II
il est. Pour comprendre un récit de voyage dans la Chine montagneuse, il est indispensable de se familiariser avec cette notion: la marche n'est qu'une gymnastique perpétuelle, fatigante même dans les vallées douces, vertigineuse et réellement dangereuse dans les ravins escarpés.
Le troisième jour, nous escaladons une chaîne de montagnes, à travers une jolie forêt de pins, et, parvenus au sommet, nous nous trouvons en présence d'un précipice de 400 mètres de profondeur, au fond duquel coule une grande rivière torrentueuse.
Cette fois, nous sommes tout à fait en Chine : monter à l'approche d'un cours d'eau important, rencontrer celui-ci non dans une large vallée mais au fond d'un abîme qui s'ouvre dans l'épaisseur même de l'arête dorsale de la montagne, voilà précisément la caractéristique de l'orographie chinoise.
Le Pou-Tou-ho, devant lequel nous nous trouvons, est un émissaire du lac de Yunnan-sen,qui par lui se déverse dans le Fleuve Bleu. Son volume d'eau considérable lui a permis de creuser profondément le terrain formé de schistes friables, et, par suite, de capter sur un grand rayon les rivières de toutes les vallées plus élevées, auxquelles il semblait que la nature avait primitivement assigné une autre destinée et qui coulent le plus souvent en sens inverse. Ce sont de tels phénomènes d'érosion et de capture qui donnent à la Chine montagneuse l'aspect singulier, incompréhensible au premier abord, sur lequel j'aurai souvent occasion d'insister. Inutile de dire que ses eaux torrentueuses et encombrées par les rocs tombés des pentes ne sont pas navigables ; aucun chemin ne peut suivre son étroit canon, qui reste, par suite, inabordable et invisible, sauf en quelques rares points où des sentiers le coupent à l'aide de bacs.
La première reconnaissance de cette gorge secrète a été faite en 1903, par le lieutenant Grillières, au prix de fatigues héroïquement affrontées, dont les suites devaient le tuer au début même d'une nouvelle campagne en 1905, et nous traversons avec une pieuse émotion cette cluse,
dont l'exploration a coûté la vie à notre prédécesseur, qui était pour moi un véritable ami.
Sur les montagnes de l'autre rive, les Lolos habitent nombreux, mélangés aux Chinois, dont ils ont adopté les formes de vêtement et d'habitation ; n'étaient les costumes de femmes, mieux conservés, on ne remarquerait pas leur présence. Leurs demeures sont d'ailleurs à l'écart du chemin.
qu'ils ne fréquentent pas, et sur lequel on ne trouve que des Chinois. N'ayant pas à présent le temps de m'écarter de la route, je forme dès ce moment le projet, que nous exécuterons en effet, de revenir les étudier plus tard.
Maintenant que nous avons dépassé le fossé du Pou- Tou-ho, les vallées redeviennent douces et riantes. Cependant les forêts augmentent d'étendue, ainsi qu'il arrive partout où n'existe aucune rivière flottable qui permettrait le transport des bois. Ces nombixuses petites vallées verdoyantes,
à demi-cachées sous les sapins qui tapissent les pentes douces des collines, rappelleraient assez bien Taspect de la Thuringe, si du haut des crêtes on n'apercevait à l'horizon des montagnes imposantes, aux parois droites et nues, hautes commes des Alpes et pourtant sans neige : elles viennent rappeler à la fois que nous approchons du Tibet et que nous sommes presque sous les tropiques.
C'est vers elles que nous nous dirigeons. Où donc est le Fleuve Bleu ? Rien n'annonce son approche. Bien loin que les cours d'eau coulent vers le. nord, où il se trouve, c'est de là qu'ils viennent et nous les remontons en nous élevant sans cesse. Mais déjà j'oublie que nous sommes en Chine ! Que nous escaladions la montagne, c'est tout naturel, puisque nous voulons trouver un fleuve!
Tout à coup nous poussons un cri d'admiration. Devant nous le sol manque subitement : nous dominons des abîmes effroyables, d'où jaillissent en tous sens des pans de rochers colossaux, débris de. montagnes écroulées ; chaos inextricable de gouffres, que déjà remplissent les ombres du soir, et d'aiguilles prodigieuses, rouges des feux du couchant. Sublime spectacle ! Ce n'est point un paysage immobile, définitif , qui est devant nous : on sent qu'une force irrésistible est là en travail, détruisant et recréant à son gré, et qu'on surprend le secret d'une de ces opérations formidables où dans le creuset de la Nature se préparent les transformations du globe.
