‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 13 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

dans ses diptyques (1). C'est ainsi que Dieu accordait l'héroïsme aux humbles et aux prudents, quand parfois les arrogants et les présomptueux ne pouvaient soutenir jusqu'au bout une attitude dans laquelle, trop souvent, l'orgueil se mêlait à la foi (2).

La persécution commencée en 202 avait inspiré à Tertullien le livre éloquent, paradoxal, emporté et faux dont nous venons de donner une idée; vers le même temps il en écrivit un excellent, le Scorpiaqiie, contre les hérétiques basilidiens ou valentiniens, déjà combattus par Clément d'Alexandrie, qui niaient le devoir de confesser le Christ devant les hommes et

(1) Martyrologe romain, au 2 août.

(2) Voir sur ce sujet E. Jolyon, la Fuite de la persécution pendant les trois premiers siècles du Christianisme. Ce qu'en a pensé Tertullien, ce qu'en a pensé l'Église, Paris et Lyon, 1903.

(3) Neumann (Derrôm. Slaat und dieallgem. Kirclie, t. I, p. 183) place la composition du Scorpiaque en 212, pendant le proconsulat sanglant de Scapula, et non dans les années qui suivirent l'édit de 202 j il s'appuie sur un passage où Tertullien prédit la future destruction des temples etdes idoles (-Scor^^., 2). Jamais, dit-il, Tertullien n'aurait écrit cela au temps où il était modéré. On jugera ce que vaut l'argument; je crois, pour ina part, qu'on distingue dans la vie de Tertullien l'époque où il était orthodoxe et celle où il cessa de l'être, mais qu'on marquerait plus difficilement l'époque où il était modéré ; d'ailleurs, dans le passage allégué, Tertullien ne fait que citer le Deutéronome, et vraiment le chrétien le plus modéré pouvait souhaiter la chute des idoles et des temples. J'ajoute que Neumann me paraît sortir de la vraisemblance en plaçant tant d'écrits de Tertullien : le De Fuga, la lettre Ad Scapulam et le Scorpiace sous un même proconsulat. — M. Monceaux {Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 206, 209) place également le Scorpiaque en 211 ou 212 : il s'appuie sur le paragraphe T' de cet écrit, où est décrite une persécution, dans laquelle il reconnaît celle de Scapula. Mais cette description s'applique aussi bien à la persécution ouverte par l'édit de 202.

soutenaient l'inutilité du martyre. « Les souffrances des apôtres, dit Tertullien, nous montrent clairement quelle est leur doctrine sur ce point; il suffit, pour la comprendre, de parcourir le livre des Actes. Je n'en demande pas davantage; j'y rencontre partout des cachots, des fers, des fouets, des pierres, des glaives, des Juifs qui insultent, des nations en fureur, des tribuns qui diffament, des rois qui interrogent, des proconsuls qui dressent leurs tribunaux, le nom de César qui retentit. Pierre est mis à mort, Etienne lapidé, Jacques immolé, Paul décapité; voilà des faits écrits avec le sang. L'hérétique veut-il des preuves à Tappui de ce commentaire? Les annales de l'Empire parleront comme les pierres de Jérusalem. J'ouvre la Vie des Césars : Néron, le premier, ensanglante à Rome le berceau de la foi. C'est alors que Pierre, attaché à la croix, est ceint par une main étrangère; que Paul obtient le titre de citoyen romain, en renaissant par la noblesse de son martyre. Partout où je lis des faits de ce genre, j'apprends à souffrir (1). » Au moment où, pour dissiper les lâches subterfuges par lesquels les gnostiques essayaient de se dérober à la plus sacrée des obligations des chrétiens en temps de persécution. Tertullien demandait aux souvenirs de l'âge héroïque du christianisme les traits d'un admirable tableau, il invitait ses lecteurs à jeter les yeux autour d'eux pour voir ce tableau se continuer sous leurs regards. « Aujourd'hui, dit-il au commencement du Scorpiaque,

(I) Scorpiace, 15.

nous sommes dans le feu même de la persécution. Ceux-ci ont attesté leur foi par le feu, ceux-là par le glaive, d'autres par la dent des bêtes. Il en est qui, ayant trouvé sous les fouets, dans la morsure des ongles de fer, un avant-goût du martyre, soupirent maintenant dans les cachots après sa consommation. Nousmêmes, nous nous sentons traqués de loin, comme des lièvres destinés à tomber sous les coups du chasseur (1). » Telle était la situation des chrétiens d'Afrique,dèsla première annnée de la persécution de Sévère. On connaît les noms de plusieurs des martyrs qui moururent alors pour Jésus- Christ. Les Actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité, que nous analyserons en détail, comme la pièce la plus capable de faire connaître l'état des âmes à cette époque, chez les bourreaux et chez les victimes, et dont la scène se passe sous le gouvernement intérimaire d'Hilarianus, c'està-dire en 202-203, mentionnent comme ayant déjà péri : Jucundus, Saturninus, Artaxius, brûlés vifs (2) ; Quintus,morten prison (3); et citent, sans les nommer, (( beaucoup d'autres martyrs, » multos fratres martyres (4). On peut reporter à la même année, ou du moins à la même époque, le martyre de Celerina,

(1) Et nunc in piœsenlia rerum est médius ardor, ipsa canicula persecutionis... Alios ignis, alios gladius, alios bestiœ christianos probaverunt. Alii fustibus intérim et ungulis insu par deguslata martyria in carcere esuriunt. Nos ipsi, ut lepores, destinata venatio, de longinquo obsidemur. Scorpiace, 1.

(2) Passio S. Perpetucv, 11, dans Ruinart, p. 92.

(3) Ibid.

(4) Ibid., 13, p. 92.

Laurentius et Ignatius, l'une aïeule, les deux autres oncles d'un confesseur célèbre du temps de Dèce ; tous trois nommés par saint Cyprien, qui honorait chaque année leur mémoire par l'oblation du saint sacrifice (1), Saint Cyprien raconte ailleurs, comme un fait arrivé assez longtemps auparavant, ce qui permet de l'attribuer aussi à la persécution de Sévère et à l'époque dont nous nous occupons, le martyre de Castus et Emilius. Ceux-ci avaient peut-être trop présumé de leurs forces : c'est du moins la pensée de saint Augustin (2). « Us furent vaincus dans un premier combat. Dieu les rendit victorieux au second. D'abords ils cédèrent aux flammes; les flammes leur cédèrent ensuite. Us terrassèrent l'ennemi par les mêmes armes par lesquelles ils avaient été terrassés auparavant (3). » Grande leçon d'humilité, à l'adresse des superbes qui, dociles aux leçons de Tertullien, affrontaient inutilement le péril; grande leçon aussi à l'adresse des hérétiques qui préféraient l'apostasie au martyre ('*).

(1) Sacrificia pro eis seinper, ut ineministis, offerimus quoties martyrurn passiones et diesanniversaiiacommemorationecelebramus. Saint Cyprien, £'^. 34. — Cependant la commémoration de ces martyrs n'est pas indiquée dans le calendrier carthaginois du commencement du sixième siècle publié par Ruinart, p. 693, 694; mais, dans l'état où il nous est parvenu, ce calendrier offre bien des lacunes. On voyait encore, au cinquième siècle, le tombeau de Celerina dans une des basiliques de Carthage; Victor de Vite, De pers. ]'an(l., I, 9.

(2) Saint Augustin, Sermo 285.

(3) Saint Cyprien, De lapsis, 13.

