II
blés. Il se levèrent et le saluèrent. Étonné, il demanda pourquoi ce salut. <( Ta vie est digne d'élog-es, » répondit-on d'une seule voix. Nestor fut conduit dans Tun des édifices qui bordaient l'agora. Les membres de la boidè de Magydos s'assirent : on apporta pour l'évêque un siège d'honneur, paré de riches étoffes (1). « Vous m'avez fait assez d'honneur en m'appelant devant vous, dit Nestor ; maintenant, dites-moi pour quel sujet vous m'avez mandé. »
« Tu connais, ô maître, le décret de l'empereur? répondit l'irénarque. — Je connais le précepte du Dieu tout puissant, mais j'ignore celui de l'empereur. — 0 Nestor, donne ton consentement avec calme, de peur qu'on ne te mette en jugement. — Et à quoi consentirai-je ? — Aux ordonnances du prince. — Je consens et me soumets aux commandements du roi
(1) Et accipientes eum in medio sui, recesserunt in locum separatum a multitudine, positisque subselliis plurimis , jusserunt afferii tiironum et ornari eum ubi sederet episcopus. Acta S. IVestoris, dans les Acta SS., février, t. III, p. 629. Sur les sièges d'honneur, voir DeRossi, Bullettinodiarcheologiacristiana, 1872, pi. VI et VIII, et les textes cités par Edmond Le Blant, les Acte.x des mai'lyrs,^ 99, p. 239-241, auxquels on peut ajouter ce mot de saint Pacien, Ep. 2, sur l'ordination sacrilège de Novat : « Eum, consecrante nullo, linteata sedes accepit, » et le récit de Pontius, 16, sur le moment qui précéda la dernière comparution de saint Cyprien devant le proconsul : « Sedile autem erat fortuito Unteo tcctum, ut et sub ictu passionis episcopatus honore frueretur. » Dans les bas-reliefs d'un sarcophage du musée de Latran, Dieu le Père est représenté assis sur un siège voilé d'une draperie, et, au-dessous, Marie sur un siège non voilé. Voir BuUettino di arch. crist., 1865, p. 69; Rome souterraine, pi. XIX et p. 435; Norlhcote etBrownlow, Christian Art, pi. XXIII; Roller, Catacombes de Rome, pi. LXXXII ; Marucchi, Éléments d'archéologie chrétienne, isolions générales, p. 327.
QUELQUES ÉVÊQUES DASIE. 451
des deux. » L'irénarque, à ce mot, oublia sa courtoisie première : devant ce qui lui parut une désobéissance aux ordres impériaux, le vieux fonds de fanatisme païen reparut, mêlé à la servilité asiatique. « Tu es possédé du démon, s'écria-t-il. — Il serait désirable, répondit Nestor, que vous ne fussiez pas vous-mêmes possédés des démons, et que vous ne leur rendissiez pas un culte. — Comment oses-tu appeler les dieux des démons? — La raison veut qu'on les appelle ainsi, et ceux qu'on exorcise l'ont souvent reconnu : sache-le bien, vous adorez des démons, — Je te ferai confesser au moyen des tourments, et en présence du gouverneur, que ce sont des dieux. — A quoi bon, répondit Févêque, me menacer des tourments? Je redoute les supplices de mon Dieu, mais je n'ai peur ni des tiens ni de ceux de ton juge. Dans les tourments, je confesserai toujours le Christ, fils du Dieu vivant. »
Un jurisconsulte du troisième siècle, commentant un édit rendu par Antonin le Pieux, alors qu'il était proconsul d'Asie (Ij, dit que les irénarques seront tenus d'envoyer au juge l'interrogatoire des malfaiteurs par lettre close et scellée. « Les accusés qui auront été transmis avec un elogiwn devront, ajoute-t-il, être entendus de nouveau, bien qu'il y ait eu lettre de renvoi, et même s'ils ont été conduits par l'irénarque (2). » Ces règles furent suivies exactement dans
(1) Sur cet édit, voir Lacour-Gayel, Antonin le Pieux, 1888, p. 15.
