II
« auti'es? — Je ne puis faire comme eux. » Et comme on lui en demandait la cause : « Je suis chrétien, » répondit-il. On délibère sur ce refus, on instruit l'affaire; l'accusé est traduit devant les préfets. Là, prêt à revêtir un joug- plus léger, il dépose son lourd manteau, quitte sa chaussure incommode pour marcher plus librement enfin sur la terre sainte, rend son épée qui n'avait pas été jugée nécessaire à la défense du Seigneur (1), et laisse tomber la couronne de sa main. Maintenant, vêtu de la pourpre du martyre espéré, chaussé comme le demande l'Évangile, prenant pour glaive la parole de Dieu, revêtu de toute l'armure dont parle l'Apôtre, et sur le point de recevoir la blanche couronne, plus glorieuse que l'autre, il attend dans la prison le donativum du Christ (2). » La majorité des fidèles ne partageait point pour la généreuse imprudence de ce soldat l'admiration hautement professée par TertuUien. Certainement des conseils plus modérés lui eussent été donnés, s'il avait consulté les chefs de la société chrétienne avant de
(1) Allusion à la i)aroIe du Sauveur à saint Pierre : « Remets le glaive dans le fourreau. « Saint Matthieu, xxvi, 52.
(2) Proxime facta est liberalitas prœstantissimorura imperatoruin; expungebantur in castris milites laureati. Adhibetur quidam illic magis Dei miles, caiteris constantior fratiihus, qui se duobus dominis servire posse priesumpserant, solus libero capite, coronamento in manu otioso. Vulgata jam et ista discii)lina christianorum relucebat. Denique singuli designare, et eludere erninus, infrendere cominus. Murmur tribuno defertur, et persona jam ex ordine accesserat. Statim tribunus : Cur, inquil, tam diversus habitu? Negavit ille cum cœteris sibi licere-, causas exposlulalus : Christianus sum, inquit, etc.. TertuUien, De corona milHis, 1.
LES PRELUDES DE LA rERSÉCUTiON. 35
donner cours à son zèle et de manifester bruyamment sa foi en repoussant un symbole en apparence aussi inoffensif qu'une couronne de laurier ( 1 ! . D'autres soldats chrétiens faisaient partie de la légion, comme le montrent les paroles mêmes de Tertullien (2) ; ceux-ci ne se crurent pas obligés d'imiter leur camarade. Le moment était mal choisi pour proclamer une incompatibilité entre un des actes de la vie militaire et la foi chrétienne (3), car précisément, sous Septime Sévère, il devint plus facile que par le passé aux soldats
(1) Les raisons que donni' Tertullii-n pour établir que les chrétiens n'ont pas le droit de porter une couronne, De corona militis, 7 et suiv., sont absolument puériles. On y rencontre même des mots absurdes, par exemple celui-ci (13) : « Dans les cérémonies des noces i)aïennes, on couronne les époux ; c'est poxir cela que nous n'épousons |)as des païens, coronant et nuptiae sponsos, Ideo non nubamus ethnicis. » Les motifs de l'Église pour improuver au troisième siècle les mariages mixtes avaient une valeur plus sérieuse. Les chrétiens associaient même volontiers à la joie des noces l'idée de couronnes; sur des coupes de fabrique chrétienne le Christ est représenté couronnant deux époux : voir Garrucci, Velri oniati cli fujure in oro Irovati nei cimiteri dei ciistiani primitlvi di Roma, 1858, pi. XXIX, 1. ,\u quatrième siècle on couronnait les nouveaux époux : « Sur leur tète on pose des courronnes, symbole de victoire, parce qu'ils viennent au lit nuptial sans avoir été vaincus par la volupté. » Saint Jean Chrysostome, In I Tim. Homil. IX, 2. Voir, cependant, sur le caractère religieux des couronnes dans le paganisme grec et romain, le mémoire de M. Saglio, Académie des Inscriptions, 30 avril 188G.
(2).., Solus constanlior fratribus, qui se duobus dominis servira posse priesumpserant... inter tôt fralres comniiiitones solus... De corona inililis, 1.
(3) Tertullien, tirant de l'action du soldat des conséquences auxquelles celui-ci ne songeait probablement pas, va jusqu'à professer l'incompatibilité absolue entre le service militaire et le christianisme (ibid., 11, et De idololalria, 19), oubliant qu'ailleurs il en reconnaît implicitement la légitimité (voir ApoL, 37, 42). •
chrétiens de mettre leur vie d'accord avec la morale évangélique. La défense faite jusque-là aux légionnaires romains de conduire leurs femmes à l'armée (1) pendant un temps de service qui dépassait quelquefois vingt- cinq ans avait amené une immoralité inévitable : les baraquements de toute sorte qui entouraient les camps, et qui devinrent en bien des lieux le noyau de grandes villes, étaient remplis d'une population fort mélangée. Les soldats formaient là des liaisons souvent éphémères, quelquefois durables, mais qui ne pouvaient guère être transformées en mariage avant l'expiration de leur temps de service. Septime Sévère permit aux légionnaires « d'habiter avec leurs femmes (2) )).
Ce fut dans la vie militaire toute une révolution, défavorable par certains côtés à la discipline, très bienfaisante au point de vue moral. Dès lors les camps permanents furent comme doublés d'une ville, où beaucoup de soldats résidaient en famille, ne se ren-
(Ij Dion, LX, 24. Cf. Tacite, Ann., XIV, 27; Terlullien, De exhorta lioiie caslitatis, 12.
