‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 20 sur 56 · J FLEUVE BLEU · texte numérisé non relu

J FLEUVE BLEU

qu'avec des difficultés extrêmes, soutenus par des cordes ; encore ont -ils le pied sûr comme des chèvres, et pas de vertige.

Cette cluse sauvage n'a été visitée avant nous que par Colbome Baber en 1877. et en 1898 par le capitaine de Vaulserre, Son Excellence Vou, ainsi que l'appellent les gens qui s'en souviennent fort bien, et il nous est doux de constater l'effet produit par le passage de notre compatriote dans des lieux si inabordables.

Les villages sont d'ailleurs assez nombreux. Chaque affluent, pour arriver au fleuve, a dû désagréger la montagne, qui s'est écroulée : la vallée s'élargit donc à tous

ces confluents, et les terres entraînées des sommets s'y entassent, formant des rizières fertiles.

Mais en même temps le lit du fleuve est obstrué par les rocs tombés, et chaque fois un rapide se produit. Je crois pouvoir affirmer que l'impossibilité de naviguer sur cet immense bief du Fleuve Bleu n'a pas d'autre cause que ces barrages : la pente du fleuve est faible — il ne descendra que de 300 mètres jusqu'à Souei-fou sur près de 300 kilomètres, un mètre par kilomètre ; — sa profondeur est assurément formidable, car son lit, qui jamais ne dépasse ici cent mètres de largeur et parfois se réduit à trente, en aura deux cents aussitôt qu'il sortira des montagnes, sans que sa profondeur devienne moindre que dix mètres. Je pense donc que d'insignifiants travaux pour ouvrir un chenal dans ces barrages, qui sont anciens et ne se reformeront point, car la cause en a disparu, permettraient à des embarcations à vapeur de naviguer partout, desservant sur plus de huit cents kilomètres des régions du Sseu- Tch'ouan occidental, du Yunnan et du Tibet complètement dépourvues de communications.

Tous ces villages blottis dans les anfractuosités de la montagne présentent la même particularité déjà signalée à l'ouest du pays lolo : beaucoup de maisons possèdent une tour, qui permet de fusiller d'en haut les agresseurs. Quand ces tours sont hautes — et nous en avons vu à sept étages, — elles prennent un aspect très singulier que je n'ai vu nulle part ailleurs en Chine : elles sont évasées du bas et vont en diminuant de largeur à mesure qu'elles s'élèvent, suivant une courbe, conformément au style des tours des châteaux japonais.

Si des attaques de brigands lolos, qui traversent le fleuve sur des radeaux formés de peaux de bœufs, ont encore souvent lieu, on ne voit plus ces grandes irruptions de plusieurs milliers d'hommes qui, quarante ans plus tôt, désolaient le Yunnan, et au cours de l'une desquelles Mgr Fenouil, premier apôtre de cette province, fut pris,

LESI^DERNIERS BARBARES

dépouillé de ses vêtements et contraint de tourner la meule : car telles furent l'entrée en relation des Lolos avec les Européens et la façon gracieuse dont ils se présentèrent au monde civilisé. L'activité belliqueuse des Lolos a décru de ce côté, alors qu'elle augmente de l'autre, ce qui s'accorde bien avec tout ce que nous avons appris de leur marche de l'Est vers l'Ouest.

Houang-Ko-Chou est une petite ville forte dans un site extraordinairement pittoresque. Elle domine un angle aigu que dessine le Fleuve Bleu, et, grâce aux percées ouvertes par les deux vallées, jouit d'une vue merveilleuse sur les Monts Neigeux de Chama et sur la Tête du Dragon, tandis qu'au premier plan trois torrents tombent en cascades entre de grands rochers, où se blottissent des pagodes et que couronnent des ruines campées à la Salvator Rosa.

Ici plusieurs routes s'ouvrent ; les itinéraires de nos prédécesseurs divergent, et nous-mêmes, après avoir pendant deux jours marché sur leurs traces, allons en parcourir un nouveau, qui d'ailleurs recoupera à maintes reprises celui de Vaulserre.

