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III

vallée profonde, avec de nombreux villages, est à nos pieds, nous la suivrons jusqu'au Yang-Tse. Hélas ! arrivés au fond après une descente à pic fort dure de i 300 mètres, nous sommes invités par nos guides à remonter le versant opposé qui est droit comme un niur ; quant à la vallée, elle appartient aux Nilé, révoltés contre Chama, et bientôt elle se creuse en fossé impraticable.

Nous grimpons, en nous aidant parfois des mains, un sentier d'une raideur inimaginable. Le brouillard est épais et nous cache même la montagne que nous gravissons. Nos chevaux, pourtant si habitués aux escarpements, ont fréquemment besoin qu'on les tire par la bride pour escalader quelque mauvais pas; plusieurs fois même, il faut les attacher avec des cordes, et les Lolos, avec une force et une adresse étonnantes, les hâlent jusqu'au haut d'une paroi rocheuse. Quant à nous, nous n'en pouvons plus : la raréfaction de l'air à cette altitude rend notre respiration très pénible, et une côte à pic ne se gravit point au pas de course ; or telle est l'allure des Lolos, même chargés de nos bagages, et ils assurent que si nous tardons tant soit peu, la nuit glaciale nous surprendra sur la pente.

Pour comble de malheur, nous avons plusieurs malades : Boyve souffre toujours davantage de sa dysenterie, qui ne lui permet pas de s'alimenter et qui lui enlève toute vigueur ; nos Chinois, pourtant montagnards robustes, sont tous épuisés ; l'jin d'eux est réellement à bout de force, s'arrête à chaque pas, et ne repartirait plus si le Père de Guébriant ne le soutenait par ses encouragements. Un instant le sentier paraît moins abrupt, et nous enfourchons nos chevaux, sauf le Père de Guébriant qui donne le sien au pauvre diable. Presque aussitôt, des cris s'élèvent derrière nous, et, accourant, nous trouvons le cheval du Père suspendu au-dessus de l'abîme, retenu par ses deux pattes de devant, qui se cramponnent désespérément au sentier ; quant à son cavalier improvisé, par une chance miraculeuse, il s'est accroché à une touffe de bambous nains qui bordent le

sentier. Nous l'aidons à sortir de cette périlleuse situation, mais tous les efforts pour soutenir le cheval sont vains : ses forces l'abandonnent et il se laisse tomber comme une masse ; de temps en temps, nous entendons le bruit de son corps qui heurte un rocher et rebondit.

Et c'est alors seulement que, par le trou qu'il fait dans les bambous et grâce à sa robe noire qui perce le brouillard, nous nous rendons compte de notre situation : nous sommes sur une mince arrête, presque verticale, avec des abîmes en arrière et de chaque côté. Aucun de nous, assurément, n'aurait pu gravir ce chemin vertigineux, si le brouillard et les bambous ne nous avaient enveloppés de leur rideau rassurant.

C'est un vrai malheur que la perte d'un cheval, dans notre état d'épuisement. Et la perte est double, car il portait, fixé à l'arçon de la selle, un de nos pistolets automatiques enfermé dans son étui-crosse. Mais qu'y faire ? D'abord ce pistolet doit être brisé, puis nous n'avons pas le temps de descendre et de remonter avant la nuit. Mais à peine les Lolos ont-ils appris qu'un des fusils merveilleux est sur la selle, que deux d'entre eux se précipitent face en avant par Vouverhire même que la chute du cheval a faite dans les bambous.

Nous les perdons instantanément de vue et frissonnons- Vingt minutes après, ils reparaissent portant la selle cassée et inutilisable, et le pistolet miraculeusement intact ; le cheval est mort au pied même de la côte, à 500 mètres plus bas. Quant aux deux hommes, ils sourient avec satisfaction, nullement essouflés, et ne se souciant guère des zébrures sanglantes qu'ont tracées sur leurs paumes et sur leur corps nu — car ils se sont débarrassés de leur pèlerine et n'ont absolument qu'un pantalon de toile retroussé en forme de caleçon de bain — les arêtes coupantes cfes bambous entre lesquels ils se sont laissés glisser, les saisissant au passage de leurs mains demi-fermées pour ralentir leur chute. Quels êtres merveilleusement trempés pour la guerre I

Arrivés à 3000 mètres d'altitude il nous faut encore descendre de quatre cents mètres, puis remonter une troisième fois à la même hauteur, avant d'arriver au gîte, absolument fourbus.

