‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 5 sur 56 · DE HANOÏ AU SSEU-TCH'OUAN · texte numérisé non relu

DE HANOÏ AU SSEU-TCH'OUAN

LE 6 août 1906. le projet d'exploration que j'avais élaboré et qui avait obtenu l'adhésion de la Société de Géographie, fut approuvé par M. Etienne, Ministre de la Guerre, et la mission constituée. A son chef furent suc cessivement adjoints: le lieutenant de Fleurelle, — depuis capitaine, — de l'artillerie, chargé plus spécialement des études géographiques et topographiques ; le lieutenant Lepage, — depuis capitaine, — de l'artillerie coloniale, élève diplômé de l'Ecole des Langues orientales et famliarisé par cinq ans de séjour en Chine avec la pratique de la langue : il serait l'interprète en chef de la mission ; le maréchal des logis de Boyve, — aujourd'hui sous-lieute-

nant de cavalerie, — qui aurait à s'occuper des détails du convoi. Le personnel secondaire serait composé d'Annamites et de Chinois.

Le Ministère de l'Instruction publique, le Ministère des Colonies, le Gouvernement général de l'Indochine, l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres et le Comité de l'Asie française, en nous accordant leur aide financière, nous apportaient un appui moral plus précieux encore. Afin de préciser le caractère scientifique d'une expédition qui, par la composition exclusivement militaire de son haut personnel, pouvait inquiéter le chauvinisme ombrageux de la jeune presse chinoise, notre mission fut placée sous le patronage officiel de la Société de Géographie, à laquelle je suis heureux de pouvoir adresser, au début même de ces pages, le témoignage de notre reconnaissance pour le concours puissant et infatigable qu'elle nous a prêté durant plus de trois ans.

En décembre 1906, nous nous embarquions pour • l'Indochine. Deux mois furent employés à diverses reconnaissances ethnographiques, à travers le Cambodge, la Cochinchine, le Tonkin, et sur la frontière chinoise du Kouang-Tong : plusieurs des races que nous devions étudier ont en effet des représentants en Indochine, et il fallait s'assurer tout d'abord ces éléments de comparaison (i).

A Hanoï, j'éprouvai pour la constitution de mon personnel subalterne une déception assez pénible. Je voulais avoir autour de nous quelques hommes sûrs, qui ne nous abandonneraient en aucune occasion, et capables de nous prêter main-forte en cas d'agression. J'avais demandé — et j'en avais obtenu la promesse à Paris — que dix tirailleurs annamites nous fussent adjoints comme ordonnances : ils porteraient le costume civil, et rien ne les distinguerait de serviteurs ordinaires... que leur fidélité. Mais le Gouverneur général jugea que la présence de ces dix

(i) Carte J.

soldats, même sans armes et sans uniforme, serait de nature à inquiéter la Chine. Il fallut donc nous contenter de domestiques civils. A la vérité, ce n'était nullement équivalent : rien ne saurait les forcer à nous suivre dans des régions réputées dangereuses ; ignorant le maniement des armes, ils ne nous seraient d'aucun secours dans une alerte ; nous ne pouvions même leur demander de monter la garde la nuit, et il ne faudrait compter que sur nousmêmes.

Cependant des Annamites, même civils, étaient encore infiniment préférables à des domestiques chinois : si nous parvenions à les emmener assez loin du Tonkin, il leur serait impossible d'y revenir seuls; ils seraient donc rivés à notre fortune. J'en engageai quatre, à la fois cuisiniers et boys, qui avaient déjà été au Yunnan au service de consuls, d'officiers, d'ingénieurs, et parlaient passablement français et chinois; leurs gages ne leur seraient payés qu'en fin de mission, garantissant ainsi leur fidélité. Extrêmement débrouillards, prompts et ordonnés, comme le sont les Annamites, ils nous rendirent tous les services que nous pouvions en espérer. Mais combien de difficultés la présence de dix hommes résolus et prêts à obéir jusqu'à la mort ne nous eût-elle pas évitées et quelle sécurité ne nous eût-elle pas donnée !

De la frontière du Tonkin à Yunnan-sen, il y a seize jours de cheval. Ce serait d'un archaïsme presque comique de raconter ce voyage, maintenant qu'une voie ferrée, ouverte le i^^ avril igio, permet de l'accomplir — par un trajet légèrement différent, il est vrai — en deux jours. Laissons donc aux futurs touristes le plaisir de découvrir Mong-Tse, qui est bien, de toutes les villes de Chine, la plus ornée de monuments en pierre sculptée, les belles Grottes des Hirondelles, Lin-Ngan-fou, Tong-Hai avec son lac et sa montagne du Siu-Chan, parsemée de gracieuses pagodes cachées dans un bois de sapins où jaillissent des cascades, un des plus beaux lieux assurément qu'on puisse

voir en Chine; et le lac de Tch'eng-Kiang avec son pittoresque îlot couvert de temples. D'un bond arrivons à Yunnan-sen, la capitale du Yunnan, où devait réellement commencer notre exploration.

L'étude préalable que j 'avais faite des moyens de pénétration chez les Lolos, soit dans les récits des voyageurs, soit grâce aux indications fournies avec une généreuse camaraderie par deux des explorateurs qui avaient approché les Indépendants de plus près, le capitaine de Vaulserre et le capitaine de Marsay, m'avait révélé que les obstacles à vaincre étaient de trois sortes.