Partis de 550 mètres au bord du fleuve, nous gagnons en deux jours, par un col de 3000 mètres, la petite ville de Kin-Ti. Tout ce parcours est prodigieux. C'est une presqu'île entourée par le Fleuve Bleu, et qui présente au delà du col, entre 2.500 et 1.500 mètres d'altitude, une sorte de plateau incliné surchargé de collines, de villages, de fermes crénelées, de bosquets, de rizières en terrasses, qu'entaillent subitement des crevasses béantes, profondes de plusieurs centaines de mètres, au fond desquelles les torrents roulent au fleuve : tout cela au centre d'un cirque de monts géants, aux formes saisissantes et aux blanches cimes. Ainsi, au milieu même des champs, on se sent en quelque sorte suspendu dans l'espace qui vous enveloppe : j'imagine que c'est cette sensation qu'aspirait à ressentir Sémiramis en ses célèbres jardins.

A peine sommes-nous entrés dans l'auberge de Kin-Ti que du tumulte s'élève à la porte. Boyve et moi accourons, et nous trouvons le P. de Guébriant faisant tête à une foule houleuse, tandis que deux de nos ser\âteurs maintiennent renversé un jeune homme. Celui-ci avait conunencé à ameuter le peuple contre nous, déclarant qu'évidemment nous étions des individus sans aveu, puisque nous n'avions pas d'escorte, et qu'il fallait nous écharper. Si nos gens s'étaient montrés moins énergiques et si, surtout, le P. de Guébriant ne s'était trouvé là pour parler comme il fallait, prouvant sa connaissance des lois et exigeant avec autorité la venue du bourgmestre et du chef de la rue, responsables du bon ordre, l'affaire eût peut-être fort mal tourné.

Cette bagarre et l'obstruction soulevée à Ho-Keou contre notre passage sont les seuls incidents qui nous soient jamais advenus en Chine : durant toute notre expédition nous n'avons jamais rencontré, chez ces populations qu'on prétend xénophobes, qu'un accueil affable, sans une parole malsonnante.

D'ordinaire, il est vrai, nous aurons avec nous quelques soldats d'escorte. Ils sont indispensables, non pour inspirer la crainte, mais parce que c'est l'usage que les personnes de qualité — telles que le sont forcément des étrangers qui ne peuvent voyager sans passeports — en soient accompagnées ; si bien que le fait de n'en pas avoir justifiait parfaitement la méfiance, et dès lors il était facile à quelqu'un de ces vauriens qui abondent dans chaque ville, constitués en sociétés secrètes et toujours aux aguets d'un mauvais coup, d'en profiter pour exciter un mouvement populaire. Il est également absurde de croire qu'on n'a rien à craindre en Chine à moins de provoquer la foule, et de prétendre que celle-ci professe la haine de l'Européen. L'essentiel — mais ce n'est pas toujours facile à l'explorateur- — est d'observer les usages.

Traversant le Fleuve Bleu, nous rentrons au Sseu-

Tch'ouan,et nous atteignons Lei-Po-t'ing, ville forte chinoise qui surveille à Test le pays lolo. Aux portes même de la ville réside un puissant nzemo, jadis visité par Vaulserre, et neveu de celui de Chama, celui-là même dont Tépouse, par son arrivée malencontreuse, avait failli nous faire retenir prisonniers. La ville est pleine de Lolos, et le prince y possède un yamen où il vient chaque jour.

Nous retrouvons subitement ici notre splendeur officielle : toutes les autorités, colonel, préfet, commandants, intendant, se précipitent pour nous féliciter d'un exploit qui les déconcerte, eux qui ne peuvent franchir la crête des montagnes. A notre départ, plus de vingt hommes d'escorte nous attendent pour nous protéger sur la grand' route, quand nous venons de traverser seuls le repaire même des Barbares !

Lei-Po-t'ing possède, je crois, la plus belle vue de toute la Chine, avec l'effrayante Tête du Dragon au-dessus d'elle, les gouffres en méandres du Fleuve Bleu à ses pieds, le populeux plateau de Kin-Ti incliné en face d'elle, et les admirables montagnes de Chama comme fond. En nous éloignant, nous allons bien souvent, au sommet de chaque crête, nous retourner pour revoir ces cimes qui, de l'autre côté, nous sont si longtemps apparues comme un but presque inaccessible, et qui maintenant s'effacent dans le lointain et dans le passé.

