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LES CONFINS TIBÉTAINS

ATch'eng-Tou, ville de 800.000 habitants, un séjour d'un mois est employé à donner à tout notre personne un repos bien nécessaire, à réparer notre matériel, à renouveler notre cavalerie fourbue, à mettre au net les itinéraires et en ordre les documents recueillis, cependant que les recherches sur les monuments archéologiques et historiques s'effectuent comme d'habitude. Celles sur les mahométans chinois, assez mal connus jusqu'ici, obtiennent des résultats intéressants, qui nous en promettent d'autres si l'enquête est conduite avec suite ; c'est pourquoi, à nos deux lettrés chargés du déchiffrement des stèles, j'adjoins un musulman instruit qui aura pour tâche de relever tout ce qui se rapporte à sa religion dans les contrées traversées : il nous sera surtout utile au Kansou. Nous jouissons dans cette ville de l'accueil particulièrement empressé et obligeant de notre consul général, M. Bons d'Anty, et du vice-consul, M. Bodard. M. Bons d'Anty est un des hommes qui connaissent le mieux la Chine; il venait précisément de rentrer à son poste en faisant un voyage des plus intéressants dansleKouei-Tcheou, accompagné du lieutenant Noiret, chargé de lever la carte : nos itinéraires s'étaient recoupés à quelques jours d'intervalle, huit mois plus tôt, à Yong-Ning, ce qui permettrait de raccorder nos travaux (i).

(i) Nous avions aussi le plaisir de trouver là les membres de TEcole de médecine franco-chinoise, spécialement le D' Mouillac qui en est le chef aujourd'hui. Le directeur d'alors, le D' Legendre était absent : comme il le faisait depuis plusieurs années, il avait profité d'un congé pour aller étudier les Lolos des confins du Paj-s indépendant. On voit avec quelle activité notre pays était représenté au Sseu-Tch'ouan.

C'est là aussi que je rencontrai l'infortuné M. Brooke.

Le lecteur n'attend point que je lui décrive une ville si connue, et il préfèreassurément de l'inédit. Je me contenterai seulement de mentionner l'activité déployée par le vice-roi intérimaire, Tchao-Eul-Fong, pour porter l'armée au degré d'efficacité qu'il voulait : il allait repartir pour Ta-Tsien-Lou, et sans doute depuis longtemps la conquête de Lhassa hantait son esprit. Pour qu'il n'eût pas à craindre d'être mal soutenu, le gouvernement chinois, qu'on accuse volontiers d'imprévoyance, avait pris une mesure profondément habile : il venait de nommer vice-roi du Sseu- Tch'ouan le propre frère de Tchao, assurant parla à celui-ci toutes les ressources de la province pour l'appuyer dans son audacieuse campagne.

Le 23 mars nous ^^^s de triomphe

nous remettons en

route vers Song-Pan-t'mg, à l'extrémité nord du Sseu- Tch'ouan, à l'entrée même des régions du Tibet que nous voulons explorer. Deux routes connues y conduisent, l'une par Long-Ngan-fou, l'autre par la rivière Min : toutes deux ont été suivies par Gill, par la mission lyonnaise et divers voyageurs. Entre elles, nous allons en prendre une troisième, qui aura l'avantage de nous offrir un nouvel itinéraire à lever, et, tout de suite à la sortie de la plaine, de nous replonger dans des districts montagneux habités par des populations non chinoises (i).

Le Sseu-Tch'ouan a la réputation de la province la plus

(I) Cartes Ict 11.

riche et la plus raffinée de la Chine, et il la mérite- Maison aurait tort de croire que cette richesse et ce raffinement correspondent à ce que nous entendons sous ces mots. Un Européen subitement transporté au Sseu-Tch'ouan n'y verrait que misère, malpropreté, absence des plus élémentaires conditions de l'art, de la bienséance et du confort.

Le long des rivières plusieurs centaines de mille bateliers tra\"aillent entièrement nus et sans demeure autre que la barque où ils sont engagés comme hommes de peine pour la haler à la cordelle ; des millions de porteurs font l'office de bêtes de somme ; les faubourgs de chaque ville recèlent une population qui ignore le matin de quoi elle se nourrira le soir. Comme partout en Chine, la plupart des monuments tombent en ruines ; même neufs ils paraîtraient bien misérables aux yeux habitués à nos palais et à nos cathédrales. Quant aux auberges, le dernier taudis du plus pauvre hameau de France est moins infect que la plus renommée de ces hôtelleries.