(2) Di?usPius,cum provincise Asiae prœerat, subediclo proposuit, ut Irenarchee, cum apprehendissent iatrones, interrogent eos de sociis et
le procès de Nestor. L'irénarque de Magy dos voulut le conduire lui-même à Perge, où se trouvait le légat : il se mit en route, avec l'accuse et deux soldats (1). Ils arrivèrent à Perge un mercredi, dans la soirée. Dès le lendemain matin, l'irénarque alla faire son rapport au légat. Celui-ci se rendit à son tribunal, et ordonna d'amener l'accusé. Un assesseur donna lecture du rapport écrit, elogium. Ce document, qui formait la base du procès, et peut se comparer k l'acte d'accusation lu par le greffier devant nos cours d'assises, devait être écouté avec grande attention par le juge. L'irénarque qui l'avait rédigé avait droit à des éloges, s'il avait bien rempli sa mission : il était blâmé, lorsque le rapport était incomplet ou mal écrit : les rescrits impériaux commandaient de le punir, si le document trahissait la passion ou la mauvaise foi du rédacteur (2). En général, l'autorité romaine se défiait
receptaloribus ; et iaterrogationes litteris inclusas atque obsignalas ad cognitionem magistratus mittant. Igitur qui cum elogio mittuntur ex integro audiendi sunt, vel etiain per Irenarchasperducti. Marcien, au Digeste, XLVJII. m, 6.
(t) Inseculores. Nous n'avons pas le texte grec de cette partie des Actes : il s'agit probablement des ôtwyjjLÏtat, ou gendarmes municipaux, qui lurent employés à Smyrne lors de l'arrestation de saint Polycarpe. Cf. Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3« éd., p. 314; Marquardt, y/omùc/ic Staatsverwaltung,i. I, p. 213; Mommsen, Bôm. Gesckichte, t. V, p. 324, note 2.
(2) Cum quis àvdtxpiatv, idest quœstionem seu inquisitionem faceret, juberi oportet venireirenarcham, et quod scripserit exsequi : et si diligenter ac fideliter hoc fecerit, conlaudandum eurn; si parum prudenter, non exquisitis argumentis, simpliciter denotare, Irenarcham minus relulisse. Sed siquid maligne interrogasse, aut non dicta retulisse pro diclis eum compererit, ut vindicet in exemplum, ne quid etalius postea taie facere moliatur. Marcien, l. c.
des irénarques ; chez ces fonctionnaires des cités asiatiques elle trouvait déjà la vénalité, le manque de conscience qui furent si longtemps, à des époques plus rapprochées de nous, la plaie des justices orientales (1). Par une heureuse et unique fortune, le rapport rédigé -par Tirénarque au nom de la boulé de Magydos a été conservé. S'il est authentique, comme nous le pensons, on y doit reconnaître un des plus précieux documents de procédure criminelle qui soient venus jusqu'à nous :
« Eupator, Socratès (2), et tout le conseil, au très excellent seigneur président, salut.
« Lorsque Ta Grandeur reçut les divines lettres de notre seigneur l'empereur, par lesquelles il ordonnait que tous les chrétiens sacrifiassent, et qu'on les fit renoncer aux idées dont ils sont imbus, ton humanité voulut exécuter ces ordres sans violence, sans dureté, avec mansuétude. Mais cette douceur n'a servi de rien. Ces hommes s'obstinent à mépriser l'édit impérial. Nestor, invité par nous et par tout le conseil, non seulement n'a pas voulu se rendre à nos avis, mais tous ceux qui sont sous sa direction, suivant l'exemple de leur chef, s'y sont également refusés. Nous avons insisté pour qu'il vint au temple de Jupiter, suivant les
(1) De Irenarchispraeceptum est, quia noa oinaes ex fiJe bona elogia scribere compertum est. Ibid.
