DONJON DE CHAMA
sus d'eux la neige ellemême fait l'effet d'un ornement de deuil. Heureusement la grandechaîne est d'une belle architecture, avec une brèche au centre même de la crête et de chaque côté des pics curieusement symétriques. Des sapins escaladent ses pentes jusque vers 4000 mètres ; au-dessus le roc est vertical.
Thetseu, devenu notre ami, prend les devants pour préparer notre réception ; notre agent Siu l'accompagne, porteur d'une magnifique montre que nous envoyons au nzemo. Nous traversons plusieurs villages de nobles vassaux, de serfs, d'esclaves, et enfin nous arrivons à la résidence princière. Elle se distingue de loin par un donjon, qui est le seul que nous ayons vu chez les montagnards euxmêmes, dédaigneux de toute construction.
On nous fait entrer dans une cour assez vaste, bordée de bâtiments en planches pareils à tous ceux que j'ai décrits, et on nous prie d'attendre que notre logis soit préparé. Une foule de Lolos sont là accroupis en face de nous, silencieux, ou échangeant quelques rares paroles à voix basse.
En voici un, vêtu de chanvre blanc comme un esclave, mais qui a aux pieds des sortes de babouches en cuir rouge, retenues au cou-de-pied par une bride. C'est le premier Lolo chaussé que nous voyons; la chaussure qu'il porte est d'ailleurs d'un modèle inconnu ; et voilà un enfant de quinze ans, vêtu, lui, d'habits chinois en soie, qui va et vient chaussé des mêmes babouches rouges. Intrigués de ce luxe, nous nous informons avec discrétion, car la glace n'est pas encore rompue ni aucune présentation faite, et nous apprenons que c'est le prince lui-même, avec son fils, qui est là au milieu de ses conseillers, pour nous observer. Le prince a des traits assez fins, mais sans beauté, et une expression fausse qui nous inquiète ; il n'a pas non plus cet aspect vigoureux et martial qui est la caractéristique de toute la nation. Mais peut-être n'est-ce qu'une première impression.
Quant à son fils, ses traits et son teint pâle sont passablement chinois ; mais sa gaité et sa pétulance sont bien d'un Lolo. C'est l'heure où les troupeaux rentrent, les bœufs et les moutons franchissent la porte et envahissent la cour, menaçant de submerger notre noble assemblée : il faut voir alors le petit prince, armé d'une baguette, se précipiter sur eux et ramener les récalcitrants jusqu'à leur étable. O scène des temps homériques ! (i)
Cependant on se décide à nous conduire à notre logis : un palais, sans doute, d'après le temps qu'il a fallu pour le préparer! C'est un des bâtiments latéraux d'une seconde cour dont la demeure du prince occupe le fond. Notre gîte est bien une des plus misérables cabanes qu'on puisse rêver :
(i) Nous ne reverrons plus, d'ailleurs, les belles babouches rouges : sitôt la pluie venue, le prince et son fils marchent pieds nus dans la boue, comme tout le monde. Et ceci aussi est très homérique.
les planches du toit notamment présentent des intervalles inquiétants, car déjà il commence à pleuvoir. Le prince a la gracieuseté de nous faire dire qu'il aurait voulu nous installer dans son propre logis, mais sa femme est accouchée hier ; et ce qu'il nous offre est assurément ce qu'il y a de mieux dans la résidence après le pavillon central. C'est bien un palais, comme on voit !
La nuit vient, et une pluie torrentielle qui se déchaîne presque aussitôt et va durer jusqu'au jour, nous inondant littéralement, empêche les relations de s'établir entre nous et nos hôtes. Le prince nous fait cependant demander si nous préférons qu'il nous offre de la viande cuite ou sur pied. Nous méfiant de l'art culinaire lolo, nous préférons la viande sur pied, et le prince nous envoie un cochon. Ignorants que nous étions ! plus tard nous constaterons quel régal de gourmet nous avons perdu.
