COL DE LANG-KIA-LINC
autant dans les vallées et dans des endroits quelconques. En l'honneur de qui sont-ils élevés ? pour tous les simples, c'est en l'honneur du Génie du lieu, car bouddhistes ou peunbo en réalité sont surtout panthéistes et voient des esprits partout. Aussi nos gens offrent-ils à la divinité de ce col fameux, d'où pour la dernière fois on aperçoit les montagnes de Chine, de la monnaie d'or et d'argent... en papier qu'ils ont emportée à cette intention.
Et maintenant nous allons redescendre — oh ! bien peu ! Nous quittons le territoire de la tribu de Paotso, que nous n'avons pas vue et qui habite dans une vallée à l'écart de la route ; nous entrons sur le domaine de la grande confédération des Dzorguè, qui occupe le sommet de la boucle du Fleuve Jaune, au centre des Ngolo, des Ngapa, des Paotso, des Samsa et des Tatseu.
Tous ces peuples seront à redouter puisqu'ils vivent de pillage autant que d'élevage ; seuls les gens de Paotso et la première tribu des Dzorguè, celle de Pain-Yu ou
Pan-Yu, sont, pour le moment, en bons rapports avec l'autorité chinoise, et le préfet, conformément à notre demande, les a priés de nous bien recevoir. Que déjà nous ayons franchi sans incident le territoire de Paotso, c'est bon signe, mais nous devons surveiller avec une particulière attention nos derrières, car c'est par là qu'arrivent les Ngapa pour enlever les caravanes à destination de Pan-Yu. Les Nomades ne pillent pas leurs voisins immédiats, à moins d'être en guerre déclarée, mais ils ne se gênent nullement pour venir chez eux détrousser les étrangers qui s'y trouvent, ou pour traverser leur territoire afin d'aller enlever les troupeaux d'une tribu plus lointaine. Hélas ! l'accueil du Tibet ne se fait pas plus hospitalier à mesure que nous y pénétrons davantage : le froid redouble au contraire. La neige maintenant tombe presque sans discontinuer. Fouettée par un vent continuel que je ne sais quel sort hostile nous pousse toujours dans la figure, elle nous aveugle et nous brûle. En peu de jours notre épiderme, noirci comme par les rayons d'un soleil ardent, se détache et s'enlève par bandes, qui laissent paraître à à leur place une peau nouvelle, encore tendre ; le contraste de ces raies roses et brunes qui zèbrent nos figures n'a rien de séduisant ; nos lèvres sont gercées et enflées : chacun de nous regarde ses compagnons avec horreur, et, sans même se risquer à consulter son miroir, se demande avec inquiétude s'il est aussi hideux. Oserons-nous jamais nous remontrer à des gens civilisés ?
Il faut que je l'avoue, nous sommes en partie victimes de notre insouciance. Tous ces maux ont été décrits par nos prédécesseurs ; mais nous n'avions pas cru qu'ils nous frapperaient si tôt ni si soudainement. Il eût fallu, dès le premier jour, sinon imiter complètement les Tibé- * tains et les Chinois de notre escorte, qui jamais plus ne se laveront, du moins nous oindre le visage d'un corps gras. Et pourquoi ne nous être pas souvenus de la joie du Père Hue, recevant d'un bienveillant lama une «paire de
lunettes» formées de crins dé yak? nos Tibétains en ont, et ils nous font envie. De solides conserves d'automobiliste avec masque nous auraient évité bien des souffrances.
Quant à nos Chinois et surtout à nos Annamites, on devine combien ce climat leur était agréable. Nous avions pris cependant pour eux toutes les précautions nécessaires, leur achetant des manteaux ouatés, des capotes de feutre imperméable et des peaux de chiens à longs poils sur lesquelles ils couchaient. Mais, de tous, celui qui souffrait le plus, bien qu'il ne se plaignît point, était assurément le Père Dury. Nous ne nous étions pas préoccupés de lui, il faut le dire à notre honte, et comme c'était à la dernière minute que nous lui avions demandé de nous suivre, il n'avait pas eu le temps de se procurer des vêtements fourrés. Même en mettant sur lui tout ce qu'U possédait d'habits, il grelottait, mais U n'osa nous avouer son dénûment que quand nous l'entendîmes tousser.
Nos animaux ne trouvaient plus à se nourrir qu'à grand'peine, en fouillant la neige pour découvrir l'herbe, et en avalant la neige elle-même, car les yaks et même les chevaux en mangent beaucoup.
Et encore tout allait à peu près bien quand nous trouvions moyen de faire du feu.
Puisqu'il n'y avait plus de bois, le seul combustible était l'argol, et l'on sait que ce nom poétique désigne la fiente desséchée des animaux. Le Père Hue