On ne peut même deviner, dans ce bouleversement, où passe le fleuve qui est l'agent de ce grand cataclysme. Descendons le chercher dans les profondeurs. Ce n'est pas chose aisée : il faut atteindre quelqu'une des pyramides restées debout au milieu des précipices, et, par des lacets taillés dans la paroi, la contourner jusqu'à son pied, puis recommencer la même manœuvre sur quelque autre plus basse. La nuit vient quand nous ne sommes encore qu'à moitié de la descente : deux maisons heureusement sont là pour héberger les voyageurs.
Le lendemain, enfin, nous atteignons le fleuve, à neuf cents mètres seulement d'altitude. A peine large de cent mètres, encaissé dans des murailles à pic, encombré de roches et de rapides qui interdisent toute navigation, il ne permet même pas à un sentier de suivre ses bords. En 1898, le capitaine de Vaulserre a entrepris latâche d'en lever le tracé . Dans l'impossibilité de le longer, il a dû cheminer à travers les montagnes
hérissées d'obstacles qui l'enferment, sans même
l'apercevoir qu'aux points où il le franchissait pour aller continuer son travail sur l'autre rive.
N'est-ce pas
unprodigeque passage du fleuve bleu a ho-men-tch'ang
le quatrième
plus grand fleuve du monde, parvienne ainsi, pendant plusieurscentainesde kilomètres, àéchapper à tout œil humain ? Le passage s'effectue sur un petit bief tranquille, au moyen de trois grandes barques qui, à vide, élèvent leurs bords assez haut au-dessus. de l'eau. C'est pour nous la première occasion d'admirer l'incompréhensible dédain que les Chinois professent pour certaines difficultés : nulle part
nous n'avons trouvé la moindre passerelle permettant d'embarquer les chevaux. Il faut que ceux-ci sautent par-dessus le rebord de la barque, quelquefois élevé d'un mètre aud3ssus du fond de Teau où ils doivent s'avancer ; ils retombent la tête la première et à l'aveuglette, sur des colis, sur des planches ou des cordes tendues, au risque de se briser les jambes; parfois, leur élan étant insuffisant, ils restent suspendus en équilibre, le ventre sur le rebord, battant l'air de leurs quatre pattes, jusqu'à ce qu'enfin leur poids les fasse culbuter en avant ou en arrière. La plupart des chevaux et des mules sont familiarisés, sans doute par un atavisme séculaire, avec ce singulier sport, mais beaucoup s'y montrent tout à fait rebelles. Ce sont alors, parfois pendant des heures, des luttes étonnantes entre la malheureuse bête et les conducteurs, et on reste stupéfait de tant de force, d'ingéniosité, de patience, de brutalité aussi, dépensées pour atteindre le but, alors qu'il suffiraitd'une planche.
De l'autre côté nous sommes dans la province du Sseu- Tch'ouan. Tout de suite il faut grimper à pic, par quels sentiers! pour se retrouver en fin de compte à 2 ooo mètres, juste à la même hauteur d'où on est descendu la veille, dans les mêmes petites vallées que j'ai déjà décrites : c'est le même pays qui continue, et ce fleuve venu de loin qui le coupe en deux, coulant dans une sorte de souterrain, ne recevant aucun affluent que par des cascades ou des gorges escarpées, jamais par une vallée naturelle, semble un étranger à la contrée qu'il ne traverse que pour la bouleverser.
Mais un premier effet de ce bouleversement est de révéler les richesses contenues dans les profondeurs du sol, et qui apparaissent dans ces déchirures. Les flancs du ravin qui aboutit en face du bac sont pleins de cuivre et de charbon ; cinq mille ouvriers sont employés à les extraire et à purifier le cuivre dans des hauts fourneaux. Un mandarin dirige l'exploitation ; bien qu'elle soit sur le territoire du Sseu-Tch'ouan, les bénéfices, en vertu de droits anciens, sont partagés avec le Yunnan.
Le soir de ce jour — le septième depuis notre départ — nous couchons pour la première fois dans une auberge et dans une \âlle. Nous prenions celle-ci, Tong-Ngan-Tcheou, pour une préfecture de second ordre, d'après son titre même (tcheou) ; grand est mon étonnement en apprenant qu'il n'y a là nul préfet chinois, mais bien un prince lolo, et que, celui-ci étant en bas âge, c'est sa mère qui gouverne la contrée dont la population est pourtant en partie chinoise. Cette famille princière est très puissante et possède six résidence?.
