CHAPITRE III
■OMMAJRE. — I. J.i PERSKCLTiox A IloMK. — Pénuiic do documents. — ),c confesseur Natalis. — Travaux pour mettre le cimetière de Calliste en communication avec une saliloiinière. — Labyrinthe. — Escalier dérobé. — Les chrétiens traqués dans leurs réunions. — H. La persécu- Tiox KN .\FitioLE. — Le procurateur Hilarianus. — limeute à Cartilage contre les areie funéraires des chrétiens. — Les cimetières chrétiens d'.\rrique ne sont pas souterrains. — Les chrétiens invoquent les lois protectrices des sépultures. — Ils donnent de l'argent pour échapper à la persécution. — Tertullien : traité de la Fuite. — Le martyr Rutilius.
— Le Scorpiaque de Tertullien : tableau de la iiersécution. — Divers martyrs. — Actes de sainte Perpétue et de ses comjjagnons. — Ce ne sont pas des montanistes. — Arrestation de Perpétue, Revocatus, Félicité, Saturninus, Secundulus et Saturus. — Dialogue entre Perpétue et son père : le symbole du vase. — Les martyrs en jirison. — Première vision de Perpétue. — Nouvelle entrevue avec son père. — Interrogatoire. — .\utre entrevue avec son père. — Deuxième vision. — Troisième vision. — Accord de cette vision avec l'enseignement de la primitive Éslise. — Dernière entrevue avec son père. — .lugemenl d'un historien. — Quatrième vision de Perpétue. — Vision de Saturus. — Conformité de ces visions avec l'antique symbolisme chrétien. — Mort de Secundulus. — Accouchement de l'élicité. — Gaieté de Perpétue.
— Le repas libre. — Entrée dans l'amphithéâtre. — Martyre de Revocatus et Saturninus. — Saturus livré aux nètes. — Perpétue et Félicité exposées à une vache furieuse. — Martyre de Saturus, de Perpétue et de Félicité. — Leur sépulture. — Martyre de sainte cuddene. — Proconsulat plus doux de Julius Asper. — Tertullien : traité du Jeûne. — Rigorisme outré : erreur d'un historien moderne. — calomnie de Tertullien. — Recrudescence de persécution.— IIL La l'EnsÉccTiox en Asie.
— Naissance du montanisme en Phrygie. — Idées excessives, contraires à la modération des chefs de l'Lglise. — Renversement de toute hiérarchie. — Rigorisme. — Destruction de la famille. — Recherche imprudente du martyre. — Haine de la société civile. — Calculs sordides. — Le montanisme condamné par tous les évèques. — .Julien d'Apamée et Zotique de Comane. — L'Église recommande aux lidèles d'éviter tout rapport avec les montanistes, même en prison. — Martyre de Caius et Alexandre, à Apamée de Phrygie. — Persécution en Cappadoce : le légat Claudius Herminianus. — La persécution dure encore en 2H : l'évêque Alexandre en prison.
La persécution à Rome.
Il est impossible de reconstituer l'histoire de la per-
sécution à Rome et en Italie pendant le règne de Sévère. Les documents martyrologiques romains sont moins riches que ceux de la plupart des provinces; en particulier, les Actes authentiques font, pour le commencement du troisième siècle, entièrement défaut dans la capitale de l'Empire (1). Le seul souvenir précis (2) qui soit resté d'un confesseur romain de ce temps se rencontre, incidemment, dans un livre cité par Eusèbe, et attribué au célèbre prêtre Caius. Il s'agit d'un chrétien nommé Natalis, qui, entraîné par l'hérésie des Théodotiens, en devint le chef. Plus tard, averti miraculeusement, il s'alla jeter aux pieds du pape Zéphyrin, et obtint l'absolution de sa faute. « Ce Natalis, écrit l'auteur contemporain, avait publiquement confessé la foi, non autrefois, mais de nos jours (3) ; » aussi, quand, revenu de son erreur,
(1) L'extrême pénurie d'Actes authentiques de martyrs romains a pour cause la destruction des arcliives et bibliothèques chrétiennes ordonnée par Dioclétien au quatrième siècle, et probablement exécutée plus rigoureusement à Rome qu'ailleurs. L'Église romaine — fait observer à ce propos M. de Rossi — n'avait pas moins de respect que les autres Églises pour la mémoire de ses martyrs : sans recourir aux récits compiles au sixième siècle par l'auteur du Liber Pontificalis, nous en avons pour preuve, outre les vraisemblances intrinsèques, le soin avec lequel le martyre de saint Fabien et de saint Sixte II fut annoncé officiellement à saint Cyprien. Voir De Rossi, la Bibliofeca délia sede apostolica 1884, p. 22; et De origine, historia, indicihus scrinli et bibliolhecœ sedis aposlolicx, 1886, p. xvi-xxi.
