‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 17 sur 63 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

Origène dit que la vertu du nom de Jésus-Christ a franchi les mers pour aller chercher les Bretons dans un autre monde (1); Tertullien assure même que la religion nouvelle avait dépassé les limites de la partie de l'Ile soumise aux Romains (2). Ce n'était pas le chris- 'tianisme que Sévère allait combattre dans ces contrées lointaines, où la foi semble n'avoir pas été persécutée avant le quatrième siècle (3); mais, quand il traversa la Gaule en 208 pour gagner les bords de l'Océan et s'embarquer de là pour la Bretagne, l'empereur, en passant à Lyon, y retrouva l'Église qu'il y avait jadis laissée, toujours ferme, florissante, intrépide. Les temps étaient changés : celui qui, gouverneur de la Caule Lyonnaise, doimait une nourrice chrétienne à son lils, avait, depuis, prohibé par édit la propagande évangélique : selon toutes les apparences, il commit, dans son rapide passage à travers la Gaule, des actes de persécution.

Nous pensons que, pendant ce voyage , Sévère jugea

(1) Origène, In Lucam Homilia VI.

(2) Britannorum Romanis inaccessa loca, Christo vero subdita. Tertullien, Adv. Judœos, 7.

(3) Cf. Lingard, Histoiy of Englanfl, trad. Roujoux, t. I, p. 2fi. — Les traces archéologiques de l'ancien christianisme sont extrêmement rares dans la Grande-Bretagne; on a cependant la preuve qu'il était répandu dans les classes riches cent ans après Sévère : chrisme constantinien sur une pierre d'une villa romaine à Chedworth et dans les mosaïques de l'abside d'une autre villa àFrampton. Voir BuUelUnodi archeologia cris/ioiia, 187'2, p. 122, 123. Les inscriptions chrétiennes, en Angleterre, ne sont pas antérieures au sixième siècle : voir Hiibner, Insciipl. Britana. chrisL; cf. Northcote, EpUaphs of Uie ccJ.acombs, p. I8i.

LES DERNIÈRES ANiNÉES DE SEPTIME SEVERE. 1G3

lui-même et envoya à la mort saint Irénée. Il y avait longtemps que, jeune homme, l'élève et l'ami de saint Polycarpe avait reru des martyrs de 177 la mission de porter leur dernière lettre au pape saint Éleuthère (1). De retour à Lyon, les suffrages du clergé et des fidèles l'appelèrent à occuper le siège épiscopal demeuré vide par le martyre du vénérable Potliin. On sait peu de chose de sa vie, si ce n'est sa charitable intervention auprès du pape saint Victor en faveur des Églises d'Asie lors delà controverse pascale (2) : pour la postérité, il est tout entier dans le livre calme , de style grand et simple, qu il écrivit contre les hérésies orientales qui s'étaient répandues parmi les chrétiens de Lyon. L'œuvre, commencée pendant les années de paix dont jouit l'Église après la mort de xMarc Aurèle, dut être achevée dans les commencements du règne de Septime Sévère. « Depuis la primauté du pape jusqu'à l'autorité de la tradition, presque tous les points controversés entre l'Église catholique et les sectes qui s'agitent autour d'elle se trouvent éclaircis et nettement définis dans ce monument du deuxième siècle, où le disciple de saint Polycarpe réfute à l'avance les hérésies modernes (3). » Il ne saurait entrer dans le cadre de ce travail d'en donner même une analyse succincte; nous voulons seulement demander à l'ouvrase de saint

(1) Eust'be, llisL EccL, V, 4.

(2) Ibid, 24.

(3) Freppel, Saint Ircneeet l'éloquence chrétienne dans la Canle, 1862, t. I, p. 187.

IG-i LES DERNIERS TEMPS DE LA PERSÉCUTION.

Irénée quels étaient les sentiments politiques del'évêque de Lyon. C'est là, pour nous, une question importante, car de l'attitude prise par les chrétiens envers TEmpire romain ressort la condamnation ou l'excuse des persécuteurs.

Gomme les apolog-istes du deuxième siècle, les Justin, les Méliton, les Théophile, les Athénagore, saint Irénée est un sujet fidèle. Il parle de l'autorité impériale en termes plus froids, mais non moins corrects. Se rattachant étroitement à la doctrine de saint Paul sur l'origine du pouvoir et les obligations des sujets, il rappelle les principaux textes de l'apôtre : il remonte plus haut encore, et montre Jésus-Christ payant le tribut à l'autorité romaine. « Le royaume terrestre, ajoute-t-il, a été constitué par Dieu pour l'utilité des gentils, afin que, craignant l'autorité, les hommes ne se dévorent pas à la manière des poissons, mais, par la force des lois, repoussent l'injustice. Et voilà comment ceux qui exigent de nous le tribut sont ministres de Dieu et le servent en ceci (1). » Le ton, dira-t-on peut-être, est un peu sec; les effusions presque tendres de quelques apologistes ne se retrouvent point dans les brèves paroles du docteur lyonnais : il semble regarder les princes comme des agents de police, et ne leur porter que l'estime stricte et l'affection modérée dont se contentent d'habitude ces utiles fonctionnaires : un peu plus, il dirait que les princes sont faits pour les seuls païens, comme, chez nous, les

(1) Saint Irénée, Contra hœreses, V, 2i.

LÈS DERNIÈRES ANiNÉES DE SEPTIME SEVERE. 105

agents de police servent seulement à maintenir les coquins en respect. Je n'affirmerais point que telle ne soit, au fond, la théorie de saint Irénce : le rêve du millenium avait séduit ce grand esprit, et il regardait l'Empire comme une construction provisoire destinée à s'écrouler bientôt pour faire place au règne terrestre du Christ et des élus. Cependant, même dominé par cette pensée, saint Irénée ne laisse jamais échapper une parole de colère ou de haine contre l'autorité des empereurs; son millénarisme n'a pas d'influence sur sa loyauté politique, et ne ressemble en rien à celui des auteurs d'apocalypses apocryphes ou d'oracles pseudo- sibyllins. Loin de maudire l'autorité romaine, l'évêque de Lyon en connaît les bienfaits, et n'a point de répugnance à les rappeler publiquement. Il le fait dans un bien curieux chapitre. On sait que les gnostiques n'admettaient pas l'autorité de l'Ancien Testament, dans lequel ils voyaient une (l'uvrede ténèbres. Parmi les objections que soulevait Marcion était celle-ci : les Hébreux, emportant dans leur fuite les vases d'or des Égyptiens, commirent un vol. Saint Irénée répond que les Hébreux avaient assez longtemps travaillé sans salaire pour les tyrans de l'Egypte; ils avaient droit à un dédommagement. L'objection était peu sérieuse, la réponse est spirituelle (1) ; mais saint Irénée va plus loin, au risque de quelque subtilité. Nous aussi, dit-il, qui sommes sortis du monde païen par notre conversion, nous avons em-

