PORTEURS DE THÉ
comment les faire des- sl-r n route de ta-tsien-lou
cendre ?
Qui n'a lu dans le Père Hue cette horrifique dégringolade de yaks qu'on lance sur la pente glacée de la montagne ? On l'a prise pour une aimable « galéjade ». Eh bien, nos chevaux découvrent cette méthode tout seuls, sans le vouloir. Le premier qu'on essaie de faire descendre par le chemin, après lui avoir entouré ses sabots de chiffons, et en le tenant par la tète et par la queue, glisse, tombe avec ses palefreniers, qui le lâchent à temps pour ne pas rouler avec lui, et en un clin d'oeil file, couché sur le côté, jusqu'en bas de la pente. Nous le croyons perdu : non, il y a de la neige accumulée et des buissons : il s'arrête doucement, s'ébroue, ...et mange un peu de neige pour se rafraîchir. Un second animal a exactement le même sort. N'eùt-il pas mieux valu les lancer que de les laisser tomber involontairement?
Mais tout cela est plus drôle à raconter qu'à faire. Heureusement il y avait de la lune, ce qui nous permit, à dix heures du soir d'atteindre l'auberge, ayant laissé
presque tous nos bagages sur la route. Et dire que le passage de ce col n'a rien de difficile en temps ordinaire! nousmêmes l'avons regravi très aisément vingt jours plus tard.
Le pont de Lou-Ting-Kiao, sur lequel on franchit le large et profond Ta-Tou-ho, grand affluent du Min, a déjà été célébré par tous les voyageurs, mais il a fait de nouveaux progrès... vers la ruine. Il est composé de chaînes, tendues d'un bord à l'autre de cette rivière de cent mètres, et sur lesquelles devTait être posé un tablier de planches ; mais ces planches manquent : à peine reste-t-il les lattes destinées à les supporter, posées de loin en loin en travers des chaînes. Ajoutez à cela les oscillations d'un pont si léger et l'absence, d'un côté, des chaînes qui devraient servir de garde-fous. Et ce pont est pour ainsi dire l'unique passage faisant communiquer la Chine avecle Tibet !
La photographie en donne une très fausse idée : on y voit en effet un tablier, ou quelque chose qui y ressemble vaguement. C'est que ce tablier vient d'être posé en
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notre honneur : c'est là-dessus que vont 'défiler nos chevaux ! — Je ne me lasserai pas de répéter qu'un cheval chinois passe là où aucun cheval européen ne ferait un pas, et il le faut bien, sans quoi l'espèce aurait depuis longtemps disparu au fond des abîmes. — Mais à peine sommes-nous sur l'autre bord, n'ayant qu'un seul cheval tombé à l'eau de dix-huit mètres de hauteur (et qui regagne la rive à la nage), que les gardiens du pont se précipitent et remportent les planches : ce qui leur permettra d'exiger une gratification de tous ceux qui demanderont qu'on les replace. Doux pays !
La route de Ta- Tsien-Lou est. ce pontmisàpart, de beaucoup la plus belle que nous ayons vue dans les montagnes de Chine. Elle a presque partout deux mètres de large, et il n'y a vraiment aucune raison péremptoire pour qu'on tombe dans les précipices. Elle est sillonnée par un nombre extraordinaire de porteurs de ballots de thé, car on sait que les Tibétains font leur principal aliment du thé, qui leur arrive presque exclusivement par cette route. Les charges portées par tous ces hommes qui n'ont pas l'air particuhèrement vigoureux sont prodigieuses : nous en avons vu et pesé qui atteignaient 140 kilos ! Joignez à cela que la route n'est qu'une suite de montées et de descentes, tout aussi fatigantes, pour s'élever finalement à 3000 mètres!
La \ille de Ta -Tsien-Lou
qui possède à la fois un roi tibétain et un préfet chinois, est bien l'entrée du Tibet. Les maisons tibétaines sont infiniment plus belles, plus confortables, plus propres, plus pareilles aux nôtres, tout en gardant un cachet original, que celles des Chinois, et il ne semble pas qu'on leur ait rendu la justice qu'elles méritent.
