EXPLORATION DES MIAO-TSEU INDÉPENDANTS
LES instructions que j'avais laissées au capitaine de Fleurelle lui prescrivaient de rechercher tous les monuments archéologiques des environs de Yunnansen, d'aller étudier les Lolos de Test du Yunnan et enfin de tenter l'exploration de la région inconnue, et passant pour inaccessible, habitée par les Miao-Tseu indépendants au Kouei-Tcheou.
Bien que cette dernière tâche, fort hasardeuse, fût pour lui la plus séduisante, Fleurelle eut la sagesse de la différer.
Il ne faut jamais oublier que la Chine n'est pas un pays ouvert, que l'étranger n'y voyage qu'avec l'agrément du gouvernement, et que celui-ci peut toujours prétexter une situation momentanément troublée pour refuser l'autorisation d'aller là où on veut. Même sans manifester d'opposition ouverte, il a un moyen bien simple d'immobiliser le voyageur : toutes les entreprises de transport, mules, chevaux, porteurs, relèvent directement de l'administration qui a le contrôle absolu de la circulation ; il suffit donc d'un mot du mandarin pour que vos caravaniers vous abandonnent et que vous n'en trouviez plus d'autres. Rien de plus facile aussi que de faire naître une bagarre quelconque dont il tire argument.
Or à ce moment la grande entreprise française, la construction du chemin de fer du Yunnan, nécessitait le bon vouloir de l'administration chinoise, et tout incident fâcheux risquait d'être préjudiciable aux intérêts nationaux. Notre arrivée, en raison de notre qualité d'officiers, avait excité des inquiétudes : les journaux chinois nous avaient présentés comme l'avant-garde des troupes fran-
çaises! Fleurelle, qui devait opérer sans cesse dans les deux provinces. Yunnan et Kouei-Tcheou, soumises à l'autorité du vice-roi de Yunnan-sen, jugea prudent de bien montrer d'abord le caractère scientifique de ses études.
Avec Lepage il procéda donc à la recherche méthodique des monuments archéologiques. Ce n'est nullement chose facile. En Chine tout est délabré, mais presque rien n'est vieux. Et alors que nous vivons dans la conviction que ce peuple vénère ses antiquités, il les ignore. Sans doute, elles se trouvent presque toutes mentionnées dans les monographies qui ont été, par ordre, établies dans chaque province et dans chaque ville ; mais ces livres sont fort rares, et presque personne ne les a lus ; encore moins a-t-on pris la peine de vérifier leurs affirmations. Or, depuis plusieurs ''^ capitaine de pluurelle siècles qu'ils ont été faits,
beaucoup de monuments ont été renversés, d'autres transformés, les stèles ont disparu, brisées, enfouies ou transportées ailleurs : presque plus rien n'est exact. Et si vous interrogez les habitants, ils ne savent de quoi vous leur parlez.
De plus, les Chinois ne portent guère leur attention que sur ce qui touche leurs grands hommes, et l'histoire des autres peuples leur est indifférente ; ce qui concerne les indigènes ou les Musulmans est laissé de côté ; on a brisé presque partout les stèles de la d>'nastie mongole ; les inscriptions tibétaines restent dédaignées.
Et cependant des millions de stèles encombrent les pagodes, se dressent aux carrefours, bordent les chemins: elles célèbrent les bienfaiteurs qui ont restauré le temple,
réparé le chemin, construit le pont ; ou encore, pareilles à ces pancartes du Touring-Club qui, après avoir signalé un « tournant dangereux », ajoutent le nom du généreux donataire de Técriteau, elles indiquent la distance à parcourir jusqu'à tel endroit et, inévitablement, à quel munificent personnage un si précieux avis est dû.
Infortuné archéologue ! il faudra qu'il déchiffre tout ce fatras avant de trouver les quelques inscriptions qui valent la peine d'être estampées et projetteront un peu de lumière sur l'histoire, volontairement laissée dans l'obscurité, de ces régions non chinoises.
Et pourtant nos camarades font une riche récolte. Entre autres pièces ils trouvent plusieurs inscriptions tibétaines, témoignages de l'ancienne influence du Tibet qui a même étendu sa suzeraineté sur le Yunnan ; deux inscriptions en écriture mongole, les premières qui aient été trouvées ; la tombe, avec une inscription sino-arabe, du premier gouverneur du Yunnan, lequel était un musulman descendant du Prophète, le Seyyid EdjellChams ed-Din Omar: les Mongols le chargèrent d'organiser cette province qu'ils venaient de conquérir, car ce sont eux qui l'ont incorporée à la Chine.
