‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 9 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE. — I. L'ÉGLISE et le droit d'association. — Pendant les deux premiers siècles, l'État iiersccute les chrétiens, mais ignore rÉglise. — Faits qui la lui révèlent au commencement du troisième siècle. — Accroissement du noml>redes fidèles. — Nécessite de posséder des cimetières. — Les cimetières chrétiens ont été d'abord des propriétés privées. — Ils se sont transformés )>eu à peu en projtriétés collectives. — Législation du commencement du troisième siècle, favorable aux sociétés de secours mutuels et aux confréries funéraires. — L'Église en prend extérieurement la forme, afin de pouvoir posséder. — Calliste, diacre du pape Zéplijrin, est chargé d'administrer le premier cimetière possédé par elle à titre corporatif. — IL Les sentiments de Septime SévÈHE A l'égard des CHRÉTIENS. — Mouvcmeut démocratique du commencement du troisième siècle. — Décadence de l'aristocratie : groupement des petits. — L'association substituée à la clientèle. — Ce mouvement est favorable à l'Église. — Septime Sévère entièrement dégagé des préjugés aristocratiques. — Nombreux chrétiens dans sa maison. — II protège des familles chrétiennes contre l'iiostilitô du peuple de Rome. — Motifs de cette conduite. — Les chrétiens ont toujours été favorables à sa cause. — Entré par une adoption posthume dans la famille des Antonins, il a voulu imiter la bienveillance que leur avait montrée Commode. — III. Les préludes de la persécution. — Les magistrats imitent la tolérance de l'empereur. — Quelques esprits exagérés parmi les chrétiens. — Manifestation d'un soldat, louée par Tertullien. — Les chrétiens moilérés la blâment comme une provocation inutile. — Passions populaires, qu'une étincelle suffit à rallumer. — La persécution reprend en Afrique, vers 198. — Tertullien écrit son Exhortation aux martyrs. — Il compose ses livres aux Nations et son Apologétique. — Date de ces ouvrages. — La situation qu'ils dépeignent est celle qui résulte de la jurisprudence du deuxième siècle. — Nombreux martyrs en Afrique. — Chrétienne condamnée au leno. — Martyrs en Egypte. — Aucun édit de persécution n'a encore été promulgué.

L'Église et le droit d'association.

La Rome des Césars, des Flaviens et des Antonins mit une lenteur surprenante à découvrir la cité spirituelle qui grandissait dans son sein. Pendant un temps assez long", les chrétiens n'avaient pas été distingués des Juifs par Fœil de la police, et avaient tiré profit de cette confusion ( 1 ) ; même après que les différences qui séparent un chrétien d'un juif eurent été aperçues, la société nouvelle ne se révéla pas encore. Sur l'initiative d'un accusateur particulier, conformément au.x; rescrits de Trajan, d'Hadrien, d'Antonin, de Marc Aurèle, on saisissait de temps en temps, pour les traîner dans les prétoires, les livrer au glaive, au bûcher ou aux bêtes, des hommes de tout âge et de tout rang qui avaient abandonné les dieux de l'Empire et faisaient profession d'adorer un Dieu unique, sans pouvoir se réclamer de la tolérance dont jouissait en vertu des traités la religion nationale des Juifs : mais les païens ne pénétraient pas dans le secret de la foi qui animait ces transfuges de leur culte, et nul regard profane n'était descendu dans les entrailles de la cité sainte oùse formait le nouveau peuple de Dieu. L'an 163, le préfet de Rome Junius Rusticus, celui qui fit lire les écrits d'Épictète à Marc Aurèle et auquel, en souvenir de ce bienfait, l'empereur philosophe voua une re-

(1) Tertullicn, Ad naliow.s, I, 2; Apolocj., 21.

L'ÉGLISE ET LE DROIT D'ASSOCIATION. -i

connaissance éternelle, ne connaît pas mieux que son illustre élève les chrétiens déférés à son tribunal. Il demande naïvement à saint Justin en quel lieu se rassemblaient ses coreligionnaires, comme s'il se fût agi d'un obscur conciliabule de quelques personnes, et semble confondre avec l'école du martyr et la petite réunion de ses disciples la chrétienté de Rome tout entière (1 ,. Le magistrat ne soupçonnait pas ce qu'était l'Église.

Celle-ci ne se dégagea tout à fait des ténèbres et n'apparut avec une entière clarté aux regards de l'État que vers le commencement du troisième siècle. Des faits extérieurs, qui n'appartenaient plus seulement au domaine de la conscience, mais touchaient à l'ordre social et politique, révélèrent au pouvoir l'existence et la constitution de la société nouvelle, et lui imposèrent l'alternative ou d'une tolérance légale, ou d'une guerre déclarée non aux individus, comme précédemment, mais à l'association même dont ils faisaient partie.

Pendant tout le second siècle, la population chrétienne s'était considérablement développée, malgré de cruelles souffrances et des alertes continuelles. La tranquillité inaccoutumée dont jouit l'Église sous le règne de Commode accéléra ce mouvement, en permettant aux fidèles de se multiplier sans obstacles. Au moment où Septime Sévère devint empereur, les

(1) Acta S. Jusiini j)li([<)sophi cl sociormii <'jn.s, dans Ruinarl, Ada inorlyniin slncero, 1*J89, p. 44.

chrétiens étaient très nombreux, non seulement dans ces provinces d'Asie où la foi se répandit dès la première heure, mais encore en Italie, en Espagne, en Gaule, en Germanie, en Bretagne, en Afrique. A la distance où nous sommes placés, connaissant les événements qui suivirent, et le dénoùment du grand drame dont les hommes du troisième siècle savaient à peine les premières péripéties, nous apercevons plus clairement qu'eux-mêmes le vide qui se faisait dans le monde païen. Mais déjà les observateurs attentifs commençaieut à se préoccuper des succès de la propagande évangélique. Ils voyaient les forces vives, les âmes généreuses, tout ce qui croit, aime, se dévoue, bientôt tout ce qui médite et ce qui pense, se précipitant d'un élan chaque jour plus rapide hors des cadres de la religion officielle, et s'agrégeant à une société qui osait prendre le titre d'Église catholique, c'est-à-dire d'assemblée universelle. La vie qui coulait abondamment dans son sein n'y pouvait rester cachée, et se manifestait de temps en temps au dehors : en 196, quand la date delà Pâque fut débattue, l'autorité romaine n'avait pu ignorer les conciles qui se rassemblèrent dans toutes les parties de l'empire, à Rome, en Gaule, en Palestine, dans l'Achaïe, le Pont, l'Osrhoène, la Mésopotamie, l'Asie proconsulaire (1); quatre ans plus tard, le proconsul d'Afrique fut sans doute averti de la réunion d'un synode de soixante- dix prélats

(1) Tillernont, Mémoires S7rr l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. 111, art. iv sur saint Victor.

autour de l'évêque de Carthage (1). A défaut de renseignements de police, le langage des chrétiens euxmêmes eût suffi à éveiller l'attention du pouvoir. C'est au public lettré, c'est aux magistrats que s'adressait Tertullien quand, avec plus de sincérité que de prudence, il montrait la population chrétienne remplissant tout, les cités, les îles, les châteaux, les municipes, les conseils, les camps, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum, et faisait remarquer la patience de ses frères, assez répandus pour se venger par surprise, s'ils l'avaient voulu, assez forts et assez nombreux pour agir en ennemis déclarés, si leur religion comme leurs sentiments intimes ne le leur avaient interdit (2).