Mais je ne veux pas m'attarder à décrire cette ville si connue, pas même les couvents des lamas jaunes et rouges des environs ; pas davantage les Tibétains du lieu ni ceux qui viennent de loin, avec des caravanes de yaks, chercher les ballots de thé arrivés à dos d'homme. Le Tibet est un monde, et le soin d'en parler doit être légitimement réservé à ceux qui se sont consacrés spécialement à son étude.
Nous ne sommes venus chercher ici que des termes de comparaison, et il faut nous applaudir d'y être venus, car cette reconnaissance nous guidera dans nos recherches futures et nous permettra de constater des différences ethni-
tibétain portant un ballot
DE THÉ ques assez remarquables.
Contentons-nous de signaler l'état d'inquiétude que règne dans la contrée. Le bruit court que les lamas, vaincus l'année dernière par le terrible Tchao-Eul-Fong, commissaire impérial, profitent ce qu'il a été appelé à faire l'intérim de vice-roi du Sseu-Tch'ouan pour préparer leur revanche. Mais Tchao le sait et il se dispose à revenir : déjà des troupes nombreuses sont arrivées. Ce sont elles qui, deux ans plus tard, prendront Lhassa.
Redescendus au Sseu-Tch'ouan, nous pensions n'avoir à y trouver que des documents épigraphiques. Cette province a été et est sans cesse parcourue par un grand nombre de missionnaires catholiques et protestants, de diplomates, de commerçants, d'explorateurs, de touristes. Si quelque curiosité artistique restait à découvrir en Chine, ce ne pouvait être là à coup sûr.
Aussi, grande fut notre stupéfaction, au sud de Yong- King-hien, en apercevant à quinze mètres de la grande route, protégés par un hangar, deux rochers jadis tombés de la montagne et couverts de merveilleux bas-reliefs représentant des figures bouddhiques. Rien de semblable ne nous était encore apparu en Chine, — et c'était même pour nous un sujet constant de regret de ne trouver aucune sculpture sur pierre dans un pays où les statues de terre se comptent par millions.
Le caractère le plus apparent des œuvres d'art qui se trouvaient devant nous était la profusion et la fantaisie, alliées à une certaine symétrie. Pas un pouce de la pierre n'était sans ornement, et pour utiliser la forme des blocs tout en respectant les sujets à traiter, on avait été amené à donner à ceux-ci les dimensions les plus variées : de la pierre sortaient une multitude de personnages de toutes les tailles, pourtant alignés et régulièrement superposés. La plupart des figures n'avaient rien de chinois, non plus que les poses. Nous y reconnaissions plusieurs des traits de l'art hindou, et nous les notions avec étonnement, sans savoir qu'en ce même moment M. Cha vannes, l'éminent membre de l'Institut, procédait aux mêmes constatations dans les temples souterrains de Long-Men et de Yun-Kang — que nous devions voir plus tard — et établissait leur filiation directe de Tart gréco-bouddhique du Gandara (i).
Trois jours après, près de Ya-Tcheou, nous décou-
(i) On désigne sous ce nom l'art qui s'est développé dans le Gandara (nord du Penjab), sous l'influence des artisans grecs introduits par les Séleucides, successeurs d'Alexandre.
vrions un monument non moins remarquable : un grand pilier en blocs de grès, de trois mètres de largeur sur deux d'épaisseur et cinq mètres de hauteur, prolongé par un contrefort presque égal. Deux frises en ornent la partie supérieure, Tune en bas-relief, l'autre en haut-relief. Le bas-relief représente un cortège magnifique de cavaliers et de chars traînés par des chevaux fougueux analogues à ceux qu'on voit sur les bas-reliefs égyptiens. Parmi les hauts-reliefs se distinguent des atlantes, dont l'un se distingue par son type sémite et sa barbe assyrienne. A cinquante mètres de là se font face deux lions ou tigres ailés en pierre, d'un modèle jusqu'ici tout à fait inconnu en Chine et visiblement apparenté aux animaux ailés d'Assyrie. Une inscription de l'an 209 après Jésus-Christ date le monument, qui se trouve l'un des plus anciens de la Chine en même temps que l'un des plus intéressants (i).
