‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 16 sur 63 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

SOMMAIRE. — I. I.ES DERNIÈRES ANNÉES DE SePTIME SÉVÈRE. — RClOUr de Sé-

vcre à Uome. — Voyage d'Abgar IX, roi chrétien d'Édesse. — Grandes i-onstruclions de Sévère. — Son cconomie et ses libéralités. — Prospérité apparente, décadence réelle. —Rivalité de Caracalla et de ticta. — Mort tragique de Plauticn. — Sévère emmène ses fils en Bretagne. — Le christianisme dans ce pays. — Sévère traverse la Gaule pour s'embarquer. — 11 s'arrête à Lyon : saint Irénce. — Son caractère. — Sa loyauté envers rEni|)ire. — Fut-il martyrise par ordre de Sévère? ^ Discussion. — Conclusion en laveur de la probabilité de son martyre. — Martyre de saint Andéol. — II. Caracalla. — Mort de Sévère. — Caracalla empereur. — Meurtre de Géta. — Martyre de saint Alexandre de Baccano. — Exi)éditious guerrières. — Destruction du royaume chrétien de rOsrhoène. — I.e droit île cité donné aux provinciaux, dans un intérêt fiscal. — Suppression du recours à César. — La persécution continue sous Caracalla. — Modération relative des légats de Numidie et de Mauritanie. — Cruautés du proconsul d'Afrique, Scapula. — Martyre de Mavilus d'Adrumcle. — Lettre de TerluUien à Scapula. — Grand noml)re des chrétiens d'Afrique. — Décroissance delà ])ersècution. — Quelques disciples de saint Irénèe martyrisés en Gaule.

Les dernières années de Septime Sévère

Après dix ans d'un règne passé presque tout entier hors de Rome, Sévère rentra enfin dans la capitale de l'Empire. Était-il fatigué de l'Orient? se croyait-il rappelé à Rome par l'approche des jeux séculaires, qu'on n'eût pu décemment célébrer en l'absence de l'empereur (1)? avait-il hâte de conclure le mariage du jeune

(1) Monnaie de y(i4 : LVDOS SAECYLARES FECIT. Cohen, IJescriplion historique des monnaies frappées sous l'Empire romain. t. III, p. 2il, n" 71.

Marc Antonin avec la fille du préfet du prétoire, l'opulent et tout-puissant Plautien? Quel que soit le motif du retour de Sévère, il semble avoir pris, à ce moment, quelque goût pour la ville éternelle et pour l'Italie. Son arrivée fut célébrée par des largesses inouïes et plusieurs jours de fêtes (1). Le plusintéressant, peut-être, des spectacles offerts vers ce temps à la curiosité de la foule, est la solennelle ambassade qui vint à Rome trouver Sévère, Abgar IX, roi d'Edesse, arrivait en personne, accompagné d'une suite magnifique, pour rendre hommage à l'empereur (2). Les parures de ses courtisans étaient si riches, que le luxe de Rome pâlit devant elles. Ces barbares paraissaient en public couverts de perles et d'émeraudes : une cascade de pierreries descendait sur leur baudrier, sur leur épée, jusque sur leurs chaussures : ils dédaignaient de mettre ces trésors en évidence, comme les matrones romaines, mais les semaient indifféremment sur toutes les parties de leur vêtement et de leur armure. TertuUien fait allusion dans un de ses livres au dépit que ressentirent les élégantes de Rome, et il en prend texte pour prêcher aux femmes chrétiennes le mépris de l'or et des bijoux (3). Mais la curiosité des fidèles était sans doute attirée sur le passage d'Abgar et de ses cavaliers par un autre sentiment encore que l'admiration pour tant de richesses. Ils venaient con-

(1) Dion, LXXM, 1.

(2) Ibid., LXIX.

(3) Terlullien, De ciiUu feminannn.

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templer avec émotion le premier roi chrétien. Le christianisme parait avoir été prêché dans l'Osrhoène dès le premier siècle (1). Avant la fin du siècle suivant, ce pays renfermait les Églises constituées, qui prirent part, au temps du pape Victor, aux débats soulevés par la question de la Pàque (2). En 202, les chrétiens y possédaient publiquement des lieux de prière (3). Abgar lui-même venait de se convertir, et faisait dans son pays une guerre intrépide aux coutumes païennes ( i). Les chrétiens de Rome se racontaient peut-être que ce roi ordonnait de couper la main aux fanatiques qui pour honorer Tagartha, se mutilaient honteusement (5); qui sait s'ils ne comparèrent pas l'énergie de ce « très saint 1 6) )> justicier à la faiblesse de Sévère, laissant Plautien, lors des noces de sa fille avec Garacalla, donner pour cortège à la jeune impératrice cent hommes libres dont, au mépris des lois, on avait fait des eunuques (")?