La multitude des fidèles ne frappait pas seule les regards des païens ; dans la société longtemps obscure et dispersée qui avait grandi à l'ombre de l'Évangile, ils devinaient maintenant un corps actif, vivant, organisé : entre tous les indices, le plus révélateur avait été la constitution de la propriété ecclésiastique. Quand l'Église fut devenue maîtresse de domaines appartenant non plus à tel ou tel chrétien, mais, selon une expression employée plus tard dans les documents officiels, au corps des chrétiens, il fut impossible de fermer les yeux sur l'importance d'une telle association. Deux siècles s'étaient écoulés avant qu'elle se trouvât nantie d'une fortune immobilière et prit, pour

(1) Saint Cyprien, Ep. 71 ; Saint Augustin, De un'Uate bapf., l3.

(2) Tertullien, Apol./Zl; Ad nadones,}, 1, 8.

ainsi dire, racine clans le sol. Les premières communautés n'en avaient pas éprouvé le besoin. Pour que la société chrétienne songeât à posséder des immeubles, ce qui l'obligeait à revêtir vis-à-vis de l'État une personnalité distincte des individus qui la composaient, il fallut un cas de force majeure. Ce fat la nécessité d'assurer la sépulture de ses morts, dont le nombre augmentait naturellement à mesure que les conversions se multipliaient, qui la conduisit à acquérir peu à peu des possessions territoriales, et à chercher les moyens de les administrer conformément aux lois. A l'époque romaine, la promiscuité des sépultures était également odieuse aux païens et aux chrétiens. Personne n'acceptait l'idée de reposer après la mort côte à côte avec des inconnus, avec des hommes de religions, de mœurs, de patries différentes. On ne consentait à dormir son dernier sommeil que seul, ou en compagnie de personnes de son choix. De là, pour quiconque ne pouvait faire les frais d'un tombeau séparé, la multitude des clubs funéraires, possesseurs d'un cimetière ou d'un columbarium destiné aux associés et à leur famille. Les riches n'entraient pas dans ces associations, mais ils les reproduisaient dans leurs domaines, car, dans la dépendance des somptueuses villas sépulcrales où leur tombeau, entouré de bosquets et de jardins, s'élevait comme une maison de plaisance (1), ils ménageaieni ordinairement des sé-

(1) Voir, ù la fin du volume, l'appendice A, sur les domaines funéraires des parliculiers et des collèges.

piiltures pour leurs esclaves, leurs affranchis et leurs clients (l). Beaucoup de chrétiens, favorisés des dons de la fortune, étendirent à leurs frères dans la foi cette hospitalité de la tombe. La plupart des catacombes ont commencé ainsi dans le parc ou le jardin de quelque opulent fidèle, de quelque matrone dévouée (2). Autour de l'hypogée de la famille, ou du tombeau qui venait de recevoir les restes d'un martyr, on creusait d'abord un ou deux corridors, quelques chambres sépulcrales : le réseau des galeries se resserrait, ses mailles se multipliaient, à mesure que les habitants de ces funèbres asiles devenaient plus nombreux (3). Telle fut la première période de l'histoire des cimetières chrétiens. Mais un tel état de choses ne pouvait durer toujours. Le moment approche où l'importance croissante des cimetières les fera échapper aux mains

(1 Les inscriptions faisant mention du droit de sépulture accordé Ll- BERTIS LIBERTABVSQVE POSTERISQVE EORVM, ou désignant un terrain funéraire concédé EX INDVLGENTIA PATRONI, sont innombrables. Voir dans Wallon, Histoire de l esclavage dans l'antiquité, 2° éd., t. II, 1879, la note 32, p. 479 : « Les esclaves dans les tombeaux de leurs maîtres, » et la note 58, p. .502 à 504 : « Les affranchis dans les tombeaux de famille. »

(2) Voir, à la fia du volume, l'appendice B, sur les domaines funéraires chrétiens.

(3) Les plans de l'hypogée creusé par la chrétienne Lucine dans son domaine de la voie Appienne, dressés par M. Michel de Rossi, permettent (le suivre les progrès de ce travail souterrain, de distinguer les galeries primitives, celles que l'on dut successivement y ajouter, d'assister en quelque sorte au peuplement de la catacombe. Voir Roma solterranea, t. F. 18fi4, planches XXII-XXIII. CL Borne souler)-ai»eïrancaise, 2' éd., 1874, plan de la première area du cimetière de Calliste, à la lin du chapitre m du livre IV.

de leurs premiers possesseurs, où de propriété privée ilsse transformeront comme d'eux-mêmes enpropriété collective. Tant que, dans un domaine, les sépultures furent peu nombreuses, le fondateur de l'hypogée, assisté souvent de cette armée de serviteurs que comportaient les grandes fortunes romaines, en put conserver l'administration. iMais les ressources des particuliers, si considérables qu'elles fussent, ne lardèrent pas sans doute à devenir insuffisantes. Le système d'architecture sépulcrale adopté par les chrétiens permettait de rassembler dans un hypogée, même de très petites dimensions, un nombre de tombeaux qui étonne l'imagination et dont la possibilité se révèle seulement au calcul (1). A mesure qu'un souterrain consacré par la charité privée à la sépulture des chrétiens se creusait plus profondément, s'augmentait de nouvelles galeries, quelquefois de nouveaux étages, et se remplissait de tombes superposées, on pouvait prévoir le jour plus ou moins prochain où la famille qui le possédait allait être amenée par la force des choses à en abdiquer le gouvernement, afin de se soustraire à la

(1) M. Michel de Rossi a calculé que (dans la dernière période, il est vrai, du développement de son architecture sépulcrale) la crypte de Lucine, sur la voie Appienne, circonscrite dans une aire de 100 pieds sur 180, pouvait contenir deux mille sépultures {Roma sotlerraaea, t. 1, 2« partie, p. 78). Il résulte des calculs du même savant que la moyenne de l'excavation catacombale sur une surface carrée de la 395° partie d'un mille carré comprend, en supposant un seul étage souterrain (et les catacombes en ont quelquefois deux ou trois), mille mètres de galeries. Michel de Rossi, Dell' ompiczza délie romane calacombe , Rome, 18C0.

responsabilité à la fois matérielle et morale qu'il entraînait. Elle se retirait en quelque sorte, et se substituait ceux au profit desquels elle avait creusé et jusque-là entretenu la catacombe. La communauté chrétienne en devenait propriétaire.

Au troisième siècle apparaissent, à Rome et en Afrique, les premiers exemples de domaines ainsi possédés par l'Église . On peut fixer au commencement de ce siècle ou à la fin du précédent l'acte de naissance, en divers centres chrétiens, de la propriété ecclésiastique. A cette époque correspond précisément, dans tout l'Empire, un grand développement des associations funéraires, admises par la loi à posséder des lieux de sépulture. Ces associations, composées nécessairement de petites gens [tenuiores], et où les riches n'entraient que comme bienfaiteurs ou patrons, existaient depuis longtemps à Rome (1), mais elles ne pouvaient s'établir en province sans une autorisation spéciale. Septime Sévère, dans les dernières années du deuxième siècle (2), leva cet obstacle en permettant par un rescrit, sous certaines conditions, la formation de clubs funéraires dans tout l'Empire (3). C'était renoncer à

(1) En vertu d'un sénatus-consulle du premier siècle, cité dans l'inscription du collège funéraire de Lanuvium. Orelli-Henzen, 6086. Cf. Marcien, au Bifjesfe, XLVII, xxii, 1 ; "W'altzing, Étude historique sur les corporations professionnelles chez les Romains, t. I, 1895, p. 142 à 147.

