‹ Les dernières marquisesChapitre 5 sur 5 · liitrBMBfxs ;soiir]ftTB«i · texte numérisé non relu

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yertdè larmes. Elle s'empara d'nn OKmcheir et le pasa

vhreiaent sur ses jolies et ses yerô.

— »- Voyons, j'ai nùgt ans. Ert^ce qtt'on pleure à yugt ans? reprit-elle.

Elle courut sur le balcon et exposa son front brûfamt an rent â*oid de la nuit. -^ Ah i monsieur de Mauvezin, murmura-t-elle, voilà encore un jour que je n'oublîcrti pis !

A quelque temps delà, madartie de Fougerollesreçit la Visite du vieux notaire avec lequel elle avait à rédiger dès batix de ferme. M. Deschapelles, heureux: de revoir Alelàûdrinè, pour laquelle 11 éprouva Fatfection d'w philosophe éprt» d'un probltoie, n'avait pas voilltt lair èet^ à tin petit clerc le sotti de partir pour La Bertocha. !1 trouva mâdemolfeelle du Rosier tdle qu^il s'y attendait, cataè, tranquille et gérieuse.

— Vous plaisez-vous ici ? lui dit-»il.

' Madêflwlfeéllé du Rofeler àourlt lôgèrèBiènt. — J'y vis des botitês dé lïiadatne la bai^ontke^ répondit'^lle; je fi'ii |)ag le droit de chercher à savoir si je m'y phîg.

Madame de Potigerollés feignit de ne pas entendre. Depuis le dernier mot par lequel mademoiselle dti Roiêr avait terminé leur discussion an sujet de la n6te du parfumeur, il lui semblait que la victoire lui êiail resté!) et elle n'était {dus revenue sur cet éntretiau. La {M-

MADEMOISELLE DÛ HOfiljËR. 187

senoe du notaire à La Bertoche lui fut un prétexte d'inviter à dîner le curé de Tendrait et deux ou trois dôB notables habitants avec leurs femmes et leurs filles- Daôfe ces sortes d'occasions solennelles, où la vanité de la baronne l'emportait sur son avarice , on tirait deb armoires le vieux linge de Saxe damassé aux armes de la famille., on exposait sur les buffets là lourde argenterie et on mettait des bougies dans les grands eaûdôlabres dorés du temps de Louis XIV. Les meubles, débarrassés de leurs housses, voyaient le jour. Toute la maison était en Tair, et madame Ledoux tremblait à la pensée du lendemain.

A rheure du dîner, Alexandrine descendit de sa chambre et entra dans le grand salon, magnlfiqilement éclairé. Elle était vêtue d'une robe de lame noire fort propre, mais fort vieille et fort usée. Aucun bôul de dentelle, aucun brin de jais n'en rehaussait l'austère vétusté. Madame de Fougerolles de leva*

— Mais à quoi pensez-vous. Mademoiselle? nous avons du monde, s'écria-t-elle. '

— Monsieur le curé et ces dames voudront bieà m'excuser, répondit mademoiselle du Rosier, mais je Mis pauvre et ne porte plus de robes de ^ie.

— Oh t chère enfant, votre vertu vous fait une parure I s'écria M. le curé.

:JL86 . LB0 FEMMB8 HOKNÊTES.

Les yeux de madame de Fougerolles lançaient des ,éclaûrâ^ et le notaire, qui comprenait à demi-mot, se trottait les mains.

Après le dîner, mademoiselle du Rosier s'assit dans r^mbrasure d'une fenêtre, et, tirant d'un panier à ouvrage sa laine et son aiguille, elle se mit à travailler activement. Pendant un quart d'heure, madame do Fougerolles, qui l'observait du coin de l'œil, la laissa faire. Autour d'elle, on causait et on jouait; mais voyant enfin .que l'aiguille ne se lassait pas d'aller et de venir :

•-* Mais, Mademoiselle, dit-elle en s'efforçant de sourire, oubliez-vous donc qu'on ne travaille pas dans ub ^alcrn?

— C'est vrai, répondit Alexandrine.

Elle rejeta la laine et le canevas dans son panier, le prit, se leva et alla s'asseoir dans l'antichambre, où se tenait une fille de service.

Un moment après, madame de Fougerolles, ayant besoin d'eau chaude pour le thé, sonna. La fille s'était éloignée pour un instant. La baronne, impatientée, ouvrit k porte et vit mademoiselle du Rosier.

— Que faites-vous donc là? demanda-t-elle.

— Je travaille. Madame: quand on n'a rien, il faut Irien apprendre à se servir de ses dix doigts.

Elle prit sa tapisserie, et l'étalant aux yeux de M. Des-

MJ1D£M0ISELI.£ DU BOSIBR 189

chapelles, qui par curiosité avait suivi madame de Fougerolles: — On en pourra faire un coussin, reprit-elle; quand il sera fini, vous m'aiderez bien à le vendre.

M. Deschapelles joignit les mains avec une feinte admiration.

— Mademoiselle du Rosier, la propre nièce de ma* dame la baronne de Fougerolles, qui travaille comme une ouvrière, et dans une antichambre encore I Ah I c'est heau 1 s'ècria-t41. Dès mon retour à Moulins, je me fais une fête de parler de vos tapisseries à mes belles clienttes... Je veux que ce coussin aille chez madame la comtessede Chéron.

Ace nom, madame de FougeroUes tressaillit: c'était celui d'ufie-dame qui tenait la tête de l'aristocratie bourhonnaise.

'^ Laissez celât s'écria-t-elle en s'emparant de la tapisserie; occupez-vous plutôt à servir le thé.

Mademoiselle du Rosier s'inclina. — Je suis votre ser- ^^tite, Madame, reprit*elie, et elle rentra au salon.

Mais cette première épreuve ne suffisait pas à mad&moi^He du Rosier. Au moment où la compagnie allait se retirer, elle s'approcha du notaire, les mains chargées de petites boîtes.

— Voulez-vous me rendre un petit service qui ne vous

ceôlera rien 1 ditHelle avec un sourire.

190 LSI tSaCHEg HOZfirÉTES.

^^ M66hanté, tous savez bie& que J6 suis tout. à ?pad^ répondit M. D^chapelles.

— Eh bieni il s'agit d'offrir à l'uu des lÂjoUtiers de Moulins ces quelques bagatelles^w . II y a uue tbalâeâ'or, une petite croix de turquoises, des bracelets... tout sm écrin de jeune fille..* Vous eu tirerez le meilleur parti possible... Songezh-jT ! c'e^t tout mon. capital*

Les dames, qui mettaient leurs cbftles et lours cbir peaux, s'arrêtèresit pour écouter. Madame de Fouge^ roUés sentait des founnillements dans se^ doigts.

•^ Mais pourquoi vendee-Tous tout cela ? demaada U notaire, qui devinait à peu près et se faisait ydoutaiEe* àîent le complice d'Alexandriîie.

-^ Eh t mais^ pour acquitter celte note.#. rof^it^lli en lui tendant la facture du parfumeur; le ree^ ee^ yira à payer les petites déj^eûses qu'exigera moa entretien.

Deux ou trois regards étonnés se portèrent sur madame de FougeroUes. Le notaire prit les maim d'Alexafi" drine.

— Donnez^ mon enfant» donnez » dit-il d'ûue voix mielleuse. Ces bijoux n!iro8t pas chez un m;arcbaud^«< je les mettrai en loterie, et on s'arrachera les billets» je vous en réponds.». J'en prendrai, moi' qui n'en prends jamais. Âh 1 madame la baronne^ dit-^il m se ipetournant

M'A.i>BMOlSï:LLE DÛ AOStËR. 191

rèfs ïûaàatne de FougeroUes, quelle eiifatit la Provideilce; rous a donnée 1

Si madame de FoUgerolIes laisfèait partit' M. Dcscha* pelles avec les bijout, elle le connaissait assez potir sa^ voir que cette histoire de loterie défraierait les conversa^ tiotis de Moulins pendant trois mots.

— Mais, dit-elle avec un làourire contraint, j'ai bien; le droit de retenir aussi des billets.

— Sans doute, répondit le notaire^ '

— Dans ce cas, je les prends tous* Les bijoux somt à 'tiioî, et je prie ma nièce de les accepter. La note à pré* tontine î'egarde. ^ ' :

tlh preinier succès avait signalé le commencement de la lutte. Mademoiselle du Rosier ne voulut pas en abuser, et remercia madame de FougeroUes dérviamt tout le' liiionde ; inais elle ne quitta plus la robe dé laine et cônsèï'Va dans èes ajustements l'apparence d'iirie pauvreté à: la fois hutnble et fière. Elle ne renonça pasnoni'pltisà' ses travaux de broderie et de couture, et prit l'habitude de tailler elle-même ses rob4. On «était sûr de la' trotavôf Taiguille à la main, assise auprès d'iine fetfétre, durant les heures qu'elle ne passait pas à la promenade. Ce tra^ vail obstiné, que n'égayait aucune chansoÈl et dans lequel l'enchaînait une froide résolution, enbonragôe, au grand déplaisir de la baronne, par les conseils paternels du curé

et les éloges da notaire, lui rapporta bientôt quelque argent, qu'elle employa en aumônes avec une générosité qui entrait dans son caractère, mais qui cette fois n'était peut-ôtre pas sans calcul. Ces aumônes ne se composaient guère que de menues monnaies et de quelques pièces blanches ; mais, distribuées judicieusement et à propos parmi les pauvres gens qui en avaient un besoin réel, elles acquirent une importance bien autrement haute que leur valeur. Peu à peu mademoiselle du Rosier prit Thabitiide de se promener chaque jour dans la campagne et d'eiitrer dans les chaumières qui se trouvaient sur sob passage; elle interrogeait les enfants sur les besoins de la famille, et causait quelquefois avec les bonnes femmes qu'elle recentrait menant paître leur vache. Gomma tous les cœurs blessés, elle aunait la solitude des champs et le silence des bois; mais de singulières pensées la poursuivaient dans ces promenades, qui étaient en même lemps un exercice salutaire pour son corps et un sujet de méditations pour son esprit. Un jour que le notaire la' questionnait sur ces longues excursions qu'elle faisait dans les plaines et les vallons : — Je fais mon cours de philosophie, répondit-elle avec un certain sourire qu'il connaissait bien. « .

N'eût-on pas su dans le pays qu'elle habitait le château et qu'elle était nièce de madame de FougeroUes, elle

MADEMOISBLLE DU ROSIER. i9B

avait pour la protéger son attitude et son grand air. Les paysans n'osaient même pas la regarder en face quand ils lui parlaient, et leurs femmes se tenaient toutes droites devant elle et les yeux baissés lorsqu'elle était entrée dans leurs chaumières. Quand elle suivait un sentier avec ses vêtements noirs, grave et silencieuse, les petit$ garçons se cachaient derrière les haies pour la suivre des yeux ; ils se poussaï^t du coude^ n'osant presque plus respirer, et se disaient tout bas : r— Voilà la demoiselle noire qui passe !

Un jour qu'elle s'était égarée après un orage, elle de* manda son chemin à un petit paysan ; l'enfant ôta son chapeau et marcha droit devant elle sans répondre. Elle ettt beau l'engager à se couvrir, il ne voulut rien en* tendre et resta tête nue jusqu'à l'entrée du parc ; là il étendit le bras dans la direction du château, la salua et partit en courant. Le dimanche à la grand'messe, dès le preinier pas qu'elle faisait dans l'église, tous les rangs s'ouvraient pour lui faire un passage, et bien qu'elle marchât derrière madame de Fougerolles, la crainte et le respect étaient pour elle.

Évariste et Louise la venaient voir quelquefois à La Bertoche. Les jours où elle les possédait ensemble étaient les seuls qui lui parussent heureux ; mais ces distractions si douces n'étaient pas sans mélange. La présence

1^ LEIS «ElTHËâ aON^ÊTÉS.

de Louise hii apportait autant de paix et de sérénité qjU celle d'Évariste lui causait d'inquiétude» Il l'aimait ton» jours, et cet amour la troublait* A l'époque des veudafli* ges, madame de Fougerolles, joyeuse d'une récolte qm é'anfionçatt superbe, engagea Évariste et Louise à restw toute une semaine au château. Ce fut le premier bot*» hëur que mademoiselle du Rosier ressentit depuis k m«t de ion père* Elle voulut que sa sàeur partageât sa cbam* bre et ne la quittât pas. Madame Ledoux, étonnée d'^^ tendre rire dans ces mêmes pièces où Ton grondait toujours, tressaillait et regardait de tous cOtôè : il lui semblait que des esprits traversaient le château.

Bien souvent les trois jeunes gens partaient eûsembfe le matin et faisaient de grandes promenades, soit en bateau, soit à pied. Évariste ramait, Alexandrifte guidait Ift ûiafrche. Elle âtait appris à connaître tous lés sentiers, et conduisait la petite troupe dans les sites les plus agre^ tes. Quelquefois on mangeait sur l'herbe les provisions emportées dans un panier, quelquefois on s'arrêtait dans tne auberge de village où Ton déjeunait gaiement. Dan* ces circonstances, mademoiselle du Rosier, dégagée de la contrainte où elle vivait, redevenait jeune ; elle était comme une plante qui, longtemps cachée à l'ombre, s'épanouit enfin sous les rayons du soleil. On la sentait revivre.

Un matin qu'elle s'ôtàit fiàotitfée ï)ltiè expatisivie encore et toute rieuse dé ce rire joyeux et frais qui va si bféb àiit lèifèâ jetrtes, èllè s'àfrèta, avec ÉVàrîste et tèiîise, auprèë Ô'tiné maîBoftiïèttè devant laquelle 6'é*ï&ÈiMi trîiô î)èlousé OÉibragée de grands arbres. Vu iiàtefl êorôifttt à rotiibi'é, et de îa porte oti voyait au lS(»ft.Ià teBdpagné, pîqilée ^ et là declodhers pointus. Tèttt rîatt, le Vènt'da^tô les féuiHes et le saléll sur Feaii. te iileô(5ô^^ftlla pai?x entouraient èettè inaisôH, qui sôtia- Mâit faîlè pout" Ëbriier un bonheur à detti. Un écHteail, stit lequel où pouvait l\té c* deul tnot^ â vendre,, ^éÈàÛttht lé tnur. Évariste ne put maîtriser lés sehfn fiËentg auxquels il imposait âilence dépuis si longtemps, il gaibit là naainde mademoiselle du Rosier, et, la regat^ dàflt atéc dés yèux dont elle pouvait à peine sUpportef lê langiage muet : -^ Ah ! si vous vouliez I... dit*il. Maià H n'Osa pas contîuue'r» Elle lui prit le bras vivement, et, 'pressant le pas; elle regagna lé château sans parler.

Mad^tnoiéélledu Rosier s'était téfugiêé dans sa dhambre, où, seule, elle n'avait plus peur de laiSsef voir ibû trouble, lorsque sa soerùt entra tout à coup. Louise était tout mi larmes, et se jeta dans ses bras avec un élan extraordinaire.

^ Ah ! ma obère stiàur^ dit-elle, qu*Évarilité est toalheureux 1

.196 LBB FEMMES HONNÊTES.

Alaxandriue frissonna dç la tèt^ aax pieds,

— Qui te Ta dit ? répondit-^Ie,

— Lui, tout à rheure, après <ïue tu nous as quittés pour courir chez toi. Il m'a antratoiëe daus une allée du parc, et là il m'a ouvwt son cceur. Ah ! comme il t'aiafcel Comment peuK-tu te résoudre k faiira taQt dep^ii^^ à ua^ âme si tendre, si dév^ouée? As-tu jamais rençoc^ré^qiiellque part un si bon et si brave jeune homme ? Il me swble à moi qu'il suf&t de le voir pour le conuattra. On Itt sur son visage. Il avait des larmes dans les yeux en me parlant ! C'est notre parent, notre ami, et ^u lui fais ce chagrin quand il te serait si facile de le rendre heureux t Ah 1 que c'est méchant 1 II m'a toute bouleversée, e^ pauvre Évariste. Je ne savais plus que dire» mais je m^ suis bien promis de t'en parler. Lui désolé, lui mal* heureux, c'est bien mal ! Je ne m'en consolerai jamais^

Le cœur de Louise sautait da^ns sa poôtarine, des pleniS coulaient sur ses joues. Elle serrait Alexandrine dansées bras avec des mouvements si convulaife» que sasc^ur, tout étonnée, la regarda.

— Mais tu l'aimes 1 dit-elle tout à coup.

^ Oui, je l'aime, et je voudrais qu'il fût heureux. Louise leva sur Alexandrine ses grands yeux limpides» et» avec la naïveté d'un enfant, elle se. mît à ses genoux.

— Je devine à peu près ce que tu veux me .dire, xe*

prit-dle, mais ce n'est pas cela ; moi, je ne suis rien. Je suis votre sœur à tous deux, et c'est tout ; toi, tu tiens son cœur entre tes mains. Si je venais à mourir, il pleurerait bien un peu, parce qu'il est bon ; mais s'il te perdait, il n'y survivrait pas. Je ne croyais pas, avant de l'avoir entendu, qu'on pût aimer comme cela. Si je te le dis, c'est pour te bien faire coçiprendre que je ne sens pas les choses comme d'autres les sentent. Seulement, quand je vais me retrouver seule dans ma cellule, je voudrais y emporter cette pensée qu'Évariste est heureux et que tu es heureuse par lui. Si tu ne l'aimes pas autant qu'il t'aime, ne lui dois-tu pas quelque chose et ne ferasr tu rien pour moi, qui t'en supplie ?

La voix de Louise était si douce, que la résolution de mademoiselle du Rosier en fut presque ébranlée. Elle se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.

— Ai-je gagné ? dit Louise.

Aiexandrine allait répondre, lorsqu'elle sentit sous sa main le craquement d'un papier qu'elle avait laissé la veille dans sa robe. Elle l'en tira, et reconnut la lettre que M. de Mauzevin lui avait écrite il y avait quelques mois. Ce fut comme si elle avait mis le pied sur un serpent. Le sourire qu'on voyait autour de ses lèvres s'effaça, elle ferma les yeux à demi et se leva brusquement.

— Tu ne dis rien ? reprit Louise.

1^ ISS ySMMBS HOirifÉTBfL

L€S feourcils d' Alexandrine se touchèrent par la pointe.

-^ Eh bien f dit-elle, je verrai Evaristeet je lui parlerai.

Mais déjà elle n'était plus la même. Mademoiselle da Roiier venait de se retrouver tout entière. Deux fois pendant la soirée, elle se rapprocha d'Evariste, se souvenaût de la promesse qu'elle avait faite à Louise, et deux fois elle s'arrêta. La nuit, elle s'enferma dans sa chambre, et, profitant du sommeil de sa sœur, elle ëcriril la lettre que voici :

f Dieu m'est témoin, mon cher Evariste, que je votis aimé autant que je puis aimer. S'il fallait tout mon sang pour vous rendre heureux, je le verserais jusqu'à la dernière goutte; mais vous donner ma main, c'est impossible. Vous m'en voudrez peut-être de cette franchise, mais j'ai toujours pensé qu'avec les gens qu'on estime^ mieux valait être cruelle que dissimulée. Et puis vous êtes un homme, et si grande que soit la place que j'occupe dans votre existence, d'autres soins peuvent eàcore la remplh*.

1 J'ai sondé mon cœur, et, bien qu'il Vous appartienne par moitié, j'ai trouvé qu'il n'hait pas tel qu'il fe fatt* drait pour assurer votre bonheur. Il est ulcéré profonddément, et un cœur qui saigne n'est pas fait pour vous. N'allez pas au delà de ma pensée, mon ami; vous vous tromperiez, et cette erreur m^éme vous ferait du mai. La

fcîcatHce est feite ëuf la blessure que j*al teçué, mais la trace y reste, et vous souffririez de la Voir.

i Je ne Suis pliis ôellô que vous avez connue au temps de ma première jeunesse, un peu hautaine peut-être, Uîi peu dédaigneuse et le laissant trop Voir, mais avec de tonâ et d^honhôtes instincts, aimant le bien, peut-être par Inëpris du mal, — enfin l'aimant. De ce passé, il nfe tae resté qu'une îhdomptàWe fierté. J*ai été frappée à la "ftiâ daùs les ôoiiis les plus sensibles de mon 6œûr, et îrappéé par ceux-là mêmes qui me devaient aide et protection. Un vieux notaire, que vous connaissez bien, lû'a ^ît que c'était souvent comme cela ; je ne le saVaîs ^asalttw. Que de larmes n'ai-je pas versées une nUit! ïllês iâônt tombées comme du |)lomb sur les fibres les tJltis îûtîmes de mon être. J'en tressaille encore, mai^ je ïiè pleuré plus.

» Je n'ai pas oublié, éroyez-lé, cette scèïie idu potit, M Voté m'avez parlé avec un langage dont je né comtJrènàiâ pas bien alors la droiture et là vérité. La croyance •tpiè j^aVaîs en mol, croyance bien voisiné de rorgilëil, m'a perdue. Comme la Perrétte de la fable, j'aVais miis fentes nies espérances, tout mon trésor dans un pot au Ittitî.;'. Uii matlii, je mè suis réveiïlôè par t^rre et toute meurtrie, le cœur et les mains Vides. A posent il feut ^iemèrtieye^

» Ne me demandez pas quel est mon bat. Peut-être n'en sais-je rien moi-même. Dans cette solitude que je me suis choisie, je regarde et j'attends. Deux fois voas avez voulu m'en tirer : une première fois, avant que j'en eusse goûté les amertumes; une seconde^ après que cette dure épreuve eut été faite. Merci, cher et bon Evariste, tout ce qui reste de tendresse en moi vous en remercie; mais, dites, que feriez-vous d'une pauvre fille qui ne sait pas même si elle aura jamais la force d'aimer sans avoir non plus l'honnête hypocrisie de vous le cacher? On m'a raconté que les louves blessées se sauvent au fond des bois, et que là, dans un isolement sombre^ mornes, irritées, farouches, elles attendent la guérison ou la mort. 0 me semble, — ne riez pas, — que je suis semblaUe à ces louves ; quelque chose de sauvage est en moi, qui gronde et menace toujours. Vous tenteriez vainement de me guérir; le temps n'est pas venu...

1 II faut que ma résolution soit bien arrêtée pour avoir pu résister aux prières de l'ange qui repose près demoi,et dont j'aperçois dans l'ombre le sourire endormi* C'était là le cœur qu'il vous fallait, Evariste, un cœur tout pétri de tendresse et de bonté, mais Dieu ne l'a pas voulu.

» Aussi longtemps que vous resterez près de moi, vous trouverez ma main prête à serrer la vôtre. Vous serez l'ami secret de mes pensées... Si vous partez» je n'ai pas

le droit ni la volonté de vous retenir. Je ne sais pas si l'heure sonnera jamais où je pourrai vous dire : restez I mais bien souvent vous serez attendu et regretté, et si loin que vous alliez, mon souvenir fidèle vous suivra.

1 Adieu, Evariste, et toujours au revoir, quoi qu'il arrive. Je vous envoie le baiser d'une amie et les deux mains d'une sœur. »

Après qu'Alexandrine eut terminé cette lettre, elle la signa, le cœur ému, mais la main ferme. Cependant Evariste, en cherchant bien, eût découvert la trace d'une larme tombée auprès delà signature.

l^l^H >^1CME$ H0KK£T£S.