Et cependant, quand on est habitué à la Chine, la supériorité du Sseu-Tch'ouan apparaît incontestable. Si le-^ monuments tombent en ruines, c'est que le Chinois, pour diverses raisons dont quelques-unes mystiques, n'aime ni entretenir, ni restaurer ; mais on en construit de neufs en grand nombre. C'est ainsi qu'on rencontre en abondance ces arcs de triomphe élevés, sur les deniers publics, pour commémorer quelque bon citoyen ou plus fréquemment une veuve qui a observé la viduité ; couverts de sculptures très fines qui ajourent la pierre, ils montrent de quelles œuvres magnifiques, dignes de celles dont nous avons retrouvé les vestiges oubliés, seraient capables ces artisans chinois auxquels on ne commande malheureusement guère que de grossières statues de terre enluminées.

Pourtant, même là, leur art parfois éclate. C'est ainsi qu'au nord de Sin-Tou-hien, la pagode des Mille Génies nous offre une collection de figures fort expressives, disposées d'ailleurs avec beaucoup plus de goût que de coutume,

Dans cette même sous-préfecture de Sin-Tou est le seul jardin public que nous connaissions en Chine, avec celui de Nankin ; tous deux sont d'ailleurs d'anciens jardins particuliers que leurs possesseurs ont offerts à leur ville. C'est dire à quel point manquent en Chine les accessoires qui nous paraissent les plus indispensables pour assurer l'agrément de la vie, et qu'on trouve chez nous dans les plus petites localités.

L'architecture du Sseu-Tch'ouan affectionne les murs de brique grise, où sont encastrés des motifs sculptés dans des

panneaux de stuc ou d'émail. Bien qu'ils soient en eux-mêmes médiocrement artistiques, parfois un ensemble de ces murs décorés, avec les lions de pierre qui gardent les porches, produit un effet assez caractéristique et con- UKE RUE A HAN-TCHEou forme au décor

conventionnel que nous attribuons à la Chine, mais qu'on y rencontre si rarement.

Une des plus grandes surprises du voyageur qui arrive au Sseu-Tch'ouan par la montagne, où il a rencontré des caravanes de chevaux dans des sentiers bons pour des chèvres, est de n'en plus voir un seul dans la plaine où leur place semblerait tout indiquée. L'explication en est simple :

le sol dans ces vallées d'alluvion étant excessivement fertile, on le cultive avec amour, et pas un pouce n'est perdu à produire du fourrage pour les chevaux. Ceux-ci ne trouvent leur nourriture que dans les pauvres pays de montagnes, où presque toute la surface reste forcément inculte. C'est pourquoi les caravanes de chevaux s'arrêtent en vue des plaines.

J'ajouterai qu'elles n'ont pas le droit de s'y avancer. On sait qu'en Chine toutes les professions constituent des syndicats, qui usent et abusent de leur force ; le syndicat des porteurs interdit tout simplement aux chevaux de pénétrer sur ce territoire où le portage, peu fatigant, constitue une profession commode pour tous ceux, et ils sont légion, qui n'en ont pas d'autre. Seuls peuvent entrer les chevaux des particuliers, qui sont peu nombreux et coûtent très cher à nourrir.

Puisqu'il n'y a pas d'animaux de trait, il ne peut y avoir de voitures, bien que les routes soient plates. On y supplée par la brouette. Il yen a deux sortes, basées sur deux principes tout différents. L'une est exactement la nôtre — que je n'ai pas vue ailleurs en Chine, — mais on en fait un usage original : un fauteuil y est disposé et c'est ainsi que les gens aisés se font voiturer. L'autre procédé, particulier à la Chine et répandu dans toutes les plaines, comprend une grande roue, de chaque côté de laquelle deux plateaux se font équilibre : il n'y a qu'à pousser l'appareil, sans en supporter aucunement le poids et en n'ayant à vaincre que l'adhérence et le frottement. Par ce système ingénieux, qui demande seulement un équihbre parfait, condition sine qua non, un homme arrive à pousser des charges étonnantes: j'ai vu des brouettes portant huit femmes assises dos à dos, quatre sur chaque plateau, et le coolie n'avait nullement l'air de trouver la besogne pénible.

Pour la faciliter encore, les Chi-

nois ont trouvé d'eux-mêmes le rail : dans les dalles qui forment la chaussée sont creusées deux petites rigoles que suivent toutes les brouettes à l'aller et au retour.

Rien n'est curieux comme de voir, le matin, les files ininterrompues de brouettes transportant au marché les paysans tenant dans leurs bras leurs enfants et poussés par

MACHINE ÉLÊVATOIRB

leurs serviteurs. Des stations de brouettes sont partout à la disposition du public.

Les plaines du Sseu-Tch'ouan sont charmantes. Il n'y a guère de villages proprement dits, que ceux qui servent de marchés ; presque tous les campagnards habitent des fermes isolées, quoique peu distantes. Chacune de ces habitations est entourée d'un petit bois de sapins et de grands bambous, qu'on est tout étonné de voir réunis, et dont les feuillages se marient merveilleusement. Ces bosquets partout disséminés et les rizières, tantôt couvertes de

tiges d'un vert charmant, tantôt inondées et semblables à des étangs, donneraient vraiment l'impression qu'on se promène dans un parc, si maisons et gens étaient plus propres et moins misérables.