(I) Tertullien fait la même réponse, .\<lv. Marcionem, II, 20.

porté avec nous ses trésors, car nous jouissons des biens que nous avons hérités de nos pères païens, des biens que nous avons acquis quand nous étions encore de la gentilité, des biens que nous acquérons chaque jour en faisant le commerce avec les gentils. Et nous jouissons, par-dessus tout, des bienfaits que nous donne gratuitement la civilisation romaine ! « Car par les Romains le monde a la paix, et nous pouvons sans crainte voyager par terre et par mer dans tous les lieux où nous voulons (1). » Ces paroles ne sont point d'un ennemi de l'Empire, et certes cekii qui les écrivait ne songeait pas à troubler cette (c paix romaine » à laquelle il rend un reconnaissant hommage. Évéque de cette grande ville de Lyon qui était l'une des métropoles commerciales du monde antique, et qui avait reçu la foi de l'Orient avec lequel elle faisait un incessant échange d'hommes et d'idées, saint h^énée était mieux placé que tout autre pour comprendre quels

(1) Saint Irénée, IV, 30. — A peu pics dans les mêmes termes parlait, sous Antonin le Pieux, le rhéteur païen Aelius Aristide : « Chacun aujourd'hui n'est-il pas maître d'aller partout où il veut? Tous les ports ne sont-ils pas pleins de mouvement ? Les montagnes ne sont-elles pas aussi sûres pour les voyageurs que les villes pour leurs habitants?... La crainte n'a-t-elle pas été bannie de partout? Y a-t-il quelque part un fleuve dont le passage soit interdit, un détroit maritime qui soit lermé? » Aristide, Et; paaiXIa (éd. Jebb, I, 66-67). Tout autres étaient, sur le même sujet, les sentiments des Juifs. « Les œuvres de cette nation sont tout de même admirables, disait un Juif à deux de ses amis; ils établissent des forums, construisent des ponts, élèvent des thermes. — Grand miracle! répond un des interlocuteurs; c'est pour leur utilité qu'ils font tout cela : les forums pour y mettre des maisons de débauche, les bains pour s'amuser, les ponts pour en toucher le péage, h Cité par Griltz, GescJiicJile der Jnden. t. IV, p. 207.

secours apportait à la diffasion de TÉvang-ile la puissante unité faite et maintenue par les armes de Rome. Aussi sa fidélité à Tordre de choses établi n'est-elle pas douteuse : quels que soient ses rêves de fidélité terrestre pour le jour où l'Empire romain aura disparu, il souhaite que celui-ci dure jusqu'à la fin des temps, et lui reste attaché par intérêt aussi bien que par conscience.

Ce n'est donc pas comme rebelle que soufi'rit saint Irénée, si vraiment il fut martyr, comme l'indiquent saint Jérôme dans son Commentaire sur Isaïe (1), le martyrologe hiéronymien (2), Adon, Usuardet d'autres anciens écrits (3). Voici en quels termes Grégoire de Tours raconte sa mort :

(1) Irenaeus. episcopus Lugdunensis et martyr. Saint Jérôme. Conim. in Isaiam, XVII. Dans son De Viris illiislribiis, 35, saint Jérôme, qui traite ej: professa de la vie et des écrits d'Irénéc, ne parle pas de son martyre.

(2) IV Kl. Jul.... Lugduno Galliée Herenaei episcopicum aliisVI. Martyrol. hiéronym. (ras. de Berne; De Rossi-Duchesne, p. 83). — M. l'abbé Duchesne me fait observer [BtiUetin critique, 1886, p. 320) que par une formule analogue sont enregistrés, au martyrologe hiéronymien, les anniversaires d'autres évéques de Lyon qui n'ont pas été martyrs. Cependant lamentioncîo/i a?//s F/mc parait indiquer des compagnons demartyre, et impliquer par conséquent celui de saint Irénée. Cette mention insérée dans le corps d'un article, et non à la fin, semble bien appartenir à l'original ancien, et non aux additions locales qui y furent faites en Gaule ju.squ'à la fin du sixième siècle cf. Duchesne, les Sources du huirlyrolixjr liiéronymien, p. 39). Même dans cette dernière hypothèse, elle s'ajouterait au témoignage de Grégoire de Tours pour représenter, selon l'expression de Gôrres(JoA/'6. furprolcsl. TheoL, 1878, p. 321), «une tradition spéciale de l'Église gallicane dans la seconde moitié du sixième siècle. »

(3) Dans les Quœstiones cl Respo)isione.sa<l ortltodoros dupseudo-

« La persécution survint; le démon excita parles mains du tyran de telles guerres dans le pays, et Ton y égorgea une si grande multitude de personnes pour avoir confessé le nom du Seigneur, que le sang chrétien coulait en fleuves sur les places publiques. Nous n'avons pu en recueillir ni le nombre ni les noms; mais le Seigneur les a inscrits au livre de vie. Le bourreau, ayant fait en sa présence souffrir divers tourments à saint Irénée, le consacra par le martyre à Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). »

Ces paroles simples et précises semblent l'écho d'une ancienne tradition, ou le résumé d'un document écrit, aujourd'hui perdu. On n'y trouve ni circonstance impossible, comme l'investissement des remparts de Lyon par une armée de gladiateurs, ni chiffre invraisemblable, comme le nombre de dix-neuf mille martyrs : ces détails donnés par les Actes légendaires de saint Irénée, œuvre du septième siècle, sont inconnus de Grégoire de Tours, qui a puisé certainement à une source différente. Tout porte à croire que cette source est vraiment antique. De nombreux critiques ne le pensent pas, mais leurs objections, bien que sérieuses (2), sont loin d'être irréfutables. D'après l'un d'eux, Grégoire de Tours placerait le martyre d'Irénée pendant la guerre civile de 197, terminée par

Justin, œuvre composée vraisemblablement au cinquième siècle, Irénée est appelé ô (xipTu; xai èma%6noi AouySoûvou.