La descente de Ya-Tcheou à Kia-Ting par la rivière Ya est un des parcours les plus délicieux qui se puisse faire au monde. Le paysage est sans cesse ravissant: montagnes, forêts, rochers, cascades, pagodes, tout est disposé à souhait.
Mais c'est surtout le mode de locomotion qui est pittoresque. La rivière est à tout instant barrée par des rapides : ce n'est qu'une suite de seuils au-dessus desquels ne glisse qu'un filet d'eau ; aucun bateau, si plat qu'il soit, ne pourrait passer. Les Chinois ont imaginé de construire des radeaux de bambous, longs d'environ quinze mètres, extrêmement légers et enfonçant à peine : ils raclent bien un peu la roche en passant, mais qu'importe ! vu leur longueur et leur perméabilité à l'eau, qui circule librement entre les bambous, ils se moquent des rapides. A chaque chute le radeau tout entier disparaît sous l'eau, mais les passagers installés sur une
(i) Un temps affreux qui dura pli sieurs joure ne nous pemiit pas d'achever le moulage des bas-reliefs ni de prendre des photographies satisfaisantes. Le Père Gire, missionnaire à Ya-Tcheou, eut la tonte d'achever les moulages après notre départ, et, comme il n'avait pas d'appareil photographique, un autre missionnaire, le P. Mansuy, fit huit jours de che\al pour venir recommencer ces photographies, et nous les envoya.
minuscule plate-forme n'ont qu'à lever les jambes : avec un bruit de tonnerre, le flot bouillonnant les enveloppe de toutes parts, pendant que, assis, semble-t-il, sur son écume, ils filent à toute vitesse ; puis insensiblement le radeau remonte à la surface, et glisse nonchalamment vers une autre chute.
« Exciting but safe », peut-on lire au Japon en haut des rapides du lac Biwa, qui durent vingt minutes à franchir ; la descente de la rivière Ya demande trois jours, particulièrement enchanteurs pour des voyageurs habitués à d'autres « excitements » beaucoup plus fatigants et beaucoup moins sûrs. Sauf à Fleurelle, toujours occupé à lever le parcours — et bien il fit, car rien n'est plus erroné que le tracé affecté par les cartes à cette rivière si fréquentée, — ce voyage exquis nous donnait la passagère illusion que nous étions des touristes n'ayant rien à faire qu'à jouir de la vie, tout en privant de la leur les innombrables canards et autres oiseaux d'eau qui se levaient à notre passage. Et il nous réservait encore une surprise : le Rocher des mille Bouddhas.
C'est une falaise entièrement creusée de niches contenant des personnages bouddhiques, dont plusieurs figurés dans une des poses spéciales à l'art du Gandara. Au centre de la paroi, une chapelle creusée dans le roc contient un beau Bouddha et, à ses côtés, deux Apsara de type nettement grec.
A partir de là nous entrons dans la contrée la plus étonnante. Les montagnes se sont éloignées, seules des collines bordent la rivière. Des collines, ou d'étranges palais ? Des portes innombrables s'ouvrent dans le roc, conduisant dans l'intérieur de la terre. Leur forme est égyptienne, un peu plus large sur le sol qu'au plafond ; au-dessus la paroi est souvent ornée d'un rinceau, et une voûte cintrée surplombe. Ce sont des cavernes creusées de main d'homme, mais depuis longtemps abandonnées. Elles sont d'un caractère architectural frappant : nous espérons y trouver des merveilles de sculpture, mais nous avons beau en visiter, sans
nous lasser, des centaines, nous n'y découvrons rien, que des traces d'utilisation très variée. Les unes ont servi de demeures : on y voit le foyer, l'auge, le réservoir à eau, les niches pour ranger les objets divers ; d'autres étaient des écuries, ainsi que l'indique la mangeoire ; d'autres sont des sépultures, et les cercueils de pierre sont toujours là, mais on les a fouillés, ainsi que l'indiquent les couvercles déplacés, et ils sont vides.