Mais notre appréhension était excusable. Nul n'est plus sobre que le Lolo, ni ordinairement plus indifférent à la bonne chère, comme à tout confort. Sa nourriture habituelle est une galette de sarrasin, pâte mal pétrie, non levée, peu ou point salée d'ailleurs, le sel qui vient de Chine étant rare et cher. Ces galettes épaisses, ces boules plutôt, sont souvent farcies de pommes de terre. Car la pomme de terre est cultivée partout : il est certain qu'elle a été importée de Chine, car elle n'a point de nom spécial en lolo, et est désignée par le nom chinois (i). A cette galette s'ajoutent, suivant la richesse de chacun, du riz, des pommes de terre bouillies ou cuites sous la cendre, et parfois de la viande. Avec le blé on fait aussi du pain non levé et de la bouillie. Points de légumes, même de ces haricots si chers aux Chinois. Nous n'avons vu faire
(i) Ce nom, yang-yu, signifie légume étranger, ou légume européen, ce qui rév'ôlc d'où les Chinois tiennent la p3mme de terre, sans qu'on sache môme qui Ta imp.^rtée. N'est-il pas admirable que cet aliment se soit spontanément répandu dans la Chine, que nous nous plaisons à croire rebelle à toute innovation, alors qu'il a fallu dans notre France progressiste des efforts opiniâtres et l'intervention royale pour décider le peuple à en manger.
aucun usage du lait, ce qui est singulier chez un peuple ayant de grands troupeaux et des allures de pasteur plutôt que de cultivateur.
« Et vous, que mangiez-vous ? » me demandent sans doute le lecteur et Taimable lectrice — je suis même certain que depuis longtemps cette importante question leur brûle les lèvres, à en juger par le nombre de fois qu'on nous Ta posée verbalement. — Mais les choses les plus ordinaires : des pommes de terre, du riz, des œufs, du lard, des poulets et la viande des animaux qu'on nous offrait en cadeau. C'est un peu honteux à avouer, mais l'explorateur, dans aucun pays, ne fait sa nourriture quotidienne de crocodiles, de boas, de singes, voire même de nids d'hirondelles, et, s'il lui est arrivé parfois d'en goûter, il n'en a pas moins le mauvais goût d'asseoir son régime sur une base déplorablement plus banale.
Le lendemain matin la pluie tombe toujours, particulièrement dans notre case au toit à jour. Un des esclaves auxquels nous montrons avec désespoir les cascades jaillissant par les ouvertures, regarde avec étonnement des gens qui se préoccupent de pareilles vétilles, puis il sort et revient armé d'une lance. A notre tour d'être surpris, mais lui, très naturellement, il soulève avec la pointe de la lance les planches du toit, les fait glisser l'une contre l'autre, et nous aménage ainsi un petit carré à peu près étanche au-dessus de nos têtes — au détriment bien entendu du reste de la pièce. Système recommandé à nos couvreurs !
Les gens du palais commencent à venir nous voir, malgré le déluge, et parmi eux le petite prince, Tamoulé, qui nous offre un faisan vivant. Nous sommes tout de suite intimes avec cet enfant qui est le plus aimable du monde. Ayant passé quelque temps en territoire chinois chez son oncle le prince Len et chez son cousin le nzemo de Lei-Po-t'ing, il a appris un peu de chinois : il peut donc causer directement avec le Père de Guébriant et nous servir à la rigueur de second interprète. C'est le seul Lolo
que nous ayons rencontré dans tout le pays indépendant en état de dire un mot de chinois ; et quant aux esclaves d'origine chinoise, il leur est interdit absolument de prononcer un mot de leur langue maternelle, car leurs maîtres veulent savoir ce qu'ils disent. Aussi l'enfant est-il ravi de faire éclater sa supériorité, et il nous prend sous sa protection spéciale, ce qui est heureux, car le nzemo ne paraît pas fort pressé de nous voir.
C'est une fortune pour nous que d'avoir deux interprètes : trop souvent le règlement des affaires matérielles occupe Siu et le rend indisponible pour l'enquête. J'en profite immédiatement pour éclaircir la question de l'écriture, et je montre à Tamoulé les spécimens de caractères lolos publiés par l'abbé Vial, missionnaire au Yunnan. Le petit prince ne peut les lire, mais il y a au château trois pimo et il les fait appeler.