(2) Eupator est probablement l'irénarque. Socratès est un autre magistrat de la cité, peul-iître \'v/Z'.v.a-. .Manjuardt, t. I, p. 21 i.
ordres du très victorieux empereur. Mais il a répondu en chargeant d'outrages les dieux immortels. Il n'a pas épargné l'empereur. Toi-même n'as pas été ménagé. C'est pourquoi le conseil a jugé bon de le déférer à Ta Grandeur. »
Les rescrits impériaux défendaient au gouverneur de juger sur la simple lecture de cette pièce : ils l'obligeaient à recommencer l'instruction, et à interroger lui-même l'accusé (1). Malheureusement l'interrogatoire du légat, tel qu'il est donné par deux versions différentes, l'une latine, l'autre grecque, est loin d'avoir la valeur de Velogium. Dans les Actes latins, il offre plusieurs passages qui paraissent empruntés à la Passion de saint Théodore d'Amasée (2) ; dans les Actes grecs récemment retrouvés (3), l'imita-
(1) Marcien, l. c.
(2) Surius, Vitx SS.,l. XI, p. 231, § 6 ; saint Grégoire de Nysse, Encomiummagni martyr is Theodori, 4, 5. Cf. Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, p. 28.
(3) Baronius connaissait des Actes grecs de saint Nestor, et les jugeait meilleurs que les latins; Ann. Eccl., adann. 254, § 23. Les Bollandistes n'ont pu les retrouver; \oir Acta SS., février, t. III, p. 627. Plusheureux, M. Aube les a publiés dans la Revue archéologique, avril 1884, et dans l'Église et l'État dans la seconde moitié du troisième siècle. appendice II, p. 507 et suiv. Il estime cette pièce « originale, au moins de façon relative, et d'une autorité bien plus grande que la pièce latine; » ibid., p. 177. J'ai peine à souscrire à ce jugement, bien qu'il soit conforme à celui de Baronius. Il n'y a rien, dans la pièce grecque, qui vaille les renseignements juridiques si exacts donnés dans la première partie de la pièce latine, et les traits de mœurs qu'elle contienl. Celle-ci me paraît excellente, au moins jusqu'à l'interrogatoire du gouverneur. Cet interrogatoire est suspect dans la forme, i)ourles raisons déjà indiquées; mais, en lui-même, il est tout a fait conforme aux
QUELQUES ÉVÉQUES D'ASIE. 455
tion est moins visible, mais on rencontre des traits incohérents, la scène semble se passer à la fois à Side et à Perge, et presque rien, dans la parole du juge ou dans celle du martyr, ne sent l'original. Quelques mots pourtant de la relation grecque sont beaux, et méritent d'être retenus. Quand le martyr, pressé de questions, eut confessé la foi, protestant qu'aucune souffrance ne le détacherait de son Dieu, le gouverneur dit : « Qu'on attache à un poteau cet homme de fer (1) et qu'on lui déchire les côtes. » Nestor, les yeux au ciel, supporta sans faiblir cette horrible torture. Le gouverneur ordonna enfin aux bourreaux de s'arrêter ; s'adressant au martyr : « Dis-nous en un mot, et sans fausse honte, ce que tu as résolu : veux-tu être avec nous ou avec ton Christ? — J'ai été, je suis, je serai toujours avec mon Christ, » répondit Nestor. Le gouverneur le fit crucifier. Pendant plusieurs heures le saint évêque vécut sur la croix, exhortant les chrétiens témoins de son supphce, et priant Dieu de les conserver inébranlables dans leur foi. Puis, disant : « Amen, » il rendit l'âme.
La Lycie, réunie avec la Pamphylie en un même gouvernement, vit deux autres martyrs de la persécution de Dèce : le berger Thémistocle, qui, refusant de livrer un chrétien fugitif, nommé Dioscoride, dont
règles du droit, qui exigeaient que le procès instruit par l'irénarque fût repris ex integro par le prxses.