(2) ruvaift CTuvotxEtv. Hérodien, III, 8, 5. Cf. Wilinanns, dans Corp. insvr. lat., t. VllI, p. 283, et dans Comm. phil. in hon. T. Mommsenii, p. 203-204; Mispoulet, le Mariage des soldais romains, dans la Revue de philologie, t. III, 1884, p. 123-126 ; Hermann Fcrrcro, Iscrizioni e ricerche nuove intorno ail' ordinainento délie artnale dell' impe.ro romano, Turin, 1884, p. 22; Thédenat, dans \e Bulletin critique, 1885, p. 189; Câ^nàl, l'Armée romaine d'Afrique et l'occupation mililaire de l'Afrique sous les empereurs, 1893, livre II,chap. v ; Boissier, l'Afrique romaine, p. 108-109; Meyer, Die romischc honkubinat nach den Jtcchtsquellen nnd den Inschriften, Leipzig, 1895, § 23-36.
dant plus dans l'enceinte fortifiée que quand un ordre de service les y appelait et menant une vie moitié militaire, moitié bourgeoise (1). Les chrétiens durent voir avec satisfaction les camps ainsi transformés, et s'y trouver moins mal à l'aise que par le passé. Aussi comprend-on que les compagnons du soldat dont Tertullien raconte l'acte courageux, mais très probablement excessif, n'aient pas cru nécessaire de suivre son exemple : ce n'était pas à l'heure où la décence, rentrait dans la vie militaire qu'il convenait de creuser un infranchissable fossé entre elle et la vie chrétienne (^).
(1) Les fouilles exécutées dans le camp de Lumbése, et les inscriptions, ont permis de constater que, à l'époque de Septime Sévère, les parties du camp jusque-là occupées par les soldats ont été couvertes de constructions d'une utilité générale, lieux de réunion, thermes, temple. Wilmanns, dans Conuii. p/iil. in hou. T. ^fo))lms.,\K 197-201. Un grand nombre de villes ont dû leur origine à des camps ainsi transformés. Les gouvernements modernes comprennent eux-mêmes l'efïicaci té de ce moyen de colonisation. « .\fin d'encourager celle-ci dans l'Asie centrale, le ministre de la guerre (russe) a l'intention dautoriser le mariage des soldats des garnisons transcaspiennes. Les femmes et les enfants des soldats seraient logés et transportés gratuitement. » Dépêche de Moscou, citée dans le Monde, 14 août 1888.
(2) Tertullien va jusqu'à dire aux soldats chrétiens qui avaient accepté la couronne : « Rougissez, en songeant aux rites du culte de Mithra, où l'initié au grade de soldat rejette la couronne qu'on lui présente à la pointe d'un glaive, en disant : Mithra seul est ma couronne. » De corona, l.j; cf. F. Cumont, Textes et monvments figurés reloti/s au./ mystères de Mil/ira, t. I, 1899, p. 319. Ce détail, que l'on peut rapjirocher des peintures d'un tombeau peut-êtremithriaque (Cahier et Martin, Mélanges d'archéologie, t. IV, 18.56, p. 33, 3i, 3.J, 41, 44; voir cependant F. Cumont, ouvr. cité, t. H, 1890, p. 413), est curieux, et fait penser aux rites de la franc-maçonnerie; mais combien l'argument qu'en tire Tertullien est faux, subtil et sans portée! Cf. De pnrscriplionibus, 40.
38 LES CHRÉTlExNS SOUS LE RÈGNE DE SEPTIME SÉVÈRE.
En dehors même de l'armée, l'opinion fut peu favorable à l'imprudent soldat. « C'est une précipitation dangereuse, disait-on, un amour immodéré de la mort. Pour un scrupule de costume et de mots, il compromet la société chrétienne tout entière, comme s'il était le seul qui eût du cœur, et que parmi tant de frères qui servent comme lui il fût seul chrétien. Il vient sans raison mettre en péril une bonne et longue paix (1). » L'Église africaine jouissait en effet, depuis la crise sanglante de 180 (2), sinon de la paix, au moins d'une assez large tolérance de la part des gouverneurs. L'honnête et rigide Pertinax (188-189), Didius Julianus (189-190), qui devait faire une si piteuse liguresurle trône impérial, Cincius Severus(190-191), Vespronius Gandidus (191-192) (3), avaient laissé en repos les chrétiens de la province proconsulaire : deux de ces magistrats montrèrent même en faveur des fidèles une partialité qui déconcerta leurs ennemis (4). On comprend que, satisfaits de la tolérance précaire
(1) Sentcnliœ super illo... ut de abrupto, et praecipiti, et inori cupido, qui de habilu inlerrogatus nornini negolium fecerit : solus scilicet forlis, inter tôt fratrescommilitones solus christianus.,. mussitant denique tam bonam et longain sibi pacem periclitari. De corona mililis, 1.
(2) Voir Histoire des persécii lions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 456 et suiv.
(3) On n'a pas d'inscriptions relatives au proconsulat de Vespronius Gandidus, dont la date n'est indiquée plus haut que par conjecture ; raais on sait qu'avant de devenir proconsul d'Afrique, il avait été légat de Numidie (Corp. inscr. lat.. t. VIII, 2752, 8782) et, en 183-185, consularis de Dacie ( Corpus, t. III, 1092). Sur Vespronius Gandidus, voir Dion Gassius, LXXIII, 16, et Spartien, Julianus, 5.