Q«aod Evari^e ^ Louise enrept q^tté JUa Bertocbe> tout rentra dans }q sil^iH^antPur d'AlQ^^andrÛDa. Madame de FougeroIIes comptait aveo mdmie Ledoux 1q mt^ ment deNdépenses auquel le séjour des deux jeunes gsos Tarait entraînée, et y trouvait le sujet de mille récrimi' nations auxquelles, par certaines insinuations qu'elle saisissait au passage, mademoiselle du Rosier voyait hm qu'elle n'était pas étrangère; mais les mots perfides et les allusions méchantes glissaient sur elle, comme l'eau sur un caillou. Elle avait pris le parti de ne répondre qu'aux attaques directes. Cette impassibilité agit sur la baronne par la durée; elle avait pu voir que sa nièce était d'un caractère inflexible, et si elle ne l'en aima pas plus, elle l'en estima davantage. En dehors de sa vanité mélangée d'avarice, madame de FougeroIIes était une femme qui avait du mouvement dans l'esprit et quelque instruction. Âiexandrine avait beaucoup lu, et son intelligence mon-

HÀ11EH0I8BLLE I>tJ SL08ISB. 303

trait gnelqmefois des clartés soudaines qui étonnaient par

leur vivacité. Entre ces deux pepsonnes, il y avait 4ona

des points de contact dont la scrfitude devait développer

la seorëtô affinité. Les soirées qu'on passait au CQÎn du

feufureait abrégées par d©5 conversations qui allégeaient:

le poids des hemQs* Alexandrin© prenait un bon livre et

^ iaisait la lecture à haute voix; on en discutait les pas-.

sages saillants. D'autres fois, elle jouait sur son piano,

qu'elle avait apporté de Moulins^ les airs que madame de

Fougei^es préférait, et ce n'étaient pas, comme on

piAse,. le&plns nouveaux. Ges lapporls tntelldctuâls ûrmt

naître entre la baronne et $a nièce une intimité quQ ma^^

d^noiâdle du Bosier se ^rda bien de laisser aller ju»^

qu'à la familiarité. Si Tune, entraînée par le plaisir inat*

tendu, qu'elle tarouvail dans ces conversations, oubliait

quelquefois la position qu'elle avait faite à mademoiselle

du Rosier, celle^^ rétablissait bien vite la distance qui

les séparait, et rappelait par quelques mots qu'elle était

la protégée, et madame de Fougerolles la [^^otectrice*

L'hiver chaàsa rautomne(, et les jours froids ramenée rentla Imronne à Paris. Déjà, sans que madame de^ Fou^ gemlles se ravouât, mademoiselle du Rosier lui était de^. >«Quei) sinon indispensable, du moins utile et afréable. Elle l'emmena donc avec elle, et on ne s'arrêta à J^ulinàque le tâmps de voir et d'eqoibrassBr Louise^

204 LB8 FBMKE8 HOITNâTES.

On se souvient de cette madame Ledoux, qui avait si obligeamment oSert à mademoiselle du Rosier de payer la note du parfumeur. Une lettre qu'elle reçut de son pays la força, en lui apprenant la mort d'une sœur qui laissait deux enfants en bas âge, de demander son congé à la baronne peu de jours après leur installation à Paris. Le devoir lui faisait une loi de se consacrer tout entière à ces petits orphelins.

— Lingrate! s'écria madame de Fougerolles.

Et le compte de madame Ledoux payé, elle eut Tindëlicatesse et la brutalité de faire ouvrir les malles de cette pauvre femme, qui, depuis trente ans, la servait avec une scrupuleuse fidélité et un infatigable dévouement.

Madame Ledoux partie, la maison restait sans intendante, et la baronne, qui aimait à se lever tard, avait perdu l'habitude de cette surveillance active qui s'étend aux plus petits détails. Il fallait à(mc remplacer suadame Ledoux, mais il répugnait à madame de Fou* geroUes de confier les defs de l'office et de la lingerie à une inconnue. Un compromis donna satisfaction à la fois à son désir et à son inquiétude. Mademoiselle da Rosier se chargea provisoirement des fonctions de wor dame Ledoux, et madame de Fougerolles déclara bien haut qu'elle chercherait une personne qui fût digne d^

[mademoiselle bu rosier. W6

sa confiance. Seulement il était sous^ntendu que le provisoire de mademoiselle du Rosier durerait éternellement, et que madame de FougeroUes chercherait toujours, sans la trouver jamais, cette personne qu'elle devait mettre à la tète de sa maison. L'économie ne fut pas d'ailleurs le seul bénéfice que madame de FougeroUes retira de la présence de mademoiselle du Rosier à Paris. La vue de cette grande et belle fille dans le salon de la baronne apprit aux personnes qui le fréquentaient qu'elle avait recueilli chez elle une nièce de province sans fortune, et cette hospitalité si dignement offerte lui donna un grand renom de générosité. On ne manqua pas de lui en faire compliment, et tous les beaux éloges qu'on lui prodigua dans le cercle de ses amis, elle les accepta avec un air de modestie qui augmenta le mérite de cette belle action.

Madame de FougeroUes recevait régulièrement tous les mardis. On jouait au whist et on faisait un peu de musique. Son salon, très-exclusif et très-froid, passait d'aiUeurs pour l'un des mieux hantés du faubourg Saint- Germain. Mademoiselle du Rosier y fut présentée officiellement.

Un certain jour, madame de FougeroUes avertit mademoiselle du Rosier qu'elle eût à donner des ordres

pour un dtner de dix couverts. Madame de FougeroUes

205 LSS rSMMES H&NKÂTB&»

at^it un procès p^idant devant le tritosal de Moulins,

et elle s'y ménageait dd& appuis

-^^ Ifous aurons, dit^lle, qnek|ae& personnes dn pays, entre^ antnes un mmbre du conseil général que toqs oonpaissa pent>4lra. U yi&ai d'être récemment appelai la cour des compiles.

»^ Qui donc? dâsianda Âldxandrine.

**Y M. de MauT^in.

L'a^[uille que mademoisdle du Rosier poussait sur la batiste cassa entre ses doigts.

t^ Enfin I murmura^relle.

•-•Vous le raj^lez-Toua ? reprit madame de F<nigo* folles. .

^^ Un peu, répondit Àlexandrine tranquillement.

Il y avait plusieurs mois qu'elle ne Tairait vu; elle n'ir vait pas reçu de ses nouvelles et n'avait pas voulu en demander^ Usinaient se retrouver face à face. C'était pour rfle«n.jour4'épreuve^

Le ^ir, quand on annonça M. doManvezio, elle posa la^matn sur son 4^cBur comme pour l'interroger; il baU tait un peu plpsfort et un peu plus vite. Elle fronça lé* gèrement les sourcils et regarda M. de Mauvezin dans une glace qui était en face de la porte d'entrée et quiréflètfaisBaitson image. Elle n'éprouva à sa vue ni trottUe mimo^ou.-»** Bout paisa4-eUe) c'est un effet nerveux.

V KABEMOtSÈLlE DIT ROSIER. itfj

M. de MauVeziû parut un peu embarrassé eu là voyant. Elle se îera à demi pour répondre au salut qu'il ki fit et lui tendit la main en souriant. L'embarras d'A- Tiatole devint de Tétonnement. Il se demanda si elle avait reçu sa lettre.

-*- Pardonnez-moi si je ne vous ai pas répondu, dl^ elle, comme si elle avait deviné sa pensée; j'étais fort occupée quand votre lettre m'a été t^emise; plus tard j'ai attendu qu'une ciirconstanee nous rapprochât pour ni' excuseh Vous ne M'en voulez pas?

M. de Mauvezin était fort interdit. Cet accueil aimable et prévenant le gênait plus qu'un abord froid, tl s'inclina et iie put que répondre quelques mots en balbutiant. Lorsqu'il fut auprès dé madame de Fougerolles, made^ moiselle du Rosier l'examina avec ce coup d'œil implacable d'une femme qui n'aime plus. Elle éprouva alors ce sentiment de surprise qui indigne le cœur aussitôt que l'exaltation a cessé de le remplir. ~ C'était donc lui! pensa-t-elle.

Un observateur qui aurait pu lire danà ses yeux eût été bien étonné de voir, un moment après, avec quel sourire gracieux Alexandrine attendit le retour de M. de Mauvezin et le provoqua en quelque sorte. Le bon goût U suffisait pas à expliquer cet empressement. Etait-ce la fierté d'un% âme qui se sent au^essas des vulgaires at-

teintes, ou la coquetterie d'une femme qui cherche à reconquérir son empire ? La fierté était eu elle, on le sait, mais la coquetterie ne s'y montrait pas. Elle avait gardé sa robe de mérinos noir, son col plat et ses manchettes de toile blanche. Comme M. deMauvezin, à court de paroles, lui demandait si elle prenait sa part des plaisirs de Paris, elle leva doucement les épaules : — Moi, une vieille fille ! dit-elle.

Mais cette vieille fille avait quelque chose en elle qui forçait tous les yeux à la suivre quand elle traversait un salon. Sa robe de laine écrasait les robes de velours. Madame de FougeroUes la pria de se mettre au piano. Quand elle eut joué, quelques personnes s'approchèrent pour la complimenter; M. deMauvezin lui déclara que beaucoup d'artistes fameux n'avaient pas plus de talent.

— Vous avez dû beaucoup travailler depuis Moulins? dit-il.

— Elle ne fait que cela, dit la baronne; le piano l'amuse.

— Sans doute. Et puis ne faut-il pas que je me crée des ressources pour l'avenir ? Je m'apprête à courir le cachet.

Un grand silence se fit dans le cercle des admirateurs. Bien sûre que M. de Mauvezin ne lui supposait plus des prétentions impossibles sur son cœur, elle exécuta une variation brillante et se leva.

Le mot de mademoiselle du Rosier était comme une arme à deux tranchants. En même temps qu'elle dissipait les inquiétudes que M. de Mauvezin aurait pu concevoir, elle dépouillait madame de FougeroUes du prestige de générosité maternelle doiA on Tavait entourée, et qu'elle avait complaisamment accepté. Au lieu d'une parente assurée d'un avenir brillant et déjà mise en possession de tous les biens que donne la fortune, il n'y avait plus qu'une orpheline recueillie par charité et destinée à gagner son pain à la sueur de son front. Le piédestal était brisé.

Pendant toute la soirée, à laquelle un grand nombre de personnes avaient été priées, il ne fut question que de mademoiselle du Rosier et de sa position précaire. Quelques visages laissèrent voir la surprise et Fattendrissement. Sa réponse fut répétée de bouche en bouche et colportée partout. On plaignit cette belle et intelligente fiUe, à qui la pauvreté était réservée et qui la portait si dignement. On lui témoigna une sympathie plus vive, et un blâme s'éleva contre madame de FougeroUes, qui ne songeait pas à son établissement.

En peu de mois, Alexandrine devint l'âme et le lien du salon de madame de FougeroUes. On la voyait d'autant mieux qu'elle s'effaçait davantage. Son éloge était toutes les bouches, et il en arrivait chaque jour

quél(}Tie chose aux oreilles de M. de Maurezin; mais cette conduite si sévèrement observée entretenait une lutte sourde entre mademoiselle du Rosier et madame de Pougerolles. La protectrice se sentait vaincue et comme abaissée pïir le superbe déctain et le renoncement de celle qu*ellè aTâlt recueQUB. L'irritation se faisait jour quelquefois, et ou pouvait prévoir qu'il j aurait entre ces deux natures si peu semblables un choc qui serait d'au^ tant plus violent, qu'il était attendu par Tune et par Tau*' tre, et peut-être dfeirô par toutes deux. Madame de Fou* gerolles voulait faire acte d'autorité et rétablir sa domination ébranlée. Mademoiselle du Rosier voulait m^ntenir sa supérioritil' et l'asseoir définitivement. Elles s'observaient silencieusement comme deux ennemies. Cependant Alexandrine, qui savait déjà toute la force (ju'il y a dans la patience, monlrait en toutes choses U mémo prévenance et la même égalité d'humeur. Elle dédaignait les escarmouches, et tenait ses forces en résCTVe pour un jour de bataille. Vers la fin de la saison, après Pâques, madame de Fougerolles, que des accès de vanité plus fréquents que d'habitude avaient poussée à certain nés dépenses, voulut voir ses comptes. Il lui était arrivé ces jours-là une perte d'argent à laquelle die avait été U'ès^ensible, et sou caractère s'en ressentait Jamais elle n'avait si bien et m justement rappelé ce mot d*uil mé*

U1.1>BltOISBLLB DU R08IBR. 8ii

tâyer de La Bertoche, qui disait de madaûie de Fe»getaHes qu'elle était comme la bise, âpre et yioleht6.

A peine les livres furent-Us sur là table^' qu'elle se mit à les feuilleter. De petites exclamations sèches et brèves témoignaient de son humeui*. Mademoiselle du Bosier avait pris un ouvrage de couture et s'était mise au win en feu* Elle prévoyait que l'orage allait éclater.

Tout à coup madame de Fougerolles posa l'ongle sifr un article qu'on voyait au milieu d'une page, et comfiSè' die r&rait fait une fois au sujet de la note du parfumeuir r

— Qu'est-ce que cela ? 8'fcria-*t-elle. '"' " Mademoiselle du Rosier se p^cha sur le livre.

^ C'est une somme de dix francs que j'ai accordé© efr i&pplément à Catherine, dit^elle; la pauvre fille a étS oèlfgée depsfôser deux nuits. L'ouvrage était fdus mm^ dérable qu'elle ne l'avait cru d'abord.

— Tant pis pour elle. Elle s'en était chargée pou^ trente francs. On ne lui devait que trente francs^ rien de ]^.

*^ J'ai cru bien fairei

— Vous avez eu tort.

Mademoiselle du Rosier se rassit; mais la bolëre de madame de Fougerolles était éveillée. Ses doigts maigres suivaient les colonnes de chiffires ; elle grondait sourde^ ment à chaque addition.

212 LLS FEMMES HONNÀTBS.

— C'est intolérable, s'écria-t-elle enfin ; quatre-vingts francs de bougies ! quatre-vingts francs pour une soirée 1 Qu'avez-vous donc allumé, bon Dieu ?

— Mais tout, Madame, les girandoles et les lustres.

— Qui vous en avait priée ?. . .

— Mais c'est Tusage.

— L'usage est un sot ! Vous n'allez pas m'apprendre ce qu'il faut faire, j'imagine?... Mais tout va comme ça dans la maison, tout est sens dessus dessous... C'est un affireux désordre, un gaspillage abominable. Le proverbe a raison : Bon sang ne peut mentir I

A cette insulte, qui lui rappdait à la fois et son père et sa ruine, le visage de mademoiselle du Rosier se contracta, et ses yeux s'animèrent d'un feu sombre ; mais madame de Fougerolles était aveuglée par la colère : elle supputait les èhiffres un à un, et récriminait sur tout* Alexandrine avait repris son ouvrage de couture et se taisait. Lorsque ce flot de paroles se fut apaisé :

— Combien estimez-vous, Madame, que j'aie dépensé en sus de ce qui était strictement nécessaire? dit-elle en relevant la tête.

— Eh I mais, si je voulais me donner la peine de compter, il y aurait bien en tout une centaine de francs... Et encore je ne parle que de ce qui saute aux yeux !

— C'est donc cent francs que je vous dois?

— Que TOUS me devez I Le verbe est plaisant, et avec quoi, s'il vous plaît, prétendez-vous me payer?

— Avec mes gages.

— Vos gages !

Madame de FougeroUes regarda mademoiselle du Rosier avec des yeux pleins tout ensemble de surprise et décolère,

— Permettez, Madame, reprit Âlexandrine; n'est-ii pas vrai que vous donniez cent francs par mois à madame Ledoux pour tenir votre maison ? J'en ai trouvé la marque dans vos livres.

— C'est vrai.

— Or je remplace madame Ledoux. Madame Ledoux avait cent francs par mois; mais, étant la fille de votre sœur, vous ne me devez que la moitié des gages qu'elle recevait. C'est le bénéfice de la parenté, et je vous le laisse. Cinquante francs par mois pendant six mois, cela fait cent écus. Vous retiendrez cent francs que je vous dois, et me remettrez deux cents francs que j'ai gagnés. Il ne m'en faudra pas tant pour retourner à Moulins.

Madame de FougeroUes se leva à demi.

— Ah! vous voulez retourner à Moulins. Et qu'y ferez-vous, s'il vous plaît?

— J'y trouverai bien quelques amis de ma famille, Evariste et M. Deschapelles par exemple, qui me prête-

Si4 XISB f EKlfSS HOl«NÊ7â8.

roBt (Juelque argent, avec quoi j'établirai tin magasin de lingerie sur la place de la Lice. Mon nom sera sur Vm^ seigne. On me connaît à Moulins, et la nièce de madame la baronne de Fougerolles ne manquera pas d'avoir la meilleure clientèle de la ville.

*— Vous feriez cela ? vous 1

— Certainement... à moins que je ne préfète entrer hhet madame la marquise de Bonneval, qui est toute ppète à me confier l'éducation de ses deux petites filles. BHe me l'a proposé pour le jour où je quitterais l'hôtel de madame la baronne. Ce jour est arrivé.

Madame de Fougerolles était écrasée. L'alternative de Voir sa nièce lingère à Moulins avec son nom sur l'enseigne d'une boutique, ou institutrice chez une dame de $es amies, épouvantait sa vanité. Elle connaissait assez mademoiselle du Rosier pour être convaincue qu'elle n'hésiterait pas à le faire. Quel scandale ne serait-ce pas, et quels beaux discours ne ferait-on pa^sur les causes de cette séparation I On en parlerait à Parts, on en jaserait à Moulins, et madame de Fougerolles prévoyait bien que tout ce bruit ne serait pas à son avantage. 11 fallait à tout prix empêcher mademoiselle du Rosier de mettre son projet à exécution, mais là était la difficulté.

— Vous me donnerez bien huit jours? dit-elle en s'efforçant de sotirire.

MABEMOISfiLLE DU ROSIEB. 21S

— Quinze, si madame de Fougerolleg l'exige^ répondît froidement AJexandrine. .

Le dîner et la soirée se passèrent comme si aucune di&p» cnssion n'avait eu lieu entre madame de FougeroOes et mademoiselle du Rosier. Elles étaifâQt vis-à-vis l'une de l'autre ccmimedeux armées dont un armistice a snspenda les hostilités. Quelques personnes vinrent en visite; mart demoiselle du Rosier ne laissa rien voir de la résolutiou qu'elle avait prise, et ce n'était pas là une des choses que madame de FougeroUes redoutait le moins. La gaieté qu'elle montra en diverses circonstances et l'aisance avec kqpielle elle parlait des devoirs qu'il faudrait remplie avant de retourner à La Bertoche, lui donnèrent môme à penser que sa nièce avait entièrement renoncé à son projety et que les choses demeureraient dans le même état} mais le soir^ en rentrant dans son appartement, ^Ue tpôuva sur la cheminée les clefs de la maison que mademoiselle du Rosier avait fait remettre par une femme dô chambre, et elle retomba dans toutes ses perplexités.

On était ^lors à la lin du mois. Le lendemain et les jours suivants, madame de FougeroUes fut dérangée à à toute heure par les fournisseurs, qui avaient coutume de venir à ce moment-là. Us s'adressaient d'abord à m^^ demoiselle du Rosier, qui les lui renvoyait tous. On sait qoe la baronne restait fort tard le matin dans sa chambre^

Toutes ces visites Timpatientèrent d'abord, puis Firritèrent au plus haut point. Dix jours s'étaient déjà écoulés depuis la rupture qui avait suivi leur discussion, et rien n'indiquait chez mademoiselle du Rosier l'intention d'entrer en arrangement avec sa tante. Deux fois déjà on l'avait surprise en grande conversation avec madame de Bonneval, et la baronne savait, à n'en pas douter, que sa correspondance avec Moulins était plus active que jamais. Encore cinq ou six jours, et tout serait fini, et, par une singulière coïncidence, jamais mademoiselle du Rosier ne s'était montrée si empressée dans ses lectures, si attentive dans les mille petits soins qui rendent un salon aimable aux visiteurs. Un matin qu'elle avait été dérangée trois ou quatre fois de suite, madame de FougeroUes fit prier en toute hâte mademoiselle du Rosier de monter chez elle. Les rideaux n'étaient pas encore tirés.

— Eh I bon Dieu I petite, s'écria-t-elle en lui tendant les clefs, ne saurais-tu me laisser dormir en paix? Prendsmoi ça, et fais-en tout ce que tu voudras.

— Tout ? répondit Alexandrine en lui jetant un regard clair.

— Eh ! oui, têtue, répondit madame de FougeroUes, qui déjà posait la tête sur l'oreiller.

Mademoiselle du Rosier emporta les clefs. C'était la première fois que Madame de FougeroUes la tutoyait.

Alexandrine comprit que la victoire était complète, et de ce moment il ne fut plus question de départ et de séparation.

M. de Mauyezin n'avait pas cessé de fréquenter Fhôtel de madame de Fougerolles depuis le dîner où il avait revu mademoiselle du Rosier. Ce silence profond sur le passé, cet accueil aimable qu'elle lui faisait toujours, ce détachement qu'elle montrait de toutes choses. Tétonnaient au plus haut point. Peut-être même éprouvait-ii un certain dépit de voir si peu de douleur après une rupture si soudaine. De la colère ou tout au moins de la froideur aurait indiqué quelque regret. Cette grâce et ce sourire prouvaient qu'elle l'avait bien peu aimé, et la fatuité de M. de Mauvezin s'accommodait mal de cette indifférence. Il était un peu comme certaines femmes qui veulent bien perdre la mémoire, mais qui ne permettent pas qu'on les oublie. La dignité de maintien de mademoiselle du Rosier, qui forçaient tous les yeux à se tourner vers elle, était encore une supériorité qui frappait M. de Mauvezm.^A Moulins, il n'avait vu que l'héritière, à Paris, il découvrait la femme, une femme aimable, et que son e^rit distingué portait sans peine au premier rang. Il s'habitua tout doucement à la rechercher, à causer avec elle, à lui marquer une préférence

toute particulière, et mademoiselle du Rosier le laissa

218 X£S FEMMES HOKKÊTES.

s'engager dan^ une voie au elle ne faisait ri^ pour le pousser^ mais où elle se promettait bien de le retenir.

 Tèpoque où mademoiselle du Rosier s'était rendue au château de La Bertoche^ elle avait pris Thabitude d'écrire sur un cahier, et presque chaque soir, les petits faits qui avaient laissé leur trace dans son esprit. Elle se confessait elle-même, en quelque sorte, la plume à la main. Quelques lignes de ce journal donneront une idée de ce qu'elle éprouvait au moment où, maîtresse de l'hô^ tel à c6té de madame de FougeroUes, M. de Mauvezin l'entourait de soins nouveaux.

tt Mardi, 41 ayril.

» M. de Mauvezin est venu hier, ccMume nous sortions de table. La soirée était tiède. Il nous a proposé de faire un tour dans le jardin. Ma tante, qui n'aime guère à marcher, s'est assise sur un banc au pied d'un marronnier déjà vert. Nous sommes restés seuls, M. de Mau\r&' zin et moi. Il m'a pris le bras et m'a entraînée vers une pièce d'eau. Il m'a semblé qu'il pressait mon l^as en marchant. Cet homme n'a pas d'entraiUes. U m'a demandé si Louise ne se mariait pas. — Pas plus que moi, lui ai-je répondu. — Ohl si vous vouliez! m'a-t*il dit. La phrase était à la fois sotte et menteuse. Je l'ai r^rdé.

MADEMOISELLE BÛ KOâlER. 219

et a n'a pas baissé les yeux. D y a de l'audace à pousser si loin l'oubli du passé, cela devient presque de l'héroïsme. Sî M. de Mauvezin voyait alore ce qui se paâsé dans mon cœur, il aurait peur. . . Comment le verrait-il 1 Je ne laisse plus rien paraître sur mon visage. Je démêle à peu près les motifs qui font agir cet homme ; mais c'est lui qui mordra à l'hameçon qu'il me tend. Tandis que nous nous ^ promenions, n'a-t-il pas osé me parler de Mouliné et du tenaps où nous nous rencontrions au bal f Le courage n'irait pas si loin, si la bêtise ne lui venait en aide ! »

tt Vendredi 9 U BTrit.

3 D y a des heures où mon cœur se gonfle tant qu'il pense éclater. Ce matin, â propos d'un grand mariage dont on s'occupe beaucoup dans notre monde, on a parlé de celui de M. de Mauvezîn. Je me suis regardée dans une glace qui était en face de moi... sauf un peu de pâleur, on ne voyait rien. — Et quelle est la femme qu'il épouse? a demandé quelqu*un. — Je ne sais pas qui elle est, a répondu ma tante ; mais je sais ce qu'elle a, cent mille écus le jour de la signature du contrat, et le double plus tard. Si elle n'avait rien, elle n'épouserait rien. — Comme moi, ai-je dit. Ma tante s'est levée. Après le déjeuner, elle m'a priée de me mettre au piano. J'ai joué pendant deux heures. Jamais mes doigts n'ont été plus agiles^

mais je ne m'entendais pas. Ma tante m'a complimentée. Quand je me suis trouyée seule chez moi, j'ai failli crier. J'étouffais. Tout perdre en un jour!... J'ai trempé mon visage et mes mains dans de Teau froide pour calmer cette fièvre. Rentrée au salon, madame de FougeroUes m'a demandé d'écrire à M. de Mauvezin pour l'engager à dîner. — Nous le taquinerons, m'a-t-elle dit. J'ai écrit et signé, la plume ne tremblait pas, mais quel travail acharné sur moi-même, et quels efforts I »

« Samedi, 15 aTiil.

