‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 25 sur 56 · E LA MONTAGNE DE L O · texte numérisé non relu

E LA MONTAGNE DE L O

à l'aube de toutes les civilisations et dont nous découvrirons plus tard de magnifiques spécimens — mais dus peut- .être à une autre race — ■ semble d'ailleurs ne faire que commencer dans cette Chine que nous croyons très vieille, et qui le plus souvent donne l'impression d'un peuple très jeune et plein de promesses. Nous avons relevé en maints endroits des bas-reliefs ou des statues de pierre, exécutés au cours de ces dernières années par des paysans, alors que les siècles précédents n'ont rien légué de semblable. La « Montagne de l'Ouest » nous en offre un exemple. Elle se termine sur le lac de Yunnan-sen par une muraille à pic de plusieurs centaines de mètres. Les Chinois, qui sont les plus merveilleux « arrangeurs w de paysages, en ont tiré parti. Les terrasses accessibles sont chargées de pagodes et de pavillons de plaisance; plus haut on a percé dans l'épaisseur de la paroi verticale une galerie qui prend jour par des baies, et finalement aboutit, sous des portiques, à une légère

saillie du roc. Là s'ouvrent des grottes creusées de main d'homme, peuplées de divinités taillées à même la roche, et couvertes de hauts et bas reliefs. Ces sculptures sont assez gauches et frustes. Mais, ce qui est du grand art, c'est la conception de cette galerie, par laquelle on goûte ce plaisir raffiné et paradoxal de s'enfoncer dans les entrailles du rocher pour y trouver le ciel, l'espace et l'étendue du lac d'azur.

Dans la ville même, la pagode du Yuen-T'ong-Sseu, adossée à une colline, dissimule une quantité de stèles et d'inscriptions, qui sont disséminées à travers les rochers de la façon la plus pittoresque. La pagode elle-même est remarquable par les peintures qui ornent le temple principal, et par les deux gigantesques dragons qui protègent le maîtreautel. L'avenue qui y conduit sous un arc de triomphe a du caractère.

Non loin s'élève une autre pagode que feront bien de visiter ceux qui continuent à croire que la Chine méprise la guerre et les soldats. Ce temple est élevé à la mémoire des enfants du Yunnan tués à l'ennemi. Des tablettes verticales, d'une grandeur proportionnée au grade, portent le nom de chacun des officiers ou soldats avec l'indication de la campagne où il a péri : c'est dire qu'il est fréquemment question du Tonkin et des Français dans ces funèbres mais glorieuses listes. De pareils temples existent dans toutes les capitales de province et dans beaucoup d'autres villes : je ne les ai cependant jamais vu mentionner, pas plus que tant d'autres caractéristiques du véritable culte qui est rendu à la valeur militaire. Mais on préférera peutêtre continuer à les nier (i).

Des pluies torrentielles et exceptionnellement tardives, occasionnant de dangereuses inondations, nous retinrent à Yunnan-sen plus longtemps que je ne l'aurais voulu. Ce n'est pas que nous eussions bien peur d'être mouillés : nous avions précisément marché durant presque toute la grande saison des pluies, qui va du 15 juin au 15 septembre, et je n'ai même pas mentionné les orages — d'ailleurs beaucoup moins forts que nous ne nous y attendions — que nous avons essuyés pendant cette période. Mais il eût été véritablement maladroit de nous remettre en route sous ces déluges, au risque de compromettre irrémédiablement notre matériel, surtout au passage des rivières débor-

(i) Je me permets de renvoyer à mon livre, La Chine novatrice et guerrihe, les personnes pour lesquelles toute idée admise n'est point un dogme.

dées, quand quelques jours d'attente devaient nous ramener un beau temps définitif. Reculant ainsi de jour en jour, ce ne fut que le i^^ novembre que nous pûmes quitter Yunnansen, où l'aide dévouée du consul et des missionnaires avait grandement facilité nos recherches (i).