(4) SS. Emilius et Castus sontnommés au 22 mai dans l'antique Kalenclarium Carthayinense : XI Kal. .Junias sanclorum Casti et Aemilii. Ils sont marqués à la même date dans le martyrologe hiéronymien.

L'épisode le plus important de la persécution soufferte depuis 202 parl'Ég-lise d'Afrique est le martyre de sainte Perpétue et de ses compagnons. Leur Passion (1) passe à bon droit pour un des monuments les plus purs et les plus beaux de l'antiquité chrétienne. C'est

(1) Découverte en 1663 par Holste dans un manuscrit du mont Cassin. — Éditions; Ruinart, Acta sincera marlyrum , 1689, p. 85; Armilage Robinson, Tite Passion of S. Perpétua, n° 2 des Texts and StiuUes, Cambridge, 1891 ; Pio Franchi de' Cavalieri, la Passio SS. Perpetihc et Felicllalis. 5" Supplément du Roinlsclie Quartalschrift, Rome, 1896; Rudolf Knopf, Âusgewtihlle Martyrerakten, Tubingue et Leipzig, 1901, p. 44; Oscar vonGebhardt, .Utsgewahlte Martyreralileii, Berlin, 1902, p. 61. — Ruinart a corrigé le texte de Holste par un manuscrit de Compiègnc (Bibl. nat., fonds latin, 17626) et un manuscrit de Salzbourg (dont la trace est aujourd'hui perdue). En 1889, M. Rendel Harris a découvert dans la bibliothèque du couvent du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, un manuscrit grec, qu'il a publié (Cambridge, 1890), et qu'a reproduit M. Armilage Robinson (flic Passion of S.I'erpelua, p. 61 et suiv.). Ce texte grec a soulevé une controverse. M. Rendel Harris y a d'abord vu l'original, dont la Passion latine ne serait que la traduction. Cette opinion a été soutenue par Harnack (77/eo/. Zeihnuj, 1890, p. 423),Massabeiau (7fef'»e (/p l'histoire des religions, juiHct-aoùt 1891, p. 97). Elle a été combattue par Ms' Duchesne (Académie des Inscriptions, 23 janvier 1891 ; Compte rendu, p. 39-54). M. Armitage Robinson a également soutenu la priorité du texte latin (Ihe Passion of S. Perpétua, p. 2-9). M. Harris (ibid., p. 3, note) partage aujourd'hui cette opinion. Telle est aussi celle de M. Franchi de' Cavalieri. Mais l'importance prise de bonne heure parla version grecque est démontrée par ce fait, qu'un nouveau manuscrit latin, découvert en 1892 par les Bollandistes à la bibliothèque ambroisienne de Milan, s'accorde avec elle de préférence aux autres textes latins (Auutecta Boita ndiana, 1891, p. 69-70; 1892, p. 100-102,368-373; 1893, p. 279-282, 369-393 ; cf. Biilt. di archeologia cristiana, 1894, p. 42). — Une autre opinion est celle de M. Monceaux (Hist. litt. de l'Afrique Chrétienne, t. I, p. 83) : il pense que « le premier narrateur montaniste aurait eu entre les mains une relation de Perpétue en grec, et une relation de Saturus en latin ; il aurait fondu le tout duns un même écrit latin, qu'on aurait, bientôt après, traduit en grec. »

une sorte d'autobiographie, dont le morceau principal est donné comme écrit pur Perpétue elle-même, un court fragment comme l'œuvre du martyr S aturus, et dont la fin a été composée par un témoin inconnu de leur captivité et de leur supplice. Que les deux premières parties soient vraiment de la main de Perpétue et de Saturus (1), ou aient été rédigées, d'après leurs confidences, par un des nombreux chrétiens cfui visitaient les martyrs dans la prison, cela importe peu; mais il n'est douteux pour personne que cette admirable pièce tout entière soit une œuvre du troisième siècle, contemporaine des faits qu'elle raconte. Tertullien la certainement connue (2), et saint Augustin la cite (3). Elle a une valeur historique beaucoup plus considérable que la courte rédaction récemment publiée (i) , dont les indications chronologiques sont er-

(1) M. Armitage Robinson le croit, et le démontre par une étude minutieuse des différences de langage et de style existant entre le récit de Perpétue (2-10), le récit beaucoup plus court de Saturus (11-13), et le texte du narrateur anonyme (14-21). Yoir i lie Passion of S. Verpptua, p. 43- i 7.

(2) TertuUien, Bc anima, 35.

(3) Saint Augustin, I)i Psalm., 47; De orif/ine anima-, I, 10; III, 9; IV, 18; Serm. 280, 281, 282.

(4) Par M. Aube, les Chrétiens dans l'Empire romain, p. 521 (d'après des manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds latin, 5269, 5279, 5297, 5311, 5318, 5319); par M. l'abbé Pillet, Histoire de sainte Perpétue, p. 460 (d'après le manuscrit 14650, même fonds); par les Bollandistes, Analecta Boit., t. I (d'après les manuscrits 207-208 de la Bibliothèque royale de Bruxelles); par M. Armitage Robinson, the Passion of S. Perpétua, p. 100 (d'après l'édition d'Aubé). — Ces Actes abrégés avaient été écartés par Ruinart, qui y fait allusion dans sa préface à la Passion de sainte Perpétue, § 92, p. 82 : Bolland les a con-

ronées , et dont plusieurs détails contredisent la grande Passion. Ces Actes abrégés n'offrent qu'une partie importante, l'interrogatoire des martyrs, qui manque dans celle-ci. On a supposé (1) que cet interrogatoire avait été reproduit soit d'après des notes prises à l'audience, soit même d'après un procès-verbal emprunté aux archives judiciaires du proconsulat d'Afrique : Tillemont avait déjà dit qu'il « pouvoit estre tiré des registres publics. » Ce morceau est en effet d'un ton excellent, et n'a rien de commun avec certains interrogatoires légendaires, où juges et accusés semblent animés d'une égale fureur, et n'appartiennent vraiment pas au monde romain. Son authenticité, cependant, est-elle certaine? Je n'oserais l'affirmer, et je conserve à ce sujet quelques doutes. Cependant, il est trop important pour être passé sous silence. Je crois prudent de suivre le même parti que Tillemont : dans le récit des faits je prendrai presque toujours pour guide la grande Passion, mais j'y intercalerai quelques détails empruntés aux Actes abrégés, et je transcrirai en son lieu l'interrogatoire, laissant l'appréciation au jugement du lecteur.

Avant de raconter le martyre de nos saints à l'aide des documents dont je viens d'indiquer la valeur res-

nus {Acta SS., mars, t. I, p. 632), el Tillemont s'en est servi (Mémoires, t. III, art. IX sur sainte Perpétue et note ii).

(1) Aube, les Chrétiens dans l'Empire romain,\>. 224 ; Doulcet, Essai sur les rapports de l'Église chrétienne avec l'État romain, p. 149. M. P. Monceaux (t. I, p. 79) dit : « Cet interrogatoire porte en luimême la preuve de son authenticité. «

LA PERSECUTION EN AFRIQUE. 1o5

pective, je n'ai pas le droit de passer sous silence une question que suggère le plus important des deux, la grande Passion. Certaines expressions du prologue et du court épilogue qu'y a joints l'auteur du récit final, compilateur (comme l'indique l'unité de style) de tout le document, ont une saveur montaniste très prononcée (1) : l'autorité du document entier, ou, ce qui serait plus grave encore, l'orthodoxie des martyrs eux-mêmes en doit-elle être entachée ou amoindrie? On me permettra d'emprunter, pour répondre à cette question souvent agitée (2), une pag-e intéressante où M^"" Freppel la discute avec une compétence à laquelle ma plume laïque ne saurait prétendre.