> M. de Mauvezin est venu. L'histoire de ce mariage n'était qu'un bruit. La personne dont il était question n'a, tout compte fait, que deux cent cinquante mille francs de dot. Le reste n'est pas sûr. Il a parlé de cette rupture comme il eût parlé de l'opéra nouveau ; mais, en forme de péroraison : — Ah ! si l'on pouvait écouter son cœur i a-t-il ajouté. Et il m'a regardée. J'ai eu la force de le regarder aussi. On ne sait pas quelle puissance il y a dans le verbe vouloir. J'avais le cœur sur les lèvres, et j'ai souri comme une ingénue de la Comédie-Française. >

« Vendredi, H avril.

» J'ai reçu hier une lettre de Louise. Quelle âme

blanche t Je n'ai pu la lire sans penser à Érariste. Lui aussi m'a écrit l'autre jour. Ils m'écrivent souvent tous deux, et je trouve une douceur infinie dans cette correspondance, qui me rapproche de ce que j'aime et me rappelle d'autres temps. Évariste attend mon retour à La Bertoche, après quoi il partira pour l'Espagne. Il ne peut s'y décider avant de m'avoir revue. Il n'y a pas un mot d'amour dans sa lettre, et l'amour transpire à chaque ligne. J'ai senti que mes yeux se mouillaient en la lisant, et par un mouvement involontaire je l'ai portée à mes lèvres. J'ai rougi, et j'étais seule Si je m'étais trompée ? Mais non ! On n'accepte pas de telles épreuves quand on n'est pas poussé par une implacable volonté. »

M Jeadi, 27 avril.

» M. de Mauvezin, qui a eu avis de notre prochain départ, est venu pour nous faire ses adieux. Il demandera un congé pour voyager cet été. — Si vous le permettiez, m'a-t-il dit, je passerais par La Bertoche. — Le château esta madame de Fougerolles, lui ai-je répondu... Je ne doute pas qu'elle ne soit charmée de recevoir votre visite. — C'est vous que je veux revoir, c'est donc à vous de m'accorder cette permission, a-t-il ajouté. — Cette conversation m'a rappelé celle que nous avions eue au bal, à Moulins. J'ai eu froid dans le dos. M. de Mauvezin

222 LES FEHHE8 HONNÊTES.

a donc laen peu de mémoire t.. • Je me suis inclinée sans répondre. — Eb bien ! a-t*il repris, j'irai... — Oh I qu'il vienne I qu'il vienne I >

« Mardi, 2 mai.

9 Demain, nous partons. Dans deux jours j'en^ras* serai Louise ! Abt je ne croyais pas que mou cœur pût

battre si fort. Gbére sœur I sa vue me rafraîchira Je

verrai aussi Evariste. Avec quelle joie je sentirai ma main dans la sienne! Evariste et Louise, les seuls êtres vers lesquels ma pensée se repose sans troubU I... vous qui m'êtes si cbers, à demain t »

MADEMOISELLE BU ROSÏEB* 223

A son arrivée à Moulins, mademoiselle du Rosier trouva Louise un peu pâlie par la retraite où elle vivait. Svelte, blanche, élancée, le front rêveur et comme doucement voilé par l'habitude du silence et de la prière, elle ressemblait à ces vierges de marbre dont les artistes du moyen âge inclinaient les mains pieuses au-dessus des bénitiers. Alexandrine obtint facilement de madame de FougeroUes l'autorisation d'amener Louise à La Bertoche. Évariste promit de s'y rendre de son côté, et le printemps les réunit tous trois dans cette solitude.

Le premier jour qui les vit ensemble, mademoiselle du Rosier était comme enivrée. Elle prit Évariste et Louise par la main, et se mit à courir dans les avenues du parc. — Ahl dit-elle, je respire enfin.

— Si vous vouliez, dit Évariste, vous respireriez toujours.

2M *LE8 FEMMES H0NKÈTE8*

Alexandrine lui montra une hirondelle qui trayersait le ciel.

— Pourquoi cette hirondelle ne reste-t-elle pas dans ce coin bleu du ciel ? dit-elle.

Évariste demeura jusqu'à la fin du mois au château. Jamais mademoiselle du Rosier n'avait été pour lui si tendre et si charmante. On eût dit qu'elle voulait le consoler du mal qu'elle lui avait fait.

La fête de madame de FougeroUes tombait dans les premiers jours de juin. Mademoiselle du Rosier, qui ne prenait plus conseil que d'elle-même pour tout ce qui avait trait à la vie intérieure, décida que cette fête serait célébrée avec un certain éclat. La vanité de la baronne y trouvait son compte : elle consentit à ce que voulait sa nièce, en lui recommandant seulement de ne pas faire de folies. Parmi les invités, le nom de M. de Mauvezin fut inscrit l'un des premiers. Mademoiselle du Rosier ne l'avait pas prononcé, et cependant il était en tète de la liste.

— Tu danseras avec lui la première contredanse, petite, dit madame de FougeroUes.

— Volontiers, répondit-elle.

Évariste la regarda. — Je ne comprends pas que vous ayez pu lui pardonner, dit-il à mademoiselle du Rosier quand ils furent seuls.

— Et qui vous dit que je lui aie pardonné ? répliquat-elle de cet air hautain qu'elle avait quelquefois.

Évariste cacha son visage entre ses mains. — Vous êtes impénétrable, reprit-il.

Elle sourit, et, l'attirant doucement vers elle: — Quoi qu'il arrive et quoi que je fasse, dit-elle, rappelez-vous bien ceci : je n'oublie jamais rien.

L'expression du regard qu'elle lui jeta en se retirant était si singulière, qu'Évariste la suivit longtemps des yeux.

— Quel aimant a-t-elle donc? pensa-t-il. Je souffre toujours quandje la vois et je ne puis m'empêcher de l'aimer toujours.

Le lendemain Évariste annonça à mademoiselle du Rosier qu'il allait partir pour un long voyage, sa présence lui paraissant inutile aux fêtes dont les préparatifs se faisaient sous ses yeux. — Eh bien 1 dit-elle, promettez-moi, quoi que vous appreniez, et dans quelque circonstance que ce soit, de revenir aussitôt que je vous appellerai. Quelque chose me dit que j'aurai besoin de vous.

— Dieu le veuille ! répondit Évariste.

Ils se séparèrent. Elle monta sur son balcon pour le

voir encore, tandis qu'il descendait la côte au bas de

laquelle passait le chemin. Il lui semblait que c'était

Tombre de sa jeunesse qui s'en allait. Une angoisse indéfinissable remplissait son cœuF. Elle revit en esprit tous les jours d'autrefois, et fut prête à lui crier de revenir ; mais au détour du sentier il disparut derrière un rideau d'arbres. Ses bras, qu'elle avait levés, retombèrent à ses eûtes. — Allons I dit-elle, il faut penser à demain !

Quelques mots surpris dans une conversation avaient fait croire à mademoiselle du Rosier que madame de FougeroUes avait prêté l'oreille à un projet de mariage. Elle voulut en avoir le cœur net, et, profitant de la présence de M* Deschapelles au chftteau, elle le prit à part et l'interrogea, pensant qu'il pourrait bien être l'auteur du projet.

■— Qu'ave«-vous donc à chuchoter là-bas ? dit madame de FougeroUes, qui lisait dans un coin.

Mademoiselle du Rosier se pencha vivement vers M. Deschapelles: — Êtes-vousde mes amis? dit-elle tout bas,

— Oui, certainement.

~ Eh bien ! ne me démentez pas.

Et se tournant du côté de sa tante : — Savez-vous bien ce que ce cher notaire me proposait? dit^Ue. -^Non.

— Un mari.

-Abt

Cet ah! exprimait plus d'embarras que d'étonnement.

— Bon, pensa mademoiselle du Rosier, le projet vient de ma belle tante.

— Eh bien ! qu'en dis-tu? reprit madame de Fougerolles.

— Je dis que M. Deschapelles se moque de moi.

— Et pourquoi donc?

— Eh mon Dieul ma chère bonne tante, parce qu'une fille sans dot n'est pas une merveille à faire courir les gens. Aussi longtemps que yous voudrez bien me continuer votre affection, tout ira pour le mieux; mais si quelque jour vous me manquez, la nièce sans la tante sera un maigre parti.

— Tu es trop modeste.

— Et vous, chère tante, reprit Alexandrine en riant, vous êtes beaucoup trop bonne ; on n'a pas vos yeux pour me voir. Une seule personne a demandé ma main, c'était au temps jadis. On voulait bien la lui accorder, mais cette personne apprit que j'étais ruinée... et mon fiancé court encore.

— Conmxent l'appelles-tu, ce fugitif? demanda madame de FougeroUes, égayée par le tour que prenait la conversation.

— M. de Mauvezin... Mon Dieu I j'avouerai bien fran-

cbement qu'il me plaisait... Ce mari me semblait fait tout exprès pour moi... je parle d'autrefois!... mais à présent, il n'y faut plus penser. M. de Mauvezin est un homme avisé. Une bonne âme, qui me veut du bien, lui a parlé de moi dernièrement. Oh ! il ne m'avait pas oubliée ! t — Mademoiselle du Rosier 1 a-t-il dit, je l'aime beaucoup; mais elle n'a rien. » — Et comme on lui faisait observer que j'ai une tante, madame de FougeroUes. t C'est ce que je voulais dh'e, » a-tnl repris.

Madame de FougeroUes tressaillit. — Ohl la fine mouche ! pensa le notaire. *

— Ah ! il a dit cela ? s'écria la baronne.

— Oh! il ne faut pas lui en vouloir, continua mademoiselle du Rosier, le mot est amusant, et j'en ai ri, moi qu'il intéresse plus que personne. Or, étant bien décidée à ne pas prendre pour mari le premier venu, et M. de Mauvezin courant toujours, j'ai renoncé bravement au mariage.

— Hum! tu te presses beaucoup, murmura madame de FougeroUes.

Les choses en restèrent là jusqu'au moment des fêtes pour lesquelles M. de Mauvezin était invité. Sept ou huit personnes étaient déjà au château quand il y arriva. Mademoiselle du Rosier en faisait les honneurs avec sa tante.

XADEHOISELI.B DU ROSIER. 229

La position qu'elle avait prise et Taffection que lui mon* trait madame de FougeroUes avaient singulièrement modifié les idées à son sujet. Le temps n'était plus où elle portait une méchante robe de laine noire ; le lendemain de son retour à La Bertoche, Alexandrine avait trouvé dans sa chambre des étoffes d'été et des toilettes que la baronne avait fait venir de Paris pour sa nièce. Sans se départir d'une extrême simplicité, elle adopta des formes et des couleurs plus en harmonie avec son âge. Ce fut comme une transformation, et la grande question de son mariage, qui si longtemps avait excité la curiosité des oisifs de Moulins, fut encore une fois agitée dans les réunions. M. de Mauvezin ne fut pas le dernier à s'apercevoir de ce changement, et il prit occasion de l'intunité qui résulte du séjour à la campagne pour donner à son langage un tour plus tendre et plus vif.

Mademoiselle du Rosier le connaissait trop bien à présent pour ne pas démêler les motifs de cet intérêt si pressant, mais elle se garda bien de lui laisser voir qu'elle le comprenait à demi-mot. Rien ne parut changé dans son attitude, peut-être même parut-elle moins attentive et moins désireuse de causer avec lui. Elle était aimable et prévenante, mais comme une maîtresse de maison ^ui pense à ses hôtes, et non pas comme une jeune fille heureuse et troublée de la présence d'un homme qu'elle a

aimé. Cette nuance n'échappa pas à M. de Mauvezin. Il chercha un rival autour de lui et n'en trouva pas; il pensa qu'elle attendait une occasion pour faire un choix, ou bien encore qu'elle était fiancée à un inconnu qu'on verrait arriver tout à coup à La Bertoche. Sa perplexiîé augmentait chaque jour. Il essaya de sonder le vieux notaire, mais il avait affaire à plus fort que lui. M. Deschapelles aimait mademoiselle du Rosier à sa manière. H fit le mystérieux, et parla de l'avenir en termes vagues qui ne précisaient rien, mais permettaient de tout espérer.

L'entretien fini, M. de Mauvezin regretta vivement de ne s'être pas ouvert à mademoiselle du Rosier pendant son séjour à Paris. Comment n'avait-il pas compris qne l'héritière qu'il cherchait depuis si longtemps, il l'avait sous la main? Il le regrettait d'autant plus que mademoiselle du Rosier produisait alors sur lui une impression dont il ne démêlait ni l'étendue ni la profondeur, et qu'il n'avait pas encore ressentie. Elle ouvrait son esprit à des sensations qu'il ne connaissait pas, et l'initiait en quelque sorte à un ordre de pensées auxquelles dans sa vie un peu creuse, et mal servi par une intelligence paresseuse, il ne s'était jamais arrêté. La fatuité, l'égoïsme, une sorte de finesse, ou, pour mieux dire, de méfiance provinciale, dont il ne s'était pas défait à Paris, protégeaient de leur mieux M. de Mauvezin et le défen-

daient contre les séduction^de toute nature qu'on voyait chez mademoiselle du Rosier. Il était comme un chevalier bardé de fer qu'une troupe d'archers assaille de mille traits; l'armure résiste et le chevalier tient bon, mais un trait atteint le défaut de la cuirasse, un autre glisse entre les mailles de fer, et bientôt l'homme invulnérable sent à ses blessures qu'il est criblé de coups. M. de Mauvezin en était là. La supériorité de mademoiselle du Rosier et la grâce avec laquelle elle en voilait à demi les apparences étaient comme un sel pourcet esprit pauvre et blasé. Il semblait découvrir qu'il y avait autre chose que la dot chez une femme et que la richesse dans la vie.

Au bout d'un mois ou deux de séjour à La Bertochc, M. de Mauvezin ne parlait pas encore de partir. Un jour qu'il marchait à grands pas dans le parc cherchant Alexandnne, madame de FougeroUes, qui était assise avec sa nièce au pied d'un arbre, la poussa du coude:

— Dis donc, petite, il me semble qu'il ne court plus tant, le fugitif? dit-elle.

Mademoiselle du Rosier jeta un coup d'oeil du côté d'Anatole.

— Ohl je m'en suis bien aperçue,îdit-elle en riant; il ne tiendrait même qu'à moi de jouer au naturel une scène de comédie...' Rien n'y manquerait, ni la chaise

232 LBS FEXHBS HONNÊTES.

de poste, ni le postillon, ni Téchelle de corde, ni la fuite.

— Que veux-tu dire ?

— Rien que de fort simple. M. de Mauvezin s*est ravisé de me trouver à son goût, et j'imagine qu'un enlèvement ne lui déplairait pas trop.

— Est-il possible! s'écria la baronne ; un enlèvement l n t'en a parlé?

— Il ne l'a pas fait en termes clairs et précis ;.. . mais on sait ce que parler veut dire, et cela prouve tout au moins qu'il m'aime.

— Comment! tu ne t'es pas indignée! Proposer un enlèvement à une fille de ta condition, comme s'il n'y avait plus ni maire ni curé pour se marier ! <

Mademoiselle du Rosier se mit à rire.

— Certainement le mariage serait un dénoûment plus convenable, dit-elle; j'y gagnerais un mari, et M. de Mauvezin y gagnerait une tante alliée aux premières familles du pays. On vivrait honnêtement prés de vous, on vieillirait ensemble, et l'on s'arrangerait de manière à n'être pas trop malheureux. Au premier coup d'œil, la chose semble toute naturelle, et voilà M. Deschapelles qui signerait volontiers au contrat. Malheureusement il n'y aura pas de contrat. Et de bonne foi que voulezvous que M. de Mauvezin fasse d'une grande fille qui lui

HADEH0I8ELLX BU ROSIER. 233

apportera son cœur en dot comme une héroïne de romance? C'est très-joli en musique ces chosesrlà, mais cela n'a jamais suffi en ménage, et un conseiller à la cour des comptes est en droit de le savoir mieux que personne.

— Mais enfin j'ai trois millions en bonnes terres, et tu es ma nièce ! s'écria madame de FougeroUes avec explosion.

Un éclair passa dans les yeux de mademoiselle du Rosier.

— Tiens ! dit-elle, il faut croire qu'il n'y a pas pensé. Et elle s'inclina sur la main de la baronne pour la

baiser. Madame de FougeroUes jeta ses bras autour du cou d' Alexandrine et l'attira sur son cœur.

— Tu ne me quitteras jamais I dit-elle.

Une certaine émotion parut sur le visage de mademoiselle du Rosier.

— Je vous le promets, répondit-elle d'une voix sérieuse.

Le grand mot avait été dit. Mademoiselle du Rosier adoptée par madame de FougeroUes et proclamée son héritière, U ne s'agissait plus que de décider M. de Mauvezin à se déclarer, et il n'y avait pas là de grandes difficultés à vaincre; la crainte seule d'un refus le retenait. Il ne pouvait s'empêcher de pensera la lettre qu'U avait écrite, et il avait peur. Chez un homme gâté par des suc-

234 LE8 FSVMSJ HOKNÉTSS.

Gès de province et aussi infatué de son mérite que l'était M. de Mauvezin, la peur était un signe d'amour irrécusable. M. Deschapelles se chargea de lui parler.

— Çà, lui dit-il avec une brusquerie affectée, il faut s'entendre. Vous êtes comme le lion de l'Évangile : vous rôdez autour de La Bertoche, et Ton sait quelle proie il y a à dévorer.

M. de Mauvezin rougit malgré son aplomb ordinaire.

— Or madame de FougeroUes ne veut pas que sa brebis soit enlevée, reprit le notaire ; elle a peur de vos dents, qui en ont croqué bien d'autres. M'est avis qu'il faut se prononcer. Il y a des prétendants en campagne ; c'est un escadron, ce sera bientôt un régiment. La fille ne dit rien, mais vous savez le proverbe : A fille qui se tait, le diable parle. Ce silence est donc pour quelqu'un. Si vous êtes curieux, prenez vos informations; si vous ne l'êtes pas... il faut laisser la place à de plus madrés.

— Eh bienl dit M. de Mauvezin, j'interrogerai mademoiselle du Rosier.

Il le fit le jour même. Alexandrine le laissa s'expliquer sans l'interrompre, jouant à demi la surprise.

— A vous parler franchement, dit-elle, je ne m'attendais pas à cet aveu... Vous m'en voyez un peu étonnée... au point même que si un autre que vous me parlait en votre nom, je ne le croirais pas.

HABEMOISELLB DU ROSIER. 235

M, de Mauvezin se troubla tout à fait ; il essaya de répondre et balbutia une phrase dans laquelle on distinguait les mots d'amour sincère, de dévouement et àe regret.

— Si, comme je le pense, votre demande part d'une résolution bien arrêtée, reprit mademoiselle du Rosier, qui jouissait de son embarras, permettez-moi de réfléchir. Un mariage vaut bien la peine qu'on y pense quelrpies jours.

M. de Mauvezin s'inclina. Un secret espoir, quelques inductions qu'il avait tirées des ouvertures de M. Deschapelles, son extrême fatuité, qui ne dormait jamais qu'à demi, un peu aussi la manière dont mademoiselle du Rosier l'avait accueilli à Paris, lui avaient fait croire que les choses iraient plus vite. La réponse évasive d'Alexandrine le laissa dans une grande inquiétude, et le chagrin réel qu'il en éprouva lui fît comprendre qu'il l'aimait plus sérieusement qu'il ne l'avait pensé d'abord. Il crut Alexandrine perdue pour lui : si elle l'avait aimé, n'aurait-elle pas accepté sur-le-champ ?

Mademoiselle du Rosier garda le silence le plus absolu pendant toute une semaine. Elle voyait Anatole chaque jour, à toute heure, et affectait de parler de choses indifférentes avec la même gaieté. Il semblait que rien ne la préoccupât. M. de Mauvezin avait beau l'observer, il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Avec lui.

elle était polie toujours, quelquefois avenante, jamais troublée. Elle ne fuyait pas plus le tête-à-tête qu'elle ne le recherchait. Deux ou trois fois M. de Mauvezin, en l'entendant discuter des projets de voyage, put croire qu'elle avait entièrement oublié la demande qu'il lui avait faite. Cette situation, toute nouvelle pour lui, mêlée aux mouvements d'un amour d'autant plus vif qu'il était plus inquiet, devint un supplice de tous les instants. Le douzième jour, ne pouvant plus en supporter la violence, il supplia mademoiselle du Rosier de vouloir bien s'expliquer.

— C'est fort délicat, dit-elle. Madame de Fougerolles m'aime beaucoup certainement; cependant je ne sais rien de ce qu'elle compte faire à l'occasion de mon mariage.

— Eh ! mademoiselle, que m'importe ? s'écria M. de Mauvezin, vous êtes tout pour moi.

— Ah ! fit-elle avec un singulier sourire. Pendant un instant, l'angoisse de M. de Mauvezin fat

inexprimable. Cette fois la parole avait été plus prompte que la réflexion. Peut-être le lendemain se serait-il repenti de ce qu'il avait dit, mais alors il avait obéi à la première impulsion.

— Eh bien ! reprit mademoiselle du Rosier, s'il en est ainsi, parlez à ma tante, j'y consens.

Mademoiselle du Rosier avait l'attitude d'une reine;

mais M. de Mauvezin ne vit que son triomphe, et dans Texcès de sa joie il ne perdit pas une minute pour faire sa demande à madame de FougeroUes. Le consentement fat accordé le soir même. M. Deschapelles, mandé à La Bertoche dès le lendemain, s'enferma dans le cabinet de la baronne, avec laquelle il travailla toute l'après-midi. Retenu à dtner, il s'approcha de mademoiselle du Rosier pour lui faire son compliment, mais le malin vieillard la regardait en riant par-dessus ses lunettes.

— Bien joué! lui dit-il tout bas... à présent il faut Toir le cinquième acte.

Mademoiselle du Rosier lui rendit regard pour regard, mais sans répondre. Le soir, elle écrivit à Évariste pour le prier de revenir au plus tôt.

c J'ai pris une grave résolution, mon ami, lui disaitelle, je vais me marier ; mais dans cet instant, qui décidera de ma vie entière, je veux vous avoir près de moi. Donnez-moi cette preuve suprême d'affection. Il me sem- Ue que je marcherai plus heureuse vers l'autel, si ma main a pressé la vôtre... Venez donc, Évariste, je vous attends, i

La première fois que mademoiselle du Rosier reparut dans Moulins en calèche, ayant à son côté madame de Fougerolies et devant elle M. de Mauvezin, elle éprouva une Motion indéfinissable, où l'orgueil entrait pour une

238 LES F&MUE8 H0KNÊTB8.

large part. Tous les yeux la suivaient; elle avait la fièvre, et dans le fond de son cœur elle se rappelait le jour gù elle était partie, pauvre, repoussée et tout ^tière à la merci d'une tante qui ne Taimait pas. Elle avait caché dans une poche de sa robe la lettre que M. de Mauvezin lui avait écrite jadis, et trouvait un plaisir âpre et ÈiUga^ lier à la senth* sous ses doigts.

Alexandrine se fit descendre au couvent de sa sœui*, et lui fit part de sa détermination.

— M. de Mauvezm ! Tu épouses M. de Mauvezin ! Mais Évariste ? s'écria Louise.

! — Évariste ? Eh bien ! je l'attends. . . Crois-tu donc que je veuille me marier sans lui ?...

— Ah t M. de Mauvezin ne f aimera jamais comme Évariste.

Alexandrine sourit fièrement*

— Sois tranquille, reprit-elle ; il m'aime déjà f Mais quand elle pria Louise dé la suivre à La Bertoche

pendant les jours qui devai^t précéder a>n mariage, il fut d'abord impossible de l'y dérider. Louise déclara qu'elle était résolue à prendre le voile. Son visage n'exprimait ni regret ni découragement. On y voyait plutôt l'expression mystique d'une âme qui cherche dans la prière son repos et son espoir. Alexandrine insista cependant. — Donne-moi quelques jours, dit-elle à Louise;

M.ÂJ)EM01SBLL£ BU BOSIEE. 239

c'est une dernière preuve d'amitié que je te demande. Peux-tu ne pas être près de moi quand je vais me marier?

— Je ferai ce que tu Toudras, répondit Louise, revenue à ses habitudes de soumission.

Et comme Àlexandrine sortait : -^ Songe à lui 1 r^riteUe doucement.