(2) On n'a pas la preuve que le prédécesseur de Zéphyrin, le pape Victor, ait été martjr; s'il le fut, c'est probablement avant l'édit de 202, car sa mort arriva, au plus tard, le 20 avril de cette année. Voir Tillemont, Mémoires, t. III, art. vin sur saint Victor.
(3) NaTd>,io; f^v Tt; ô(XoXoyTTrr)ç où 7rs),ai, à/.X' inl twv r|[A£T£pwv ysvo- {Aîvo; xatpwv. Anonyme, dans Eusèbe, IIlsL EccL, V, 28, 8.
il se fut prosterné devant le pontife, le clergé et le peuple, il dut d'être de nouveau admis dans lÉgiise moins encore à ses supplications qu'aux marques des coups reçus des persécuteurs (1). « La flagellation dit M. de Rossi, précédait ordinairement la peine capitale, soit de la mort, soit des morts (2). Natalis avait survécu à la sentence, et avait fini par recouvrer la liberté; il paraît avoir été du nombre des chrétiens condamnés aux mines sous Septime Sévère (3j. »
Bien qu'on n'en connaisse à peu près, pour Rome, que ce seul épisode, la persécution de Sévère dut se faire durement sentir aux chrétiens de la ville éternelle. Les travaux exécutés à cette époque dans le cimetière qu'administrait Calliste comme premier diacre du pape Zéphyrin font deviner l'intensité de la crise. Nous l'avons laissé décorant, en artiste et en
(1) Aîi^avTà T£ TO'Jî ij.(i)/.a)::a; uv sD.-^çît Tr/TiYûv. Ib'uL, 12. — Je dois dire que ce dernier détail peut être interprété de deux manières. L'auteur cité par Eusébea raconté plus haut que Natalis avait abandonné le parti de Théodote à la suite dune vision dans laquelle des anges l'avaient pendant toute une nuit battu de verges. Les plaies montrées à Zéphyrin et aux assistants sont-elles celles qui seraient provenues de la llagellation miraculeuse, ou les cicatrices laissées par les persécuteurs devant lesquels Natalis, un jour, confessa le Christ? Le texte est assez amphibologique, mais, dans la traduction latine dEusèbe, Valois n'a pas hésité à prendre parti, et, ajoutant quelques mots qui ne sont pas dans le texte grec, a mis : « ostensis vibicibus plagalum fjuas pro Clirlsli coufessidue per(ulera(. »
(2) BulleUiiw (Il arclieolofjin crisliana, 1868, p. 17. Cf. Madvig, l'Éial romain, trad. Morel, t. III, p. 310; "Walter, Hisfoiredu droil criminel chez les Romains, 3" éd., n° 821; J. Rambaud, le droit criminel romain dans les Actes des martyrs, p. 7i.
(3) Bullettino di archeolorjia crisliana, 1868, p. 18.
théologien, les caveaux du domaine funéraire donné à l'Église romaine par les Cœcilii (1). L'œuvre des peintres s'interrompt soudain, et les fossores, cessant de creuser des chambres et des galeries régulières, sont employés maintenant à ouvrir au cimetière des issues secrètes. Des routes nouvelles le mettent en communication avec une sablonnière voisine. Ces routes, séparées les unes des autres, forment un véritable labyrinthe. Un étroit escalier, pratiqué dans la sablonnière, descend de celle-ci dans la catacombe, mais sans atteindre le niveau des galeries souterraines : ses dernières marches restent suspendues dans le vide, et l'on ne peut s'en servir que si les chrétiens, appuyant des échelles contre la paroi à pic, facilitent la montée ou la descente (2).