(4) TertuUien, Ad Scapulam, 4.
dont jouissait l'Église, les chrétiens prudents aient craint toute provocation intempestive, tout éclat de nature à faire cesser cet accord tacite, à rendre irrésistibles les passions haineuses de la foule ou à décourager les dispositions conciliantes des gouverneurs. Il suffisait, en effet, d'une étincelle pour allumer la colère du peuple, toujours prêt à se jeter sur les chrétiens. Les bruits infâmes auxquels ne croyaient plus les gens éclairés (Gelse n'y fait pas une seule fois allusion dans son Discours véritable, composé vers 178) continuaient à défrayer les conversations des oisifs : ils avaient cours surtout parmi les foules ignorantes et grossières, comme le peuple de Carthage (1). Dans ce milieu crédule, il n'était point de sottise ou d'horreur à laquelle on n'ajoutât foi. « Tel commence à calomnier, dit Tertullien, puis vient un second qui ajoute aux mensonges du premier; bientôt un troisième va renchérir sur les fables débitées par ses devanciers, et ainsi de suite ; le vulgaire accepte tout cela les yeux fermés, et se fait l'écho docile des infamies qu'on invente sur notre compte (2). » L'une des imputations les plus absurdes et les plus populaires faisait remonter aux chrétiens la cause de toutes les calamités, même physiques, qui affligaient lEmpire (3) ; Marc Aurèle lui-même prêta une oreille cré-
(1) Tertullien les réfute longuement dans ses livres aux yalions et dans ï.\polo(jéliqu,c.
(2) Ad nationes, I, 7.
(3) Tertullien, Ad nationes,}, 0; Apolofj., 40.
dule à cette sottise (1) : combien elle devait avoir de succès dans une province souvent ravagée par la peste, la fièvre, les sauterelles, parmi Vimperi'tum vulgus qui peuplait les colonies et les municipes de l'Afrique romaine! Une autre invention de la niaiserie et de la haine avait le don de révolter le peuple : on accusait les chrétiens d'adorer une tète d'âne. La crédulité païenne avait jadis attribué aux Juifs ce culte grotesque (2) : avec leur malice ordinaire, ces derniers réussirent probablement à reporter sur les chrétiens la sotte rumeur dont ils avaient d'abord été victimes. Partout s'étalaient des caricatures dirigées contre les fidèles, et représentant ce ridicule emblème. Une main inconnue le dessinait à Kome dans une chambre du palais de Sévère (3). On le moulait en statuettes (4). On le gravait jusque sur des bijoux (5). Un Juif apostat, bestiaire ou valet d'amphithéâtre, se promenait dans les rues de Carthage portant un tableau sur lequel était peint un personnage vêtu de la toge, te-
(1) Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 356.
(2) Tacite, Jfist., V, 5; cf. TertiiUien, Ad nationes, I. 14; ApoL, IG.
(3) Voir plus haut, p. 21. note 1.
(4) Cabinet de France. Figurine en terre cuite, de la collection de Luynes, rapportée de Syrie. Elle représente un homme à oreilles d'àne, à pieds de hôte, enveloppé d'une toge, et portant un livre. Reproduite dans Duruy, Histoire des Romains, t. V, 1883, p. 795.
(5) Intaille publiée par Stefanoni, (Jemnur antiquic, Venise, 1646, pi. XXX, représentant un une debout, vêtu du pallium, le pied droit levé b l'instar du pédagogue qui fait une leçon, en présence de deux auditeurs. Kraus, Dus spot-C rucifu: (iv&à. Linas. 1870, p. 16), pense, comme Holstein {Ep. ad div., éd. Boissonnade, Paris, 1817, p. 173), que cette intaille reproduit une caricature du Dieu des chrétiens.
nant un livre, ayant des oreilles d'àne et uu pied fourchu ; au-dessous était écrit : « Le Dieu des chrétiens, onocoétès[i), » mot qui se prêtait à un sens obscène, et sur lequel ilétait facile de construire quelque sale légende, plus ou moins imitée des Métamorphoses d'Apulée (2). Mais dans ces imputations vagues et ces basses plaisanteries (3) n'était pas le plus grand péril;
(1) Nova jam de Deo nostro farna suggessit. Adeo niiper quidam perdilissirnus in ista civitate, eliam suœ religionis de-ertor. solo detrimento culis Judœus, ulique niagis i)Ost besliaruin niorsus, ad quas se locan'lo quotidie loto corpore deculil, cum incedil, i>icturam in nos proposuit sub isia proscriplione : ONOKOITHC. Is erat auribus canteriorum, et in loga, ciiin libro, altero pede ungulalo. Et credidit vulgus Judaeo. Quod enim aliiid genu> .seininarium est infamiae noslrse? Itaque in tota civilate ôvoxoi-rr,; itrœdiratiir. Tertuliien, Ad nationes. I, 14. — Sednova jain Dei nosiri in ista civitate proxirne editio piiblicata est, ex qnoqiiidam in frustrandis bestiis mercenariusnoxiiis picturani proposait cum ejusniodiinscriptione : DEVS CHRISTI.*.>'ORVM ONOKOITHC. Is erat auribus asininis, altero pede ungulatu», librum gestans, et togatus. Risimus et nonien ot fonnyia. Apolof/., 16. — Cf. Minucius Félix, Ocluvhis. 28 : Audire te diciscai)ut asini rem nobis esse divinam. — Une autre explication d'ô/oxoÎTr,; a été proposée par les plus récents éditeurs de Tertuliien, Oebler (Leipzig, 1853^ et Reifferscheid-Wissowa (Vienne, 1890}. Ils donnent à y.oir,Tr,; le sens de prêtre (xoirii;, prêtre purificateur), et traduisent ôvoxoîr^Tr,; par sarenlos (tsinarius, prêtre de l'àne. L'explication nie paraît peu vraisemblable, car xoÎTiÇ est un vocable très rare, se prêtant i>ou, par conséquent, à une plaisanterie poi'ulaire.