Car ces plaines, en somme fort petites, doivent nourrir une population énorme, puisqu'il y a 80 millions d'habitants au Sseu-Tch'ouan d'après les recensements officiels. Seul le riz, par son grand rendement, peut accomplir ce miracle, mais il lui faut de l'eau. On a célébré avec raison le système de canaux qui distribue dans toute ' la plaine l'eau du Min, captée à sa sortie de la montagne ; mais il ne semble pas qu'on ait suffisamment vanté l'ingéniosité des paysans à utiliser l'eau de ces canaux.

Pour la faire monter dans leurs champs, presque toujours plus élevés, ils se servent de la H voiture à eau H. C'est une rigole inclinée, plongeant d'une part dans le canal, aboutissant

de l'autre au plan à irriguer. ^^^^ „vdrauuqce

Une série de palettes sont

fixées à une chaîne sans fin, mue par une roue qu'actionnent les pieds de deux hommes ; elles entraînent l'eau dans la rigole et la déversent dans le champ supérieur. Des dispositifs variés se combinent avec cette « voiture à eau»: le plus répandu est un manège mû par un cheval, un bœuf ou un âne, et qui, grâce à un système d'engrenages, remplit l'office des deux hommes précédemment indiqués.

De toutes parts on aperçoit ces appareils en mouvement, ils donnent l'illusion d'une de ces fêtes champêtres où tournent des chevaux de bois et où des biçyclistes pédalent avec ardeur sur des machines fixées au sol. Leur

rotation semble la vibration même de cette terre altérée, et c'est elle qui là-bas remplace le " geste auguste du semeur n. Quand l'eau est courante et qu'il s'agit de l'élever à une plus grande hauteur, les Chinois utilisent la grande roue. Celle-ci porte des palettes que le courant pousse, faisant ainsi tourner la machine ; des récipients en bambou, fixés aux palettes et inclinés à 45", se remplissent en passant dans le ruisseau, puis, en arrivant au sommet de la course, déversent l'eau dans une auge d'où une conduite aérienne l'emmène dans les champs. On voit des roues de vingt mètres de hauteur, fabriquées en bambou par de simples paysans avec une ingéniosité et une précision admirables. Ce n'est pas tout. Le trop-plein de l'eau ainsi élevée forme en redescendant du champ une chute ou un courant qu'on peut utiliser encore pour mouvoir une autre roue moindre. Si

bien qu'une fois ces machines posées, un ruisseau peut élever luimême ses eaux à une assez grande hauteur sans qu'aucune force humaine ait besoin d'intervenir.

Les grandes roues viennent à point pour compléter l'idée de kermesse ; mais on voit qu'en : BAGAGES Chine c'est au

travail que sont appliquées toutes nos inventions de fête.

Cette fameuse plaine de Tcheng-Tou, la plus grande du Sseu-Tch'ouan, et d'ailleurs coupée de collines basses, n'a guère plus de loo kilomètres de diamètre ; un cirque de montagnes, très hautes au nord et à l'ouest, plus basses au sud et à l'est, l'enveloppe. C'est vers les premières que nous nous dirigeons. Elles sont précédées de collines couvertes de pierres roulées, que les Esprits malins ont apportées ; de là la vue s'étend sur l'immense horizon, riant et majestueux tout ensemble. Regardons-le bien, car nous ne verrons plus rien de semblable !

La haute muraille qui semble nous barrer la route n'a pas besoin d'être gravie, elle s'entr'ouvre. On s'y introduit par l'étroite brèche d'une rivière : dorénavant nous ne ferons plus que circuler au fond de tels couloirs. Certes, ils sont beaux, eux aussi, quoique l'absence de forêts enlève

TOUR A BRULER l.E

toute impression de mystère et de vie cachée. Là, comme partout, le sens artistique des Chinois et leur amour de la nature, — que tant de résidents européens nient de parti pris, se manifestent avec évidence. On rencontre fréquemment une pagode accrochée au flanc de la montagne, une tour perchée sur une pointe de rocher ; évidemment elles ont une destination religieuse — malgré Tirréligion des Chinois, proclamée par les mêmes observateurs ! — mais une inscription a soin de prévenir le passant que tel homme riche a construit ce monument parce qu'il lui a paru qu'il s'harmoniserait avec le site et compléterait la beauté du lieu. Ainsi les Carnegie chinois, au lieu de fonder une école,offrent à leurs concitoyens un paysage ; leur argent n'est pas employé à procurer à quelquesuns une science qui n'assurera probablement pas leur bonheur, mais à signaler à tous, pauvres ou riches, la beauté de la nature, pour qu'ils en jouissent davantage.