(1) Grégoire de Tours, Historia Francorum, I, 27.

(2) Elles sont résumées dans l'article de Lipsius sur saint Irénée, Dictionary of Christian biography, t. II, p. 256.

la défaite d'Albiiius, ce qui rend ce martyre improbable, car à cette époque Sévère était plutôt favorable aux chrétiens (1). Cette date est en effet donnée par les Actes, mais elle ne ressort nullement du récit de Grégoire, qui procède d'un document tout autre. S'il parle de « guerres excitées dans le pays par le démon, » ce mot s'entend tout naturellement de la guerre religieuse, c'est-à-dire de la persécution. Autre objection: ni dans son Exhortation aux martyrs, ni dans ses livres aux Nations^ ni dans son Apologétique, écrits quand le souvenir de la défaite d'Albinus était tout vif, et que les vengeances de Sévère duraient encore, Tertullien ne fait mention du martyre d'Irénée. Ce silence s'explique aisément, si ce martyre eut lieu, comme nous le pensons, pendant le voyage impérial de 208. Il est vrai que dans ses livres postérieurs à cette époque, notamment dans sa Lettre à Scapula, Tertullien n'en parle pas davantage ; que ni l'auteur des Philosophumena, qui cite deux fois Irénée, ni Eusèbe, si attentif à recueillir les sanglants trophées des premiers siècles, ne font mention de son martyre. Mais ce silence peut tenir à des causes que nous ignorons, et ne suffit pas à renverser une tradition vraisemblable. Ce qui nous ferait plutôt hésiter à l'accepter, c'est l'évidente confusion faite par Grégoire à la fin de son récit, dans une phrase que nous n'avons pas encore citée. « Après Irénée, dit-il, succombèrent quarantehuit autres martyrs, dont le premier fut, selon ce

(1) Aube, les ChréUciis dans r/ùiiiiire roinuia, p. 97-105.

qu'on rapporte, VettiusEpag'athus(l), » Ces quarantehuit chrétiens sont les martyrs immolés en 177, sous MarcAurèle (2) : mettre leur mort après celle d'irénée est un anachronisme qu'explique seule l'absence de critique du bon évêque du sixième siècle. Il a donc interverti les faits : ayant sous les yeux, d'une part la relation de 177, d'autre part un récit de la mort d'irénée, il s'est trompé de place : dans sa chronologie imparfaite il a mis le premier l'épisode qui eût dii être le dernier. La logique n'en saurait induire que les documents dont il s'est maladroitement servi n'étaient pas bons, et que le fait qu'il emprunte à l'un d'eux n'est pas exact (3).

Nous concluons donc : si tous les doutes ne sont pas levés relativement au martyre d'irénée, cependant on a des raisons d'y croire, car il est attesté par saint Jérôme, par les plus anciens martyrologes, et par un fragment de Grégoire de Tours dérivant d'une source

(1) Grégoire de Tours, y/«.s7oWo Francorum, I, 27.

(2) Cf. Histoue dea persécutions pendant les d eu or premiers siècles, 3« éd., p. 409 et suiv.

(3) Peut-être y aurait-il lieu de supposer, avec dom Lévêque, que la phrase où il est question des quarante-huit martyrs et de Veltius Epagathus « est due à une simple distraction de l'historien, ou, plus vraisemblablement, à la maladresse d'un copiste qui a prêté son erreur à riiistorien en prétendant le compléter. » Car la liste des quarantehuit martyrs est donnée ailleurs par Grégoire de Tours, racontant le martyre de saint Pothin, et il ajoute alors cette phrase, où est rappelé à sa vraie place celui de saint Irénée : « Cui et merito et sanctitattcondignus Hirenaeus successit episcopus, per martjrium et ipse finitus. )) De gloria murlyrum, 49: cf. dom Lévêque, le Martyre dr saint Irénée, dans la Science calJiolifjue, août 1893, p. 798.

LES DERNIERES ANNÉES DE SEPTIiME SEVERE. 171

distincte des Actes légendaires : selon toute apparence, ce martyre doit être placé lors du dernier séjour de Sévère en Gaule, c'est-à-dire au temps où l'empereur traversa le pays pour aller en Bretagne, l'an 208. Probablement le martyre de saint Andéol, immolé pour la foi près de Viviers, doit être rapporté au même voyage : les martyrologes d'Adon et d'Usuard disent qu' Andéol souffrit sous Sévère, et en sa présence (1).

(1) CF. Tilleinonl, Méinoifcs, t. III, art. iv et note a sur la persécution de Sévère. — Un millirnevm a été découvert en cet endroit. A propos de cette découverte, M. Franz Cumont fait la remarque suivante :

« Peut-être y a-t-il un souvenir de ce spelaeum mithriaque, creusé dans une colline qui domine la rive droite du Rhône, dans les Actes de saint Andéol. qui fut martyrisé en 202, et enterré dans le bourg qui porte aujourd'Jiui son nom. Le saint est arrêté par SeptimeSévère in vivo Bercjoialo (sans doute La Berreria. dans le Dauphiné), sur la rive gauche du fleuve. L'empereur ordonne de l'emprisonner : « Quaerite locum tenebrosum et squalliduin. ubi nuUuin lumen appareat, ibique eum recludite... Tune unus de militibus. Cerecius nomine. dixit ad Caesarem : Domine, est in alla ripa Huvii coeptum fieri templum invictissimi Marlis, sub ipso est crypta constructa, in quasi jubet magnitudo tua, tutissime polerit isterecludi... Jubenteergo Severoductus est homo Dei et in crypta daemonibus dedita impie trusus. » (Acta SS., mai, t. I, p. 38,. Les BoUandistcs remarquent, à propos de ce passage (p. 3G). que « haec crypta sub teniplo Martis exstructa antiquitatem non maximamsapit : quia christianorumet quidem jampacateagentium fuit, non gentilium, aedificandis templis cryptas substruere. » Ce prétendu anachronisrnepourrait s'expliquer assez simplement par une confusion de MARTIS et de MITRAE. Si notre supposition est exacte, le mithraevm de Bourg-Saint-Andéol daterait au plus tard du commencement du troisième siècle. »