(1) 'O à5à(ia; outoç. C'est sur le surnom donné à Origène ; Hist. EccL, VI, 14, 10. Voir plus bas, p. 402.
il connaissait la retraite dans la montagne, fut emmené à sa place, confessa Jésus-Christ, et mourut dans les tourments (1) ; un autre saint, dont la légende a étouffé l'histoire : nous voulons parler de saint Christophe. Les Menées grecques disent qu'il avait été baptisé par saint Babylas, évêque d'Antioche (2).
Babylas est célèbre dans l'antiquité chrétienne pour avoir arrêté à la porte de l'église un empereur souillé de crimes, l'avoir empêché de participer avec une conscience coupable aux saints mystères, et donné ainsi, en pleine époque païenne, l'exemple que devait imiter au siècle suivant saint Ambroise. Malheureusement les détails de sa vie sont peu connus : nous avons montré plus haut comment l'acte de hardiesse évangélique qui immortalisa son nom a été inexactement ou incomplètement rapporté par les historiens (3). Il en fut de même de son martyre. On sait qu'il mourut pour la foi de Jésus-Christ ; mais les circonstances dans lesquelles fut consommé son sacrifice varient avec les narrateurs. Eusèbe, le plus ancien et probablement le mieux renseigné, dit qu'il mourut à Antioche dans sa prison (4). Saint Jean Chrysos-
(1) Menaea magna Graecorum, Venise, 1528, volume de décembre, p. 358.
(2) rbid., mai, p. 85. — Martyrologe hiéronymien, au 25 juillet : «... Et in Licia civitate Samon natale Soi Cliristofori. » De Rossi-Duchesne, p. 96.
(3) Voir plus haut, p. 242-244.
(4) ... 'Ev 'AvTto-/£{a Toù Baêû),a \xsxa. zr]y ôfAoXoYÎav £V û£CT(i.wTnp;w (jieTa/Xà^avToç. Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 39, 4.
tome parait croire qu'il fut décapité (1). On parle de trois jeunes gens immolés en même temps (2). Des Actes, où l'histoire est étrangement défigurée, mettent son martyre sous Numérien (3). Cette dernière date doit être rejetée : Eusèbe est formel quant à l'époque où mourut le saint évêque d'Antioche. Un fait reste certain : Babylas, après avoir fait respecter par Philippe la discipline de l'Ég-lise, confessa la foi sous son successeur, soit par un martyre sanglant, soit, comme tant d'autres victimes de la persécution de Dèce, par le long et douloureux martyre de la prison. On dit qu'il demanda à être enterré avec ses chaînes (4); son tombeau, transporté cent ans plus tard, par un empereur chrétien, près du temple
(1) Saint Jean Chrysostome, De S. Babijla contra Julianum et genaies, 11.
(2) Théodoret, ^i.v<. Eccl., III, 6; Philostorge, Hist. EccL, VU, 8. Saint Jean Chrysostome dit seulement qu'on honorait ces jeunes martyrs en même temps que saint Babylas ; Ilomilia m sanctos martyrcfi Juventinum et Maximimim. Gréf'oire de Tours leur donne les noms d'Urbanus, Prilidanus et Epolonus; Hist. Franc, I, 28. Le martyrologe hiéronymien y fait allusion : « YIII Kl. Febr. (24 janvier) Antiochia passio Sci Babili epi. cum tribus parvulis. » De Rossi- Duchesne, p. 13.
(3) Acta SS., janvier, t. II, p. .570. — Baronius (Ann., ad ann. 253, § 126) conjecture que Numérien est mis ici par confusion avec un magistrat appelé Numerius, qui joua un rôle actif dans la persécution de Dèce.
(i) Mexà Toù niZr,oo'j xô CTûtAx Taçy)vai iizéaxri'iiz. Saint Jean Chrysostome, De S. Babyla. 11. Sur les instruments de supplice enterrés avec les martyrs, voir saint Ambroise, Exiiort. virg., JI, 9; Edmond Le Blant, les Actes des martyrs, § 85, p. 215; De Rossi, Jioma sotterranea, t. Il, p. 164, 165; t. 111, p. 621-623. M. RoUer, Catacombes de home, t. I, p. 21, reconnaît que des anneaux de chaînes ont été quelquefois trouvés dans des tombeaux chréliens.
d'Apollon à Daphné, fit taire l'oracle qui y parlait encore (1).