Parmi les monuments construits dans cette intention d'altruiste esthétique, les plus nombreux sont les tours destinées à brûler les papiers. On sait que, pour le Chinois, le caractère d'écriture, qui incarne en quelque sorte la pensée, a quelque chose de divin et de sacré ; c'est donc une action répréhensible que d'employer à des usages vils les vieux papiers écrits ou imprimés : on les doit brûler. Les tours contiennent à cette fin un four ; elles sont consacrées à quelque dieu, vers lequel la fumée de l'autodafé montera en holocauste. N'y a-t-il pas dans ce culte simultané de la Beauté et de la Pensée, adressé à la Divinité qui nous en a fait don, quelque chose de vraiment élevé ?

Un des motifs qui nous avaient guidés dans le choix de cette route était le désir de visiter, à Che-Ts'iuan-hien, le lieu prétendu de la naissance du grand Yu, empereur légendaire qui aurait régné de 2223 à 2216 avant J.-C. et aurait, par ses grands travaux, assaini et irrigué la Chine (i).

(i) Je rappelle au lecteur que toute l'histoire de la Chine antérieure au ix^ siècle avant J.-C. ne s'appuie sur aucun monument, sur aucun document contemporain. L'antiquité de la Chine est une légende, et les travaux

Ce personnage mythique a eu le mérite de choisir, pour un des lieux de sa naissance imaginaire — car on lui en attribue d'autres, — un endroit particulièrement pittoresque. ^ Un beau pont en cordes de chanvre, spécialité de la région où nous en avons vu plusieurs, relie la ville et son faubourg. C'estàune ^,^ ^^ ^„^^^ ^ rHE.T.'<UAN-HlEN

quinzaine de kilomètres, dans une gorge très sauvage, où sa mère aurait cherché un refuge contre la disgrâce impériale qui venait de frapper son mari, que le grand Yu serait venu au monde. Du moins, une inscription du Xi« siècle après J.-C. l'atteste, et, si elle ne suffit guère à faire foi pour un événement antérieur de 3000 ans, du moins est-elle par elle-même un document intéressant que nous estampons.

Mais ce n'est pas précisément une besogne aisée que de prendre l'empreinte d'une inscription qui n'a pas moins de 10 mètres de hauteur. Par fortune, nous trouvons un échafaudage tout prêt : c'est le préfet qui vient de le faire construire aux mêmes fins. Il ne s'agit plus maintenant que de tapisser de feuilles de papier mouillé, que le vent déchire

du grand Vu méritent autant de errance que ceux d'Hercule. Ce n'en était pas moins utile de rechercher sur place les fondements des traditions sur lesquelles la Chine fait reposer son orgueil national.

LE capitain:

entre nos doigts, cette immense paroi, d'en chasser les bulles d'air avec une brosse pour que l'adhérence soit parfaite, et de tamponner avec de la poudre d'encre, de manière que seuls se détachent en blanc sur la surface ainsi noircie les caractères creux que le tampon n'a pu atteindre. Si l'opération réussit, c'est-à-dire si aucune déchirure ne se produit et si le papier ne vient pas à se dessécher, et par suite à se décoller, avant que toute la surface ne soit noircie, c'est une petite affaire de quatre à cinq heures ; et on ne peut se dispenser de tirer au moins deux exemplaires de documents qu'on a pris la peine d'aller chercher si loin : soit deux jours au minimum. La récolte des documents épigraphiques est pleine de charme.

Notre route rejoint à Mao-Tcheou la vallée du Min, que nous ne quitterons plus dorénavant avant d'avoir découvert sa source. Cette vallée profonde est ordinairement

assez large pour donner place, tantôt sur un bord, tantôt sur l'autre, à quelques champs, et de temps en temps à un village. I^ rive de l'est, que nous suivons, est chinoise, celle del'ouest tibétaine, ou plutôt, ellen'estpaschinoise,ni par ses habitants ni par son administration, mais elle n'obéit pas davantage au Dalaï-I^ma. Il y a, entre la Chine proprement dite et le territoire gouverné par le pontife-roi de Lhassa, une immense étendue occupée par des principautés ou des confédérations, pour laquelle il serait utile de trouver un nom. Peut-être pourrait-on réserver celui de Tibétains aux sujets du Dalaï-Lama, et donner aux autres le nom de Si-Fan, que les Chinois appliquent en bloc à tous les Barbares de l'ouest de l'empire. Ce ne serait d'ailleurs encore qu'un nom provisoire, car toutes ces populations sont de races assurément diverses, qu'il s'agira de déterminer.