(2) Apulée semble avoir voulu faire une chrétienne de la femme qui joue un rôle dans le plus ignoble épisode de son livre. « Elle était, ditil, une ennemie de la foi, une ennemie de toute pudeur; elle méprisait et foulait aux pieds nos divinités saintes; en revanche, elle était initiée à une certaine religion sacrilège, elle croyait à un Dieu unique; par ses dévotions hy]»ocrites et vaines, elle trompait tous les hommes. » Métam., I.\, 14. Cf. P. Monceaux, Hist. lill. de l'Afrique chrétienne, t. I, ]). 140.
(3) Comme le remarque M. de Rosifyi{Ro)na solterrancd. t. III, i)..353- 354), la raillerie contre les chrétiens était double. Les uns (cf. Ocla-
le danger, c'était quand le cri de la foule, sûr d'éveiller un secret écho dans le cœur des magistrats romains, accusait les chrétiens d'avoir abandonné les traditions nationales, d'être des ennemis de l'Empire, de mauvais citoyens. La grande masse des fidèles repoussait cette accusation par son calme, sa modération politique, la probité et la conscience avec lesquelles elle supportait les charges de l'État, rendant à César ce qui est à César, et se conformant à la sage direction des chefs de l'Église; mais il n'était besoin que d'un acte inconsidéré comme celui qui donna lieu à Tertullien de composer le De corona militis, ou d'un écrit plein de paradoxes et de bravades comme ce fâcheux opuscule, pour faire perdre aux chrétiens le fruit de longues années de patience, de douceur, de vraie prudence évangélique.
On ne saurait affirmer que l'incident du soldat fut l'origine de la reprise des hostilités contre l'Église : mais il parait hors de doute que, précisément vers 198
vii(s, 1. c.) leur impiilaient d'adorer une léle dàne. D'aulre leur attribuaient un dieu à face humaine, ayantles oreilles et les jileds d'un cine (Tertullien, 1. c). A cette dernière forme du blasphème paraît répondre la singulière gravure {Ronta soUerraned. 1. III, ])l. XXVIII, 22) d'un marbre chrétien, ajipartenant précisément à la région du cimetière de Calliste creusée sousSeptime Sévère jiourmelire unede ses parties en communicalion avec un arénaire (voir plus haut, p. 86). Elle représente une lampe allumée, dontl'anse est formée par une tète humaine à oreilles d'àne: M. de Rossi suppose que les chrétiens, rendant raillerie pour raillerie, ont voulu représenter sous cette forme Satan, l'inspirateur des calomnies païennes, figuré de même par une lète de monstre sur une lampe de bronze [Bull, dl arch. crist., 1868, p. 77) et sur d'autres lampes d'Algérie {CoUecfion Basilews/d, 1874, n"' .32,33).
OU 199, la tolérance dont les gouverneurs avaient usé vis-à-vis des fidèles d'Afrique ne durait plus, que beaucoup de ceux-ci étaient retenus en prison, d'autres punis du dernier supplice. La date de trois des plus célèbres ouvrages de TertuUien, son Exhortation aux )7îartf/rs, son livre aux Nations et son Apologétique, se place en effet dans les années comprises entre la défaite d'Albinus et la persécution par édit commencée en 202.
Le premier de ces écrits est adressé à des fidèles détenus dans les cachots, probablement de Carthage (1), pourcause de religion. C'est une œuvre fort belle. TertuUien, considérant le martyre comme la plus haute dignité à laquelle puisse atteindre un chrétien, donne aux prisonniers le titre de fjiartyrs désignés, comme on appelait consul désigné celui qui était destiné au consulat. « Bienheureux martyrs désignés, leur dit-il pendant que l'Église, notre mère et notre maîtresse, vous nourrit du lait de sa charité, et que le dévouement de vos frères vous apporte dans la prison de quoi soutenir la vie du corps, permettez-moi aussi de contribuer pour ma part à la nourriture de votre âme (2). » Il s'effraie des dissentiments qui, dit-on, existaient entre eux (3), et il leur recommande la paix, la concorde, la joie. «Vous habitez un séjour ténébreux, mais vous êtes vous-mêmes une lumière. Des liens vous enchaînent
(1) Judicia |iroconsulis. Terlullien, Ad ment., 2. Il n'y a de proconsul qu'à Carthage.