Mais la découverte de ces précieux documents ne vaut pas l'émotion de trouver un monument véritablement artistique, qui, bien que connu de quelques Européens à Yunnan-sen, n'avait jamais été signalé. C'est une pyramide octogonale à sept étages, en granit, couverte de figures et de bas-reliefs travaillés avec une finesse exquise. Le socle est couvert d'une inscription en sanscrit, la première relevée jusqu'ici, et il semble que l'exécution de cette merveille ait été due, tout au moins en partie, au ciseau de quelque artiste hindou. Ce monument est contemporain de la dynastie -des Song (x®-xiii® siècles) ; peu lui sont comparables en beauté dans toute la Chine.
Maintenant qu'il est bien avéré, de par leur succès même, que leurs préoccupations sont d'ordre scientifique,
nos camarades peuvent se mettre en route et entreprendre
la deuxième partie de leur tâche, l'étude desLolosde l'Est.
Ce sont ces Lolos, soumis et accessibles, qu'ont vus de
nombreux Européens, et sur lesquels on a le plus écrit, en
étendant à toute la race les observations faites sur eux. Or, de toutes les descriptions ne ressortait aucun point de ressemblance entre eux et les Indépendants. L'abbé Vial, qui leur a consacré plusieurs ouvrages, assure que « le Lolo est devant un Chinois comme un chien devant un tigre », ce qui vraiment s'applique mal aux redou-
tables guerriers des Grandes Montagnes Froides ; le reste à l'avenant. Il était donc nécessaire, pour parler de cette race en connaissance de cause, d'en avoir comparé tous les éléments.
Plusieurs missionnaires s'étant consacrés à Tévangélisation de ces Lolos, le moyen le plus commode était de profiter de leur intermédiaire pour dissiper la méfiance des indigènes. A travers le pays de Lou-Nan-Tcheou, aussi étrange que Carnac, où les rochers sortent du sol comme les écueils des flots, et qui n'est en effet qu'une autre baie d'Along émergée de la mer, nos compagnons gagnent Toudza, petit village perdu dans les montagnes : les indigènes y seront assurément plus purs que ceux des plaines. Là réside le Père H. Maire, qui se met tout à leur disposition, lui et ses Lolos.
De l'aspect physique de ceux-ci, que révèlent les photographies et les mensurations prises, comme de tous les traits de caractère ou d'organisation sociale, semble bien résulter une différence absolue avec les Lolos indépendants. Point de princes, point de seigneurs, point d'esclaves, une seule classe de paysans libres et égaux. Le chef est désigné par eux à l'autorité chinoise qui l'agrée. Leur type n'est pas purement chinois, mais il n'a rien de précis, de déterminé ; suivant les individus, il se rapproche de toutes les races de ces contrées, et notamment des Thaï : c'est un type de métis.
Assurément, étudier laracelolo sur de tels échantillons ne peut conduire qu'au rebours de la vérité : ils sont tout, excepté Lolo. Mais n'avons-nous pas vu, même chez les Indépendants, deux castes analogues, les serfs et les esclaves, recrutées au dehors. Dès lors n'apparaît-il point probable que ces Lolos du Yunnan, soumis aux Chinois, ne sont autres que d'anciens serfs ou esclaves dont les maîtres ont disparu, tués dans leur résistance, ou enfuis devant l'envahisseur, ou bien encore réduits et dépossédés. En effet, parfois on trouve quelques Lolos au type bien marqué, le même
LES DERNIERS HARBARKS
que celui des Grandes Montagnes Froides : infailliblement les Chinois les appellent Lolos Noirs, le même nom dont on baptise les nobles dans le Nord; ils ne se marient qu'entre eux. et, bien que n'ayant aucun pouvoir, jouissent d'une considération et d'un respect particuliers. Ne serait-ce pas ainsi qu'apparaîtraient des descendants d'anciens seigneurs, dépouillés de leur puissance et de leurs biens ? Ces constatations étaient donc d'un haut intérêt, et.
par la comparaison des mœurs de ces anciens serfs a\ec celles des Indépendants, il devenait plus facile de départir ce qui était dû à la race pure ou à des influences étrangères.