Dans le même temps que saint Babylas, mourut en prison à Césarée de Palestine un des plus grands prélats orientaux, saint Alexandre, évêque de Jérusalem. Il avait puisé la science et la charité à cette forte et vivante école d'Alexandrie, dont nous trouvons les disciples, au troisième siècle, à la tête de tout l'Orient chrétien. Alexandre était élève de Pantène et de Clément, et intime ami d'Origène. D'abord évêque d'une ville de Cappadoce, il fut emprisonné pour la foi pendant la persécution de Septime Sévère : on se rappelle que Clément, réfugié alors dans cette province, administra l'Église de son ancien élève prisonnier (2). La captivité d'Alexandre dura jusqu'en 211 : il sortit de prison après neuf ans, sous le règne de Caracalla (3). En 212, il fut élu coadjuteur du vieux Narcisse, évêque centenaire de Jérusalem : bientôt il lui succéda. Passionné pour les lettres et la philosophie, Alexandre fonda à Jérusalem une bibliothèque célèbre : elle existait encore au temps d'Eusèbe, et une partie des documents anciens qui rendent si précieuse VHistoire ecclésiastique de ce dernier lui furent empruntés (V).
(1) Sozoraène, Hist. eccl., V, 19. Cf. Jtilien l'Apostat, t. III, p. 57.
(2) Voir plus haut, p. 75.
(3) Ibid., p. 152.
(4) Cf. Eusèbe, Hist. Eccl., VI, 20. — Sur les bibliothèques chrétiennes dans les trois premiers siècles, voir Martigny, art. Bibliothèques dans le Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2" éd., p. 201; Scudamore, art. Library, et Salusbury Foulkes, art. Librari^is, dans le Diciionary of Christian antiquities , p. 985 et 988; Kraus, dans la
Sous le règne d'Alexandre Sévère, le savant prélat eut la joie d'ordonner prêtre à Césarée son ami Origène, et, de concert avec l'évêque de cette ville, le chargea d'y faire un cours d'Écriture sainte : une des leçons, que nous avons encore, fut prononcée en sa présence (1). Il semble s'être appliqué à faire de la Palestine chrétienne Timage et presque la rivale d'Alexandrie, dont il reproduisait, dans de moindres proportions, la bibliothèque à Jérusalem et le didascalée à Césarée. Alexandre était très âgé lors de la persécution de Dèce. Traduit devant les magistrats, il confessa pour la seconde fois le Christ. On le mit en prison : il y mourut chargé d'ans et de gloire (2). Sa « mort bienheureuse » fut annoncée au pape Corneille par une lettre de l'illustre Denys d'Alexandrie (3).
Rcal-EncyhlopOdie der chrisll. Allerthumcr, p. 153; De Rossi, la £iblioteca délia Sede apostolica, p. 14-25; mes Études d'histoire et d'archéologie, p. 121-123.
(1) Origène, In I Reg. Homil. I; Œuvres, t. 1, p. 356.
(2) Eusèbe, Hist. EccL, VI, 39.
(3) Ibid., 46.
Origène. — La fin de la persécution.
Les instructions de Dèce laissaient à ses agents une grande liberté d'action, leur permettant, leur enjoignant même de varier les rigueurs de la prison ou du supplice selon les personnes. La pensée première était toujours celle-ci : obtenir l'abjuration, ne prononcer la peine capitale que si toute chance de vaincre la persévérance des accusés paraît irrévocablement perdue. Sans doute, pour les gens du commun, simples chrétiens sans renom, désignés à l'attention du pouvoir par l'ardeur de leur foi ou quelque circonstance fortuite, la patience des juges était parfois moins longue. Ils essayaient de vaincre la résolution du fidèle par la persuasion, puis par les menaces, enfin par la torture; quand tous ces moyens avaient échoué, ils l'envoyaient au supplice. Mais l'empereur n'aurait pas permis d'agir avec cette rapidité relative quand un des chefs hiérarchiques de l'Église ou l'un de ses grands docteurs était en cause. La chute de tels hommes serait pour les persécuteurs une victoire retentissante, qui entraînerait la défaite de centaines ou de milliers d'autres chrétiens (l). Un résultat si considérable demandait qu'on ne ménageât ni les efforts ni le temps.