(2) Terlullien, Ad martyres, 1.
mais vous êtes libres pour Dieu. Vous respirez un air infect, mais vous êtes un parfum de suavité. Vous attendez la sentence d'un juge, mais vous jugerez vousmême les juges de la terre (1). » Il les engage à faire de leur prison un lieu de retraite spirituelle : « Bien que le corps soit enfermé et la chair captive, tout reste ouvert à l'esprit. Marchez librement, non sous d'épais ombrages ou de longs portiques, mais sur le chemin qui conduit à Dieu. La jambe ne sent rien dans les ceps qui l'étreignent, quand l'àme est dans le ciel (2). » Il compare le dur séjour de la prison aux exercices par lesquels on prépare le soldat à combattre (3). Il met en parallèle les souffrances que tant d'hommes affrontent pour des chimères, et les souffrances des martyrs endurées pour la vérité. Ici se place un passage curieux sur cette folie du sport, qui faisait descendre dans l'arène les riches blasés de
{{)Ibld., 2. — Un peu plus loin se liouvenl ces mots, dont on a quelquefois abusé : «Si vous avez penlu quelques joies de la vie, c'est un bon négoce, celui qui sacrifie quelque cliosepour gagner davantage, » negociatio est aliquid amitfere ut majora iucreris. — Voyez, ont dit certains critiques, la vertu des chrétiens est intéressée, ils traitent les choses de l'àme et du devoir comme un commerce, les souûrances de la vie comme un placement à gros intérêts! — Raffinons moins, et soyons plus sincères. L'homme hésite à souffrir, s'il croit que ses souffrances seront i)erdues. Lui dire qu'elles lui seront comptées, payées généreusement dans une autre vie, n'est pas affaiblir en lui le sentiment du devoir -.c'est lui en rendre l'accomplissement plus facile, lui apporter un secours |)roportioiiné à sa faiblesse, l'animer au combat par une espérance légitime. Il souffrira, s'il ne peut autrement remplir son devoir; mais il souffrira plus courageusement en pensant aux éternelles récompenses que la religion lui promet.
(2) Tertullien,,!'/ martyres, o.
{^) Ibkl.
Rome. L'exemple de Commode avait mis en faveur ces honteuses exhibitions, et l'on avait vu les descendants des plus grandes familles, oublieux de toute dignité, prostituer leur noblesse dans les combats athlétiques et les jeux sanglants des gladiateurs. Les femmes ellesmêmes prenaient part à ces luttes dégradantes; Sévère dut les leur interdire (1). 11 reprocha un jour à un sénateur, ancien consul, de s'être montré en public jouant avec une courtisane déguisée en panthère; à d'autres d'avoir acheté les boucliers et les casques d'or de Commode, quand Pertinax les mit à l'encan (2). « Que d'oisifs, s'écrie de même Tertullien, une vaine affectation pousse au métier de gladiateur! Ils aiment à s'exposer à la dent des bêtes féroces, et se regardent comme d'autant plus beaux qu ils sont plus sillonnés de morsures et de cicatrices. Les uns se sont engagés à parcourir un certain espace sous une tunique enflammée ; les autres marchent supportant avec impassibilité les coups qui pleuvent sur leurs épaules. Ce n'est pas en vain, bienheureux confesseurs, que le Seigneur a permis ces exemples; c'est pour nous encourager aujourd'hui, et nous confondre au dernier jour, si nous craignons de souffrir pour la vérité et le salut les maux que d'autres recherchent pour la vanité et la perdition (3). » Cette pièce, de grand style
(l)Dion, LWV, 16.
(2)Ibi(L, 7.
(3)... Quof otiosos afffctalio armorum ad gladium local! Cerlc ad feras ipsas affectatione descendant, et de inorsibus et decicatricibus forniosiores sibi videnlur. Jam cl atl ignés quidam se aucforaveiunt,
et de grand souffle, porte avec elle sa date. <c Combien ont souffert pour un homme, s'écrie l'auteur, ce qu'on hésite à souffrir par la cause de Dieu I Le temps présent le proclame assez. Combien de personnages de la plus haute distinction périssent d'une mort que ne faisaient présager ni leur naissance, ni leur dignité, ni leur tempérament, ni leur âge; et cela, pour qui? pour un homme; par ses mains, s'ils l'ont combattu; par les mains de ses adversaires, s'ils ont pris son parti (1) ! » Évidemment ces lignes ont été écrites au lendemain des luttes civiles que termina la défaite d'Albinus en 197, quand les esprits en étaient encore émus et que le sang versé dans les combats et les supplices était à peine séché.
A la même époque appartiennent deux ouvrages de Tertullien, dont l'un semble l'ébauche de l'autre. Quand il composa son premier essai d'apologie, c'està-dire son écrit en deux livres adressé aux Nations, la Syrie, dit-il, était encore empestée par l'odeur des cadavres, et le Rhône n'avait pas eu le temps de laver ses rives ensanglantées (2) : en langage prosaïque, cela veut dire que la défaite de Niger en Syrie (194) et
ul certum spaliurn iii liinica aidenle conlicerent. Alii inler venatoruin taureas scapulis palientissimis inambiilaverunt... Ad martyres, 5.
(1)... Ad hoc quidem vel prsesentia nobis lempora documenta sint, quantœ qualesque personée inopinatos, nalalibus, et dignitatibus, el corporibus, et aîlatibus suis, exitus leferunl, hominis caussa : aut ab ipso, si contra euin fecerinl : au! ab adversariis ojiis, si pro eo steterint. Ad marlyres, G.
(2) Adhuc Syriee cadaverumodoribus sjtiranl, adliuc GalliaîRbodano suonon lavant.. If/ nationcs, I, 17.
celle cVAlbinus enGaule (197) étaient de date récente. L'Apologétique, où se trouvent, revues, corrigées, développées avec goût, distribuées avec plus d'art, refondues par un habile et sévère artiste, les images des deux livres aifo: Nations, et qui, rapprochée de ceux-ci, fait penser au sermons de la jeunesse de Bossuet après les retouches de son âge mûr (1), suivit cependant de peu d'années le premier ouvrage d'agression et de défense publié par TertuUien. On lit en effet dans/'.4/;ologètique une allusion aux « complices et amis des factions scélérates, qui %OT^i maintenant àéwoncés chaque jour, et que l'on cueille encore, grappes oubliées, après la vendange des chefs parricides (2). » Impossilile d'indiquer plus clairement que ce livre a été écrit quand, après la défaite du dernier des compétiteurs de Sévère , en 197, lés têtes de ses plus illustres fauteurs étaient tombées, et que les représailles se continuaient cependant encore, bien que ralenties, à mesure que des rebelles obscurs étaient découverts et dénoncés. Cela peut s'appliquer aux trois ou quatre années qui suivirent 197, et permet de placer l'Apologétique vers 199 ou 200 (3).