Nous allions maintenant compléter autour du Pays lolo indépendant le cercle que j'avais déjà commencé à tracer de Souei-Fou à Yunnan-sen, en étudiant toutes les populations lolo, miao-tseu, lissou, si-fan, plus ou moins soumises, et en cherchant à retrouver chez elles les caractères ethniques que nous avions observés chez les fractions restées pures. Obligés pour atteindre ce but de pénétrer au sein de montagnes impraticables à notre convoi, j'adoptai comme axe de marche la grande route ordinaire de Yunnan-sen au Sseu-Tch'ouan par le Kien-Tch'ang, que suivraient nos bagages ; de là, avec un équipage léger, nous pousserions des pointes partout où il serait nécessaire (2).

C'est ainsi que Wou-Ting-tcheou nous servit de centre pour étudier des variétés nombreuses de Lolos, de Miao-Tseu et de Lissou — race qui n'a jusqu'ici été signalée que bien loin de là, dans la direction du Tibet, — pour raccorder notre route actuelle à l'itinéraire que Boyve et moi avions précédemment suivi pour gagner Ning-Yuen-fou et pour recueillir des traditions très curieuses sur le second empereur de la dynastie Ming, Kien-Wen. L'histoire officielle admet qu'il fut brûlé dans l'incendie de son palais par des rebelles en 1402, tout en avouant qu'en 1440 un vieux bonze, près de mourir, affirmait être ce prince. Or, à Wou-Tingtcheou, tout le monde assure que l'empereur, échappé sous un déguisement, a trouvé un asile dans le beau monastère

(i) Nous tenons à remercier particulièrement les Pères Maire, Ducloux, Ostcr et Liétard.

(2) Carte II. Cette grande route a été suivie par maints voyageurs. Citons M. Bonvalot et le prince Henri d'Orléans, M. Madrolle, le consul François, etct

qui domine cette ville. Sa survivance sous un nom d'emprunt aurait donné lieu aux épisodes les plus romanesques, dont on nous montre tous les emplacements : réédition chinoise, avant la lettre, de l'évasion de Louis XVII hors du Temple. Nous signalons aux chercheurs ce captivant point d'histoire à élucider.

A 30 kilomètres de là, nous allions visiter les deux seules inscriptions lolo qu'on connût précédemment, et nous avions la bonne fortune de trouver l'une d'elles, qui n'avait pas encore été vue par un Européen, doublée d'un texte chinois qu'on ne possédait pas et qui en fournit le sens. Toutes ces inscriptions, gravées en 1533 et 1534, célèbrent un prince lolo de la région.

Un peu plus loin, Ma-Kai devenait un nouveau centre de recherches. Celles-ci aboutissaient à la découverte d'une nouvelle inscription lolo, la cinquième, non loin de la résidence du jeune prince de Fan-Tcheou et de la régente sa mère, dont nous étions les hôtes.

Une fois de plus, à Long-Kai, nous traversons le Fleuve Bleu, mais sans nous trouver tout de suite au Sseu- Tch'ouan : une petite étendue de terrain sur la rive nord continuant à appartenir au Yunnan.

Nous découvrons l'explication de cette anomalie chez le prince lolo de Li-Tsi-Tcheou : son grand-père, en mariant au prince de Fan-Tcheou sa fille, la régente actuelle que nous venons de visiter, lui a donné en dot vingt-sept villages, et comme Fan-Tcheou relève du Yunnan, ces vingt-sept villages, bien que sur la rive sseu-tch'ouannaise, se sont trouvés passer au Yunnan, nonobstant les protestations du vice-roi du Sseu-Tch'ouan qui perdait ainsi le seul passage praticable sur le Fleuve Bleu et un excellent point de péage. Ne faut-il pas admirer la parfaite homogénéité de cet Empire chinois où les convenances matrimoniales de deux seigneurs « barbares » modifient à leur gré les frontières des provinces ?