Parmi ces traits de mœurs, j'en citerai un particulièrement curieux et rare. Au lieu que les enfants habitent avec leur famille, ils vivent réunis en deux vastes maisons, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles, et c'est là qu'ils couchent jusqu'à leur mariage, bien (|u'ils mangent et travaillent avec leurs parents. On devine ([u'une telle coutume ne resserre pas beaucoup les liens de la famille
et que l'extrême liberté accordée aux enfants peut engendrer quelques excès.
La fin de la récolte est le signal de nombreux mariages, mais il semble qu'on y cherche surtout l'occasion de plantureux festins, car, après la noce, la jeune épousée retourne généralement avec ses compagnes dans la maison des filles, allant seulement de temps à autre faire visite à son mari ; finalement, à son gré, elle reste chez celui-ci ou cesse de le voir.
Les femmes possèdent des costumes de grande cérémonie très originaux, ornés de bandes multicolores; pas plus que dans les Grandes Montagnes Froides, elles ne portent le pantalon à la chinoise, sauf là où l'influence des dominateurs s'est implantée : c'est la jupe qui triomphe, mais assez courte, et retombant sur des molletières à boutons ; les coiffures sont particulièrement curieuses. Les hommes, bien qu'habillés comme les Chinois, ne portent pas la natte.
En continuant l'étude qu'ils achèveront à leur retour, des populations lolos qui couvrent tout l'est du Yunnan, mes compagnons se dirigent vers le Kouei-Tcheou, pour procéder à l'exploration du pays des Miao-Tseu indépendants.
En route, ils traversent des paysages merveilleux comme celui où le pic du Pé-La-chan, haut de 2700 mètres, se dresse au milieu de rizières inondées, pareilles à un lac d'où les villages émergent ainsi que des îlots, et que bordent, du côté de l'est, une multitude de rocs isolés ou amoncelés, découpés suivant ces formes étranges que la peinture chinoise est parvenue à nous rendre familières mais non vraisemblables. Mais quels chemins affreux dans ces paysages de rêve !
Ou bien ce sont des séries de cuvettes sans issue: les eaux, distribuées à la surface des rizières et maintenues par des digues, finissent par être entièrement absorbées sans former de courant qui puisse creuser une vallée ;
souvent, au point le plus bas de la cuvette, s'ouvre un orifice qui absorbe le trop-plein, s'il en est un. Rien de singulier comme ces gigantesques entonnoirs, dont les parois sont formées de terrasses en étages, étincelantes comme des facettes de miroirs ou bien couvertes du plus fin gazon, qui sont des rizières ; au topographe elles fournissent toutes tracées les courbes de niveau dont il a besoin
FEMMES LOLOS DE T
pour représenter le terrain, mais, par une singulière ironie, ce ne sera que pour l'aider à figurer des formes inusitées et surprenantes. La culture en rizières irriguées exerce à la longue sur le relief du sol une influence considérable, et engendre des phénomènes tout à fait intéressants à étudier pour qui veut comprendre la configuration si spéciale de la Chine.
Voici nos camarades à Hing-Yi-fou, qu'ils comptent prendre pour base de leurs opérations chez les Miao-Tseu
indépendants, dont le pays, d'après les cartes, commence là (i).
Mais, ô surprise, ils n'y trouvent aucun Miao-Tseu : toute la population appartient à la race thaï, ou dioï suivant la prononciation locale.
Cette race est, avec celle des Lolos et des Miao-Tseu, la plus importante de la Chine du Sud, et elle s'étend sur une grande partie de Tlndochine, notamment sur le Siam : on peut juger de son avenir par l'état prospère de ce royaume. Toutes les données recueillies au Siam aussi bien qu'au Tonkin concordent pour faire venir du nord les populations thaï qui s'y trouvent ; or, tandis qu'au Yunnan les Thaï sont mélangés à d'autres indigènes et fortement chinoises, ici ils apparaissent groupés et d'une personnalité accentuée. C'est donc dans cette région qu'il y aura lieu de les étudier et de préciser les traits de la race.
Hing-Yi-fou, tout entourée de tours et de forts ruinés, présente un aspect des plus pittoresque. Ces ruines sont les vestiges de la grande insurrection des Thaï qui, il y a quarante ans, s'unirent aux Musulmans et aux Taïping pour renverser le joug impérial.