Ces villages tibétains se distinguent au premier coup d'oeil par leur construction : Les maisons sont à étage, recouvertes non d'un toit, mais d'une terrasse, et n'ont presque pas d'ouvertures du côté extérieur ; la ressemblance avec les villages arabes saute aux yeux. Il faut d'ailleurs noter que ces constructions à terrasse, nullement chinoises, se retrouvent de place en place, à d'assez grands intervalles, depuis le Tibet jusqu'aux confins du Tonkin, ce qui est un indice très intéressant.

Les Chinois ne vont guère sur l'autre rive, où ils ne seraient pas en sûreté, mais les Tibétains viennent sur la rive chinoise vendre leurs produits, ce qui nous permet de recueillir leurs vocabulaires et de

nous renseigner sur leurs divisions. Les communications ont lieu parfois par un pont de cordes, parfois plus simplement par un câble sur lequel glisse une poulie portant une selle, où il suffit de s'asseoir pour se trouver transporté sur l'autre bord : encore un des divertissements de nos foires! seulement nous n'avons pas eu l'idée de faire passer un fleuve sous le câble, ce qui rend ce jeu beaucoup plus captivant. Souvent la vallée se rétrécit de telle sorte que la rivière en occupe tout le fond :

la route alors s'élève par des corniches passablement vertii gineuses. Cependant c'est

bien, avec celle de Ta-Tsîen- Lou, la meilleure que nous ayons eue en montagnes. Un intelligent préfet l'a fait récemment améliorer, et nous y admirons plusieurs tunnels ; même l'un d'eux est en forme hélicoïdale, à l'instar de la voie du Saint-Gothard !

Presque toujours les parois trop rapprochées cachent la hauteur totale de la montagne ; il faut pour l'apercevoir la rencontre d'un affluent dont la vallée ouvre une perspective : alors nous voyons se dresser les belles chaînes de 5000 mètres vers lesquelles nous nous élevons progressivement, et qu'il nous faudra finir par franchir.

Tout ce pays a été le théâtre de combats incessants. Les Chinois tenaient à posséder cette longue vallée qui aboutit au cœur même du Sseu-Tch'ouan ; aussi ne voiton, sur les deux rives, que ruines de forteresses à côté de nouveaux forts. A partir de la pittoresque place de Tie-Hi, où nous retrouvons quelques sculptures sur roc du viii^ siècle, les constructions tibétaines prennent un aspect vraiment remarquable. Ce sont des châteaux-forts

d'aspect formidable, qui nous reportent en plein Moyenâge : la masse carrée du bâtiment principal fait penser aux robustes palais florentins ; mais l'obliquité des lignes qui devraient être verticales évoque des architectures plus reculées, et parfois on se croit avec étonnement devant quelque pylône de temple égyptien.

Assurément, vues de près, ces constructions perdent quelque chose de leur majesté. On les voudrait en pierre de taille, comme nos châteaux : elles ne sont qu'en terre soutenue pas des armatures en bois.

Néanmoins elles surprennent par un aménagement très pareil à celui de nos demeures. Les étages comprennent de nombreuses pièces, desservies par des corridors et des escaliers intérieurs, dont on n'a aucune idée en Chine. Une salle commune réunit la famille et les serviteurs autour du foyer, qui est le siège de la divinité protectrice de la demeure : ce serait un sacrilège d'enjamber le contrefort de mastic qui le relie au mur.

De grands dressoirs sont chargés d'une vaisselle de cuivre rouge et jaune avec ornements ciselés en argent: théières, vases à lait ou à bière, soupières, tasses et plats de toutes les tailles et de formes infiniment variées, d'un art véritable.

La fumée monte librement vers une sorte de coupole, où elle est captée et conduite au dehors : des moulins à prière, exactement pareils aux petits moulins à vent que vendent à nos enfants les marchands ambulants, sont placés au-dessus du foyer, et l'air chaud qui s'élève, en les faisant tourner, emporte les invocations vers le ciel.

Tout hôte est immédiatement gratifié d'un bol de thé au beurre ou à la crème, et d'une pinte d'une boisson assez pareille à une bière aigrelette, extraite du lait fermenté, la même sans doute qu'Hérodote mentionne chez les Scythes, et que le koumiss des Mongols.

Mais la pièce la plus curieuse est la chapelle. Non seulement les statuettes de cuivre représentant Bouddha et les nombreuses divinités dites « Protectrices de la religion » sont gracieuses de pose et d'expression, non seulement une foule d'accessoires curieux les entourent, tamtam, trompettes, conques marines à garniture d'argent, cymbales, clarinettes, lanternes et bannières, mais les murs sont recouverts de boiseries laquées, où sont peints des sujets pieux ou des motifs décoratifs, d'un travail délicat et soigné, qui ne seraient pas déplacées dans un boudoir Louis XV. Le parquet est ciré, tous les objets sont d'une propreté parfaite et brillent comme des miroirs: et on se demande dans quel pays on vient d'être subitement transporté !

