CHAPITRE VI
LE PREiMIER EMPEREUR CHRÉTIEN.
SOMMAIRE. — I. La i'émtence de Piiilippk. — Origine de Philippe. — Le {•liristianisme dans la Traclionitide et le Haouràn. — Guerre de Gordien m contre la Perse. — Pliilippe succède à Tiraésithée comme préfet du prétoire. — Ses intrigues. — L'armée oblige Gordien à l'associer à l'Empire. — Philippe fait tuer Gordien. — Paix avec la Perse. —Philippe s'associe son fils. — Saint Bahylas lui refuse l'entrée de l'église d'Antioche. s'il ne fait pénitence. — Vérité de ce fait. — H. L\ paix de l'Égi.ise socs Philippe. — Énergie guerrière de Philippe. — Souci de la morale. — Célébration du millénaire de P.ome. — Amnistie. — Les cliréliens prirent-ils part aux fêtes du millénaire? — Philippe garde les dehors d'un prince païen. — Part indirecte qu'il |irit peut-être à la chute de la confrérie païenne des Arvales. — Liberté laissée aux chrétiens. — Rapports de la famille impériale avec Origène. — Le pape Fabien ramène de Sardaigne les restes du martyre Pontien. — Un consul chrétien. — Anatolie, fille du consul, donne un terrain funéraire à L'Église. —III. L'ÉMEUTE d'Alexandrie. — Grand essor de la propagande chrétienne. — Saint Grégoire le Thaumaturge. — Conquêtes du christianisme dans les hautes classes. — Relâchement des mœurs chrétiennes. — Hostilité des païens. — Émeute à Alexandrie. — Chrétiens martyrisés par les insurgés. — Agitation dans les provinces. — Dèce proclamé empereur. — Mort de Philippe et de son Dis. — Jugement sur Philippe.
La pénitence de Philippe.
« Entre l'Iturée, Damas et le désert, la Trachonitide s'élève de trente pieds environ au-dessus des plaines ondulées du Haouràn, comme un banc de rochers dans une mer de verdure. On dirait, à voir ce sol tourmenté, que des flots de basalte se sont pétrifiés tout à coup au milieu de la tempête. De violentes secousses y ont ouvert ces gouffres, ces grottes, ces défilés, qui
font du pays du Ledja un objet d'étonuement (1). » Le nom arabe de ce district est significatif : El-Hedja, le Repaire (2). Là vivaient, nichées comme des oiseaux de proie dans les trous de la montagne, des populations sauvages, méfiantes, qui portaient un regard de convoitise sur les riches plaines environnantes, et dont les incursions y jetaient partout la terreur. Un des cheiks auxquels étaient soumis, au troisième siècles, ces turbulents vassaux, s'appelait Marinus (3) : son fils Philippe (4) devait gouverner un jour l'Empire romain. Celui-ci vit le jour dans une de ces bourgades dont les demeures massives, merveilleusement conservées par le climat, remontent aux époques les plus reculées et semblent construites d'hier. Plusieurs inscriptions découvertes à Chéchébé, village important du Haouràn, situé sur la lisière de la Trachonitide, permettent de l'identifier avec le lieu où naquit le futur empereur (5).
LaTrachonitide était moins inaccessible à cette époque qu'au temps où Zénodore en avait fait un nid de brigands (6). Une voie romaine la traversait en ligne droite, reliant Damas avec la province d'Arabie : large de quatre mètres, pavée de quartiers de lave.
(1) Fouard, La Vie de N.-S. Jésm-CJirisI, 1. 1, p. 129.
(2) Waddington, dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1865, p. 83.
(3) Jbid.
(4) Marcus Julius Philippus, Arabs Tiachonitcs. Aurelius Victor, De Cxsarihus, 28.
(5) Comptes-retidvs de l'Académie des Inscriptions, 1865, p. 83.
