‹ Les dernières persécutions du troisème siècle (Gallus, Valérien, Aurélien) (volume 2)Chapitre 19 sur 63 · II · texte numérisé non relu

II

Il n'y a qu'un Dieu, tous les noms divins répandus dans le monde sont autant d'appellations se rapportant à lui seul; il est donc indifférent d'adorer Jupiter, ou la pierre noire d'Émèse, ou le Christ; quelle que soit la divinité aux pieds de laquelle est brûlé l'encens, c'est toujours vers Dieu qu'il monte. On pouvait craindre que, amollis par une longue paix, familiarisés avec la religiosité vague et flottante qui avait trouvé son expression presque officielle sous le règne d'Élagabale d'abord, puis sous celui d'Alexandre, quelques chrétiens, traduits devant les juges de Maximin, se laissassent égarer par ce sophisme, et consentissent à adorer les dieux, en rapportant, par une réserve mentale, leur adoration au vrai Dieu. Origène avait trop d'estime de son ami Ambroise pour le croire capable de se sauver par une telle capitulation de conscience ; mais il redoutait peut-être que quelques-uns de ses compagnons fussent plus aisément persuadés. Les noms, écrivit-il, ne sont pas indifférents; notre Dieu ne peut être légitimement invoqué que sous ceux que lui ont donnés Moïse, les prophètes et le Sauveur luimême ; prenons garde de tomber dans le piège qui nous est tendu (1).

On ignore quand la lettre d'Origène a été remise à Ambroise; on ne sait même où furent conduits les captifs. Parvinrent-ils jusqu'à Maximin? Comment, dans ce cas, purent-ils échapper à la mort? car on retrouve Ambroise vivant à la fin du règne de Philippe,

(1) Origéne, Exhorl. ad mart., 47.

vers 2i7 ou 249. 11 est possible que pendant le trajet les gardiens des martyrs aient appris la proclamation des deux Gordiens en Afrique, ou celle de Pupien et de Balbin à Rome, et, jugeant le règne de Maximin fiai, aient renoncé à poursuivre le voyage et rendu la liberté aux captifs. Peut-être furent-ils délivrés par le gouverneur d'une des provinces qu'ils traversaient, rallié aux nouveaux empereurs. On est réduit, sur ce point, aux conjectures. On ne saurait être beaucoup plus affirmatif sur divers martyrs que la tradition attribue à cette époque :par exemple sur saints Cesidius et Rufin, en Italie, que Baronius croit avoir été de simples confesseurs (1), et sainte Barbe, dont il existe des Actes de très basse époque, mais qui, d'après la Chronique Orientale et plusieurs Vies manuscrites citées par Baronius, parait avoir souffert sous Maximin, probablement à Nicomédie, ville de cette partie de l'Asie Mineure où sévit le plus cruellement la persécution (2^

La mort de Maximin, tué par ses soldats devant Aquilée au mois de mars 238, mit fin à la courte mais violente tempête qui venait d'assaillir l'Église. Pendant les quelques mois du règne de Pupien et Balbin, les chrétiens vécurent dans une profonde paix : quels que pussent être les sentiments intimes des deux empereurs, la réaction contre le gouvernement de Maxi-

(1) VoiiTillemont, WéwotreA-, t. III, art. ii sur sur la persécution de Maximin.

(2) Tillemont art. ii et note i sur la persécution de Maximin.

min était trop vive pour que la persécution commencée par lui ne cessât pas entièrement

