‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 3 sur 56 · ÉDITEURS :: PARIS · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION

Plaine infinie, semblable, avec ses étangs parsemés de lotus et sillonnés de jonques aux formes de monstres, avec ses îles et ses monticules innombrables tout surchargés de pavillons, de pagodes et de clochetons, à un parc prodigieux, triomphe du factice et du convenu ; habitants tous pareils, aux yeux obliques, aux longues robes, aux mouvements doucereux et compassés, incapables d'un geste viril ou d'une parole franche ; pays uniforme, artificiel, paisible, traditionnel, toujours semblable à lui-même depuis le commencement des âges, et incapable de se transformer : que ceux qui tiennent à conserver de la Chine une si commode opinion se hâtent de fermer ce livre ! Il n'y sera question que de monts formidables, de vastes champs de neige, de fleuves torrentueux roulant au fond d'abîmes, de races guerrières, violentes et frustes, aussi différentes des Chinois conventionnels que nous le sommes nous-mêmes.

Toutes les provinces occidentales de l'Empire du Milieu ne sont que des conquêtes faites sur des populations non

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chinoises. Et que ce mot de conquête ne fasse pas illusion ! Les Chinois se sont contentés d'occuper les riches vallées, oti la supériorité de leur armement, de leur organisation, de leur nombre leur assurait V avantage ; ils y ont construit des forteresses solides, reliées entre elles par des routes à travers les cols les plus accessibles. Ils ont ainsi jeté sur le pays une sorte de filet dont les mailles isolent et emprisonnent chaque massif de montagnes. Chassés des terres fertiles, relégués sur les hauts plateaux et les pentes escarpées, séparés les uns des autres par les vallées que tiennent leurs vainqueurs, la plupart des indigènes ont dû reconnaître la domination ou tout au moins la suprématie chinoise ; mais ils ont gardé leur langue et leurs mœurs. Et trois groupes ont opposé à la conquête une résistance invincible, aujourd'hui encore ils conservent, au cœur de la Chine, leur parfaite indépendance : ce sont les Miao-Tseu dans le Kouei- Tcheou, les Lolos dans le Sseu-TcKouan, les Si-Fan dans le nord-est du Tibet ; leurs pays, interdits à V étranger, restent les dernières contrées du monde inexplorées.

Et voici le plus imprévu : tous les observateurs se sont accordés à trouver à Vune au moins de ces races, celle des Lolos, un type, une allure et un caractère tout à fait différents de ceux des Jaunes. Le premier qui les vit, le docteur Thorel, compagnon de Francis Garnier, n hésita pas à déclarer qu'ils formaient un « rameau noir de la race Caucasique », et tous les voyageurs qui suivirent, bien loin d'infirmer cette opinion, renchérirent sur cette parenté probable des Lolos avec la race indo-européenne. En même temps, on s'aperçut que ces prétendus sauvages possédaient un système d'écriture bien à eux, avec de nombreux livres qu'on ne pouvait déchiffrer. Etaient-ils des primitifs encore mal développés, ou au contraire ne possédaient-ils plus que les vestiges d'une civilisation détruite par les Chinois ?

Dès lors, un problème capital se posait : y a-t-il au sein de la Chine des populations n' appartenant pas à la race jaune? Dans l'affirmative, sont-elles venues d'ailleurs ? il faut alors

INTRODUCTION

rechercher par quelle voie elles sont arrivées, retrouver les traces de leur passage et les colonies qu'elles ont probablement laissées sur leur route, découvrir d'où elles sont parties et à quelle famille originelle on doit les rattacher. Sont-elles autochtones, ou du moins venues si tôt qu'elles ont précédé sur les lieux le commencement de l'histoire ? Mais alors V Extrême-Orient n'est plus le berceau de la race jaune: c'est celle-ci qui est venue d'ailleurs et a dû déposséder les anciens maîtres du sol ; sans doute en a-t-elle incorporé un grand nombre, et son homogénéité n'est qu'une fiction.

Toutes ces questions, surgies peu à peu, ont commencé à passionner nombre de grands esprits, dans tous les pays. Pour les résoudre, la première condition était de posséder des données précises sur les races non chinoises : il s'agissait d'aller chez elles et de les observer directement. Mais si vastes sont les contrées qu'elles occupent, qu'aucune vie d'homme ne suffirait à en embrasser l'ensemble. A la suite d'une première reconnaissance en Chine, en 1904, le plan à adopter m' apparut le suivant.

Il fallait d'abord explorer les trois territoires indépendants. Là seulement on aurait chance de trouver des peuplades tout à fait pures qui nous révéleraient les caractères propres de leur race ; ces caractères, nous les rechercherions ensuite dans les tribus à demi soumises, puis parmi les populations d'apparence chinoise qui les entourent.

Une exploration ainsi conçue embrassait un domaine immense. Que de sciences y réclameraient leur part ! La Géographie demanderait la carte des trois régions inconnues, et une revision de celle de toutes les contrées, encore imparfaitement levées, qui les séparent ; l'Histoire le récit des vicissitudes qui, après deux mille années de guerres, n'ont encore abouti qu'à établir partiellement la suprématie chinoise sur une moitié de l'empire. L'Archéologie et l'Epigraphie imposeraient la recherche et le relevé de tous les monuments, de toutes les inscriptions où sont gravées les phases de ces luttes. Pour l'Ethnographie et V Anthropologie il faudrait

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recueillir les traditions, les coutumes, les principes de Vor- .gdnisation sociale et politique, les types, les caractères somàtiques ; pour la Linguistique, les vocabulaires de ces peuplades si nombreuses, V explication de leurs caractères d'écriture. Ou plutôt — car pourquoi se bercer d'illusions? — sur toutes tes grandes questions il faudrait s'efforcer de rassembler les premiers éléments d'une connaissance positive, laissant à ses successeurs le soin de corriger les erreurs et de combler les lacunes.

Que le lecteur ne s'épouvante pas d'une telle énumération ! Tout ce butin scientifique a été réparti en sept volumes, destinés aux spécialistes, et dont un vote du Parlement à assuré la publication. On ne trouvera ici que la peinture de contrées et de races pittoresques, et le récit d'une exploration parfois assez mouvementée, car il s'agissait de pénétrer des pays considérés comme impénétrables.

Heureux autrefois les explorateurs ! Le champ ouvert à leurs entreprises, c'étaient les fabuleux royaumes du Mexique et du Pérou, les merveilles des Indes, les immensités des steppes de l' Amérique et de la Sibérie, ou les grands lacs de l'Afrique centrale. Et ces découvertes qui immortalisaient leurs noms et décuplaient le patrimoine de l'humanité n'exigeaient cependant que la résolution de les faire : nulle part les découvreurs de continents ne furent mal accueillis. Aujourd'hui, tout ce qui pouvait être traversé l'a été, il ne reste à l'explorateur que le rebut de la terre : les pôles, quelques coins inaccessibles du Tibet, des populations farouches dans des montagnes abruptes, tout ce qu'on jugeait trop difficile, ou indigne d'être connu.

Et cependant nulle époque n'a vu pareille fièvre de découvertes. Les derniers coins de terre sont pénétrés, les monts escaladés, les indigènes apprivoisés, questionnés, mensurés. Plus un pays est inaccessible, plus on le veut connaître.

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