« Je ne doute pas, écrit l'éloquent évêque, que le compilateur ait appartenu à l'école de TertuUien. La conformité de son style avec celui de l'apologiste de Carthage est telle, qu'on pourrait être tenté d'attribuer à ce dernier la rédaction des Actes, si le silence complet de l'antiquité permettait de rien affirmer à cet égard. Ce qui me parait certain, c'est que l'auteur de la préface était affilié à la secte de Montan. Comment ne pas tirer cette conclusion lorsqu'on y lit des phrases telles que celles-ci : " L'effusion de l'Esprit Saint dé-

fi) Aussi la préface est-elle omise dans les manuscrils de Compiègne et de Salzbourg: les Actes abrégés n'ont rien qui y corresponde ; et l'on remarque dans la traduction grecque un effort pour atténuer dans le prologue et surtout dans l'épilogue les expressions qui trahiraient trop la secte.

(2) Par exemple par Aube, les Chréliens dans l'Empire romain, p. 219, 513-515.

vait être plus abondante dans les dernierstemps (c'està-dire au troisième siècle) qu'aux époques précédentes. — Nous reconnaissons et honorons les nouvelles prophéties et les nouvelles visions, suivant la promesse divine qui en a été faite (1). » C'est exactement le langage que tenaient les montanistes pour accréditer la mission de leurs prophètes comme organes du Paraclet; et s'il est possible d'y trouver, absolument parlant, un sens orthodoxe (2) , on ne saurait méconnaître l'intention que révèlent ces paroles, lorsqu'on a égard aux circonstances particulières qui les ont provoquées. Aucun catholique ne se serait exprimé de la sorte, dans un moment où il s'agissait précisément de combattre les nouvelles prophéties alléguées par Montau et ses disciples. Il me semble donc difficile de se méprendre sur la couleur montaniste répandue dans la préface des Actes de sainte Perpétue. L'auteur aura voulu tirer parti des visions dont cette héroïque jeune femme avait été favorisée, pour y chercher un argument a pari en faveur du caractère prophétique de Montan. C'est dans ce but qu'il accole à ce drame pathétique un exorde et une péroraison qui trahissent son dessein. Faut-il en conclure, comme l'a fait Basnage, que sainte Perpétue et sainte Félicité ellesmêmes appartenaient à la secte qui séduisit TertuUien par son apparente austérité? Pas le moins du monde. S'il en eût été ainsi, le compilateur montaniste n'eût

(1) Puinart, p. 85.

(2) C'est l'opinion de Riiinart, p. 84.

LA PERSÉCUTIOiN EN AFRIQUE. 107

pas manqué de s'en prévaloir; et, dans le pompeux éloge qu'il fait de Perpétue, Tertullien n'aurait point passé sous silence un détail si favorable à sa cause (1). D'ailleurs, quel moyen de s'arrêtera une pareille hypothèse, lorsqu'on pense que le nom de ces deux saintes a pris place dès la plus haute antiquité dans le canon de la messe; que leur mémoire est célébrée dans les plus anciens martyrologes ; que la principale église de Cartilage était placée sous leur invocation; qu'on lisait la relation de leur martyre dans l'assemblée des fidèles au temps de saint Augustin, et que ce grand docteur a composé trois discours pour louer leurs vertus? Certes. l'Église se serait bien gardée de leur décerner de tels honneurs, si le moindre soupçon d'hérésie avait pu les atteindre (2). » J'ajouterai que si la

(1) Tertullien, De anima, 55. Quand Tertullien veut parler de femmes montanistes, il a .soin de dire : •< Soror apud nos, soror nostra, » De velnndls virginibim, 17: De anima, 14. Ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime sur le compte de sainte Perpétue. Les montanisles, ne se croyant point séparés des catholiques, qu'ils se contentaient d'appeler psijcliiques, honoraient avec eux les martyrs de l'Éalise. C'est ce qui explique comment un écrivain de cette secte a pu recueillir avec respect les Actes de sainte Perpétue, pour s'en faire une arme dans l'intérêt de son parti (note de M=' Freppel). — M. Monceaux [Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 82) est d'avis qu'à côté du grand récit montaniste, la /'«.ssîo, il faut admettre l'existence d'Actes proprement dits, rédigés très anciennement, sans aucune tendance sectaire, dans la communauté catholique, et destinés à être lus publiquement. De ce document primitif, les Actes abrégés seraient, pour l'ensemble, une libre adaptation. Dans la forme où nous les pos.sédons, ces Actes abrégés appartiendraient au quatrième siècle {ibid., p. 78).

(2) Freppel, Tertullien, t. I, p. 317-349. Voir dans le même sens Orsi, Disserlatio apolurjeiica pro SS. Perpelux, Félicilatis, etc. orthndnxia. Florence, 1728.

commémoration de sainte Perpétue et de ses compagnons manque dans l'antique calendrier carthaginois, rédigé au cinquième ou au sixième siècle (1), c'est parce que toute la première partie de ce catalogue des anniversaires de martyrs célébrés à Carthage est perdue : il ne commence qu'au 19 avril. En revanche, le célèbre catalogue des fêtes de TÉglise romaine, écrit au commencement du quatrième siècle (2), marque au 7 mars la commémoration de sainte Perpétue et de sainte Félicité (3), qui partagent avec saint Cyprien, seul entre lous les martyrs d'Afrique, l'honneur de voir leur anniversaire célébré par l'Eglise mère et maitresse.

Si l'on en croit une indication donnée par les Actes abrégés, le proconsul Minutius Timinianus vivait encore quand furent arrêtés, probablement à Tuburbo Minus (4), près de Carthage (5), deux esclaves, Revocatus et Félicité (6), deux jeunes gens, Saturninus et

(1) Ruinart^ p. 693.

(2) Ruinarl, 692. La même date est donnée par le martyrologe hiéronymien (éd. De Rossi-Duchesne, p. 29).

(3) C'est aussi celle qu'indiquent les Actes abrégés : « Die nonarum martium. «

(4) 'Ev 7rd)>£t GoupêtTdvwv xfi tJ.t/.f.0TE'pa. La Passion latine nindique pas de lieu. Les Actes abrégés ont : <• Apud Alricam, in civitale Tuburbitanorum )).■ — Il y avait dans la province proconsulaire deux villes du même nom, Tuburbo Minus, aujourd'hui Tebourba, et Tuburbo Majus.

(5) Ou à Carthage même, selon une autre opinion. Voir Ruinart, Préface à la Passion de sainte Perpétue, § 2 et 3, p. 83; Pillet, Histoire de sainte Perpétue, p. 64-67; Armilage Robinson, the Passion ofS. Perpétua, p. 22 et suiv.

(6) Revocatus et Félicitas, conserva ejus. 'Peouxdtxoç xâi 4>tXtxy)Taxiî CTÛvSouXot.