(2) Le rescrit est donné par Sévère seul, antérieur par conséquent à 198, époque où Caracalla fut associée l'empire avec le titre d'Auguste. Cf. Bullettino di arclieologia cristiana, 18C6, p. 11.

(3) ...Quod non tantum in Urbe, sed in Italia et in provinciis locum babere divus quoque Severus rescripsit. Marcien, /. c.

la politique de défiance qui, depuis Auguste, avait dirigé tous les empereurs à l'égard des associations (1), et dont la correspondance administrative de Trajan offre de curieux exemples (2). Mais les circonstances en imposaient Fabandon. L'ancienne aristocratie, décimée par la tyrannie des Césars, puis de Domitien et de Commode, et plus encore par ses propres vices, avait été presque partout remplacée par une nouvelle noblesse, sans prestige et sans traditions; en même temps les liens de patronage et de clientèle qui, dans la vieille constitution romaine, unissaient étroitement les grands et les petits, s'étaient relâchés ou rompus. Les petits avaient dû apprendre à compter davantage sur eux-mêmes, sur le secours mutuel, et il avait fallu, bon gré mal gré, laisser un champ chaque jour plus large aux sociétés de toute sorte qui se formaient spontanément, malgré les lois, en vertu d'une nécessité sociale. Le rescrit de Septime Sévère, écrit probablement en réponse à la consultation de quelque gouverneur effrayé du grand nombre des associations non autorisées, consacra plutôt qu'il ne créa ce mouvement. L'Eglise, semble-t-il, sehàta de profiter d'une loi que l'on aurait pu croire faite pour elle. Ouvrir des cimetières destinés à la sépulture de ses membres, les posséder à titre de corporation de petites gens se cotisant pour s'assurer mutuellement les honneurs fu-

(1) Dion Cassius, XXXVIII, 12; Suétone, ('.■r.sar. ^t2; Ocfavin.'i. 32; 3osèphe,Ant.Ji(d.. XIV, 10; Tacite, Ann.. XIV, 17; Gaius, aviDlgesIc. III, IV, 1.

(2) Pline, Kj).. X, 42, 07. Cf. I'(nic>/. Troj.. 5'i.

L'ÉGLISE Eï LE DROIT DASSOCIAÏJOX. Il

néraires, était pour elle chose simple et facile : la présence, parmi; les fidèles, de représentants nombreux de l'aristocratie de naissance ou de fortune ne créait même pas une difficulté, car les collèges romains sollicitaient ordinairement l'affiliation de bienfaiteurs, de membres honoraires (1). Les institutions déjà fondées par l'Église pour l'entretien du clergé, l'assistance des pauvres, rentraient facilement dans le cadre d'une association de secours mutuels (2) , qui permettait aux

(1) On coinnfail oïdinaironicnt dans les collèges funéraires (comme aujourd'hui encore dans la plupart de nos sociétés de secours mutuels) deux catégories de membres : ceux que nous appellerions les membres participants, et que les inscriptions romaines appellent la ^ieis, et à côté d'eux les membres honoraires, les patroni, grands ou riches personnages qui avaient fait au collège des dons de terre, d'édifices ou d'argent, et dont les noms étaient écrits au premier rang sur son alhum. Dans l'album d'un collège d'artisans d'Ostie, on voit neuf ;;atroni, deux dignitaires, quinquennales, et cent vingt-quatre membres ûcÏAplebs. Cl. Orelli, 4054; Wilmanns, Exeinphi inscript, la/.. 1745; l'index d'Orelli-Henzen, j). 178, au mot /V///o/(<, et celui de Wilmanns, p. »)'il, aux mot^ Honores el officia coUegiorum.

(2) Comparez ces paroles de Tertullien, Apol., 39 : « Coimus ad Deum... arcse genus est... modicam unu.squisque stipem vienstrua (lie... apponit... egenis alendis humandisque » avec les textes suivants de Gains (au /)ig'e.s^e, III, iv, 1,§ 1): «Permissumest... habere... (trcam communem ; » deMarcien(îô«/., XL VII, xxii, 1) : « Permittitur tenuioribus.s7i/>e;^( j«e/i.s7/(/rtHi conferre,duratamensemel inmense coeunl; » de l'inscription de Lanuvium : « Qui slipein menslruam conferrc volent /// funera in id coUegium roeani \\G<\\m sub specie bujus collegii nisi semel in mense coeani conl'erendi causa iinde defnncfl .se~ pelianlur. » Même les dons en nature qui formaient dans l'Église primitive une partie du traitement du clergé étaient distribués dans les réunions des fidèles sous la même forme que dans les corporations ou les assemblées profanes, où, après le repas de corps, une ration plus ou moins abondante, sporliila, quelquefois même une somme d'argent, était remise aux convives d'après la dignité de chacun. Dans les réunions périodiques des chrétiens, les prêtres, quelquefois les confesseurs de la

chrétiens de posséder librement et publiquement au regard de FÉiat, et faisaient d'eux, partout où ils adoptaient cette forme, un groupe dont la constitution religieuse échappait à la connaissance et aux investigations de l'autorité, mais dont celle-ci ne pouvait plus ignorer Fexistence civile et légale (1).

Si naturelle cependant que fût cette entrée de TÉglise dans la cité romaine à la faveur des lois sur les associations, elle avait besoin d'être habilement ménagée. La manœuvre n'était pas exempte d'une certaine hardiesse. Heureusement un homme se rencontra, doué des qualités de l'administrateur, et capable de présider à Rome, sous l'œil même du pouvoir impérial, à cette transformation extérieure de la communauté chrétienne. Depuis les dernières années du règne de Commode, les chrétiens délivrés des mines de Sardaigne, grâce à l'intervention charitable de Marcia, étaient de retour dans leurs foyers. L'un d'eux, déjà célèbre par son intelligence et ses malheurs, était Calliste, ancien esclave de l'affranchi impérial Carpophore, autrefois directeur pour le compte de celui-ci

foi, recevaient également une sporluUi en rapport avec leur rang liiérarchique; voir Tertullien, J)e jcjinuis,\l ; saint Cyprien,ir/). 34, 64; cf. De Rossi, BulleUino de archeologin cristmna, 1866, p. 22.

(1) Les pages qu'on vient de lire résument les idées exposées à plusieurs reprises par M. de Rossi sur la formation de la propriété ecclésiastique. Ces idées ont été critiquées par M°' Duciiesne, qui, dans ses leçons sur les Orujines chrétiennes, p. 366-376, a donné de cette formation une explication différente. On trouvera le résumé détaillé des deux systèmes dans mon livre sur le Chrislianisme et V Empire romain, 5' édition, p. 76-89. Voir encore Maurice Besnier, dans Revue des Cours et Conférences, 1904, ]i. 32-37.

d'une banque qui avait mal réussi, puis poursuivi devant les tribunaux par la haine des Juifs, qui l'accusaient d'avoir troublé leur culte, et condamné pour ce motif aux travaux forcés par le préfet de Rome (1). Compris dans l'amnistie obtenue par Marcia, il revint de Sardaigne avec les autres chrétiens (2) ; mais il ne séjourna point à Rome tant que dura le pontificat de Victor, qui partageait peut-être quelques-unes des préventions excitées par les mésaventures financières auxquelles Calliste s'était trouvé jadis mêlé. Celui-ci vécut pendant plusieurs années à Antium, d'une pension ecclésiastique à laquelle lui donnait probablement droit sa qualité de confesseur. Le successeur de Victor, le pape Zéphyrin, ne voulut point se priver plus longtemps des services de ce chrétien énergique et calomnié (3). A en croire l'auteur contemporain des Philosophiimena, Zéphyrin n'avait pas une intelligence supérieure, sa culture scientifique était même assez limitée; mais souvent ces esprits simples, quand au bon sens naturel se joint une parfaite droiture, savent mieux que de plus raffinés discerner les hommes dont ils ont besoin. Le pape comprit le parti qu'il pourrait tirer, à une époque où la

(1) Plillosophia)tena,l\, 11.