Des blockhaus avec des garnisons d'effectif variable sont échelonnés sur toute la route. Toute une brigade est massée sur cette frontière qui protège les riches plaines du Sseu-Tch'ouan : les Chinois n'ont pas oublié qu'il y a cinquante-trois ans les Lolos sont descendus jusqu'à Tche-Hi, à 30 kilomètres de la grande ville de Souei-fou. La défense fut définitivement organisée après la grande défaite de Niou-Niou-Pa. Un général de division, qui réside à Ping-Chan, où nous allons arriver, commande aux deux généraux de l'Est, à Houang-Leang, et de TOuest, à Ning-Yuen-fou, dont les forces occupent la ceinture de^fing (ou préfectures mili-

taires) et . des innombrables postes fortifiés qui encerclent le pays lolo sur tout le territoire du Sseu-Tch'ouan. Seule la cluse du Fleuve Bleu, par laquelle nous sommes sortis, et qui appartient au Yunnan, est abandonnée aux incursions, mais des forts gardent, sur la crête, les passages qui donnent accès aux plateaux habités.

Nous n'en pouvons plus d'épuisement. A Houang-Leang nous apprenons qu'un bateau, de temps à autre, quand les eaux ne sont pas grossies par les pluies, descend un bief relativement calme de vingt kilomètres. On nous a bien prévenus qu'il y a quelques mauvais rapides, mais, tant pis ! la fatigue nous rend braves contre un danger qu'on affronte au repos, et nous affrétons la barque.

Ce bateau, long de quinze mètres, porte à l'avant une immense rame qui sert de premier gouvernail ; un second se trouve à l'arrière, et sur les côtés deux autres, qui sont des rames à palette beaucoup plus large, fixées de manière à offrir une grande résistance au courant.

Le fleuve est très calme... là où il n'y a pas de rapides, et c'est à la fois délicieux et impressionnant de se sentir glisser entre ces majestueuses falaises, rouges comme du porphyre. Les rapides ne seraient pas plus redoutables que ceux, cent fois décrits, du bas Sseu-Tch'ouan, que j'ai jadis franchis, si une cause particulière de danger n'existait ici. Le fleuve se rétrécit parfois à 30 mètres : dans les coudes à angle droit, qui sont fréquents, un bateau de 15 mètres risque à chaque fois de heurter les rives. Or à presque chaque coude débouche un torrent qui, ainsi que je l'ai dit, engendre un barrage et un rapide, si bien que les eaux violemment précipitées viennent se heurter contre la rive perpendiculaire et, refoulées par elle, reviennent sur ellesmêmes en un tourbillon sans fin. Aux périls ordinaires du rapide et des écueils qu'il renferme s'ajoutent donc celui du changement brusque de direction, dans un lit étroit, et celui du tourbillon qui nous ramène sous la chute ou nous lance contre les rochers.

Tous ces dangers se trouvent réunis à un degré remarquable au lieu appelé Noseu-k'eou, « la Gueule des Lolos », gorge abrupte par laquelle les Lolos ont coutume de dévaler pour attaquer les passants : c'est même le seul motif pour lequel on ait osé imaginer de passer en barque. Nous avons certainement vécu là quelques-unes des minutes les plus angoissantes de notre vie. Le rapide franchi, trois fois la longue barque essaie vainement de s'élever pardessus la crête du tourbillon, trois fois elle est re jetée à r intérieur et ramenée à toute vitesse vers la chute par qui en un instant elle serait remplie et coulée ; et quand les coups pressés des avirons et des gouvernails nous en ont écartés, c'est miracle de ne pas venir se broyer contre la falaise si proche. Un des gouvernails se brise avec un sinistre craquement, nous tournoyons sur nous-mêmes comme un oiseau blessé qui va s'abattre, et il nous semble à tous que notre dernière heure est venue, lorsque, sur un ordre subit du pilote, un effort désespéré nous fait franchir la crête du tourbillon qu'un remous vient d'abaisser.

L'arrière de la barque n'était pas encore sorti du gouffre fatal, et nos gorges restaient contractées d'angoisse, que déjà nos mariniers, laissant tous ensemble tomber leurs rames, tiraient leurs pipes et s'allongeaient sur les ballots. Et cependant nous continuions à tourner sur nous-mêmes, il semblait que nous allions nous briser contre les rives : couchés sur le dos, ils contemplaient le ciel à travers la fumée de leur pipe, et ce fut le moment précis que choisit le patron, pour réclamer le prix du passage! Infaillible expérience du marinier chinois, qui lui fait donner quand il le faut, avec un sang-froid et une discipline admirables, le maximum d'effort que puisse produire un corps humain, mais qui lui révèle aussi l'instant précis où le danger est passé et où il peut réparer ses forces pour la prochaine lutte !

