‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 55 sur 56 · FOUILLES DANS I · texte numérisé non relu

FOUILLES DANS I

Quittant le chameau, je profite du long bief navigable, trop peu connu, qu'offre le Fleuve Jaune dans sa grande boucle à travers la Mongolie, pour le descendre en bateau. Puis je gagne la fameuse Ville Bleue (Koukou- Khoto). Les quatre cités qu'elle contient aujourd'hui, celles des Mongols, des Mandchous, des Chinois et des Musulmans, suffisent à montrer à quel point la Mongolie est envahie, partout où se trouve un peu de bonne terre : le Tartare pasteur est progressivement refoulé vers l'ouest, et quand on quitte la Ville Bleue pour se diriger vers le sud-est, bien qu'on soit à plusieurs jours de marche au delà de la Grande Muraille, on peut aujourd'hui se croire tout à fait en Chine. Les Mongols qu'on y rencontre encore en grand nombre ne sont plus que des pèlerins allant aux fameux monastères de Wou-T'ai-Chan, et ce sont eux qui ont l'air dépaj'sés sur cet ancien domaine de leurs pères. La route suit de larges vallées, dont les lignes molles, les coteaux infertiles, les habitants rares n'éveilleraient dans l'esprit que l'impression d'un lieu terne et insignifiant, si d'innombrables' vestiges ne rappelaient, sans que l'oeil

EMBARgCEMENT SUR LE FLEUVE JAUNE

puisse échapper à leur déroulement infini, que nous sommes sur un champ de batailles éternelles. Ces coteaux sans caractère, la Grande Muraille les couronne, ces plats vallons sont coupés de ses rameaux multipliés, car elle était triple, quadruple, partout où le passage eût été facile à l'ennemi ; c'est dans les replis de son tracé, dans les anciennes places d'armes, que les modernes habitants abritent leurs demeures toujours peureuses. Ce furent ici les mêlées sans trêve des Barbares et de « l'Empire d'Or », et nulle part avec plus de constance les hommes ne se sont entretués, parce que la nature y a supprimé toute barrière. Banale antithèse, mais combien frappante quand elle jaillit du sol que l'on foule !

L'évocation de ces siècles de luttes qui viennent à peine de prendre fin voici deux cents ans, la pensée que les Barbares n'ont été rcjetés qu'à quelques journées de marche et que peut-être encore on les reverra passer sur ce sol où la Grande Muraille effondrée ne les arrêtera plus, obsèdent l'esprit tandis qu'on chemine.

Et, tout à coup, une stupeur pénètre notre méditation

et nous cloue au sol : de l'intérieur du coteau, par une baie qui s'ouvre dans la falaise abrupte, une face de géant nous regarde, calme, souriante d'un sourire ironique. N'est-ce point une hallucination ? Voici d'autres visages encore qui émergent du sein profond de la colline : tous les dieux se mettent à la fenêtre pour nous voir passer. Et même en voici un, affable mais souverain, qui nous acfcueille : devant lui la montagne s'est ouverte et laisse apparaître la colossale figure, haute de dix-sept mètres, assise dans une paix infinie, et semblant l'Esprit même de la terre.

O vision fantastique ! Toute cette paroi de rocher, sur près d'un kilomètre, est habitée par un peuple de dieux, qu'environne un cortège innombrable d'adorateurs. Cha^ cun a son palais. On y pénètre par une porte haute de six mètres environ, taillée dans le flanc de la montagne et qui paraît minuscule ; le seuil passé, une ombre auguste nous enveloppe ; en haut seulement, très-haut, une lueur plane, et, en renversant la tête, on reconnaît le serein visage qui contemplait notre arrivée : une ouverture percée à sa hauteur lui laisse promener ses regards sur le monde et l'auréole dé lumière.

Peu à peu les regards distinguent à travers l'obscurité le corps qui supporte ce chef lumineux, corps prodigieux, taillé à même le roc. Puis le cortège céleste se manifeste : de la voûte, des parois, sortent une armée, une cohue d'esprits de toutes tailles et de toutes formes. L'ombre s'anime. Tout un peuple est là, dans l'adoration et l'extase : les saints s'absorbent dans leur ineffable méditation, les esprits volent pour porter les ordres divans, les apôtres, la main levée et là bouche ouverte, célèbrent les louanges du dieu.