On se rappelle peut-être la compétition entre deux

princes dont j'ai parlé lors de notre traversée du Pays indépendant, et que je m'étais promis d eclaircir. Le prétendant dépossédé, Ngan, réside à Sa-Lien, à l'ouest de Houei- Li-tcheou, chez un de ses parents, seigneur du lieu. II est chrétien et espère en l'appui du P. de Guébriant — bien

impuissant en pareille matière — pour faire triompher sa cause ; aussi nous montre-t-il volontiers la copie d'une stèle qui constitue son principal titre et nous semble des plus intéressantes. Mais quand nous exprimons le désir de voir l'original, il se dérobe : la stèle est dans un endroit éloigné et difficile. ^ N'importe, nous allons y aller : qu'il nous conduise ! ■ — Non, maintenant elle est brisée, on ne peut plus rien lire. Nous déclarons alors nous désintéresser de sa cause, et finalement, au moment même de notre

départ, comme s'il prenait une résolution désespérée, il nous emmène dans une pièce écartée : le précieux monument est là, dérobé à tous les yeux. Que ces pays sont mystérieux, et comme, à chaque instant, on risque de passer à côté des documents les plus importants !

C'est une stèle de 1392, qui raconte la conquête du pays par les Chinois sur les derniers princes de la dynastie mongole, et le partage du territoire entre les généraux vainqueurs, devenus princes héréditaires. Et depuis plus de 500 ans ces dynasties ont subsisté, se faisant la guerre, s'accroissant les unes aux dépens des autres, bref menant, aujourd'hui encore, l'existence féodale. Pour conclure, le prétendant nous assure que si le bon droit ne suffit pas à faire triompher sa cause, il recourra aux armes, avec l'appui de tous les nzemos ses parents.

Par cette précieuse stèle nous obtenons l'explication de ce fait déconcertant, que les Lolosles plus intraitables aient des princes d'origine chinoise : les ancêtres de ceux-ci ont conquis le pays à une époque où, ainsi que nous l'ont appris nos enquêtes antérieures, les Lolos n'y étaient point encore installés, et les nouveaux venus, arrivés progressivement et en petit nombre, ont reconnu leur suzeraineté. Peu à peu les notions se précisent, et toute l'histoire de ces régions apparaît.

A Sa-Lien nous nous séparons en deux groupes. Avec le capitaine Lepage,.je vais rejoindre à Kong-Mou-Ying mon premier itinéraire, de manière à lever tout le cours du Ngan-Ning-ho et à préciser les notions incomplètes que j'ai acquises à mon premier passage sur les Lolos à demi soumis de la région. Je confie à MM. de Fleurelle et de Boyve une tâche beaucoup plus pénible et dangereuse, celle de gagner le Ya-long, le grand affluent du Fleuve Bleu, et de venir ensuite nous rejoindre à Te- Tch'ang ; il devront en route visiter le nzemo de Pou- Tsi-Tcheou.

Il est pas inutile, pour faire comprendre l'intérêt de

cette mission, d'indiquer que le cours d'eau que nous appelons Ya-long est, pour les Chinois, non pas un affluent du Fleuve Bleu, mais ce fleuve lui-même, et ils considèrent comme un affluent le cours d'eau que nous déclarons le principal. Ce Ya-long — qui ne porte nullement ce nom, connu seulement en littérature — coule au fond d'une gorge

VALLÉE DU kien-tch'ang, PRÈS te-tch'a;<g

à pic ; nul chemin ne le longe et son cours n'a jamais été levé jusqu'à présent : il était donc important d'en fixer une partie, et de connaître la chaîne affreusement escarpée qui le sépare du Ngan-Ning-ho. J'avais prévenu Fleurelle des dangereux obstacles qu'il rencontrerait sans doute ; mais pour lui c'était un attrait de plus que d'avoir à les vaincre.

Lepage et moi nous trouvâmes en ébulHtion le pays

que j'avais autrefois traversé avec Boyve : les Lolos, nominalement soumis, s'étaient livrés à des incursions répétées ; on avait envoyé contre eux des troupes qui avaient été battues, et maintenant on essayait sans succès d'obtenir un arrangement honorable.

A Te-Tch'ang où nous avons la joie de trouver comme la première fois le Père Castanet, nous rencontrons des Mosso assez nombreux. A en juger par ceux que j'ai vus là à mes deux passages, c'est une race magnifique, encore plus grande que les Lolos : beaucoup d'hommes ont deux mètres de haut ; leurs traits sont très accusés, et ils ressemblent tout à fait à des Bohémiens. Ils portent un pantalon de chanvre serré par des bandes molletières rouge incarnat, une tunique courte serrée à la taille par une ceinture de la même teinte, qui est aussi celle de leur turban ; ils sont chaussés de sandales de paille. Ils ressemblent aux Lolos, sans pourtant se confondre avec eux.