F. Cumont, Tc.iles et monuments frjurés relatifs aux ynijslères de Mitlira, t. II, I89G, p. 402.

Caracalla

Après trois ans passés en Bretagne, où il construisit, un peu au nord du retranchement d'Hadrien, un autre mur dedéfense dont les ruines subsistent encore, Sévère mourut à York. On soupçonna, mais sans preuves, Caracalla d'avoir hâté sa fin. Celui-ci, que Sévère, dans les derniers mois de sa vie, avait mis à la tête des légions chargées de porter le fer et le feu dans le pays des Calédoniens et des Méatcs, devenait le maître de l'Empire. Géta, bien qu'élevé par son père à la dignité d'Auguste, n'eut jamais que les liomneurs impériaux. Les deux frères, se gardant l'un de l'autre avec une mutuelle défiance, se hâtèrent de quitter la Bretagne et de se rendre à Rome, où, après de pompeuses funérailles, l'urne « qui contenait celui que l'univers n'avait pu contenir » fut déposée dans le mausolée d'Hadrien, tombeau de famille des Antonins. Hélas! Sévère continuait vraiment la dynastie à laquelle il avait voulu se rattacher par le lien d'une adoption fictive : comme Marc Aurèle, il laissait après lui un monstre ! Peut-être valut-il moins encore que le fils de l'empereur philosophe, ce fratricide couronné, ce soudard de nature basse et méchante, qui, dit un contemporain, n'aima jamais personne (1). Caracalla

(1) Dion, LXXVli, 11.

CAUACALLA. 173

fut un second Commode, mais un Commode sans Marcia. Son premier soin avait été de faire assassiner Géta entre les bras de sa mère. On dit que le remords le poursuivit toute sa vie. J'ai peine à le croire. Il était plus accessible à la crainte qu'au remords : et que pouvait-il craindre désormais? Les dieux étaient bien loin : Isis ne protesta pa3 quand il consacra dans son temple le glaive qui avait tué Géta. Quant aux soldats, seule force restée redoutable dans l'universel abaissement, il devait compter sur eux, car il se faisait leur camarade et les payait bien il).

Le meurtre de Géta est du 27 février 212. Caracalla passa à Rome ou aux environs toute cette année, occupé à recueillir la sanglante succession de son frère. Un curieux document hagiographique (2) le montre construisant, dans un village de Toscane situé à vingt milles de Rome, sur la voie Claudia, un palais dont les restes magnifiques ont été retrouvés de nos jours (3). L'histoire de la villa impériale de Baccano résume les tragiques péripéties de ce temps. Elle appartint d'abord à la famille de Pescennius Niger, l'un des compétiteurs de Sévère (4) ; après la mort de Niger elle entra dans le patrimoine du vainqueur; Géta l'y re-

(1) La solde annuelle des soldats fui augmentée par Caracalla de 70 millions de drachmes. Dion, LXXVIII, 36.

(2) PftssioS. Alexandri, dans les.lc7a .S.S'., septembre, t. VI, p. 230-235.

(3) Voir Mariano Armellini, Cronichelta mensuale, 1875, p. 91. (i) La villa s'appelait, disent les kctes,prxtoriinn Fiisci ;or Annius

Fuscus était le nom du père de Pescennius Niger : Spartien, l'escennius, 1.

cueillit (1) ; l'empereur fratricide la trouva, à son tour, clans l'héritage de sa victime. Pendant qu'il surveillait les embellissements de ce lieu, dont les souvenirs n'étaient pas pour le porter à la clémence, un évêque elirétien, Alexandre, lui fut amené. Caracalla ordonna de le décapiter (2). Un ami du martyr obtint d'un propriétaire voisin du lieu du supplice la concession d'un terrain funéraire de 300 pieds carrés, où Alexandre fut enterré (3) ; d'autres sépultures, que l'on a retrouvées, y furent pratiquées ensuite [k]. Dans une crypte voisine, creusée dans le tuf volcanique, près du lac de Baccano, un autre martyr, nommé Herculanus, fut enterré vers le même temps (5). On n'a pas d'autres

(1) Les coudiiils de plomb de la villa portent le nom do Seplimus Gela (Armellini, L c. ;De Rossi, Bulletiino dl arclieologia crisliana, 1875, p. 150). Il y fut maintenu; mais dans d'aul^c^^ domaines, où sans doute la nécessité de travaux avait mis à découvert les conduits d'eau sur lesquels ce nom était inscrit, il fut impitoyablement martelé, même sur des luyaux destinés à demeurer cachés sous terre {Bull, (lella comm. arch. conwi., 1888, p. 115).

(2) L'hagiographe donne sur le lieu où mourut Alexandre des indications trop précises pour être imaginaires : Antonius Alexandrum ad decoUandum jussit perduci. Cum autem duceretur venerunt ad fontanam, quje est secus viam pedes duos, a vico autem i)lus minus pedcs centum Iriginta. Lavit sibi manus et faciem et commendavit Dec animam suam : venerunt autem contra miiiarium vigesimun viœ Claudiae, ubi est titulus marmoreus super altos la])ides positus supra viam loco superiori, qui est contra orlum soiis. a via pedes septem, a miliario pedes sej)tuaginta quinque.

(3) Rogavi eum ut mihi daret licentiam cimiterium facerc : dédit mihi per circuitum loci pedes CGC. — Cf. Prudence, Perl Sieplu^ XI, 151 : Melando eligitur tumulo locus ; et une épitaphe mutilée de Palestrina où on lit... TVMVLO METAS posuU ou pnxii (De Rossi, Homasollcrruiiea, t. III, p. 400). — Voir plus bas, Ap])endice A.

(-i) BnlleUino dl(ircheolo(jia cristiana. 1875, p. 142, 14»), 151. (5) l'assio S. Ale.randri, 18. — Les Actes publiés par les Bollandisles

souvenirs d'une part directe prise par Caracalla à la persécution (1).