Un peuple vivait donc dans ces cavernes, qu'il avait creusées suivant des conceptions précises. Vainement nous avons fait des fouilles: nous n'avons trouvé que des débris de poteries sans caractère, et, une seule fois, des fragments de statues en terre cuite assez singulières, mais dont rien ne prouve l'ancienneté. La tradition locale prétend que ce sont les Tibétains de Ta-Tsien-Lou qui habitaient ces cavernes jusqu'à la dynastie des Ming ; de temps à autre quelqu'un d'entre eux viendrait fouiller telle caverne, et y trouverait les trésors dont ses ancêtres lui ont transmis le secret.
Il y a là un problème d'autant plus curieux que les livres chinois mentionnent à peine ces grottes (i). Il existe peu de races qui aiment vivre sous terre, et les habitants actuels n'utilisent plus ces abris, même comme greniers ou écuries, sauf de très rares exceptions ; au contraire, dans le Kan-Sou et le Chen-Si, des cavernes toutes semblables sont creusées dans le lœss, et, encore aujourd'hui, ce sont les demeures préférées des populations.
Kia-Ting, où se termine notre navigation, possède une des œuvres les plus étonnantes, sinon les plus admirables, que l'homme ait produites : c'est, dans une falaise au pied de laquelle confluent la rivière Ya, le Ta-Tou-ho et le Min, un Bouddha sculpté en plein roc et haut de 60 mètres environ. C'est de beaucoup la plus grande statue du monde
(i) Tous les voyageurs européens en ont parlé avec étonnement et ont émis sur leur origine des hypothèses diverses ; mais il est à croire qu'ils n'ont pas eu la patience d'en visiter un grand nombre, car ils n'ont point remarqué les objets que j'ai cités, qui se trouvent dans plusieurs cavernes, ni même les magnifiques sculptures dont nous parlerons plus loin.
entier. Elle occupe le fond d'une niche, de vingt mètres environ de largeur et de profondeur, taillée à ciel ouvert dans la falaise, et dont les parois contiennent une quantités de petites loges où devaient jadis se trouver des statues, mais vides à présent, autant qu'il semble. Le dieu est représenté assis à l'européenne.
Mais, il faut bien ra\'ouer, cette œuvre prodigieuse ne produit aucun effet. Sous l'action des pluies, les contours se sont effrités, de grands blocs se sont détachés ; la végétation, mousses, arbustes, arbres même, est montée à l'assaut de ce qui restait et le défigure. Sans arriver à comprendre comment Colborne Baber a « échoué à y découvrir, excepté dans le visage, aucune tracj de la main du sculpteur», il faut convenir qu'aucune trace d'art véritable n'est plus
visible. On jugerait que des tailleurs de pierre ont dégagé du roc une ébauche rudimentaire, pareille à nos bonshommes de neige, que le praticien n'est jamais venu dégrossir.
Pour comble de malheur, à une époque récente on a imaginé de refaire au Bouddha la coiffure de cheveux frisés dite « en fruit de jaquier « qui le caractérise : c'était une restauration facile, ne demandant aucun échafaudage, le sommet de la tête affleurant le plateau qui couronne la colline. Et on a incrusté dans le crâne une coiffe de pavés ronds de l'effet le plus misérable.
Je ne sais ce que donnerait un nettoyage complet de la statue : l'élégance de plusieurs des niches voisines autoriserait quelque espoir ; mais, dans l'état actuel, l'énormité de l'effort qui aboutit à nous présenter cette figure informe ne produit plus qu'une impression d'impuissance et de ridicule.
Cependant une belle statue de Poussa, taillée dans le roc à peu de distance, et quelques bas-reliefs en amont assurent de l'intérêt à ce site, où plusieurs riches pagodes sont l'objet de pèlerinages très fréquentés.
Poursuivant nos visites dans les grottes qui entourent la ville, nous avons enfin la joie d'en trouver un groupe, à 15 kilomètres au nord, qui ont servi de sanctuaires bouddhiques. Nombre de statues gisent à terre, brisées ; cependant on peut encore se rendre compte de l'effet impressionnant que devaient produire ces rangées de dieux et de saints qui semblent sortir des entrailles de la terre pour tenir conseil.
De Kia-Ting, retournant légèrement en arrière, nous allons faire l'ascension du mont 0-mei, la montagne sacrée du Sseu-Tch'ouan.
