ENVOYÉS LOLOS ATTENDANT LA
cun voulait avoir pour hôtes les amis des Lolos. Notre visite chez Matou, « chef de mille familles » dans la vallée de Kang-Siang-Ying, nous valut une découverte, hélas ! tardive, et une acquisition précieuse.
La découverte, c'est que les Lolos connaissent l'art d'une cuisine succulente. A notre arrivée dans le nid d'aigle dominant toute la vallée qu'habite ce seigneur — avec des villages de serfs cachés dans tous les recoins environnants de la montagne, sans que d'en bas on puisse même soupçonner leur présence, — on nous offrit un cochon qui immédiatement fut égorgé, flambé et découpé. Une demiheure après on nous invitait à prendre place, par terre naturellement, et on nous servait deux des plats les meilleurs que j 'aie mangés de [ma vie : je ne sais de quels ingrédients étaient fabriquées les sauces, mais c'était à s'en lécher les doigts — ce dont personne ne se faisait faute, les Lolos ignorant l'usage des bâtonnets chinois comme de notre fourchette (i).
Si nous avions connu plus tôt ce talent culinaire des Lolos, combien notre traversée de leurs pays s'en fût trouvée facilitée, et avec quelle joie nous nous serions passé de la détestable nourriture que nous préparaient nos serviteurs chinois !
Mais notre visite chez Matou avait un but plus noble. Nous savions que les Lolos possèdent de véritables armures, sans en avoir jamais vu, car ils ne les revêtent que pour la guerre, et, au milieu de nos incessantes négociations, le temps nous avait manqué pour obtenir qu'on nous en montrât. Or Matou était renommé pour en posséder une fort belle, et nous désirions vivement l'acquérir.
Afin de l'engager à nous l'exhiber, nous avions emporté nos armes perfectionnées qui exciteraient son émulation. Le moyen réussit : dès qu'il a vu fonctionner nos fusils
(i) Par contre ils se servent de cuillers en bois, que ne connaissent pas les Chinois, et de coupes de toutes grandeurs en bois sculpté, peint et verni, qui ne manquent pas d'élégance, et dont nous avons rapporté une série.
et nos revolvers, Matou se précipite dans sa maison, et en ressort bientôt armé de pied en cap. Sur le chef, un casque composé de trois pièces recouvrant le crâne et les joues, et renforcé par le turban ; sur le torse une cuirasse en cuir bouilli, couvrant la poitrine et le dos, prolongée par une sorte de cotte de mailles composée de petites lamelles de cuir imbriquées ; au bras gauche, le brassard également en cuir durci que tout Lolo en âge de porter les armes revêt et ne quitte plus ; des cuissards en étoffe rouge brodée, des bottes en feutre sans pied, et des souliers de paille ; en sautoir le baudrier portant le sabre, et au côté le carquois plein de flèches empoisonnées. Un écuyer tient son arc, un autre brandit sa longue lance de cinq mètres, tandis que Matou se précipite sur nous le sabre haut, en poussant son cri de guerre.
Mais à peine a-t-il reçu nos félicitations sur sa fière mine dans son armure de chevalier, qu'il l'enlève, et, d'un beau geste : « Elle est à toi », me dit-il. Grande est ma joie, car l'existence de pareille armure était quelque chose de tout à fait inconnu en Europe, et la cuirasse surtout, laquée de rouge, avec des dessins jaunes et noirs, constituait une pièce de musée remarquable.
Mais à ce cadeau de grand seigneur il fallait répondre de même. Je fis demander discrètement à Matou si un revolver — nous en avions quelques-uns à offrir en cadeaux — lui conviendrait. Oh ! il accepterait avec gratitude tout ce que nous lui offririons, mais la seule chose qui lui ferait plaisir, ce serait une de nos carabines automatiques ! Nous n'en avions que quatre, pour notre usage personnel. J'expliquai que je ne lui offrais pas cette arme parce qu'il ne pourrait jamais se ravitailler en cartouches : « Oh ! cela ne fait rien, répondit-il, je n'aurai jamais besoin de m'en servir : personne n'osera me tenir tête quand on saura que j'ai un pareil fusil». Que répondre à cet argument ? Nous ne pouvions, après qu'il s'était dépouillé pour nous de sa seule armure, qui venait de ses ancêtres et qu'il pourrait
difficilement faire refaire, car les artisans capables d'un tel chef-d'œuvre sont rares, hésiter devant un sacrifice en somme moindre : et d'ailleurs n'est-il pas classique que les héros échangent leurs armes ?
Au comble du bonheur, Matou nous offrit par surcroît une selle avec ses étriers si curieux en forme de sabots ; puis, avec tous ses vassaux, il nous escorta jusqu'à la sortie de son territoire. Partageant la joie de leur maître, les guerriers voulurent nous donner une idée de leur savoir-faire, et, durant quinze kilomètres, ce ne furent sur nos flancs que charges furieuses accompagnées de cris effroyables et de bonds dignes de panthères.
On respire dans ces montagnes une odeur de bataille, qui s'accorde bien avec le tragique décor. A chaque pas nous rencontrions quelque groupe de Lolos en armes. Tout le long de cette grande route, nous n'entendions que le récit des agressions de ces montagnards intraitables : chaque poste avait une partie de son effectif blessé ou tué. Nous n'avions d'ailleurs nous-mêmes absolument rien à craindre, car il est sans exemple que les Lolos aient attaqué un des Européens, missionnaire ou voyageur, qui ont passé sur cette route, même aux moments les plus troublés : ce n'est qu'aux Impériaux qu'ils en veulent. Cependant les postes chinois, responsables de notre sûreté, faisaient grand étalage de zèle : toute la garnison sortait à notre approche, faisant la haie avec ses majestueux drapeaux et la moitié de l'effectif nous escortait jusqu'au poste voisin.
Nous regrettions presque, il faut l'avouer, que cette immunité attachée à nos personnes nous privât d'assister à Tune de ces actions de guerre qui se produisaient quotidiennement devant ou derrière nous. Mais cette suprême faveur, qu'avait bien méritée notre persévérance à étudier ce peuple, nous était réservée : à six kilomètres de la place forte de Yue-Hi, le village de Tchong-So-Pa, où nous étions couchés, fut enlevé par les Lolos.
Vers minuit des coups de feu éclatèrent, de plus en plus
nombreux et de plus en plus proches, et le terrible cri n Man-tseu lei-lo — Voici les Barbares!» retentit. Toute la population épouvantée passait en tumulte dans la rue, se précipitant vers l'autre issue du village, cependant que les coups de feu partaient tout autour de nous.