(6) Josèphe, .1;;^. Jvd., XVII, 2.
bordée de chaque côté par des blocs plantés debout, elle donnait passage aux soldats et aux courriers de Rome. L'Évangile avait probablement pénétré avec la civilisation dans les montagnes du Ledja, car Philippe fut, selon l'expression de saint Jérôme, le premier des souverains chrétiens de Rome (1), et, comme aucun historien ne marque l'époque ou la cause de sa conversion, on doitcroire qu'il était chrétien de naissance. Le christianisme comptait de nombreux lidèles dans le Haourân, et particulièrement à Bostra, où venait aboutir la route militaire. Bostra, résidence du gouverneur d'Arabie et quartier général d'une légion (2;, était une de ces opulentes cités, à la fois villes de plaisir et villes fortes, que Rome avait posées comme des sentinelles sur les limites du désert : le théâtre y était enfermé dans la citadelle, et, à l'abri des remparts de la cité, s'élevaient les temples, les thermes, les arcs de triomphe. Une église du commencement du sixième siècle existe encore dans la moderne Bozrah : trois cents ans plus tôt on devait y voir déjà des édifices chrétiens. A l'époque de la jeunesse de Philippe, elle avait pour évêque un docteur célèbre, Bérylle, qui s'engagea dans les erreurs modalistes, et les abandonna ensuite à la voix d'Origène (3). Peut-être estce lui qui mit le grand écrivain en rapport avec le
(i)Qui primus de regibus romanis christianus fuit. Saint Jérôme, JJe viris iUustribus, 54.
(2) La legio III Cyrenaica. Voir Marquardt, ROniische Slaatsverwallung, t. I, p. i31.
(3) Eusèbe, Hisl. EccL, VI, 33.
légat impérial d'Arabie : on sait que, pendant le règne d'Alexandre Sévère , une correspondance s'engagea entre le catéchiste alexandrin et ce haut fonctionnaire sur lesmatièresreligieuses(l). LaTrachonitide, située à distance presque égale de Damas au nord et de Bostra au sud, et traversée par la grande voie qui reliait ces deux villes, put facilement recevoir le christianisme de l'une ou de l'autre.
On a peu de documents sur Philippe, à l'exception de quelques mots des deux Aurelius Victor (2). L'Histoire Auguste, offre, entre les années 244-253, c'est-àdire pendant son règne, une lacune que l'on comble malaisément avec Zosime, qui est du cinquième siècle, et Zonare, qui écrivait au douzième (3). Marcus Julius Philippus (tels sont les noms que lui donnent les inscriptions) (4) nous apparaît, pour la première fois, officier supérieur de l'armée romaine, dans la guerre soutenue par Gordien III contre les Perses. Depuis vingt ans la Perse, après cinq siècles d'asservissement, s'était réveillée et avait repris l'hégémonie de l'Orient. L'empire parthique avait croulé sous ses coups. Le restaurateur de la Perse, Ardeschir ou Artaxercès, portait la tiare comme les descendants de Cyrus, et prétendait remettre sous son sceptre tous les pays que Cyrus avait possédés. Mais, pour accomplir ce
(1) Eusèbe, Illxt. Ecch, VI, 19.
(2) De Cxsaribns, 28; Epilome, 28.
(3) Zosime, Hist., I, 23; III, 32; Zonare, Ami., XII, 19.
(4) Wilmanns, Exempta insc. lot., 1013 et seq. Cf. Aurelius Victor, De Cœs.. 28.