Il est heureux qu'ils nous procurent une nouvelle et intéressante matière d'étude, car la neige tombe en abondance, et Fleurelle et Boyve n'arrivent pas : ils doivent éprouver des difficultés terribles dans la montagne, et je déplore de les avoir exposés à des dangers sérieux, sans avoir aucun moyen de les secourir, car je ne sais même quel chemin ils auront pris.

Enfin, au bout de dix jours d'inquiétudes réelles, nos deux compagnons arrivent. Des chemins affreux, un cheval perdu dans les précipices, avec des objets fort précieux ! Cependant la reconnaissance du Ya-long a été exécutée de point en point, et un assez vaste segment de son cours levé. La réception du nzemo de Pou-Tsi-Tcheou, d'abord très froide en raison de la présence de deux soldats d'escorte, s'est améliorée à la vue des lettres d'introduction de notre ami, le prétendant de Sa-Lien, et Fleurelle a pu recueillir de précieux renseignements sur les Si-Fan, les véritables autochtones, maintenant assujettis aux Lolos; ceux-ci sont arrivés depuis moins de cent ans, et commencent déjà

à franchir le Ya-long, dans leur marche conquérante vers l'ouest.

Mais la fin du voyage a été horrible. Surpris par la neige en pleine montagne, ils ont eu la chance de pouvoir atteindre une cabane lolo, mais les habitants, invités à leur servir de guides et à les aider à se frayer un passage, ont

préféré disparaître, et mes compagnons se sont\vus cinq jours bloqués dans cette hutte ouverte à tous les vents. Par fortune ils y avaient pour camarades de logis... quelques cochons, ce qui les a préservés de mourir de faim. Quand la tourmente a cessé, la marche a été extrêmement dangereuse sur un sentier que la neige avait complètement caché : heureusement, sur ce versant les pentes étaient moins abruptes que de l'autre côté, sans quoi ils n'en fussent jamais sortis. Une succession de visites à des chefs lolos sur la rive droite du Ngan-Ning-ho finit par nous amener enfin à Ning-Yuen-fou. C'est une fête pour nous de revoir ce séjour pittoresque, et surtout les premières crêtes du Pays indépendant, qui maintenant nous semble avoir gardé quelque chose de nous-même. Le Père de Guébriant nous

réserve un accueil chaleureux ; tous ses chrétiens, qui ont tremblé de ne pas le voir revenir de notre expédition, maintenant très fiers de la part si importante qu'il y a prise, nous reçoivent en triomphe. Nous arrivons d'ailleurs avec un à-propos aussi admirable qu'involontaire : en même temps que nous parvient la nouvelle officielle que le préfet, notre ancien adversaire qui a si bien failli nous faire échouer, et Tennemi des chrétiens, est rappelé à la suite de l'enquête ordonnée par le vice-roi, et cette coïncidence nous donne toutes les apparences de triomphateurs.

Qu'on ne croie pas d'ailleurs que cette disgrâce du préfet fût pour le pays un événement secondaire : loin d'avoir été exagérés, les dangers que courent les Chinois qui se convertissent sont de tous les instants, pour peu que le magistrat ne soit pas intègre. Non que le peuple ait, comme on l'écrit, la moindre aversion pour le christianisme en luiipême, bien au contraire; mais, les chrétiens étant peu nombreux, il se trouve toujours quelques coquins qui profitent de leur faiblesse pour s'emparer de leurs biens sous un prétexte quelconque : si le mandarin est corruptible, tous les chrétiens successivement se voient condamnés s'ils en appellent à son jugement, dépouillés de tout, et, s'ils se défendent, massacrés ou exécutés comme révoltés. Il n'est là nullement question de religion, mais de cupidité, et de l'écrasement du plus faible par le plus fort.