À quelques jours de là, mademoiselle du Rosier reçut une lettre d'Évariste; elle ne contenait que ces mots: « Ces deux lignes ne me précéderont que de vingt^quatre heures; partout et toujours je sois à vous. >

U avait été décidé que le mariage de mad^uoiselle du Rosier et de M. de Mauvezin aurait lieu à la fin du mois. On n'en était plus séparé que par un petit nombre de jours. Madame de Fougerolles voulut qu'un grand éclat ^tourât c^e cérémonie. Toute la noblesse du d^rte* ment fut invitée, et l'évéque promit d'ofiScier en personne sous les voûtes de Notre-Dame de Moulins. Un soir, Alexandrine trouva sous sa serviette un écrin renfermant des diamants de famille et les clefs de rhfttel de la rue de la Cigogne qu'elle avait si longtemps habité au temps de sa première splendeur. — Tu m'y garderas ma chambre, lui dit madame de Fougerolles avec une exquise distmction.

Évariste était le seul qui restât triste au milieu de tûiUes ces joies. U assistait en silence à sa proi»re immo-

lation. Sa présence au château de La Bertoche avait d'abord excité un peu de surprise, personne dans Moulins n'ignorant quelle avait été sa situation auprès de mademoiselle du Rosier ; mais les esprits forts haussaient les épaules. — Bah 1 disaient-ils, tout passe 1 U se trouvait cependant d'autres personnes qui ne croyaient pas à cet oubli. M. Deschapelles s'amusa même à demander i M. de Mauvezin s'il ne redoutait rien de cette secrète rivaUté. Anatole sourit.

— Lui ! un rival ! le pauvre Évariste ! dit-il avec des airs de gentilhomme.

Néanmoins un observateur attentif aurait pu rema^ quer que mademoiselle du Rosier n'agissait pas en toute occasion avec M. de Mauvezin comme avec un fiancé qu'on a librement choisi. On voyait parfois en elle une hauteur, une amertume, un dédain, quelque chose d'altier et d'irrité qui donna fort à penser à madame de Fougerolles.

— As-tu quelque chose à reprocher à M. de Mauvezin? lui dit-elle.

— Non, dit Alexandrine.

— Vois-tu, petite, si tout ne va pas comme tu le désires, tu n'as qu'à parler, et il aura a&ire à moi.

— Oh ! pour cela, je suflSs! répondit-elle. Madame de Fougerolles dressa l'oreille. La voix de

mademoiselle du Rosier était alors pareille à celle qu'elle avait entendue à diverses reprises, et qu'elle ne pouvait pas oublier. — 11 y a quelque chose, pensa-t-elle.

Un soir que Ton faisait de la musique, M. de Mauvezin pria mademoiselle du Rosier de chanter la Captive de Reber.

— C'est singulier, répliqua-t-elle à demi-voix et avec un petit rire aigu, depuis que vous avez pris cette mélodie en affection, elle m'est devenue insupportable.

Le visage de M. de Mauvezin se troubla, tandis que mademoiselle du Rosier s'éloignait. Elle était ce soir-là d'une beauté radieuse. Quand elle fut auprès d'Évariste, die rencontra les yeux d'Anatole tout humides de larmes.

— Je suis vengée, dit-eUe, il m'aime!... Évariste n'entendit que ces derniers mots.

— Eh bien I dit-il, s'il vous aime, vous êtes heureuse !... Je n'ai rien à faire ici...

Alexandrine lui jeta un regard dont la pénétrante dou- . ceur l'enveloppa tout entier. — Restez, dit-elle.

Le lendemain, on devait présenter officiellement M. de Mauvezin aux amis de la famille. Il y avait nombreuse et brillante réunion à La Bertoche. Mademoiselle du Rosier était tout en blanc, mais elle était plus pâle que la

mousseline de son corsage. On ne voyait dans son visage

242 LES FEHHES HONNÊTES.

que ses yeux, qui brillaient comme du feu. M. de Mauvezin la couvrit de ses regards quand elle entra.

— Enfin ! dit-il en lui offrant son bras.

— Oui, enfin f répondit-elle.

Son accent surprît madame de FougeroUes. — Tu as la fièvre, mon enfant, dit la baronne.

Alexandrine, sans répondre, passa son bras sous celui de M. de Wtauvezîn. — Voulez-vous me donner cinq minutes î lui dit-elle. J'ai quelque chose encore â vous rappeler.

Madame de FougeroUes, qui était d'une gaieté charmante, la menaça du doigt. — Déjà? fit-elle. Que sera-ce donc quand il sera ton mari ?

Quand ils furent seuls, mademoiselle du Rosier ouvrjt un petit coffret qu'on Voyait sur la cheminée du cabinet où elle avait conduit M. de Mauvezin.

— Vous souvient-il d'une lettre que vous m'avez écrite l'an dernier, après la mort de mon père ?

— Ah ! Mademoiselle! vous êtes cruelle! répliqua M. de Mauvezin.

— J'en ai reçu une autre il y a huit jours. Celle-là est d'Évariste. Lesvoîci toutes deux... regardez-les, etditesinoi, après les avoir lues, si l'on peut hésiter entre vous?

M. de Mauvezin tressaillit comme s'il avait été mordu jpar un serpent.

MADEMOISELLE BU ftOSIER. ' 243

— • C'est nne trahison I s'écria-t-il.

— C'est une réponse, dit^lle avec force. Vous pouvez demeurer aussi longtemps qu'il vous plaira au château, où madame de FougeroUes vous a invité; mais vous me connaissez assez à présent pour savoir que jamais je ne porterai votre nom.

Alexandrine rentra seule au salon. — Et ton mari? demanda madame de FougeroUes.

Mademoiselle du Rosier prit la main d'Évariste.

— Le voilà, dit-elle.

Deux cris de joie lui répondirent, et mademoiselle du Rosier se trouva dans les bras de sa sœur. L'assemblée entière s'était levée.

Madame de FougeroUes, tout interdite, regardait partout, cherchant M. de Mauvezin.

— Mais pourquoi ? dit-elle enfin.

— Pourquoi ? répondit mademoiselle du Rosier en brûlant à la flanmie d'une bougie une lettre qu'elle tenait à la main. A présent je puis l'oublier.

Si quelque artiste en voyage avait côtoyé il y a quinze ou vingt ans les rives tortueuses du Geay, dans cette province du Maine, dont la Constituante a fait le département de la Sarthe, il aurait été certainement frappé de Taspect sauvage du pays et de la grandeur silencieuse des bois et des landes qui courent jusqu'à Thorizon. De graves taureaux fauves paissaient à l'aventure, et de pâles troupeaux de moutons, errants dans les bruyères, paissaient sous la garde de chiens maigres et vigilants. Pas

un laboureur dans la campagne, pas un colporteur sur

le sentier, pas une lavandière au bord du ruisseau. De minces lignes de fumée bleue filaient lentement des toits de chaume de pauvres maisonnettes perdues sous les châtaigniers; çà et là, de lieue en lieue, quelque vieux pâtre drapé dans un large manteau de grosse laine apparaissait blotti à l'ombre d'une haie. Mais à mesure qu'on avançait dans cette langue de terre que forment les lits du Geay et de la Sarthe courant l'un vers l'autre, au sentiment de tristesse qu'inspirait ce paysage muet, se joignait bientôt un sentiment d'inquiétude. Aux fenêtres des chaumières se montraient des tètes de paysans prompts à se cacher au moindre bruit qui faisait sonner les cailloux du chemin. Des baïonnettes groupées en faisceaux reluisaient entre les taillis, et des sentinelles se promenaient d'un pas régulier autour de tentes jalonnées dans les halliers.

On était alors au moins de septembre 1833 ; toutes les campagnes de l'Ouest étaient frappées d'épouvante; les désastres de la Yezousnëre et de la Pénissière avaiont répandu le deuil dans les châteaux comme dans les bourgades; on se disait tout bas les noms des morte, et on priait pour les fugitifs. Quand venait le dimaoche, des femmes, vêtues de noir, s'agenouillaient dans les églises, et au lieu des danses qui réjouissaient les villages dans des temps meilleurs, on voyait paaaer

des familles éplorées, vieillards et jeunes fille», qui allaient pleurer sur des fosses fraîchement remuées*

Quelques rencontras avaient eu lieu dans cette partie de la Sarthe, et bien des habitations étaient veuves de leurs maîtres, des forêts de Yadre aux forêts de la Grande-Charme. Le bruit courait qu'une douzaine de chouans, échappés aux combats qui avaient donné la victoire aux blem^ s'étaient réfugiés dans les bois dont les fourrés s'étendent entre le Geay et la Sarthe ; mais deux compagnies de voltigeurs, auxquels s'étaient joints des gardes nationaux de Lasuze^ de Noyen et de Chante*' nay, fouillaient les environs, et d'heure en heure on attendait, de Pirmil à Saint-Jean-du-Bois, la nouvdle à» leur capture ou de leur mort.

A l'extrtoité de cette langue de terre oCi la cause de la légitimité allait perdre ses derniers défenseurs, s'élevait le château de Balestras, vaste habitation délabrée dont les ailes se baignaient à la fois dans les eaux de la Sarthe et du Geay. Un grand pare sauvage confondait ses massifs d'arbres avec les bois semés dans la plaine^ et derrière les rives sablonneuses des deux rivières, des landes incultes déroulaient au loin leur solitude. Tout au bout d'une longue galerie à demi ruinée, un pavillon lézardé dressait ses murailles tapissées de lierre, aux bords même de la Sarthe oti sa miraient gai^neut les pariétaire^

et les liserons attachés à sa toiture rongée de lichen.

Tandis que trois ou quatre sentinelles veillaient debout le long des douves, au pied du château, deux femmes s'entretenaient à voix basse dans une grande pièce dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc. L'une de ces femmes était assise dans un vieux fauteuil auprès d'une cheminée où, malgré la douceur de la saison, flambait un feu énorme ; elle était pâle, deux larmes coulaient lentement sur ses joues, et son regard, levé vers le ciel bleu, semblait demander à Dieu une consolation qu'elle n'espérait plus. L'autre femme, vêtue à la mode des paysannes, se penchait sur un balcon de pierre qui faisait saillie sur la façade de Balestras.

En ce moment le cri d'une chouette résonna dans le silence ; une sentinelle leva machinalement la tête vers les vieux chênes du parc ; les deux femmes tressaillirent.

— Est-ce bien lui ? demanda celle qui était assise et dont les joues se couvrirent d'une rougeur subite.

— C'est lui, madame, aussi sûr qu'il est permis à une fille de la Vendée de reconnaître l'appel d'un frère du cri delà sentinelle, répondit la paysanne.

Sa compagne quitta le fauteuil et vint s'appuyer toute tremblante contre le lourd montant de la fenêtre ; une pâleur mortelle avait succédé à l'éclat de ses joues. Elle promena un instant ses regards sur les bois que les de^

niëres clartés du jour rougissaient ; sa main tenait le bras de la jeune paysanne.

— Tu dis qu'il est là ? reprit-elle.

— Oui, là, si près, que sa tête est à la merci du premier maraudeur qui, par hasard, trébuchera dans le buisson où il se cache. Se cacher, lui, le capitaine Georges, quand il est si près de Balestras I

— Mais que veux-tu donc que je fasse ? dit l'autre eu pressant son cœur sous ses mains.

— Le sauver... le sauver ce soir 1 Demain peut-être il sera trop tard... demain il sera perdu.

— Perdu I lui 1 s'écria sa compagne avec exaltation. Puis elle reprit avec un soupir tout rempli d'angoisses : — Non, Pierrette, Dieu protégera M. de Vibray.

— Oh ! madame, reprit Pierrette en saisissant dans les siennes les mains de sa mattresse, aidons alors à l'œuvre du bon Dieu. Celui que les bleus traquent comme un loup, c'est le vicomte Georges de Vibray, qui vous a toujours aimée, que vous aimiez 1

— Tais-toi... tais-toi! ohl par pitié, tais-toi 1 s'écria avec effroi la femme à qui Pierrette s'adressait. Crois-tu donc que je l'ai oublié? Dis! le crois-tu? Mais alors je m'appelais Louise de Pirmil, je pouvais Taimer sans crainte et sans remords; aujourd'hui je suis

Louise de Champrod, je suis la femme d'un autre, et tu me demandes si je l'aime encore 1

Louise cacha sa tête dans ses mains et fondit en lannes. Comme Pierrette se penchait vers elle avec la douceur compatissante d'une sœur, quelques coups de fusil retentirent au loin. Les deux femmes échangèrent un regard d'épouvante et s'élancèrent sur le balcon. De légers flocons de fumée blanche montaient des taillis épais qui assombrissent les rives du Geay. De vifs éclairs brillaient entre les branches, et le bruit des détonations pétillait dans la plaine. Un roulement de tambours appela les soldats aux armes, les faisceaux furent brisés, et bientôt un peloton de voltigeurs fila vers la partie du bois où s'étendait l'escarmouche. Leurs baïonnettes s'eifaçaient sous les ombrages du parc, lorsqu'un léger coup, frappé à une petite porte cachée dans la boiserie de l'appartement, força les deux femmes à se retourner. La porte glissa lentement sur ses gonds, et sur le seuil apparut un vieux garde-chasse qui roulait son chapeau de feutre entre ses doigts.

— Jérôme 1 s'écria Pierrette, quelles nouvelles nous apportes-tu ?

Louise ne dit rien, mais ses regards s'attachaient sur le garde avec anxiété.

— On fait beaucoup de bruit là-bas, dit Jérôme; mais

c'est de la poudre qui fera peur aux merles ; les arbres attraperont les coups.

— Nous entendons le bruit, reprit Pierrette, sans voir comme toi ce qui se passe. Sais-tu où est le chef?

— Dame ! il n'est peut-être pas bien loin.

— C'est donc bien lui qui, il y a une heure, a sifflé l'appel des chouans?

— Ça se pourrait bien, car je l'ai vu.

— Tu Tas vu? murmura Louise d'une voix défaillante.

— Quand on se promène par les bois, on fait quelquefois de singulières rencontres, dit le garde tout en approchant ses guêtres humides du foyer brûlant. Je passais donc dans un fourré au milieu du parc, lorsque la chouette chanta à mes oreilles. C'est bon, dis-je en moimême, il y a certainement quelque camarade par là. Je regardai partout ; les tiges d'un buisson s'agitaient doucement devant moi ; j'allai au buisson, tout en prenant garde qu'aucun voltigeur ne passât aux environs; un homme sortit des branchages, il était vêtu de peau de chèvres conmie un pâtre. C'était M. de Vibray.

— Pauvre Georges ! dit touttbas Louise.

— Que t'a-t-il dit ? demanda vivement Pierrette.

— Pas grand'chose, vraiment ; nous n'avions guère le temps de causer. Il m*a tapé bravement dans la main.

€ Jérôme, m*a-t-il dit, tu peux me rendre un service, et tu me le rendras ; prends ceci et porte-le à ta maîtresse ; > et il est rentré dans son buisson après m avoir mis dans la main un bout de papier qui est pour vous, je crois, madame.

En achevant ces mots, le garde présenta un petit billet à madame de Champrod, qui le prit en hésitant ; ses doigts tremblants ouvrirent le papier sur lequel son regard mouillé pouvait à peine distinguer quelques lignes écrites au crayon.

€ S'il reste à madame de Champrod quelque souvenir d'un temps qui n'est plus, disait le billet, au nom de son père vendéen, au nom des pauvres gens qui se sont dévoués à moi et qui n'espèrent plus qu'en elle, je lui demande comme une grâce de me recevoir une heure, un instant. Elle seule peut les sauver tous t hésitera-t-elle à s'interposer entre eux et la mort?

» Le vicomte Georges de Vibrât. »

Louise passa le billet à sa compagne, qui le parcourut avidement.

— Eh bien ! madame ? dit Pierrette en portant sur sa maîtresse des yeux pleins d'anxiété.

— Eh bien ! s'écria Louise avec exaltation, il ne sera pas dit qu'un Vendéen aura fait appel à la fille du marquis

de Pirmil à son aide, et que lâchement elle Taura abandonné. Va, Jérôme, va, guide le vicomte de Vibray, et dis-lui bien que je n'hésiterai jamais, au prix de ma vie, à sauver un proscrit.

Pierrette prit la main de sa maîtresse et la porta silencieusement à ses lèvres; une vive émotion se trahissait sur le visage hâlé du vieux garde.

— Oh ! que Dieu vous bénisse ! murmura Pierrette. * — Tu m'as entendue, reprit madame de Champrod;

va donc vite : la nuit est proche; mais surtout veille bien à ce qu'aucune sentinelle ne vous aperçoive tandis que vous traverserez le parc pour entrer au château.

— Oh I le vieux Jérôme n'est pas un étourneau, dit le garde ; il connaît les passages les plus secrets, et je sais un chemin pour arriver jusqu'ici par les galeries de l'aile abandonnée qui touche au pavillon. Voilà d'ailleurs les bleus qui allument leurs feux ; je les défie bien maintenant de voir autre chose que leur soupe.

Bientôt le garde s'éloigna.

— Je savais bien que vous étiez toujours Vendéenne, dit Pierrette en levant sur sa maîtresse ses grands yeux noirs.

— Je ne sais si je fais mal en sauvant celui qui est

l'ennemi de mon mari, mais mon cœur me dit que je fais

bien, et Dieu me jugera,

Comme les deux femmes se penchaient sur le balcon, elles virent Jérôme qui, appuyant avec nonchalance son fusil [sur Tépaule, s'enfonçait dans le parc ; mais ce qu'elles ne virent pas, ce fut un homme qui, rampant sous les taillis et se glissant d'arbre en arbre, suivait la piste du garde. Tous deux se perdirent bientôt dans les profondeurs indécises du bois, où le crépuscule jetait ses ombres transparentes.

Une heure se passa pleine d'anxiété ; les deux femmes se regardaient parfois à la clarté d'une petite lampe et prêtaient l'oreille aux bruits qui venaient du dehors ; elles entendaient battre leur cœur.

Cependant un son léger conmie le craquement d'une boiserie s'éleva de la galerie et mourut à leurs oreilles ; les deux femmes se pressèrent l'une contre l'autre, cherchant leurs mains.

Jérôme se montra bientôt, illuminé par un rayon de la lampe, dans le cadre sombre de la porte entr'ouverte; la silhouette d'un chasseur se faisait vohr dans les ténèbres derrière lui.

Madame de Champrod voulut se lever, et retomba sur son siège. Pierrette, toute tremblante, appuyait ses deux mains sur le grand dossier du fauteuil.

— Entrez, dit Jérôme au chasseur; j'étais bien sur que les soldats ne verraient seulement pas nos talons.

Un jeune homme, dont le visage hâlé par le soleil et amaigri par les fatigues offrait un beau caractère de fierté calme et noble, s'avança dans la chambre ; à sa ceinture de cuir pendait un long couteau de chasse, et, sous la grossièreté de ses vêtements de peaux et de ratine, on devinait Télégance de sa taille et la distinction de ses manières.

— Pierrette, dit le garde en touchant du bout de ses doigts le bras de la jeune fille, regardez donc qui vous est venu voir avec le jeune chef.

Pierrette leva la tête, et son premier regard rencontra les yeux d'un paysan qui se tenait immobile contre la porte, appuyant ses robustes mains sur les canons d'un fusil de chasse. '

— Alexis, mon frère ! s'écria la jeune fille ; et elle courut se jeter dans les bras du chouan.

Ce cri arracha madame de Champrod à son trouble; elle se leva regardant M. de Vibray dont le visage trahissait mille émotions qu'elle devinait.

— Georges, dit-elle, ne laissez pas amollir votre courage par les souvenirs d'une époque sur laquelle il ne m'est plus permis d'arrêter ma pensée. Dieu l'a voulu, sachez vous résigner comme je me suis résignée, et que chacun de nous fasse son devoir.

Georges tressaillit à l'accent de cette voix qui lui fai-

2!i6 LB8 FEMMES H0N|TÊTE8.

sait l'ayeu d'une douleur semblable à la sienne, il se pencha sur la main de Louise et TefiBeura de ses lèvres ; une mitaine qu'elle portait à son bras s'était roulée autour du poignet, et Georges vit, sur la peau blanche et satinée, reluire les anneaux rouges d'un bracelet de corail. Il releva la tête vivement, leurs yeux se rencontrèrent, et le front de Louise devint pourpre ; une larme filtra entre les cils du Vendéen, tandis que la jeune femme émue ramenait la mitaine sur son bras ; les anneaux de corail disparurent sous les mailles de soie, et tous deux, un instant troublés jusque dans les régions les plus intimes de leur être, se séparèrent.

— Vous m'avez appelée à votre aide, monsieur de Vibray, reprit bientôt Louise d'une voix plus ferme ; qoe puis-je faire pour vous?

— Vous pouvez nous sauver, madame, répondit le jeune capitaine. Vous le savez, nous sommes cernés par des forces supérieures ; les eaux du Geay et de la Sarthe nous enferment dans un triangle dont le château de Balestras occupe la pointe. Un gué existe derrière les douves du parc, du côté de la Sarthe ; si nous parvenions à le traverser cette nuit , à Tinsu du colonel , nous trouverions un asile assuré dans la forêt de Vadre. Mais, pour arriver jusqu'à ce gué, que Jérôme connaît aussi bien que moi, il nous faut nécessairement passer

par les vieux jardins qui s'étendent autour du pavillon ; vous pouvez en ouvrir les portes : il n'y a de ce côté-là aucune sentinelle. J'ai, ce soir encore, feint une attaque le long des bois qui couvrent les bords du Geay pour détourner l'attention et attirer sur mes traces la meilleure partie des troupes ; le château est dégarni de ses défenseurs, et notre fuite est certaine si vous nous venez en aide.

— Je vous l'ai promis et je le ferai, reprit Louise ; mais, à votre tour, faites-moi une promesse. Promesse pour promesse , vous voyez que je fais payer mes services, ainsi ne m'en ayez pas trop de reconnaissance. Engagez-moi votre parole de gentilhomme qu'aussitôt que vous aurez réussi à gagner la forêt de Vadre, vous délierez vos compagnons du serment de fidélité et cesserez une lutte désormais inutile.

— Mais que voulez-vous donc que je devienne lorsque j'aurai remis l'épée au fourreau ? s'écria impétueusement le jeune homme.

Louise se hâta de répondre, pour cacher le trouble où le cri de Georges l'avait jetée.

— Pourquoi combattre lorsque le succès est impossible? dit-elle.

— Était-ce la victoire que j'espérais quand j'ai pris les armes ? l'avez-vous cru, madame ?

2o8 LES FEHMES HONNÊTES.

Louise se sentait défaillir, lorsqu'on entendit sous le balcon le bruit sonore de lourdes crosses de fusils qui frappaient la terre.

Pierrette et Jérôme coururent à la fenêtre; sous la clarté froide de la lune, on voyait étinceler les baïonnettes de nombreuses sentinelles espacées sur la lisière du parc; une escouade de voltigeurs, sous le commandement d'un officier, stationnait devant la grande porte du château; le colonel, accompagné d'un homme en costume de chasse, venait de descendre de cheval dans la cour.

Un instant il s'arrêta pour donner quelques ordres, et bientôt on entendit le galop de trois ou quatre gendarmes qui filaient dans le bois.

— Le château est cerné, dit Jérôme en se jetant en arrière. Il y a des espions en campagne.

Bientôt au milieu du silence profond, un bruit de pas retentit sur l'escalier qui montait du rez-de-chaussée aux appartements intérieurs.

Georges tira à demi son couteau de chasse ; Alexis sauta sur son fusil.

— Fuyez 1 fuyez! s'écria Louise.

— Fuir quand mon ennemi est là I répondit Georges d'une voix que la colère et la haine faisaient vibrer.

— Cet ennemi est M. de Champrod, mon mari.

La voix, le regard de Louise imposèrent à Georges; la lame du couteau de chasse rentra dans le fourreau.

— Georges, reprit Louise, Georges, par pitié pour moi, fuyez ! Si le sang venait à couler ici, dites, ce sang, quel qu'il fût, n'emporterait-il pas avec lui toute la paix de mon cœur?

M. de Vibray prit la main de Louise, la pressa sur sa poitrine, et au moment où la porte de l'appartement s'ouvrait, il disparut avec Alexis et Jérôme par la porte cachée dans la boiserie.

Louise tomba épuisée dans le fauteuil.

Le colonel de Champrod venait d'entrer avec un beau jeune homme, dont la haute taille et la bonne mine étaient encore rehaussées par un élégant costume de chasse ; il tenait à la main un magnifique fusil à double canon, et des éperons d'argent brillaient à ses bottes molles.