Car la haine du Chinois est très vive chez eux, et c'est d'autant plus singulier que, d'après leurs traditions, ils sont originaires d'une région qui semble purement chinoise, le Kiang-Si.
En l'an 941 après J.-C, Une armée chinoise composée de troupes levées dans cette province se serait emparée du pays ; on y aurait, suivant un procédé habituel, fixé les soldats en leur distribuant des terres, et ce sont ces soldats qui constitueraient la population actuelle. Le surnom sous lequel on les désigne n'a pas d'autre origine : on les appelle Tchong-Kia, « lourdes cuirasses », car les soldats de la conquête portaient des cuirasses en peaux de buffles. La région, à cette époque, était peuplée d'indigènes divers ; les soldats, ayant épousé les filles des vaincus, leur descen-
(i) Carte III.
dance se trouve de sang très mêlé; aussi les Chinois, jouant sur les mots, prononcent-ils le nom de Tchong-Kia avec une intonation différente qui lui donne le sens injurieux de « fils de toutes races », métis.
De tout cela résulterait que la langue thaï apportée
par ces conquérants est originaire du Kiang-Si ; et voilà de nouveau réduit le domaine des purs Chinois! Qu'en restera-t-il, si partout on procède à de semblables recherches, et que devient la croyance à l'homogénéité de la Chine ? Hing-Yi-fou a eu une époque de splendeur assez peu connue : lors de la conquête de la Chine par les Mandchous, il y a 250 ans, le dernier empereur de la dynastie des Ming s'y réfugia et en fit sa capitale ; durant des années, reconnu encore par plusieurs provinces, il tint en échec les envahisseurs. On sait que ce prince avait laissé sa mère et sa femme, les impératrices Anne et Hélène, se faire chrétiennes, et
permis de baptiser son fils sous le nom de Constantin: sa victoire eût été celle du christianisme. La ville contient de nombreux vestiges de cette période si intéressante.
Ce malheureux prince avait su se concilier l'affection des populations indigènes à tel point qu'aujourd'hui encore elles proclament leur attachement à cette dynastie disparue, mais dont de mystérieux représentants existeraient encore on ne sait où : quiconque se soulèvera en leur nom sera sûr d'être suivi. Ainsi la survivance du prestige de l'ancienne dynastie chinoise se combine bizarrement chez les Thaï avec leur haine contre les Chinois.
Pour le moment, les populations ne sont point en guerre avec l'autorité impériale, mais à condition que celle-ci renonce à se manifester. Entre Hing-Yi-fou et Kouei- Yang, la capitale du Kouei-Tcheou, il n'y a point de chemin direct, mais bien deux routes qui font de grands détours, l'une vers le nord, l'autre vers le sud : elles évitent un pays où aucun Chinois ne pénètre. C'est là que mes compagnons vont entrer.
L'entreprise n'est pas aisée. Les conducteurs du convoi, affrétés pour tout le voyage, n'ont cessé de protester contre les pays de sauvages et les chemins exécrables où on les promenait ; quand ils apprennent qu'il s'agit maintenant de traverser le pays des Miao-Tseu, leurs plaintes redoublent. Fleurelle, justement méfiant, prend les plus sages précautions : il ne leur verse que de légers acomptes sur la somme promise; chaque soir il fait placer dans sa chambre les bâts des animaux. Ainsi est-il assuré contre toute velléité de fuite.
Au dernier village chinois, dès le jour, son premier soin est d'aller voir si les animaux sont en bon état pour affronter les épreuves qui les attendent. Plus de mules! épouvantés, les muletiers ont filé pendant la nuit, abandonnant leurs bâts avec l'argent qui leur était dû !
Voici nos compagnons bloqués. Mais Fleurelle n'est pas long à se décider. Laissant les bagages sous la garde
de Lepage, qui pendant ce temps recueillera son habituelle moisson de renseignements, il gagne une des villes qui bordent le territoire de indigènes, Tse-Heng, où il sait trouver un missionnaire, le P. Willatte, qui voudra bien lui servir d'interprète ; et il exige du sous-préfet une nouvelle caravane.
Mais le mandarin s'y refuse : il ne peut les laisser aller dans ce pays, car « les Chinois n'y vont pas ». Cependant Fleurelle se montre si ferme, assure si bien que je l'attends de l'autre côté et qu'il ne peut désobéir à mes ordres, que le mandarin cède : qu'ils y aillent s'ils veulent, mais à leurs risques et périls ! Et enfin, comme ils partent, voyant que rien ne peut vaincre leur entêtement et craignant qu'on lui reproche son abstention, il se décide à leur envoyer deux soldats.