Enfin, le 8 avril, nous arrivons à Song-Pan-t'ing. Cette cité, d'un aspect extrêmement pittoresque, avec son pont couvert de boutiques comme celui du Rialto et ses remparts qui escaladent la montagne — cette partie de la ville manque malheureusement sur la photographie — est une place de haute importance : placée à la jonction du Sseu-Tch'ouan

avec le Kan-Sou, c'est elle qui maintient la communication, en arrètanl les incursions des nomades intraitables dont le territoire commence à 30 kilomètres. Elle a d'ailleurs eu à soutenir contre eux de nombreux sièges, et a été prise trois fois, dont la dernière il y a quarante ans.

Nous sommes ici à la porte même du pays que nous voulons explorer : celui des Si-Fan — ou Tibétains — indépendants. D'ici aux sources du Fleuve Jaune s'étendent des tribus que tous les voyageurs qui ont longé cette région, Hue, Prjevalski, Rockhill. Grenard, dépeignent comme les plus redoutés des brigands. Aussi personne n'a-t-il encore essayé de pénétrer chez eux. C'est pour les éviter, ainsi que le raconte son compagnon, que Dutreuil de Rhins, dont pourtant l'intrépidité était hors de cause, choisit comme moins dangereuse la route où il trouva la mort. Aussi le pays est-il parfaitement inconnu : l'immense boucle du fleuve Jaune a été dessinée à l'aide de renseignements chinois. Car les Chinois y sont allés, ils y ont même fait des expéditions nombreuses ; mais tout

comme chez les Lolos, ils ont dû finir par évacuer complètement le pays et se contenter d'en garder les abords (i).

Explorer cette région difficile, mais vierge, était, dès avant notre départ de France, Tun des buts assignés à notre mission. Grande fut, en arrivant à Song-Pan-t'ing, notre déception d'apprendre que deux Allemands, le lieutenant Filchner et le docteur Tafel, venaient de la traverser pendant que nous-mêmes étions chez les Lolos et les Miao-Tseu. A la vérité ils avaient été attaqués, blessés, faits prisonniers, dépouillés de tous leurs bagages ; mais enfin ils avaient su passer. Même le docteur Tafel, encouragé par cette réussite mouvementée, avait tenté de la recommencer ; dépouillé une seconde fois, il n'avait échappé qu'avec peine, mais pour s'y reprendre de nouveau et réussir une deuxième traversée, bien qu'en y perdant sa troisième caravane.

Nous étions donc devancés. Nous apprenions cette nouvelle si fâcheuse pour nous par le Père Dury, — car même dans cette forteresse avancée on trouve un missionnaire français, — qui avait chaque fois reçu les explorateurs allemands à leur sortie et tenait d'eux-mêmes les détails de leurs périlleuses aventures. Ce fut là une circonstance heureuse, car je pus me rendre compte qu'une grande partie de cette immense région n'en restait pas moins inconnue et que, tout en laissant à nos prédécesseurs l'honneur d'avoir, par leurs héroïques efforts, réussi à y tracer les premiers itinéraires, nous pouvions encore en parcourir d'inédits.

Cette nouvelle expédition demandait des préparatifs sérieux. Il nous fallait d'abord des guides, car faute de con-

(i) Ces tribus indépendantes sont appelées par tous les voyageurs Kolo^ Ngolo ou Ngolog. — Je signale en passant que Kolo est également le nom donné par les anciens ouvrages chinois aux tribus qu'on appelle aujourd'hui Lolo. — Or les Ngolo ne constituent qu'une des confédérations de nomades qui couvrent la contrée ; et si les voyageurs n'ont entendu que leur nom, c'est que ce sont eux qui rcsident le plus près des routes de l'Ouest jusqu'ici suivies. Mais les autres tribus ne leur cèdent ni en importance et en humeur batailleuse. — Voir Carte IV.

naître les emplacements de combustible, on risque de mourir de froid et de faim ; des interprètes de tibétain ; une équipe d'hommes de peine pour monter les tentes, chercher l'eau, le bois ou l'argol ; enfin une caravane de yaks. Aux altitudes où nous allions vivre, seul le yak, ou buffle à long poil, le « bœuf grognant » des anciens naturalistes et du P. Hue, peut servir de bête de somme. Or on ne trouve pas de yaks à Song-Pan-t 'ing, il fallait en faire venir.

Il était inutile d'espérer dissimuler de tels préparatifs aux autorités. Leur opposition était certaine d'avance, pour les mêmes motifs que chez les Lolos, et il nous était impossible d'engager un seul yak sans leur consentement. Il s'agissait donc d'user de diplomatie.

