‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 6 sur 56 · DÉPART DE VUNNAN-SEN · texte numérisé non relu

DÉPART DE VUNNAN-SEN

Suivis d'un œil d'envie par nos camarades qui demeurent, nous partons joyeusement. A quelques kilomètres de la ville, nous abandonnons la route ordinaire et, par une gorge étroite, nous nous enfonçons dans la montagne. Le sentier que nous suivons n'a été parcouru avant nous que par le Père de Guébriant, accompagné de MM. de Marsay et de Las-Cases, qu'il a conduits chez lui par cette nouvelle route (i).

Après avoir franchi, par un défilé encaissé, juste large comme le torrent qui l'a creusé, les montagnes qui ferment le bassin du lac de Yunnan-sen, nous cheminons à travers une série de vallées charmantes, d'un aspect très rare en Chine : elles ressemblent tout à fait à nos vallons de France. Leurs pentes sont douces, les ruisseaux, avec un gai murmure, roulent dans des lits peu profonds leurs eaux claires qui actionnent des mouhns. Les rizières qui occupent tout le fond des vallées, avec leurs jeunes tiges d'un vert adorable, ressemblent à des gazons merveilleusement soignés ; de nombreux villages, des fermes espacées animent le paysage, le tapissent de feuillages, car les

(i| Carte II. Au bout de quatre jours notre itinéraire couperii puis doublera parfois celui du major Davie-.^ explorateur anglais du plus grand mérite (1898). mais sa relation vient seulement de paraître ([gogl et son passage en cette région était rcst

Chinois adorent les arbres, et les maisons blanches apparaissent à peine sous les frondaisons.

Bientôt, pour compléter la ressemblance, les crêtes, toujours dénudées depuis notre entrée en Chine, commencent à se garnir d'arbres pareils aux nôtres : bouleaux, frênes, hêtres, épicéas, sapins surtout. Comme dans nos printemps, Tair est pur, le ciel léger, la lumière a quelque chose de jeune et de gai; rien ne rappelle les tropiques, et c'est avec étonnement que des blouses bleues des laboureurs nous voyons émerger des faces jaunes : ce sont des figures de chez nous qu'on s'attendrait à voir.

Quelle impression singulière on éprouve dans la Chine montagneuse, dès qu'on a quitté la grand 'route ! on se sent à mille lieues de toute civilisation, de toute organisation, de toute société. Point de chemin pour se relier au reste du monde : chacun reste chez soi ; point de poste ni de télégraphe pour apporter les nouvelles : on vit tranquille sans se soucier de ce qu'on ignore ; point ds fonctionnaire venu d'ailleurs, gendairme, douanier, agent voyer, garde forestier, maître d'école ni percepteur: on ne connaît que le chef du village, nommé par les habitants, s'il n'est — cas le plus fréquent — seigneur héréditaire ; c'est lui qui concentre tous les pouvoirs, et qui d'ailleurs n'en exerce aucun : rien ne s'opère que par l'entente commune, aisément obtenue.

C'est même une chose admirable que de voir, dans cette Chine que nous voulons croire inerte, tout se faire par l'initiative privée et la coordination volontaire des efforts particuliers. C'est ainsi que nous trouvons en deux endroits — à Tao-Yuen et à Siao-Ma-Kai — des réservoirs destinés à assurer l'irrigation de la campagne : on les a créés en barrant entièrement une haute vallée par une énorme digue ; ce procédé, habituel dans l'Inde, mais que je n'ai jamais vu ailleurs en Chine et qui n'y a pas encore, je crois, été signalé, demande un travail considérable : ce sont des paysans qui l'ont exécuté spontanément.

C'est ainsi encore que cette route où nous passons, et

qui n'existe que depuis neuf ans, a été créée par l'accord de ses riverains avec les corporations de marchands et de caravaniers de Yunnan-sen et du Kien-Tch'ang. On a construit quelques ponts sur des rivières dangereuses, on a taillé une corniche dans les rocs abrupts qui avolsinent le Fleuve Bleu, on a empierré de dalles quelques bas-fonds où les animaux chargés se seraient enlizés ; on a obtenu de certains paysans qu'ils donnent l'abri aux voyageurs : et, grâce à ces mesures, simples et peu coûteuses — on m 'a parlé de vingt mille taïls, environ 65.000 francs — ■ la série de mauvais sentiers qui, tant bien que mal, reliait les \'illages et les fermes, s'est trouvée constituer une nouvelle

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