Je ne veux point refaire après tant d'autres le récit de cette excursion de huit à dix jours, qui rentre dans le domaine du tourisme. Qu'il me suffise de dire que cette pyramide de 3500 mètres d'altitude, d'où la vue est admirable, couverte d'une profusion de temples et de couvents accrochés à la moindre saillie, entourée d'une ceinture de contre-
forts boisés et eux aussi peuplés de riches pagodes, est certainement l'un des plus beaux sites du monde.
Mais ce que je tiens à signaler une fois de plus — en renvoyant encore, pour l'étonnante histoire des religions en Chine, à mon ouvrage précédent, — c'est l'erreur fondamentale de ceux qui prétendent que les Chinois sont un peu-
TEMPLEB SOUTERRAINS DE P
pie dévourvu d'esprit religieux. La quantité de pagodes qu'on rencontre en tous lieux est prodigieuse : pas un hameau qui n'ait la sienne, et dans les villes, même médiocres, elles se comptent par dizaines. Or elles sont bâties, nonparl'Etat, mais bien par les particuliers qui se cotisent à cet effet. Il est difficile d'admettre que le Chinois pratique et aimant l'argent, qu'on nous dépeint, se plaise à gaspiller des sommes considérables pour construire des temples en l'honneur de dieux qui ne lui inspirent que scepticisme et indifférence.
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Mais, dira-t-on, ces temples sont toujours déserts, personne n'y va prier. Nouvelle erreur, qu'une observation plus méthodique aurait empêchée. Chez nous chaque jour est la fête d'un saint : ainsi en est-il en Chine, et la pagode consacrée au saint ou au génie dont c'est le jour anniversaire est envahie par une foule venue de toutes parts apporter son offrande et ses prières. Le lendemain la pagode retrouve, parfois pour un an, le silence et l'abandon qui frappent l'Européen de passage, mais la ferveur n'a fait que se déplacer, et c'est ailleurs que la foule pieuse est allée se concentrer pour prier.
Mais en outre, il est des lieux tellement saints que toute l'année on y vient en pèlerinage. Le T'ai-chan au Chan-Tong, le Wou-t'ai-chanau Chan-Si, le Heng-chan au Hou-Nan,et le 0-mei-chan au Sseu-Tch'ouan sont quatre foyers de dévotion ardente. On y accourt de partout, bravant les plus dures fatigues. Qu'il me suffise de dire que nous avons fait l'ascension du mont 0-mei en février, par un froid rigoureux, au moment le plus pénible de l'année : plusieurs centaines de pèlerins, pieds nus dans la neige et grelottant sous leur léger vêtement de toile, redescendaient ou montaient derrière nous, venus de toutes les provinces. Parmi eux, d'ailleurs, pas une femme, la saison étant vraiment trop rude : les hommes n'abandonnent donc pas la piété au sexe faible.
En un lieu depuis si longtemps sacré — un des premiers apôtres du bouddhisme, Pou-Hien, au début de l'ère chrétienne, l'aurait sanctifié, — nous pouvions espérer trouver des merveilles d'art. Hélas ! sauf en la célèbre pagode des Dix Mille Années, où se trouvent le fameux éléphant en cuivre blanc, de grandeur naturelle et d'une vérité d'allure étonnante, image de l'animal légendaire sur lequel Pou-Hien serait venu de l'Inde, et divers autres monuments intéressants mais déjà signalés — quoique avec des erreurs d'attribution regrettables, — il n'y a presque rien d'artistique ni même d'ancien dans ces
monastères si nombreux. Au cours des guerres et des révoltes, les pillards sont montés ici !
Nous revenions donc assez déçus de cette magnifique excursion, quand nous en fûmes consolés par deux trouvailles, dans deux pagodes voisines de la ville qui est bâtie au pied de la montagne. L'une est une ravissante stupa (pyramide bouddhique) en cuivre, portant, délicatement ciselées, près de quatre mille sept cents figurines — Fleurelle qui en a pris le dessin, car la photographie était impossible, les a comptées. — L'autre est une statue colossale d'Avalokiteçvara (i), de 12 mètres de hauteur, en bronze doré, datant de trois cents ans ; entourée de plusieurs autres statues de bronze et de bois, elle est abritée dans une pagode spécialement constniite à sa mesure. Son style archaïque, ses mille bras, pareils
m In i\v> priiKiiuLiix licul.lliisiilvas, m> fuliirs lioucUlhas,
à des tentacules s'agitant dans Tombre, la lumière venant des hautes fenêtres qui pourtant Téclaire par en-dessous, et surtout l'expression mystique de son visage dominant de si haut la terre, tout cela fait une impression saisissante. C'est bien l'art, un peu gauche et raide, mais étrange, puissant, énorme, qu'on s'attend à trouver à chaque pas en Chine : hélas ! combien de telles manifestations y sont rares.