Ainsi, en plein Empire, des territoires peuplés de Chinois et traversés par des routes de commerce sont gouvernés par des princes ou même des princesses indigènes !
J'apprends d'ailleurs seulement là que, depuis trois jours, nous parcourons des contrées directement administrées par des chefs lolos : quoique renseigné sur leur existence, je croyais leur pouvoir limité aux indigènes, et je n'aurais jamais supposé qu'ils gouvernaient aussi les villages chinois où nous sommes passés. Ces contrées ne sont donc pas des territoires chinois, mais de simples protectorats. Et, à vrai dire, la plus grande partie du Yunnan, du Sseu-Tch'ouan, et une notable partie de toutes les provinces montagneuses, ainsi que nous allons nous en convaincre, sont dans ce cas, là même où la route semble parfaitement chinoise, si bien que souvent les voyageurs européens ne se sont pas doutés de cette curieuse situation, pas plus que nous ne l'avions fait les jours précédents.
A travers une région déchirée par les coupures qu'y taillent tous les cours d'eau, afin d'aller se précipiter dans le Fleuve Bleu à onze cents mètres plus bas, nous forçons les étapes pour arriver le neuvième jour à Houei- Li-tcheou, où se trouve la première mission catliolique du Sseu-Tch'ouan : elle relève du Père de Guébriant et sans doute nous v aurons de ses nouvelles. Mais le missionnaire est absent : personne ne nous attend. L'inquiétude me dévore, et nous reprenons de plus belle notre marche, précédés d'un nouveau courrier,
Houei'Li-tcheou a été visitée pour la première fois, en dehors des missionnaires français, par Francis Garnier. A partir de là nous serons sur la grande route bien connue qui fait communiquer le Sseu-Tch'ouan occidental avec le Yunnan, la Birmanie et le Tonkin. La vallée du Kien- Tch'ang, qu'on suit constamment, est une des plus riches parmi toutes celles qu'on trouve dans les montagnes de la Chine. Outre le riz et les céréales, elle produit la soie, la cire végétale, et contient des métaux en abondance, notamment le « cuivre blanc », métal très prisé des Chinois et qui mérite de l'être par les Européens.
Mais la caractéristique de cette vallée, c'est qu'elle est l'unique domaine des Chinois entre des montagnes peuplées de Lolos. A mesure qu'on s'avance vers le nord, ceux-ci deviennent plus nombreux, plus agressifs, et les Chinois sont véritablements assiégés dans leur vallée. Nous n'entendons plus parler que des exploits de ces brigands qui, du haut de leurs montagnes, fondent sur la vallée, détroussent les voyageurs et pillent les habitants. Tous les villages sont fortifiés, et des postes de paysans armés de pieux, de tridents, de sabres, quelquefois de mauvais fusils, sont en permanence sur la route; et c'est un impressionnant spectacle que de voir dans les champs briller les lances que les laboureurs ont fichées en terre pendant qu'ils conduisent autour d'elles la charrue ou la herse.
Le treizième jour, nous atteignons la petite ville de Te-Tch'ang. C'est la résidence d'un missionnaire, le Père Dubois, et nous avons la joie de l'y trouver ainsi que son confrère de Houei-Li-tcheou, le Père Castanet, un vétéran de la région : ces excellents Pères qui vivent isolés du monde nous font l'accueil le plus touchant.
Mais les nouvelles ne sont pas excellentes, loin de là ! Le Père de Guébriant est bien à Ning-Yuen-fou, mais sa présence ne doit mê donner aucun espoir : s'il n'est pas parti, c'est qu'un délégué du vice-roi vient d'arriver de la capitale tout exprès pour instruire de graves réclamations
qu'il a formulées contre le préfet, au nom de ses chrétiens, et il faut de tout nécessité que le Père soutienne sa cause dont dépendent la fortune, la liberté et même la vie de plusieurs de ses ouailles. Et comme mon interprète chinois ne consentira pas à m'accompagner chez les Lolos, il n'y a donc qu'à faire demi-tour... Nous verrons bien, allons toujours!