Dès le premier jour, je mets le préfet au courant de nos projets. Nous avons la chance de tomber sur un homme intelligent et aimable, quoique bien décidé à nous empêcher de partir. Dès lors commencent des négociations interminables. Nous avons, de part et d'autre, un argument péremptoire : « Les officiers allemands sont passés, vous ne pouvez donc songer à nous empêcher de faire la même chose », disons-nous. — « Je suis reponsable de votre sûreté », répond le préfet. « Or, ils ont été blessés et pillés. Il vous en arrivera autant, et la faute en retombera sur moi. »

Les deux points de vue étant inconciliables, il n'y a d'espoir pour chacun que dans la lassitude de l'autre. Les lettres succèdent aux lettres, et les visites aux visites, sans le moindre progrès.

Heureusement ce délai n'était pas perdu. La ville se remplissait chaque jour de Tibétains venus de toutes les montagnes voisines, dont nous tirions force renseignements. Leurs vêtements aux couleurs éclatantes nous enchantaient, et les femmes, avec leurs jupes bariolées et les gros bijoux fichés dans les énormes nattes de leurs cheveux, étaient en butte à nos objectifs.

Aux alentours de Song-Pan-t'ing sont des monastères de lamas rouges et jaunes; en outre les Pon-bo, — ou

mieux Peuiibo, suivant la prononciation locale — sont fort nombreux.

Il est impossible à qui n'est pas spécialiste en ces matières de distinguer en quoi leurs divinités diffèrent de celles des bouddhistes : nous avons

FEMMES TIBÉTAINES IIES ENVIRONS PK SOSC-I'AN-T 'ING rappOtté dCS

statuettes des deux cultes, qui sont identiques. Les religions des Peun-bo et des bouddhistes sont considérées par les savants européens comme rivales et antagonistes : celle des Peun-bo, religion nationale, aurait été détrônée par le bouddhisme hindou, et pour mieux se défendre lui aurait emprunté la plupart de ses mythes et de ses rites. Je n'ose, sur la question théologique, rien avancer ; mais en fait, là où nous les avons vus, et ces régions sont un de leurs principaux centres, les Peun-bo sont bien plutôt considérés et se considèrent eux-mêmes comme une secte particulière du bouddhisme.

On sait que leur particularité la plus apparente est de faire de gauche à droite tout ce que les boudhistes font de droite à gauche, par exemple tourner le moulin à prière, le chapelet, ou faire le tour d'un monument. Une autre différence visible est que les moines peun-bo laissent pousser leurs cheveux longs, tandis que les lamas les portent presque ras : on peut voir la photographie d'un moine peun-bo dont les chcveu.x tombent jusqu'aux genoux.

Les Peun-bo ont, tout comme les bouddhistes, des

méprisés, ils ont en réalité la prééminence sur les mandarins civils, et un simple colonel passe avant le préfet dans sa propre préfecture : c'est à croire qu'il y a une conspiration ourdie pour enseigner à l'Europe, à propos de la Chine, exactement le contraire de la vérité !

Et cependant quelque progrès se manifeste. Le préfet n'est pas sans comprendre qu'il s'attirera des réclamations de la France, s'il nous empêche d accomplir notre mission là où des Allemands sont allés. Puis notre réussite chez les Lolos, dont le bruit lui est parvenu, est un précédent de nature à inspirer confiance, et la disgrâce du préfet qui nous a combattus en est un autre à méditer. Bien entendu ce n'est pas en face que toutes ces considérations se font jour : les hommes de confiance du préfet et les nôtres échangent des visites continuelles, et ce sont eux qui sont chargés de faire entendre ce qui ne peut se dire ouvertement.

Le préfet finit par consentir à ce que nous suivions la même route que le docteur Tafel, qui a rejoint le territoire chinois à Tao-Tcheou : une expédition, l'année précédente, avait châtié les tribus pillardes des environs et inspiré momentanément quelque respect pour les couleurs chinoises. Mais précisément nous ne voulons point de cet itinéraire, car notre but est d'en tracer un nouveau, beaucoup plus long, par le confluent inconnu du grand et du petit Fleuves Jaunes et par la célèbre lamaserie de Lhabrang. Le préfet s'y refuse, car il nous arrivera malheur et on le destituera.

Qu'à cela ne tienne ! nous allons dégager sa responsabilité. Je lui écris une pièce officielle reconnaissant qu'il nous a prévenus des dangers de la route, qu'il s'est déclaré impuissant à nous y protéger, et qu'il nous a conseillé de toutes ses forces de renoncer à notre projet ; qu'en conséquence il ne sera nullement responsable des accidents qui nous surviendront, s'il veut bien prendre les trois mesures suivantes : i^ nous fournir huit hommes d'escorte — tout à fait impuissants à nous défendre en cas d'attaque, mais

suffisants pour monter la garde la nuit et nous éclairer le jour ; 7^ avertir la première tribu que nous devons aborder, laquelle, quoique indépendante, est en bons rapports de commerce avec Song-Pan-t'ing, que nous sommes ses amis ; 30 enfin aviser le vice-roi du Kan-Sou que nous sor-

; SOSG-PAN-T INC

tirons du Tibet sur son territoire, afin qu'il prenne des dispositions analogues du côté de Lhabrang.