Ces travaux de défense furent vraisemblablement ordonnés par Calliste, car le style des épitaphes, les marques des briques trouvées dans les galeries du labyrinthe joignant mystérieusement la sablonnière au cimetière primitif, paraissent contemporains de son administration ou de son pontificat (3). « Les commencements de celui de Zéphyrin, — écrit M. de Rossi [h), — avaient été assez calmes, mais bientôt survint la persécution de Sévère (5). On ne trouve, pen-
(1) Voir plus haut, p. 14.
(2) De Rossi, Roma solterrunea. t. II, p. 255, el 2'' partie, p. 45 à 49 et figures; t. III, p. 349 et suiv.
(3) IhkL, p. 255-257.
(4) Mil., p. 258. Toute la fin de cet alinéa est traduite de M. de Rossi.
(5) Gf. BuUctHno di archeologia crisHana, 186G, p. 19.
dant cette persécution, trace d'aucune loi ou d'aucun rescrit interdisant l'usage légal des cimetières; les deux vastes escaliers, très apparents, qui du sol extérieur descendaient dans l'hypogée des Caecilii, devenu « le cimetière ■> dont Zéphyrin confia le gouvernement au premier diacre, indiquent une possession paisible et non menacée. Mais si l'usage sépulcral de ces hypogées n'était pas interdit, les réunions pieuses des fidèles furent partout, durant la persécution de Sévère, épiées, troublées et punies. C'est sous ce prince que Tertullien disait aux païens : « Vous connaissez les jours où nous nous assemblons; nous sommes assiégés, traqués, surpris dans nos réunions les plus secrètes (1) ; » et, dans son Apologétique : « Nous sommes tous les jours assiégés, tous les jours trahis, et vous venez ordinairement nous saisir au milieu de nos réunions et de nos assemblées (2). » Ces paroles sont un commentaire éloquent de la découverte, dans le cimetière primitif de Calliste, d'entrées cachées et mystérieuses, à travers les antres tortueux de la sablonnière, presque contemporaines des escaliers grandioses et publics qui formaient l'accès régulier de la catacombe. Ainsi l'architecture même de la nécropole souterraine fait comprendre les conditions contradictoires, mais également
(1 Scitis et (lies conventuum nostrorum; itaque et obsidernur et oppriinimur et in ipsis arcanis congregationibusdetineraur. Tertullien, Ad nationes, I, 7.
(2) Quotidie obsidemur, quotidie prodiinur, in ipsis plurimuracœtibus et congregationibns nostris opprimimur. Apolorj.. 7.
vraies, où se trouvaient les chrétiens pour la possession et l'usage de leurs cimetières à partir du commencement du troisième siècle : légalité de la possession et, ordinairement, libre accès des sépultures ; illégalité des assemblées religieuses et, dans les temps de persécution, efforts pour les troubler par ruse ou violence et punir ceux qui y prennent part. Mais alors, si les portes et les escaliers avaient été occupés par l'ennemi, les fidèles pouvaient lui échapper en se glissant daos la sablonnière, et de là peu à peu, à la faveur des ténèbres, se disperser dans la campagne. En ces tristes temps, les assemblées religieuses se tenaient ordinairement la nuit ; autant à cause de cette circonstance qu'en raison des lieux souterrains où ils se réunissaient, les fidèles recevaient des païens l'appellation de « race ténébreuse, fuyant la lumière (1). »
(1) Lalebrosa et lucifugax natio. Mimitius Félix, Octaviiis, 8.
La persécution en Afrique.
Le témoignage de l'archéologie a pu seul donner une idée de ce que fut la persécution de Sévère à Rome. Au contraire, pour l'Afrique les témoignages écrits abondent.
Au moment où fut promulgué l'édit prohibant la propagande chrétienne, la province d'Afrique était administrée par le proconsul Minutius Timinianus. Il mourut pendant son année de gouvernement, et les documents contemporains nous montrent, présidant après lui à la persécution, le procurateur Flavianus Hilarianus, qui remplit par intérim, pendant la vacance, les fonctions de gouverneur (1).