Précisément, depuis notre passage, la partialité ouverte du préfet avait déchaîné toutes les convoitises, et les chrétiens couraient les plus grands dangers. Un ancien officier, le même qui s'était rendu fameux en sauvant au Sosoleang-tse le corps expéditionnaire vaincu par les Lolos, s 'étant déclaré chrétien et ayant par son prestige renforcé le camp catholique, on l'avait assassiné en le perçant de vingt-huit blessures ; cependant, ayant la vie dure, il avait survécu et commençait à se rétablir. Mais il n'osait plus sortir de la mission, certain d'être frappé de nouveau ; à la prière du Père, nous le prîmes à notre service pour

l'emmener loin du pays : il fut dorénavant notre chef de convoi.

J'avais trouvé chez le P. de Guébriant plusieurs pimos qu'à ma demande il avait fait venir du Pays indépendant pour que je puisse avec leur aJde arriver à déchiffrer leur écriture. L'un d'euxétait particulièrement inteUigent et instruit : il devint mon professeur en titre.

Quinze jours durant nous travaillâmes ensemble d 'arrache-pied. Le Lolo commençait par écrire plusieurs pages de caractères ; puis il venait me les expliquer un par un. Ce n'était pas chose très aisée, car il ne savait pas un mot de chinois ; mais il avait amené

avec lui un Lolo soumis parlant chinois, qui traduisait ses paroles ; il fallait ensuite que mon interprète me les rendît en français.

On va sans doute se demander quelle peut être l'exactitude de cette série de transpositions ; assurément elle n'est pas absolue, mais je la crois assez grande. Quand on prend le temps nécessaire, il est toujours possible d'arriver à se comprendre exactement : il suffit d'avoir soin de vérifier toutes les définitions par des exemples, à des intervalles assez longs : la confusion, s'il en est une, ne peut alors manquer d'apparaître. Au surplus un tel travail contient des preuves intrinsèques de son degré de justesse. Mais j'avoue qu'il demande une certaine dose de patience!

Mon professeur me remit en récompense de mon zèle cinq volumes résumant les connaissances des Lolos : ils traitent, m'a-t-il dit, de la religion, la géographie, l'his-

toire, les mathématiques et les sciences diverses. J'avoue que je serai curieux de connaître le contenu de ces livres, mais je n'ai pas encore eu le temps d'appliquer à leur traduction les ressources du dictionnaire que j'ai dressé.

Nous reçûmes là la visite du fameux nzemo Len, dont j'ai si souvent parlé au cours de notre traversée, le plus puissant de tous les princes lolos et l'usurpateur de la couronne de l'infortuné Ngan de Sa-Lien. Malgré les droits historiques de celui-ci, son heureux compétiteur nous inspira une vive sympathie. Bien que pour venir nous visiter il fût magnifiquement vêtu en mandarin chinois et se fît porter en chaise, c'est un Lolo pur sang, et d'un nationalisme remarquablement intelligent : il a compris que les Lolos, pour ne pas disparaître, avaient besoin de s'appuyer tout à la fois sur la tradition et sur le progrès. Non seulement il est devenu lui-même un des hommes les plus savants de sa race, ce dont il se plut à nous fournir tout de suite des preuves, mais il a fondé une école où dix-huit élèves sont instruits à ses frais et apprennent l'écriture lolo, non la chinoise ; bien mieux, il a fait graver les premières planches d'imprimerie en caractères lolos qui sans doute aient jamais été, si bien que voici cette race, qu'on traite de barbare, qui publie un livre en sa propre écriture !

Et sait-on ce qu'il y a dans ce livre ? d'abord un sommaire des connaissances lolos, ensuite un résumé des sciences européennes, avec l'explication de nos découvertes, chemins de fer, télégraphes, ballons, alors que la plupart des Chinois ignorent tout cela ! On verra plus loin par quel moyen imprévu ce nzemo a acquis une telle science.

Le prince, ravi de l'intérêt que nous prenions à tout ce qui touchait sa race, nous fit présent d'un de ses sabres, dont le fourreau d'argent est orné d'un travail très original, et du précieux livre imprimé.