Madamede Champrod ne put dissimuler un mouvement d'horreur, quand elle aperçut ce jeune homme dont le regard rapide venait de parcourir l'appartement tout entier ; un sourire imperceptible effleura le coin de sa bouche, tandis que le colonel portait la main de sa femme à ses lèvres, et saluant avec une grâce hautaine, il se

tint à Técart, non loin de la porte où venaient de s'arrêter un brigadier et trois gendarmes.

A la vue des uniformes à buffleteries jaunes, Louise échangea un coup d'œil avec Pierrette.

— Pardonnez-moi, ma chère amie, lui dit le colonel, si je viens si brusquement interrompre votre solitude, mais vous n'en voudrez pas à un vieux soldat de ce qu'il accomplit fidèlement ses devoirs.

— Je n'aurais qu'à vous remercier si vous étiez venu seul, répondit Louise en jetant vers le chasseur un regard significatif; mais j'avoue que l'attirail de guerre qui vous entoure m'a quelque peu effrayée, et tout au moins surprise.

— Eh mon Dieu ! n'est-ce pas là une des dures conditions de mon métier, reprit le colonel avec un gai sourire ; mais si déjà vous vous effarouchez, que direz-vous lorsque vous apprendrez qu'avec ces gendarmes, que vous voyez là, je vais entreprendre une visite domiciliaire chez moi ?

— Une visite domiciliaire ici 1 s'écria Louise, la pâleur de la mort répandue sur les traits.

— Je vous jure que je ne n'y pensais pas il y a une heure.

— Et qui a pu vous en donner l'idée?

— Mon ami, Philippe Cazal» répondit le colonel en se tournant vers le chasseur.

— Ah I c'est M. Cazal qui vous a engagé à faire vousmême une perquisition chez vous ? reprit Louise.

— Je le devais, Madame, dit le chasseur en soutenant avec audace le regard de mépris que Louise lui jetait. Il y a une heure, un de mes gardes, Noël, en traversant le parc, a vu deux chouans qui se glissaient le long des taillis et marchaient vers le château. Le bruit de la fusillade avait attiré les voltigeurs loin de Balestras; Noël était seul avec un méchant fusil, les chouans étaient armés jusqu'aux dents; il les suivit caché comme eux sous les buissons. Tous deux pénétrèrent dans le château par les galeries; ils n'en sont pas sortis, car Noël s'est embusqué derrière un châtaignier, et s'ils avaient reparu il aurait donné l'alarme en faisant feu. Un gendarme étant venu à passer, il l'a chargé de me dire ce qu'il avait vu, et j'en ai fait part au colonel.

— Et il a bien fait, s'écria le colonel ; ces deux hommes font sans doute partie de la bande que nous poursuivons ; leurs révélations nous permettront peut-être de nous en emparer sans coup férir. Mais, écoutez-moi, ajouta-t-il d'une voix plus tendre, vous êtes Vendéenne, Louise, et, quoique mariée à un bleu, vous ne pouvez

vous défendre d'une grande pitié pour les chouans; or,

ils le savent, et peut-être ceux que Noël a vus sont-ils venus .vous demander asile. Si vous les avez accueillis, pourrai-je vous en vouloir d'une bonne action que toute femme eût faite à votre place? Parlez, Louise, et je vous promets que, loin d'appeler sur leur tête toute la rigueur des lois, je ferai ce qui dépendra de moi pour qu'ils soient sauvés.

SiLouise eût été seule, nul doute qu'elle eût tout avoué au colonel ; mais Philippe Cazal était là, et le chouan qu'il fallait livrer était Georges de Vibray. Elle se tut.

— Je n'ai pas quitté madame d'une seule minute, dit Pierrette résolument; je n'ai vu personne; Noël se trompe.

— C'est possible, répondit froidement Cazal, mais il nous est facile de le savoir; et, si le colonel le permet, j'aurai bientôt visité tout le château avec les quatre gendarmes que voilà.

— C'est inutile, dit Georges de Vibray en se montrant sur le seuil de la petite porté qu'il venait d'ouvrir brusquement.

Le proscrit avait vainement parcouru le château avec Jérôme, toutes les issues étaient gardées ; et, comprenant enfin qu'il ne pouvait échapper, il avait pris le parti de revenir sur ses pas.

A l'apparition dû chouan, Louise et Pierrette pous-

sèrent un cri d'angoisse; le colonel porta la main à la garde de son épée, et les gendarmes apprêtèrent leurs armes en se précipitant dans la chambre.

Philippe Cazal, seul, resta inmiobile, lèà bras croisés sur son fusil.

— Nous sommes vos prisonniers, reprit Georges en s'adressant au colonel ; et, froidement, il jeta ses ariùes à ses pieds. Quant à vous. Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Philippe, remerciez Dieu de n'être pas mort; si vous n'aviez pas été sous le toit de la femme généreuse qui a voulu nous sauver, avant de rendre mon épée, je vous l'aurais plantée dans le cœur.

— Pas avant moi, s'il vous plaît! s'écria Alexis; c'était aux balles de mon fusil à casser la tête de l'espion.

Une légère pâleur se répandit sur le visage dédaigneux de Philippe Cazal.

— L'outrage est facile à un prisonnier, répondit-il; si la cour d'assises vous acquitte, je vous retrouverai.

Le colonel faisait signe amx gendarmes d'approcher, lorsque Pierrette s'élança tout à coup vers lui.

— Si vous avez quelque pitié pour une pauvre fille que la guerre a faite orpheline, s'écria-t-elle en embrassant ses genoux, vous ne ferez pas mourir mon frère, le seul de tous les miens que les balles de vos soldats aient épargné!

— Ton frère ! dit le colonel d'une voix émue. Oh ! je te jure, mon enfant, de le sauver, si je puis. Lequel estce de ces deux hommes ?

— Mon frère, dit Pierrette, le voici. Et toute pâle, elle appuya sa main sur Tépaule de Georges.

— Pierrette 1 s'écria le capitaine.

Il allait s'arracher à l'étreinte de la paysanne, lorsqu'une main froide saisit la sienne.

— Alexis ne mourra pas, je vous le jure, lui dit Louise tout bas à l'oreille.

— Quel est cet autre? demanda le colonel qui, sachant toute l'affection que sa femme portait à la famille de Pierrette, sa sœur de lait, ne prit pas garde à l'action de Louise.

Jérôme, qui s'était glissé dans l'appartement à la faveur du trouble général, sans que personne fît attention à lui, s'approcha.

— Cet autre est mon neveu, dit-il hardiment, un drôle qui court les bois sous prétexte qu'il est trop faible pour traîner une clarinette de cinq pieds.

— C'est pourquoi il en charrie une qui a deux canons, reprit le colonel en souriant ; je te confie ton frère, ajouta-t-ilen se tournant vers Pierrette, tu m'en réponds; quant à ton neveu, Jérôme, nous le ferons partir pour

le Mans demain; en attendant, va le mettre sous clef dans la salle basse du château.

— Il n'y restera pas longtemps, se dit Jérôme en luimême, demain on pourrait éventer la mèche.

— Quant à moi, reprit M. de Champrod, je retourne aux bords du Geay inspecter les postes que j'y ai placés; et demain une dernière battue nous rendra maîtres des derniers chouans.

. Comme Georges sortait au bras de Pierrette, Philippe s'approcha de Louise.

— Ne vous semble-t-il pas, Madame, lui dit-il tout bas, que le frère dont Pierrette a si généreusement réclamé la vie ressemble, à s'y méprendre, à M. le vicomte Georges de Vibray? Je vais éclaircir mes soupçons, et j'en parlerai au colonel.

— Silence 1 murmura Louise éperdue.

— Soit ! mais ce soir à minuit je vous attendrai au pavillon du parc.

— J'irai, dit Louise d'une voix mourante.

LSd FEMMES HOITirÊrEâ.

On nous permettra avant d'aller plus loiù, de jeter un regard en arrière sur des événements dont le récit doit apportet" quelque jour sur le caractère et la position réciproque des héros de cette histoire.

Peu de temps après 1830, un colonel d'infanterie légère, appelé Henri de Champrod, vint s'établir aux environs de Noyen-sur-Sarthe dans l'arrondissement de la Flèche. Blessé de deux coups de feu à la bataillé de Staoueli, en Algérie, il avait demandé et obtenu sa retraite. Cependant après que la révolution de juillet eut éclaté, peut-être se serait-il décidé à reprendre du service, dans un moment où la guerre paraissait imminente s'il n'avait été retenu dans la retraite qu'il s'était choisie par un sentiment plus fort que le patriotisme. Le colonel Champrod, comme on l'appelait communément, avait alors de quarante-cinq à quarante-huit ans ; malgré ses blessures et les fatigues de la guerre, il était encore vert

Lfi BRACELET DE CORAIL. 267

et vigoureux. Sa fortune, qu'il devait à son père, général de division sous Tempire, était considérable, et, à vrai dire, il se sentait fort en peine de l'emploi qu'il allait en faire, lorsque le hasard lui fit rencontrer mademoiselle de Pirmil, Un jour qu'il se rendait à la Flèche pour renouveler connaissance avec un vieux camarade de garnison. Le colonel n'avait plus de parents, il s'était éloigné fort jeune de sa ville natale, en sorte qu'il lui était indiftérent de vivre là ou ailleurs. Mademoiselle de Pirmil lui plut du premier coup d'œil, et voulant rester aux lieux oii son cœur éprouvait le seul attrait qu'il pût ressentir, maintenant qu'il était privé des émotions du danger, il acheta un château et de grandes terres à deui lieues de Noyen, et à proximité de Balestras, que M. de Pirmil habitait avec sa fille.

Lorsque le colonel vint s'établir à Noyen , madetnoiselle de Pirmil, ou tout bonnement mademoiselle Louise, comme la nommaient les gens de la campagne, avait vingt ans; à sa gaieté, à son humeur enjouée, à la naïveté de son caractère, on lui en aurait donné seize tout au plus. En compagnie de Pierrette, sa sœur de lait, elle courait à travers champs du malin au soir, par le froid et par le chaud, par le soleil et par la pluie, un grand chapeau de paille sur la tète et chantant comme lin pinson. Ordinairement elle portait sur elle une

bourse toute remplie de menue monnaie, qu'elle distribuait aux pauvres gens. Quand sa bourse était épuisée et qu'elle avait retourné toutes ses poches, elle se faisait accompagner au château par ceux à qui elle n'avait rien pu donner, offrant son bras aux vieilles femmes et tenant les petits enfants par la main. Ce fut dans cet équipage, un jour qu'elle trottait par un chemin de traverse, fort embarrassée d'une douzaine de bambins qui s'attachaient à sa robe, que le colonel Champrod la rencontra, grondant celui-ci, souriant à celui-là, et en fin de compte caressant tout ce petit monde. Lorsqu'elle était fatiguée ou qu'elle avait faim, mademoiselle Louise entrait dans la première chaumière qu'elle trouvait sur son chemin, et ferme de métayer ou cabane de bûcheron, elle était bien sûre d'y trouver un banc pour se reposer, une jatte de lait pour se rafraîchir, et un sourire pour la saluer. On conçoit qu'avec un semblable caractère et de telles habitudes, elle devait être adorée ; aussi l'était-elle de toute la contrée à dix lieues à la ronde, plus loin que ses jambes ne la pouvaient porter, mais moins loin que ses bienfaits n'arrivaient.

Il y avait déjà cinq ans que M. de Pirmil, après la mort de sa femme, avait retiré sa fille du couvent, afin d'avoir près de lui quelqu'un qu'il pût aimer. Fort occupé de grandes spéculations qu'il avait entreprises pour

LE BRAoELET DE CORAIL. ^ 269

rétablir sa fortune en désordre, il lui laissait gouverner sa vie à sa volonté, et ne lui demandait rien que de diriger sa maison et de Tégayer le soir par son joyeux babil, ce dont elle s'acquittait à merveille. Le vieux gentilhonune pourvoyait d'ailleurs avec une généreuse bonté à rinépuisable charité de sa fille, qui, dans les heureuses et tranquilles campagnes où elle vivait, n'aurait jamais eu de chagrin si elle n'avait quelquefois trouvé le fond de sa bourse vide, quand elle y cherchait encore à la tombée de la nuit. Ce fut à cette époque que Pierrette qu'elle aimait tendrement, se fixa près d'elle au château, et devint à la fois sa compagne, sa camériste et sa confidente.

A l'époque des vacances, alors que mademoiselle de Pirmil, encore au couvent, allait passer un ou deux mois à Balestras, elle y rencontrait souvent un jeune garçon qu'elle appelait Georges comme il l'appelait Louise. Tous deux passaient leur temps à dénicher des oiseaux, à pêcher au bord des rivières, à [suivre les troupeaux dans les prés. Lorsque Louise retourna au château, pour ne plus le quitter, elle y retrouva Georges, qui, avec son père, M. le comte de Vibray, habitait le voisinage du côté deSaint-Jean-du-Bois; et les courses recommencèrent de plus belle. L'amour vint dans leurs cœurs sans qu'aucun d'eux s'en aperçut ; ils se le dirent

aussi naïveihent qu'ils réprouvaient, et ils jurèrent, au pied d'une croix champêtre, de n'être jamais l'un qu'à l'autre. Ce jour-là Georges attacha au poignet de Louise, un bracelet de corail qui lui venait de sa mère, et Louise, en embrassant Georges sur les deux joues, sentit qu'elle devenait sa femme à l'émotion de son cœur ; mais en même temps qu'il y avait déjà dans ce jeune amour toute la tendresse de l'amante, il y avait encore toute la pureté de l'enfant. Le lendemain de ce jour on remarqua que Pierrette était toute pâle comme si elle relevait de maladie.

Sur ces entrefaites, Georges dut partir pour Paris, ou son père avait obtenu pour lui un emploi au ministère des affaires étrangères, et Louise demeura dans ses campagnes silencieuses, seule avec ses souvenirs et Pierrette qui les lui rappelait.

Il y avait dans les environs un jeune homme dont les propriétés immenses rapportaient, disait-on, soixante à quatre-vingt mille francs de revenus. Louise le rencontrait souvent dans ses promenades ; mais quoiqu'il fût bien fait de sa personne et fort beau de visage, Philippe Gazai lui déplaisait étrangement. Elle avait fait de vains efforts poilr surmonter la répugnance que lui inspirait sa présence, se reprochant au fond du cœur une antipathie ^ui n'avait pas de cause réelle ; mais ses

efforts n'avaient en pour résultat que d'augmenter un sentiment de répulsion en quelque sorte instinctif.

Peut-être aurait-on pu trouver la raison première de ce sentiment dans l'origine de Philippe et dans les commentaires dont cette origine n'avait pas cessé d'être le sujet, et que Louise, qui en avait entendu le récit lorsqu'elle était tout enfant, se rappelait encore.

Philippe Cazal était le fils d'un mauvais prêtre et d'une religieuse qui s'étaient mariés à la municipalité de La Flèche en 93. Ses propriétés avaient autrefois appartenu à une abbaye rasée par l'armée révolutionnaire. Le prêtre, devenu intendant et munitionnaire, s'était rendu acquéreur d'une grande partie des biens que la république avait mis en vente, et avec l'héritage de ses parents, Philippe avait recueilli une terrible moisson de souvenirs qui pesaient sur lui comme une malédic^ tion.

. C'était vainement qu'il avait cherché à secouer le poids de cet héritage maudit. Baptisé par le cri populaire d'un sobriquet flétrissant dès le berceau, le surnom de Bâtard du prêtre avait poursuivi Cazal d'âge en âge et si plus tard nul ne le lui disait tout haut, tant on redoutait sa force et son courage, tous le murmuraient tout bas.

Son enfance s'était écoulée sans petits camarades, sa jeunesse sans amis. Les paysans s'écartaient de» son

272 LBS FEMMES HONNÊTES.

chemin pour le laisser passer. Aussi de bonne heure son caractère s'était-il assombri et à Téloignement de tous il n'avait pas tardé à répondre par la haine.

Une seule femme était exceptée de ce ressentiment dont chaque jour augmentait l'amertume; Philippe n'avait pu voir Louise sans être touché de sa grâce ; mais lorsqu'il revint de la faculté de Rennes, où il avait complété ses études, Louise aimait Georges, et le bâtard du prêtre, lorsqu'il chassait par la campagne, les avait surpris si souvent errant au bord des ruisseaux, qu'il n'avait pu se méprendre au sentiment qui les faisait s'oublier dans les' prairies au soleil couchant. Une sourde animosité s'alluma dans son âme contre M. de Vibray, et il se surprenait à souhaiter un hasard qui les mît en face l'un de l'autre, une épée à la main. Mais Georges partit avant que ce hasard se fût présenté.

Cependant, un an ou deux après le départ de Georges, le bruit courut dans le pays que M. le marquis de Pirmil était à la veille d'être ruiné : de fausses spéculations avaient compromis sa fortune déjà chancelante. Philippe Gazai crut le moment favorable pour tenter la réalisation d'un projet qu'il nourrissait secrètement depuis qu'il avait vu mademoiselle Louise; il ne se dissimulait pas les difiScultés qui provenaient des antécédents de sa famille; mais croyant pouvoir les aplanir à laide de sa fortune,

il demanda la main de la jeune fille à M. de Pirmil, qu'il savait horriblement gêné.

M. de Pirmil repoussa cette proposition avec un mépris qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. Philippe, éconduit sans ménagements, sentit l'amour qu'il éprouvait pour la jeune fille s'accroître de toute la résistance qu'il rencontrait ; mais avant de renoncer à l'espérance de le voir triompher, il voulut en appeler à la fille des dédains du père ; il y avait déjà longtemps que Georges s'était éloigné, et il pouvait supposer qu'elle l'avait oublié.

Un jour qu'il passait dans une traîne, il rencontra Louise cheminant, la chanson aux lèvres, comme un oiseau ; il l'aborda résolument. Tout enfant qu'elle était» Louise avait le cœur plein d'une fierté noble et hardie; rejetant les longues boucles de ses cheveux derrière sa tête, elle écouta froidement l'aveu de Philippe, dont l'audace l'avait blessée.

— Vous auriez pu. choisir un autre lieu pour me parler de vos sentiments, lui dit-elle ; mais ce n'est pas l'heure d'en discuter la convenance; il m'importe seulement de savoir si vous en avez fait part à mon père.

— Il a répondu par un refus.

— Que demandez-vous donc, monsieur ? votre démarche était bien osée déjà, je ne sais comment la qualifier maintenant.

— Ce refus ne pouvait être définitif pour moi qu'après que vous l'auriez approuvé.

— Mon père connatt mes intentions ; il sait que j'aime M. Georges de Vibray.

— M. de Yibray peut mourir, dit Philippe.

— Si c'était la volonté de Dieu, je m'y soumettrais; mais, quoi qu'il puisse advenir, jamais, je vous le jure, Louise de Pirmil ne s'appellera madame Gazai.

Et la jeune fille s'éloigna sans daigner même incliner la tête.

Bientôt après Philippe partit pour Paris, où quelque temps il chercha à étouffer sa passion, déjà mêlée de haine, dans un tourbillon de plaisirs que sa fortune lui rendait faciles. Mais, au bout d'un an ou deux, Philippe retourna dans ses terres, dégoûté promptement d'aventures et de liaisons qui n'avaient même pas la puissance de distraire son âme ulcérée; il retrouva Louise plus belle et plus dédaigneuse encore, et autour de lui la solitude tracée par le ressentiment populaire.

Son amour et sa haine s'accrurent dans Tisolement auquel son esprit s'habitua; bientôt môme il éprouva un plaisir amer à lutter contre l'animosité publique, caressant en rêve Tespoir de la vengeance; ainsi que 'toutes les âmes énergiques aux prises avec la pasâon, il attendait.

Le coup de foudre qui éclata le 27 juillet 1830 acheva la ruine du marquis; sa fortune disparut dans le .désastre d'un capitaliste qui emporta ce qui lui restait de fonds. Vers le commencement de Tannée suivante, M. de Pirmil , usé par les fatigues et les soucis, ne put résister à ce dernier coup ; il s'alita, et d'une main défaillante il se mit en devoir de signer les actes qui, en dépossédant sa fille de son dernier asile, devait lui transmettre un nom pur de toute flétrissure judiciaire.

Averti par la rumeur publique, le colonel Champrod, qui avait noué avec le marquis des relations de bon voisinage, accourut comme il était en train de consommer sa ruine, et le força d'accepter une somme assez forte pour parer à tous ses engagements.

— Je n'ai que faire de cet argent, lui dit le colonel, vous me le rendrez quand vous pourrez.

— Mais je ne pourrai jamais.

— Tant mieux ; vous laisserez au moins à votre fille ce pauvre vieux château.

Au nom de sa fille, le marquis sentit quelques larmes glisser sur ses joues ridées. Il prit la main du colonel et lui demanda s'il voulait être son protecteur, avec un regard si plein d'angoisse paternelle et une voix si désolée, que de M. Champrod détourna brusquement la tête

276 LES FBHHES H0KKÈTB8

et feignit de tousser bruyamment pour dissimuler son émotion.

— Je lui serai ce que vous voudrez, répondit-il en s'essuyant les moustaches du revers de la main.

Pendant que ces choses se passaient à Balestras, la révolution 'qui~ avait surpris le vicomte de Vibray au Brésil, où il était allé remplir une mission diplomatique, ruinait à la fois son avenir et son présent ; sa carrière était brisée, et les mêmes désastres qui avaient frappé M. de Pirmil l'atteignaient aussi. Louise en fut informée par une lettre datée de Toulon, où Georges venait d'arriver, et Georges, à quelques jours de là, en recevait une à Paris qui lui faisait part du mariage de mademoiselle de Pirmil avec le colonel Henri de Champrod.

La lettre de Louise était aussi simple que touchante ; elle lui racontait comment, peu de jours avant sa mort, le marquis son père l'avait fait appeler, et, pressant ses mains dans les siennes, l'avait conjurée, les larmes aux yeux, d'accepter le colonel pour époux. Sa fin serait moins cruelle, lui avait-il dit, s'il lui laissait pour protecteur avant de mouru*, un ami auquel il devait de n'être pas déshonoré. Louise avait cédé : sa main payait la dette de la reconnaissance ; mais avant de s'unir au colonel, elle lui avait fait l'aveu des sentunents qu'elle avait nourris jusqu'à ce jour pour M. de Vibray; M. de

Ghamprod l'avait remerciée d'une preuve de confiance dont il se croyait digne ; loin de diminuer son affection pour elle, cet aveu l'augmentait par l'estime qu'il lui faisait concevoir pour un caractère si plein de franchise; et, sûr qu'elle serait forte contre un souvenir et fidèle à ses devoirs, il l'avait pressée de le nommer son mari.

Louise demandait à Georges de lui pardonner tout le mal qu'elle lui faisait, et le priait de ne plus la revoir pour ne pas augmenter, par sa présence, un sacrifice irréparable qui ne laissait à son cœur d'autre refuge que Dieu.

Georges obéit scrupuleusement à Louise ; il ensevelit sa douleur dans son âme comme dans un tombeau, et Louise vécut un an, portant le deuil de toutes ses espérances fauchées à vingt ans, entre Pierrettte qui ne l'avait pas quittée et l'aidait à supporter le poids de ces épreuves, le colonel dont la bonté tendre et généreuse acquérait chaque jour plus de droits à son affection, et Philippe Gazai, dont M. de Ghamprod, par exagération de certaines idées libérales qui étaient en lui, avait fait son ami de préférence à tout autre, pour déraciner, disait-il, les préjugés d'un pays qui méritait de rester ^jn des plus noirs sur la carte symbolique de M. Gharles Dupin.

Quand survinrent les événements de 1831, les gardes

nationales des petites villes voisines de Balestras choisi-

278 LES FEHMCS HONNÊTES.

rent, d'une commune voix, le colonel Champrod pour chef. Il pensa que son devoir lui ordonnait de ceindre Tépée de nouveau, bien qu'il lui répugnât de la tirer contre des Français. Sa coopération active, mais toujours humaine, fut très-utile aux opérations militaires dont le département de la Sarthe fut le théâtre. Philippe Cazal faisait à côté de lui la guerre de partisan; à la tête d'une douzaine de gardes qu'il avait recrutés dans les provinces voisines, il battait les bois, dressant embuscades contre embuscades, et poursuivant dans chaque Vendéen autant d'ennemis personnels qu'il traquait avec un infatigable courage et un imperturbable sang-froid. Dans ces circonstances malheureuses, où bien des fois sa bravoure personnelle se fit remarquer, les balles de son fusil privèrent les bandesrévoltées déplus d'un chouan déterminé. Celte conduite où éclataient toutes les qualités du soldat augmenta l'estime que le colonel avait conçue pour le caractère de Philippe, dont, avec la loyale franchise de son caractère, il était bien loin de soupçonner les intentions.