(1) Voyez avec quelle habileté les païens exploitèrenl la défection de l'évêque de Srnyrne, Eudsemon. Passio S. Pionii, 15, 16.
Ainsi s'explique comment, alors que tant d'obscurs chrétiens mouraient sous la hache du bourreau ou parmi les flammes du bûcher, les plus célèbres passaient des mois en prison, pour expirer dans les fers comme Babylas et Alexandre, ou survivre, comme beaucoup d'autres, à la persécution.
Les païens désiraient surtout triompher d'Origènc. Il remplissait le monde du bruit de son nom; sa renommée avait dominé les orages soulevés par la hardiesse de quelques-unes de ses doctrines, et tous, même parmi ses adversaires, rendaient hommage à l'élévation de son génie et à la candeur de sa foi. Aux yeux de la société officielle, peu familière avec les nuances des controverses ecclésiastiques, le christianisme se personnifiait dans cet homme qui avait partout des disciples, qui naguère catéchisa des impératrices et correspondit avec des empereurs, et dont la science, disait-on, était sans bornes. Abattre cette colonne serait ébranler le temple lui-même et en précipiter la ruine. On ne négligea rien pour y parvenir. Arrêté, probablement dès le commencement de la persécution, à Césarée où il enseignait, Origène fut jeté en prison. Il avait alors soixante-sept ans. « Le méchant démon, dit Eusèbe, mit en œuvre toutes ses ressources, employa contre lui toutes ses forces, tous ses artifices, se rua sur lui plus impétueusement que sur tous les autres (1). » Quelle serait aujourd'hui la valeur des
(1) Eusèbe, Ilist. fccL, VI, 39, 5.
lettres écrites par Origène soit dans la prison, soit immédiatement après en être sorti! Eusèbe les a lues, et en a tiré les détails trop brefs qu'il nous donne. Il peint le glorieux vieillard, « l'homme de fer (1), » étendu au fond d'un obscur cachot, le cou dans un carcan, les jambes tirées jusqu'au quatrième trou dans des ceps qui les tenaient violemment écartées (2) . Plusieurs fois on alluma du feu près de lui, comme pour le brûler (3). Mais on s'arrêtait au point où ses jours eussent été en péril. Avec cette habitude que les Romains avaient de la torture, et l'expérience acquise par leurs bourreaux de tout ce que l'être humain peut supporter sans perdre la vie, on menait Origène, par une gradation savante, jusqu'aux portes
(1) '0 àôaixivTioç. Eusèbe, Hist. EccL, VI, 14, 10.
(2) ... Olâ T£ xal osa oià tôv Xçiaxov Xéyov ô àv/jp Û7té[J.eive 8êff{J.à xaî- Pacrâvou; Ta; -/.axà xoù (70)!i.aTo;, xà; ts ûttô (Ttovipqj y.Xoia) xal {aux^ïç ElpxTrj; Tt[xwpia;, xal w; im. Tr),£i(7Tat; YjfAÉpai; toù; uôSa; Otto TÉctrapa toù xoXaa- TVjpiou SûXou TtapaTaOsl; 8ta(TT%aTa xataoTTWfAEVoç. Ibicl., VI, 39, 5. — Cl'. Act. Apost., XYi, 24, Paul et Silas en prison à Philippes : Toù; TiôSa; aOtàiv v)(iça>vt(jaTo si; tô ?ûXov. — En latin le supplice du |OXov, lignum, était aussi appelé nervus. « Le nervus était ainsi nommé, dit Martigny, parce qu'à l'aide de nerfs on étirait violemment et on engageait dans des trous de plus en plus espacés les pieds du patient renversé sur son dos, et jusqu'à ce que cette tension amenât la mort par la rupture du ventre. On a trouvé à Pompéi un nerviis propre à recevoir dix condamnés à la fois. Le cinquième trou paraît avoir été le maximum. » Dictionnaire des antiquités chrétiennes, art. Martyre, p. 453. Dans son mémoire sur les Monuments antiques relatifs aux affaires criminelles, M. Edmond le Blant a reproduit un nervus trouvé dans la caserne des gladiateurs, à Pompéi {Revue archéologique, mars-avril 1889, p. 149, et les Persécuteurs et les martyrs, 1893, p. 283).