rêve gigantesque, il ne suffisait pas d'avoir détruit l'empire des Parthes et fait triompher le culte d'Ormuzd et les lois de Zoroastre de l'Indus au Tigre et de la mer Caspienne à la mer des Indes; il fallait se heurter maintenant à une domination plus puissante que celles des Arsacides, et rejeter les Romains au delà du Bosphore. Commencée par Artaxercès, pendant le règne d'Alexandre Sévère, qui l'avait soutenue glorieusement, interrompue sous Maximin, la guerre avait été reprise par le fds d'Artaxercès, Sapor P% pendant le règne de Gordien. La Mésopotamie romaine était envahie , Nisibe, Carrhes, étaient déjà tombées aux mains des Barbares, Antioche elle-même semblait près de succomber, quand Gordien accourut, amenant , comme préfet du prétoire et général en chef, son beau-père, l'illustre et honnête Timésithée (1). Antioche fut dégagée, et les villes conquises par les Perses furent reprises l'une après l'autre. Timésithée mourut au milieu de ces éclatants succès. On accusa Philippe d'avoir hâté par le poison la fin de la maladie qui l'emporta : accusation probablement calomnieuse, comme tant de bruits semblables dont sont remplies les histoires de cette époque. Gordien nomma Philippe préfet du prétoire à la place de Timésithée, et il n'eût pas sans doute donné ce poste à un homme que des indices sérieux auraient désigné comme l'assassin de son beau-père, du politique illustre auquel le sénat venait de décerner le titre de
(1) Voir plus haut, page 231.
« tuteur de la République (1). » Mais si les annalistes crédules ont accueilli avec trop de facilité une rumeur sans vraisemblance, ils paraissent avoir exactement rapporté les intrigues qui élevèrent bientôt Philippe de la préfecture du prétoire à l'empire.
Une grande victoire avait été remportée sous le nouveau général. Bientôt, cependant, une force occulte sembla désorganiser l'armée. En campagne, le préfet du prétoire était tout-puissant pour le bien et pour le mal. Les approvisionnements, les armes, les arsenaux, tout ce qui fait la vie du soldat, dépendait de lui, et, comme major général, il avait la direction suprême des opérations. Philippe mit cet immense pouvoir au service d'une ambition coupable. Il s'en servit avec mesure et perfidie tout à la fois, fatiguant les troupes, évitant les désastres, et sachant rejeter sur l'empereur la responsabilité des souffrances qu'il avait habilement préparées. Les convois de vivres n'arrivaient plus, les pays que l'on traversait paraissaient choisis à dessein pour affamer le soldat. Celuici murmurait. Des propos adroitement semés entretenaient son mécontentement. « Gordien est trop jeune, disait-on; il faut lui adjoindre un collègue expérimenté, il faut associer Philippe à l'empire ! » Gordien n'avait que dix-neuf ans : ces paroles n'étaient pas sans quelque apparence de raison. Devant ce mouvement d'opinion habilement préparé, Gordien céda. Mais bientôt, mal conseillé, le jeune empereur
(1) Capitolin, Gordiani, 27.
tenta de secouer le joug et de reprendre l'autorité qu'il avait abandonnée malgré lui. Philippe le fit tuer. Deux soins s'imposaient au meurtrier : se faire accepter à Rome, mettre fin à la guerre Persique. Le premier n'était pas très difficile à remplir : il suffisait de voiler d'un prétexte honnête une usurpation sanglante; le sénat comprenait toujours ce que les empereurs lui permettaient ou lui ordonnaient de comprendre, et ses pensées discrètes n'allaient pas plus loin, Philippe fit donner au jeune Gordien une sépulture honorable. Les uns disent qu'on rapporta ses cendres à Rome, les autres qu'on l'enterra comme un soldat, en face de l'ennemi, près des frontières de la Perse, au delà de rEuphrate(l). Le nouvel empereur écrivit à Rome que Gordien était mort de maladie, et que les soldats l'avaient élu à sa place. Son intérêt était de le persuader à tous : aussi se s'opposa-t-il pas à ce que le sénat entourât de marques d'honneur la mémoire de sa victime, dont lui-même ne parla jamais qu'avec respect. Gordien fut mis au rang des dieux; sa famille fut déclarée exempte de toute tutelle et de toute fonction publique, ce qui était une grande faveur à une époque où les fonctions publiques étaient considérées comme des charges^ que l'on fuyait à l'égal du service militaire. Les affaires ainsi réglées à Rome, Philippe comprit qu'il ne pouvait demeurer
(1) L'armée de Julien, marchant contre les Perses, s'arrêta, le 6 avril 363, près de l'Euplirate, devant un tombeau romain, où l'on reconnut la sépulture de Gordien. Ammien Marcellin, XXIII, 5. Voir Julien l'Apostat, t. III, p. 213, 216.
