avait déraciné de son cœur le souvenir de M. de Mauvezin, cet isolement ne déplaisait pas à mademoiselle du Rosier. Il lui donnait le temps de rassembler ses forces et de les éprouver avant la lutte' qu'elle aurait à soutenir contre la vie. Elle se scMidait ellenoiême en quelque sorte et cherchait à voir clair dans ; l'avenir. Quelques mots de sa tante lui avaient fait mieux comprendre la portée de Texclamation arrachée à Évariste par la nouvelle qu'elle se retirait auprès de madame de Fougerolles. Elle prévoyait de ce côté-là des mé* comptes et des chagrins; mais elle s'y résignait, et trouvait, en les attendant, un charme singulier à se prome^ner seule sous les beaux ombrages de La Bertoche et à r^rd^ le soir la campagne du haut de son bs^lcon. Un incident la tira de cette léthargie.

Un matin, on remit à une certaine madame Lodoux, qui avait le gouvernement du château sous la haute di* reetion de madame de Fougerolles» une note d'objets de parfamerie que mademoiselle du Rosier avait pris chez im marchand de la ville. Élevée dans une gjrande recherche, Alexandrine avait l'habitude de ces petites né-: cesdtès de la vie élégante; elle ne croyait pas que la ruine fût un motif d'y renoncer. Madame Ledoux, qui n'avait point reçu d'ordre, hésita et finit par présenter cette note à madame de Fougerolles. Au premier

Iffî . I.SI SBHU^B nOVlftTM^

(xmp d'caîl^ la baronne laissa Yoir toute soa indigBation«

r-- Cinquante fraacst $'écria-Mle..- voyez dpnc cette mijaurée I.,. Ça n'a pas le sou et ça dépense en pots de pommade et en eaux de senteur plus que w>i en mouchoirs de toile et en bas de coton I..,

'— Mademoiselle est si jeune t A son âge, on ne pense guère, répondit timidement madame Ledoux, à qui la situation de mademoiselle du Rosier, inspirait une grande p^ié.

'T^ Si jeune !... A vingt ans, je tenais mon ménage, et Dieu merci, on n'y voyait pas des notes de cette espèce I... ne payez pas t.. .

— Alors que feut*il que je la^e? demanda nuLdams Ledoux.

— Vous remettre» cette note à mademoiselle du Rosier, et elle s'en arrangera comme elle voudra ; c'est bien assez déjà de l'héberger sans que j'aie encore à payer sei dettes!... Mais non, donne^Ia moi... je lui en parlerai.

Et madame de Fougerolles arracha lé papier des mains de madame Ledoux, qui se retira toute troublée. * Aleixandrine, qui ne se doutait de rien, rentra à l'hearfl du dfner d'une promenade qu'elle avait faite dans le parc. Madame Ledoux, qui l'attendait dans lacqur, Tarrâta lètri àUB$itOi qu'elle b vit^

HA0BM0I8BLLE DC R^SIBA. 183

-^^ % madame la liaronne tous parla d'une petite SKitoi de parfomeries, lui dit-elle, que cela ne Yo«5 inquiète pas, Mad^QDioiselle : j'ai de petites écQnoI^ies, fit je la piaî^rai.

Une fenêtre s'ouvrit; on vit apparaître la tête de ma** dame dp Foagerdles, et madame Ledoux se sauva*

Quand mademoiselle du Rosier entra dans la salle à manger, madame de Fougerolles était avec le mâiradu YtUage, qui était ^nu k voir au Hijet de i^rtaû^s réparations à faire aux chemins vicinaux, pour lesquelfi. la baromie devait des prestatioBs en nature; Âlexandrine ne s'était pas encore assise que sa tante li^i présenta lanote.^

— Qu'est-ce que cela? lui dit-elle.

La voix était si calante et si brève,. que mademoiselle doi Rosier ndeva la tète avant d'oi^vrir le papier.

— Mais regardez donc, reprit madame de Fougeh wrfles.

•^ Ah I je sais, répondit Alexandrin e,.. c'est le mér Bieire de mion parfumeur.

— Âh t vraiment t^.^.. c'est dene pour vous tèiit cela? .

*-«Opi, Madame... pour moi seule.

Madame de Fougerolles s'empara de la note.

"^ Cinquante francs I compreneis-^ous cela ? s'éoriik'^

t-dle en s'adressant au maire, cinquante francs de pâtes et de flaconst

Le maire, qui pensait à ses prestations et désirait que madame de FougeroUes s'acquittât, leva les mains au cidi en signe d*ëtonnement.

— Cinquante francs! reprit-ii, c'est beaucoup d'a^ gent.

Le rouge monta au visage de mademoiselle du Rosier.

— Permettez, Monsieur, dit-elle, il s'agit de mes af» faires et non des vôtres.

— Ah I c'est comme cela que vous prenez les obser* vations ? ajouta madame de FougeroUes. J'imagine alois que vous avez de l'argent pour solder vos fournis^ seurs.

Mademoiselle du Rosier comprit que la lutte commençait ; si elle ne voulait pas être écrasée du premier coap^ il fallait résister...

— Je n'en ai pas... vous le savez, dit-elle en se redressant ; mais il me reste deux ou trois petits bijoux que je tiens de ma mère, votre sœur. Madame. Je les vendrai» et le produit me servira à payer ce mémoire.

Madame de FougeroUes se mordit les lèvres.

— Fort bien. Mademoiselle, reprit-elle ; mais puisque nous sommes sur ce chapitre, permettez-moi un conseil qu'autorisent mon âge et ma position. Vous portez des

ro])es de soie et vous ne vous gèn^ pas pour les tratner

dans tontes les allées dn parc Qnand on n'a pas de

iortune, on pourrait, ce me semble, porter des robes moins coûtenses, surtout quand on a dix doigts pour ae 'pas s'en servir.

Mademoiselle du Rosier était pourpre, elle devint îblême.

— Vous avez raison, Madame, répondit-elle froidejQftent, et elle s'assit à table.

Pendant tout le dîner, elle affecta de parler avec •ime grande gaieté; mais, rentrée chez elle et la porte ièrmée, elle éclata. Les larmes et les sanglots la suffoquaient; vingt fois elle essaya de rentrer en possession d'elle-même et vingt fois elle échoua. Son cœur était comme brisé. Elle arracha sa robe bien plus qu'elle ne la détacha, et se mit à vider ses tiroirs dans une malle avec des mouvements convulsifs.

— Maison maudite t dit-elle. Oui, je la quitterai I Ah I rite veut que je travaille! Eh bien! je travaillerai... Mieux vaut encore du pain noir que tant d'humiliations I

Puis tout à coup, et la malle à moitié pleine, elle la Troussa.

. —Eh bienl nonl s'écria-t-elle; je suis entrée dans cette maison, j'y resterai t...

Elle se r^arda dans une glace : son visage était cou-^

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