MONTAGNES DU KOUEl
Deux soldats ! faible escorte assurément, s'il y avait quelque danger. Mais Fleurelle va le constater avec étonnement, et non sans regret, il n'y en a aucun. Si, il y en a un, et très grave : celui de rouler au fond des ravins. On est sorti des « montagnes de pierre » pour entrer dans les « montagnes de terre ». Dans ces massifs d'argile glissante, il 11 y a pas un seul chemin : quelques sentiers à peine praticables pour des piétons. Fleurelle, qui le savait, a voulu se procurer des porteurs, mais sans succès, car à cette saison tous les habitants sont employés aux travaux des champs. Aucun muletier ne voulant le suivre, il a dû en faire réquisitionner par le sous-préfet, et c'est devant celuici même qu'est signé leur engagement, avec menaces des peines les plus graves en cas de rupture.
La marche dans ces montagnes de terre est terrible. On est en pleine saison des pluies ; les argiles détrempées cèdent sous le poids des mules. A chaque instant il faut débâter les animaux, les faire passer à vide ; puis les muletiers portent les colis un à un jusqu'à l'autre bout du mauvais passage. C'est une perte de temps et une fatigue considérables ; pour les éviter, parfois, on tente la chance de laisser les animaux passer tout chargés, et on en est récompensé en voyant les mules rouler dans les ravins. Elles ne se font d'ailleurs que peu de mal, grâce à l'absence complète de cailloux, et aussi à l'ingénieux système de bât des Chinois, qui est combiné tout exprès en vue des chutes : il se compose de deux parties, dont l'une est fixée à l'animal, et dont l'autre, qui porte les colis et s'emboîte exactement dans la première, est mobile, de telle sorte qu'elle se sépare d'elle-même dès que l'équilibre est rompu. Mais si cette séparation évite que la mule soit écrasée sous sa charge, elle n'empêche point cette dernière de se trouver fort mal de pareille aventure, et il faut ensuite des peines infinies pour retirer bêtes et bagages des fonds à peu près inabordables où ils ont glissé.
Fleurelle se voit contraint d'engager, d'un village à
Tautre, des armées de terrassiers qui refont le sentier devant la caravane, je devrais dire presque devant chaque bête, car, dans ces terres molles, le passage des premiers animaux suffit pour faire effondrer l'étroite piste qu'on vient de tailler à flanc de coteau, et le travail est à refaire devant les suivants.
C'est ainsi qu'au prix de difficultés extraordinaires dont il ne triomphe que par son opiniâtre ténacité, il réussit à atteindre avec sa colonne la large rivière Houa-Kiang, un des bras principaux du Fleuve de Canton (i), et il a le plaisir de constater que ce cours d'eau est parfaitement navigable jusqu'à Pé-Tseng, à deux jours en amont, car plus de cinquante jonques passent devant lui en deux heures.
Mais c'est là une satisfaction toute morale, car il n'v a ici aucun moyen de passage : pour qui, puisqu'il n'y a pas de route ? Fleurelle fait héler les barques : personne ne répond. Il donne l'ordre aux deux soldats de monter sur un frêle radeau composé de trois bambous, qui se trouve là, et d'aller réquisitionner une jonque : les deux soldats, peu hardis de leur nature, semblent fort embarrassés de s'acquitter de pareille tâche.
Heureusement le guide est un homme débrouillard. Il prend la veste d'un des soldats — laquelle, bien entendu, compose tout son uniforme — et, ainsi transformé en représentant de l'autorité impériale, il monte sur le radeau qui enfonce sous son poids, gagne le milieu du fleuve, saute sur un bateau et contraint le patron à accoster la berge. La barque ne peut loger que deux chevaux à la fois, mais alors les soldats, piqués d'émulation, s'élancent à leur tour sur le radeau et réquisitionnent successivement quatre nouvelles jonques : toute une flottille, qui permet un passage commode.
(I) C'est prol^ablement la même rivière que le Ko-Tou-ho, dont j'ai visité moi-même le haut cours, de telle sorte que ce grand fleuve serait prestjue entièrement fixé, si le Ko-Tou-ho ne disparaissait sous la montagne: il est pai suite difficile, avant d'avoir procédé à des expériences spéciales, d'affirmer l'identité des deux cours d'eau.