Revenus à Kia-Ting, nous partons vers le nord pour gagner Tch'eng-Tou, la capitale du Sseu-Tch'ouan. Le pays est charmant, coupé de collines couvertes de pins. Qui donc assure que le Chinois déteste les arbres ? Il n'est pas de peuple au contraire qui les aime davantage : chaque maison possède un ou plusieurs arbres dans sa cour ou dans son jardin, si bien qu'on devine de loin un village en apercevant un bois ; les pagodes, qui sont les seuls lieux de réunion publique, possèdent toutes des bosquets le plus souvent séculaires ; bref, on voit des arbres partout autour des habitations, signe évident qu'ils ne déplaisent point.
Pourquoi donc le Chinois, qui les aime tant chez lui, détruit -il sans pitié tous ceux qui sont au loin, dénudant si fâcheusement les montagnes ? Question naïve que j 'ai tort de prêter au lecteur, car il en a par avance trouvé la réponse : parce que le bois, seul employé dans la construction, a un grand prix, et que, quand il n'appartient à personne, il est fort bon à prendre. Toutes les grandes montagnes étaient des terrains sans maître : chacun ^n a enlevé tout ce qu'il pouvait, de peur que son voisin ne le prît avant lui. Mais, sur sa propriété, le Chinois conserve et entretient fort bien ses bois, et il fait de nombreuses plantations: c'est pourquoi le Sseu-Tch'ouan, où il n'y a guère de terre vacante, est particulièrement boisé. Que demain l'État chinois adopte un régime forestier et l'applique aux immenses étendues sans propriétaire, et on verra les forêts se reconstituer, à la grande satisfaction du peuple.
La découverte, si inattendue que nous avions faite
ils nous comblent d'amabilités, mais ne connaissent point de sculptures. Nous questionnons tous les habitants, avec le même succès. A la fin cependant, on semble se souvenir de quelque chose : « Des rochers sculptés ? une statue de Bouddha ? Mais oui, à Houang-Long-Ki, à 20 kilomètres d'ici, vous trouverez cela. Bien, notons Houang-Long-Ki pour demain, mais, aujourd'hui, c'est Kiang-K'eou qu'il nous faut.
Puisque personne ne veut rien nous dire, cherchons nous-mêmes! Et désolés de voir nos espérances s'envoler, ne sachant plus que croire, d'une parole, peut-être mal comprise, d'un missionnaire de passage ou de l'affirmation si catégorique des habitants, nous nous engageons avec l'obstination du désespoir, dans une petite vallée.
Il est déjà 5 heures du soir, la nuit tombe. Nous marchons deux kilomètres sans rien rencontrer que des habitants qui ne savent rien. Un certain découragement nous envahit, lorsque nous remarquons, dans la nuit tout à fait venue, une paroi de montagne verticale comme celles qu'affectionnent les sculpteurs de rochers. Vite nous frappons à une maison de paysan : « De la lumière, brave homme, et mène-nous voir le Bouddha. » L'homme, obéissant, sort avec une torche, et sans hésitation nous conduit par un sentier de chèvre à mi-hauteur de la montagne. (i Voilà », nous dit-il, et nous ne voyons rien du tout, dans l'obscurité profonde, que des rocs informes. Mais, lui, baissant sa torche, nous montre sur quoi nous nous tenons : deux pieds énormes, sculptés dans la pierre, et qui appartiennent sûrement à quelque géant que la flamme vacillante ne parvient pas à faire sortir de l'ombre.
C'en était assez, nous tenions notre colosse et le retrouverions demain ; nous pouvions rentrer prendre un repos bien gagné en rêvant à la découverte désormais acquise.