(1) Cureton, Spicil. Stjriac, p. 73.

(2) Eusèbe, Hist. EccL, V, '^3.

(3) Chronique d'Êdesse, dans Assemani, Bibl. or., t. 1, p. 391.

(4) Bardesane, dans Eusèbe, /'/■cTyJrtr. eiYf /((/., VI, 10; saint Épiphane, Hxres., LVI, 1.

(5) Ibid.

(6) Expression de saint Épiphane, ILtr., LVI, 1. Cf. Jules Africain, cité par Eusèbe, Chron., olyinp. 249.

(7) Dion, LXXVI, 14. Les objections que M. Duruy (Histoire des Romains, t. VI, p. 104) fait au récit de Dion ne paraissent pas probantes-, Dion est un contemporain, un témoin, certainement bien informé. M. Duruy le reconnaît, car, racontant la chute de Plautien, et indiquant les raisons de préférer la version de Dion à celles d'autres historiens, il dit fp. 107, note 1) : « Dion était alors à Rome; il a tout entendu. » Pourquoi Dion, sénateur, mêlé aux poursuites judiciaires

Le caractère de Sévère semble tout à fait changé dans les dernières années de son règne. Il a toujours été grand bâtisseur (1); mais jusqu'à présent c'était dans les provinces qu'il laissait des traces monumentales de son passage, élevant à Byzance, à Alexandrie, à Baalbeck, et dans sa terre natale d'Afrique, des forts, des temples, des gymnases, des arcs de triomphe. Maintenant c'est Rome qu'il va orner, comme s'il y voulait fixer pour toujours sa course voyageuse, et préparer une capitale splendide à sa dynastie. Au pied du Capitole, il construit l'arc triomphal où le ciseau d'un artiste de la décadence a retracé en bas-reliefs toutes les campagnes de Sévère, y compris (sincérité rare) son échec devant Hatra; le portique d'Octavie se relève, le Panthéon est restauré (2) ; un temple est bâti en l'honneur de Bacchus et d'Hercule (3) ; une nouvelle demeure impériale vient compléter les édifices du Palatin, et s'élève, au sud-est, sur des substructions colossales (4); devant la colline se dresse, comme un décor gigantesque, un portique à trois étages (5) ; de nouveaux thermes sont offerts par l'empe-

qui suivirent la mort de Plautien, serait-il moins bien renseigné pour l'histoire des ennuques?

(1) Multa toto orbe reparavit. Eutropc, VIII, 8.

(2) Corpici iiiscrlpUonuni latlnarnin, t. VI, 896.

(3) Dion, LXXVI, 10.

(4) Voir Boissier, J'romenudes archéologiques, 1880, p. 97.

(5) Spartiea, Sever., 19; Gela, 17. Voir Canina, £'di/ï:;i di Borna antica, t. IV, pi. CCLXVI-CCLXVIII; Jordan, Forma Urbis Romiv ref/iomna XIV, pi. XXXVI, 3; Daruy, Histoire des Romains, t. IV, p. 132, 133 ; Huelsen, Das Seplizonium des Seplimius Severus, Berlin,

reur aux Jjaigneurs et aux oisifs (1 ). Entre ces édifices neufs, aux l>ases de granit et aux revêtements de marl)res rares, circule la foule ravie; elle bénit Sévère, car nonseulementune habile administration des forces productives de l'Empire a pu entasser dans les trois cents greniers publics de Rome (2j l'approvisionnement de la ville pour sept ans en blé et pour cinq ans en huile (3;, mais encore des largesses sans précédent ont fait pleuvoir sur les prolétaires la somme énorme de deux cent vingt millions de deniers {ï). Il semble que le monde n'ait pas connu d'ère aussi glorieuse : la magnificence et l'abondance dans la ville (5), la science et les lettres dans le conseil et la maison du prince, la gloire militaire au dehors, les hommages des rois vassaux. Hélas 1 ces apparences brillantes couvrent une irrémédiable décadence. Les lésions sont victo-

1886; E. Stevenson, Il Scltizonlo Seveviuao, dans Bidl. délia coiidii. arch. couim., 1888, p. 280-298.