C'est une fantasmagorie merveilleuse. Une si débordante profusion d'art, qui n'a pu être réalisée qu'au prix de travaux dignes de l'Egypte, confond l'imagination. Mais ce qui porte l'émotion à son comble, c'est de trouver ces chefs-d'œuvre au sein de la terre, dans une ombré profonde : ils n'ont point été faits par ostentation pour exciter

l'admiration des hommes ; on trouve des figures sculptées jusque dans les couloirs absolument obscurs creusés dans le socle même des colosses. Non. le monde d'alentour a disparu : le dieu et ses adorateurs sont là chez eux, dans la paix et le silence, et rien autre qu'eux n'existe.

Ces temples n'étaient point inconnus : les ouvrages

s TEMPLES SOUTERRAINS DE Yf N-KANG

chinois les mentionnaient, surtout à cause des restaurations que les empereurs mandchous y ont fait faire ; et plusieurs missionnaires les ont vus. Cependant rien n'avait jamais été publié sur eux en Europe, et je me félicitais de pouvoir signaler à l'admiration publique des monuments si extraordinaires, lorsque, la nuit venue, parcourant une liasse de journaux que m'avaient donnés les Pères de San-Tao-Ho, j'y trouvai précisément le compte-

rendu d'une visite que M. Chavannes, Téminent nlembre de rinstitut, était venu faire six mois plus tôt à ces cavernes sculptées de Yun-Kang, dont il avait pris des photographies nombreuses.

Un pareil devancier me dispensait de tout autre souci que d'admirer pour mon compte, en pleine liberté d'esprit, ces grottes splendides. A mon sens, elles égalent les merveilles d'Abou-Sîmbel, d'ElIora ou d'Ajunta. Sans doute les restaurations qu'elles ont subies au cours des trois derniers siècles leur ont enlevé une partie de leur valeur archéologique ; et, du point de vue de l'art aussi, on souhaiterait les trouver telles que les siècles les avaient faites. Mais je n'ose en vouloir aux restaurateurs : nous ne sommes que trop portés à reléguer toutes ces œuvres gigantesques, dues à une foi intense desservie par une puissance et une volonté sans limites, dans un passé tellement lointain, que nous ne ressentons rien de commun avec lui. En les trouvant fraîches et neuves nous recevons tout d'un coup la sensation violente que ce passé n'est point aboli, qu'il se perpétue jusque dans le présent : et la survie, au siècle de l'électricité et de la navigaion aérienne, de cet art colossal, à la fois raffiné et barbare, nous émeut comme la révélation de forces insoupçonnées, formidables et adverses.

Et maintenant nos efforts pour compléter l'œuvre de tant de grands explorateurs et achever de soulever les voiles qui dissimulaient au monde le mystérieux Tibet vont recevoir leur récompense. Tout près d'ici, à cinq jours de marche, retiré sur la montagne fameuse de Wou-T'ai-Chan, réside en ce moment le Dalaï-Lama, le Bouddha vivant, l'inaccessible pontife-roi du Tibet qu'aucun de nos prédécesseurs n'avait pu approcher.

Le bruit causé par sa toute récente fuite aux Indes a attiré l'attention universelle sur ce personnage divin.

On n'ignore plus qu'il est Tincarnation permanente sur terre de Pradjapani ou Avalokiteçvara, le principal des esprits après Bouddha qui est la perfection même de Dieu. Quand son enveloppe corporelle vient à mourir, son âme passe dans le corps d'un enfant nouveau-né, qui, révélant lui-même sa qualité, devient le nouveau Dalaï-Lama. Il jouit de la vénération la plus profonde auprès des Tibétains et des Mongols.

Mais à ce titre il en joint deux autres. Il est le supérieur direct des Saskya, le plus puissant des ordres monastiques, qui non seulement couvre de ses couvents le Tibet et la Mongolie, mais en possède même en Chiné au mont 0-mei, au Wou-T'ai-Chan et à Pékin.

Enfin, depuis 1722, il est le roi de la partie centrale du Tibet, le Debadjung : c'est la Chine qui, victorieuse, a déposé le monarque d'alors et a transféré tous ses pouvoirs et ses honneurs au Dieu incarné, sous la suzeraineté de l'empereur.