(2) Voir Histoire des persécuUons pendant les deux premiers siècles, 3^ édition, p. 475.

(3) Les calomnies de l'auteur des Philosophumcna, qualifiées d' » atroces» par M. Rmàn (Marc Aurèle, ]>. 230), ont été réfutées par Dollinger, Cruice, Armellini, Lellir, Hagemann. de Smedt, et surtout par M. de Rossi,qul aconsacréà celle réfutation une grande partie de l'année 186G de son Bnllettino di archeologia cristiana.

li LES CHRÉTIENS SOUS LE REGNE DE SEPTIME SEVERE.

propriété ecclésiastique cherchait à se constituer, d'un auxiliaire tel que Calliste, jeune encore, mûri par l'adversité, ayant une intelligence souple et déliée, l'expérience des affaires, l'auréole de la persécution. Il l'appela à Rome, et, du consentement du peuple, dont l'opinion était devenue tout à fait favorable, l'admit aux ordres sacrés (1). Investi de la confiance entière de Zéphyrin, Calliste fut promu aux fonctions de premier diacre, et chargé, dit le récit contemporain, du gouvernement du clergé et de l'administration « du cimetière (2) ».

Ce cimetière, le premier possédé à titre corporatif par l'Église romaine, et dans lequel, à partir de cette époque, les papes furent enterrés, était situé sur la voie Appienne (3) : il se composait d'hypogées donnés à la communauté chrétienne par les Cœcilii, et déjà consacrés par la sépulture de la martyre Cécile (V).

(1) Voir, sur coUc |)ar(it' du récit des Philosophumeaa, les réllexions de M. de Rossi, BnUetliiio dl archeologia cristiana, 1866, P- 8. ^ ^

(2) Meô' o-j (OùîxTopo;) xotix-^aiv Zîcpypïvo; (7uvapâ[j.îvov aÙTOV (KâXXta- Tov) G'^wv Trpô; tyjv xaxdcaTriCJiv toù xXyjpou... el; ta xoipi'nTiqpiov xaréa- T7i(7Ev. Vhilosoplnmiena, L\, II.

(3) M"' Duchesne a récemment émis l'hypothèse qu'avant que « le cimetière » de la voie Appienne devînt la nécropole officielle de l'Éjilise romaine, celui de Priscille, creusé dans une propriété de la famille des Csecilii sur la voie Salaria, avait été, depuis l'âge apostolique, « l'établissement central de la communauté chrétienne, la résidence plus ou moins habituelle de l'évoque, en tous cas le sièj.',e de son administration. » Lettre à M. Marucchi, dans Nuovo BuUctlino dl archeologia cristiana, 1901, p. 116-117.

(4) De Rossi, lUniia sollcrranco, t. IT, p. 368 et suiv. ; cf. Uomc sou- Icrraiiir, p. S'i:!.

Calliste y déploya une grande activité, im véritable goût artistique ; au commencement de son administration peuvent être attribués, avec plusieurs galeries, quelques-uns des caveaux ornés des symboles du Baptême et de l'Eucharistie, que les archéologues modernes désignent sous le nom de chambres des sacrements (1). Mais en même temps qu'il dirigeait les peintres et commandait aux fossores. dont l'image se retrouve plusieurs fois tracée sur ces murailles, Calliste avait sans doute, au dehors, à faire des démarches et à entretenir des rapports d'un autre ordre. Chef du temporel de l'Église romaine et remplissant, dans l'association funéraire dont elle avait pris extérieurement la forme, le rôle d'administrateur ou de syndic (2), il servit probablement plus d'une fois d'intermédiaire entre l'État et la communauté chrétienne : peut-être même fit-il inscrire l'association nouvelle parmi les autres corporations, sur les registres de la préfecture urbaine (3).

(l)De Rossi, Borna sotlerranea, I. II, p. 2i5-2i9, 328, 345, 347, 372. 373. Les caveaux attribuées par M. de Rossi ù l'époque de Calliste sont marqués A- et A" sur les plans du cimetière. Des vues d'ensemble de ces chambres funéraires et les détails de leurs peintures sont reproduits dans l'atlas de la flniita soll('n(ineu,\. II, pi. XI, XIII no3, pi. additionnelle C B, i.l. XV. XVI, XVII, XVIII (cf. Rome souterraivc, p. 385-399 et )il. V, VI. VII, VIII). L'image d'un docteur y est souveni représentée; serait-ce une allusion à Calliste, qui peut-être dirigea la très remarquable décoration symbolique de ces deux ciiambres, où la pensée du théologien parait avoir guidé dans tous les détails la main de l'artiste?

(2) Cf. Gains, au Bifjeste, III, iv, 1, ;; 1.

(3) Cf. De Rossi, Roma sotlerranea, t. Il, p. \i-i\, 371. Voir aussi Rome souterraine y p. 25.

Les sentiments de Septime Sévère à l'égard des chrétiens.

Les associations étaient nombreuses dans les premières années du troisième siècle. Un mouvement démocratique se dessinait, dont l'Église profita. Peut-être ne fut-elle pas étrangère à ses commencements. L'exemple des chrétiens, « dont les mains ne restaient pas oisives (1), » l'égalité qui rég'nait chez eux entre le riche et le pauvre, l'homme libre et l'esclave (2), l'estime singulière qu'ils montraient au travailleur (3), avaient dû faire impression sur quelques esprits. Ce n'est point à la surface que se forment les courants nouveaux : une société humble, cachée, presque inconnue, comme le fut pendant longtemps l'Eglise chrétienne, avait pu exercer dans les couches profondes de la population romaine une action d'autant plus efficace qu'elle était moins aperçue. Le temps est passé où l'on parlait des artisans, des gens de métier, des boutiquiers avec le dédain superbe de Cicéron (4) ; où Claude offrant un sacrifice expiatoire faisait retirer

(1) Cf. SaintPaul, I Tliess.,u, 9; iv, II; II TUess.,ui, 8, 10, 11, 12; I Cor., IV, 12; Eplies., iv, 20.

(2) Saint Paul, (kilal., m, 8 ; cf. Lacianci', Div. InsL, V, 15, 17.

(3) Voir, dans mon livre sur les Esclaves cJircHens, 3' éd., ,1e chupitre intitulé : Réliabililation du travail manuel, p. 381-410.

(4) Cicéron, De officus, I, 42; Pro Flacco, 18; Pro domo, 33.

les ouvriers et les esclaves (l); où Valère Maxime, après avoir rapporté un acte patriotique d'une corporation de petites gens, s'excusait d'écrire l'éloge de « ce troupeau méprisé (2). » Quand Septime Sévère, en 193, fit faire au successeur de Commode, l'honnête Pertinax, de solennelles funérailles, Rome offrit un spectacle comme en offriront, dix siècles plus tard, nos villes du moyen âge. Derrière les statues des héros, les images des peuples conquis, les chœurs d'hommes et d'enfants qui accompagnaient au bûcher funèbre l'effigie de Pertinax, on vit flotter au vent les bannières des corporations (3). Celui en l'honneur duquel se déployaient pour la première fois peut-être ces étendards populaires, qui prendront part désormais à toutes les cérémonies (i-), était lui-même un signe bien caractéristique des temps nouveaux: lils d'un esclave,marchand de charbon, grammairien, puis soldat, Pertinax s'était élevé de profession en profession, de grade en grade jusqu'à l'empire. L'aristocratie de naissance était presque toute morte avec les Césars, l'aristocratie de la pensée avec les Antonins : les empereurs qui feront désormais quelque figure et retarderont par leur courage la victoire de la barbarie seront pour la plupart des fils du peuple. La vieille constitution de Piome, fondée sur l'exclusion et le privilège, tombe en ruines : le patriciat, autour duquel elle

(1) Suétone, Clatidius, 22.