(1) Tertullien dit sub Hilariaao praside {Ad Scapulam. 3) : l'appellation (le prxses se donnait à tous les gouverneurs indistinctement (Macer, au Dlfjeste, I, xviii; 1; cf. lîorghesi. Œuvres, t. III, p. 277). Les Actes de Sainte Perpétue sont plus explicites : Hilarianus procurator, qui tune loco proconsulis Minulii Timiniani defuncli jus gladii acceperat {l'assio SS. Perpétua' et Felicitafis, 6, dansRuinart, p. 88). On a peu d'exemples d'un prncxratnr remplaçant intérimairement un proconsul; voir cependant Waddington, Fastes des provinces (isiatiques, p. 162, 164: le fameux marbre de Thorigny, en Gaule, contient (face latérale de gauche) la copie d'une lettre de Julianus, préfet du prétoire, à Badius Comnianus, procurateur et gouverneur intérimaire de la Lyonnaise : procura tore m et vices prcTsidis arjenlem (Desjardins, Céor/raphie liistorique delà Gante romaine, t. III, p. 201 et pi. I.\). Sans l'affirmation formelle des Actes de sainte Perpétue, on eût été porté à croire que l'intérim était fait, pour sa circonscription, par chacun des légats chargés de la direction particulière des trois diocèses de la province proconsulaire d'Afrique, le-
Comme à Alexandrie, plus même qu'à Alexandrie, la populace, à Cartilage et dans les principales villes d'Afrique, prit une part active à la guerre déclarée par le pouvoir aux chrétiens. Déjà, dans les années qui avaient précédé 202, elle s'était plusieurs fois soulevée contre eux, et avait poussé la fureur jusqu'à violer leurs sépultures (1). Ce lâche attentat, que l'on serait tenté de mettre au compte de la brutalité et de la sauvagerie qui persistaient, en Afrique, sous le vernis superficiel de la civilisation romaine, est malheureusement familier aux foules insurgées de tous les temps : elles se transforment en bêtes fauves avec une facilité qui déconcerte ceux qui seraient tentés de se faire une trop haute idée de la nature humaine abandonnée sans contrôle à ses instincts viciés : l'histoire des siècles et des pays les plus raffinés en pourrait, hélas! fournir de nombreux exemples. Mais, à Carthage, il semble que le peuple se soit montré, plus qu'ailleurs, impatient des défenses légales qui protégeaient contre ses profanations la sépulture de ceux qu'il poursuivait de sa haine. Il aurait voulu avoir le droit de se venger à son aise des cadavres des chrétiens. « Sous le gouverneur Hilarianus, dit Tertullien, la foule, parlant de nos sépultures, s'écriait : '( Qu'il n'y
(jatxs provinciiv Afrlcx diœcesis CnrlhfKjlnlensium. lerjalus provinciae Africio recjionis Hipponiensis, etc. (Corpus inscr. lut., t. H, 1267, 4510, 4511 ; t. IX, 1592; t. X, 5178; Orelli-Henzen, 6498). MaLs le texte des Actes répugne à cette hjpothèse, et affirme que l'intérim avait été confié à un procurator.
(1) Tertullien, ApoL, 37.
ait plus pour eux de cimetières, arex non sint (1) ! « A cette époque, les noms des lieux consacrés à la sépulture des fidèles variaient selon les pays. Dans la langue du peuple de Rome, c'étaient des dortoirs, co"»ii?/m?/m; ailleurs des jardins, hortus; en certaines parties de l'Italie, et surtout en Afrique, on se servait communément, pour les désigner, de l'expression employée par TertuUien, arca. Nous connaissons, par plusieurs documents, les areœ deCarthage, d'Aptonge, de Cirta, de Césarée de Mauritanie (2). L'inscription rappelant la fondation de cette dernière dit qu' « uq adorateur du Verbe a donné une area pour les sépultures, y a construit à ses frais une cella (lieu extérieur de réunion), et a laissé ce monument à la sainte Église (3) . » Cette inscription, dont Torig-inal remontait au troisième siècle (brisée pendant une persécution, elle fut restaurée plus tard) (V), fait comprendre la situation des sépultures chrétiennes à l'époque dont
(1) Sub Hilariano picCside, cum de areis sepulturarum nostrariiiii adclamasset : Aieae non sint... TertuUien, Ad Scapiihim, 3.