Le lendemain nous offrira les mêmes alternances : descente au fond d'une vallée profonde et peuplée, et remontée à pic. Le brouillard continue à nous entourer, et nous ne percevons les formes de cette nature farouche qu'aux efforts que nous coûte le moindre progrès. A descendre au fond de tant de fossés vertigineux, à escalader tant de murailles verticales, il nous semble que nous circulons dans quelque mystérieuse forteresse de géants. Aux mains de montagnards qui se rient des abîmes, elle est inexpugnable : c'est bien ici la citadelle de l'indépendance IoIq, et ses blanches cimes inviolées, que des frontières extrêmes on voit briller parmi les nuages, en sont le glorieux pavillon.

Pleins de ces pensers nous sommes entrés, toujours grimpant, dans une forêt que le brouillard et la neige qui tombe nous avaient cachée, et tous à la fois nous poussons des exclamations de surprise. Nous sommes en pleine féerie : autour de nous, au-dessus de nous, ce ne sont que fleurs merveilleuses, étincelant à travers la neige comme des globes de feu. Sur nos têtes, ce sont des rhododendrons géants, hauts de dix mètres, aux branches chargées de fleurs blanches ou rouge vif ; plus bas des azalées arborescentes, élevant jusqu'à cinq mètres leurs roses calices. Des lianes moussues, brillantes de grésil, courent comme des guirlandes entre les arbres, tandis que papillonnent les flocons blancs. C'est une apparition de rêve, où tout semble irréel : ces tiges de fleurs qui sont devenues des arbres, ces corolles épanouies dans la neige, ce décor de splendeur et de grâce surgi de la brume au sommet des monts les plus farouches d'un pays entre tous dénudé et sauvage! Sommes-nous le jouet d'une hallucination, et les Filles-Fleurs vont-elles sortir des bosquets éclatants pour nous retenir ?

Vingt minutes dura cet enchantement, puis sur la crête la forêt s'arrêta brusquement, comme pour dissimuler sa présence à la Chine ennemie dont les montagnes apparaissaient maintenant en face de nous. Et la descente, définitive cette fois, recommença vers les abîmes ; mais nous gardions dans les yeux et dans le cœur l'éblouissement de cette vision magique. Nous ne t'oublierons point, pays lolo à la renommée si terrible mais à l'accueil si hospitalier, toi dont les guerriers indomptés recèlent des cœurs chauds et ingénus, et dont la ceinture de précipices défend, comme un trésor sans prix, des fleurs écloses parmi les neiges.

Le lendemain continue la descente vers ce Yunnan dont nous voyons les monts en face de nous, tout près maintenant. Dans une haute vallée, à Oukoulokio, réside un petit prince, neveu et vassal de Chama; mais nous avons épuisé notre provision de cadeaux, et puisque, grâce au représentant du suzerain qui nous escorte, nous pouvons nous passer de sa permission, nous contournons le vallon. Nous

y voyons en abondance les troènes qui nourrissent les insectes à cire, sortes de bêtes à bon Dieu tâchées de jaune, qui dans ce moment se collent en grappes le long des branches pour y pondre leurs œufs.

La population change tout à fait d'aspect, et nous revoyons les mêmes faces de bandits qu'à Ta-Hin-Tchang, lors de notre entrée dans le pays, ramassis de Chinois qui ont fui leur pays à la suite de quelque mauvais coup et de Lolos qui sont venus se poster là pour en faire : les frontières sont des repaires de brigands.

Mais que cette nature est étrange ! Ce vallon est encore à plus de 2000 mètres d'altitude ; à deux ou trois kilomètres à peine la muraille des monts du Yunnan a Tair de le fermer; or, nous le savons, entre eux et nous le Fleuve Bleu, invisible, coule à une altitude qui ne doit pas dépasser 700 mètres, où il faudra bien que le ruisseau et nous-mêmes finissions par aboutir. Et cependant le ruisseau a l'air de l'ignorer, il coule paisiblement sur une pente insensible, sans paraître se douter qu'un gouffre l'attend; mais nous, nous frémisssons d'avance.

