‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 44 sur 56 · RASSEMBLEMENT DES CAVALIERS · texte numérisé non relu

RASSEMBLEMENT DES CAVALIERS

plus de deux cents guerriers se trouvent rassemblés à un kilomètre en avant du camp, groupés en deux escadrons qui, tout de suite, précédés de patrouilles, s'en vont à la recherche de l'ennemi.

La belle manœuvre, exécutée avec quelle souplesse, quel silence, quelle soudaineté ! Comme elle révèle l'habitude delà guerre, des coups de main subits! Point d'ordres bruyants, point d'explications : un mot jeté tout bas, et voici l'armée en bataille. Qui vient au désert, fût-ce pour commercer, ne peut être qu'un professionnel et un amoureux des aventures : Tibétains et Chinois, tous ceux que nous y avons rencontrés paraissaient échappés des pages de Gustave Aymard et de Fenimore Cooper.

Pendant ce temps le camp a achevé son installation. C'est une ville, avec ses rues et ses places. La caravane est divisée en trente groupes dont la place respective est toujours observée. Chacun forme un quartier, composé d'un certain nombre de tentes ; aux angles un bastion est construit avec des charges de peaux, empilées les unes sur les autres de manière à constituer un rempart rectangulaire : un poste y veillera toute la nuit, secondé par une escouade de ces terribles molosses qui ne laissent même pas approcher les voisins- D'ailleurs plusieurs patrouilles

ont occupé au loin les passages dangereux, et avant Taube un escadron repartira pour se tenir prêt à recevoir l'ennemi, si à la faveur de Tobscurité il a réussi à s'approcher.

Toute la nuit, assis sur des ballots de peaux, dans l'acre fumée qu'exhalent les feux qui brûlent sous chaque tente, nous devisons avec les rudes coureurs d'aventures. Brèves sont leurs paroles, mais combien chaque détail est évocateur !

En raison du conflit avec les gens de Samsa, la plupart des riches négociants de Song-Pan-t'ing ont reculé devant la crainte du pillage, et la caravane ne comprend que deux cent cinquante cavaliers et quinze cents bêtes, au lieu du double qu'elle a d'habitude. A l'aller, bien qu'elle n'ait fait que longer le territoire de Samsa, un parti de cavaliers est venu réclamer un tribut exorbitant : il y a eu bataille. La caravane a réussi à passer, tuant une dizaine d'hommes à l'ennemi et en perdant autant; mais, pour revenir, elle a fait un grand détour afin d'éviter ce territoire, et c'est ce qui nous a valu sa rencontre, car ce n'est pas sa route habituelle. Assurément c'est contre elle qu'est dirigée l'embuscade dans laquelle nous avons failli tomber, et en fait, c'est nous qui la sauvons en la prévenant.

La caravane se met en marche au petit jour. C'est merveille de voir avec quelle rapidité cette ville et ces remparts ont été démolis et chargés sur les yaks. Mais pourquoi la colonne prend-elle une direction presque opposée à celle qu'elle devait suivre? C'est qu'elle ne tient aucunement à affronter le combat, surtout dans les fâcheuses conditions où nous nous trouvions hier, resserrée, en une file immense et sans force, entre les marais et les montagnes propices aux surprises. Risquer le combat pour conquérir des trésors, à merveille, mais fuir pour les conserver, mieux encore! Aussi la caravane, changeant de route, va-t-elle exécuter précisément la même manoeuvre que nous, et mettre le petit fleuve entre elle et les pirates.

Le gué vers lequel elle se dirige est à peine à six cents

mètres du confluent. Le Petit Fleuve engourdi par ses sinuosités à travers une plaine sans pente, n'a plus la force de pénétrer dans le Grand Fleuve, un peu plus rapide et qui le refoule ; aussi le limon en suspension dans ses eaux dormantes se dépose-t-il en plus grande abondance dans ce dernier parcours, et le lit est-il presque barré par les dépôts.

Le passage dure trois heures. Toutes les précautions d'ordre militaire sont prises pour parer à une attaque sur l'une ou l'autre rive. Les groupes passent successivement, attendant pour s'engager dans la rivière que leur prédécesseur ait occupé une position favorable sur la berge opposée.

Que le spectacle soit pittoresque au plus haut point, on le devine. Mais comment rendre l'effet que produit cette scène de vie intense au milieu de l'immensité immobile qui l'encadre ? Dans ce contraste se manifeste d'une façon saisissante le mystère latent qui fait le charme étrange du désert.

Où n'existent ni maisons, ni routes, ni champs, par quel prodige se trouvent auj ourd 'hui rassemblés tous ces hommes? On saisit là que des forces secrètes actionnent les communautés minuscules qui semblent comme noyées dans l'espace et privées de vie sociale. Leur apparente inertie cache des

combinaisons à longue échéance, tout un faisceau de dispositions, parfois séculaires, qui tout d'un coup produisent l'explosion par laquelle le silence et l'immobilité sont un instant rompus. Aujourd'hui c'est le'passage de cette caravane ; dans six mois, dans un an, il en viendra d'autres. En vue de cet événement des alliances se nouent, des embûches se préparent ; chacun calcule ce qu'il pourra tirer de l'échange ou du coup de force, et les troupeaux se multiplient, et s'aiguisent les fers de lance.

Cette caravane, c'est le grand ressort du désert. Qui ne l'a pas rencontrée ignore le mécanisme caché et ne voit que la trompeuse surface.

Mais même ce mystère surpris ne suffit point à expliquer l'émotion, en quelque sorte sacrée, qui remue nos cœurs et ne s'effacera point de nos mémoires. C'est une vision des premiers âges de l'humanité que nous avons sous les yeux. Ces savanes, ces monts aux neiges éclatantes, ce fleuve immense, rien n'a changé depuis le commencement du monde, rien ne porte la marque de l'homme : la nature

LA GRA.VDE CARAVAKE

ignore encore qu'elle puisse avoir un maître ; et ce peuple en marche, à peine couvert de dépouilles d'animaux, mais armé de glaives et d'épieux, avec ses yaks puissants et informes comme les espèces disparues, c'est une horde préhistorique. O désert! ta majesté ne réside point dans l'immensité de l'espace : souvent tes horizons sont courts et médiocres tes paysages ; mais ton infini est dans la durée. Sur toi les siècles passent sans marquer leur empreinte. Tu es toujours jeune, désert, et par toi l'homme aussi reste jeune, tel qu'aux premiers jours. Nous te devons les derniers Barbares, pareils sans doute à ce que furent nos pères": grâce à toi nous pénétrons plus profondément en nous-mêmes et, sous les acquisitions de la civilisation, croyons sentir tout au fond remuer l'âme ancestrale.

Mais déjà la vision commence à s'effacer : la masse des yaks sombres, les guerriers aux longues lances, tout cela s'écoule, s'allonge, s'effile : l'immensité l'absorbe. Encore quelques meuglements lointains, quelques éclairs de lances au sommet d'une colline : le désert a repris son visage éternel...

r.BAND ET DU PETIT Fl.EU'

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