(2) Acia procortsiilaria S. Cypriani. dans Ruinart, p. 219; Passio SS.Mnntani. Leucii, etc.; ibid., p. 239; Gesia purrjationis Felkls, dans Baluze, Mlscellanea, 1. 1, p. 20; Gesta purgullonis Cœcliianl, ibid., p. 24.
(3) AREAM AD SEPVLCRA CVLTOR VERDI CONTVLlï ET CELLAM STRVXIT SVIS CVNCTIS SVMPTIBVS ECCLESIAE SANCTAE HANC RELIQVIT MEMORIAM.
Léon Renier, Inscriptions de l'Algérie, 4025; De Rossi, BvllelUno di archeolofjiu crisliana, 1864, p. 28; Corpus inscriplionum latinanon, t. VIII. 9585; Doublet. Musée d'Alger, p. 60 et pi. II, 1; P. Monceaux, Ifist. Hit. de l'Afrique chrétienne, t. Il, p. 126-129. — Cf. Rome son l'-r raine, p. 79.
(4) ECCLESIA FRATRUM HVNC RESÏITVIT TITVLVM. Ibid.
parle Tertullien (1). Comme l'indique le mot area^ aire, lieu plan, elles étaient à Carthage, et généralement partout eu Afrique, construites à ciel ouvert, contrairement à l'usage romain, qui creusait sous le sol la plupart des cimetières chrétiens. A première vue, on serait tenté de s'étonner de cette difTérence, et de se demander si elle dénotait une diversité dans la condition légale des sépultures en Afrique et à Rome. Il n'en est rien : bien que composés de galeries qui se croisaient dans les entrailles de la terre, les cimetières de Rome n'étaient nullement dissimulés aux regards du public ; leurs entrées étaient apparentes (2), et des bâtiments (3), quelquefois des murs (4-), en marquaient extérieurement les limites : le peuple de la ville éternelle connaissait les catacombes aussi bien que le peuple de la métropole africaine connaissait les areœ. La différence entre le mode d'établissement des sépultures chrétiennes dans l'une et l'autre cité provenait soit de la nature du sol, moins propre en Afrique à la construction de nécropoles souterraines que
(1) Peul-èlre le cimetière à l'occasion duquel eut lieu l'émeute rappelée par Tertullien est-il celui où se passèrent, au témoignage du même apologiste, des faits merveilleux, dont l'un montre que l'on n'enterrait les fidèles morts (/(^jacc qu'en présence et avec les prières du prêtre, et dont l'autre semble un symbole de l'horreur qu'éprouvaient les fidèles pour la promiscuité des cadavres. Voir Tertullien, De anima, 5i.
(2) De Rossi, Roma sotlerranea, t. I, planche I ; BuUellino di arcJiC.olo(jia cristiana, 1865, p. 35, 96. — Home soûler raine, fig. 8> p. 100.
(3) Roma sollerranea, t. 111, p. 432.
(i)Ibid., p. 399, 400.
le tuf granulaire des environs de Rome (1), soit de l'absence des ressources suffisantes, qui ne permettait pas à l'Église de Carthage d'entreprendre les coûteuses excavations poursuivies pendant près d'an siècle par les opulentes familles chrétiennes de la capitale de l'Empire. Mais, sur terre ou sous terre, les emplacements consacrés au dernier repos des fidèles étaient également protégés par la loi, qui reconnaissait atout endroit où un mort avait été inhumé le caractère de «lieu religieux, » le déclarait inaliénable, imprescriptible, et le garantissait contre toute profanation (2). Ainsi s'explique comment — bien que des fanatiques eussentdéjà violé plus d'une fois des sépultures chrétiennes — le peuple de Carthage ne se sentait point libre d'aller les dévaster en masse, et demandait au pouvoir de leur enlever le caractère <( religieux » qui les défendait contre lui, d'abattre la barrière invisible devant laquelle expirait sa rage.