Je savais que rien n'est plus dangereux qu'un tel engagement en face d'un fourbe : il peut vous faire massacrer, par une simple promesse d'impunité donnée en sousmain aux tribus, et ensuite prouver triomphalement par votre attestation qu'il a tout fait pour éviter la catastrophe. Mais nous n'avions pas d'autre ressource, et la fortune a voulu que nous soyons tombés sur un homme loyal. Bien loin de se désintéresser de notre sort, maintenant qu'il était

couvert, il prit de concert avec nous toutes les mesures de détail propres à assurer notre succès.

Un des soldats d'escorte fut désigné sur les indications du Père Dury dont il était le meilleur fidèle, et c'est en partie au dévoûnient et à l'intrépidité de cet homnïe que nous avons dû la vie. Les autres furent choisis parmi ceux qui parlaient couramment tibétain ; trois d'entre eux, même, étaient Tibétains et deux autres avaient déjà fait la guerre ou le commerce chez les Nomades. Le général crut nous faire plaisir et couronner ces excellents choix en mettant à la tête de notre escorte un sous-officier chrétien . en quoi malheureusement il se trompait, car c'était bien le plus médiocre sujet de toute la chrétienté, et il ne valait pas mieux comme militaire.

Un troupeau de 26 yaks, conduit par trois Tibétains connaissant le pays, était affrété : il devait nous conduire jusqu'à Lhabrang, et là seulement il serait payé, ce qui garantissait sa fidélité. Ces yaks porteraient nos tentes, nos bagages personnels réduits au minimum, un mois de vivres pour toute notre troupe, et deux mois de grains pour nos montures. La plupart de celles-ci étaient remplacées par des chevaux tibétains.

Le reste des bagages, notamment notre argent et tous les documents recueillis, que nous ne voulions pas exposer à un pillage, allaient suivre la route chinoise qui fait un vaste détour vers l'est pour éviter le pays dangereux, et iraient nous attendre à Ho-Tcheou : s'il nous arrivait malheur, au moins nos découvertes ne périraient pas avec nous. Notre lettré en chef, complètement inutile au Tibet, devait conduire cette caravane.

Tout était prêt, on chargeait les yaks, lorsque le plus funeste contre-temps se produisit. La perspective de cette expédition ne causait aucune joie à nos gens : la réputation des Nomades ne leur disait rien qui vaille, et la neige qui tombait fréquemment depuis notre arrivée à Song-Pan-t'ing n était pas de nature à leur faire goûter

les charmes du camping. La plupart s'étaient déclarés trop fatigués pour nous suivre et avaient été remplacés par des hommes du pays, habitués au climat et aux Tibétains. Notre interprète chinois avait vainement essayé de nous dissuader de notre projet ; quand il se vit pris dans le dilemme, nous suivre ou perdre sa lucrative situation, il n'hésita pas : il tomba malade. Que faire d'un homme qui a 40 degrés de fièvre ? Force nous était de l'envoyer en chaise avec nos bagages à Ho-Tcheou.

Mais alors le capitaine Lepage restait seul pour nous servir d'interprète. C'était tout à fait inadmissible : il ne pouvait être à la fois en tête et en queue ; quelque circonstance exigerait peut-être que nous nous séparions momentanément les uns des autres ; et qu'arriverait-il s'il venait à être malade ?

Fallait-il donc renoncer à une entreprise depuis si longtemps mûrie, au moment même où tous les obstacles semblaient aplanis ? Fallait-il laisser croire que nous reculions devant des dangers qui n'avaient pas arrêté nos émules de l'armée allemande ? J'allai sans hésiter frapper à la porte du Père Dury et lui demander de prendre la place de l'interprète malade ; et, tout simplement, il accepta. Il ne pouvait trouver à nous suivre que souffrances et périls, sans gloire ni profit, même pour la tâche évangélique à laquelle il s'était voué ; mais il lui suffisait de rendre service à une mission française. « Par exemple, vous vous chargerez de m 'obtenir le pardon de Monseigneur ! » me dit-il, non sans alarme, car c'était vrai, il allait quitter son poste et disparaître sans autorisation. Mais l'évêque ne lui en a pas su mauvais gré !

Et enfin, le 24 avril, notre troupe s'ébranlait. Elle comprenait, outre nous cinq, huit soldats chinois et tibétains montés, nos quatre Annamites, deux lettrés, trois Tibétains convoyeurs, et dix domestiques et hommes de peine pour les soins des chevaux et du camp. En tout 24 cavaliers et huit hommes de pied.

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