Une autre raison, plus péremptoire encore que des
(1) Cette coin[)araison a été indiquée [lar M^"^ Freppel dans une |age de très fine critique littéraire. TertuUien. 1864, t. L p. 98.
(2j Sed et qui nunc sccU'starum partium socii aut idausores quoiiilie revelantur, |)Ost vindcmiam [larricidarum racematio superstes. ApolO'j., 35.
(3; M. P. .Monceaux me paraît resserrer trop les limites, en plaçant à la fin de l'JT la coMi|iositionde l'.l/^o/ojfe^icu^/f {Ilist. lill. de l'Afriqne chrctleuite, t. 1, p. 208).
arguments de texte, fixe définitivement à cette période du règne de Septime Sévère les livres aux Nations et V Apologétique. Les peintures que l'on y trouve de la situation des chrétiens s'appliquent certainement à une époque antérieure à l'édit par lequel, en 202, Sévère inaugura une nouvelle forme de persécution. Ce que TertuUien discute, c'est toujours la jurisprudence suivie pendant le deuxième siècle : une première loi, de Néron ou Domitien, qu'il résume ainsi : « Chrétiens, il ne vous est pas permis d'être, » non licet esse vos; puis les rescrits explicatifs de Trajan et de ses successeurs, établissant la nécessité d'une accusation régulière pour qu'un chrétien soit puni, mais statuant que, cette condition remplie, il suffit de prouver qu'il est chrétien, quand même on n'établirait à sa charge aucun délit de droit commun , pour qu'il encoure la peine capitale. Contre cette situation juridique s'élève TertuUien, comme avant lui saint Justin , Méliton, Athénagore, tous les apologistes du deuxième siècle, dont il n'est ici que le continuateur.
« Souverains magistrats de l'Empire romain, dit-il, vous qui rendez ouvertement lajustice dans le lieu le plus éminent de cette ville (Carthage), s'il ne vous est pas libre d'instruire et d'examiner la cause des chrétiens sous les yeux de tous; si, pour ce genre d'affaires seulement, votre autorité craint ou rougit de rechercher publiquement la justice; si, enfin, la haine de notre nom, qui nous expose trop souvent aux délations domestiques, s'oppose à notre défense devant les tribunaux, qu'il soit permis au moins à la vérité de par-
venir à vos oreilles par la voie cachée d'une écriture muette (1). » L'éloquent apologiste continue en montrant ce qu'il y a d'inique à juger sans instruire, et à condamner, non pour les crimes, mais pour le nom seul (2) ; en protestant contre l'emploi de la torture non pour faire avouer une faute, mais au contraire pour contraindre à nier la qualité de chrétien (3) ; en démontrant l'aljsurdité des bruits populaires relatifs aux enfants tués, aux repas de chair humaine et aux incestes (4) ; en prouvant combien il est injuste d'accuser, comme on le faisait quelquefois, de lèse-majesté des hommes qui rendaient aux empereurs les hommages qui leur sont dus, priaient chaque jour pour leur salut et leur prospérité, leur accordaient tout l'honneur, ne refusaient quel'adoration (5) . Avec une grande élévation de pensée et de paroles, il met en regard des lois positives invoquées contre les chrétiens la liberté inviolable de la conscience, revendiquée par eux à un double titre : comme droit commun, au milieu d'une société qui permettait la libre profession de tous les cultes, même les plus ridicules et les plus immoraux; comme droit essentiel à la vérité, puisque le christianisme est divin (6).
Dans cette argumentation touffue se mêlent habile-
(1) Apul., 1.
(3) Ibid.
(4) Ibid., 7.
(51 ApoL, 11, 28, 29, 31, 32.
(6) Ibid., 4, 24, 28.
50 LES CIIRÉTIEiNS SOUS LE REGNE DE SEPTIME SEVERE.
ment l'attaque et la défense; l'auteur tient à la fois la lance et le bouclier : quand on le croit occupé à plaider seulement la cause des chrétiens, tout à coup on le voit pousser une pointe hardie sur leurs adversaires, et accabler le paganisme de railleries sanglantes et d'invectives immortelles : mais pas un mot ne fait allusion à l'édit particulier de Septime Sévère, tous les reproches, toutes les critiques, toutes les protestations tombent sur la jurisprudence suivie contre les fidèles par les persécuteurs du deuxième siècle . Loin de se plaindre d'un acte récent du pouvoir, Tertullien s'efforce de prouver que tous les bons empereurs ont épargné les chrétiens, que les mauvais seuls les ont combattus. Cette affirmation est habile, bien que contraire à la vérité des faits. Mais elle eût été injurieuse pour Sévère, si elle s'était produite au lendemain d'un acte formel et législatif de persécution émané de ce dernier. Tertullien, qui, au milieu de ses plus violentes indignations, laisse toujours percer l'avocat sous l'apologiste, se fût bien gardé d'une telle imprudence : pour tout critique qui sait lire, les livres aux Nations et V Apologétique ofï'rent le tableau de la situation faite aux chrétiens depuis ïrajan jusqu'au milieu du règne de Sévère, et en particulier dans les années 198 à 200 ou 201, non de la situation nouvelle que créa pour l'Église l'édit promulgué en 202.