(1) Tous les règnes ajoutent des thermes nouveaux à ceux qui existent déjà ; Caracalla en bâtira bientôt d'immenses. A la fin du quatrième siècle, Rome possédera près de neuf cents bains. Voir Jourdan, Topographie des SUtdl Koiii in AUerthum, t. I, p. 314; t. 11, p. i4,

(2) Ibid., t. I, p. 314; t. Il, p. 44, 67.

(3) Spartien, Severus.

(4) Pendant tout son règne. Lors de sa rentrée dans Rome, en 203, il a distribué en une seule fois cinquante millions de deniers, à raison de mille sesterces par tête, ce qui suppose deux cent mille parties prenantes.

(5) « Ce fut la période la plus brillante dans l'histoire de l'édilité urbaine; .si bien que la cité prit des deux empereurs (Sévère, puis Caracalla) le nom do l'rbs .sacra Aiu/iis/onoii uoslroruin. » Bull, délia connu, arch. coin., 1888, p. 97; cf. 1885, p. :rî.

rieuses, leurs camps retranchés, devenus de vraies villes, gardent solidement les frontières, mais le brigandage est aux portes de Rome; l'empereur siège au Palatin, le bandit BuUa Félix parcourt pendant deux années l'Italie, tient en échec la police, les soldats, et lasse toutes les forces régulières à la tête d'une petite armée composée en partie d'esclaves et d'affranchis de César (1). Dans le cercle impérial si élégant, si raffiné, sous le regard de Julia Domna, de Mésa, de Mammée, de Soémias, grandissent les deux fils de l'empereur, déjà gâtés par l'abus des plaisirs, et laissant percer cette haine mutuelle qui fera bientôt de l'un d'eux un fratricide. Enfin, entre tous ces beaux édifices qui s'élèvent, au milieu des distributions d'argent et de vivres, des fêtes et des spectacles sans fin, se jouent de sanglantes tragédies : c'est Plautien, l'intime ami de Sévère, son préfet du prétoire, le beaupère de son fils, tombant d'une chute qui rappelle celle de Séjan; l'empereur, afi'aibli et découragé, laissant faire, puis les amis de Plautien poursuivis, bientôt les délateurs reprenant le pouvoir, le sénat décimé, tremblant. Sévère maudit en secret comme Tibère ou comme Hadrien vieilli (2).

Mais Sévère n'était pas un tyran sombre et casanier comme Tibère, un sceptique aigri et malade comme Hadrien : le soldat vivait toujours en lui. Aux maux

(1) Dion, LXXVI, 10. Cf. Tertullien, Apol., 3; Spartien, Sevenis, 18; Digeste, XXVII, i. 13, § 7.

(2) Dion, LXXVI, 3, 4, 5, 7, 8, 9.

dont il était le témoin, aux menaces de l'avenir que son regard de père et d'empereur apercevait clairement, il tenta d'opposer un remède héroïque. Enlever ses fils aux pernicieuses délices de Rome, à leur monde d'histrions et de cochers, lesjeter dans la vie rude des camps, dans la fraternité des périls courus et surmontés ensemble, éveiller par la vue de l'ennemi, par la responsabilité du commandement, un éclair de patriotisme dans ces âmes basses, lui parut un acte de sage et prévoyante politique. On trouverait encore quelque part des ennemis à combattre : l'Empire romain, si vaste qu'il fût, avait des frontières. Tout au nord, par delà le mur d'Hadrien et aux environs de celui d'Antonin le Pieux (1), vers les limites actuelles de l'Angleterre et de l'Ecosse , des peuplades indomptées remuaient toujours. C'était assez pour motiver une expédition. La Bretagne, bien que gouvernée par Rome, élait demeurée en beaucoup de ses parties réfractaire au joug (2), et s'était moins que le reste de l'Empire assimilé le génie latin (3 . Elle avait, en revanche, déjà reçu le christianisme, soit qu'il lui fût venu, comme on l'a dit, d'une source orientale, soit qu'il lui eût été apporté par des missionnaires de Rome.

(1) Voir la description de ces murs, dans Mommsen, RQmische Geschichte, t. V, Die Provinzen von Caesar bis Diocletian, 1885, p. 169- 171, et dans Krueger, Donner Jahrbucher, n° 110, 1903.

(2) Jain domiti ut pareant, nondum ut serviant. Tacite, Vila Agricolœ, 13.

(3) Romanum nomen tenens, legem abjiciens. Gildas, De excidio Britanniiv. Si les armes romaines allèrent jusqu'à lembouchure de la Clyde, la civilisation ne dépassa guerre York. Mommsen, l. c.,p. 177.

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