Comme son père pendant la plus grande partie de son règne, Caracalla naimait pas Rome : il y construisit des monuments magnifiques, entre autres ces thermes gigantesques qui donnent une idée presque effrayante du luxe et de la mollesse des Romains dégénérés; mais il séjourna peu dans la capitale de TEmpire, où il se sentait exécré. Il n'était bien qu'à la tète de ses troupes, guerroyant au loin, au nord

se lermioent i)ar la mention d'une éulise conslruile sur le tombeau de saint Alexandre, Constantin et Crispas étant consuls jiour la seconde fois, c'est-à-dire en 331 : on jiossède peut-être un débris de cette église dans deux pilastres d'autel publiés jiar M. de Rossi. Bull, di arch. crist., 1875, pi. IX. Sur la tombe se lisait l'inscription suivante, copiée par l'auteur des Actes : Jlic requicscH, sanclus el renerabilis martyr Alcxander episcopus cujxs deposillo celebro/iir XI Kal. (ictobris. Les Actes, au moins dans l'evemplaire reproduit jor les Bollandistes, ne l'ont pas mention de la translation des restes de saint Alexandre, de la tombe primitive dans un sépuiere plus orné, par Damase, le 6 des kalendes de décembre, et de la IV-te instituée à celte date : cette mention se trouve, au 26 novembre, dans le « petit martyrologe romain " et, avec plus de détails, dans celui d'Adon. Sur les Actes de saint Alexandre, voir De Rossi, JJull. di arch. crist., 1875. p. 146-152, et Neumann, Der rom. Slaat und die alUjem. Kirche, t. I, p. 306-308,

(1) La découverte de la villa impériale de Baccano a seule permis d'identifier avec Caracalla l'Antonin nommé dans les Actes de sain! .Alexandre, et donné un fond solide à leur récit. .Jusque-là, on avait attribué le martyre de ce saint à Marc Aurèle (voir Tillemont, Mémoires, t. il, art. M sur la persécution de Marc .Aun'lei, et la narralion des .\ctes avait paru suspecte iibld., note iv). La villa dont il est ici question est peut-être ce fandus Aulortianus, cia Claudia, Aonl Constantin fit présent à la basilique construite en 336 par le pape saint Marc; cf. Liber Pontificalls, in Marco (éd. Ducbesne, 1. 1. p. 202,203. notes 9, 10).

176 CAUACALLA.

et au midi, contre les Germains et contre les Parthes, sans grand péril et sans grande gloire. Un de ses actes les plus regrettables fut la destruction de ce petit royaume de rOsrhoène dont l'intelligent et énergique Abgar avait fait un royaume chrétien. Il semble que Caracalla se soit allié avec un parti mécontent des réformes d' Abgar, qui « traitait très mal les grands sous prétexte de les obliger à suivre les coutumes romaines (1). » Peut-être est-ce à des réformes inspirées par la morale chrétienne (2) que fait allusion ce langage obscur; et Caracalla se serait appuyé, pour combattre Abgar, sur une réaction du conservatisme païen (5). Attiré par trahison dans le camp de l'empereur, le roi de l'Osrhoène fut arrêté, et envoyé à Rome avec ses enfants (4). Édesse devint colonie romaine (5). Ce fut apparemment l'occasion d'une persécution locale où les chrétiens de l'Osrhoène furent inquiétés, et comme chrétiens, et comme partisans du roi vaincu. Bardesane écrivit peut-être à propos de cette persécu-

(1) Dion Cassius, LXXVII, J2.

(2) Voir plus haut, p. 153.

(3) Voir Hort, art. Barduisan, dans le Dicl. of Christian biograj)hy, t. I, p. 251.

(4) Dion Cassius, /. c. A lui ou plus probablement à l'un de ses fils se rapporte une épitaphe conservée au musée du Capitole,et provenant du tombeau élevé à Rome à un Abgar mort dans l'exil; voir Corpus inscr.lat., t. VI, 1797. L'insciiption commence par l'invocation accoutumée aux dieux mânes, D. M., et n'offre pas de trace de christianisme.

(5) Eckhel, Doctr. niimm., t. III, p. 510. Cependant des princesdela même famille turent plus tard rétablis dans l'Osrhoène, comme vassaux des Romains : monnaie d'un Abgar contemporain de Gordien III, ibi(h, p. 516.

tion (1). Cet ami et conseiller d'Abgar, vers la fin de sa vie, en partie revenu de ses erreurs gnostiqnes (2), fut probablement alors interrogé par un magistrat romain nommé Apollonius (3). « Exhorté à renier le nom de chrétien, il se conduisit presque comme un confesseur, répondit par de sages arguments, défendit avec courage la vraie religion, et déclara qu'il ne craignait pas la mort, puisqu'aussi bien il ne la pourrait éviter un jour, quelque obéissance qu'il rendît à l'empereur [ï). »

Cependant ces expéditions lointaines, des largesses insensées envers les troupes, épuisaient le trésor impérial, que Sévère avait laissé si bien rempli. Caracalla avait beau frapper de la main le glaive suspendu à son côté, et dire à sa mère : « Avec cela, on est

(1) Cf. Eusèbe, His(. EccL, IV, 30.

(2) Ibid.

(3) Peut-être celui auquel sont adressés des rescrils de 225 et 238, Code Justinien, V, xviii, 4; VIII, xuii, 3.

;-ij Saint Épiphane, Hxres., LVI, 1. — Délivré, Bardesane jiarait être allé en Arménie, et avoir vécu encore cinq ou six ans. Eusèbe, saint Jérôme, saint Épiphane, Théodoret, placent ces faits sous Marc Aurèle, trompés par le nom d'Antonin, qui fut également porté par Caracalia et Élagabale. Il est établi aujourd'hui par le témoignage de la Chronique d'Edesse et de la Chronique ecclésiastique que Bardesane mourut sous le règne de ce dernier prince, « au temps du dernier Antonin, » dit aussi Moïse de Chorène (Ilist., II, 66). La Chronique ecclésiastique de Barhebrseus (éd. Abbeloos et Lamy, Louvain, 1872) dit qu'il vécutjusqu'en 223. Cf. Dodwell, IJiss. in Iren., IV, 35 ; Grabe, Spicil., I, 317; Priaux, Journal de la Société Asiatique, avril 1852, p. 289 ; Merx, Bardesane von Edessa, Halle, 1863 ; Hilgonfeld, £ardesanes, der letzte Gnostiker, 1864, ]). 112; Renan, Marc Aurèle, p. 436-437; Hort, Dict. of christ, biofjr., t. I, p. 250-251; Rubens Duval, Anciennes littératures chrétiennes. La littérature syriaque, 1899, p. 241-248.