A peine terminé le gros travail du dictionnaire lolo,

pendant lequel mes compagnons avaient recueilli d'abondantes données sur l'histoire de la région, nous quittions, le 28 décembre 1907, cette fois définitivement et avec un réel chagrin, le Père de Guébriant qui avait été pour ma mission un auxiliaire si merveilleux : nous lui garderons tous une éternelle reconnaissance. Il n'allait pas d'ailleurs cesser de nous aider : partout sur la route les chrétiens viendraient au-devant de nous en cortège, faisant éclater d'innombrables pétards, et se mettraient à notre entière disposition pour nous servir d'agents d'information et d'intermédiaires auprès des Lolos. (i)

La route que nous allions suivre est un secteur de cet immense chemin de ronde fortifié qui entoure le pays lolo : tous les kilomètres, plus près s'il le faut, de manière à être en vue de ses voisins, un petit fort est élevé, contenant une garnison de quelques hommes ; des points d'appui sérieux sont organisés aux endroits propices. Cette route est directement dominée par les Indépendants entre Ning- Yuen-fou et Hai-Tang, et, surtout aux approches du col du Siao- Sang-Ling (3000 mètres), les attaques sont continuelles.

Pour entrer plus facilement en relations avec les Lolos, j 'avais emmené avec moi mon professeur ; chemin faisant, il s'efforçait de compléter mon instruction, car, chose remarquable, tout comme le prince Len, il aimait à montrer que, pour être de pauvres et rudes montagnards, les Lolos ne sont point des sauvages.

Qui le révélera mieux que leurs notions élevées, et si voisines des idées chrétiennes, sur la religion ? (2) Si je n'en ai pas encore parlé, c'est qu'ils ne m'en ont jamais

(i) Au moment où ce livre est déjà sous presse, nous avons la joie d'apprendre que le Kien-Tch'ang est érigé en évêché et que le Père de Guébriant en est nommé évéque. Sur ce plus vaste théâtre, son rôle va encore grandir. Puisse ce récit contribuer à montrer que les services rendus à sa patrie par cet admirable a|wtre égalent ceux qu'il rend à sa religion !

[2) H n'y a dans ces croyances aucune influence, tout au moins récente, du christianisme : nous les avons trouvées partout, avec de très légères différences, là même où on ignorait l'existence des missionnaires.

fourni l'occasion : ce sont en effet de purs théistes. Ils n'ont aucun culte proprement dit : ni temples, ni prêtres, ni cérémonies auxquelles le peuple prenne part. Mais ils croient à un Dieu unique, parfait et tout-puissant, et à un Esprit malfaisant.

Après leur mort, les hommes bons sont appelés auprès de Dieu, et les mauvais torturés parle Démon. Mais ordinairement le défunt n'était tout à fait ni bon ni mauvais : il reste alors pendant trois ans à rôder sur terre autour de sa maison, intervenant dans les événements, et ce n'est qu'au bout de ce laps de temps que le jugement céleste est rendu. C'est pourquoi les Lolos' conservent pendant trois ans chez eux, soit dans un coffre, soit sous le toit, une sorte de figurine quelquefois en bois, d'autres fois en chanvre, ailleurs faite d'une tige d'orchidée, où des formules magiques ont fixé l'âme du défunt ; à certains anniversaires, on sort cette figurine et on récite des prières. Au troisième bout de l'an, on la jette : l'âme est jugée. A pareille date aussi, du moins dans plusieurs tribus, on exhume le cadavre, on

le brûle, et on va enfouir ses cendres, recueillies dans une jarre, en un autre emplacement.

Le Démon a sous ses ordres des esprits malins qui jouent toutes sortes de vilains tours : ce sont eux notamment qui causent les maladies des hommes et des animaux. Aussi les Lolos n'usent-ils d'aucun remède : le pimo, par divers procédés, consulte le sort, découvre quel est le mauvais esprit incarné, et le chasse du corps du malade par des formules rituelles, accompagnées du sacrifice d'un animal .

Mais le pimo n'a aucun caractère sacerdotal, son pouvoir ne consiste que dans la connaissance des livres, et ce dont il est le plus fier, c'est, comme tous ceux de sa race, de ses prouesses à la guerre

Plusieurs fois, sur la route, des Lolos étaient venus nous attendre, pour nous inviter à allez chez eux : la renommée avait célébré notre traversée du Pays indépendant, et cha-

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