(3) Ilypôç xe àTTeOvàç, Eusèbe, /. c.
de la mort. « Tout l'effort du juge était de ne pas le tuer (1). »
Origène sortit de captivité après la mort de Dèce, arrivée vers la fin de 251. La plupart des prisonniers étaient déjà libres. Presque partout, la persécution avait cessé depuis plusieurs mois. Elle s'était à peu près arrêtée à Rome dès le moi de mai ou de juin, en Afrique depuis le commencement du printemps. L'Asie ne paraît pas avoir eu de martyrs après le mois de mars. C'est vers avril ou mai que le confesseur Acace fut mis en liberté par Tordre de l'empereur. Dèce, à ce moment, commençait à reconnaître que l'Empire avait des ennemis plus dangereux que les chrétiens. 11 ne révoqua point l'édit rendu un an et demi auparavant, mais il cessa d'aiguillonner le zèle des magistrats municipaux et des gouverneurs de province. Ceux-ci avaient, comme l'empereur lui-même, d'autres préocupations désormais que de traquer quelques personnes inoffeusives : l'attention de tous était ailleurs. La fortune du prince paraissait compromise. Divers compétiteurs se levaient contre lui. Plus redoutable, la guerre étrangère avait éclaté. La frontière du Danube pliait sous l'eifort des Gotlis, maîtres, si on n'arrêtait l'invasion, de se jeter à leur choix sur l'Orient ou l'Occident. Déjà les Barbares avaient sac-
(l) lMT]5a|j.w; aÙTov àveXîîv Tiavri oOévîi toù SixaffToù çtXoveîxw; âvaTav- To;. Ibkl. — Sur la fable trop facilement acceptée par saint Épiphane, HivreK., LXIV, 2, et d'après laquelle Origène quelque temps avant de quitter Alexandrie, aurait sacrifié aux idoles pour sauver sa pudeur, voir Tilleraont, Mémoires, t. III, note xxii sur Origène.
cagé la Thrace. Ils menaçaient la Macédoine. On craignait qu'ils n'envahissent la Grèce. Dèce, toujours dominé par ses souvenirs classiques, faisait garder avec soin le défilé des Thermopyles. Mais les Goths ne vinrent pas jusque-là. Chargés de hutin, ils retournèrent vers leur pays. Dèce, qui avait quitté Rome dès le printemps, crut les anéantir avant qu'ils eussent repassé le Danube. Choisit-il mal ses positions? fut-il trahi? les historiens ont attribué à l'une ou l'autre de ces deux causes l'issue désastreuse de la bataille. Son fils périt sous ses yeux, percé d'une flèche. « Ce n'est rien, dit stoïquement l'empereur; ce n'est qu'un homme de moins (1). » Le mot a probablement été inventé, comme tant de mots historiques ; mais c'est un honneur pour Dèce qu'on ait pu le lui prêter, et, vraie ou fausse, cette parole digne d'un héros de Plutarque jette un rayon de gloire sur la triste fin d'un empereur et de toute une armée périssant dans un marais de la Thrace sous les traits des Barbares.
Un des successeurs de Dèce s'est demandé quelles avaient dû être ses pensées dans ce moment tragique où, déjà accablé par la fortune, il attendait la mort (2). Peut-être ont-elles ressemblé à celles d'un autre empereur mourant un siècle plus tard, dans les plaines de la Perse, après avoir fait au christianisme une guerre moins sanglante, mais plus hypocrite et aussi
(1) Aurelius Victor, De Cocsaribus, 29.