Le lendemain nous reprenons la voie de terre, notre bateau ne voulant pas s'éloigner davantage de son port d'attache, et c'est pour nous un mystère qu'il puisse arriver

à le regagner : bien qu'absolument vide, il lui faudra cinq jours et des efforts prodigieux de tout son équipage cramponné aux rochers. Trois heures plus tard, au-dessous du rapide de Tseng- Yao-Tan qu'aucune barque ne franchit, mais qui nous paraît très facile à aménager, nous remontons en bateau, et nous arrivons enfin à Man-Ying-Sseu.

Ce gros village, très pittoresque avec ses maisons élevées sur pilotis à cause des crues du fleuve, a jusqu'à présent été désigné comme le terminus de la navigation sur le Fleuve Bleu, et il est exact que c'est le dernier port commercial. L'aspect de ces nombreuses barques, amarrées le long de la crique que forme là un gros affluent, nous fait bondir le cœur, car il suffirait de nous étendre dans l'une d'elles et de nous laisser glisser au fil de l'eau pour nous réveiller dans vingt jours à Changhai : c'est ici vraiment le terminus de la civilisation !

Mais ce n'est pas celui de la navigation, ainsi que nous l'avons prouvé par notre exemple, et je renouvelle l'expression de ma conviction que de très faciles aménagements ouvriraient à des embarcations à vapeur, huit cents kilomètres de parcours, jusqu'à la hauteur de]^Tali-fou(i).

Dorénavant qu'il me soit permis d'abréger la description de cette route connue. Des rapides, qui ont paru terribles à quelques voyageurs et que nous n'aurions même pas remarqués sans leurs effrayantes peintures ; P'ing-Chan, résidence du général en chef et où sont retenus les otages lolos de larégion ; la canonnière française, VOlry, y a mouillé le mois dernier, battant tous les records de la navigation à vapeur sur le fleuve. Et comme nous continuons à descendre le courant et que les remparts de Souei-Fou appa-

(i) Ces lignes, résumé d'un rapport spécial adressé il y a trois ans à M. le Ministre des Affaires étrangères, étaient déjà sous presse, quand est arrivée la nouvelle que le Capitaine de frégate Audemard, accompagné une partie du trajet par le Ccmte de Polignac et M. Jacques Faure, vient de descendre en barque toute la longueur de cet immense bief réputé infranchissable. Merveilleux tour de lorce et d'audace dans l'état actuel du fleuve, mais qui démontre suffisamment l'exactitude de nos observations.

raissent, la même émotion nous envahit tous les trois : le pavillon français flotte devant nous, c'est VOlry qui est là pour nous accueillir et nous fêter. Remettre, si loin de la France, le pied sur un morceau du territoire français, quelle douce récompense au sortir de nos épreuves ! c'est comme si la patrie était venue au-devant de nous.

MAN-VING-SSEU, TERMINUS DE l,A NAVIGATION COMMERCIALE

Souei-Fou, où nous arrivons enfin le lo juin, est une belle ville de 50.000 habitants, admirablement située au confluent du Fleuve Bleu et de son magnifique affluent, le Min, que les Chinois prennent pour le fleuve principal, et dont nous découvrirons plus tard la source au Tibet. Cette ville, qui ne contient pas moins de trois paroisses catholiques, avec un séminaire, un hospice de vieillards, un magnifique hôpital et un collège à l'européenne, créés et tenus par les missionnaires français, est le siège de l'évêché du Sseu-Tch'ouan occidental.

L'évêque, Monseigneur Chatagnon, vénérable vieillard dont la bonté et la simplicité ont charmé tous ceux qui Tout approché, et tous les missionnaires nous firent un accueil touchant et s'empressèrent pour nous procurer le repos et les soins nécessaires. Nous en avions besoin, il faut l'avouer. Boyve surtout : il faut admirer avec quelle énergie, souffrant d'une dysenterie qui ne l'avait pas quitté depuis Kiao-Kio et ne pouvant pour ainsi |dire plus assimiler d'aliments, il avait supporté des fatigues telles que je n'en ai nulle part éprouvé de semblables. Il dut surle-champ entrer à l'hôpital.