longtemps éloigné de la capitale de l'Empire, et que, là seulement, l'accueil du peuple et du sénat légitimerait son usurpation. Il se hâta donc de terminer la guerre. Le but de la campagne avait été atteint, puisque Antioche était dégagée, et la Mésopotamie romaine purgée de la présence de l'ennemi. La dernière bataille avait, il est vrai, ouvert la route vers l'intérieur de la Perse : un Trajan n'eût pas hésité à marcher vers Ctésiphon. Philippe, pressé de rentrer à Rome, ou comprenant que le temps des conquêtes était passé et que les aigles romaines auraient assez à faire à l'avenir de défendre les frontières , préféra traiter. Conclut-il, comme le prétend Zonare (1), une paix ignominieuse, abandonnant aux Perses la Mésopotamie, que l'on venait de reprendre, et l'Arménie romaine, dans laquelle ils n'étaient pas entrés? Cela est peu probable, et Zonare se contredit lui-même en ajoutant que Philippe, poussé par l'opinion, rompit ensuite le traité et reprit les deux provinces. Tout fait supposer que l'accord fut honorable, consacrant le statu qiio , c'est-à-dire la libération des provinces envahies, sans perte et sans acquisition nouvelle pour l'Empire. On put croire à une paix définitive (2). Et probablement Philippe rapporta de cette campagne rapidement terminée quelque gloire militaire, car une inscription du camp prétorien lui donne le titre
(1) Zonare, XII, 19.
(2) PAX FVNDATA CVM PERSIS. Eekhel, Docirina mimmornm veterum, t. VIT, 321.
(le Persique(l), flatterie des soldats qui se serait tournée en grossière ironie, si la version de Zonare avait été vraie.
Philippe régla rapidement plusieurs affaires avant de quitter l'Orient. Contrairement à bien des ambitieux de basse origine, dont le premier désir, dès qu'ils ont atteint l'objet de leur ambition, est de faire oublier leur famille et leur patrie, le nouvel empereur s'eiforça de lier l'une et l'autre intimement à sa fortune. Sa femme, Otacilia Severa, et son fils, appelé comme lui Philippe, l'avaient suivi dans les camps : il s'associa immédiatement, avec le titre de César, ce dernier, enfant de sept ans, que, depuis Fàge de cinq ans jusqu'à sa mort, on ne vit jamais sourire (2). Bostra, où il avait laissé peut-être des souvenirs d'enfance (3), fut élevée à la dignité de métropole (4). Son village natal, Chéchébé, dont le nom antique est inconnu, devint la colonie romaine de Philippopolis (5); elle eut un sénat (6), et data de Philippe la
(1) Wilmanns, 1013.
(2) Adeo severi et tristis aniini, ut jam tum a quinquennii aetatc niiUo piorsus cujusqiiam comrnento ad ridendum solvi potuerit. Aurelius Victor, Epitome, 28.
(3) Zonare se trompe en faisant naître Philippe à Bostra.
(4) Eckhe.l, t. III, p. 502.
(5) Igilur.. sunipto in consortium Philippe lilio, rébus ad Orientem compositis, condiloque apud Arabiam Philippopoli oppido... Aureiius Victor, De Casaribus, 28. — Ne pas confondre, comme l'ont fait plusieurs géographes avant les découvertes de M. Waddington, et comme le fait encore Murray, Ilandbook for Iravellers iu Syria and Palestine, éd. 1868. ]iart. II, p i91, le village d'Ormàn avec Philippopolis.
(6) Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions, 1865, p. 42-'i3.