Secundulus, et une jeune feoime mariée, de bonne famille (l),Vibia Perpétua. Tous étaient catéchumènes. Ils suivaient les leçons d'un chrétien nommé Saturus, qui était absent lorsqu'on les fit prisonniers. Celui-ci se livra lui-même, non par bravade, mais pour ne pas séparer son sort de ceux dont il s'était constitué le catéchiste. Dans l'arrestation de ce groupe de personnes, différentes par la condition sociale, qui se préparaient sous la conduite du même maitre à embrasser le christianisme, il est difficile de ne point reconnaître l'application du rescrit de Sévère prohibant sous les peines les plus graves la propagande chrétienne. Après avoir été arrêtés, les captifs ne furent pas tout de suite mis en prison, mais gardés à vue, probablement dans leurs propres maisons : cela s'appelait la custodia libéra ou privata (2). Ils communiquaient librement avec leurs proches. Alors eut lieu entre Perpétue et son père, qui seul de sa famille était païen, une curieuse scène. Le vieillard essayait de la ramener au culte des dieux. « Mon père, répondit-elle, vois-tu à terre ce vase? — Je le vois. — Peux-tu lui donner un autre nom que celui de vase? — Je ne le

(1) Hoaestenata, liberaliterinstituta, niatroaaliter nupta. Cf. BONIS NATALIBVS NATA, MATRONALITER NVPTA, dans une inscription païenne de Giufi, raunicipe de la province proconsulaire, près de Tuburbo Majus. Corpus inscr. lat., t. VIII, 870.

(2) M. B.a.\nh-du.i(le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, 1885, p. 30) pense qu'ils furent plutôt gardés dans les maisons des magistrats municipaux de Tuburbo, et cite à l'appui de son opinion un passage de la Passion des SS. Montan, Lucius, etc., 3; cf. les Dernières persécutions du troisième siècle, T éd., p. 121.

puis. — De même, moi, je ne puis me dire autre chose que chrétienne. » Cette singulière comparaison avait peut-être été suggérée à Fesprit de Perpétue par le symbolisme en usage d ans l'art chrétien de cette époque, où le vase était souvent gravé sur les tombeaux comme emblème du chrétien (1). Les catéchumènes mirent à profit la liberté relative qu'on leur laissait : ils reçurent tous le baptême. Au moment où elle était plongée dans l'eau, Perpétue demanda à l'Esprit-Saint une seule chose : que sa chair pût supporter la souffrance (2). Nous verrons que cette humble prière, bien différente de l'arrogance montaniste, fut exaucée. Les persécuteurs devinrent-ils plus sévères après avoir appris le baptême de leurs prisonniers? Cela est possible. Bientôt ceux-ci durent échanger leur demiliberté contre l'affreux séjour des prisons de Cartilage (3). Ce changement fut surtout cruel pour Perpétue : on ne lui permit pas d'emmener son enfant qu'elle nourrissait. Aux peines morales et physiques de cette séparation se joignaient la surprise et l'effroi de se trouver enfermée dans un ténébreux cachot, où la présence de nombreux prisonniers entretenait une épaisse chaleur, et que le contact de grossiers soldats

(1) Rome souterraine, p. 329-331.

(2) « Mihi Spiritus Sanctus dictavit n\h'û petendum ab aqua, nisi sufferentiam carnis. » Sur l'cfRcacité de la première prière après le baptême, voir Tertullien, De Baptismo, 20. Cf. un passage des Actes inédits des SS. Xantippe et Polyxène, cité par Robinson, p. 65, note.

(3) « Recipimur in carcerem. » Cette expression, employée encore dans d'autres documents chrétiens, est tout à fait juridique ; cf. Ulpien, au Digeste, XL VIII, viii, 1.

rendait insupportable pour une personne délicate. Heureusement la charité chrétienne vint au secours des captifs. On sait que, chez les Romains, les prisons s'ouvraient facilement aux visiteurs. « Ce fut la coutume de tous nos prédécesseurs, écrivait un demisiècle plus tard saint Cyprien, d'envoyer dans les prisons des diacres qui subvenaient aux besoins des martyrs et leur lisaient l'Écriture Sainte (1). » Deux diacres, Tertius et Pomponius, s'acquittèrent de cet office auprès de Perpétue et de ses compagnons (2). Ils obtinrent des geôliers, à prix d'argent, qu'on ferait chaque jour sortir les prisonniers du cachot pendant quelques heures. Durant ces moments de répit, Perpétue recevait la visite de sa mère, de son frère : on lui apportait son pauvre enfant, à demi mort de faim. Elle eut enfin la permission de le garder : alors, dit-elle, je ne souffris plus, toutes mes peines et mes inquiétudes se dissipèrent, et le cachot devint pour moi comme une maison de plaisance (3), que je préférais à tout autre séjour.

Dans une de ces visites, son frère lui dit : « Madame ma sœur (4), tu es maintenant élevée à une grande dignité : demande à Dieu de te faire voir si tout ceci

(1) Saint Cyprien, Ep. 15.

(2) C'est encore une preuve que ces martjrs appartenaient à l'Église orthodoxe.

(3) Practorium. Voir Histoire des persécxtlions pendant les dexix premiers siècles, 3" éd. p. 226, note 3.

(4) « Domina soror. » Cf. DOMINO MEO FRATRI, Corp. inscr. lai., t. VIII, 333. FILIO ET DOMINO MEO, iOid., 2862.

se terminera par votre mort ou votre acquittement. » Perpétue pria, et Dieu lui accorda deux visions célèbres, qu'elle raconta le lendemain à son frère; visions dont s'autorisent certains critiques pour faire de Perpétue une adepte du montanisme, oubliant que des martyrs absolument étrangers à la secte, entre autres saint Cyprien (1), en eurent de semblables à l'approche de la confession et du martyre. Perpétue se vit d'abord montant à une échelle (2), très haute et très étroite, dont le sommet s'appuyait au ciel : de chaque côté de l'échelle étaient dressés des glaives, des instruments de supplice, et au pied se tenait couché un énorme dragon. Saturus monta le premier; arrivé au haut, il se tourna vers Perpétue, et lui dit : « Je te soutiens, mais prends garde que le dragon ne te morde. — Il ne me nuira pas, au nom de Jésus- Christ, » répondit-elle, et elle écrasa du pied la tête du monstre (3). Parvenue au sommet, elle découvrit

(1) Saint Cyprien, £/>». 9; Pontius, Vita S. Cypriaiii, 12, 13; Passio SS. Moniani, Lucii et aliorum, 5, 7, 8, 9, 11, 21 ; Passio SS. Jacobi, Mariani, et aliorum plurimorum marlyrum in Numidia, 6, 7, 8, 11, 12. Cf. les Dernières persécutions du troisième siècle, 2" éd., p. 60, 121-124, 132, 135, 137-138.

(2) Le ms. de Compiègne porte « scalam auream ; » celui de Salzbourg « aeneam, » suivi par la Passion grecque, -/«^'^'iv- Le ms. du mont Cassin ne donne aucune indication de métal.