Enfin, après deux jours encore de marche par des sentiers indescriptibles, mes camarades atteignent Wang- Mou, petite ville considérée comme le cœur du pays non chinois. Et ils y sont payés de leurs peines en constatant définitivement que les « Miao-Tseu indépendants » ne sont ni MiaO'Tseu, ni indépendants.
Depuis Hing-Yi-fou, ni la langue, ni les habitations, ni les costumes n'ont changé, et ce sont toujours les mêmes Thaï. Pourquoi les Chinois qui les appellent Tchong-Kia à Hing-Yi-fou les baptisent-ils Miao-Tseu à partir de là, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer, si ce n'est par cette observation fondamentale, qu'ils n'attachent nulle importance à l'ethnographie : tantôt le même nom leur sert à désigner des populations parfaitement distinctes, tantôt la même race est appelée de noms différents ; et c'est pourquoi il ne faut tenir aucun compte de leurs classifications. On en aura un exemple typique par ce fait qu'ils distinguent au Kouei-Tcheou 46 tribus de Miao-Tseu, parmi lesquelles on trouve énumérés les Tchong-Kia et les Lolos !
Pas davantage les indigènes ne sont-ils indépendants. A la vérité ils n'obéissent qu'à leurs seigneurs, ce qui est le cas de presque toutes les populations dans la Chine montagneuse. Mais ces seigneurs reconnaissent l'autorité du mandarin et lui versent l'impôt qu'ils récoltent chez leurs administrés. A Wang-Mou réside un sous-officier chinois, avec deux hommes d'escorte : il ne commande rien, mais il représente l'autorité impériale. Il est donc tout à fait faux de qualifier ce pays d'indépendant; il est autonome, c'est vrai, mais comme beaucoup d'autres; sa vraie particularité, c'est celle qu'exprime heureusement Fleurelle en dénommant cette contrée « le Pays où les Chinois ne vont pas ».
Partout nos compagnons y ont reçu l'accueil le plus hospitalier, logeant chez les indigènes qui la plupart du temps refusaient d'accepter le moindre cadeau. Les maisons sont bâties sur un modèle uniforme : elles sont situées à flanc de coteau, de telle manière que, de plain-pied d'un
côté avec le talus, elles se trouvent, de l'autre fortement surélevées. Le sous-sol constitue une étable ; l'habitation dont l'entrée principale s'ouvre sur le côté en contre-bas par le moyen d'un perron, comprend au centre une grande salle commune, avec l'autel des ancêtres ; sur les côtés sont des chambres en nombre variable. Les proportions sont vastes, la toiture haute et bien comprise, et la propreté minutieuse ! La bonhomie la plus grande règne partout.
Et pourtant ces paysans à l'accueil affable sont en réalité fort jaloux de leur liberté et très braves. Lors de la dernière guerre, il y a quarante ans, il n'ont point été vaincus : après l'écrasement des Tai-ping et des Musulmans, ils se sont dispersés, et les Chinois se sont abstenus de les poursuivre dans leurs impraticables montagnes. Mais leur faiblesse vient de leurs seigneurs : ceux-ci, pour les pressurer à leur aise, cherchent et trouvent un appui dans l'autorité chinoise. La situation est donc absolument l'inverse de celle que nous avons constatée chez les Lolos indépendants.
Cette mauvaise intelligence avec leurs seigneurs est d'autant plus remarquable que les Thaï se distinguent précisément par leur solidarité : un homme de n'importe quel village est partout reçu et hébergé de la façon la plus cordiale, et, en cas de guerre, tous courront au secours de leurs congénères. Cependant leurs dissemblances physiques sont si grandes qu'on ne peut leur assigner un type précis : ils sont bien vraiment des « fils de toutes races ». Il est probable que leurs seigneurs se distinguent d'eux par une origine spéciale.
C'est à Wang-Mou que réside ordinairement le grand chef indigène de la région, Mou ; il était malheureusement absent lors du passage de nos camarades (i).