On voit que, si par certains traits, il mérite le nom de pape du bouddhisme qu'on lui donne souvent, la ressemblance avec le souverain pontife de la religion catholique est loin d'être parfaite : il est à la fois plus et moins que lui, plus vénéré comme dieu, mais moins puissant comme chef spirituel et moins indépendant comme souverain.

En 1904, les Anglais, profitant de la guerre russojaponaise, ont envahi le Tibet par l'Inde ; les Tibétains, mal armés, ont été écrasés dans deux combats, et l'armée angloindienne est entrée à Lhassa. Mais le Dalaï-Lama s'était enfui, et il avait cherché un refuge en Mongolie, au grand monastère d'Ourga, près de la frontière russe. Depuis, la diplomatie chinoise et la difficulté d'occuper un pays si inhospitalier avaient contraint les Anglais à évacuer leur conquête ; mais la Chine ne voulait réinstaller le Dalaï- Lama sur son trône qu'à des conditions auxquelles il ne voulait point souscrire. Et c'est pour faciliter les négociations qu'il était venu se fixer au Wou-T'ai-Chan.

Wou-T'ai-Chan, la Montagne aux cinq terrasses, est un des lieux les plus augustes de la terre. Pendant quatre longs jours, quand on quitte les plaines de la Chine, il faut monter sans cesse. Par des vallées de plus en plus étroites et raides, on atteint une crête que couronne à 2500 mètres de hauteur, un des contreforts de la Grande Muraille, car là s'arrêtait autrefois le territoire de TEmpire.

Ce formidable témoignage de la puissance et de la faiblesse humaines tout ensemble marque encore la frontière entre les domaines terrestres et divins. Tout de suite au delà, s'étend une haute vallée, à pente très douce, toute tapissée de gazon. Point de villages, point de cultures, mais des monastères de plus en plus nombreux. Autour de chacun d'eux des sapins se pressent, leur faisant un rempart d'ombre et de mystère ; ces bois sacrés, qui font corps avec le couvent, en étendent la sainteté jusqu'au sommet de la montagne. Quelque chose d'auguste se communique à tout le paysage : les cimes ont juste la hauteur qu'il faut pour élever le regard vers le ciel, sans écraser; ce je ne sais quoi de pur, d'éthéré, qui caractérise la lumière et l'atmosphère dans les grandes altitudes ne permet point d'oublier que, même au fond de la vallée, on est déjà élevé très haut au-dessus des régions où s'agitent les hommes ; de beaux rochers violets qui percent le manteau vert des pentes gazonnées donnent du relief aux lignes et des contrastes aux couleurs ; des pins harmonieusement groupés couronnent les contreforts, les sommets arrondis. Ainsi l'atmosphère alpestre, la majesté des crêtes, le sévère éclat des rochers, la sérénité grave des sapins, ces monastères partout disséminés, et, par-dessus tout, la douceur singulière du val, tout cela semble avoir été disposé par quelque divin architecte pour composer la plus parfaite image du paradis bouddhique.

D'abord étroit comme un défilé, le vallon s'élargit à mesure qu'on le remonte, mais ce n'est pas un signe qu'on arrive au sommet : les montagnes plus espacées découvrent de nouvelles cimes toujours plus hautes. Enfin un cirque

;entrale de wou t

spacieux et baigné de lumière, s'ouvre au carrefour de plusieurs vallées ; des temples apparaissent de tous côtés dans le fond, sur les pentes, aux cimes des contreforts qui séparent les vallées : c'est la première des cinq terrasses, celle du sud.

C'est là que le pèlerin qui comme nous arrive de Mongolie atteint le séjour sacré. Impatients d'arriver, franchissons cette terrasse : il sera temps de la visiter plus tard.

Pareil à une galerie gigantesque qui relierait deux temples, le défilé, orné de bas-reliefs sculptés sur les parois des rocs, se resserre, puis s'ouvre ; un vaste amphithéâtre se déploie, que couronne au nord-ouest un diadème de neiges éblouissantes. C'est la terrasse centrale.