M. de Vibray, au premier appel de madame la duchesse de Berry s'était résolument jeté dans les rangs de ses défenseurs, mettant au service de ce suprême effort la fortune dont il venait d'hériter d'une parente morte à Tours. Louise avait donc des sujets de crainte et d'affliction de *

tous les côtés, son mari parmi les bleus et Georges parmi les blancs , et près d'elle Philippe qu'elle haïssait plus mortellement encore depuis qu'il vivait auprès d'elle.

On se rappelle peut-être que Georges avait été confié à Pierrette, et Alexis mis sous la garde de Jérôme; après leur arrestation le colonel était parti pour visiter les postes jalonnés le long des rives du Geay et de la Sarthe ; tout semblait dormir, excepté les sentinelles qui frappaient la terre d'un pas lent et monotone. Cependant à une heure avant minuit, si quelque Âsmodée eût enlevé le toit de Balestras pour le plaisir de quelque curieux, on aurait pu voir une femme qui, penchée sur la pointe du pied, regardait avec inquiétude dans les profondeurs d'un corridor silencieux. Pierrette, car c'était elle, venait d'ouvrir la porte d'un petit cabinet et tenait à la main une lanterne sourde dont la face lumineuse tournée vers le corridor en éclairait les ténèbres d'une écharpe brillante. Quand elle se fut bien assurée que personne n'était là, elle se tourna vers un grand jeune homme qu'on voyait debout derrière elle, et, après lui avoir dit quelques mots à voix basse, tous deux s'avancèrent le long du mur vers un escalier dont on pouvait distinguer la cage sombre à l'extrémité du passage qu'ils suivaient sans bruit.

L'escalier aboutissait à une porte basse dont les ais vermoulus tournèrent en criant sur leurs gonds rouilles.

280 LES FBMHE8 HONNtTES.

Un long gémissement cournt sous les voûtes du château, répercuté par l'écho sonore; Pierrette tressaillit et se rejeta vivement en arrière ; ils venaient d'entrer tous deux dans une galerie, et par les fenêtres, à demi brisées, ils pouvaient voir une sentinelle qui marchait le long des murailles en fredonnant un refrain de son pays. Aux grincements de la porte, la sentinelle tourna la tète vers la galerie, mais Pierrette s'était accroupie forçant Georges à l'imiter.

— Au diable les vieux châteaux! murmura le voltigeur, ils sont tout peuplés de bruits qui feraient croire aux fantômes; et rejetant son fusil sur l'épaule, il reprit philosophiquement sa promenade insouciante, tandis que le fugitif et son guide se glissaient le long des murailles.

Un instant après ils atteignaient le pavillon.

Pierrette cacha sa lanterne dans un coin et doucement entr'ouvrit une fenêtre. Une blonde lumière ruisselait du ciel profond sur la campagne ; on entendait sous les murs du pavillon, les bruissements de la rivière, dont les ondes argentées filaient en clapotant sur le gravier.

— Vous pouvez partir, dit Pierrette, le gué est là-bas où vous voyez ce saule dont les branches trempent 4ans l'eau.

— Le gué est là-bas, je le sais, répondit Georges, mais de ce côté sont les bois où j'ai laissé mes fidèles Vendéens; ils m'attendent, et je dois les rejoindre.

— Vous exposer encore quand de si grands dangers vous menacent ! c'est tenter Dieu, s'écria la jeune fille.

— Me sauver sans eux serait bien lâche et tu m'en sais incapable. D'ailleurs, mieux que le péril, ma voix pourra les engager à mettre bas les armes, et si je retourne près d'eux c'est pour les y contraindre par mon exemple ou me frayer un passage à leur tête; mais parlons de ton frère, ma bonne Pierrette; es-tu bien sûre que Jérôme l'ait délivré?

— Ils sont partis il y a une heure ; je lésai vus quitter le château du côté de la rivière; les sentinelles connaissent Jérôme, elles l'ont laissé passer, et Alexis vous attend dans les taillis, près du saule là-bas. Venez.

En achevant ces mots, Pierrette se dirigea vers une porte qui donnait sur le parc, Georges restait inmiobile. Pierrette se retourna.

— Qu'attendez-vous? dit^Ue.

— Tu me le demandes? reprit-il ; crois-tu que prêt à fuir les lieux où je l'ai connue, quand je vais m'éloigner pour ne plus la revoir peut-être, aucun déchirement ne fait saigner ce cœur où son image est gravée? Tu me demandes ce que j'attends? Le sais-je bien? Elle, peut-

être... quelque chose qui me la rappelle... ua son.. . un regard...

— Vous l'aimez donc bien? s'écria Pierrette d'une voix émue.

Georges allait répondre lorsque la porte de la galerie, violemment poussée, donna passage à Louise. En voyant Georges, un cri d'effroi expira sur ses lèvres, elle chancela ; Georges courut vers elle.

— Vous ici, encore ici 1 murmura-t-elle.

— Mais vous pâlissez ? s'écria Georges en s'adressant à Louise... vous tremblez... un nouveau danger vous menace-t-il?... Philippe aurait-il compris...

— Philippe! non., quelle folie! reprit vivement madame de Champrod, il ne sait rien... il n'a rien vu...

— Cependant ce trouble... cet effroi... votre présence...

— S'expliquent aisément... j'ai eu peur... j'étais à mon balcon où la fraîcheur de l'air calmait l'agitation de mon sang, lorsqu'il m'a semblé qu'une lumière brillait dans ce pavillon; je ne sais quelle crainte m'a saisie au cœur; j'ai cru que vous veniez d'être arrêté; et je suis accourue, sans savoir ce que je faisais...

Georges prit les mains de Louise ; elles étaient moites, et tour à tour glacées et brûlantes.

— Vous tremblez, dit-il en courbant ses lèvres vers ces mains qui, dans un autre temps, s'appuyaient avec confiance sur son bras.

— Non... je suis rassurée, reprit-elle en jetant autour d'elle des regards de terreur; mais partez maintenant, partez 1

— Oh 1 laissez-moi, par pitié, vous voir, vous parler encore quelques instants... une minute... Louise... sais-je si jamais je vous reverrai !

— Une minute 1 dites-vous, mais une minute, c'est la mort peut-être ! Puis elle reprit avec une exaltation fiévreuse : — Et d'ailleurs, Georges, qu'avons-nous à nous apprendre 1 que vous m'aimez, mon Dieu ; que je vous aime I ne le savons-nous pas ? voyez à mon bras ce bracelet de corail ; m'en suis-je jamais séparée 1

Elle parlait encore lorsque Pierrette qui l'avait quittée un instant reparut refl*roi peint sur le visage.

— Fuyez, dit-elle, on vient.

— Fuyez, répéta Louise; pour moi-même, fuyez I » Et Pierrette entraîna Georges vers la porte avec une force irrésistible.

Ils venaient à peine de disparaître derrière les massifs d'arbres dont les ombres se projetaient sur les rives de la Sarthe, lorsque Philippe se montra sur le seuil.

Louise était debout, plus pâle qu'une morte penchant la tète et prêtant l'oreille.

Philippe s'arrêta une minute, et tourna les yeux vers la lisière du parc ; un léger craquement de branches sèches se fit entendre ; un sourire amer effleura ses le* vres, et il s'avança vers madame de Champrod.

— Que vous êtes pâle, madame, lui dit Philippe en la saluant avec grâce ; ma présence serait-elle pour vous un sujet d'effroi?

— Non, répondit Louise en s'efforçant de rester calme, mais votre arrivée subite m'a troublée.

— Vraiment, reprit Philippe, j'aurais pu croire, tant vous paraissez agitée, qu'un nouveau péril menaçait celui que vous avez accueilli avec tant d'imprudence.

— Quoi I s'écria madame de Champrod avec une feinte gaieté, vous pensez encore aux étranges soupçons que vous m'avez témoignés? Une ressemblance, bizarre je l'avoue, vous a trompé.

— Je n'ai vu M, de Vibray que peu de fois, il y a bien des années, mais je le hais de tout l'amour que j'ai pour vous, et la haine a bonne mémoire. D'ailleurs, madame, si celui que Pierrette a nommé son frère n'était pas le capitaine Georges, vous ne seriez pas ici. Un intérêt puissant a pu seul vous y conduire, et je ne suis pas assez fat pour m'attribuer cet intérêt. Ainsi donc, écoutez-.

moi. Vous tremblez pour les jours de M. de Vibray, et vous avez raison. Que je dise un mot, et il est perdu; il dépend de vous que je me taise.

Louise se sentait frémir à la voix de Philippe, mais la pensée que Georges, dans un instant, allait être hors de toute atteinte, raffermissait son courage.

Philippe reprit :

— Vous. savez que je vous aime, madame... Louise laissa échapper un geste d'horreur.

— Oh 1 je vous vous comprends, s'écria le bâtard du prêtre en fronçant les sourcils; cet amour ne vous inspire que haine et mépris. Cependant il faudra bien que vous m'entendiez. J'ai voulu vous donner un nom et une fortune ; vous savez de quelle façon dédaigneuse M. le marquis de Pirmil a reçu ma demande. Il m'a jeté l'insulte à la face, et votre père avait des cheveux blancs!... Vous pouviez me sauver, vous m'avez repoussé plus durement encore , et vous ne voulez pas que je me venge I

— Que vous a-t-il donc fait pour mériter cette vengeance? dit Louise.

— Vous aimez le vicomte de Vibray ! et vous me demandez pourquoi je le hais. — Mais pourquoi parler toujours de haine et de vengeance? reprit Philippe en adoucissant sa voix ; laissez-moi croire qu'un jour vous

m'écouterez avec une plus douce émotion, laissez-moi une espérance, et autant j'ai mis d'acharnement à poursuivre Georges de Vibray, autatatje mettrai d'ardeur à le sauver.

Tandis que Philippe parlait, Louise le regardait avec une souveraine expression d'ironie et de mépris. Comme il allait continuer cherchant à prendre ses mains, elle l'arrêta d'un geste.

— Et lorsque nous serons liés l'un à l'autre par la complicité d'une action généreuse dont vous voulez faire une lâcheté, s'écria-t-elle, vous vous direz sans doute, que, lasse de lutter, je finirai par répondre à votre amour; voilà ce que vous pensez, et c'est à moi, moi la femme du colonel Henri deChamprod, la fille du marquis de Pirmil, que vous osez parler de la sorte 1 Mais vous m'avez donc supposée bien lâche pour croire que je me prêterai à d'aussi méprisables projets? Ne sa vez-vous donc pas que je préférerais la mort à l'horreur de vous appartenir, à vous le bâtard du prêtre 1

— Madame!... s'écria Philippe, pâle de colère.

— Eh l que m'importent vos menaces ! continua Louise, qu'ai-je à craindre, maintenant que je suis seule devant vous, et que le capitaine Georges est sauvé 1

Ces mots semblèrent rappeler Philippe à lui-même.

— Ah! vous croyez, madame? dit-il en souriant; c'est

ce dont nous allons nous assurer ensemble, si vous voulez bien.

A ces mots Philippe s'approcha de la fenêtre qui regardait le parc, et prenant dans sa poche un sifflet dont il se servait à la chasse pour appeler ses chiens, en tira quelques sons aigus et brefs.

D'autres sons venus de la forêt et des rives de la Sarthelui répondirent. Philippe se retourna.

Sans qu'elle comprît encore quel danger menaçait Georges, un secret effroi se glissa dans le cœur de Louise.

Tout à coup au milieu du silence qui les entourait, un coup de fusil éclata dans le parc ; d'autres détonations suivirent bientôt ce premier coup, et l'on entendit le clairon des voltigeurs sonner sous les murs du château.

Louise tomba à genoux.

— Croyez-vous encore que M. le comte de Vibray soit sauvé, madame? lui dit alors Philippe. Oh 1 mes précautions étaient bien prises; un réseau de sentinelles entoure le parc, mes gardes veillent à toutes les issues. Moi aussi, je suis du pays, et je connais le gué Je n'avais qu'un signal à donner, et les fugitifs cernés de toutes parts, étaient pris ou tués. Ce signal, je l'ai donné. Si M. de Vibray est mort, c'est vous qui l'aurez voulu.

Madame de Champrod n*entendait plus; tout son

288 LBS FEMMES HONNÊTES.

corps tremblait à chaque nouvelle détonation, et, sans larmes, sans voix, mourante, effarée, elle se traînait sur les genoux, tendant ses mains suppliantes vers Philippe.

Georges se ^jeta brusquement dans le pavillon, haletant, les vêtements en désordre, ensanglanté. Son premier regard rencontra Philippe. Louise poussa un cri et se précipita dans ses bras.

Georges comprit tout ce qui venait de se passer.

— Misérable f s'écria-t-il, et levant un pistolet qu'il tenait à la main, il lâcha le coup sur Philippe.

Mais Louise s'était cramponnée à son bras, et la balle mal dirigée s'enfonça dans le mur après avoir effleuré la tête du chasseur.

Au bruit de cette détonation, les voltigeurs et les gardes nationaux accoururent de toutes parts ; déjà ils touchaient au pavillon.

— Défends-toi! cria Georges qui tirait son couteau de chasse et se débattait contre Louise dont les bras l'entouraient avec la force du désespoir.

— Au lieu de chercher à prolonger une défense inutile, dit Philippe, dont le sang-froid ne s'était pas démenti un instant, vous feriez mieux, monsieur le vicomte, d'obéir à la voix de madame de Champrod qui vous supplie de vous rendre. Voulez-vous donc la faire mourir avec vous.

Et comme les soldats escaladaient les fenêtres, il ajouta en se tournant vers eux :

— Emparez-vous du capitaine Georges de Vibray.

Georges se laissa désarmer, et Louise tomba évanouie. Le colonel venait d'entrer dans le pavillon.

t90 LKS IBMMES HOlflfftTSS.

Au premier coup de feu qui suivit à un très-court intervalle le signal de Philippe, Georges n'avait pas douté un instant qu'il n'eût été découvert. Il serra vigoureusement la main d'Alexis, qu'il avait rencontré près du saule, embrassa Pierrette, et s' étant aperçu que toutes les issues étaient gardées, il les pressa de l'abandonner pour veiller à leur propre salut.

— Il ne me reste plus qu'à vendre chèrement ma vie, leur dit-il; gagnez le château, il en est temps encore, et si nous ne nous revoyons plus, priez pour moil

Georges en achevant ses mots s'était jeté au plus épais du bois ; Alexis avait voulu le suivre ; mais il n'avait pas tardé à perdre ses traces dans l'obscurité. Quelques voltigeurs l'aperçurent comme il traversait une clairière, et bientôt Pierrette le vit reparaître, battant en retraite et tiraillant d'arbre en arbre. Il venait d'atteindre le saule, et se retournait pour lâcher un dernier coup de fasily

LB BKACELET DE COHAït. Ml

avant de poser le pied dans le gué, lorsqu'une balle l'atteignit à la tête. Alexis bondit comme un chevreuil, et tomba dans l'eau. Pierrette s'élança, mais déjà la rivière avait emporté le corps de son frère, et l'eau noire coulait sans bruit sur son lit de sable. La pauvre fille entra dans la Sarthe jusqu'à mi-corps, promenant ses regards effarés sur la nappe d'eau qui chantait douce-ment entre les buissons, et, ne voyant rien^ se prit à pleurer.

Un voltigeur la secoua par le bras.

— Qu'est-ce que tu as à pleurer comme ça ? lui dit-il en la tirant sur la plage ; c'est un brigand de moins.

— C'était mon frère, répondit-elle.

Le voltigeur lâcha son bras, et frappa un si rude coup sur le sol détrempé, que la crosse de son fusil disparut dans la vase.

— Pauvre fille! s'écria-t-il; que l'enfer confonde cette guerre! Le diable m'emporte si j'envoie encore une seule balle ! Vous allez bien me maudire, ajouta4-il plus doucement. Vrai Dieu ! ce n'est pourtan* pas ma faute ; si j'avais su, je n'aurais pas visé si juste.

Pierrette leva ses yeux trempés de larmes. • —Vous maudire, non, dit-elle ; vous avez fait votre devoir comme il ^ fait le sien. Laissez-moi prier pour lui*

La jeune Vendéenne s'agenouilla. Bien qn'habitnè à la rade vie des bivouacs, les soldats s'écartèrent pleins d'une crainte religieuse; tous, silencieux, passèrent leur fusil sous le bras, quelques-uns courbèrent le front. Leur sergent les rallia, et Tescouade s'éloigna lentement.

Aft coin d'un bouquet de chênes, un des soldats se retourna; Pierrette était encore à genoux, murmurant à demi-voix une prière à la Vierge.

Le soldat passa la main sur ses yeux.

— J'aimerais mieux, dit-il, avoir reçu un coup de sabre que le regard de cette pauvre fille quand elle m'a dit que j'avais tué son frère.

Cependant la présj^nce de Louise dans le pavillon, an moment de l'arrestation de M. de Vibray, n'avait pas laissé de surprendre le colonel. Il fit transporter sa fenmie dans son appartement, confia le captif i la garde d'un officier, et resta seul avec Philippe Gazai, à qui il demanda brusquement l'explication de ce qui s'était passé, lorsque le bruit de la fusillade l'avait ramené en toute hâte au château.

I^ilippe raconta froidement une fable où les éléments de la vérité et du mensonge étaient mêlés avec ^ une rare habileté. D'après ce récit, il avait trouvé le vicomte au pavillon avec madame de Ghamprod, alors que

lui-même avait été attiré hors du château parles premiers coups de feu ; mais bien loin d'accuser Louise directement, il donnait mille explications perfides à son empressement àfavoriser la fuite du Vendéen ; d'adroites insinuations rappelaient seulement l'affection qui unissait les deux jeunes gens avant l'arrivée du colonel dans le pays, les promesses de fiançailles qu'ils avaient échangées ; il ne croyait cependant pas que, dans une âme aussi pure que celle de madame de Ghamprod, ces souvenirs eussent pu devenir assez forts pour étouffer la voix de l'honneur et de la reconnaissance; ses réticences, merveilleusement calculées, permettaient de croire que plus d'une fois déjà le capitaine Georges avait dû pénétrer la nuit au château, dont tous les passages lui étaient connus. D'ailleurs l'intérêt que Louise lui avait témoigné en se rendant complice d'un stratagème qui avait pour but de sauver le vicomte, en déguisant son nom au colonel lui-même, ne s'expliquait-il pas bien par la communauté d'opinion qui lui faisait voir des frères dans tous les Vendéens.

Ce récit dont tous les mots étaient calculés fit tour à tour entrer le soupçon, la méfiance et la conviction dans le cœur du colonel ; toutes les apparences, d'ailleurs, ne condam-. naient-elles pas Louise? Un incident acheva de porter la certitude dans cet esprit déjà profondément impressionné. Tandis qu'il se débattait contre les étreintes désespérées de

9M LES FEMMES HONNfiTBg.

madame de Champrod, Georges avait laissé échapper uuô miniature qu'il retenait sur son cœur, suspendue à un cordon, comme un talisman. Philipperavait vue ; mais, la laissant à terre, il attendit que le regard du colonel tombât sur le bijou. Un pâle rayon du matin, glissant par la fenêtre, se joua sur le médaillon, qu'il fit étinceler ; le colonel le ramassa, et reconnut le portrait de sa femme. Son trouble n'échappa point aux yeux de Philippe. Cependant plus maître de lui, le colonel serra vigoureusement la main de Philippe.

— Mon parti est pris, lui dit-il d'une voix ferme ; je sais ce qu'il me reste à faire.

— Quoi donc ?

— Ce que tout homme d'honneur ferait à ma place. Suivez-moi.

Tous deux quittèrent le pavillon et se dirigèrent vers la partie du château où Georges avait été enfermé.

Quelques minutes après, un groupe, composé du colonel, de Georges de Vibray et de quatre officiers, se dirigeait rapidement vers le parc. Philippe, en voulant trop l'atteindre, avait outrepassé le but. Il avait calculé suivant les instincts d'une âme vindicative ; mais il -avait agi sur une âme qui restait toujours généreuse, même dans sa colère, ho colonel avait brusquement écarté la question politique, et ne voyant plus dans

LB BRAGBLBT PB GORAIL. S95

son prisonnier qu'un homme qui Tavait blessé dans son honneur, il n'avait pas voulu laisser aux tribunaux le soin de le venger d'un ennemi personnel.

Avec un sentiment exquis de loyauté, les officiers auxquels le colonel s'était adressé avaient fait céder les lois de la guerre aux susceptibilités honorables de leur supérieur, et s'étaient soumis à tout ce qu'il avait demandé.

Ce n'était pas ce que Philippe espérait : une commission militaire et une condamnation capitale, voilà ce qu'il aurait voulu ; mais, puisque ses projets étaient renversés, il chercha du moins à tirer parti de la nouvelle tournure que prenaient les événements. Comme il avait hâte d'en finir, ses résolutions furent promptement arrêtées, et laissant le colonel s'enfoncer dans le parc, il se dirigea vers l'appartement où madame de Champrod reposait.

Le tumulte de la nuit avait attiré les gens du château dans la cour et les communs ; jardiniers, servantes et palefreniers cherchaient des nouvelles, et questionnaient les soldats. Plusieurs chouans avaient été tués durant l'escarmouche, d'autres avaient été pris; quelques-uns, en petit nombre, étaient parvenus à s'échapper. Chacun se pressait autour des brancards sur lesquels les patrouilles ramenaient les morts et les blessés. Une petite fille restait seule auprès de Louise; Philippe trouva un

29G LES FFMMBS HONNÊTES.

prétexte pour la renvoyer, et la petite fille, que la curiosité aiguillonnait, ne prit pas la peine d'examiner si le prétexte était bon ou mauvais.

Louise était à peine revenue de son long évanouissement, et cherchait à renouer le fil de ses idées un peu confuses et troublées, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur Philippe Cazal. Elle tressaillit comme un enfant qui aurait mis le pied sur une vipère.

— Vous devant moi f dit-elle.

Et elle se précipita sur le cordon d'une sonnette qu'elle agita violemment.

Philippe prit un fauteuil et s'assit. A ce mouvement plein d'un terrible sang-froid, Louise sentit le frisson de la peur courir entre ses épaules.

— Vous pouvez sonner tant qu'il vous plaira, dit Philippe, il n'y a personne.

— Mon Dieu! que s'est-il donc passé? murmura Louise.

— Rien, sinon que, dans ce moment, le colonel se bat contre M. de Vibray.

— Un duel I

— Tout simplement; un duel qui se terminera fatalement par la mort de l'un des deux adversaires. Or, ils manient si bien l'épée tous deux que nul ne peut prévoir lequel succombera.

Philippe se tut un instant, puis reprit d'une voix tranquille :

— Quoi qu'il arrive, vous êtes perdue. SiM.de Vibray est tué, le colonel, qui vous croit coupable, vous abandonnera; vous lesavez, c'est, malgré sa bonté, un homme inexorable quand on l'a blessé dans son honneur.

— Ne suis-je pas innocente? s'écria Louise ; je lui dirai toute la vérité, il me croira.

— Il ne vous croira pas. Pensez-vous donc qu'il faille bien des choses pour aveugler la passion? La présence du capitame Georges chez vous, cette nuit; votre amour , dans le passé, une miniature que vous-même lui aviez donnée, et que le colonel a trouvée dans le pavillon où vous vous êtes si maladroitement évanouie; toutes ces preuves, éclairées par mes commentaires et mes explications... Vous voyez bien, madame, que c'est plus qu'il n'en faut pour convaincre un esprit déjà prévenu!

Maintenant, continua Philippe, admettons que le colonel meure, je reste seul ici; croyez-vous que la victoire de M. de Vibray puisse le sauver, et pensez-vous que ce soit moi qui écarterai de sa tête les conséquences des lois de la guerre ? Je vous l'avais promis, madame ; vous n'avez pas voulu m'entendre, je me suis vengé. M'écou-

terez-vous davantage, maintenant ?

198 LES FBHHES HONI^ÂTEg

«— Jamais! s'écria Louise.