Au bout de quinze jours, le P. de Guébriant nous quittait pour aller à Tch'eng-Tou demander et obtenir une enquête sur les actes de notre adversaire, le préfet prévaricateur. Nos communes épreuves avaient créé entre nous un de ces liens qui ne se brisentpoint, et aux sentiments d'admiration que son noble caractère et sa vie d'héroïque abnégation soulèvent chez tous ceux qui le connaissent se joignait chez nous une respectueuse et profonde amitié. Aussi était-ce pour moi une vraie joie que la pensée de le revoir en revenant avec toute ma mission reprendre et approfondir nos études dans le Kien-Tch'ang.

Cependant Boyve n'allait guère mieux. Je ne pouvais m'attarder davantage, bien que ni lui ni moi n'eussions perdu notre temps, car il construisait nos itinéraires, pendant que je recueillais d'abondants renseignements sur les régions que je voulais maintenant traverser. Il s'agissait de revenir à Yunnan-sen pour retrouver mes lieutenants, en explorant les massifs inconnus qui séparent les deux grandes routes officielles qu'ont suivies tous les voyageurs, en étudiant les populations lolos et miao-tseu à demi soumises qui les habitent, et en recherchant la trace de leur ancienne occupation par les Lolos des Grandes Montagnes Froides, dont la surprenante révélation était un des principaux résultats de notre traversée.

J 'allais me décider à renvoyer Boyve en France, mais

il me supplia de remmener malgré son état de santé. Sachant par expérience qu'il n'est rien de tel que Taction pour rétablir l'homme d'action, j'y consentis, et je n'eus pas à m'en repentir, car, au bout d'un mois, il finit par se remettre complètement. Qu'on n'aille pas d'ailleurs supposer qu'il fût de complexion délicate : bien au contraire il était d'une force herculéenne, rompu à tous les sports, et infatigable en Europe. II nous rendait grand service en s 'occupant des mille détails de l'existence dans des pays où rien n'est organisé ; et si le lecteur peut suppléer à l'insuffisance de mes descriptions en contemplant une série de vues dont je ne crois pas que l'équivalent ait encore été obtenu dans ces régions de la Chine, c'est à son zèle et à son talent photographique, ainsi qu'à celui du capitaine de Fleurelle, qu'il le doit. — Ce qui, entre parenthèses, explique pourquoi, bien malgré moi, je figure si souvent au milieu des scènes, et non mes compagnons : c'étaient eux qui opéraient (i).

Le 8 juillet, accompagnés d'un nouvel interprète et de nos Annamites qui nous ont rejoints à Souei-Fou par la route contournant le pays lolo, nous recommençons notre vie errante, en bateau d'abord jusqu'à Li-Lo-Tcheng, puis, de là, par un itinéraire nouveau à travers un pays délicieux, parsemé de collines couvertes de pins, jusqu'à Lou- Wei. Là commencent les Miao-Tseu, tantôt isolés dans leurs villages, tantôt mêlés aux Chinois. Par l'entremise de l'aimable Père Chinchole qui y réside, je réussis à nouer avec eux des relations qui vont aboutir à un résultat inespéré... si toutefois il est quelque chose que l'explorateur n'espère pas.

(i) n faut que je réclame l'indulgence du lecteur pour la rareté des photographies dans ce chapitre et dans la fin du précédent : la chaude humidité du bas Sseu-Tch'ouan leur a été funeste.

Les Miao-Tseu sont universellement considérés comme n'ayant pas d'écriture. Profitant de ce qu'un d'entre eux, qui avait un procès, sollicitait ma protection, je le priai de m'exposer son affaire en écriture miao-tseu, et il le fit sans difficulté. Il m'assura que, les Chinois ayant lors de la conquête détruit tous les ouvrages qu'ils découvraient, les Miao-Tseu avaient caché ceux qui leur restaient et feignaient, depuis ce temps, d'ignorer l'écriture, mais qu'ils possédaient des Uvres nombreux, contenant les annales de leur race, et il m'en nomma les possesseurs.

J'étais, comme bien on pense, au comble de la joie : une écriture inconnue, des livres relatant une histoire ignorée, c'était une découverte qui allait révolutionner nos connaissances sur ces peuples. Avant tout, il me fallait la clé de cette écriture : j'installai donc mon Miao-Tseu à une table, et pendant deux jours, le tenant captif de peur qu'il ne reparût plus, je dressai avec lui un dictionnaire d'environ 400 caractères miao-tseu avec leur son et leur sens. Ainsi armé, je n'avais plus qu'à me rendre chez les possesseurs des livres, pour lesquels il me donna des lettres.