(2) Valère Maxime, V, ii, 10.

(3) Dion, XXIV, 4.

(i) Histoire Auguste, CalL.S; Aurcl., 3i; Panccj.vet., VIH, 8. II. 2

gravitait jadis, n'est plus représenté que par de rares survivants des anciennes familles : il y a maintenant dans le petit peuple plus d'associés que de clients; portée sur le flot montant de la démocratie, l'Église entre, à la suite des autres associations, dans cette cite romaine autrefois inhospitalière aux petits, mais où désormais ils vont compter pour quelque chose.

Septime Sévère fut aussi un homme nouveau, peu soucieuxdes traditions aristocratiques. Sanature rude, son esprit précis, autoritaire, son goût de la discipline et du commandement, faisaient de lui sous certains rapports un des plus complets représentants du génie romain ; mais par d'autres côtés il s'en dégageait tout à fait. Rien en lui ne rappelait l'antique esprit de caste qui avait eu, cent ans plus tôt, un gardien si dévoué dans Trajan. De moins basse extraction que Pertinax, mais d'origine provinciale et presque barbare, né dans une petite ville africaine dont il conserva toujours l'accent, issu d'une famille où l'on parlait mal le latin et bien le carthaginois (1), époux d'une Syrienne et par elle peut-être ouvert aux inquiétudes religieuses, aux souffles mystiques de l'Orient, aimant peu Rome, qu'il ne fit jamais que traverser et où il ne séjournait pas. Sévère n'eut aucun des préjugés politiques, sociaux ou religieux d'un Romain de vieille roche. Comme les Fia viens, qu'il rappelle par bien des traits, il montra

(1) Sparlieu, Severus, 15. De même Apulée, parlant d'un jeune Africain de bonne famille : « Loquitur numquam nisi punice, et si quid adhuc a maU'e greecissat; enim latine neque vult neqne potest. »

du goût pour les Juifs (1). Arrivé au pouvoir par la guerre civile, grâce à la supériorité de ses soldats, à la vigueur de son commandement, il semble n'avoir vu dans l'empire qu'une démocratie militaire, dont il était le chef. Le reste ne l'inquiétait guère : il inéprisait trop le sénat pour le craindre, et il avait trop le ,goùt de l'activité pour s'effrayer en voyant le peuple secouer un peu la torpeur séculaire dans laquelle l'avait plongé une constitution sociale fondée sur les influences aristocratiques et l'abus du travail esclave.

Septime Sévère monta sur le trône libre de toutes préventions à l'égard des chrétiens. Eùt-il été dès lors mal disposé pour eux, les guerres qui remplirent les six premières années de son règne, d'abord contre ses deux compétiteurs Niger et Albinus (193-197), puis contre les Parthes (197-199), ne lui auraient guère laissé le loisir de manifester son mauvais vouloir par des lois ou des actes. Mais ses sentiments personnels leur étaient plutôt favorables. Il avait fait presque toute sa carrière pendant le règne de Commode, c'està-dire à une époque où l'autorité impériale les voyait d'un bon œil, et où les fonctionnaires, suivant l'exemple du maître, les laissaient en paix, refusant même quelquefois de juger les fidèles qu'une accusation régulière déférait aux tribunaux (2). Quand Sévère gou-

(1) l)igcsl(\ L. II, 3. § 3; Spartien, Severus. 14; saint Jérôme, In Daniel., XI, 34.

(2) Tertullien, Ad Scapulam, 4.

verna la Gaule Lyonnaise en 18G, les sanglantes tragédies qui avaient porté si haut, sous Marc Aurèle, la gloire des jeunes chrétientés du Rhône et de la Saône (1) n'étaient plus qu'un souvenir : il fallait que les calomnies autrefois répandues à Lyon contre les fidèles (2) fussent bien effacées, car Sévère n'hésita pas à donner une nourrice chrétienne (3) à l'aîné de ses fils, né pendant son séjour dans la métropole gallo-romaine. Son consulat, en 189 (4), coïncida précisément avec la période la plus brillante de la faveur de Marcia. Les rapports que, en bon courtisan, il entretint avec le palais lui firent peut-être connaître quelques-uns des serviteurs chrétiens que l'influence de la toute-puissante favorite avait introduits dans la maison impériale (5). 11 les retrouva sans doute quand, à son tour, il prit possession du Palatin : en général, les gens « de la maison de César » y demeuraient plus longtemps que les empereurs et se perpétuaient de règne en règne : nous savons que Pertinax, après avoir vendu à l'encan les esclaves personnels de Commode, avait conservé les serviteurs

(1) Voir Histoire des l'erséculions pendant les deux premiers A'îècies, 3« éd., p. 409-438.

(2) Eusèbc, Hist. Eccl., V, 1, 14.

(3)... Anloninus (Caracalla)... lacte ciiristiano educalus. Tertullien, Ad Scapulani, 4.

(4) Il y eut celle année vingl-cinq consuls; Dion, LXII. Le coUèjîue de Sévère fui Apuleius Rufus.

(5) PMlosop/tu)nena,lX, 11; De Rossi, lascripiioaes christianx urbis Romx, n» 5, p. 9; BulleUino di archeologia crisliana, 1866, p. 3. — Voir Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 472.

attachés au palais. Les inscriptions et certains indices archéologiques montrent que sous Sévère un grand nombre d'esclaves ou d'affranchis impériaux furent chrétiens (1). Un d'entre eux entra fort avant dans l'intimité du souverain et de ses fils ; son histoire est curieuse. C'était l'intendant de l'affranchi impérial

(1) M. de Rossi a remarqué le très grand nombre d'Aurelii enterrés dans les parties anciennes du cimetière de Calliste. « Au nombre des quartiers voisins de la porte Capène, dit-il, étaient ceux du Palatin et du Grand-Cirque, remplis de dépendants de la maison de César. Les chrétiens de domo Cxsaris ont été certainement ensevelis d'ordinaire dans les cimetières de la voie Appienne, et surtout dans celui de Calliste. Par conséquent, il me semble bien clair que cette réunion d'Aurelii est un groupe d'affranchis, de clients, d'étrangers, qui ont pris ce nom des empereurs Aurelii. » Mais les premiers Antonins faisaient usage du nom Aelius, que prenaient aussi comme (jenlilitlum les affranchis de leur maison. Or, dans la région du cimetière de Calliste dont parle M. de Rossi, le geniililiuni Aurelius se trouve presque seul, et à peu près sans mélange d'Aelius. Les inscriptions où il se lit paraissent devoir être reportées à la première moitié du troisième siècle, à l'époque de la dynastie des Sévère; on sait que Septime Sévère, inventant une adoption fictive, s'était agrégé à la famille de Marc Aurèle. BuUetUno di, orcheologia cristiana, 1863, p. 83. A la même époque parait appartenir la célèbre caricature d'Alexamène adorant un crucifix à tête d'âne, découverte en 1856 dans un appartement du Palatin : cet Alexamène, et Libanius, dont le nom se lit à peu de distance, accompagné du sobriquet railleur i'episcopus, sont peut-être de jeunes pages chrétiens contemporains de Sévère et de Caracalla : Spartien parle de l'affection de ce dernier, enfant de sept ans, pour un de ses compagnons de jeu, qui était Juif, c'est-à-dire probablement chrétien {Caracalla, 1), et l'on a conjecturé, en lisant d'autres inscriptions, que dans celte partie du Palatin se trouve le pxdagogium ou logement des pages de la maison impériale. Voir Rome souicrraine, fig. 27, p. 334-33C; BitUeldno di areheologia cristiana, 18G3, p. 72; 1817, p. 72; Revue archéologique. 1870, p. 275; Boissier, Promenades arclicologiques, p. 102; Bulletlino délia comniissione archeologica comunale di Roma, 189i, p. 89-9^4.