(3) Cette vision de Perpétue a laissé des traces dans la littérature hagiographique et dans l'art chrétien. Il est question, dans la Passion de saint Polyeucte, d'une échelle semblable, montant jusqu'au Sauveur : x),t[xaxa iriv sw; xoù iwTîjpo; àvaêaivouffxv. Aube, Polyeucte dans l'histoire, p. 77. M^' Wilpert a découvert, en 1902, au tombeau des saints Pierre et Marcellin, une peinture représentant un homme, vêtu de la tunique et du pallium, qui monte à une échelle gardée par

un immense jardin. Au centre se tenait un homme à cheveux blancs, de haute taille, vêtu en pasteur, et tirant du lait de ses brebis; autour de lui, plusieurs milliers de personnes couvertes de robes blanches. Le pasteur leva la tête, regarda Perpétue : « Tu es bien arrivée, mon enfant (1), » dit-il. L'appelant alors, il lui présenta un morceau de lait caillé : elle le reçut les mains jointes, et le mangea pendant que tous les assistants répondaient : Amen. Elle s'éveilla ayant encore dans la bouche quelque chose de doux. — Je n'ai pas besoin de montrer la conformité de cette vision avec les symboles du premier art chrétien : le jardin du paradis, le bon Pasteur, le vase rempli de lait, et de rappeler le sens eucharistique donné à ce dernier emblème par la plupart des commentateurs (2).

un serpent, laquelle aboutit à limage du Christ, occupant le sommet de l'arc du tombeau. Xiiovo Bull, di archeologia cristiana, 1903, p. 47-49 et fijj. 2.

(1) TÉxvov. Le latin africain est fréquemment mêlé d'héllénismes. On a remarqué le grand nombre des mots grecs qui se trouvent dans la partie du récit donnée comme l'œuvre personnelle de Perpétue. Ils sont beaucoup moins fréquents et moins caractéristiques dans le récit de Saturus et dans la narration finale.

(2) Voir Borne souterraine, p. 289, 325-329, 353. — « Les visions décrites par la célèbre martyre africaine Perpétue, document précieux du langage apostolique des premiers siècles, ont toujours été citées par les archéologues pour éclairer les monuments figurés, particulièrement ceux des cimetières de Rome. » Bnllettino di archeologia cristiana, 1880, p. 67. — M. Monceaux {Hist. litl. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 80) voit dans la phrase : « De caseo quod mulgebat dédit mihi quasi buccellam... » un détail montaniste, peut-être ajoutépar le compilateur de la Passion : les montanistes communiaient avec du fromage, ou du moins mangeaient dans leurs assemblées 11-

Bientôt le bruit se répandit que les martyrs allaient être jugés. Le père de Perpétue accourut deTuburbo, accablé de douleur, et, pénétrant dans la prison, il essaya de nouveau de persuader la jeune femme. « Ma fille, lui dit-il, aie pitié de mes cheveux blancs, aie pitié de ton père, si je suis encore digne d'être appelé de ce nom. Souviens-toi que mes mains t'ont élevée, que grâce à mes soins tu es parvenue à cette fleur de la jeunesse, que je t'ai préférée à tous tes frères : ne fais pas de moi un objet de honte parmi les hommes. Songe à tes frères, à ta mère, à ta tante, songe à ton fils, qui sans toi ne pourra vivre. Abandonne ta résolution, qui nous perdrait tous. Personne de nous n'osera plus élever la voix, si tu es condamnée à quelque supplice. » Ainsi, dit Perpétue, ainsi parlait mon père, dans son affection pour moi : il se jetait à mes pieds, versait des larmes, m'appelait non ma fille, mais ma dame. Et moi j'avais pitié des che-

turgiques du pain et du fromage, àp-cov xat TDpôv, d'où l'appellation qu'onlear donnsiU d' Artolari tes (saint Épiphane, Ilaeres., xlix). Il ne me paraît pas impossible que la phrase originale de la relation de Perpétue ait été corrigée ainsi dans le sens montaniste. Telle qu'elle est, elle a quelque chose d'étrange, et il semble plus naturel de lire : « de lacle quod mulgebat..., « car on « trait » du lait, on ne trait pas du fromage. Quant au symbolisme du lait pour représenter l'eucharistie, il est parfaitement orthodoxe, et souvent rappelé dans les calacombes romaines (voir les passages de Rome souterraine cités plus haut). Saint Augustin se rattaclie à ce symbolisme, quand, parlant de la table eucharistique : « Il fallait, dit-il, qu'elle devînt lait — mensa itla iactcsceret — pour nourrir les petits » (Eaarr. I in psalm. xxiii, éd. Gaume, t. IV, p. 301). Les Actes abrégés, qui représentent, selon M. Monceaux, la version orthodoxe primitive, disent simplement : « Dédit nobis omnibus de fructu laclis. )>

veux blancs de mon père, le seul de toute ma famille qui ne dût pas se réjouir de mes douleurs. Je le rassurai en lui disant : <( Il arrivera sur l'estrade du tribunal (1) ce que Dieu voudra. Car nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes, mais à Dieu. » Le père se retira désolé.

Le bruit qui avait couru était vrai : les martyrs allaient passer en jugement. Un jour, on vint pendant leur repas les faire lever pour les conduire au forum. Les cinq chrétiens furent amenés devant le tribunal, où siégeait, comme gouverneur intérimaire, le procurateur Ililarianus : le proconsul d'Afrique, Minutius Timinianus, était mort depuis leur arrestation. Le procurateur interrogea successivement les accusés. Perpétue, dans la relation autobiographique, résume très brièvement cet interrogatoire. J'emprunterai aux Actes abrégés l'interrogatoire plus développé, tout en ne me portant pas absolument garant de son authenticité :

Le procurateur Hilarianus (2). — « Sacrifiez aux dieux, comme l'ont ordonné les immortels empereurs.

Saturus. — Mieux vaut sacrifier à Dieu qu'aux idoles.

Hilarianus. — Héponds-tu en ton nom, ou au nom de tous?

(1) Catasta. Voir //iA<ot/-e des persicii lions pendant les deux premiers siècles, 3° éd., p. 360, note 1.

(2) Les Actes abrégés disent à tort « le proconsul Minutius Timinianus. »

Saturus. — Au nom de tous, car nous n'avons qu'une même volonté.

HiLARiANUS, s' adressant à Satiirninus, Revocatus, Félicité et Perpétue. — Et vous, que dites-vous?

Tous. — C'est vrai, nous n'avons qu'une même volonté. «

Le magistrat ordonne alors d'éloigner les femmes; puis s'adressant à Saturus :

« Jeune homme, sacrifie; ne te crois pas meilleur que nos princes.

Saturus. — Je me crois leur supérieur aux yeux du vrai prince du siècle présent et futur, si j'ai mérité de lutter et de souffrir pour lui.

Hilarianus. — Change d'avis, et sacrifie, jeune homme.

Saturus. — Je ne le ferai pas.

Hilarianus, s' adressant à Saturnimis. — Sacrifie, jeune homme, si tu veux vivre.

Saturninus. — Je suis chrétien : cela ne m'est pas permis.

Hilarianus, à Revocatus. — Apparemment, toi aussi, tu parleras de même.

Revocatus. — Oui, pour l'amour de Dieu, je suis tout à fait dans les mêmes sentiments.

Hilarianus. — Sacrifiez, pour que je ne vous fasse pas mourir.

Revocatus. — Nous prions Dieu de mériter cetfe grâce. »

Le procurateur ordonne d'emmener ces accusés, et de faire venir les deux femmes. S'adressantà Félicité :

« Gomment t'appclles-ta?

Félicité. — Félicité.

HiLARLANUs. — As-tu uii mari?

Félicité. — J'ai un mari, mais aujourd'iiui je le méprise.

HiLARiANus. — On est-il?

Félicité, — Il n'est pas ici (1).

HiLARiANUs. — De quelle condition est-il?

Félicité. — Homme du peuple (2).

HiL.vRiANUS. — As-tu des parents ?

Félicité. — Non, mais Revocatus est mon frère. Et quels parents pourrais-je avoir meilleurs que ceuxci?

