‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 4 sur 56 · IV · texte numérisé non relu

IV

INTRODUCTION

Pourquoi cette ardeur? Quelle Toison d'or espèrent conquérir les modernes Argonautes ? Quel profit la science et l'humanité peuvent-elles attendre de tant d'efforts ? L'exploration n'est-elle pas devenue une forme supérieure de sport à l'usage des chercheurs d'aventures que fatigue la banalité de notre civilisation, et qui veulent, en triomphant des obstacles réputés les moins abordables, s'assurer un record sensationnel?

Assurément cette existence active, violente, personnelle, qu'on mène à sa guise, que chaque jour on risque et qu'on ne gagne que par son adresse ou sa force, n'est pas sans exercer un attrait puissant sur les volontés bien trempées. Mais il ne s'agit point pour les découvreurs d'une simple dépense d'énergie : ils ont un but plus élevé et plus utile.

L'objet des découvertes a changé. Autrefois, c'était la figure de la terre qu'on voulait connaître; quant aux peuples lointains, que le manque de communications empêchait de se mêler à notre vie, ils ne semblaient que des sujets de curiosité ou des sources de bénéfices. Voici que, grâce à nos inventions, les distances n'existent plus : toutes les races prennent contact. Et nous nous demandons avec quelque anxiété ce que nous réserve l'entrée de ces nouveaux venus sur la scène du monde. Qui sont-ils? d'où viennent-ils? qu'ont-ils fait jusqu'ici ?

Quand il s'agit d'une masse de cinq cents millions d'hommes, comme celle des Jaunes, la solution de tels problèmes prend un intérêt captivant. Plus que la découverte de quelque île ou d'une chaîne inhabitée, elle^ suscite, chez qui la poursuit une émotion profonde. Pour l'atteindre il doit, lui, fils du siècle de la vapeur et de l'électricité, plonger au cœur des civilisations qui n'ont point changé, et retrouver toujours vivant le passé qu'il croyait aboli: ce n'est point seulement l'espace qu'il explore, c'est le temps. Successivement, à mesure qu'il pénètre plus au fond des provinces reculées, il remonte le cours des âges, et toutes les formes des sociétés, depuis Louis XIV jusqu'aux époques

INTRODUCTION

médiéviaks, défilent devant lui. Et quand enfin il s'enfonce dans les steppes infinies ou les. massifs hérissés d'obstacles, ce sont les Barbares qu'il retrouve.

Ceux qui ont vaincu Cyrus, arrêté Alexandre, ravagé l'empire romain, conquis l'Asie et la moitié de l'Europe, sont encore là toujours pareils. Scythes, Huns, Turcs, Mongols. Tibétains ou Lolos, les Barbares nont point disparu, ni désarmé. Par eux nous pouvons comprendre et revivre les temps anciens : le conflit qui persiste entre les hommes de' la nature et la civilisation nous explique les étapes de l'humanité.

Ces Barbares aûront-ils encore leur heure comme ils l'ont eue tant de fois ? Depuis deux siècles, ils se soumettent ou reculent, vaincus par les armes à feu, mais celles-ci, après avoir donné l'avantage à leurs adversaires, commencent à pénétrer chez eux. Vont-ils succomber sous l'étreinte de la science, ou bien les verrons-nous, armés de fusils perfectionnés et de canons du dernier modèle, utiliser les chemins de fer que nous aurons construits pour recommencer leurs terribles incursions ?

Chimères ! vains fantômes ! Sans doute, s'ils ne sont qu'une poignée ; mais qui a dénombré leurs frères de race, en apparence soumis et devenus Chinois, cependant toujours prêts aux aventures, Longs Cheveux, Taipings, Boxeurs.^ Ce sont, ne l'oublions pas, les Barbares déjà installés dans l'empire romain qui ont fait la force des envahisseurs.

Ne méprisons donc pas ces hordes en apparence impuissantes, que de si formidables souvenirs sombrement auréolent ! Sachons ce qu'elles valent, et quels contingents, peutêtre illimités, leur apporteraient les multitudes environnantes ! Et même si l'avenir leur échappe, si elles sont condamnées sans merci, ne perdons pas cette occasion, qui va disparaître pour toujours, de connaître ceux qui ont fait trembler le monde. Ils ne peuvent plus maintenant éviter l'assaut du progrès: vainqueurs ou vaincus, il faut qu'ils se transforment.

Nous aurons vu les derniers Barbares.

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