Une autre découverte importante fut celle d'une inscription en caractères inconnus. On comprend sans peine l'intérêt de tels documents, qui témoignent de civilisations disparues, dont nous ne savons absolument rien. Celle-ci est sculptée sur un roc à 50 kilomètres au Sud de Yong-Ning, capitale de toute la région du Sseu-Tch'ouan au sud du Fleuve Bleu.

Le « Mont de la Vertu Céleste », où se trouve cette inscription étrange, est un site absolument extraordinaire. Qu'on imagine un énorme rocher, d'un kilomètre de large sur trois de long, et d'une hauteur de 50 à 100 mètres, complètement isolé et taillé à pic de tous les côtés : on ne peut le gravir que par des échelles qui sont fixées latéralement à la paroi. En haut on a la surprise de trouver un plateau couvert d'une magnifique forêt, au centre de laquelle

s'élève une belle pagode. Voilà un ermitage sûr, pour peu qu'on retire les échelles ! La Chine est pleine de curiosités naturelles de cet ordre.

A Yong-Ning nous avions rejoint la grande route officielle du Sseu-Tch'ouan au Yunnan et au Kouei-Tcheou, mais pour la quitter immédiatement en nous enfonçant

dans l'énorme massif, à cheval sur les trois provinces, qui sépare cette ville de Wei-Ning, et qui est tout à fait inconnu (i). Son intérêt géographique est considérable: situé au milieu de l'immense arc de cercle que décrit le Fleuve Bleu entre Souei-Fou et Han-K'eou, il contient les sources d'une multitude d'affluents qui, coulant dans

(i) Du moins étions-nous fondés à le croire, et il l'est réellement sur les deux premiers tiers du chemin que nous avons parcouru ', mais en arrivant à Tclien-Hiong. nous avons appris que les capitaines anglais lluntcr et l'ottinger, neuf ans plus lot, étaient venus dans cette ville par le sud, ce que confirme la relation du major Davies qui vient seulement de paraître.

les directions les plus opposées, vont rejoindre les divers biefs du fleuve à mille kilomètres les uns des autres.

C'est un dédale inimaginable de vallées dirigées en tous sens, s'enchevêtrant les unes dans les autres. Le sol est formé d'un calcaire très tendre que chaque ruisselet creuse facilement. Si bien que, souvent, descendu trop bas, il ne trouve pas d'issue à la vallée où il s'est engagé ; alors il se creuse un passage souterrain et disparaît dans une caverne. Que devient-il ensuite ? le plus souvent on l'ignore : si de nombreuses rivières entrent sous terre, on en rencontre d'aussi nombreuses qui sortent des cavernes, et avant de pouvoir affirmer leur identité, il faudra se livrer à une exploration méthodique des gouffres, que nos renommés spéléologues n'ont pas encore achevée en France. Il est probable que beaucoup se perdent par des fissures et vont constituer les puissants . cours d'eau qu'on voit, à des centaines de kilomètres de là, sortir tout formés de quelque grotte à une altitude beaucoup plus basse. C'est ici comme un gigantesque château d'eau, d'où des conduits souterrains distribuent les eaux captées à toute la Chine du sud-est.

Les cavernes sont d'ailleurs innombrables. Souvent elles sont aménagées par les habitants pour leur servir de refuge en cas de troubles, c'est-à-dire fréquemment ; à cette fin on les choisit difficiles d'accès, et à deux orifices, qu'on munit de remparts ; Teau qui coule toujours par des infiltrations est recueillie dans des citernes ; du bois et des provisions y sont ^.massés en tout temps, et un gardien est installé dans la forteresse. Les besoins de l'âme sont aussi prévus, car rien n'est contraire à la vérité comme la prétendue irréligion des Chinois : souvent un peuple de statues sommeille et rêve dans le mystère de ces grottes, et le visiteur ressent une auguste épouvante en distinguant à la lueur des torches leurs formes qui émergent de Tombre, comme les esprits mêmes de la terre. Hélas ! pourquoi ne sont-elles qu'en torchis, qui s'effrite à l'humidité et montre bientôt sa carcasse de chanvre : si elles étaient toutes —

comme le sont quelques-unes, très rares — en pierre, inspirant par leur matière même l'idée de durée que comporte le lieu, ces cavernes compteraient parmi les temples les plus impressionnants du monde : telles quelles, elles sont encore de magnifiques curiosités naturelles.