toujours riche, » les proscriptions, dont il fallait partager le profit avec les soldats, ne suffisaient plus. On ne sait lequel de ses conseillers inspira à l'empereur un expédient fiscal, qui de loin a grand air, mais, examiné de près, ne fut, pour les populations sujettes de Rome, qu'un fardeau ajouté à tant d'autres. Caracalla octroya par édit à tous les habitants de l'Empire le droit de cite romaine (1). C'était imposer aux provinciaux les charges spéciales aux citoyens (2), telles que l'impôt du vingtième sur les donations, les legs (3) et les affranchissements (4), porté au dixième par Caracalla (5), sans les dégrever d'aucune de celles auxquelles ils étaient soumis auparavant. Deux siècles plus tard on pouvait voir (et cette opinion a fait fortune de nos jours) dans l'universelle collation du droit de cité un acte d'humanité et de justice (6) ; mais les sujets de Caracalla y reconnurent un moyen

(1) lu orbe romano qui siint e\ constitulione imp. Antonini cives romani effecti sunt. Ulpien, au Digeste, I, v, 17. — Sur les exceptions à celte rt'sle générale, voir Momnisen, Hernies, XVI (1881), p. 474-477 ; Mispoulet, Insiitutions politiques des Romains, 1883, t. II, 1». 168; Ferrero, Iscrizioni e richerche nuove intonio ail' ordinaitienlo délie artnale iiell'impero romano, 1884, p. 20.

(2) Dion dit nettement que telle fut la pensée de Caracalla : Ou Ëvsxa y.ai 'Pw(i.atou; uavxà; tou; sv tv] àç/-/^ aÙToO, ^ôyo) [iàv TtfJiwv, epYo) Ôî ÔTtw; -Kkzitf aCiTt») v.at Èx toù toio-jtou Ttpwavi, Sià tô toù: Sîvou; Ta TtoXXà aOxwv jj.y; cuvxsXcTv. LXXVII, 9.

(3)Viceslma heredUntum et lecjatornm. Dion, LV, 35; Suétone, Octnvlus, 49; Tacite, Ann., II, 42; Pline, l'anefj.. 37.

(4) VicesUnamunumlssionum ou llberlutls.

(5) Dion, LXXVII, 9.

(6) Quod postea gravissime et humanissime factum est. Saint Augustin, De clvitate Bel, V, 17.

de remplir le trésor épuisé, de faire passer en quelques générations entre les mains du fisc le patrimoine des provinciaux comme y passait déjà depuis Auguste celui des citoyens romains. Quant à ces derniers, leur situation ne fut pas changée en apparence : elle subit cependant diverses modifications à leur détriment. Le droit de récuser la juridiction des magistrats et de réclamer l'empereur pour juge, privilège du citoyen romain que nous avons vu exercé par saint Paul en Judée (1), par quelques chrétiens deBithynie pendant la légation de Pline (2), par le martyr Attale à Lyon sous Marc Aurèle (3), tomba immédiatement en désuétude à cause de la multitude des personnes qui auraient pu désormais en user. Depuis l'édit de Caracalla, il n'y a plus, dans les Actes des martyrs, un seul exemple de recours à César (i). La compétence des gouverneurs s'étend désormais à tous. Une dernière garantie est enlevée à beaucoup de chrétiens, en même temps qu'un dernier frein est retiré aux magistrats persécuteurs (5).

(1) Actiis Aposlolorum, xxii, !2o-29; XXIII, 27; xxv, 10, 11, 12.

(2) Pline, Ep.,X, 97.

(3) Eusèbc, nist. Eccl.,Y, 1, 44.

(4) Celadémoatrerait, s'il en était besoin, l'erreur où est tombé Juslinien en attribuant, dans la Xorellc LXXVII, 5, à Antonin le Pieux l'édit d'Antoniii fils de Sévère. Silavaiteu pourautcur le prédécesseur de Marc Aurèle, on ne pourrait s'expliquer l'épisode d'Atlale sous ce dernier, en 177, puisque, à partir de l'extension à tous les provinciaux de la qualité de citoyens, là provocalin ad Cvsnrem cessa d'être en usage. Cf. Rainbaud, le Droit criminel romain dans les Actes des martyrs, \). 49-

(5) Il n'est question ici que du droit qu'avaient eu jusque-là les ci-

L'impulsion persécutrice donnée par Sévère se prolongea pendant une partie du règne de Caracalla. Vers 210 ou 211, les chrétiens avaient joui en Afrique d'une tranquillité relative, due à la modération personnelle du proconsul Valerius Pudens (1), que l'on avait vu, leur appliquant les dispositions favorables des rescrits d'Hadrien et d'Antonin, renvoyer libre un d'entre eux qui n'était pas accusé régulièrement (2). Mais, dès 212, au lendemain de la mort de Sévère, ils sont traités plus cruellement que jamais. C'est toujours la guerre à Dieu, la théomachie ^ selon l'expres-

toyens romains de récuser d'avance les magistrats et de demander l'empereur pour juge. Quant au droit d'appel proprement dit, il resta la règle, et l'empereur fut toujours juge en dernier ressort pour tout l'Empire, après comme avant Caracalla. L'usage de recourir à l'empereur comme juge d'appel parait avoir commencé sous les Antonins, et dure encoreau temps de Justinien. Onnevoitpas, du reste, que les chrétiens en aient usé, et probablement les sentences des magistrats furent en dernier ressort pour les procès concernant leur religion.

(1) L'opinion de Neumann (Der roni. Staotund die alUjem. Kirche, 1. 1, p. 33-3'i), pensant que TertuUien a nommé par erreur Pudens parmi les proconsuls d'Afrique, ne peut plus se soutenir, en présence de l'inscription publiée par Gagnât et Sclimidt dans le supplément au tome VIII du Corpus, n" 11999. Il résulte du rapprochement entre cette inscription et le n° 12006 que Valerius Pudens fut proconsul vers 210 ou 211.