Au milieu s'élève une colline, de la base au faîte couverte de temples. Un portique, puis un escalier majestueux, Propylées de cette Acropole, conduisant à une première plate-forme sur laquelle s'érige une blanche stupa de vingtcinq mètres de hauteur qui, ainsi surélevée, semble gigantesque et de partout attire le regard. Les pagodes s'entassent les unes au-dessus des autres, jusqu'au sommet que dominent plusieurs temples aux murs rouges et aux toits jaune d'or, couleur réservée à l'empereur.

Là, en tout temps, de tous les points de la Chine et de la Mongolie, les pèlerins affluent; leurs dons suffisent à faire vivre au milieu de cette solitude tout un peuple de moines, et enrichissent les pagodes dont plusieurs sont fort belles. En ce moment la présence du Dalaï-Lama attire un concours de fidèles encore plus considérable. Des rois mongols sont là avec des suites nombreuses. Un millier de Tibétains de Tescorte du dieu, les uns vêtus seulement de peaux de bêtes, les autres parés d'étoffes éclatantes, complètent un ensemble d'une étrangeté et d'une couleur merveilleuses.

Le Dalaï-Lama s'est décidé à accepter l'invitation de l'empereur et à se rendre à Pékin où les négociations s'achèveront plus facilement. Il partira dans deux jours, et il semble que ce soit une mauvaise circonstance pour obtenir d'approcher ce dieu inaccessible (i).

Mais, puisqu'il va à la capitale, il devra y traiter diverses affaires concernant les Européens, et notamment le meurtre de nombreux missionnaires français. Je fais donc savoir à son chancelier que, arrivant du Tibet, j'aurais été heureux de saluer le Dalaï-Lama, mais qu'en raison de son départ je ne veux pas l'importuner ; je suis sûr qu'il regrettera d'apprendre que les populations de son pays nous ont attaqués et ont voulu nous massacrer comme tant de missionnaires nos compatriotes.

Mon interprète me regarde avec étonnement pendant que je lui donne ces instructions : « Pensez-vous que cette commission va lui faire grand plaisir ? » me demande-t-il. Non, je n'ai pas cette ingénuité ; mais précisément je compte sur le déplaisir du grand lama.

(i) Rappelons qu'aucun Européen n'avait jamais vu le Dalaï-Lama, ni même, à l'exception des Pères Hue et Gabet déguisés en lamas, pu approcher de sa résidence. Mais, depuis son arrivée à Wou-T'ai-Chan, il avait compris que l'appui des nations européennes lui serait utile pour résister à la fois à la Chine et à l'Angleterre, et il avait reçu M. Rockhill, le fameux explorateur du Tibet, devenu ministre des Etats-Unis, et le colonel russe baron de Mannerheim, qui arrivait d'une exploration au Turkestan et sur les confins tibétains.

Et en effet, le soir même, il me fait dire qu'il me recevra le lendemain: il a parfaitement compris qu'il vaut mieux pour lui ne pas trouver en arrivant à Pékin une nouvelle plainte du ministre de France concernant notre agression.

Le commandant de son escorte d'honneur chinoise vient me chercher et me conduit au temple supérieur, qui domine toute la vallée. Là, la garde tibétaine est rangée : elle porte un uniforme très original, rouge avec des parements et des buffleteries orange, et le tricorne pour coiffure, tenue tout à fait semblable aux uniformes européens de l'ancien temps, qui ont sans doute servi de modèle ; mais l'armement se compose de fusils russes à répétition du dernier svstème.

Le Dalaï-Lama est assis sur un trône, au-dessus d'une estrade ; en face de lui un fauteuil est préparé pour moi ; tout alitour de la salle, ses conseillers se tiennent debout (i). L'homme-dieu porte une tunique courte en soie jaune, une culotte orange, et des bottes jaune clair, de la forme spéciale aux Tibétains ; autour du cou une écharpe rouge. Sa tête est nue, ses cheveux coupés courts, mais non ras ; il porte la moustache et la mouche, ses traits sont tout à fait européens, et on serait tenté de le prendre pour quelque officier de nos pays si son teint, ni bistre comme celui des Tibétains et des Mongols, ni jaune comme celui des Chinois, mais vraiment orange, ne rendait singulier et impressionnant ce visage par ailleurs si semblable aux nôtres (2) .