Le pimo est un personnage difficile à définir, et je n'y arriverai que beaucoup plus tard. Il n'est pas prêtre, car il n'est revêtu d'aucun caractère sacré, mais il sait lire les livres où sont notées les formules de prières et les cérémonies qui constituent le culte chez les Lolos : c'est donc lui seul qui peut s'en acquitter, et voilà un de ses rôles. Par ailleurs, puisqu'il sait lire et écrire, il sera écrivain public; et enfin, très souvent, il sera employé par le prince ou le seigneur du lieu comme chancelier et comme précepteur de ses fils, car ces rudes guerriers — nous ne nous en doutions guère — ont un véritable culte pour leur écriture nationale, témoignage irréfutable de leur civilisation.
Les trois pimos arrivent : successivement mis en présence du livre de l'abbé Vial, ils commencent par le tenir non pas comme il a été écrit par son auteur, mais dans une position perpendiculaire, de telle sorte que les Hgnes verticales deviennent horizontales ; puis ils lisent certains caractères, mais en leur attribuant un son et un sens tout différents ; enfin ils déclarent ne pas connaître les autres ; bref, ils ne comprennent rien au texte. Le prince seul,
nous disent-ils, pourrait peut-être s'en tirer, car il est bien plus savant qu'eux, et seul le prince Len le surpasse.
Une nombreuse foule s'est amassée pour jouir de cette séance. Un des assistants sort des rangs, prend le livre comme un objet familier, mais après l'avoir feuilleté, déclare à voix basse n'y rien comprendre non plus. « C'est le prince », nous dit Siu à l'oreille, et effectivement nous reconnaissons sa tête caractéristique entrevue la veille : le désir de montrer sa science lui a fait violer sa résolution de rester à l'écart. Puisqu'il est là, nous le tenons : « N'estce point l'illustre prince de Chama ? » disons-nous à voix haute. Le nzemo, voyant percé son incognito, se prosterne : il n'osait se présenter, n'ayant pas de vin à nous offrir ; il en a envoyé chercher au loin, les courriers ne sont pas de retour ; que nous daignions l'excuser !
La présentation faite, il se met tout à notre disposition ; mais en attendant, il veut réhabiliter sa réputation de savant atteinte par son impuissance à lire notre livre; et un des pimos apporte avec respect un manuscrit lolo : ce n'est ni plus ni moins que la Généalogie et l'Histoire de la dynastie de Chama ! Le prince nous en lit des passages : c'est une vraie révélation.
Les Lolos ne sont pas originaires des Grandes Montagnes Froides : ils viennent du Yunnan septentrional et du Kouei-Tcheou. Les ancêtres du prince, les Ngan, sont d'origine chinoise; c'est le grand empereur Kang-Hiqui leur a donné le gouvernement héréditaire de plusieurs tribus lolos aux environs de Wei-Ning, au Kouei-Tcheou, en 1713. L'empereur Yong-Tcheng ayant voulu affermir la domination chinoise, jusque-là toute nominale, les Lolos ont pris les armes, en 1727; mais ils ont été écrasés. Alors un grand nombre, abandonnant leur pays, ont fui vers l'ouest et, traversant le Fleuve Bleu, se sont réfugiés dans les sauvages montagnes de Chonolevo et de Chama, alors couvertes de forêts auxquelles ils ont mis le feu.
Les Ngan n'avaient pas pris part à cet exode et étaient
restés soumis à l'empereur. Mais leurs anciens sujets, après d'infructueuses tentatives pour reconquérir leur domaine, voulant au moins faire reconnaître leur nouvel état, ont appelé leurs princes et les ont chargés d'obtenir la paix. L'empereur K'ien- Long y a consenti et a confirmé les Ngan dans leur dignité, en leur donnant un sceau.
Mais, à chaque succession, ce sceau doit être remis à l'autorité chinoise qui le confère à l'héritier légitime.
Or le préfet de Lei- Po-t'ing, au lieu de remettre au prince le sceau de son père, l'a donné à un cousin qui n'y a aucun droit. Les tribus ont refusé de reconnaître l'usurpateur, qui a dû se réfugier au Yunnan ; mais lui, l'héritier légitime, il n 'a plus le sceau de
sa famille. Bien que ce sceaune fût point, comme chez lesChinois, l'instrument de son pouvoir, qui ne repose que sur le consentement des Lolos, sa possession lui donnait un grand prestige, en prouvant qu'il était reconnu par l'empereur; sa perte lui a causé une atteinte sensible : plusieurs tribus en profitent pour ne plus lui obéir, ses ennenjis ont redoublé d'audace, et sans l'alliance des Alou-Ma sa situation serait critique.