Et le lendemain, en effet, deux immenses statues de Bouddha, de dix-huit à vingt mètres de haut, nous apparaissaient côte à côte, l'une debout, l'autre assise à l'orien-
taie sur une fleur de lotus. Les assises de la montagne constituaient leur trône ; de leurs fronts ils atteignaient presque son faîte, et il semblait vraiment qu'elle n'était tout entière faite que pour leur servir de cadre. Ah ! sous un ciel comme celui d'Egypte, ces colosses eussent marqué leur place à côté de ceux d'Abou-Simbel ! Hélas ! le ciel pluvieux du Sseu-Tch'ouan avait délité le calcaire tendre ; bien des
morceaux étaient tombés, et bien des contours usés et dégradés. Mais au moins, ici, nulle tentative de restauration n'était venue déshonorer ces vestiges d'un art colossal, qui suffirait à la gloire d'une race.
Ce n'était pas tout : les alvéoles de la fleur de lotus nous réservaient la plus admirable surprise. Chacune était une chapelle peuplée de figures de grandeur naturelle. Mieux protégées contre la pluie, elles avaient conservé une certaine netteté de contours, et les Bouddhas assis à
Teuropéenne, les plis des draperies, les poses souples, parfois même onduleuses, de certaines figures, tout offrait une influence évidente de Tart grec et de l'art hindou, si distants de Tart chinois tel que nous le connaissons.
Voilà une nouvelle occasion de constater combien la Chine, que nous voulons croire isolée du reste de runi\ers jusqu'au jour où nous nous sommes mêlés de la découvrir, a en réalité une histoire pareille à la nôtre. C'étaient les mêmes barbares qui l'enfermaient et nous isolaient nousmêmes du monde jaune; périodiquement, comme cela est arrivé à notre Europe, elle tombait sous leur joug, et ce jour-là, tout naturellement, la barrière disparaissait.
C'est grâce à l'arrivée des Mongols jusqu'en Hongrie que nous avons eu connaissance de la Chine ; de même, sept cents ans plus tôt, la conquête du Nord de la Chine par les Tongouses, ancêtres des Mongols, l'a mise en relation avec l'Inde. C'est à ces empereurs tongouses, les Wei, forvents bouddhistes, ou à leurs successeurs, les T'ang, que sont dus ces admirables monuments du Sseu-Tch'ouan, ainsi que ceux dont j'aurai plus tard l'occasion de parler. Nul doute qu'avec les apôtres bouddhistes ne soient venus de l'Inde les premiers sculpteurs qui ont creusé dans le roc, à la mode hindoue, ces extraordinaires monuments, sans précédent en Chine, et où se retrouvent des détails caractéristiques de l'art gréco-bouddhique.
La Grèce au Sseu-Tch'ouan ! L'art introduit par les Barbares, après la chute desquels il disparaît bientôt ! Combien tout cela ressemble peu aux notions conventionnelles!
Mais ce n'était pas fini. Les mêmes gens qui avaient nié qu'il y eût ici des statues géantes avouaient qu'il en existe à Houang-Long-Ki. Nous y courons donc. La comédie recommence : point de Bouddha ici, mais il y en a un fort beau . à Yong-Hien, à 80 kilomètres environ au sud-est.
Bien entendu, nous finissons par découvrir le Bouddha. Il n'a que dix mètres de haut, et malheureusement sa tête,
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jadis brisée, a été refaite en stuc d'une façon assez grossière ; mais le corps est bien conservé, ainsi que deux statues d'adorateurs, et l'ensemble est imposant.
Yong-Hien est trop en dehors de notre itinéraire,
et nous n'irons point voir son colosse. Nul doute que là on ne nous en ait signalé un * autre ! i 4
Mais dès maintenant le résultat est atteint : il apparaît que cette partie du Sseu-Tcli'ouan est le centre d'une floraison d'art prodigieuse, une des plus étrangcset grandioses qui soient au monde. Pour qui voudra l'étudier, la récolte sera aussi facile que riche. Il nous suffit de l'avoir signalée. Notre apanage est ailleurs : ce sont les contrées désolées où nul ne va.