Le premier serait l'opposition formelle des autorités chinoises. Elles trouvent suspectes les relations que des étrangers veulent établir avec des rebelles; puis, s'il arrivait malheur à l'explorateur, son gouvernement ne manquerait pas de réclamer des réparations à la Chine qui ne veut point avouer que ce territoire échappe à sa domination ; et si au contraire il réussissait, quelle preuve de la pusillanimité et de l'impéritie des mandarins qui ne peuvent même pénétrer dans ce pays !

La seconde difficulté serait de trouver des serviteurs pour nous accompagner: il ne fallait pas compter sur nos boys annamites qui n'oseraient jamais nous suivre; quant aux Chinois, quiconque met le pied sur le territoire lolo est tué ou réduit en esclavage.

La troisième viendrait de l'organisation des Lolos eux-mêmes : ils sont morcelés en une infinité de clans qui tous se jalousent et se font la guerre. Colborne Baber, le célèbre voyageur anglais dont les observations sont si précieuses, nous explique pourquoi il a dû se contenter de les contourner : « Nous te recevrions volontiers chez nous », lui disaient les Lolos, « mais nous ne pourrions te faire passer chez nos ennemis ? »

Aucun de ces obstacles ne m 'apparaissait invincible. Le dernier était celui même contre lequel j'avais, en compagnie de l'administrateur Hostains, eu à lutter chez les

tribus anthropophages de la Côte d'Ivoire. Les Lolos se montreraient-ils plus difficiles ?

Quant aux deux autres difficultés, un homme pouvait nous aider à les surmonter, le Père de Guébriant, provicaire apostolique du Kien-Tch'ang, région qui borde à l'ouest le pays des Lolos. Tous les voyageurs vantaient ses services et ses éminentes qualités. Infatigable et intrépide, il avait sillonné, presque autant par amour de la science que par souci d'évangélisation, toute la vaste région en grande partie inconnue qui lui était confiée. Seul le pays des Lolos était resté fermé devant lui : deux fois l'interdiction formelle des autorités chinoises l'avait arrêté au moment où il se disposait à y pénétrer ; et on devine l'impatience quf rongeait son cœur d'apôtre et d'explorateur à la vue des sommets, séjour des Lolos, qui dominent sa résidence de Ning-Yuen-fou, et au pied desquels, depuis douze ans, il se voyait enchaîné.

Avant même de quitter la France, je lui avais écrit pour lui demander de choisir et d'engager en secret le personnel indispensable, interprète et serviteurs : son prestige, la confiance qu'il inspirait, détermineraient peut-être à nous suivre quelques braves, surtout parmi ses chrétiens ; et, disposant de nombreux et dévoués agents, il saurait bien gagner à nos intérêts quelque chef lolo de la frontière. Si tout cela était préparé dans le plus grand mystère, sans même que notre existence fût connue, à notre arrivée nous n'aurions qu'à nous jeter en pays lolo, et les mandarins surpris n'auraient pas le temps de s'y opposer.

Si le Père lui-même consentait à être des nôtres, ce serait pour nous l'aide la plus précieuse.

La réponse du P. de Guébriant m'attendait à Yunnan-sen. Il approuvait entièrement mes dispositions, et s'offrait généreusement à m'accompagner et à trouver parmi ses chrétiens les acolytes indispensables, à condition que je vienne seul ou avec un unique compagnon, car, plus nombreux, nous effraierions les ombrageux Lolos. Mais il m'in-

diquait qu'avant la fin d'avril il comptait quitter sa résidence pour se rendre auprès de son évêque, si je ne lui mandais, auparavant ma venue.

Or, nous étions au 15 avril et on compte quinze fortes journées de marche pour gagner Ning-Yuen-fou. De plus il fallait acheter des chevaux solides, obtenir des passeports pour le Sseu-Tch'ouan, louer des animaux de transport, bref faire des préparatifs généralement fort longs. Le Père ne serait-il pas parti avant même l'arrivée d'un courrier rapide ?

Heureusement l'obligation de ne pas perdre une minute, si je voulais réussir, supprima toute hésitation. J'allais me mettre en route sur-le-champ, à marches forcées, avec le maréchal des logis de Boyve. Les lieutenants de Fleurelle et Lepage iraient, de leur côté, étudier les Lolos soumis du Yunnan oriental et explorer le pays des Miao- Tse indépendants.

Ce fut alors une activité fébrile. Le consul de France, M. Amould, voyait avec inquiétude notre départ pour le pays des Lolos ; mais, ne pouvant s'opposer aux instructions que j'avais emportées de Paris, il mit le plus parfait empressement, ainsi que le vice-consul, M. Soulié, à obtenir des autorités chinoises les pièces nécessaires et les animaux de transport, lesquels partout en Chine sont soumis au contrôle des mandarins.

En deux jours, tout était prêt. D'ailleurs, notre bagage était réduit à la plus simple expression : un lit et une cantine chacun.

Nous n'emmenions avec nous que deux Annamites et un interprète chinois ; mais la prudente administration chinoise, responsable de nos personnes, nous adjoignait une escorte de dix hommes, envoyés par cinq autorités différentes : vice-roi, tao-tai, général, préfet, sous-préfet, dont ils portaient le titre brodé sur leur casaque et dont ils représentaient le pouvoir aux yeux des populations.

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