A en juger par ces documents, la position des chrétiens, adoucie au commencement du règne de Sévère, était redevenue intolérable. L'empereur s'était sans doute lassé de les protéger, et les magistrats, habitués
à deviner les dispositions da souverain, avaient compris que tout était encore une fois permis contre cette troisième espèce diiommes, comme les appelaient dédaigneusement leurs ennemis, empressés de les mettre non seulement hors la loi, mais même en dehors de riiumanité (1). On a vu par Texhortation aux Martyrs qu'uQ grand nombre de fidèles avaient été de nouveau jetés en prison. L'exorde de V Apologétique, cité plus haut, montre que chaque jour quelques-uns d'entre eux comparaissaient devant les tribunaux. Leur cause était jugée sommairement : accusés, ils ne se défendaient pas ; on leur demandait s'ils étaient chrétiens, ils répondaient oui; on les condamnait, ils s'en faisaient gloire (2). Souvent on les mettait à la torture avant de prononcer la sentence ou de l'exécuter (3). Quelquefois, joignant l'insulte aux tourments, ou voulait les contraindre à l'abjuration, on introduisait de force dans leur Jjouche des boulettes de pain trempées dans le sang des victimes immolées aux idoles (4). Aucun supplice ne paraissait trop cruel pour ceux qui persévéraient : si quelques-uns étaient seulement punis de la relégation (5), d'autres étaient déca-
(1) Plane terlium geniis dicimur. .\(l nalioiies, 1, 8.
(2) Clirislianus si denolatur, gloiialur; si trahiliii', non subsistil ; si inlorrogatur, non défendit ; interrogatus, confiletur; damnatiis, glorialur. Ad liai., I, 1 ; cf. .ipol., 1.
(.{) Perducirnur ad potestates, et intenogamur, et torquemur, et liucidamur. Apol.,11.
(4) Inler leslamenla cliristianonim boliilos eliam criiore distenlos admovetis... ipol., 9.
(5) In insulas rolegainiir. /^<V/., 12.
pités (1), OU mouraient déchirés par des ongles de fer (2), crucifiés (3), livrés aux Jiètes (4); quelquefois on les attachait à un poteau, et on les entourait de sarments embrasés, d'où le nom de Sarmentarii ou Semaxii que les païens donnaient ironiquement aux disciples du Christ (5). A ces violences juridiques et légales s'ajoutaient les violences populaires. Le charme était désormais rompu : les magistrats avaient recommencé à répandre le sang chrétien, la foule pouvait donner de nouveau libre cours à ses haines. L'émeute était fréquente. Quand un traître avait découvert le lieu de réunion des chrétiens, le peuple s'y portait en masse pour les assiéger (6). Dans les rues les fidèles isolés étaient poursuivis à coups de pierre : on mettait le feu à leurs maisons (7). La bête populaire, maintenant déchaînée, et ayant encore une fois goûté le sang, ne s'arrêtait plus: comme une hyène, elle allait fouiller les tombeaux pour lacérer ou jeter à la voirie
(1) Cervices poniimis. ApoL, 12.
(2) Ungulis (leradilis lalera christ ianorum. Ibid.
(3) Crucibus et stij)itibus imponitis chrislianos. Ibid.
(4) Ad bestias impellimiir. Ibitl.
(5) Ignibus urimur. Ibid., 12. Liccl nunc SarDienlilios et Semaxlos ai>i)elletis, quia ad stipitem dimidii axis revincti .sarmentorum ambitu exuritnui". lbi(L, 50. — Tertullien a rassemblé dans une seule phrase les divers supplices appliqués aux chrétiens; faisant allusion à leur coutume de prier les bras en croix, il dit éloquemment : Sic ifaque nos ad Deum expansés ungulœ Ibdianf, cruces suspendant, ignés lambant, gladii guttura deiruncent, bestiœ insiliant; paratus est ad omne supplicium ipse habitus orantischristiani. ApoL, 31.
(6) Quotidie obsidemur, quotidie prodimur, in ipsis plurimum cœtibus et congregationibus nostris oppriinimur. Ibifl., 8.
(7) Nos inimicum vulgus invadit la])idibus et incendiis. Ibid., 37.
les cadavres des chrétiens (1) : même la religion de la mort, si puissante dans le monde antique, ne suffisait plus à contenir ses sauvages ardeurs.
TertuUien, qui nous a laissé, épars dans les deux écrits que nous avons cités, tous les traits de ce tableau, a négligé de donner les noms des martyrs qui durent périr en si grand nombre dans la province d'Afrique pendant les deux ou trois dernières années du deuxième siècle et les deux premières du troisième. Écrivant ses deux livres aux Nations pour le peuple dont il raconte les violences, et son Apologétique pour les magistrats qui condamnaient chaque jour les fidèles, il n'a pas besoin de rappeler des faits ou des personnes présents à la mémoire de tous ceux qui le lisent, peut-être aux remords de quelques-uns. Le seul épisode isolé dont il fasse mention est celui d'une femme chrétienne qu'une sinistre fantaisie de juge dépravé, dont il y a plusieurs autres exemples dans l'histoire des martyrs (2), aime mieux condamner au déshonneur qu'à la mort, ad lenonem polius quam ad Iconem, « confessant ainsi que la perte de la chasteté est pour nous plus cruelle que tous les supplices et
(1) Ipsis Bacchanaliiirn fiiriis nec morluis parcunt chri^tianis, quio illos dcrequie sopultuiic. de asylo quodam mortis, jara alios jam nec tolos, avellant, dissecont, disliahant. Ihid., 37.