Leur successeur fut Gordien III, de la famille des deux Gordiens en qui s'était personnifiée, à Ja fin du règne de Maximin, la protestation de l'Afrique contre les exigences fiscales du tyran. On s'arrête étonné devant la figure de ces Gordiens, si différents des parvenus ou des aventuriers qui se succèdent, depuis cinquante ans, sur le trône impérial. Ce sont de vrais grands seigneurs, d'aussi bonne race qu'aucun des Césars du premier siècle, descendant des plus anciennes familles de la république, et alliés à plusieurs empereurs. Leur fortune est énorme : leur villa de la voie Prénestine, décrite par un historien qui Ta visitée, ressemble à l'un de ces palais de féerie que l'art du décorateur et du machiniste évoque pour un soir devant le regard incrédule des spectateurs modernes (1). On a peu de chose à dire du second Gordien, fin lettré, bibliophile délicat, vieilli avant l'âge par l'abus des plaisirs; mais le vieux Gordien, que l'Afrique avait été prendre sur son tribunal de proconsul pour en faire pendant un mois un empereur, est un des types les plus curieux du grand monde romain, où une douceur et une politesse exquises s'associaient à d'horribles cruautés, rendues par l'habitude presque inconscientes. Ce beau vieillard, aux traits calmes et majestueux, est un poète et un philosophe ; il lit Platon, imite Virgile, chante envers son parent Marc

(1) J. Capitolin, Gordiani, 32.

Aurèle (1), vit dans le commerce des génies les plus purs et les plus humains de l'antiquité ; mais en même temps — et probablement sans éprouver aucun remords — on Ta vu, pendant une année, donner à Rome un spectacle par mois, où ne parurent jamais moins de trois cents gladiateurs, et où mille de ces malheureux combattirent quelquefois (2). Étrange époque que celle où de tels contrastes étaient possibles dans le même homme, sans que ni lui si ses contemporains y fissent attention! Après la mort tragique des deux Gordiens, il restait un rejeton de cette race illustre et infortunée. Le sénat l'adopta, et l'éleva à la dignité de César quand Pupien et Balbin devinrent Augustes. La révolte militaire qui mit fin au règne rapide de ces honnêtes et obscurs souverains s'arrêta devant le noble enfant, et les prétoriens, d'accord cette fois avec le sénat, le saluèrent empereur. Certains indices firent craindre un instant dans le jeune prince l'indolence dissolue du deuxième Gordien ; mais, comme s'il se fût défié de lui-même, il se mit volontairement en tutelle, et confia la direction de sa personne et de l'Empire à l'un des derniers patriotes et des plus intègres hommes d'État que Rome ait connus, le préfet du prétoire Timésithée, devenu son beau-père (3).

(1) Poème épique en trente chants, l'Antoniniade. — J. Capilolin, Gordiani , 3.

(2) J. Capitolin, Cordiani, 3,

(3) C. Furius Sabinius Aquila Timesitheus. Orelli-Henzen , 5530; Borghesi, Œuvres, t. III, p. 485.

On eût pu se croire revenu au temps d'Alexandre Sévère : même prédominance du conseil de l'Empire, même souci des réformes légales (1), même soin d'améliorer le droit romain dans l'intérêt des faibles, la femme et l'esclave (2). Bien que les historiens ne nous aient rien dit des sentiments personnels de l'empereur et de son ministre pour les chrétiens, il est évident que sous un tel règne l'Église ne fut pas inquiétée. Longtemps après la fin des persécutions, à une époque où les traditions sur les empereurs persécuteurs ou tolérants commençaient à se brouiller, le souvenir de la douceur de Gordien pour les fidèles n'était point encore effacé (3). Sans doute, même alors, des violences individuelles restaient possibles. Bien souvent des chrétiens souffraient sous les princes qui témoignaient à l'Église le plus de bienveillance. Dans l'immense étendue de l'Empire romain, la police ne pouvait prévoir ou empêcher tous les excès : elle ne pénétrait pas dans l'intérieur des maisons riches, cent fois plus peuplées que de nos jours, et où le maître, vrai souverain, gouvernait despotiquement ses esclaves. Quand il était païen et fanatique, ceux de ces malheureux qui avaient embrassé la foi chrétienne et n'y voulaient pas renoncer avaient quelquefois à

(1) Le Code Juslinien mentionne de Gordien III deux cent quarante constitutions.

(2) Code Jastinien, III, xviii, 13; xxxv, 1; IV, xiv, 25; xxix, 4;lvii, 4; VII, II, 6; vill, 7; ix, 1, 2; xxi, 5, viii, LI, 2.