HiLARiANUS. — Aie pitié de toi-même, jeune femme, et sacrifie, afin de vivre; car je vois que tu portes un enfant dans ton sein.

FÉLICITÉ. — Je suis chrétienne, et il m'est commandé de mépriser tout cela pour Dieu.

HiLARiANL's. — Prends souci de toi-même, car tu m'inspires de la compassion.

Félicité. — Fais ce que tu voudras, tu ne pourras me persuader.

(1) Un manuscrit des Actes abrégés, celui que cite Tilleinont, omet la question et la réponse qui précèdent, de manière à amener ce mauvais jeu de mots: « Ubi est Félicitas? — Non est hic, » répond la martyre, « le bonheur n'est pas ici... » Voir Tillemont, t. III, art. va sur sainte Perpétue et sainte Félicité.

(2) M. Rambaud fait remarquer que la question : ■< As-tu un mari? » et plus encore cette autre : « De quelle condition est-il? » ne se comprend pas, adressée à une esclave [le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, p. 12). Il est vrai que les Actes abrégés ne mentionnent pas la condition de Félicité.

HiLARiANus. — Et toi, Perpétue, que dis-tu? veuxtu sacrifier?

Perpétue. — Comme mon nom l'indique, je ne change pas (1).

HiLARiAxus. — As-tu des parents?

Perpétue. — Oui.

Ici se place, dans les Actes abrégés, le récit de la scène qu'amena devant le tribunal l'intervention des parents de Perpétue. J'écarte cette scène comme invraisemblable pour plusieurs raisons. L'une, c'est que le rédacteur de ces Actes met dans la bouche du père, parlant devant le tribunal, les mots mêmes que la relation autobiographique lui prête dans la scène de la prison : or, quand les deux documents sont en contradiction, c'est évidemment à la relation originale qu'il faut donner la préférence. L'autre, c'est que les Actes abrégés font intervenir la mère et les frères (le Perpétue, qui étaient chrétiens, et son mari, dont nulle part elle ne parle dans le récit fait par elle-mêuie, et qu'elle eût certainement nommé si vraiment il avait joué un rôle (2). Dans le récit autobiographique,

(1) Jeu (le mots intraduisible, mais tout à fait dans le goût africain : « Sum et nominis mei sequor aucloritalem, ut sim Perpétua. » Saint Augustin l'aggrave encore dans son sermon 282: <• Il convenail, dit-il, que Perpétue fût jointe à Félicité, afin que l'alliance de ces deux mots rappelât toujours que la félicité ne saurait être véritable, à moins d'être perpétuelle. »

(2) Pourquoi, dans la Passion originale, n'ost-il jamais question de ce mari.? Peut-être était-if mort; peut-être, chrétien, s'était-il caché; peut-être avait-il abandonné sa femme par haine de la religion pour la-

elle cite son père seul en cet endroit, ce qui est beaucoup plus vraisemblable. Je traduis le passage, un des plus beaux de cet inappréciable document :

« Quand mon tour d'être interrogée fut venu, mon père apparut tout à coup, portant mon fils; il me tira de ma place, et me dit avec supplication : « Aie pitié de l'enfant. » Et le procurateur Hilarianus, qui avait reçu le droit de glaive à la place du défunt proconsul Minutius Timinianus : « Aie pitié, me dit-il, des che- « veux blancs de ton père, aie pitié de l'enfance de « ton fils. Sacrifie pour le salut des empereurs. » Et je répondis : « Je ne sacrifie pas. » Hilarianus demanda : « Tu es chrétienne? » Je répondis : « Je suis chrétienne. «Et comme mon père se tenait toujours là pour me faire tomber, Hilarianus commanda de le chasser, et il fut frappé d'un coup de verge. Je ressentis le coup comme si j'eusse été frappée moi-même, tant je compatissais à la malheureuse vieillesse de mon père. Alors le juge prononça la sentence par laquelle nous étions tous condamnés aux bêtes, et nous descendîmes joyeux dans la prison. Comme mon enfant était accoutumé à recevoir de moi le sein et à demeurer avec moi dans la prison, j'envoyai aussitôt le diacre Pomponius pour le demander à mon père, mais mon père ne voulut point le donner. Il plut à Dieu que l'enfant ne demandât plus le sein, et que je ne fusse pas

quelle on la poursuivait. Quant à l'hypotlièse de M. Doulcet, qui fait de Saturus (É'.s'Sfti, p. 14G) le mari de Perpétue, elle est absolument gratuite.

incommodée de mon lait, de sorte que je restai sans inquiétude et sans souffrance (1). »

Ramenée avec ses compagnons dans la prison après le prononcé de la sentence, Perpétue fut favorisée d'une nouvelle vision. Laissons-la en faire elle-même le récit :

« Après peu de jours, dit-elle, pendant que nous étions tous en prière, tout à coup je parlai malgré moi, et nommai Dinocrate. Je fus stupéfaite de n'avoir pas encore pensé à lui, et affligée en me rappelant son malheur. Et je reconnus que j'étais maintenant digne d'intercéder pour lui. Je commençai donc à faire pour lui beaucoup de prières, et à pousser des gémissements vers le Seigneur. Pendant la nuit, j'eus une vision : je vis Dinocrate sortant d'un lieu ténébreux, où se tenaient beaucoup d'autres personnes; son visage était triste, pâle, défiguré par la plaie qu'il avait lorsqu'il mourut. Dinocrate avait été mon frère selon la chair, mort à sept ans d'un cancer à la face, et d'une manière qui avait fait horreur à tous. Entre lui et moi je voyais un grand intervalle, que ni l'un ni l'autre nous ne pouvions franchir. Dans le lieu où se trouvait Dinocrate il y avait une piscine pleine d'eau, dont la margelle était trop haute pour la taille d'un enfant. Dinocrate se dressait comme pour y boire, et je m'affligeais en voyant cette piscine pleine d'eau, et cette margelle trop haute pour qu'il y pût atteindre. Jem'éveillai, et je compris que mon frère souffrait... »

(1) Ruinart, p. 83.

On transféra bientôt les martyrs dans une nouvelle prison, située probablement sous Famphithéàtre militaire (1). La sentence du procurateur les condamnait à combattre aux jeux qui devaient être célébrés pour l'anniversaire du fils de Sévère, le césar Géta, et le moment élait venu de les rapprocher du lieu de leur supplice (2). Là, on les traita cruellement, comme des gens destinés à bientôt mourir. On les mit aux ceps. Pendant qu'elle gisait, immobile, dans cette gêne, priant toujours pour Dinocrate, Perpétue le vit de nouveau. La lumière avait succédé aux ténèbres; l'enfant était bien vêtu, bien soigné, joyeux; la plaie de son visage semblait cicatrisée ; la margelle de la piscine s'était abaissée, et Dinocrate y puisait librement; il buvait également dans un vase posé sur le bord, et dont l'eau ne diminuait pas. Désaltéré enfin, il se mit à jouer, à la manière des enfants. Perpétue s'éveilla tout heureuse (3).

Si extraordinaire que paraisse cette vision, elle est

(1) Transivimus in carceremcastrensem. Munereenim castrensi eramus pugnaturi. Passio, 7; Ruinart, p. 89. A Carthage était campée, au second et au troisième siècle, la première cohors urbana ; voir Mominsen, Ephem. epir/r., t. V, 1884, p. 119 et suiv.