— C'est pourtant le seul parti qu'il vous reste à prendre. Vous savez si je vous ai priée et suppliée, vous savez si cet amour, qui est passé dans mon sang, n'a pas tout bravé pour arriver jusqu'à vous, tout, jusqu'à votre haine t J'ai marché au travers des obstacles, et je les ai brisés. Croyez-vous, maintenant, que je veuille reculer, lorsque je suis seul près de vous, et le maître ici? Eh bien ! Louise, dites un mot, et toute ma vie vous appartient ; ce cœur, dont vous connaissez l'indomptable éne^ gie, est à vous ; ma fortune, je la mets tout entière à vos pieds ; dites un mot, et je vous entraîne loin de ces lieux. Que faut-il donc pour atteindre au bonheur? Indépendance, richesse, amour, suivez-moi, et vous aurez tous ces biens !

— Vous suivre 1 moi?

— Louise!... par pitié pour vous-même! s'écria Phir lippe d'une voix menaçante.

— Vous suivre 1 répéta la jeune femme indignée, mais j'aimerais mieux mourir!

— Il le faudra pourtant bien, reprit Philippe froidement. Nous sommes seuls, et j'ai assez longtemps prié pour avoir enfin le droit de commander.

Philippe s'était levé. Il y avait sur son visage une si

terrible expression d'inexorable résolution, que Louise comprit qu'elle était perdue.

Trop fière pour s'abaisser à la prière ou au mensonge, elle se dressa, et d'un bond, avant que Philippe eût pu deviner sa résolution et l'arrêter, elle sauta sur un petit balcon dont les pierres faisaient saillie sur la Sarthe, dont les eaux rapides et profondes baignaient silencieusement le pied des murs.

— Venez donc me prendre 1 lui dit-elle, le visage tout rayonnant d'un indomptable courage.

Philippe, instinctivement, tendit les bras comme pour la retenir.

— Louise f s'écria-t-il.

— Encore un pas, dit-elle, et vous irez disputer mon corps à la rivière.

Philippe recula.

Un instant, tous deux se regardèrent; elle, calme et résignée ; lui, sombre, hésitant.

Enfln sa froide ironie l'emporta.

— Vous vous souvenez à propos à'Ivanhoe^ lui dit-il, avec un amer sourire ; il vous plaît de jouer le rôle de Rébecca, mais je ne m'appelle pas Brian de Bois-Guilbert, et il est temps enfin de cesser cette comédie.

' Il s'avança vers la fenêtre. Louise jeta un regard vers le ciel et disparut.

Philippe poussa un cri et se pencha sur l'abîme. La nappe profonde des eaux venait de s'ouvrir, et, à l'endroit où Louise avait plongé, un cercle d'écume blanche frissonnait ; un flot passa, et la sombre rivière redevint calme et silencieuse.

Tandis que ces choses se passaient au château, on n'a pas oublié que Georges de Vibray, délivré par le colonel, s'était enfoncé dans le parc à sa suite. Conune ils arrivaient non loin du saule où Alexis avait été frappé du plomb mortel, Pierrette, qui était restée sur la rive en proie à un désespoir muet, releva machinalement la tête au bruit des pas qui faisaient crier le gravier. Le matin venait de naître. Le regard vague de Pierrette s'attacha quelque temps sans idées sur le groupe qui marchait rapidement au milieu des taillis ; mais enfin, à mesure que le sentiment de la réalité dissipait les ténèbres de son esprit, elle reconnut tour à tour Georges et le colonel.' Un mouvement instinctif la fit se lever, et courir à leur suite; mais, en môme temps qu'une invincible curiosité la poussait sur leurs pas, une crainte indéfinissable la contraignait à rester cachée sous le couvert des arbres et des buissons.

Bientôt le groupe s'arrêta sur les bords du Geay, dans un endroit où l'écartement des broussailles dessinait une clairière étroite, tapissée d'une herbe fine et veloutée.

Le colonel jeta son manteau par terre, et tira son épée. Pierrette s'était blottie dans un fourré sur la lisière du bois.

— Il n'est pas besoin d'explications entre nous, dit le colonel à Georges ; un de ces messieurs va vous donner son épée. Nous allons nous battre, et l'un de nous doit rester sur le careau. J'imagine que ces témoins vous conviennent; nous n'avons donc plus qu'à nous mettre en pla^e.

Le vicomte de Vibray écoutait le colonel ; la pensée d'un duel lui était bien venue à l'esprit, quand M. de Champrod était allé le tirer de sa prison ; puis il l'avait écartée, sachant qu'il était prisonnier de guerre. Les paroles qu'il venait d'entendre ne lui laissaient plus aucun doute à ce sujet, mais il cherchait vainement une cause à cette rencontre.

Un officier dégaina, et lui passa son épée. Tout en la prenant, Georges essaya d'obtenir au moins un renseignement, une explication. Le colonell'interrompit.

— Le motif qui nous amène ici est assez grave pour que l'un de nous y laisse sa vie; ces messieurs ont foi en la parole que je leur ai donnée. Mieux que personne, vous savez s'il faut du sang pour laver l'outrage que j'ai reçu. Ainsi point de débats inutiles. Mais en vous appelant sur le terrain, je ne veux pas que votre

vie, si vous êtes vainqueur, courre les chances de la cour d'assises, où cette dernière prouesse rendrait votre condamnation inévitable. Aussitôt après le combat, vous partirez ; ces messieurs ont juré sur leur honneur de se taire.Vous allez, quant à vous, m'engager votre parole que vous quitterez le territoire français sur-le-champ, sans chercher à y revoir personne.

M. de Vibray comprit à Tair dont ces paroles avaient été dites que le parti du colonel était irrévocablement arrêté; il ne douta plus qu'il n'y eût sous cette rencontre imprévue une infernale machination de Philippe Cazal. Mais faire revenir le colonel sur son erreur était impossible , et hésiter à se battre Tétait également. Il donna la parole qui lui était demandée, et se mit en garde.

Mais, comme il lui répugnait de faire couler le sang d'un homme qu'il savait bon et généreux, et dont il éprouvait encore en ce moment la loyauté, il chercha seulement à parer les coups qui lui étaient portés; son habileté en escrime lui rendait cette tâche facile, ayant surtout affaire à un homme que la colère aveuglait.

Du lieu où Pierrette s'était cachée, elle pouvait suivre tous les incidents de cette rencontre ; mais la distance ne lui avait pas permis d'entendre les paroles échangées entre le colonel et le vicomte. Inquiète, elle attachait ses

regards sur les deux épées qui se jouaient comme des serpents lumineux sous les premiers rayons du jour. Plus d'une fois, M. de Champrod, dans safougueuse impatience, offrit sa poitrine découverte au fer du Vendéen, Mais, las enfin d'une lutte qui se prolongeait sans résultat, et voulant surtout éviter l'effusion du sang, M. de Vibray profita d'une passe mal engagée pour désarmer son adversaire.

M. de Champrod sauta sur son épée, et se remit en garde avant que leurs témoins eussent pu s'interposer.

— Il faut qu'il y ait un mort ici I s'écria-t-il en recommençant le combat.

Un instant après, l'épée volait encore une fois de sa main, et la pointe de M. de Vibray effleurait sa chemise.

Le colonel ramassa l'arme qui venait deux fois de lui être enlevée ; un court moment, immobile, il en serra la garde avec violence ; mais enfin il rejeta brusquement le fer sur le gazon, et se tournant vers M. de Vibray :

— Vous m'avez vaincu, lui dit-il; dans votre cruelle générosité, vous avez même épargné une vie qui m'est odieuse aujourd'hui. Le combat doit cesser, bien que tous deux nous soyons vivants. Allez, monsieur, vous êtes libre. Souvenez-vous seulement de la parole que vous m'avez donnée.

Georges s'éloigna. Pierrette prit sa course au travers

304 LBS FEMMES HONNÊTES.

du bois pour aller raconter à Louise ce qui venait de se passer. Gomme elle arrivait sur un terrain nu à la lisière du parc, elle vit sur un balcon la figure aérienne de sa maîtresse qui, après s'être dessinée un instant dans le sombre encadrement d'une fenêtre, s'élança dans le gouffre, passa comme une flèche, et plongea sous l'eau. Pierrette se précipita au bord de la rivière ; comme elle consultait du regard la surface polie de la Sarthe, elle vit accourir Philippe, pâle, égaré. Le regard du bâtard du prêtre lui dit tout; elle poussa un cri, elle suivit la pente des eaux dont le cristal limpide clapotait à ses pieds.

A quelque distance, elle aperçut une masse blanche que la rivière emportait doucement dans sa fuite. Celait le corps de Louise que sa robe soutenait sur l'eau. Aux cris de Pierrette, des meuniers sortirent d'un moulin et, se jetant dans un bateau, ramenèrent Louise évanouie.

Tous s'empressèrent autour d'elle ; un chirurgien fut appelé de Balestras; et bientôt Louise rouvrît les yeux. Son premier regard rencontra Pierrette; elle se jeta dans ses bras, et perdit de nouveau connaissance en voyant Philippe debout auprès d'elle. Le chirurgien ordonna qu'elle fût transportée au moulin avec les plus grands ménagements. Gomme on la soulevait, le bracelet

de corail qu'elle portait au bras se détacha et roula sur l'herbe; Philippe l'aperçut et s'en empara.

Avec une autorité qu'elle tirait de sa situation, Pierrette intima d'un geste à Philippe l'ordre de s'écarter, et il s'éloigna, curieux à son tour d'apprendre le résultat de la rencontre du colonel et du Vendéen.

M. deChamprod le lui fit connaître en quelques mots. Un amer désappointement se glissa dans le cœur de Philippe quand il comprit que M. de Vibray lui échappait ; mais il n'en laissa rien voir au colonel, et à son tour il lui raconta comment sa fenmie s'était précipitée d'une fenêtre de Balestras dans la Sarthe, d'où on l'avait retirée à moitié morte.

M. deChamprod s'informa desmotifs qui avaient poussé Louise à cet acte de désespoir. C'était là justement ce que Philippe voulait pour rendre toute explication impossible entre le colonel et sa femme.

— Que sais-je? dit-il. Madame deChamprod a été quelques heures à revenir de l'évanouissement où elle était tombée après l'arrestation de M. de Yibray au pavillon. Sa douleur se trahit alors par des pleurs et des sanglots. Elle voulait se lever, et retombait épuisée sur son lit de repos. Quand elle apprit que le prisonnier allait se battre contre vous, elle se dressa d'un bond : t Je n'y survivrai past f s'écria-t-elle, et elle se précipita par la fenêtre.

Bien plus encore que ses paroles, le regard et l'expression du visage de Philippe disaient quel sens il fallait attacher, dans son opinion, au cri de Louise. M. de Ghamprod rexpliqua comme lui.

— Elle peut vivre maintenant, dit-il avec un sourire amer : il est libre.

Le colonel passa dans son cabinet, écrivit quelques lettres, et comme s'il allait faire une course aux environs, monta à cheval une heure après.

Vers le soir, lorsque Louise fut en état de rassembler ses souvenirs, elle s'étonna de l'absence prolongée de son mari. Pierrette se rendit au château ; elle apprit que le colonel n'était pas encore revenu. Une vague inquiétude commençait à pénétrer dans son cœur, lorsque Philippe lui remit une lettre dont la suscription portait le nom de madame de Champrod. Pierrette courut au moulin.

Louise ouvrit la lettre. Le colonel mandait à sa femme qu'après ce qui s'était passé, il leur était impossible de vivre l'un près de l'autre; il s'éloignait donc pour toujours des lieux qui lui rappelleraient sans cesse la faute de celle qu'il avait estimée autant qu'il l'aimait encore, et lui rendait la liberté, t Quand le jour du repentir viendra, lui disait-il en finissant, vous vous souviendrez de l'homme que vous avez trompé, et qui aurait payé

votre bonheur au prix de son sang. Vous pleurerez alors ; et vos larmes seront ma seule vengeance. »

A cette lettre étaient joints divers papiers qui assuraient Texistence de Louise.

Madame de Champrod ne perdit pas une minute, et, malgré l'état de faiblesse où elle se trouvait encore, se rendit à Balestras. Personne ne savait ce qu'était devenu le colonel. Dans son angoisse, elle fit appeler Philippe ; le bâtard du prêtre lui apprit alors que le colonel s'était dirigé vers Noyen-sur-Sarthe, où il avait pris une voiture et des chevaux de poste. En partant, il avait laissé une procuration à son intendant ; son intention, lui avait-il dit, étant de ne plus revenir à Balestras.

Louise passa ses mains sur ses tempes que la fièvre faisait battre.

— Vous avez voulu la lutte, reprit le bâtard ; nous luttons.

— Oh ! s'écria-t-elle, je le reverrai, et Dieu qui me sait innocente permettra qu'il entende ma voix?

— Essayez.

Madame de Champrod étant trop faible pour partir sur-le-champ, comme elle l'aurait voulu, écrivit du moins au colonel qui s'était rendu à Paris, Ses lettres lui furent renvoyées cachetées ; elle recommença sans plus de suc-

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308 LES FEHME8 HONNÊTES.

ces, jusqu'au jour où elle apprit que son mari venait de reprendre du service et de partir pour TAlgérie. Sur ces entrefaites, elle reçut des nouvelles de Georges ; il avait réussi, grâce au dévouement de ses amis, à passer en Angleterre; condamné à mort par contumace aux assises de la Sarthe, il lui disait un étemel adieu.

Louise reporta ses pensées autour d'elle, elle se trouva seule avec Pierrette. Tous les liens qui l'attachaient au monde étaient brisés ; une profonde tristesse s'infiltra dans son âme, et la pensée de la mort visita quelquefois son chevet. Mais la religion la protégeait contre ses propres angoisses; elle se résolut à vivre, mettant toute soa espérance en Dieu.

La présence de Philippe augmentait encore l'amertume de sa vie. Comme elle le savait capable des entreprises les plus audacieuses elle se décida à ^ir Balestras, dont le 'séjour lui était pénible en môme temps que dangereux. Ses préparatifs furent promptement terminés, Pierrette l'aida, et bientôt après toutes deux avaient disparu.

U fut impossible à Philippe, quelle que fût l'activité de ses démarches, de retrouver la trace des fugitives. Comme ces anges radieux qui, aux temps bibliques, descendaient du ciel dans les campagnes de la Judée, puis s'éclipsaient après avoir semé la consolation du bout de

leurs pieds lumineux, Louise venait de disparaître du pays qu'elle avait tant aimé, ne laissant après elle que le souvenir de ses bienfaits.

310 iSS PCltMES HONNÊTES.

Deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où madame de Champrod avait disparu avec Pierrette; on était alors vers le milieu du mois de décembre 1834. Dans une méchante auberge d'un pauvre village voisin de Cherbourg, deux pécheurs, vêtus de gros habits de laine, buvaient à même dans deux pots d'étain pleins jusqu'au bord de cidre écumant. Un grand feu de tourbe flambait dans l'âtre immense d'une cheminée, que décoraient le portrait équestre de l'empereur brandissant une épée sur un cheval blanc, et une statuette coloriée de la Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus, caché sous un rameau de buis bénit. La pluie fouettait les vitres d'une large fenêtre derrière laquelle on voyait la mer déferler sur la grève ; le vent sifflait, et sur le dos monstrueux de l'Océan les vagues soulevaient leurs crêtes blanchissantes. Au loin, chassée comme une mouette, une barque égratignaitlacime des flots.

Celtii d^ pêcheurs qui paraissait le plus vieux tourna les yeux vers la fenêtre.

— Il fait un temps à ne pas mettre un douanier dehors, dit-il ; par l'âme de mon saint patron Landry, la mer est folle.

— Ma foi, dit l'autre, pas plus que cette barque qui s'est confiée à ses vagues. Voyez comme elle danse ! on dirait qu'elle cherche à gagner la côte au lieu de s'élever au large, comme nous ferions vous ou moi. Elle pourrait peut-être y arriver plus vite qu'elle ne pense. Je voudrais bien savoir quel est le patron assez étourdi pour naviguer par ce vent du diable'^

— Ce patron-là est un contrebandier.

^- Vous croyez, père Landry ?... Nous pourrions bien alors pêcher la cargaison dans nos filets demain. Mais bah f les contrebandiers n'aiment pas la tempête plus que nous. Ne serait-ce pas plutôt la barque du général qu'on a vu hier, qui voulait se rendre à Cherbourg par eau, ou bien encore le bateau du père Yvon, sur lequel les deux étrangères aiment tant à se promener?

Comme il achevait ces mots, un homme entra secouant son manteau trempé de pluie ; à la vue des épaule ttes d'or qui brillaient sur sa capote militaire, les deux pêcheurs se levèrent.

•— Demeurez, mes amis, dit le général, qui n'était autre

312 LES FEMMES HOlflTÊTES.

que Tex-colonel Champrod, revêtu d'un noureau grade conquis en Algérie à la pointe de l'épée, et qu'une inspection venait d'appeler en Nonnandie. — J'ai dû gagner l'auberge comme vous, et remettre mon départ à demain.

Le général s'approcha du feu, et, prenant un verre sur la table, but avec les pêcheurs. Sur sa figure mâle et brunie, le chagrin avait creusé de profondes rides; on voyait qu'une pçnsée constante avait plissé ce fîpoilt et dépouillé ces tempes amaigries; autour des paupières s'étendait un cercle bleuâtre; et la coloration des joues, jadis brillantes de santé, s'était efiacée sous une pâleur mate comme les teintes froides de l'ivoire.

— Il parait mes amis, dit-il aux deux pêcheurs avec un doux, mais triste sourire, que, plus prudents que votre camarade, qui fuit la-bas devant l'orage, vous préférez un pot de cidre à l'eau de mer.

Le père Landry regarda par la fenêtre, et hocha la tête ; le vent fraîchissait encore ; la pluie avait cessé, et les lourdes nuées, chassées par la rafale, se déchiraient à l'horizon, qu'illuminaient des lueurs blafardes. Les flots battaient la grève à coups pressés.

— Le père Landry croit que cette barque est montée par un contrebandier, dit l'autre pêcheur, qu'on appelait Jean Leguy ; mais moi j'imagine plutôt qu'elle porte les

deux étrangères d'Eculleville, qui se seront avisées d'aller en promenade.

— Laisse donc, reprit Landry, tu raisonnes comme un canard sauvage ; crois-tu que je resterais là, les bras croisés, si ces bonnes dames dansaient sur Teau ? Ne Técoutez pas, mon général, ce qui nage là-bas est le bateau d'un contrebandier, foi de Normand ! Les bonnes dames d'Ecnlleville seraient en danger de mort, et le père Landry boirait du cidre au coin du feu t Quand tu verras ça, tu pourras dire qu'il y a un malhonnête homme sous ce bonnet, ajouta le père Landry en tirant son grand bonnet de laine rouge.

— C'eSt pourtant vrai que moi aussi je me jetterais dans la mer, au risque d'y laisser ma peau, pour leur porter secours f »s'écria Jean Leguy ; et il n'y a pas un pêcheur sur la côte qui n'en ftt autant.

— Qu'est-ce que c'est donc que ces deux étrangères ? demanda le général, dont la curiosité venait d'être piquée par les paroles des deux Normands, et surtout par l'expression de leurs physionomies.

— Ah ! ma foi, dit le père Landry, c'est toute une histoire ; nous les connaissons bien, mais nous ne savons pas leurs noms.

— Et personne au pays n'a songé à le leur demander,

314 LC8 PSHMB8 ROlfirftTBS.

continua Jean Leguy ; quand elles sont venues, il y a deux ans, vers la fin de l'automne, elles étaient tristes comme des veuves. Comme c'était à l'époque de l'arrestation de madame la duchesse de Berry^ on a pensé que peut-être leurs frères ou leurs maris étaient comptomis dans toutes ces affaires d'insurrection, et alors, autant par respect pour leur douleur que par crainte de nuire à leur tranquillité, on ne les a pas questionnées.

— Braves gens f dit le général .

— Elles s'établirent chez une pauvre femme, la mèr^ Marthe, qui possède une cabane à l'entrée du village, avec un petit jardin ; et, tout en ayant l'air de ne payer que leurs dépenses, elles faisaient aller le ménage de la veuve et de ses deux petits enfants, dit le père Landry- Bientôt, tous les pauvres de l'endroit apprirent à les connaître : il n'y avait pas de chauaiière où on ne les f en*contrât soignant les malades et consolant les malheureux. Elles ne paraissaient pas bien riches, mais elles donnaient de si bon cœur le peu qu'elles avaient, que les larmes en venaient aux yeux. Quand elles n'avaient rien, elles pleuraient avec ceux qui souffraient, et priaient le bon Dieu. On ne peut pas dire tout le bien qu'elles ont fait. Leur arrivée a été une bénédiction pour le pays.

— C'est depuis ce temps qu'on lésa nommées les bonnes dames d'EcuUeville, poursuivit Jean Leguy. Voyez-vous,

mon général, on se ferait couper en niorceanx pour elles. Mais c'est une pitié de les voir si tristes dans leurs robes noires ; elles sont si pâles, qu'on les prendrait pour les images de la bonne Vierge. Il faut qu'ils n'aient pas de cœur ceux qui ont fait du mal à ces créatures du bon Dieu*

— Vous n'avez rien appris de leur histoire ? reprit le général.

— Rien, dit le père Landry ; il paraît qu'elles ont eu beaucoup de malheurs dans leur pays; un jour, comme on parlait des guerres de la Vendée et des pauvres gens qui y sont morts, elles se sont regardées, et toutes deux se sont mises à pleurer. Depuis lors, on n'ose plus parler de ces choses^là, et nous croyons tous que nos soupçons sont vrais.

— L'une parait la maîtresse de l'autre, qui ne l'appelle jamais que madame, ajouta Jean Leguy; mais le nom de l'autre, la plus petite, celle qui a de grands yeux noirs, je 1^ sais : elle s'appelle Pierrette.

— Pierrette! s'écria le général; et il s'appuya contre la cheminée, tout tremblant.

Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre. La tempête éclatait dans toute sa violence. Gomme des bandes de crêpe noir, de sombres nuages coupaient le ciel ; le vent soulevait sur la mer verdâtre, des bancs d'écume qui^

couraient jusqu'à rhorizon. La barque, emportée au sommet des vagues, filait comme une flèche ou disparaissait entre les lames ; le flot la poussait vers la côte, où le ressac retentissait conmie le roulement du tonnerre.

— * Qu'est-ce qu'a donc le général ? dit tout bas le père Landry à Jean Leguy, en le poussant du coude ; il est devenu tout blanc comme la statue de mon saint patron dans l'église du village.

Tout à coup le général se dirigea vers la fenêtre.

— Mes amis, dit-il aux deux pêcheurs, il y a là-bas une barque qui va périr; courez, [courez sur le rivage, et n'épargnez rien pour sauver ceux qui la montent. S*il faut de l'or...

— Merci, interrompit le père Landry. On ne se fait pas payer pour arracher des chrétiens aux vagues.

Le général leur serra la main à tous deux.

— Allez donc, mes amis, reprit-il. Les bonnes dames d'Eculleville sont peut-être là.

— Non, dit Jean Leguy; j'ai de bons yeux, et la barque est assez proche pour voir qu'il n'y a à bord que trois ou quatre matelots : mais que ce soient des contrebandiers ou des maraudeurs anglais, je n'en suis pas moins tout prêt à me jeter à l'eau pour les en tirer. Ce sont des hommes, après tout.

Les deux pêcheurs sortirent ; le général, debout près

LB BBACELBT D^ CORAIL. 317

de la fenêtre, les suivait du regard ; ce qu'il venait d'entendre avait remué son âme jusque dans les profondeurs où il ensevelissait d'amers souvenirs que le temps ne pouvait effacer.

Gomme il cachait sa tète entre ses mains, la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement ; une femme entra enveloppée d'une cape.

— Personne encore I dit-elle ; et elle jeta sa cape sur une chaise.

Au bruit de ses pas, le général tourna la tête.

— Pierrette! s'écria-t-il.

Pierrette se laissa tomber près de la cape en reconnais* sant M. de Ghamprod.

— Le colonel I dit-elle ; vous ! vous ici f

— Mais toi-même, Pierrette, qu'y viens-tu faire ? Estu seule ? Louise ne t'a-t-elle pas accompagnée ? Où l'astu laissée ?

La jeune fille resta muette un instant, les yeux attachés sur le général ; mais bientôt elle se leva, le regard brillant, le sein oppressé.