(2) Voiries exemples que j'ai cités dans VHisloire flcsperséculions peitflanf les deux premiers siècles. 3* éd., p. 23."j, et dans la Revue (les questions liisloriques, avril 188.5, p. 393, 394. — Cf. Edmond Le Blant, Les voies d'exceplious employées conireles marlyrs 1885, reproduit dans les Persécuteurs el les Martyrs, 1893, p. 201, et J. Rambaud, le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, 1885. p. 77.
54 LES CHRÉTIENS SOUS LE RÈGNE DE SEPTiME SÉVÈRE.
toutes les morts (1). » Le juge, en ordonnant un châtiment aussi monstrueux, appliquait-il une loi qui ne serait point parvenue jusqu'à nous? Je ne le pense pas; mais il usait de l'omnipotence accordée aux magistrats romains, et surtout aux gouverneurs, dans l'application de la peine. Ils pouvaient condamner aux bêtes, aux combats de gladiateurs, aussi bien qu'à la hache et au bûcher (2) ; rien ne s'opposait à ce qu'ils fissent le hideux choix dont parle Tertullien. L'accusé reconnu coupable d'un crime capital était devenu « esclave de la peine, » selon l'expression légale, et le juge croyait peut-être accomplir un acte d'humanité en exposant une chrétienne dans les mauvais lieux situés sous les arcades de l'amphithéâtre au lieu de l'exposer, dans l'arène, à la dent des lions ou à la lance des gladiateurs.
La province d'Afrique n'est probablement pas la seule contrée où sévit cette persécution, prélude de la persécution plus atroce qui devait suivre l'édit de 202. Nous ne savons si, dans les années troublées que nous étudions, des martyrs périrent pour la foi dans les provinces européennes ou asiatiques de l'Empire
(1) Nam et proxiuie ad lenonem damnando cliristianampotius quam ad leoneni, confessi estis labem pudicitiae apud nos atrociorem omni pœnael omni laberepulari. Tertullien, .l^jo/., 50, — Cf. De Piidlcilla, I, 1 : Principalem christiani nominis disciplinam, quam ipsuin quoqiie sœculum usque adeo testatur, ut, si quando, eain in feminis nostris inquinamentispoliuscarnisquam tormentis punire contendal. id volens eripere quod vilae anleponunl.
(2) Marcien, au Dlgiesle, XL VIII, xix, 11, § 3. — Cf. Revue des ques- Hons liistorlqifes, avril 1885, p. 367, 368, 387.
romain : cela est vraisemblable : mais aucun document certain, pour cette époque et ces pays, n'est venu jusqu'à nous. Il en est autrement de l'Egypte. Clément d'Alexandrie nous a laissé, sur les épreuves que subit alors l'Église de cette grande ville . un témoignage analogue à celui de TertuUien sur la crise qui agita celle de Cartilage. Au jugement des meilleurs critiques, les Stromates de l'illustre docteur alexandrin « ont été composés sous Sévère, comme il est aisé de le juger par la chronologie qui se voit dans le premier, terminée à la mort de Commode. Mais ce fut, ce semble, au commencement de ce règne plutôt qu'à la fin (1). » Dans les Stromates se lisent ces paroles : « Zenon disait justement en parlant des Indiens, que l'aspect d'un seul Indien au milieu des flammes enseignait mieux à supporter la douleur que toutes les démonstrations. Et nous, chaque jour nous voyons de nos yeux couler à torrents le sang des martyrs brûlés vifs, mis en croix ou décapités, La crainte de la loi qui, à la façon d'un maître, les a tous conduits au Christ, leur a appris à attester leur foi même au prix de leur sang (2). » Ainsi, dans la première moitié du règne de Sévère, les têtes chrétiennes tombaient
(1) Tilletnont, Mciiioires, t. III, art. m sur Clément d'Alexandrie. C'est également i'oplnionde Dodwell, qui place la composition des.S7/omales avant 202 : Diss. III in Irenœum, S xxvii, p. 276, et Diss. de Roman. Pondf. primava successione, c. xv, 2 iv, p. 209. Voir Mosheim, De œtate Apologetici Terfulliani, iuUioquc persecnUonis Sereri, § iv, dans Migne, Pulrol. Int., I. I, col. 515.
(2) CiémenI d'Alexandrie, Strnin., H, 125.
SOUS la hache à Alexandrie comme à Carthage, les croix et les bûchers se dressaient dans Fune et dans l'autre ville pour les chrétiens fidèles à leur Dieu. La persécution, cependant, n'était pas encore officielle; les mag-istrats se contentaient d'appliquer les lois existantes, et l'empereur, occupé à d'autres soins, n'avait point jusqu'à ce moment publié d'édit contre les chrétiens. Après leur avoir été favorable, il leur était devenu indifférent : cela seul avait suffi pour que leur sang- coulât de nouveau. Il va maintenant leur devenir ouvertement hostile, lancer contre eux un édit : alors commencera la période ardente et, selon une énergique expression de Tertullien, la canicule, le plein midi de la persécution (1), dont nous n'avons vu que la sanglante aurore.
(1) Médius ardor, ipsa caniciila perseculionis. Tertullien, Scorpiace, 1.