(2) Natale tune Getœ Caesaris. Les manuscrits de Compiègne et de Salzbourg, de même que la traduction grecque et les Actes abrégés, ont seulement : Cœsaris, KaC^apo;, sans Getcc. Us dépendent probablement d'une copie faite sous Caracalla, à l'époque où, selon Dion CassiusfLXXVII, 12), il suffisait d'écrire ou de prononcer le nom de Géta pour être aussitôt mis à mort. — L'indication du natalicinm de Géta précise la date du martyre. Il s'agit vraisemblablement des quinquennales du jeune César, qui tombent en 203, celui-ci ayant été promu en 198.

(3) Ruinart, p. 89, 90.

en complet accord avec les pratiques et l'enseignement de la primitive Eglise. On y croyait à l'efficacité de la prière pour les morts. « Puisse Dieu rafraîchir ton esprit, » spiritvm tvvm devs refrtgeret : ces mots, ou leur équivalent, se lisent sur un grand nombre de marbres funéraires des trois premiers siècles (1). L'Église mettait sur les lèvres de ses prêtres de semblables demandes. L'antique liturgie gallicane contient, au Commun d'un Martyr, cette oraison : « Seigneur, par l'intercession de vos saints martyrs, accordez à nos bien-aimés, qui dorment dans le Christ, le rafraîchissement [refrigeinum) dans la région des vivants; » et, dans la messe des saints Corneille et Cyprien : « Que la prière des bienheureux martyrs Corneille et Cyprien nous appuie près de vous, Seigneur, afin que vous accordiez le rafraîchissement éternel [refrigeria xternà) à nos bien-aimés qui dorment dans le Christ (2). » Mone a découvert une messe qui certainement remonte à l'époque des persécutions, car on y lit ces mots : « Seigneur, accordez-nous de vous adorer aux jours de la tranquillité et de ne pas vous renier aux jours de l'épreuve. »

(1) Pro anima (marili defuncti) orat et refiigenum intérim adposliilat. TerluUien. Demonoyaniia, 10. — SECVNDA, ESTO IN REFRI- GERIVM. Inscription de la très ancienne région d'Anipliatus, au cimetière de Domitille. Bull, cil arclieologia crisUana ,1884-1885, p. 43. — Cf. ^OYihtoie, Epiiaphs oftlie catacombs, 1878, p. 80-85; Edmond Le Blant, Réponse à une lettre du \^ janvier \&%0, dans le Correspondant, 1858, tirage à part, p. 12 et suiv.

(2) Mabillon, Lilurgia Gallicana vêtus, p. 278, 289; cf. p. 218 224, 226, 253, 270, 272.

Cette messe contient la collecte suivante : « Que les âmes des fidèles qui jouissent de la paix nous secourent : que celles qui ont encore besoin d'être consolées soient absoutes grâce aux prières de l'Église (1). » L'âme du jeune frère de Perpétue « avait encore besoin d'être consolée ; » elle expiait, dit saint Augustin, des péchés commis après le baptême, peut-être quelque acte d'idolâtrie auquel le père, encore païen, avait entraîné son enfant (2). Grâce aux prières de sa sœur, il obtient le refrigerium, c'est-à-dire le paradis, la participation au céleste banquet (3), que demandent tant d'invocations gravées sur les marbres des catacombes, et que sollicitent les solennelles prières liturgiques. Video Dinocratem... refrigerantem, dit le récit de Perpétue (i).

Cependant le moment du dernier combat approchait, et peu de jours séparaient les martyrs de la fête de César. Les chrétiens les visitaient en foule, grâce à la généreuse complicité d'un soldat de Vofficiwn proconsulaire, préposé à la garde de la prison. Le pauvre père de Perpétue venait aussi, espérant encore la

(J) Mone. Lateinischeund griechische Messen, p. 22.

(2) Saint Augustin, De origine animx, 1,10; III, 9. Cl. Ruinait, p. 90, note a.

(3) De Rossi, BuUettino di arclieologia cristiana, 1SS2, p. 126. — Sur de nombreux exemples du mot refrigerium dans les inscriptions primitives des catacombes, voiv encore Ihi il. di arch. crist., 1877, p. dO etsuiv. ; 1886, p. 128-130.

(4) Voir cependant, sur le récit de Perpétue et les conclusions qu'il est possible d'en tirer, les réserves failes par Mgr de Waal, D/e leidendc D in oc m tes in (1er Vision dcr lieil. J'erpeluo, dans RomiscUe Quarlalsrhrift, 1903, n° 4, p. 239-247.

séduire ; il s'arrachait les cheveux, se jetait à terre, « prononçait des paroles à émouvoir toute créature (1), » et se retirait en proie au désespoir. « Que de compassion m'inspirait sa triste vieillesse ! » s'écrie Perpétue (2). Cependant, soutenue par sa foi, elle triomphait des larmes de son père, comme elle avait triomphé déjà des sourires de son enfant. Un écrivain moderne s'en est indigné. « Historien des faits humains, dit-il, je dois, dansla sainte, voir aussila femme qui brave publiquement les lois de son pays, et montrer la mère abandonnant l'enfant qu'elle nourrissait de son lait, la fille exposant son vieux père à tous les affronts... Il faut bien le dire, cette jeune femme, qui allait à la mort en marchant sur le cœur de tous les siens, est un héros d'une nature particulière. Elle mourait pour elle-même, afin de vivre éternellement ; les vrais héros meurent pour les autres (3)... » Ou ces paroles ne veulent rien dire, ou elles signifient que, placé entre le devoir de confesser sa foi et la crainte de contrister ceux qu'il aime, « le vrai héros » doit repousser le devoir, pour écouter la voix des affections humaines. C'est la mort de tout héroïsme, de tout dévouement aune idée ou à une cause, la justification de tous les reniements et de toutes les lâchetés.

L'âme de Perpétue et de ses compagnons était montée à un ton plus haut. Leurs pensées volaient

(1) Dicere tanta verba, quse raoverent universam creaturam. Ruinart, p. 90.

(2) Ego (lolebam pro infelici senectaejus. Ibid.

(3) Duruy, Histoire des Romains, t. VI, 1883, p. 226, 227.

vers ce dernier combat, où ils allaient avoir besoin de tout leur courag-e. La nuit, des songes héroïques visitaient leur sommeil, Perpétue se voyait changée en homme, ointe d'huile comme un athlète^ et luttant dans l'amphithéâtre, sous les regards du laniste, contre un Egpytien d'un aspect horrible : elle remportait la victoire, recevait du laniste (1) un rameau d'or (2), et sortait par la porte des vivants (3). Saturus, lui, se voyait, après le triomphe, reçu avec ses compagnons dans un jardin lumineux, plein de fleurs et de grands rosiers qu'une douce brise effeuillait sans cesse : des anges les amenaient près du Sauveur, qui leur donnait le baiser de paix. Puis, sa pensée se reportant vers les dissensions qui affligeaient alors l'Église de Carthage, il vit l'évêque Optât et le prêtre Aspasius se jeter aux pieds des martys et leur demander d'apaiser la querelle élevée entre eux. Les anges intervenaient alors assez rudement, et renvoyaient l'évêque corriger son peuple, dont la turbulence était souvent scandaleuse, et qui sortait de l'église aussi agité que les païens sortaient du cirque.

(1) Sur le laolste, voir Suétone, JuUxis Cxsar, 26; Cicero,/Vo Bosclo Ameriiw, 40; Juvénal, VI, 216; XI, 8.

