LE PÈRE DURY
a traité cette matière de façon magistrale, et nous étions parfaitement au courant des différentes sortes d'argol et de leurs vertus ; il ne nous manquait... que d'en trouver.
Comment, se demandera-t-on, peut-on s'en procurer dans le désert ? Mon Dieu ! la chose est moins compliquée qu'elle n'en a l'air. Tous les nomades viennent camper dans les mêmes endroits, qui présentent des conditions favorables telles que protection contre le vent, proximité de sources non gelées, etc. Il en résulte que chacun, en partant, laisse un dépôt d'argol frais, qui deviendra sec avant le passage de nouveaux visiteurs.
Il n'y a donc aucune difficulté quand il ne neige que la nuit et que le jour la terre se montre à nu ; mais, quand il neige même le jour, le précieux combustible disparaît, enseveH. Il faut alors, dès qu'on s'arrête, disperser ses gens sur toute l'aire oii sa présence est présumable. et chacun, avec fièvre, fouille la couche glacée jusqu'à ce qu'il découvre cette manne. Parfois nous voyions l'obscurité descendre, et rien n'était signalé : lugubre perspective
fè
que celle d'une nuit sans feu, par ce froid et cette bise, sans aliments cuits, sans même un peu de thé ! Enfin un cri de triomphe partait de quelque coin, et tout le monde accourait récolter le bienheureux crottin.
Toutes ces épreuves, cruelles pour notre personnel, nous étaient rendues légères par la conscience de notre mission à remplir ; et, si parfois elles nous semblaient pénibles, il nous suffisait de lever les yeux vers le drapeau français flottant dans la bourrasque sur ces solitudes inviolées.
Descendant toujours la pente douce de petits ruisseaux qui grossissent peu à peu, nous arrivons enfin au bord d'une rivière assez forte : c'est le principal affluent du Fleuve Jaune dans son cours supérieur, et tous le considèrent comme en étant la deuxième source, ainsi que l'indique le nom même que lui donnent les Chinois; Second Fleuve Jaune — Eul-tao Houang-ho ; — les Tibétains l'appellent Maitcheu, et nomment Matcheu ou Matchi le grand fleuve.
Nous n'avons plus maintenant qu'à descendre son
cours. Quelques broussailles, pleines de lièvres et de faisans, reparaissent sur ses bords, le temps s'améliore, Therbe se montre, des antilopes, toujours hors de portée, nous narguent avec grâce, la vallée s'élargit, un je ne sais quoi de moins âprement farouche fait pressentir l'approche de l'homme ; enfin nous apercevons des troupeaux. Il était temps. Ces huit jours de marches presque constamment dans la neige, de nourriture insuffisante, de nuits terriblement froides ont épuisé nos chevaux : déjà l'un d'eux tombe pour ne plus se relever, et bien d'autres vont l'imiter.
Le chef de Pan-Yu vient à notre rencontre suivi de plusieurs cavaliers en armes. C'est un homme de 35 ans environ, aux traits assez fins. Il porte une capote en peaux de mouton cousues le poil en dedans, bordée d'un col en peau de panthère ; avec cela des bottes, et c'est tout.
Tel est le costume de tous les Nomades : ils sont entièrement nus, par cette température polaire, dans leur capote qu'ils relèvent jusqu'aux genoux au moyen d'une ceinture, sans souci du froid montant de la terre gelée. Et cependant ils ont encore trop chaud : ils rejettent la manche droite, parfois aussi la gauche, et vont presque constamment le torse nu, tout au moins le côté droit. Quelle rude race !
Cependant j'oublie un trait de leur vêture, trait essentiel, car c'est lui qui leur conserve la chaleur indispensable : ne se lavant jamais, ils sont recouverts d'une épaisse tunique de crasse accumulée depuis leiu" naissance. Leur peau, qui devrait être blanche et rose, — ainsi qu'elle se montre, quand ils ôtent leurs bottes, à leurs pieds et à leurs jambes, lavés de temps à autre par les ruisseaux qu'ils traversent, — apparaît d'un brun presque noir. Certes le soleil, assez chaud en été, y est pour quelque chose, le vent glacé pour bien davantage, car rien ne hâle plus fortement, mais ce teint de Nigritien provient surtout d'une couche de corpuscules solidement incrustés.
N'allez pas croire cependant, sur la foi d'auteurs qui
n'ont vu — ou senti — que des sédentaires, que le parfum de ces nomades impresssionne fâcheusement ; ne croyez pas, surtout, qu'ik paraissent malpropres ! Non point. L'air vif