(i) Une fraction de la Mission lyonnnise est venue à Wang-Mou, en contournant depuis Tse-Heng, par la vallée du Houa-Kiang, les massifs impraticables que mes officiers ont tenu à explorer. L'activité et la hardiesse de la Mission lyonnaise, dont les différents groupes ont couvert toute la Chine
De nouveau ils rentrent en pays inexploré pour atteindre Kouei-Houa, où ils retrouveront une mission catholique. Le fait que des pays inconnus se trouvent de toutes parts cernés par les missions françaises prouve à la fois combien sont entreprenants nos missionnaires, et combien, pour avoir encore échappé à leurs efforts, ces pays doivent être difficiles à pénétrer. De fait, les notes de route du capitaine de Fleurelle ne font que relater des obstacles sans cesse renaissants, les incidents dangereux ou pénibles qui se succèdent, et, sous leur impassibilité, il est facile à qui a Texpérience de telles contrées de deviner les continuels tours de force qui ont été nécessaires pour arriver à passer.
Enfin, aux approches de Kouei-Houa, voici que nos camarades aperçoivent ce qu'ils cherchent depuis si longtemps, des Miao-Tseu.
Ils ne sont pas difficiles à reconnaître ! Rien de plus typique que le costume des femmes, le même exactement que nous avons déjà observé au Tonkin et au Yunnan : une jupe courte tombant à peine au genou, laissant voir pieds et mollets nus, et un corsage à col marin, décolleté en triangle sur le devant. A partir de maintenant les Miao-Tseu vont être rencontrés partout, mélangés, mais non confondu^, avec les Thaï: les uns et les autres occupent généralement des villages distincts et obéissent à leurs propres chefs.
On peut s'expliquer que le nom de Miao-Tseu ait été donné à toutes ces populations par les Chinois, car, pour qui vient de Kouei-Yang, la capitale du Kouei-Tcheou, située à peu de distance, ce sont ces Miao-Tseu qu'il aperçoit les premiers et qui attirent le plus l'attention par leurs costumes et leurs allures. Par contre, ce ne sont pas eux.
occidentale de leurs itinéraires, ne nous a laissé, pour trouver de l'inédit, que des contrées vraiment peu commodes. Son excellente relation m'a dispensé de donner aucun détail sur tout ce qui est chinois, pour m'en tenir aux indigènes.
époque qu'on ne peut préciser — en massacrant ces populations dont il ne reste que de faibles débris. On trouve dans le pays de nombreux tumulus appelés tombeaux des Kélao : c'est là qu'après leur extermination ceux-ci furent enterrés par cinquante à la fois. Quant aux Yao, on ne sait pour quel motif, les Miao-Tseu vainqueurs ont conçu d'eux une crainte tardive, et tous ks ans ils vont célébrer sur leurs tombes une cérémonie expiatrice pour apaiser leurs mânes.
Ces Yao, dont j'ai aussi retrouvé la trace dans le nord du Yunnan, ne sont autres que les Man que nous avons pu observer au Tonkin. On voit à quels résultats importants conduisent ces enquêtes ethnographiques : quelques tribus de notre Indo-Chine apparaissent comme les représentants d'une race qui a occupé de vastes territoires, joué, d'après certains historiens chinois, un rôle considérable, et qui vraisemblablement, grâce aux alliances des vainqueurs avec les femmes des vaincus, constitue encore le fond de nombreuses populations.
Mais les Miao-Tseu vainqueurs . ont eux-mêmes été vaincus par les Thaï, venus derrière eux des mêmes régions de la Chine centrale ; dans ce pays dont la renommée leur attribue la possession, ils ne jouent plus qu'un rôle secondaire. Les Thaï ont conservé le prestige de la victoire, à tel point que, quand l'un d'eux vient à mourir dans un endroit où se trouvent des Miao-Tseu, son décès est annoncé à la population par trois coups de canon (i).
Les Miao-Tseu se distinguent, en tous pays, par un trait de mœurs qui leur est absolument spécial : ils aiment et pratiquent la danse. C'est là un usage tout à fait étranger au peuple chinois ; non pas du tout que cet art y soit méprisé, comme on l'a écrit : bien au contraire les rites comportent, dans certaines cérémonies, des danses de caractère noble ;
(i) C'est ainsi qu'on salue officiellement en Chine l'arrivée et le départ des personnages importants. Il va sans dire qu'aucun canon n'existant nulle part, les coups de canon sont figurés par de formidables pétards.
mais on Tignore en tant que divertissement. Les Miao-Tseu au contraire s'y adonnent avec passion.