L'émeute dirigée par la foule païenne contre les arcae chrétiennes de Carthage, et repoussée par le procurateur Hilarianus au nom du droit commun, est
(1) Sur la composilion du sol romain, et la nature des terrains dans lesquels fuient creusées les catacombes, yo\r Boina soiferranea, t. I, 2* partie, p. 18-23. Cf. Rome soxUerraine, p. 459 et suiv. — Sur le petit nombre des catacombes découvertes dans l'Afrique chrétienne, voir Monceaux, ouvr. cité, t. I, p. 12, note 2. — Découverte, en 1903, d'une catacombe à Sousse. Acad. des inscriptions, séance du 4 décembre 1903 (Compte rendu, 1903, p. 607-508).
(2) Marcien, auDifje.ste, I. viii, G. — Sur le caractère « religieux » des lieux consacrés à la sépulture, el la protection accordée aux tombeaux chrétiens par les lois romaines, voir l'appendice B à la fin du volume.
un exemple de plus de la situation étrange et mal définie de l'Église à cette époque : à la fois proscrite et tolérée, menacée dans son existence, dans ses réunions de culte et de propagande par un édit impérial et réclamant franchement la protection des lois pour ses propriétés et ses tombeaux . Tous ses efforts tendent à obtenir une place au soleil de la civilisation romaine. Il y a sans doute dans l'Église des « intransigeants, » mais l'éclat du talent chez quelques-uns, comme Tertullien, ne doit pas faire illusion sur le petitnombredes disciples qu'ils entraînent à leur suite : en réalité, la grande masse de la population chrétienne est formée d'hommes pacifiques, modérés, demandant à vivre en paix avec l'État, acceptant et invoquant ses lois, et ne protestant que contre les mesures d'exception par lesquelles on voudrait les rejeter hors des cadres établis. Loin de prendre plaisir à braver la fureur d'un peuple irrité, loin de courir au-devant de la persécution, les chefs des Églises, les représentants les plus illustres de la pensée chrétienne et les fidèles dociles à leur direction s'empressaient de se mettre à l'abri de l'orage, toutes les fois qu'ils le pouvaient faire sans renier leur croyance. <■' Dieu ne fait grâce qu'aux réponses, » a écrit de nos jours un moraliste délicat : les chrétiens obéissants et raisonnables se gardaient d'aller au-devant de la question. Ils n'en étaient que plus fermes quand, sans l'avoir cherché, le martyre s'oti'rait à eux. Nous avons déjà vu les sages conseils adressés par Clément d'Alexandrie aux fidèles de l'Egypte, etl'exemple de prudence qu'il
LA PERSECUTION EX AFRIQUE. «Jô
leur donna (1). Les tendances des chefs de lÉglisc étaient les mêmes dans la province d'Afrique, où la cupidité des païens ménageait aux fidèles poursuivis plus d'une issue pour s'échapper. On vit à Carthage cette chose odieuse : des maris païens se faisant payer leur silence par l'abandon de la dot de leur femme chrétienne (2). A plus forte raison les gens en place étaient-ils faciles à gagner par Fintérêt. Aussi les pasteurs conseillaient-ils aux fidèles ou de se sauver par la fuite, ou d'acheter à prix d'argent le silence des officiers subalternes chargés de rechercher les nouveaux convertis et leurs complices (3). Non seulement des particuliers, mais des Eglises entières payaient ainsi tribut pour éviter la persécution (i). « Je ne sais, écrit TertuUien, s'il faut pleurer ou rougir en lisant sur les registres des soldats bénéficiaires et des agents de police, mêlés aux noms de gens qui paient pour exercer des métiers inavouables, les noms de chrétiens qui acquittent une contribution pour échapper au martyre (5). » Unsiècle plus tard, un illustre écrivain
(1) Voir plus Jiaut, ji. "4.
(2) Quaruru dotes objectione nominis mercedem silenlii faciunt, scilicet apud arbitrumspeculatorem litigaturi. Quod pleraeque non providentes autre excruciata aut fide perduta recognùscere consueverunt. Tertullien, Ad iixorem. 11,5.
(3) Miles me vel delator vel inimicus conciilit, nihil Caesari exigens, imiuo contra faciens. cum thristianum humanis legibusreum mercede dimiltit. Tertullien, De fiKjfi in perseciilione, 12.