Evhodus, gouverneur (1) de Caracalla. Il s'appelait Proculus Torpacion. Gomme beaucoup d'esclaves, il avait étudié lamédecine (2): il eut le bonheur de guérir au moyen d'onctions un mal dont souffrait Sévère. L'empereur garda de ce service une reconnaissance d'autant plus vive que lui-même s'occupait volontiers de médecine : il se plaisait à soigner ses amis, et leur administrait des remèdes composés par le célèbre Galien (3). Probablement, dans la maladie de Sévère, l'esclave chrétien, possesseur de quelque recette traditionnelle, avait réussi là où Galien venait d'échouer. Aussi Sévère voulut-il l'avoir toujours près de lui et de ses enfants : il se le fit donner par Evhodus, et lui assura un logement dans le palais (4).

Bien que l'entourage chrétien qu'il est permis d'entrevoir autour de Sévère, malgré l'insuffisance des documents, n'ait pas exercé sur son esprit une influence comparable, pour la vivacité et la durée, à l'empire de Marcia sur le faible Commode, cependant la

(1) TpocpcOç. Dion Cassius, LXXVI, 6.

(2) Voir mon livre sur les Esclaves chrétiens, 3° éd., p. 236.

(3) Galien, De Tlierioca (Œuvres, éd. de Kuhn, t. XIV, p. 218).

(4) Ipse etiam Severus, pater Antonini, christianorum menior fuit. Nam et Proculum chrislianum qui Torpacion cognominabatur, Evhodi procuralorem, qui eum per oleuiii aliquantlo curaverat, requisivit et in palatio suo habuil usque ad mortcrn ejus : quem et Antoninus opiime noverat lacté christiano educalus. Terlullien, Ad Scapulum, 4. — Quelques critiques pensent que le membre de phrase çwj Torpacion cognominnbdtnr se rapporte à Evhodi. M. de Ceîeuneer (Essai svr la oie el le régne de Septitne Sévère, 1880, p. 209) lit Torpacion, et en fait une traduction populaire de Tpoçe-j;, cognomen qui eut rappelé les fonctions de nourricier de Caracalla remplies par Evhode.

bienveillance envers les chrétiens dominait dans les conseils du prince quatre ans après son avènement. Les deux compétiteurs de Sévère, Niger et Albinus, avaient péri, l'un en Syrie, l'autre sur les bords du Rhône, quand, au mois de juin 197, l'empereur victorieux fit dans Rome une entrée solennelle. Les partisans des deux vaincus, nombreux dans l'aristocratie et le sénat (1), l'attendaient en tremblant. Comme toujours ils dissimulaient leur frayeur sous les apparences d'une allégresse bruyante et démonstrative. « Les plus ardents fauteurs d' Albinus, ceux-là même qui allaient payer de leur tête leur zèle passé (2), étaient ceux qui mettaient au-dessus de leur porte les rameaux de laurier les plus épais, qui allumaient sur la façade de leurs maisonslesilluminationsles plus brillantes, qui se disputaient le forum pour y étaler en l'honneur des dieux les lits de parade les plus magnifiques (3). » Parmi les démonstrations de cet enthousiasme affecté, la froideur des chrétiens de l'aristocratie, nombreux à Rome en un temps où « toute dignité passait du côté de l'Église (4), » ne pouvait manquer d'être remarquée. Sans

(1) Dion, LXXV, 7; Spaitien, Seocrtis, 11 ; Capilolin, Albinus, 9.

(2)Co mot de TertuUien monire l'oxactitude de ses lenseignernenls : selon Spartien, quarante et un personnages importants furent mis à mort comme partisans d' Albinus après l'entrée de Sévère dans Rome (Spartien, Severus, 13). Dion raconle qu'un procès capital fut intenté à soixante-quatre sénateurs : trente-cinq, reconnus innocents, reprirent leur siège ; vingt-neuf, condamnera mort, furent exécutés. Dion, LXXV, 8.

(3j TertuUien, ApoL, 35 ; cf. Bc idololalria, 15 ; Ad uxorem, II, d; Bii.lleHino <li archcologia cristiana, ISflT, p. 11, 24.

(4) Omnem ietatem, conditionem, cliam dignitatem transgredi ad

prétendre faire bande à part, ni se poser en parti d'opposition, les plus rigoristes repoussaient comme entachés d'idolâtrie « ces honneurs vains et téméraires décernés aux empereurs, ces décorations de verdure, ces lampes allumées en plein jour qui faisaient ressembler les plus honnêtes maisons à de mauvais lieux (1). » Ils rendaient hommage aux Césars en gardant une réserve modeste et fière (2). Une telle attitude ne pouvait manquer d'indigner le peuple, d'autant plus porté à faire du zèle qu'il s'était pendant la lutte montré plus froid pour la cause de Sévère (3), Aussi, taxant les chrétiens d'indifierence, les traitait-on bien haut d'ennemis publics (4), On eût voulu détourner sur eux la colère impériale, et mêler au moins leur sang à celui des partisans d'Albinus que Sévère, depuis son entrée dans Rome, au milieu des illuminations et des fêtes, n'avait cessé de verser. Le peuple, raconte Tertullien, s'ameuta, et dénonça à la vengeance du vainqueur des chrétiens de l'un et de l'autre sexe ayant rang de clarissimes, c'est-à-dire appartenant à des familles sénatoriales. Non seulement Sévère refusa de sévir contre eux, mais encore il résista en face aux

hoc nomen quasi delrimento dolelis. Apol., 1 ; Ad nal., I. Voir les inscriptions dans De Rossi, Roma sotlerranea, t. I, p. 309-320 ; 1. II, p. 137-147, 360-367 ; BulleUino di archeologia cristiana, 1866, p. 25, 36; 1868, p. 94 ; 1873, p. 93, 114; 1880, ]>. 30-32 ; 1881, p. 67, 68.

(1) Tertullien, De Idohlalria, 15; Apol., 35 ; Ad uxorem, II, G.

(2) Casti, etsobrii, et probi. Apol, 35.

(3) Dion, LXXV, 7.

(4) Proplerea public! liostes chrisUani. Apol., 35.

clameurs de la foule, et fit publiquement l'éloge des chrétiens dénoncés (1).