Le surlendemain, à deux heures de Ning-Yuen-fou, au village de Ma-Tao Tseu, nous trouvons alignés une longue rangée de personnages richement vêtus, qui nous souhaitent la bienvenue avec tous les signes d'une vraie joie : ce sont les notables chrétiens de Ning-Yuen-fou accourus à cheval au-devant de nous. Ils nous conduisent en grande pompe à l'auberge : sur le seuil le Père de Guébriant nous attend avec le Père Bourgain, son adjoint. C'est un moment de touchante émotion, au milieu de l'allégresse générale qui se manifeste par des pétards innombrables.
Nous montons dans des chaises à porteurs que le général qui commande à Ning-Yuen-fou nous a envoyées, et notre troupe magnifique s'ébranle. Aux portes de la préfecture elle se grossit d'une centaine de chrétiens et d'un superbe chef Lolo dans son costume national : pieds nus, longue pèlerine de feutre brun, et turban bleu dessinant une corne au-dessus du front. Il prend, à cheval, la tête du cortège qui, avec ses quatre palanquins, ses quarante cavaliers et ses cent piétons, déploie, au milieu d'un crépitement formidable de pétards, sa pompe à travers les rues de la ville dont la population s'écrase pour nous voir. Ah ! c'est une belle entrée et qui marquera dans les fastes de la cité I
Mais, en nous la ménageant, je crois bien que le Père n'a pas que le désir de recevoir solennellement une mission française : il souhaite aussi atténuer la déception qu'il va nous causer. A peine les derniers visiteurs partis, il me prend à part et m'annonce qu'il ne peut quitter son poste.
Je comprends fort bien les devoirs que sa situation lui impose ; cependant, puisque c'est sur sa promesse que je suis venu et que je me suis privé des services du lieutenant
Lepage, ce qui me met hors d'état d'agir, faute d'interprète, va-t-il m'abandonner et faire échouer ainsi une expédition qui devait assurer à notre pays le prestige d'une découverte importante ?
Le Père est remué, et depuis si longtemps il désire lui-même pénétrer chez les Lolos que perdre une telle occasion lui paraît doublement pénible. Il va s'efforcer de décider le Père Bourgain à le remplacer et ds convaincre les deux Chinois, chefs de la communauté chrétienne dont les intérêts vitaux sont en jeu, que sa présence n'est plus indispensable : s'il y parvient, nous partons.
Durant dix jours ce sont des conciliabules sans fin. Pour mieux détourner les soupçons des autorités chinoises, le Père continue paisiblement les négociations avec le délégué du vice-roi. En même temps il invite à venir nous voir une foule de Lolos à l'aide desquels je dresse par renseignements une carte de la contrée à explorer, afin de ne pas m'y engager en aveugle ; mais comme ce sont des Lolos du pays soumis, chez lesquels le Père, de Guébriant a déjà mené d'autres voyageurs, il n'y a là rien qui puisse exciter les soupçons, bien au contraire.
Cependant la situation ne s'améliore pas ; et nous n'entrevoyons guère comment en sortir, quand le délégué impérial nous fournit une échappatoire inespérée : il rend son jugement sur les affaires litigieuses, et ce jugement est tellement inique, il couvre si scandaleusement des abus criants 'du préfet, qu'il n'est pas douteux que celui-ci n'ait su acheter sa connivence (i).
Il est donc bien inutile que le Père de Guébriant reste pour défendre une cause condamnée : nous allons partir. Il avise sur-le-champ celui qui doit être l'instrument indispensable de notre tentative : notre futur interprète lolo.
(i) Qu'on ne croie pas à une simple allégation : ce fut démontré par une nouvelle enquête ordonnée par le vice-roi. Le préfet fut déplacé et rétrogradé, le sous-préfet et le délégué destitués, et pleine satisfaction accordée à la mission. Car s'il est en Chine des juges corruptibles, en faire une règle générale est parfaitement injuste.
C'est le moment d'expliquer la situation et par quels procédés nous comptons réussir.
L'état de guerre ne règne pas sans interruption entre Chinois et Lolos : chaque expédition se termine par un traité de paix qui définit les relations futures. Si indépendants que les Lolos veuillent être, ils ne peuvent se passer des Chinois:
pour résister il leur faut des fusils, et à qui les acheter, sinon aux Chinois eux-mêmes ?