Car, c'est inévitable, à l'extrémité du vallon c'est l'abîme à pic. Le fleuve n'apparaît point, comme à notre premier passage, à travers un dédale de pics déchiquetés : non, il coule ici entre deux murailles de mille mètres de hauteur, et il ne semble, dans ces profondeurs, qu'un mince ruban jaune fréquemment moiré de blanc par quelque rapide. Parfois les parois s'écartent un peu et font place à quelques champs de riz d'un tendre vert ; puis entre ces oasis le couloir se resserre, et on se demande même où peut passer le chemin qui les met en communication.

C'est là qu'il faut descendre ! Le ruisseau devrait s'y jeter d'une seule chute de mille mètres, mais, comme saisi d'épouvante, il entre sous terre. C'est un des phénomènes les plus curieux produits par ce formidable travail d'érosion du grand fleuve. Quand les petits affluents, qui n'ont pas la force de ronger leur lit, arrivent dans son voisinage

à une hauteur énorme au-dessus de lui, ils rencontrent infailliblement quelque fissure occasionnée par la chute des rochers qui tombent vers le fleuve, produisant à Tintérieur de la paroi des crevasses et des cheminées d'appel : la nappe d'eau souterraine, dont le ruisseau n'est que la manifestation extérieure, s'y engouffre, et le ruisseau tarit. De telle sorte qu'un grand nombre de vallons arrosés par des ruisseaux viennent se terminer en terrasse à mille mètres au-dessus du fleuve, sans qu'il en tombe une goutte d'eau.

Mais que deviennent les hommes, qui ne tiennent pas à s'engouffrer dans quelque fissure? S'ils sont Lolos, cela va tout seul : ils descendent en courant le long de la paroi presque verticale. Mais, hélas ! nous sommes de pauvres Européens fort malhabiles et que le vertige guette. Et comme nous nous engageons sur la pente, en appelant à nous tout notre courage et en nous cramponnant des mains au rocher, ne voilà-t-il pas que quelques-uns de ces aimables bandits qui nous entouraient tout à l'heure se mettent à filer au-dessus de nous à travers les rocs, armés de leurs longues lances avec lesquelles il leur serait si facile de nous précipiter dans le vide ? Nous sortons nos revolvers et leur intimons Tordre de disparaître, s'ils ne veulent que nous tirions immédiatement.

A sept ou huit cents mètres au-dessus du fleuve, sur ses deux rives, sont des terrasses qui évidemment marquent le niveau ancien de son lit. Ces terrasses, revêtues d'excellente terre d'alluvion, sont très peuplées et bien cultivées. De cette hauteur, nous pouvons voir sur toute la longueur de la vallée la même disposition se reproduire, si bien que ces montagnes, qui d'en bas ont l'air abruptes et inhabitées, sont en réalité assez peuplées.

Sur cette terrasse, qui sera notre dernier arrêt dans le Pays indépendant, nous avons la fortune étonnante de trouver pour la première fois un Lolo en train d'écrire. C'est un jeune homme qui, assis devant sa porte, achève de copier un livre ancien :^ la généalogie de sa famille, dont

il nous lit des passsages! Nous apprenons ainsi que tous les Lolos nobles, ou niême serfs de rang élevé, tiennent à jour leur généalogie, sur laquelle ils inscrivent ou font inscrire par un lettré, le nom des nouveaux membres de leur famille, leurs alliances et les principaux événements ; pour nous le prouver, plusieurs Lolos accourus vont chercher leurs livres et nous les montrent. Bien entendu, ce sont pour eux des parchemins de noblesse dont ils ne se déferaient à aucun prix : mais le jeune homme veut bien nous céder sa copie, qu'il pourra refaire.

Ainsi à la dernière minute nous acquérons notre premier livre lolo ! Heureuse chance, mais qui démontre que nous avons — faute d'un second interprète — passé à côté de bien d'autres occasions. Il s'agira de les retrouver.

Enfin, après une dernière descente effroyable, nous sommes en bas, sur les bords du Fleuve Bleu. De l'autre côté c'est la Chine : la traversée du pays lolo est terminée et notre réussite complète.

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