Dans cette région si accidentée, on devine que les races autochtones ont eu beau jeu pour résister à la domination chinoise : Miao-Tseu et Lolos occupent toute la contrée, où les Chinois possèdent juste le sentier qui sert d'axe à nos enquêtes. Cependant les indigènes

ne sont plus indé- caverne foriifiéi.

pendants, et nous

obtenons ici la confirmation des données historiques recueillies dans les Grandes Montagnes Froides.

Une première conquête a été faite par la dynastie des Ming vers 1380, une autre, plus sérieuse, parl'empereur mandchou Vong-Tcheng en 1727 ; et c'est alors que les irréductibles ont été chercher au delà du Fleuve Bleu un refuge inaccessible. Nous voyons les lieux où résidaient les tribus que nous avons rencontrées là-bas, les champs c'.e bataille où elles ont maintes fois tenu leurs conquérants en échec ; nous trouvons encore des membres des mêmes tribus qui ont préféré la soumission, et les relations continuent à travers le fieuve. Voilà pourquoi de ■ l'autre côté on connaissait Tchao-T'ong et on offrait de nous y mener : les Indépendants n'ont pas oublié leur patrie. Leurs grandes incursions d'antan n'avaient pour but que de la recouvrer, et ni les Chinois ni les Lolos soumis

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n'ont cessé de craindre ou d'espérer qu'ils y parviennent.

Lolos et Miao-Tseu continuent à être gouvernés par leurs princes héréditaires, mais ceux-ci reconnaissent l'autorité chinoise, qui affecte de leur donner un brevet et un sceau comme si c'était d'elle qu'ils tenaient leur pouvoir. Les Lolos possèdent au complet la hiérarchie en quatre castes ; mais les nobles, affranchissant leurs esclaves au bout d'un certain temps et ne pouvant plus en recruter par les razzias, sont devenus beaucoup moins riches et moins puissants ; la classe des esclaves a, grâce aux libérations, en partie disparu au profit de celle des serfs, si bien qu'au premier abord on serait tenté de ne voir que des hommes libres et égaux gouvernés par des chefs nommés par la Chine. Faute de la même expérience, je n'ai guère su discerner autre chose chez les Miao-Tseu; peut-être n'est-ce pas plus exact.

Puisque c'est ici le berceau des Lolos, c'est ici que nous devons trouver ce que nous avons vainement cherché dans les Grandes Montagnes Froides, les vestiges de leur antique civilisation. Nos recherches opiniâtres n'aboutissent d'abord à aucun résultat : partout on nous assure que lors de la conquête les Chinois ont détruit tout ce qui rappelait l'ancienne domination.

Heureusement une expérience déjà longue m'a enseigné ceci : souvent les indigènes — dans tous les pays — déclarent ne rien savoir, parce qu'on les interroge sur ce qui les entoure, et qu'ils ont intérêt à le laisser ignorer ; mais questionnez-les sur ce qui est au loin, et, s'ils le savent, ils le diront, précisément pour mieux endormir votre méfiance. C'est par cette méthode que je finis par apprendre que des tombeaux de princes se trouvaient à Yang-Kai-Tse, à loo kilomètres environ.

Bien entendu, quand j'en approche, personne ne sait plus de quoi il est question. Ah si ! ils ont entendu parler d'un tombeau et d'une inscription lolo, à quatre jours de là. Bien ! nous nous en occuperons plus tard, mais il faut commencer par trouver celui qui est ici.

Un lingot d'argent dans une main, le revolver dans l'autre, je somme un habitant de choisir entre la bourse et la vie. Comme la bourse est à prendre, non à donner, son choix est vite fait : la mémoire lui revient, et il me conduit en vue d'une colline sphérique couverte de pins, qu'il désigne comme la sépulture. Mais impossible de le faire aller plus loin : le prince lolo de la contrée le ferait tuer si on savait qu'il nous a conduits au tombeau. J'envoie vérifier ses dires : l'inscription est bien là, au pied du tertre. Je relâche mon prisonnier qui s'enfuit.

Cette fois je tenais le trésor cherché, une inscription lolo! Un texte chinois, qui occupait la moitié de la stèle, permettait d'en deviner le sens et de préciser quel prince reposait sous cette tombe.