(i) La gravure ci-contre dépeindra la scène mieux que je ne puis le faire. Seule de tout le volume, elle n'est pas la reproduction directe d'une photographie, mais elle a été dessinée d'après un croquis établi par moi aussitôt après ma sortie, et à l'aide des photographies que j'ai prises le lendemain tout le long du cortège, photographies malheureusement trop mauvaises pour être reproduites. Et c'est ce souci d'utiliser les documents qui a causé une légère inexactitude de fait : les costumes des lamas sont ceux qu'ils portaient le jour suivant ; durant ma réception tous étaient revêtus de chapes en drap d'or, et avaient la tète nue, ainsi que le Dalaï-Lama lui-même.

(2) On a publié de soi-disant photographies du Dalaï-Lama prises à Pékin : elles représentent divers personnages qui n'ont, comme traits, ni comme coupe de cheveux et de barbe, ni comme taille, vêtements et alluro, aucune ressemblance avec lui. Il a d'ailleurs en réalité le bas du visage moins fin que sur mon dessin.

J'offre au Bouddha vivant une khata, en me conformant au curieux cérémonial qui lui est réservé. L'immense écharpe, longue de trois mètres, a été par avance roulée de ses deux extrémités vers le centre, formant ainsi deux coques accolées que je tiens sur mes mains réunies: un léger mouvement des doigts, et les coques se déroulent, déployant jusqu'à terre leur gaze brillante. Le Dalaï-Lama répond aussitôt à cette offrande par celle d'une écharpe pareille.

On lui remet mes présents ; en retour, il m'offre dix pièces du précieux drap rouge du Tibet, et dix faisceaux de baguettes de l'encens réputé de son pays.

Le Dalaï-Lama passe pour savoir toutes les langues sans les avoir apprises, mais sans doute, ainsi que le fait remarquer ironiquement mon interprète, il lui plaît de cacher sa science, et cela ne rend pas l'entretien facile : je parle en français, mon interprète traduit en chinois, un lama répète en mongol, et un autre enfin, en s'inclinant vers rhomme-dieu, lui transmet mes paroles. Il répond à voix basse, puis la même cascade de traductions m'apporte son auguste verbe. Chose vraiment miraculeuse, les réponses s'accordent à peu près avec les questions, et il n'est pas absolument certain que nous ne nous soyons pas compris.

Il m'interroge sur mon voyage au Tibet, m'exprime ses regrets de la barbarie des Nomades qui refusent de lui obéir, ainsi que du meurtre des missionnaires, et me rappelle qu'il a jadis envoyé de riches présents au fils du roi des Français — le prince Henri d'Orléans. — Quand je me lève pour prendre congé, il m'offre une nouvelle écharpe, puis, sur un signe de lui, un lama en apporte une autre, plus belle et plus grande, et l'homme-dieu, me la remettant, me charge de la porter, en gage de son amitié, à notre empereur ! (i) .

L'intérêt d'une telle visite, on le conçoit, n'est guère

(i) Cette mission de confiance a été remplie : j*ai eu Thonneur de remettre cette écharpe au président de la République.

LE COMMANDANT d'ollone OFFRANT l'écharpe de félicité au dalai-lama

dans les discours échangés, forcément insignifiants. Ce qui était utile à connaître, c'était l'aspect de cette incarnation divine devant laquelle s'incline une notable fraction du genre humain : était-ce un moine confit en sainteté ? un simple figurant volontairement abruti dès l'enfance par son entourage ? ou bien une personnalité remarquable ?

Il faut écarter résolument les deux premières hypothèses. Non seulement le Balai-Lama parle et agit en homme habitué à commander, mais il n'a, ni dans ses allures, ni même dans son vêtement, rien d'un moine. C'est un homme vigoureux, à figure et à tournure martiales, et à le voir, on s'expUque la carrière d'aventures, si inattendue, qu'on lui voit mener. Parmi les lamas qui l'enfoureiit on peut remarquer plusieurs figures de type hindou, pleines de finesse et d'intelligence.

Le lendemain le Dalaï-I.ama se mettait en route pour gagner Pékin. Dès l'aube des milliers de chameaux, con-

duits par des Mongols, défilèrent, portant ses bagages. Puis ce furent des groupes, de plus en plus rapprochés et nombreux, de Tibétains, de Mongols, de lamas.