Cette conduite eut probablement plusieurs motifs. Sévère était sans doute bien aise de montrer au peuple qu'il n'avait pas plus peur de la foule que des prétoriens et des sénateurs, et qu'après avoir désarmé et dispersé les uns (2), décimé les autres, il n'était pas homme à céder devant les sommations de la multitude. La résistance aux passions fanatiques des foules était depuis longtemps une tradition de la politique impériale, et les souverains même les moins favorables aux chrétiens s'en firent un devoir : les dénonciations anonymes et tumultueuses furent à plusieurs reprises interdites par Trajan, par Hadrien, par Antonin (3). Sévère se montra d'autant moins disposé à les recevoir contre les chrétiens, qu'il croyait devoir à ceuxci quelque reconnaissance. Au dire de Tertullien, aucun chrétien notable ne figura dans le parti de Niger ou d'Albinus (i). Cela tenait probablement à l'extrême réservepolitiquequ'ils s'imposaient en toute circonstance, plutôt qu'à une conviction bien arrêtée des droits de Sévère ; dans cette étrange monarchie romaine où l'on avait essavé de tous les modes de

(i) Sc'd et clarissimas fcininas et clarissimos viros Severus sciens huju-i seclae esse, non modo non Uesit, verum et testimonio exornavit, etpoi)ulo furentiin nos palam leslitit. Ad Scopuluin, 4.

(2) Dion, LXXIV, 1.

(3) \0iT Ilisloire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3' éd., p. 163, 246 et suiv., 303.

('i) Tertullien, ApoL, 35 ; Ad Scapulani, 4.

transmission du pouvoir, l'élection, l'hérédité adoptive, l'hérédité par le sang, où dans un jour de honte on était allé jusqu'à la vente aux enchères (1), et qui maintenant n'était plus qu'un enjeu offert aux joueurs audacieux et habiles, il n'existait aucun principe de légitimité : quand plusieurs compétiteurs se disputaient l'empire, le plus subtil théoricien politique n'eût pu deviner avant la victoire quel était le vrai souverain. Cependant, pour des motifs que nous ignorons, il semble que les vœux secrets des chrétiens aient été pour Sévère. Peut-être les souvenirs d'une administration équitable en Gaule, pendant laquelle les Églises meurtries par la persécution de Marc Aurèle avaient pu panser leurs blessures et se reconstituer librement, lui conservèrent-ils les sympathies des chrétiens de ce pays, en engageant ceux-ci à voir avec plaisir sa victoire sur Albinus et les légions de Bretagne dans les plaines de Lyon. En Orient, ils paraissent avoir désiré le succès de Sévère, contre lequel, au contraire, les Juifs s'étaient prononcés avec leur turbulence accoutumée (2). « Chrétiens, réjouissezvous, » s'écria un des lieutenants de Niger quand, en 196, après une héroïque résistance, Byzance, dernier rempart de sa cause, se rendit à l'empereur (3).

(1) «Quoique l'empire eût été souvent aclielé, il n'avait pas encore été marchandé, » dit éloquemment Montesquieu, racontant l'épisode de Didius Julianus. Grandeur et décadence des Romains, ch. xvi.

(2) Spartien, Severus, 14.

(3) Csecilius Capella in illo exllu Bjzanlino: « Christian), gaudetc, » exclamavit. Tertullien, Ad Scapulam,'?,.

Sévère put avoir une autre raison de ménager les fidèles. C'était, nous l'avons dit, un parvenu :de plus, en arrivant à l'empire, il était pauvre (1). Il eut l'idée de se procurer d'un seul coup des ancêtres et un patrimoine. Se faire adopter par une grande et riche famille parut le moyen tout indiqué. Mais, pour se donner une apparence de légitimité, et rattacher par quelque côté sa fortune militaire à l'hérédité politique , il imagina de choisir Marc xVurèle comme père adoptif. MarcAurèle,il est vrai, ne vivait plus; cependantla jurisprudence romaine, mise au servicedel'omnipotence impériale, se montra si ingénieuse à trouver des biais, que l'adoption put se faire. Sévère, empereur, était souverain pontife, et le souverain pontife donna aux deux parties les dispenses nécessaires. Nerva avait adopté, contrairement à la loi. Trajan absent; Sévère, violant la lettre et l'esprit de toutes les lois, mais s'autorisant de ce précédent et de quelques autres, devint le fils adoptif d'un souverain mort depuis quinze ans (2). Dès lors il eut une généalogie officielle où figuraient Marc Aurèle comme père, Commode comme frère, Antonin, Hadrien, Trajan, Nerva, comme ascendants (3), et donna à son fils aîné

(1) Sparlien, Severus, i.

(2) L'adoption eut lieu en 195 : cette date est donnée par plusieurs monnaies, où Sévère est désigné comme fils de Marc Aurèle ; Cohen, Monnaies impériales, t. III, p. 242, n" 76; p. 298, n"' 506 et 508. Dion se trompe donc en ]ilaçant ce fait en 199 (L.XXV, 7).

(3) Dans une inscription dAfrique en l'honneur de Julia Domna, femme de Sévère, celui-ci est dit DIVI M. ANTONINI PII GERM. SARM. FILI, DIVI COMMODl FRATRIS. DlVI ANTONIM Pli NEPO-

Bassianus, auquel l'histoire a conservé le sobriquet de Caracalla, les noms de Marc Aurèle Antonin. Mais en même temps il devint l'héritier des biens immenses, véritable patrimoine royal, que, pendant un siècle, six générations d'empereurs s'étaient transmis. Entré dans la famille Antonine, Sévère tint à n'en répudier ni les gloires, ni les hontes. Loin de lui faire horreur, la fraternité de Commode fut par lui revendiquée avec éclat. Il mit au rang des dieux celui que le sénat avait flétri du nom de parricide (1), institua une fête pour l'anniversaire de sa naissance, lui donna un pontife, bien que deux ans auparavant le collège des pontifes l'eût déclaré indigne de sépulture, punit ses meurtriers, et reprocha publiquement aux sénateurs d'avoir manqué de respect à un souverain qui, disait-il valait mieux qu'eux (2). Mais la partialité de Commode pour les chrétiens, seul bon sentiment de ce misérable, était bien connue : Sévère, pour se montrer vraiment son frère et son continuateur, se crut sans doute obligé d'imiter pendant quelque temps au moins cette bienveillance. Probablement même, nous l'avons dit, il la partageait alors sincèrement.

TIS, DIVI HADRL\N1 PRONEP., DIVI TRAIANI PARTHIC. ABNE- POT., DIVI NERVAE ABNEPOTIS. Renier, Inscriptions de l'Algérie, 2374. Dans une autre inscrijttion,contempoi aine de Caracalla, une fille de Marc Aurèle, Vibia Aurélia Sabina, est dite DIVI M. F., DlVl SEVERl SOR. Ibid., 2719. Cf. Borgbesi, Œuvres, t. III, p. 238 et suiv. ; t. V, p. 433.

(1) Lanipride, Comm., 18.

(2) Dion, LXXV, 7.

Les préludes de la persécution.

La bienveillance personnelle de Fempereur n'était une garantie que contre lui-même ; elle ne supprimait aucune des lois existantes, n'arrêtait pas le cours des colères ou des calomnies delà foule, et laissait les fidèles exposés comme par le passé à des accusations individuelles ou à des émeutes populaires. L'influence même de Marcia n'avait pu empêcher que sous Commode il y eût des chrétiens condamnés pour cause de religion à la mort ou aux mines. A plus forte raison en fut-il ainsi dans les premières années de Septime Sévère. Les intentions favorables de l'empereur ne restèrent pas cependant sans effet. Les magistrats désireux de faire leur cour se montraient indulgents pour les fidèles déférés à leur tribunal, feignaient de ne pas comprendre l'accusation, jugeaient mollement, et ne condamnaient qu'à la dernière extrémité, quand un chrétien trop ardent courait pour ainsi dire au-devant de la mort.