Tout cela nous était exposé avec beaucoup moins d'ordre, mais au fur et à mesure de nos questions étonnées. En retraçant l'illustre passé de sa race, la voix du prince s'était empreinte de tristesse, mais aussi d'orgueil ; ses grands, assis autour de nous, hochaient la tête en signe d'acquiescement. A chaque réponse, c'était comme un voile qui se déchirait : les vestiges d'une occupation chinoise antérieure, l'absence complète de traces de l'antique ci\âlisation lolo, les traditions de toutes les familles qui les faisaient venir de l'est, la surx'ivance de relations avec Tchao-T'ong et le Yunnan septentrional. le maintien, malgré l'hostilité des peuples, de bons rapp)orts entre la Chine et les princes, tout ce qui nous avait tant surpris devenait clair maintenant. Le présent s'illuminait, et un coin d'une histoire inconnue sortait de l'ombre.
Combien j'aurais voulu posséder ce U\Te d'Annales lolo ! Mais il ne fallait pas espérer que le prince s'en séparât. Il m'assura que dans leur ancienne patrie les Lolos. bien que soumis, avaient conser\'é leur organisation féodale, leurs coutumes et leur écriture, et que j ' y trou verais des documents en abondance. Tout un champ de recherches m'était ainsi ouvert .
Mais non la route pour y conduire ! Vers le nord, la route de Lei-Po-t'ingoù nous voulons aller, est interceptée par les Tamouka. à deux kilomètres d'ici. D'ailleurs la riWère Maikou, qu'il faudrait traverser, et ses affluents ont creusé, pour rejoindre le Fleuve Bleu, des abîmes effroyables : on ne les franchit que grâce à un câble tendu à travers la riN-ière et sur lequel glisse une poulie soutenant un sac de peau, dans lequel on s'enferme (i) ; aucun cheval ne peut passer. Du côté de l'est, seuls des hommes qui s'accrochent des mains aux rochers peuvent franchir la crête de la chaîne. Du côté du sud-est seulement le nzemo jx^ut nous faire arriver jusqu'au fleuve Bleu, en face de Ho Keou : c'est la seule direction qui nous soit ouverte.
^i) C'est, avec le s*ic Je peau c.>iume vari^inte. le pnxtxiê bien connu employé sur les contins du Tibet.
Il nous déplaisait fort de redescendre au sud, ce qui allongerait inutilement notre trajet pour atteindre Lei- Po-t'ing et Souei-Fou, et nous n'étions pas convaincus de la réalité des difficultés que le prince nous décrivait sur les route du nord et de Test, lorsqu'une démonstration inattendue nous en fut administrée. Une dame lolo fit son entrée à cheval, suivie de plusieurs hommes d'armes et de deux soldats chinois ! C'était la femme du nzemo de Lei- Po-t'ing, chez lequel nous voulions nous rendre ; elle venait assister aux couches de la princesse de Chama, sa tante, et. précisément en raison des obstacles qui interceptent la route du nord, elle avait dû, pour venir, emprunter le territoire chinois entre Lei-Po-tingetHo-Keou : d'où laprésence des deux soldats chinois mis à sa disposition par le préfet pour l'escorter à son retour sur le sol de l'Empire. Devant cette preuve, il n'y avait qu'à nous incliner.
Mais nos affaires subitement se gâtent : le lendemain matin nous apprenons que le prince et ses conseillers ont passé la nuit à discuter le traitement à nous infliger ; l'opinion qui prévaut est de nous garder prisonniers. C'est un nouvel orage, facile à prévoir après la période de calme qui s'est écoulée depuis Kiao-Kio. Mais d'où vient-il ?
Grâce à l'aimable Tamoulé, tout peiné de notre disgrâce, nous en apprenons la cause. Les deux soldats chinois, devinant le mécontentement des mandarins si nous arrivons à franchir ce territoire qui leur est interdit, ont déclaré qu'assurément nous étions des criminels en rupture de ban, sans quoi le préfet eût connu notre venue et en eût avisé le prince : que celui-ci redoute la colère impériale !