A 8 heures le canon tonna, et des portes ouvertes de la pagode supérieure on vit sortir Une double file de lamas vêtus de rouge : ils s'étagèrent tout le long du monumental escalier de marbre qui gravit la colline. Enfin, au milieu d'un redoublement de détonations, un groupe éclatant parut à son tour : suivi de ses grands dignitaires en chapes de drap d'or, le Dalaï-Lama descendit lentement l'escalier, soutenu de chaque côté par deux lévites. En cadence les files de lamas déjà disposés sur chaque marche se mirent en mouvement : on eût dit que l'escalier lui-même descendait, apportant des hauteurs sacrées le divin cortège.

En bas de la colline, au milieu d'une foule innombrable accourue de tous lieux, attendaient un tao-tai (gouverneur), un général, deux préfets, de nombreux escadrons de cavalerie, envoyés par la Cour de Pékin pour escorter le pontife-roi. Cette petite armée se mit en marche. Le Dalaï- Lama, d'abord porté dans une chaise de soie jaune pareille à celle de l'empereur, en sortit bientôt pour monter à cheval, au milieu de sa garde tibétaine, et le cortège, trompettes sonnantes, partit aux grandes allures. L'homme-dieu avait quitté l'expression un peu ennuyée que je lui avais vue la veille et regardait attentivement autour de lui. Avec son chapeau de cardinal en laque d'or et son court pourpoint de soie jaune, trottant vigoureusement au milieu des hommes d'armes, il semblait Richelieu au Pas de Suse, non l'inerte idole qu'on imagine.

Pendant tout le jour, tantôt mêlé au cortège, tantôt allant me poster pour jouir du spectacle et le photographier, je voyageai avec le Bouddha vivant. A l'entrée de toutes les pagodes les moines étaient rangés pour le saluer ; il s'arrêtait pour recevoir leurs hommages, et chaque fois cette multitude de prélats, de mandarins, de soldats chinois et tibétains rassemblés dans ces sites d'une étrange

beauté composaient un tableau splendide et invraisemblable. Et quand la marche reprenait, que toute cette pompe royale se déployait à travers le val solitaire, que les trompettes sonnaient comme s'il importait de faire savoir aux rocs, aux sapins et aux monts quel hôte sacré s'avançait, je l'avoue, une religieuse émotion m'étreignait : et sous la couleur extrême-orientale et la teinte de modernisme jetée par les fusils, il me semblait voir la marche du peuple de Dieu au pied du Sinaï.

Le lendemain, quittant le Dalaï-Lama qui s'attardait, je prenais les devants. Je pouvais ainsi voir de mes yeux par quels préparatifs, les mêmes sans doute dans tous les temps, deviennent possibles ces déplacements de monarques asiatiques, dont le faste semble inexplicable au milieu de contrées hérissées d'obstacles et dépourvues de toute ressource.

Des milliers de travailleurs, amenés des plaines, achevaient une route large de plusieurs mètres, tracée en quelques jours ; ils l'avaient nivelée, débarrassée de tout caillou, ratissée ; sur les rivières des ponts avaient été construits, qui sans doute seraient emportés à la première pluie, mais qui permettaient aujourd'hui de passer aisément. Des camps étaient dressés à l'avance, où le pontife-roi pouvait à son gré faire halte ou séjourner : tout y était prêt, les tentes, alignées dans un ordre parfait et proportionnées au rang des personnages de la suite, les provisions, les fourrages, les abreuvoirs, les lanternes ; une tente magnifique, toute meublée, attendait le Dalaï-Lama. Après son passage, le personnel préposé à chaque camp le démonterait rapidement, et, marchant toute la nuit, irait le réinstaller en quelque point bien choisi sur la future étape. Partout des arcs de triomphe en verdure, ornés de lanternes, d'oriflammes et d'inscriptions, étaient dressés, et tout ce désert s'était transformé en séjour de plaisance et de fête.