(2) Pudens etiam rnissum ad se christianum, in elogio concussione ejus intellecta, dimisit, scisso elogio, sine accusatore negans se auditurum hominem secundum mandatum. Ad Scapidam, 4. Ce texte est assezobscur.il signifie vraisemblablement que Pudens, devant lequel avait été renvoyé un chrétien, feignit, à quelques expressions ambiguës, de comprendre qu'il s'agissait du crime de concussion, et, personne ne se présentant pour soutenir la plainte, déchira le rapport qui lui avait été adressé (probablement par des magistrats municipaux) et refusa de procéder à l'interrogatoire. Secundum mandaluin est une claire allusion aux actes impériaux défendant de condamner un chn;tien sur une plainte anonyme.

sion de Tertullien (1). Les légats de Numidie et de Mauritanie usent seulement du glaive contre les chrétiens, conformément aux instructions de Sévère (2). Mais ScapuUa Tertullus, consul en 195 (3), proconsul

(1) Monendo [at; ^îofxaxeïv. Tertullien, Ad Scapulam. L'expression 6îoaa-/£ïv se trouve déjà dans le livre des Macchabées, II, va, 19. La lettre à Scapula, d'où nous tirons les détails qui vont suivre, fut certainement écrite pendant le règne de Caracalla et après la mort de Sévère : « Severus, pater Antonini, » dit l'auteur en parlant de Sévère. Elle est même postérii-ure au meurtre de Gela, c'est-à-dire au mois de février 212, car il y est question d'un seul empereur. L'éclipsé mentionnée au chapitre 3 de cet opuscule n'est donc pas celle du 2 mars 211, mais celle du 14 août 212 : le traité Ad Scapulam doit suivre de très près celle dernière date. Voir Schmidt, dans Jîeinisches Muséum. 1891. p. 77-98; Harnack, Gesch. der allclirlstl. Litler., 1. 1, 1893, p. 670; P. Monceaux, Bist. Utt. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 199.

(2) Nunc a prœside legionis et a prseside Maurilaniae vexatur hoc nomen, sedgladio tenus, sicut a primordio mandatum est animadverti in hujusmodi. Ad Scapulam, 4. — Le praeses legionis dont il est ici question est le légat de Numidie, où résidait la legio III Aurjusla et qui devint une province séparée sous le règne de Sévère. Cf. Marquardt. Rota. Slaalsverwaltung, t. I,p. 467-470. — L'expression (/Zadjo tenus veut-elle dire «usant simplement du glaive,» ou, au contraire, « restant en deçà du glaive, » ne condamnant pas à mort ? Ce dernier sens serait plus latin. Mais comment l'expliquer? Ilj eut sous Septime Sévère des chrétiens condamnés à mort en Afrique, et à tous les genres de mort fcf. .l/;o/., 8, 9, 11, 12, 50); on admettra difficilement qu'avant lui les poursuites contre les chrétiens de ce pays aient été dirigées par des règles inconnues au reste de l'Empire, où la peine capitale leur fut de tout temps appliquée; d'ailleurs, sous Commode, Vigellius Saturnins ordonna lexécution de plusieurs. Mais il fut le premier, dilTertullien : « primus hic gladium in nos egit. » Ses prédécesseurs s'étaient donc contentés de prononcer des peines plus douces. C'est à la procédure antérieure à Saturninus que seraient revenus les légats auxquels il fait allusion, — s'il faut entendre gladio tenus dans le second sens.

(3) SCAPULA TERTVLLO ET TINEIO CLEMENTE COS. Wilmanns. Exempta inscr. lat., 1726.

d'Afrique à la fin du règne de Sévère et au commencement de celui de Caracalla, les soumet à des traitements plus atroces. Sous son gouvernement, la province est pleine de trouble et de souffrance : quiconque nourrissait contre un chrétien une haine particulière, un mauvais dessein intéressé, se fait délateur et obtient la mort de son ennemi. Comme il arrive toujours en temps de proscription, d'innombrables vengeances privées se cachent sous le voile de la légalité ou de l'intérêt public (1). Aussi, de toutes parts les bûchers s'allument, les amphithéâtres se remplissent de condamnés. « On nous brûle vifs pour le nom du vrai Dieu, écrit Tertullien, ce qu'on ne fait ni aux véritables ennemis publics, ni aux criminels de lèse majesté (2). » Mavilusd'Adrumète meurt sous la dent des bêtes. A ce moment, une mystérieuse maladie saisit le proconsul : on dirait que « le sang du martyr Tétouffe (3). » Mais la terreur ne diminue pas :

(1)... Proviuciœ, quœ visa intentione tua obnoxia facta est conciissionibus milituni et inimicorinn suoruin cujusque. Ad Scopulam, b. Les « concussiones milituni » sont un des signes caractéristiques de la prépondérance accordée à la soldatesque jiendant le règne de Caracalla. Qu'on se rappelle les soldats pillant à Rome les maisons de tous les amis de Géta, enlevant l'or, la vaisselle, les habits, les meubles, détruisant et massacrant. Dion, LXXVII, 4.

(2) Pro Deo vivo cremamur, quod nec sacrilegi, riec hostcs publici veri, nec tôt majestatis rei pati soient. Ad Scapulam, 4.

(3)Tibi quoque admonitionem solam fuisse, quod cum Adrumeticum Mavilum ad bestias damnasses, et statim liœc vexatio subsecuta est, et nunc ex eadem caussa interpellatio sanguinis. Ibid., 3. — Dans le calendrier de Carthage : V. idus mai, sancti Majuli (Ruinart, p. 693) ; dans le martyrologe hiéronymien, sous la même date : In Africa Maiuli (De Rossi-Duchesne, p. 59).

nulle ville qui ne soit sur le point d'être décimée, nulle famille qui ne tremble pour quelqu'un de ses membres : tous les rangs de la société se sentent à la foismenacés, car désormais les chrétiens sont partout, en haut comme en bas de réchelle sociale.

La lettre de Tertullien à Scapula ofi're Fi mage de cettre crise, prise sur le vif, tracée d'une main frémissante. Dans ce court écrit, digne des meilleurs temps du grand écrivain, et heureusement exempt de toute exagération montaniste, se retrouvent les arguments qui remplissent les deux livres Aux Nations et V Apologétique; mais ils sont ramassés là en quelques pages, et semblent avoir été crayonnés à la hâte, au pied du tribunal, au milieu du bruit de l'audience, b'art ne parait pas, et l'effet n'en est que plus saisissant. Au début de sa lettre, Tertullien rappelle la charité des chrétiens, qui prient pour leurs ennemis, invoquent Dieu en faveur de l'empereur, de l'Empire, et, seuls entre tous les hommes, aiment ceux qui leur font du mal (1). Il exalte « la divine patience » de ces hommes qui, « formant déjà presque la majorité des cités, » vivent dans l'ombre et le silence, et ne se font connaître que par leurs vertus (2). Il revendique pour eux le droit qui appartient à chacun d'adorer ce qu'il croit la vérité, et pousse un des plus beaux cris qu'une bouche humaine ait jamais fait entendre en

(1) Ad Scaputam, 1, 2.