L'argument est vraisemblable, car on ne peut voyager en Chine sans que toutes les autorités soient prévenues à l'avance de votre passage ; et il est certain que les mandarins en voudront aux Lolos de nous avoir laissé passer. Aussi notre diplomatie, malgré l'intermédiaire de Mamouka et de Tamoulé, n'obtient-elle pas de résultat appréciable.
Heureusement, il y a un argument auquel nul Lolo
ne résiste, et déjà le lecteur le devine : je n'ai qu'un tour, mais il est bon, et Mamouka qui le connaît par expérience nous emmène faire une séance de tir précisément au pied d'une terrasse où le prince et les grands se sont retirés pour tenir conseil à Tabri des oreilles indiscrètes. L'effet habituel est produit et le prince, en voyant nos balles arriver jusqu'au col où il craint à chaque instant de voir paraître ses ennemis les Tamouka et où il doit entretenir constamment une grand'garde, envie les possesseurs de telles armes. Jls ne peuvent être des gens méprisables, et subitement notre thèse, que, si le préfet de Lei- Po-t'ing ne l'a pas prévenu, c'est qu'il ignorait que nous passerions par Chama, lui apparaît irréfutable.
A peine sommes-nous rentrés que le prince se présente dans notre case, se prosterne, et se déclare notre vassal. L'arrivée du fameux vin d'honneur, qu'on a mis trois jours à trouver, scelle notre amitié, et le prince nous invite à visiter sa demeure. C'est le bâtiment qui occupe le fond de la cour ; il est précédé par une véranda, dont les colonnes sont reliées entre elles par des sortes d'ogives d'un dessin original. A l'intérieur sont trois pièces, dont deux restent closes : l'une sert de trésor, l'autre est la chambre à coucher, occupée à l'heure actuelle par son épouse ; au centre est la salle de réception, vaste pièce dç dix mètres de long sur six de large et dix de hauteur : elle s'élève jusqu'à la toiture qui, bien que du modèle habituel, en planches maintenues par des pierres, est soignée et à peu près étanche. Cette résidence est neuve; le vieux château de Chama, à une journée au nord-ouest, est habité par les deux frères cadets du prince. On nous assure qu'il est beaucoup plus beau, et qu'il a un toit en tuiles venues de Chine, ce qui représente le superlatif du luxe.
Quand vient le moment du départ, le prince nous demande de lui laisser quelque souvenir personnel : le Père de Guébriant lui donne son chapelet, et moi ma carte de visite française sur laquelle je recommande le nzemo à
( iio )
ses futurs visiteurs. Cette politesse paraît le toucher, car il me demande une autre carte et il y écrit deux lignes en caractères lolos, qui, me dit-il, sont aussi une chaude recommandation. Plus tard, j'ai pu faire traduire ce précieux autographe : le prince y déclare qu'il nous a offert deux cochons et deux brebis ; formule de recommandation originale assurément, mais prouvant une haute estime et indiquant un salutaire exemple.
Ce sont ces hôtes que la carte chinoise, avec une concision à la Tacite, caractérise ainsi : « Les Barbares de Chama, à des époques indéterminées, passent le Fleuve pour tuer, piller, brûler et faire des captifs. »
Nous voici en route pour la dernière étape de notre traversée, accompagnés du majordome du palais et de plusieurs serfs. Puisque nous allions suivre la meilleure route, nous supposions qu'elle serait passable, malgré la perspective de redescendre du haut des Monts neigeux de Chama jusqu'au fond de la cluse du Fleuve Bleu. La première étape, en effet, est facile, dans une douce vallée. Nous couchons dans un village de serfs, où deux gobelets nous sont dérobés au moment du départ : je mentionne ce vol parce que c'est le seul que nous ayons eu à subir dans le pays lolo et même dans toute la Chine — le Tibet excepté, — bien que nous ayions toujours été entourés d'une foule qui examinait nos richesses et que nous ne pouvions surveiller. Et on traite volontiers les Chinois de voleurs !
Le lendemain, nous franchissons sans effort la chaîne principale par un col de 3.500 mètres où, sous la neige qui tombe, nous cueillons des fraises mûres entre des buissons d'azalées et de rhododendrons en fleurs, au milieu d'une forêt de sapins malheureusement endommagée par le feu. C'est tout à fait le pendant du col de Tchaolque nous avons passé pour entrer dans le pays lolo.
Nous pensions n'avoir plus qu'à redescendre : une