Il existait malheureusement alors de ces esprits excessifs, comme on en rencontre danstous lestemps, qui essayaient d'appliquer aux choses de la foi et de la morale unelogique outrée, et de faire de leurs déductions passionnées la règle non seulement de leur propre conduite, mais de celle de leurs frères. A Rome, sous la direction prudente et modérée de pontifes qui

possédaient à un rare degré l'esprit de gouvernement de tels hommes avaient peu de chances d'être écoutés, et leur influence n'y fut jamais que passag"ère; mais ailleurs, sous une autorité moins ferme, en des contrées où un ardent climat faisait bouillonner le sang et tenait les âmes dans une excitation plus grande, ils faisaient facilement école quand à une incontestable sincérité se joignaient chez eux l'éclat de la parole et les séductions du talent. Telle était en Afrique la situation de Tertullien à l'époque dont nous parlons. Il n'était pas encore montaniste, mais il parlait d'avance le langage des erreurs qu'il devait adopter, comme notre Lamennais, qui lui ressemble par tant de côtés, laisse voir déjà dans ses ouvrag-es les plus orthodoxes l'esprit emporté et faux qui l'entraînera bientôt aux abîmes. Toute action excessive, tout imprudent propos, toute provocation inutile obtenait l'approbation et les encouragements de Tertullien. Ainsi que tous ses pareils, il s'inquiétait peu des conséquences pour la tranquillité des âmes et la paix de l'Église. De telles considérations lui paraissaient indignes d'un chrétien : croyant que l'ardeur de son zèle le mettait au-dessus de toute discipline, il taxait volontiers de « lions dans la paix, et cerfs dans le péril (1) » les pasteurs qui, chargés d'une responsabilité dont le fardeau ne se taisait pas sentir à ses épaules, essayaient de le rappeler à la prudence et au bon sens.

(1) De corona miiUis, 1.

Un de ces écarts de zèle auxquels il applaudissait, mais dont s'affligeaient les chrétiens raisonnables, eut lieu précisément vers l'époque où Sévère avait laissé voir son désir que les chrétiens ne fussent pas inquiétés. On peut reporter à l'an 198 le fait qui donna lieu à Tertullien d'écrire son éloquent mais périlleux et T^s-Vàdoxal traité De la couronne du soldat (1). Après avoir terrifié Rome et noyé dans le sang* les derniers restes des partis vaincus. Sévère sentant que, en dépit de toutes les adoptions posthumes, la gloire seule pouvait légitimer une dynastie si cruellement fondée, porta la guerre en Orient, où les Parthes, pendant qu'il luttait en Gaule contre la faction d'Albinus, avaient envahi la Mésopotamie romaine. Le succès couronna d'abord ses armes : avant d'échouer devant Hatra, il avait pris Babylone, Séleucie, Ctésiphon : Rome, à qui parvenait l'écho lointain de ses victoires,

(1) Le système (Ncildechen, Die Abf'assunrjszeil der Scliriflen Tertallians, dans Texte und Uiitersv.cJiunrjen zur GescMchte der allchrisUickea Litteratur, 1888, p. 104: Neumann, Der rôniische Slaal und die allgemeine Kirclie bis aufDiocletian, t. 1, 1890, p. 182-183; J. Schmidt, dans Rheinisches Mvseum, 1890, p. 77 et suiv. ; P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, t. I, 1901, p. 206, 209, 274) qui reporte l'incident du soldat et la composition du traité De Corona au commencement du règne de Caracalla, durant la période de paix religieuse qui commença dans les dernières années de Septirae Sévère pour cesser vers 212 sous le proconsulat de Scapula, ne me parait pas établi. Je ne vois pas à la fin du règHC de Sévère et au commencement de celui de Caracalla une période d'accalmie si marquée : au contraire, la bono et Jonga pax dont parle Tertullien dans le De Corona s'entend très bien du règne de Commode et des premières années de celui deSeptime Sévère, c'est-à-dire de 180 à 197 ou 198. La date que j'ai admise est défendue par Bonwetsch, Die Schrifteu Tertidlians. p. 71.

pouvait croire la puissance des Parthes à jamais détruite. C'est alors que, ratifiant l'acclamation des soldats, le sénat déclara les deux fils deTempereur, Caracalla et Géta, l'un Auguste, l'autre César, et les associa au trône de leur père. On ne pouvait adresser à celui-ci une flatterie plus délicate : Sévère, comme tous les souverains parvenus, rêvait de fonder une dynastie. Oublieux des leçons de l'histoire, il voulait laisser après lui des empereurs de son sang. L'hérédité, seule garantie de la stabiHté des monarchies modernes, avait toujours mal réussi à l'Empire romain, où l'autorité absolue, ne trouvant de contrepoids ni dans la religion, ni dans les mœurs, ni dans les lois, faisait presque inévitablement du souverain un monstre, s'il n'était préservé par une vertu rare ou une intelligence supérieure. Aussi tous les bons empereurs furent-ils ceux qui arrivèrent au trône déjà mûrs, et qui y furent désignés non par la naissance, mais par un choix réfléchi et désintéressé. Le sénat savait cela, car depuis longtemps ces vérités d'expérience étaient passées à l'état d'axiome chez les esprits vraiment politiques (1); mais on ne pouvait attendre de ce corps avili et tremblant une marque d'indépendance ou un acte de patriotisme éclairé. Quant au soldat, en prenant l'initiative de l'association des deux enfants de Sévère au trône paternel, il n'avait eu probablement qu'un but : s'assurer un donativiim. Toute proclamation d'un nouvel Auguste ou d'un nou-

(1) Cf. Tacile, Hisl., 1, IC; Pline, Panefj., 7.

veau César se traduisait dans le monde romain par une largesse à l'armée. L'empereur qui donna pour règle de conduite à ses ûls : « Enrichissez le soldat et moquez- vous du reste (1), » ne pouvait déroger sur ce point à la tradition.il veut donc distribution extraordinaire à toutes les armées. Pendant que la troisième légion Augusia{i), stationnée dans ce camp de Lambèse (3) dont il reste des ruines magnifiques (4), recevait joyeusement le don impérial, un éclat inattendu vint troubler la fête. « L'histoire est toute récente, dit Tertullien. Par ordre des très puissants empereurs, on faisait largesse aux troupes. Les soldats, couronnés de laurier, venaient tour à tour recevoir le donativum. L'un d'eux, plus soldat de Dieu, plus intrépide que ses frères qui s'étaient flattés de pouvoir s'ervir deux maîtres, seul, tète nue, s'avançait tenant à la main son inutile couronne, et manifestant par là qu'il était chrétien. Tous de le montrer au doigt : de loin on le raille, de près on s'indigne. La clameur arrive jusqu'au tribun: le soldat se présente à son tour. « Pourquoi, lui dit le tribun, es-tu si différent des

(1) Dion, LXXVI. 15.

(2) Du temps de Septime Sévère, elle porte les noms de Le(jio III AïKjnsta l'id. Yindcx. Renier, Inscriptions de l'Mcjcrie, 98.

(3) Les inscriptions l'appellent Lainbsesis ou Luinbwse.

(4) Renier, /<«/>/-»o/7s; Wilmanns, Die rinnisehe Laç/ersladl Africa dans les ('onuiienlnliones i^hiloUxjx in lionorem 'J'/i. Moinntsenii, 1877, p. 190-212, traduit, annoté et augmenté d'un appendice par M. l'abbé Thédenat dans le Bulleliii liiniestriel des anliquilés nfricaines, t. II, 1883: Roissier, l'Afrique romaine, 1895, p. 104-112; Layer, De Lambèse à Tinigcd, 1903, p. 3-12.

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