A mesure qu 'on descendait vers les plaines, les préparatifs glorifiaient moins le dieu, mais davantage le monar-

que : généraux, gouverneurs, vice-roi attendaient son passage, et une véritable armée était rassemblée pour lui rendre les honneurs. C'était une marche triomphale que la cour impériale avait préparée, mille fois plus imposante que rentrée qu'elle lui réservait à Pékin même sous les yeux des étrangers, et ces honneurs extraordinaires, qu'on lui prodiguait là où la présence d'aucun témoin n'avait été escomptée, témoignaient assez de la puissance réelle de ce moine fugitif.

Pouvais- je souhaiter à ma mission une fin plus propre à donner au lecteur une vision synthétique de ce monde étrange, où nous avons vécu deux ans? Monde primitif, violent, barbare, en un mot, distant du nôtre de quinze siècles, mais déjà tout proche dans l'espace, car, au terme de cette apothéose, le Bouddha vivant et ses montagnards s'en allaient tout uniment monter en chemin de fer, sans rien perdre, eux, de leur rudesse, lui, de sa divinité.

Et maintenant, que rapportions-nous de cette longue exploration ? 8000 kilomètres d'itinéraires, dont 2700 absolument nouveaux ; 2000 photographies de types, costumes, monuments, paysages caractéristiques; plus de 200 mensurations complètes ; 46 vocabulaires de dialectes non chinois ; 4 dictionnaires d'écritures indigènes jusque-là inconnues ou indéchiffrées ; 32 manuscrits lolos ; 225 inscriptions relatives à l'histoire, en chinois, sanscrit, tibétain, mongol, mandchou, arabe, lolo ; les monographies à peu près introuvables de 42 villes ; de nombreux objets de collection, armes, ustensiles, poteries, monnaies, peintures, etc.. enfin, des observations abondantes. L'ensemble de nos documents ne pourrait être présenté en moins de sept volumes, dont la publication est déjà commencée, avec la bienveillante collaboration de savants éminents.

Il serait prématuré d'indiquer les conclusions qui

en découleront. J'ai suffisamment marqué l'amplitude et la diversité des problèmes qui se posaient pour qu'on n'en attende point une solution immédiate ni même prochaine. Les races non chinoises de la Chine constituent tout un monde : de longues études et bien des recherches sur place seront encore nécessaires avant qu'il sorte de l'ombre où l'a maintenu sa défaite. Nous serons trop heureux si les résultats de nos efforts attirent l'attention du public et des spécialistes et provoquent la vaste enquête qui s'impose.

Qu'il me soit permis de reporter tout l'honneur de ces résultats sur ceux qui m'ont aidé : les missionnaires tout d'abord, qui partout ont mis à notre disposition avec le plus patriotique empressement leur personne et celle de leurs fidèles ; et surtout mes dévoués compagnons.

Le zèle de M. de Boyve à s'occuper de tous les détails assurait aux autres membres pleine liberté pour l'enquête scientifique. Sa vaillance et son dévouement ont sauvé le capitaine Lepage et par suite toute la mission.

Aucune expédition dans la Chine occidentale n'avait jusqu'ici compris de sinologue. La présence du capitaine Lepage nous évitait les infidélités coutumières aux interprètes, et nous permettait de comprendre les documents écrits : elle explique pourquoi nous n'avons pas trouvé d'obstacle dans bien des endroits réputés difficiles. Et si notre récolte a été abondante, non seulement dans les pays inconnus, mais là même où nous passions après d'autres, c'est à la science de cet officier que nous le devons.

L'énorme travail géographique accompli est presque entièrement l'œuvre du capitaine de Fleurelle, qui a été pour moi un second accompli, et a dirigé en toute liberté, et avec un plein succès, plusieurs explorations particulièrement difficiles.

Grâce à de tels concours, le programme qui m'était assigné a été rempli. Et cependant, aujourd'hui que nous

sommes parvenus au terme de notre tâche, nous sentons que tout est encore à faire. Si immense, si divers est ce monde des Barbares, que chaque découverte ne fait que mieux mesurer la profondeur de notre ignorance.

Mais, d'y avoir pénétré, nous gardons en notre cœur un peu de cette horreur sacrée que la révélation des mystères causait jadis aux initiés : il nous semble qu'un coin de voile s'est soulevé, nous laissant deviner dans l'ombre quelque chose du passé qui survit et de l'avenir qui se prépare.

Page 1