(2) Cf. Suétone, CalUjula, 32 ; Clcéron, Pro Roscio Ainerino, 6 : l>lurimarurQ palmarum gladiator.

(3) Per portam Sanavivariam. I\uinart,ii. 91. La porte par où étaient emportés les gladiateurs morts ou mourants s'appelait la porta JJbilinensis. La porte par où sortaient les victorieux n'avait point de nom particulier, mais le peuple lui donnait l'appellation que rappelle sainte Perpétue. Cf. Marquardt, Rômischc Staatsverwalluug, t. III, p. 541, note 4.

Pendant que la porte du paradis semblait se refermer surl'évêque et le prêtre qui n'avaient pas fait la paix, les martyrs y goûtaient une joie divine, « et se nourrissaient d'une odeur inénarrable. » Saturusse réveilla de ce rêve, tout joyeux.

J'ai déjà fait ressortir la conformité des visions ou des songes racontés dans la Passion de Perpétue avec les symbole's adoptés par l'art chrétien des premiers siècles. Saturus voit le paradis comme un jardin planté de grands rosiers; dans les fresques des catacombes, et même sur leurs pierres sépulcrales, des feuillages, des arbres, et surtout des roses, sont souvent représentés (1) : une peinture de la catacombe de sainte Soter montre cinq chrétiens reçus dans le paradis, c'est-àdire dans un lieu plein de rameaux verts, de fontaines jaillissantes, de beaux oiseaux, de fruits et de fleurs : le pinceau de l'artiste y a semé partout des roses (2). La vision plus singulière de Perpétue changée en athlète et luttant dans l'amphithéâtre a laissé ellemême une trace dans l'art chrétien. M. de Rossi reproduit un seau de plomb trouvé en 1867, près de Tunis, c'est-à-dire dans le pays même de sainte Perpétue. Sur les flancs de ce vase sont moulées en relief des figures qui semblent faire allusion à ces récits : une femme en prière, une Victoire, un gladiateur tenant à la main une couronne, le bon Pasteur, des palmiers chargés de fruits. « Le gladiateur victorieux

(t)Martigny, Dict. (lésant, chrét., arl. Paradis, p. 574-576. (2) De Rossi, Roina sollerranea, t. III, pi. I-II.

placé à la droite du bon Pasteur dans le paradis, c'est, dit M. de Rossi, la personnification de l'âme chrétienne, qui, après le combat et la victoire, a obtenu l'immortelle couronne. Mais on peut être surpris de voir un saint représenté dans le ciel, à la droite du Christ, d'une manière si étrangère aux formes hiératiques et si peu convenable. Est-ce une licence, une audace de l'artiste, qui pour décorer le seau en marqua la superficie d'empreintes demandées à des types sacrés et profanes; ou fut-il guidé dans cette composition par quelque raison particulière, peut-être même par l'imitation d'exemples faisant autorité? La patrie du monument me suggère la raison spéciale de ce rapprochement du gladiateur et du bon Pasteur. Perpétue, martyre très célèbre, ornement de l'Eglise d'Afrique, écrivit de ses mains les visions quelle eut dans sa prison, annonçant par des images allégoriques son prochain martyre et la récompense qui l'attendait. Il lui sembla être changée en athlète, et combattre dans l'amphithéâtre avec un Éthiopien difforme, qui fut par elle terrassé et foulé aux pieds; l'agonothète lui donna la récompense promise. Dans une autre extase Perpétue fut accueillie par le divin Pasteur dans le jardin céleste. La fusion de ces visions allégoriques a fait imaginer le groupe du gladiateur avec le bon Pasteur près de l'arbre de vie. Il est vrai que la martyre se vit changée en athlète, et non en gladiateur; mais cela n'altère point essentiellement l'image métaphorique ; et peut-être la décence fit-elle adopter celle du gladiateur, pour n'avoir pas à re-

présenter la nudité de l'athlète. Perpétue elle-même, bien que décrivant un combat pancrastique, non un combat de gladiateurs, dit que le prix lui fut remis par le laniste, c'est-à-dire par le maître des gladiateurs (1). »

Avec le récit de la vision de Saturus se termine la partie de la Passion qui a la forme de mémoires personnels : le reste est l'œuvre d'un simple témoin.

Pendant que Perpétue et Saturus étaient visités par de grandioses ou gracieuses images, Secundulus mourait en prison, et leur humble compagne Félicité traversait une pénible épreuve. Elle était grosse de huit mois. A mesure que le jour du supplice approchait, la jeune esclave se désolait à la pensée que ses amis soufl'riraient sans elle : car la loi défendait l'exécution d'une femme enceinte (*2) . Les autres s'affligeaient de la laisser en arrière. Trois jours avant la date fixée pour le combat, tous se mirent en prière. Aussitôt après, les douleurs la prirent. Comme elle poussait des gémissements, un des geôliers lui dit : « Si tu ne

(1) BuUelilno diarcheolocjia crisliatia, 1867, p. 63, et planche tirée hors texte. ^ On a découvert, en 1879, dans la catacombe de saint Sébastien, une fresque représentant, au milieu, le bon Pasteur; à gauche, une femme en prière; à droite, un athlète nu, tenant un bâton ou un javelot. M. Marucchi (Di mh ipogeo recentemenie scoperto nel cimitero di S. SebasUano, 'Rome, 1819, etart. A'rtw;^/", dansKraus, Real Encyckl. der chrisll. Âlterth., t. II, p. 90-91)voit dans cette représentation une allusion aux Actes de sainte Perpétue

(2) Praegnantis mulieris consumendœ damnatae pœna difl'ertur, quoad parlât. Ego quideni, et ne quœstio de ea habeatur, scio observari, quamdiu prsegnans est. Ulpien , au DUjeste, XLVIII, xix, 3. — Cf. Acia SS. Agapes, Chionix, Irenes, 3, dans Ruinart, p. 423.

peux en ce moment supporter la souffrance, que serace en face des bêtes, contemptrice des dieux? — Aujourd'hui, répondit la martyre, je souffre mes douleurs; mais alors il y en aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que moi aussi je souffrirai pour lui. » Félicité mit au monde une fille : une sœur, c'est-à-dire une chrétienne, l'adopta.

Un des caractères de ces martyrs, c'est une bonne humeur intrépide. Malgré ses tristesses, Perpétue a le sourire sur les lèvres. Il semble que, en vraie Africaine, elle ne recule même pas devant les jeux de mots ^^1). Qui donc a vu dans ce groupe de martyrs « des chrétiens au cou raide, intraitables et intransigeants,... professant une religion sombre, fanatique, antisociale (2)? » Vivante, dit Perpétue, j'ai toujours été gaie; je serai plus gaie encore dans l'autre vie (3). Voici la note vraie. Certes, ces martyrs qui savent rire, savent aussi lancer la raillerie à leurs adversaires • ils n'hésitent pas à se faire respecter, et usent volontiers d'un mot piquant pour obtenir justice ou égards. Ce n'est pas moi qui les blâmerai : je déteste le sombre sectaire, je naime pas la victime qui se venge par l'insulte, mais j'admire l'innocent qui regarde fièrement ses bourreaux ou ses juges, et finit par leur faire baisser les yeux. Un jour que les geôliers se montraient durs envers les martyrs, les privant de voir

(1) Voir plus haut, p. 117.

(2) Aube, les Chréliens dans l'Empire romain, p. 246. 253, 275.

(3) Ut quomodo in carne hilaris fui, liilarior sum et hic modo.

Ruinart, p. 92.

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