— Oh I je ne sais qui vous amène! s'écria-t-elle ; mais il me semble que c'est Dieu qui vous envoie. Écoutezmoi, monsieur, et si j'en crois mes pressentiments, vous rendrez la paix à une pauvre femme qui n'a pas mérité tout le niai que vous lui avez fait. Vous m'avez

318 LSS FEHHES HONNÊTES.

denaandé cç que je venais faire ici ? J'y yienç attendre M. le vicomte Georgçs de Vibray.

— Georges 1 s'écria le général.

— Georges, reprit Pierrette, qui a écrit à ma bonne maîtresse pour lui annoncer que le i3, à midi, il serait dans ce hameau.

— Ici, où ta maîtresse, sans doute. Ta appelé? dit le général.

— Ici, où quelque nouveau piège l'attend. Ma maîtresse est innocente aujourd'hui comme elle l'était quand vous l'avez condamnée, comme elle n'a jamais cessé de l'être. Voilà deux ans qu'elle souffre et qu'elle prie Dieu pour vous, qui la punissiez injustement ; U est temps que cela finisse.

Pierrette parlait avec une exaltation que le général ne lui avait jamais vue. Ébranlé déjà par le récit des pêcheurs, il sentit son cœur s'émouvoir aux paroles dç Pierrette.

— Innocente, dis-tu ! reprit-il ; l'était-elle dans ce pavillon où je l'ai surprise avec M, de Vibray ?

— Avec M. Philippe Gazai, devriez-vous dire, avec le bâtard du prêtre, qui l'avait épouvantée de ses menaces^ avec le seul coupable qu'il y ait jamais eu dans cette fatale journée, où ma maîtresse a perdu le repos, où j'ai perdu mon frère. Vous ne saviez pas, vous, que Philippe

Cazal aimait votre femme, si Ton peut appeler de l'amour cette infâme passion qui ne recule devant rien.

— Lui, Philippe 1

— Et si ma pauvre maîtresse ne vous Ta jamais dit, c'est qu'il lui répugnait d'accuser un homme qui s'asseyait à votre foyer, que vous appeliez votre ami; ne craignait-elle pas, d'ailleurs, votre colère, votre indignation, une rencontre entre vous, si vous aviez appris la vérité? Depuis, vous n'avez jamais ouvert une seule des lettres où elle se justifiait , sans accuser personne cependant! Et depuis, où a-t-elle vécu, dites, le savezvous?

— Je le sais, dit le général.

— Libre, repoussée par vous, a-t-elle quitté la France pour rejoindre celui que vous accusiez ? Voilà deux ans qu'elle vit seule ici, pleurant et priant, le savez-vous?

— Je le sais.

— Oh ! vous ne savez pas quelle femme vous avez maudite et méprisée! Mais ses actions parleront plus haut que moi. Elle va venir ; elle attend M. de Vibray ; elle ignore que vous êtes là. Eh bien, cachez-vous dans cette chambre basse, derrière cette porte; vous les verrez, vous les entendrez tous deux. Alors vous me croirez peut-être.

— Me cacher! c'est presque espionner.

— Non, monsieur, non, c'est écouter une justification depuis deux ans attendue. Voulez-vous donc toujours condamner?

Comme Pierrette parlait encore, ils virent par la fenêtre passer Louise avec les deux pêcheurs. Ils se dirigeaient vers l'auberge. Pierrette prit le bras du général, et le poussa vers une salle voisinequi tenait lieu decellier.

— Allez, lui dit-elle; ne fautril pas enfin que l'heure de la vérité sonne pour tout le monde?

Le général céda à l'impulsion de cette voix que les plus nobles sentiments animaient, et disparut.

La porte de l'auberge s'ouvrit, et Louise entra marchant à côté de Jean Leguy et du père Landry, qui portaient Georges dont les vêtements imbibés d'eau disaient assez comment il était arrivé sur la grève.

— Mes pressentiments ne me trompaient pas, dit Louise à Pierrette ; une voix intérieure me criait qu'il était sur cette chaloupe. Sans le courage de ces braves gens, il était perdu.

Et la pauvre femme serra les rudes mains des pêcheurs.

— Oh I ne nous remerciez pas, dirent-ils, nous sommes assez payés, puisque ça vous a fait plaisir.

— Quand je vous ai vue courant sur les galets, si près que les vagues mouillaient votre robe, vrai Dieu ! s'écria Jean Leguy, je crois que je me serais noyé plutôt que

de ne pas arracher ce pauvre jeune homme à la mer. Et, ma foi, il était temps; déjà il roulait comme une épave.

— Allons, viendras-tu, bavard ? dit le père Landry qui poussait son camarade par le bras ; il y a peut-être quelque autre naufragé sur la côte.

Et :omme il passait la porte, il ajouta en se penchant à roreille de Jean Leguy :

— Il faut les laisser seuls ; ne vois-tu pas que l'autre est quelque chose comme son frère ou son mari? J'ai compris ça tout de suite, moi.

Jean Leguy ouvrit de grands yeux, regarda avec admiration le père Landry, et le suivit en pinçant les lèvres d'un air d'intelligence.

Pierrette s'était glissée près de Georges, qui revenait doucement à lui, couché sur un banc devant le feu. Bien* tôt il eut recouvré l'usage de ses sens, et son premier mouvement fut de presser les mains des deux femmes sur son cœur.

Louise, émue, ne lui cachait pas les larmes qui coulaient sur son visage. Toute la vie de Pierrette semblait s'être concentrée dans ses yeux qui rayonnaient.

— Georges, dit enfin Louise, pourquoi êtes-vous venu?

— Vous me le demandez, vous? reprit Georges d'une voix étonnée.

— Ne sa\jez-vous pas que votre signalement a été

donné à tous les postes de gendarmerie, reprit-elle, et devriez-vous vous exposer à une mort presque certaine pour obéir à un souvenir?

— Pouvai&-je hésiter quand vous-même m'appeliez? dit Georges avec un regard plein d'un air indéfinissable de surprise.

— Moi ! je vous ai appelé?

— N'avez-vous pas été malade? ne vous ôtes-vous pas sentie près de mourir, et, à cette heure suprême où les âmes échangent un étemel adieu, ne m'avez-vous pas fait écrire par Pierrette de venir vous rejoindre à cette auberge, où votre dernier soupir allait remonter vers Dieu?

— Mais je n'ai pas été malade, et Pierrette ne vous a pas écrit.

^-Qui donc alors m'a envoyé cette lettre? s'écria Georges. Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poitrine un papier tout trempé d'eau ; j'ai reçu cette lettre, il y a deux jours. Cette nuit je suis parti ; mort ou vivant je voulais être ici le 13, et c'est en jetant des poignées d'or dans la chaloupe d'un contrebandier que je l'ai forcé à l^ ver la voile malgré la tempête qui commençait.

— Non, ce n'est pas moi qui ai écrit ce billet, dit Pierrette qui venait d'examiner le papier ; il y a quelque trahison là-dessous.

LE BRACfiLET DE CORAIL. 323

— J'étais à Portsmouth, quand un homme est venu à moi. € J'arrive de France, me dit-il, et voici ce qu'on m'a chargé de vous remettre. » Et il tira de sa poche une boîte. Dans cette boîte il y avait ce billet: c Je vais mourir, Georges; épuisée par une longue » maladie, je veux avant de rendre mon âme à Dieu,

> vous revoir une fois encore. Venez. Pierrette vous » écrit pour moi qui n*aî plus même la force de tenir

> une plume; mais hâtez-vous, si vous voulez trouver » vivante celle qui vous a toujours aimé. » Et, afin que je ne pusse pas douter de la vérité de cette lettre, il y avait dans la boîte, savez-vous quoi, Louise?... le bracelet de corail que je vous avais donné quand vous étiez jeune fille; ce bracelet que vous portiez encore le jour où je suis allé vous demander asile et protection à Balestrasf

— Mais ce bracelet, je l'ai perdu il y a longtemps, un jour que j'étais presque morte ; on m'avait retirée de la Sarthe, ou je m'étais jetée pour échapper aux poursuites de Philippe Gazai.

A ces mots, Pierrette vit trembler la porte du cellier ; elle se leva.

— Vous Tentendez I dit-elle tout bas en passant près de la porte.

— Je comprends tout, reprit Louise avec accablement,

le regard fixé sur le bracelet de corail ; la même haine nous poursuit tous deux. Philippe a retrouvé mes traces, que je croyais lui avoir bien dérobées. Hier, un honmie, celui que vous avez vu en Angleterre sans doute, est venu à moi, et m'a remis ce billet.

— C'est bien celui que je lui ai donné, dit Georges en examinant le papier que Louise lui présentait.

— Vous m'annonciez votre arrivée pour aujourd'hui.

— Et je suis arrivé.

— Et vous êtes perdu I Oh I quand Philippe s'est servi de mon nom, il savait bien ce qu'il faisait. Mais vous le voyez bien, Georges, on vous a trompé, je ne vous ai pas appelé. Ainsi donc partez, et retournez sur cette terre que vous n'auriez pas dû quitter.

— Ainsi vous me conseillez de fuir encore ?

— Que prétendez-vous faire? s'écria Louise.

— Rester.

— Vous voulez donc mourir ?

— Écoutez-moi, Louise; je suis las d'une vie sans repos et sans e^érance ; mourir ici ou mourir là-bas, que m'importe ! .Voilà deux ans que je vis, le regard et Je cœur tournés vers la France, où vous êtes. Je l'ai touchée, je ne m'en élqignerai plus, ou ne m'en éloignerai pas seul.

— Georges I

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire. Dans Timplacable fierté de votre vertu, vous n'avez pas voulu m'entendre, vous n'avez même pas voulu m'écrire; j'aurais dû comprendre que, même à l'heure de la mort, vous n'auriez pas un souvenir pour moi 1 s'écria le vicomte avec amertume. Mais serez-vous inflexible jusqu'à la fin? Votre mari vous a repoussée; vous êtes seule, fuyez avec moi, venez ; nous cacherons notre retraite au monde entier. Où vous voudrez, j'irai. Louise, venez I

— Je resterai. Georges, votre amour vous égare. Mon mari me repousse, dites-vous ; eh bien, j'accepte son abandon comme l'expiation d'un souvenir que le devoir aurait dû bannir de mon cœur. J'attendrai.

— Entendez-vous? dit encore Pierrette en passant près du cellier.

Alors je reste aussi , dit Georges. Je n'ai plus de patrie, mon nom est proscrit, une condamnation m'a frappé ; je n'avais plus qu'une espérance, vous me l'arrachez 1 Comme vous j'attendrai; Philippe peut venir.

— Georges I s'écria Louise, par pitié, partez 1 El . debout, suppliante, elle tordait ses mains de désespoir.

— Avec vous je pars, sans vous je reste, dit M. de Vibray.

— On vient, dit tout à coup Pierrette, en se tournant

vers Georges; hâtez-vous.

326 LES FBMMSS H6NKÊTB9.

Louise se releva. Un homme s'avançait vers l'auberge. Son aspect glaça le sang dans ses veines.

— Sortez, dit-elle d'nne voix entreoefipée par la teprenr; sortez par cette porte. S'il en est temps encore, gagnez la cabane de Jean Legny. Pierrette voms gaidera ; mais, pour l'amour de Dieu, ne la quittez pas que vous ne m'ayez revue.

Pierrette entraîna Georges par une porte qui ouvrait sur les dépendances de l'auberge , et Thomme que Louise avait vu entra soudain. C'était Philippe.

Louise s'appuya contre la table pour ne pas tomber. Elle entendait les pas de Georges et de Pierrette sur le gravier ; son cœur battait lourdement dans sa poitrine ; elle était livide.

Philippe se montra comme elle l'avait toujours connu, calme et dédaigneusement ironique. Il la salua comme s'il entrait dans un salon.

— Si je ne le savais déjà, madame, votre trouble m'apprepdrait assez que M. de Vibray est ici, dit-il.

Madame de Champrod leva sur Philippe un regard enflammé.

— Ainsi je ne m'étais pas trompée I s'écria-t-elle. C'est encore vous I

— C'est toujours moi. Mais, de grâce, épargnezvous une colère qui ne peut que nous faire perdre nû

temps prêôieux. Vous aviez bien pris vos précautions, madame, lorsque vous avez quitté le château de Balestras; tandis que je vous faisais chercher au loin, vous étiez cachée, à un quart de lieue à peine, chez de pauvres fermiers où personne ne vous croyait, et vous n'êtes partie qu'un mois après, quand on commençait â vous oublier. Mais vous savez la toute-puissance de l'or 5 je l'ai prodigué, et, après deux ans de vaines tentatives, enfin je vous ai retrouvée. Vous m'avez certes donné assez de peine pour qu'un jour me récompense de tant de fatigues. Vous vous étiez réfugiée sur les grèves de la Normandie, pour être plus près, sans doute, de l'Angleterre, où vivait M. de Vibray ; remerciezmoi donc, car j'ai voulu vous réunir. Maintenant écoutez-moi bien. Le vicomte est condamné â mort par contumace ; son signalement est partout. Arrêté, il est perdu. Un seul moyen vous reste encore pour le sauver. Il y a, derrière la falaise, à une lieue d'ici, une chaise de poste : c'est la mienne. Le postillon est en selle. Dans ma poche, il y a un passe-port : il est en règle. Regardez. Je vous l'ai dit, aVec de Tor on peut tout. Çç passe-port est celui de M. de Vibray, qui, sous un pom d'emprunt, pourra quitter la France quand il voudra. Je vais prendre la route de la falaise ef je vous y attendrai une heure. Si vous venez, ce passe-port sera remis aux

328 LES FEHMKS HONNÊTES.

mains de M. de Vibray, et il est sauvé ; si tous restez^ dans une heure je signale son arrivée, et vous savez ce qui l'attend. Choisissez.

Madame de Ghamprod ne remua pas. A la pâleur mor* telle qui couvrait son visage, à l'immobilité de son corps, on aurait pu croire que la vie s'était retirée d'elle si un tressaillement nerveux n'avait agité ses mains et ses lèvres. L'afiEaiissement de toute sa personne, l'accablement de sa physionomie, exprimaient un si profond désespoir, qu'un sentiment de compassion se peignit sur le visage hautain de Philippe Gazai. A la vue du mal qu'il avait fait, une douloureuse pensée contracta son front; ses yeux semblèrent s'humecter; il s'approcha. Louise frissonna, et se recula avec un geste dont aucun pinceau ne pourrait rendre la souveraine expression de mépris et d'horreur.

Philippe se redressa comme un tigre blessé.

— Ah ! vous m'avez rappelé ma vengeance quand j'allais l'oublier, s'écria-t-il en jetant sur sa victime un regard brûlant. Pour étouffer une dernière pulsation de la pitié dans ce cœur, où je la croyais morte, il ne vous a fallu que ce mouvement! Leurs pareils m'ont usé, madame! J'inspire ou la haine ou l'effroi; je suis le bâtard du prêtre, et vous m'en faites souvenir! Je m'en souviendrai donc, je vous le jure, et je ferai si

bien, que VOUS ne l'oublierez jamais non plus. On a brisé mon enfance et flétri ma jeunesse avec ce nom, on a refoulé tous mes instincts nobles et généreux sous le mépris; on m'a nourri d'humiliations, abreuvé d'insultes; on m'a écrasé, repoussé, maudit, et je ne me vengerais pas 1 Et c'est lorsque j'allais pardonner peut-être, que votre geste me rappelle ce que je suis et ce que vous êtes t Vous l'avez donc voulu, vous serez la victime immolée à ma vengeance 1 Vous êtes belle, vous êtes jeune, toutes les mains se sont tendues vers vous, tous les sourires vous ont accueillie. Eh bien l de ce piédestal d'honneur, de richesse, de vertu, où vous étiez placée, et que j'ai brisé 'déjà, il faudra bien que vous arriviez jusqu'à moi. A votre tour, vous me demanderez merci et pitié f Vous savez mes conditions. Encore une fois, madame, choisissez.

La porte intérieure vola en éclats, et Georges sauta dans l'auberge.

Louise, se dressa, voulut crier et roula aux pieds du proscrit,

Philippe s'était arrêté.

— Lâche I lâche I s'écria Georges ets'armant d'une hache, il s'élançait sur Philippe, lorsque le général parut.

L'arme tomba aux pieds du Vendéen. Sur un signe

$30 LES FEMMES HOIYNÉTJ^S.

de M. de Ghamprod, des gendarmes pénétrèrent dans l'auberge et s'assurèrent de M. de Vibray.

Louise était étendue par terre, sans mouyemtfit, Pierrette, à genoux près d'elle, invoquait Dieu,

— Vous me connaissez, dit le général au brigadiw, je vous confie cet homme ; vous m'en répondez. Puis» sa tournant vers M. de V.ibray, il ajouta : — Pas un mot, monsieur, tout ceci me regarde. Avant une heure vous saurez ce que j'ai décidé.

Le général parlait d'une voix impérative; il était calme, mais ce calme était plus effrayant que les orages de la passion et les emportements de la colère^

M. de Champrod posa la main sur Tépaule de Philippe, et tous deux sortirent; la porte se referma derrière eu3^ et Georges avec Pierrette, à genoux près du corps de Louise évanouie, restèrent dans une attente pleine d'anxiété.

Le général avait tout entendu de sa cachette; quand U vit s'éloigner Georges et entrer Philippe, il avait rapidement écrit quelques mots qu'un valet d'écurie s'était chargé de porter au poste le plus voisin de gendarmerie. Le brigadier avait mission de cerner le hameau et Taul^erge. A la vue des uniformes, Georges, craignant 4e s'aventurer dans le hameau^ retourna sur ses pas. C'est ee que M. de Champrod désiraitt Su s'assuraiit, eu cas de

besein^ de la personne de M* de Yibray, il demeurait libre d'en disposer à son gré, ce qu'il n'aurait peut-être pas pu faire si des agents de la force publique s'en étaient emparés sur les indications de Philippe.

Philippe doutait encore que le général sût toute la vérité ; l'arrestation de Georges, dont il ne pouvait comprendre le secret motif, laissait son esprit en suspens; mais comme il s'apprêtait à payer d'audace, un mot du général arrêta le mensonge sur ses lèvres.

— Épargnez*yous d'inutiles paroles, lui dit-il, je sais tout. Les premiers douaniers que nous allons rencontrer nous servii^nt de témoins. Je veux bien vous faire l'honnâur de me battre avec vous. Suives-moi.

Tous deUK se dirigèrent vers la côte. Le jour touchait à sa fin.

Deux douaniers fumaient leurs pipes dans un creux de rocher. Le général leur fit uû signe de la main ; ils se levèrent; quelques paroles dites à voix basse leur apprirent ce qu'il attendait d'eux; ils portèrent la main à leur bcbako et le suivirent en sUe&eô.

Bientét tous quatre s'arrêtèrent dans une crique solitaire; le sable humide résistait à la pression du pied; une enceinte de rochers les défendait de toute surprise.

Le^nérsil mit bas son habit; Philippe l'imita sileneietiseffl^k; et an instant après, les deux adversaires^

332 LBS FEMMES HONNÊTES.

chacun armé d'un sabre emprunte aux douaniers, croisaient le fer face à face.

Pas un muscle du visage de M. de Gbamprod n'avait remué; malgré son courage, Philippe frissonnait; ob comprenait à le voir que Torgueil seul le soutenait : dans son âme, il avait peur.

Le général se battait en homme qui consent à mourir à condition de tuer. Philippe, malgré son trouble, se défendait avec une habileté qui aurait prolongé la lutte, s'il avait eu affaire à un ennemi désireux de conserver la vie; mais M. de Champrod, qui voulait en finir, se décou- Trit en feignant de lever son arme; le sabre de Philippe l'atteignit à la poitrine: maison mémo temps le fer du général, qui dédaignait de revenir à la parade, disparut tout entier dans le corps du bâtard.

Philippe lâcha son arme, un flot de sang lui vint aux lèvres, et il tomba lourdement sur le sable.

Les douaniers se penchèrent sur son corps pour le soulever.

— C'est inutile, leur dit froidement M. de Ghamprod,ii est mort; puis, déchirant sa cravate, il la noua sur sa blessure.

Avec une énergie qui puisait toutes ses ressources dans la puissance de sa volonté, il reprit le chemin de l'auberge. Les douaniers se trompèrent à ce sang^roid: ils le

suivirent, s'imaginant que le coup avait à peine effleuré les chairs. Ils ne pouvaient comprendre que ce dueU en même temps qu'il était un acte de vengeance,, était encore un suicide.

Le général ouvrit la porte de Tauberge. Louise, qui était revenue à elle, et à qui Pierrette avait raconté tout ce qui s'était passé, s'élança vers lui.

Mais elle recula en voyant les mains du général toutes rouges de sang.

M. de Ghamprod était plus pâle qu'un linceul; ses forces s'épuisaient, il s'assit.

— Vous êtes blessé? s'écria Louise.

— J'ai tué Philippe, lui dit }e général. C'était à moi qu'il avait fait le plus de mal, c'était à uioi de le punir.

— Mais vous! vous! répéta Louise, qui regardait avec efiroi la capote sanglante de son mari.

— Ce n'est rien, dit M* deChamprod; je me connais assez en blessure pour être convaincu que celle-ci n'a pas besoin qu'on l'examine. Ecoutez-moi, Louise, ajoutat-il en lui prenant la main doucement, j'ai eu bien des torts envers vous; je vous ai punie vous croyant coupable; un misérable vous avait calomniée, et j'ai été assez faible pour l'écouter. Pourrez-vous me pardonner jamais!

Louise sanglotait inclinée sur sa main.

884 LBS FEMMES HOKIfÉTES.

•^ Votre éloignemenlvonsa asses yengéë: si yoqs ates somffirt) |>aQTre femme qai av^ été frappée dand tottlès TM tendresses, peut-être ratenir rèparera^t-îl les mast du passé. Quanta vous, monsieur de VilMray, appreehea, * dit le géfiétal en s'adressânt au proscrit.

Laroixde M. de Ghamprod derenait sourde et gut* turale.

•^ Si Philippe arait sutYécu, dit-il, ou sij'aréis été tué sur place, le brigadier que voici avait ordre de vous relâcher: Jean Leguy et le pèi^ Landry voua auraient fait passer en Angleterre; tous êtes maintenant libre, et vous agirra colnme vous Tëiltendrei. l'aï en aussi envers véus quel(}ues torts; d'tm inot^ je Vais les réparer tous; Leuise va bientôt rester sèolé ; elle a besoin d'dn protecteur qui Testilne et qui raime, je vous la confie.

Georges lui serra la maid sahs r^ondre : deut grosses larmes deecendaient lentemait le long de ses joues.

Louise, éperdue^ lès regardait toiis deux. Uè^h le f égard du général se voilait : deè ominres UVid»s se jouaient sur ^n tisage.

Bile seutit sa main^ conduite par celle de H. deChaÉlpt(A, ê'unir à la main du proscrit.

— Mon Dieul que faites-vous? s'écria-t-elle.

— Je meurs, cUt le général*

Sa tète s'affaissa sur Vépaulede Louise; un dernier regard s*envola de ses yeux; son cœur ne battait plus.

Pierrette était accroupie dans un coin, la tête cachée dans son tablier. Aux dernières paroles de M. de Champrod, un cri, où toutes les angoisses de son âme s'étaient exhalées, avait jailU de ses lèvres, et la pauvre fille était tombée à genoux.

Quinze mois après, Georges, qui s'était présenté devant la justice de son pays, était acquitté, et Louise s'appelait la vicomtesse de Vibray.

Le soir de la bénédiction nuptiale, Pierrette disparut. Madame la vicomtesse de Vibray trouva sur sa toilette une lettre à son adresse; dans cette lettre il n'y avait que ces quelques mots :

€ Vous êtes heureuse, ma chère maîtresse, votre

> sœur de lait n'a plus de consolation à vous offrir: je

> vous quitte pour consacrer à ceux qui souffrent les

> jours qui me restent encore à vivre. Ma dernière pen- * sée sera pour vous, que je bénis pour la confiante et

> bonne amitié que vous m'avez toujours témoignée. J'ai

> fait ce que j'ai pu pour la mériter. Je m'efforcerai de » donner toutes mes pensées à Dieu ; priez aussi pour » moi, ma chère maîtresse, afin qu'elles ne se détour- » nentplusde lui... »

Madame de Vibray essuya quelques larmes qui gon-

fiaient ses paupières, mais elle n'a jamais parlé de cette lettre à son mari. Bientôt elle apprit que Pierrette s'était faite sœur de charité au Mans, où plus tard elle mourut en odeur de sainteté.

Louise n'a plus quitté le bracelet de corail rapporté par M. de Vibray.

rm.

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