(3) Où papùv Se Toffoùxov toî; ypKTTiavoti;. Actes de S. Tryphon, dans Mélaphrasle; Migne, Patr. Grxc, t. CXVI, p. 1313.

souffrir de vraies tortures. C'est ainsi qu'en Asie, sous le règne de Gordien, l'esclave Sabina fut reléguée par sa maîtresse dans un ergastule situé au milieu des montagnes, parce qu'elle refusait d'abjurer (1) : les pieds enchaînés, condamnée au dur travail de la terre sur un sol ingrat, elle serait morte de faim si la charité des fidèles n'avait subvenu à ses besoins. Il firent plus : ils lui procurèrent la liberté. Ce ne fut probablement pas du consentement de sa maîtresse : les chrétiens semblent l'avoir fait évader à l'insu de celleci, car ils changèrent ensuite son nom en celui de Théodote, afin de dépister les recherches dont l'esclave fugitive aurait pu être l'objet (2). En agissant de la sorte, les libérateurs de Sabina transgressaient, de propos délibéré, la règle ordinairement imposée à la conscience chrétienne. Malgré leur haine de l'esclavage, les premiers fidèles a\ aient un trop grand respect du droit de propriété, même dans ses manifestations les plus inhumaines et les plus contestables, pour croire licite l'aide apportée à la désobéissance ou à l'évasion d'un esclave. Ils considéraient un tel acte comme contraire « à la justice, à l'équité et à

(1) A des faits de même nature font allusion ces paroles de Tertullien : Dominus servum, quem prœterea necessarium senserat, in er- $;astulum dédit. Ad iiadones, I, 4.

(2)... Fuerat Theodota appcilata, ne ex noniine cognlta in nianus inipiœ civis jam dominœ sufe rursus incideiet, quœ imperante Gordlano, ciini vi-llet Sabinani a lide abduccre, eam vinclam in montibus relcgavlt, ubi clam viclui nicessaria ei a l'ratribus subministrabantur. Post autem studiose curatum fuit ul a dominfe servitule et a vinculis Viberaretur. Possin S. l'ioitii et .voc/or*/;//, dans les Ir/r/ .S.S'., février. t. I, p. 44.

la probité, » et y voyaient non une revendication légitime de la liberté, mais un véritable vol (1). Pourtant des raisons graves les amenèrent à fléchir quelquefois la rigueur de ces principes. Quand la conscience ,1a foi ou les mœurs d'un esclave étaient en péril, ils n'hésitaient plus à immoler le droit du maître devant un droit supérieur. Ainsi agirent-ils pour Sabina, que nous retrouverons bientôt à Smyrne, auprès du saint docteur Pionius.

Des actes d'intolérance comme celui dont elle avait été victime, inévitables à une époque où il y avait encore des païens et des esclaves, furent sans doute peu nombreux sous Gordien, car les documents hagiographiques n'en relatent pas d'autres. On peut dire que, d'une manière générale, les chrétiens traversèrent en paix son règne. Peut-être vivait-il encore quand le successeur d'Anteros, le pape Fabien, rapporta de Sardaigno le corps de son avant-dernier prédécesseur Pontien, mort en exil. Cependant les circonstances de cette solennelle translation, les conséquences légales et presque politiques qu'on en peut tirer, nous porteraient à la reculer jusqu'au règne des Philippes, ces princes qui ne furent pas seulement amis des chrétiens, mais, selon toute apparence, chrétiens eux-mêmes.

(I) Quid injustius, quid iniquiiis et improbius, quam ita alieno benefacereservo, ut domino eripiatur, ut alii vendicelur, utadversus caput domini subornetur, et quideir, quo indignius, in ipsa adhuc domo domini, deipsius adhuc horreis vivens, sub ipsius adhuc plagistremens? Talis assertor etiam damnaretur in sseculo, neduni plagiator. Tertullien, Adversus Marcionem, 1, 23.

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