Maintenant c'était au tour de l'autre inscription qu'on venait de m'indiquer comme existant à Tchao-Eul-Yé, à 40 kilomètres à l'est de Weig-Ning. Là, même obstruction. Il finit cependant par se trouver un indigène pour consentir à guider, non pas moi, mais un de nos gens qui attirerait moins l'attention.

Mais le pauvre diable que j'envoyai, découvert comme il achevait l'estampage, n'eut que le temps de s'enfuir à toutes jambes en emportant son précieux butin. Gêné pour courir par son bagage personnel qu'il portait sur le dos, il le jeta ; ce ne fut qu'au bout de trente kilomètres, dans une direction opposée à la nôtre, qu'il se trouva à l'abri de ses poursuivants. N'ayant plus rien pour vivre, forcé pour nous rejoindre de faire un grand détour, il dut vendre jusqu'à sa chemise et ses sandales, et nous rattrapa au bout de huit jours, tout juste vêtu d'un caleçon percé, ayant mendié sur la route, mourant de faim, mais rapportant l'inscription !

Je n'en finirais pas de raconter les incidents de cette chasse aux documents, nos visites aux puissants princes de Sôka et de Touhouei, la découverte des sépultures de très anciens nzemos, sans inscription celles-là, et tout à

fait cyclopéennes : au sommet de montagnes, trois enceintes de rochers renfermant une cuvette circulaire, au centre de laquelle le défunt a été incinéré et ses cendres enfouies.

L'admirable, dans ces sépultures, les modernes conune les anciennes, qu'elles se trouvent au sommet d'une montagne ou dans une vallée mystérieuse, c'est qu'elles sont situées dans des paysages à la fois secrets et magnifiques : ils suffisent à révéler la nature artiste de cette race qui ne s'est pas encore réalisée.

Quant aux Miao-Tseu qui m'avaient été indiqués comme possesseurs de livres et que nous allâmes chercher au sommet de leurs montagnes, tous, l'un après l'autre, nièrent énergiquement avoir la moindre connaissance d'une écriture quelconque. Il est vrai que j'étais escorté de soldats chinois et d'un délégué du préfet, qui suffisaient sans doute à leur ôter toute envie de divulguer leurs secrets. Heureusement le dictionnaire que je rapporte contient en lui-même les preuves de son authenticité, par la filiation des caractères, impossible à improviser ; et des savants chinois déclarent y retrouver d'anciens caractères abandonnés depuis l'an 213 av. J.-C, ce qui ouvre la porte aux hypothèses les plus intéressantes sur le passé de la race miao-tseu.

Les manuscrits lolos se montrèrent moins rebelles et j'en pus acquérir plusieurs, en même temps que je dressais, avec le concours d'un lettré lolo, un dictionnaire des caractères.

Mais c'étaient surtout des livres d'histoire que je désirais, et leur recherche me valut des scènes inénarrables. Un de mes agents chinois, pour me décider à payer mille francs un manuscrit, à la vérité fort ancien et fort beau, imagina une série de fourberies à rendre jaloux Scapin lui-même. Finalement il m'en présenta comme l'exigeant propriétaire un compère qui était tout simplement le chef d'une association de malfaiteurs : menacés d'une dénonciation au préfet, le voleur et mon agent jugèrent prudent de disparaître instantanément, si bien que malgré moi je

restai, sans bourse délier, en possession de ce superbe manuscrit, un des plus beaux joyaux de notre collection.

De toute cette enquête résultait que cette contrée n'est qu'à demi soumise aux Chinois, et qu'elle renferme encore à un état relativement pur les races autochtones. Les Lolos indépendants se trouvent donc doublés sur la rive droite du Fleuve Bleu par des tribus de même sang, qui occupent l'antique berceau de la race : et celle-ci, malgré l'apparente soumission de certaines fractions, forme toujours une masse redoutable, consciente de sa valeur, fière de son passé, et qui sans doute jouera encore un rôle important.

A Wei-Ning, nous retrouvions la grande route officielle. Bien que, sans nous en écarter beaucoup, nous ayons encore pu faire d'heureuses trouvailles, consistant surtout en stèles commémorant les étapes de la conquête chinoise, je ne veux point m'attarder davantage, car il est grand temps de raconter ce qu'avaient fait mes deux lieutenants durant cette longue séparation de près de cinq mois.

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