(2) Oratio Constantini ad sanctorum cccium, 24.
haineuse. Comme Julien, Dèce était vaincu par le Galiléen. Il avait porté à l'œuvre du Christ les coups les plus terribles qu'elle eût encore reçus : et de ce grand effort, que restait-il? Le souvenir de passagères apostasies presque toutes effacées par un retour passionné vers cette Église que beaucoup avaient reniée des lèvres, sans pouvoir en détacher leur cœur, l'héroïsme de nombreux martyrs, et la preuve une fois de plus acquise de limpuissance de la force à triompher de Dieu et des consciences. La persécution avait passé, mauvais rêve ou vision glorieuse, sans laisser plus de trace qu'un coup d'épée sur les flots. L'Église restait debout, purifiée par l'épreuve, retrempée dans son propre sang, prête à ces alternatives de guerre et de paix qui vont être désormais son lot jusqu'à la fin du siècle. Quelqu'une de ces réflexions a-t-elle traversé, après la défaite, l'esprit du persécuteur? a-t-il senti s'abaisser sur lui le bras de Dieu, « qui ne laisse pas verser impunément le sang de ses serviteurs, et les venge par la ruine des princes, la perte des trésors, le massacre désarmées, la destruction des camps (1) ? »
(Ij ut memorias taceamus antiquas, et ultiones pro cultoribus Dei saepe repetitas nullo vocis prœconio revolvamus, documentum recentis rei satis est quod sic celeriter quodque in tanta celeritate sic granditer nuper secula defensio est, ruinis reguin, jactiiris opuin, dispendio inilitum, diminutione castrorum. Saint Cyprien, Ad Demetrianum, 17. — Je dois dire que la plupart des manuscrits portent « ruinis reruni » et non « reguin » : c'est la version adoptée généralement, aussi bien dans l'édHion de Baluze que dans l'édition récente de Ilarlel. Mais si l'allusion est moins directe, le sens général de la phrase n'est pas différent.
Nul ne saurait dire ce qui se passa dans l'âme de l'infortuné souverain; mais on peut affirmer que si, parmi les affres de l'agonie, Dèce eut le temps d'avoir une pensée distincte, ce fut une pensée de désespoir. Sa vie était manquée. Rien ne resterait de son règne. Son œuvre avait péri avec lui. Après s'être cru appelé à restaurer Fantique gloire et l'antique religion de Rome, il mourait deux fois vaincu : par les chrétiens et par les Barbares.
La leçon fut perdue. Soixante ans vont s'écouler avant qu'un empereur, jetant sur l'avenir de la civilisation romaine le regard du vrai politique, reconnaisse dans le christianisme la seule force capable de vaincre ou du moins d'absorber la barbarie. Les successeurs immédiats de Dèce ne furent pas assez libres de préjugés pour s'élever à cette hauteur de vues. Ils restèrent dans l'ornière sanglante où s'étaient engagés avant eux les persécuteurs. A partir de la moitié du troisième siècle l'histoire des persécutions changera cependant d'aspect. Les chefs de la société civile vont se montrer moins effrayés de la multitude des chrétiens que de leur puissante organisation, de la forme corporative adoptée par eux dans leurs rapports extérieurs, des richesses mobilières et immobilières de la communauté. C'est désormais l'association que les empereurs cherchent surtout à détruire, c'est avec l'association qu'ils seront quelquefois amenés à traiter. Une phase nouvelle commence, pleine d'imprévu et de contrastes. Tantôt la guerre sévit avec fureur, tantôt les deux puissances — car on pourrait déjà em-
ployer cette expression — échangent des préliminaires de paix. Pendant un demi-siècle, le rég"ime de la Terreur et celui des concordats vont se succéder plusieurs fois. Il nous reste à écrire ce chapitre curieux et, croyons-nous, assez neuf de l'histoire de droit d'association.
(Voir page 6.)