Partout leur danse, si originale, est identique. Les hommes jouent d'un instrument curieux, qui se compose d'un tube pareil à celui du hautbois — à anche ordinairement en cuivre, — mais fermé du bout ; six tubes en bambou de longueurs variées s'y ajustent : c'est par ces tubes que l'air sort en donnant des notes réglées au moyen de trous que de ses dix doigts le musicien bouche ou ferme à volonté; en somme un petit orgue à six tuyaux (i). En même temps qu'il joue, le musicien se livre à des entrechats, tout à fait vifs au Tonkin, plus calmes au Yunnan et au Kouei-Tcheou.
Quand les femmes prennent part au divertissement elles forment un cercle autour des danseurs, en se tenant par la main, et tournent en mesure autour d'eux.
Le marché de la ville de Tchen-Ning-tcheou est célèbre au loin pour la quantité d'indigènes de tribus diverses et de costumes aux couleurs variées qui s'y réunissent et forment comme un parterre de fleurs : Miao-Tseu rouges, bleus, blancs, noirs (les plus remarquables, et très différents des autres), Miao-Tseu fleuris, secs, etc. Aussi ce marché est-il surnommé le Marché fleuri. Si le coup d'œil est charmant, la récolte y est facile et fructueuse pour l'ethnographe.
Une des coutumes les plus curieuses est celle de profiter de toutes les occasions solennelles, mariages, fêtes quelconques, ou funérailles, pour raconter les traditions relatives aux premiers temps du monde, la Création, le Déluge, etc.. C'est une histoire interminable, que la foule entend sans se lasser : on l'interrompt pour aller manger ou dormir, puis elle reprend et dure souvent plusieurs jours; les conteurs habiles y acquièrent une grande renommée. Leurs récits varient légèrement d'un village à l'autre. Le point le plus singulier^de ces traditions est l'identité pros-
(i) J*ai trouvé plus tard un instrument à peu près identique chez les Monpjols : dans les régions intermédiaires il est absolument inconnu.
que parfaite, malgré quelques traits de couleur bien locale, du récit du Déluge avec celui de la Bible.
A Tchen-Ning-tcheou nos camarades (i) avaient rejoint la grande route de Hing-Yi-fou à Kouei-Yang qui contourne « le Pays où les Chinois ne vont pas » ; mais leur tâche était loin d'être finie.
Ils avaient d'abord à visiter une inscription très réputée dans tout le Sud de la Chine, celle du Rocher Rouge. Cette inscription est rédigée en caractères inconnus, qui ouvrent la porte à toutes les hypothèses : sont-ce des caractères chinois tellement anciens que leur forme est oubliée, ou ceux d'une race non chinoise disparue ? Les Chinois se sont livrés sur cette inscription à des études savantes, qui concluent en l'attribuant à l'empereur Yin-Kao-Tsong {1300 avant J.-C.) qui aurait voulu y commémorer sa conquête du Kouei-Tcheou : ce serait à ce compte de beaucoup le plus ancien monument de la Chine. On en possédait jusquelà en France deux estampages achetés à des Chinois, mais comme ils ne concordaient point, et qu'aucun Européen n'avait vu l'inscription elle-même, on juge de l'intérêt qu'il y avait à l'étudier sur place.
Elle est située au sommet d'une montagne d'un accès pénible. Quel ne fut pas l'étonnement de mes compagnons, en y arrivant, de constater qu'elle n'était pas gravée, mais peinte, ce qui en rendait l'estampage impossible, et qu'elle ne ressemblait en aucune manière à toutes les reproductions publiées ou en circulation !
De l'enquête à laquelle ils se sont livrés paraît résulter clairement que tous les fac-similés qui ont cours ont été fabriqués par des gens qui n'ont même pas vu le Rocher Rouge, et qui écoulent leurs faux en toute sécurité, la difficulté d'accéder à cette inscription cachée au fond d'une province reculée empêchant que la supercherie soit découverte. Le calque qu'ils ont pris, non sans peine, de cette
(i) Hs eurent à se louer vivement des bons offices du P. Ménel à Kouei-Hona, des Pères Roux, Grimard et Bazin à Tchen-Ning-tcheou.
inscription gigantesque, qui mesure 6 mètres de largeur sur 3 de hauteur, condamne toutes les reproductions connues, en même temps que les profondes études auxquelles elles ont donné lieu. Ainsi en est-il quand on procède à une vérification de tous les monuments de la haute antiquité chinoise! Quant à l'origine et au sens de cette inscription mystérieuse, le problème reste entier.