(2) Tanta hominum iniillitudo, pars pêne major civitalis cujusqiie.

faveur de l'imprescriptible liberté des consciences (1). Réclamant le respect pour la religion de ses frères, il affirme qu'ils n'ont jamais manqué aux égards dus à celle d'autrui : s'il y a quelque part des idoles brisées, des temples mis à sac, c'est l'œuvre de mains païennes, les chrétiens sont innocents de ces sacrilèges (2). Quel mal ont fait les chrétiens? le monde est rempli de leurs bienfaits. Regarde autour de toi, ô proconsul : de qui était-il le secrétaire, ce démoniaque que nous avons guéri? interroge tes assesseurs, tes employés, les avocats : combien parmi eux nous doivent de la reconnaissance ! questionne les plus notables habitants de la province (nous ne parlons pas des gens du peuple) : celui-ci a été délivré par nous du malin esprit, cet autre a été guéri d'une maladie, beaucoup nous sont redevables du salut d'un proche ou d'un enfant (3). Aussi, que de chrétiens en Afrique !

(1) Humani juris et naturalis polestatis est unicuique quod pulaverit colère ; nec alii obestaul prodest alterius religio. Sed nec religionis est colère religionem, qiiœ sjmnte suscipi debeat, non vi ; cum el hostiee ab aniino libentiexposlulentur. Ibid.,2.

(2) Omnes autem qui temi)la despoUant, et per eos jurant, et eosdem colunt, et ciiristiani non sunt, et sacrilegi tamen deprehenduntur. Jbicl., 2. — Mùmeaprès Constantin, l'Église se garda bien dexciter les lidèles à la destruction des temples et des idoles : voir, sur ce sujet, tout mon livre sur l'Art païen sous les empereurs chrétiens, el en particulier les pages 220-235.

(3j Hœc omnia tibi et de ofJicio suggeri possunt, et ab eisdeni advocalis, qui ipsi bénéficia habent christianoruin... Nam el cujusdam notarius cum a dœnione prœcipitaretur, liberalus est : el quorumdain propinquus et pnerulus, et quanti bonesli viri (de vulgaribus enim non dicimus) aut a dajmoniis aut valeludinibus reniediati sunt! Ad Scapulam, 4.

Si la persécution continue, « que feras-tu de ces milliers d'hommes et de femmes de tout âge, de toute condition, qui viendront offrir leurs bras à tes chaînes? Combien de bûchers, combien de glaives il faudra! Quelles seraient les angoisses de Carthage, si tu t'apprêtais à la décimer, et que chacun vînt à reconnaître parmi les victimes des parents, des halntants de la même maison, peut-être des hommes, des femmes de ton rang, les proches ou les amis de tes amis (l)?-.- »

'( Aie pitié de toi-même, sinon de nous, aie pitié de Carthage, si tu ne veux pas avoir pitié de toi, aie au moins pitié de la province (2), » continue l'apologiste avec une insistance étrange. En lisant cette phrase, on se demande si elle ne contenait pas quelque allusion dont le sens précis nous échappe, mais que l'intelligence ou le cœur de Scapula devait facilement saisir. Avait-il près de lui des êtres chers que la foi chrétienne avait gagnés? le christianisme s'était-il assis à son foyer, comme naguère, en Cappadoce, à celui d'Herminianus (3)? Quoi qu'il en soit, Scapula

(1) Quid faciès de tantis millibus liominuin, tôt viris ac feininis, omnis sexus, omnis œtatis, omnis dignilatis, offeiontibus se tibi? Quantis ignibus, qiiantis gladiis opus erit! quid ipsa Caitliago passuraest, decimanda a le, cum propinquos, curn contubernales suos illic unusquisque cognoverit, cum viderit illic fortasse et tui ordinis viros et raatronas, princi])ales quasqne personas, et aiiiicorum tuorura vel propinquos vel ainlcos! Ad Scapidam, 5.

(2) Parce ergo tibi, si non nobis, parce Carthagini, si non tibi, parce provinciœ... Ibid.

(3) Ibid., 3. — Voir plus haut, page 152.

paraît avoir compris, et s'être arrêté, corame jadis Arrius Aatoninus (1), devant le nombre, peut-être devant la qualité des victimes que le châtiment allait atteindre. La persécution ne dépassa probablement point en Afrique l'année 212. En Gaule, les martyrolog-es citent plusieurs disciples de saint Irénée : Ferréol, Ferrution, à Besançon; Félix, Fortunat, Achillée, à Valence (-2), dont la mort peut être placée, avec vraisemblance, entre 211 ou 212 [S). Mais ce fut là, semble-t-il, le dernier effort de la persécution, et l'Église, si cruellement éprouvée sous Sévère qu'on avait cru pendant un moment toucher au règne de l'Antéchrist ('i), put enfin respirer. Elle va jouir, jusqu'à la fin de 2't9, de trente-sept années de paix, troublées seulement par une courte reprise des hostilités sous Maximin.

^l) Ad Scapiilain, 5. — Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3" éd. p. 462.

(2) IX Kl. mai... in Valenlia civitale in Galleis Felicis presbiteri, Fortunati diaconi, Achillei diaconi. — Nonas sept... in Galleis civitale Vesontione scorum Ferreoli et Fomicionis. Mort, hiéronym. (De Rossi-Ducliesne, p. 47, 116). — Yisonlicorum quoque civitas propriis illustrala martyribus, plcrumque miiaciilis praesenlibus gaudet. Hiiic in abditu cryptœ duo, ut passio déclarât, martyres Ferreolus atque Ferrucio sunt sepulti. Grégoire de Tours, De r/loria martyrum, 73.

(3) Tilleinont, Mémoires, t. III, art. i\ sur saint Irénée.

(4) 'Ev ToOrto xat 'loûîaç (juyypacpéwv STspoi;, sî; fà; uapâ tw AaviYjX éêoo[i.â5o; £YYpà:p(i)i; ôtaX£-/9cl:, ètcI tô ôixatov xf;; isê-^pou ^aaiXEia; t'a- 11YSI Tr]v -^povoypaiitav, o; y.xl x/jv 9pu).QU(i.£vr)v toù àvTiy^pîatou Tiapoufftav ■/ÎSï) TOTc irXyidtiî^siv weto" oûicû (7;po8pw; y] iroù tôtî xaâ' yjjjicijv ôtwyfAoù y.Wr^rsiZ xàç twv tioXXwv àvaTsrapâx^t otavoîa:. .Tudas, écrivain chr<'tien du troisième siècle, cité par Eusèbe, 7/(.s/. Ecct., VI, 7.

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