(4) Massaliter totœ Ecclesiœ Iributurn sibi irrogaverunt. lOid.. 13.
(5) Nescio dolendum an erubcscendum sil, cum in matricibus beneliciariorum et curiosoruni, inler tabernarios et lanios et fines balneo-
ecclésiastique en jugeait autrement : « Ceux qui se sont rachetés à prix d'argent, dit saint Pierre d'Alexandrie, ont témoigné qu'ils étaient plus attachés à Jésus- Christ qu'à leur argent, et ont vérifié (en un sens) cette parole de l'Écriture : Les richesses d'un homme lui servent pour racheter son âme (1). » Ils ont de pkis donné un salutaire exemple de modestie, de docilité, de prudence chrétienne.
La phrase dure que nous citions tout à l'heure est tirée d'un écrit composé parTertullien vers 203, alors qu'il ressentait déjà l'influence montaniste, le traité de la Fuite jyendant la persécution. Fuir, se racheter, sont aux yeux du fougueux Africain des actes illicites : « La fuite est un rachat gratuit, le rachat à prix d'argent est une fuite; l'un etl'autre est une apostasie (2). » Tertullien va jusqu'à dire : « Mieux vaut renier la foi au milieu des supplices; on a du moins le mérite d'avoir lutté. J'aime mieux pouvoir vous plaindre que d'avoir à rougir de vous- Un soldat perdu sur le champ de bataille vaut mieux qu'un soldat sauvé par la fuite (3). » Déclamation pure, cachant sous le clique-
ruin et aleoncs et lenones, chrisliani quoque vectigales conlinentur.
ma.
(1) Saint Pierre d'Alexandrie, Can. 12. Cf. la Persi'cution de Dioch'fien, t. II, p. 34. — « Nous ne savons jusqu'à quel point cet usage a été répandu et approuvé dans la primitive Église, » dit M. de Rossi, Jioma solterranea, 1. III, p. 480. —Dans un éloquent passage de son deuxième sermon pour le jour de la Pentecôte, Bossuet, ordinairement si modéré, semble donner raison au rigorisme de Tertullien.
(2) De fiiga inperseculione, 12.
(3) Moriatur quoquo modo, aut Victor, aut viclus. Nametsi negando ccciderit, cum tormenlis tamen prœliatus. Malo miserandum quam
tis des mots de fausses et dangereuses idées. Tertullien n'eût eu qu'à se souvenir pour éviter ces excès. N'écrivait-il pas quelques années plus tôt, fidèle à l'Église et au bon sens : « Mieux vaut encore , en temps de persécution, fuir de ville en ville que de renier le Christ dans la prison ou la torture. Plus heureux, cependant, ceux qui sortent de ce monde avec la gloire du martyre (1) ! » Même dans le traité de la Fuite, il rapporte un trait contemporain, où son langage exagéré trouve sa réfutation. Un chrétien, nommé Rutilius, avait fui la persécution : pendant quelque temps il avait erré, changeant souvent de retraite, afin de se mieux cacher : puis, trouvant sans doute ces précautions insuffisantes, il avait payé rançon. Il n'en fut pas moins arrêté un peu plus tard, et conduit devant le gouverneur. Il n'avait pas cherché le martyre, avait même tout fait pour l'éviter, mais ne le repoussa point. Il répondit avec fermeté, et soutint sans faiblir la torture. Condamné aux flammes, il périt héroïquement. Tertullien lui donne le titre de très saint martrjr (2), et l'Église universelle l'a inscrit
erubescendum. Pulchrior est miles ia praelio amissus, quam in fuga salvus. îhid., 10.
(1) Etiarn in persecutionibusmelius est ex permissu fugere de oppido in oppidum, quam comprehensum et distortum negare. Atque ideo beatiores, qui valent beata testiraonii confessione excedere! Ad uxorem, I, 2.
(2) Rutilius, sanctissiraus martyr, cum totiens fugisset persecutionem de loco in locum, etiam periculum, ut putabat, nummis redemisset, post tolam securitatem quam sibi prospexerat ex inopinato apprehensus, et prœsidi oblatus, tormenfis dissipatus... Dehinc ignibus datus, passionem quam vitarat misericordije Dei retulit. Defaoa, 5.