L'état de trouble du pays ne favorise pas l'industrie, la culture d'i chanvre est négligée, la toile ne se tisse plus guère, et il
fautrecouriraux vallée du kien-tch'ang
cotonnades chinoises. De leur côté les Chinois ont besoin d3S Lolos. Les « Grandes Montagnes Froides », ainsi qu'ils appellent ce vaste massif, jouissent d'un monopole singulier : celui de l'insecte àcire, source de richesse pour le Sseu-Tch'ouan (i). Ce besoin réciproque, combiné avec l'humeur indépendante
(i) Colborne Baber, la Mission lyonnaise, A. Hosie ont déjà décrit cette curieuse industrie : un insecte, par sa piqûre, a la propriété de faire couler une cire très estimée de certains arbres ; or ceux-ci ne vivent que dans les chaudes plaines du Sseu- rch'ouan. et l'insecte nenaitet ne se reproduit que sur une espèce de troène qu'on ne trouve guère que chc:; les Ix>los, à plusieurs centaines de kilomètres de distance.
des Lolos qui veulent être maîtres chez eux, a donné naissance à la plus singulière organisation.
D'une part, les Lolos peuvent venir en toute liberté sur le territoire chinois : isolés ou en troupe, ils y descendent en armes, — quitte à les déposer au corps de garde s'ils entrent dans une ville, et à les reprendre en sortant — vont, viennent, commercent, se livrent bataille, bref agissent absolument comme chez eux. Mais chaque tribu qui veut jouir de cette liberté doit s'engager à respecter les Chinois sur leur territoire, et, en garantie, donner des otages qui demeurent au yamen du préfet ou du sous-préfet.
Les Chinois ne jouissent point de la réciprocité en territoire lolo : il leur est formellement interdit d'y pénétrer, sous peine d'être tués ou réduits en esclavage, sans que l'autorité impériale ait la moindre représaille à exercer. A moins, cependant, que le Chinois n'obtienne un passeport lolo : il faut pour cela qu'un homme de caste noble consente à le recevoir et à en répondre devant son clan. Or il ne manque pas de Lolos auxquels il ne déplaît nullement d'accorder ainsi leur protection, moyennant un honnête présent. Pour les chercheurs d'oeufs d'insecte à cire, qui tous les ans viennent au nombre de plusieurs milliers, des usages se sont établis : des Lolos attendent les porteurs à la frontière, leur offrent leur patronage moyennant un prix convenu, et les prennent en charge ; jamais il n'y a le moindre manquement à la parole donnée, et les Chinois ressortent, indemnes et munis de leur précieuse acquisition, de ce pays où ils seraient dépouillés, fait captifs ou massacrés, s'ils y posaient le pied sans permission.
Ajoutons que pour mieux décider les Lolos à accepter ce régime qui déjà leur confère tant d'avantages, la Chine leur paie un véritable tribut (i) : chacun des clans frontières
(i) Les Lolos, entre eux, ne pratiquent que l'échange direct et ne se servent jamais d'argent. Tous nos paiements sans exception ont dû être faits en marchandises emportées à cette fin. Cependant ils acceptent souvent de l'argent des Chinois, dans le but d'acheter des armes quand ils ont amassé une somme suffisante.
reçoit une somme assez appréciable, (de 75 à 150 taëls par an, 300 à 600 francs environ).
Il faut donc obtenir, nous aussi, qu'un Lolo nous introduise dans son clan. La chose est difficile, car la venue de personnages de notre sorte soulèvera bien des inquiétudes et des convoitises : seul un chef puissant sera en mesure de nous recevoir. Il faut le choisir bien pourvu d'alliés sur la route que nous voulons suivre, pour qu'une fois notre amitié scellée et établie, il puisse nous recommander à eux. Ainsi, non passants, mais hôtes, nous serons sacrés. Il suffira de n'être pas pressés, d'accepter des itinéraires changeants et peu directs, et d'avoir affaire à des hommes loyaux.
Par ses chrétiens, le Père a su s'assurer le concours de l'agent le plus propre à la réalisation de ce plan. C'est un jeune Chinois de vingt-huit ans, fils d'un bachelier établi aubergiste à Ta-Hin-Tchang, dernier village chinois sur la frontière, où les Lolos viennent en grand nombre. L'aubergiste et son fils leur servent de fournisseurs ; je ne serais même pas éloigné de croire qu'ils pratiquent quelque peu la contrebande des armes, denrée que les Lolos apprécient par-dessus tout. Aussi ont-ils dans les premières tribus des amis sur lesquels nous comptons pour nous ouvrir la route.
Trois jours plus tard, à la nuit tombée, l'aubergiste et son fils arrivaient mystérieusement : ils nous amenaient un Lolo aux traits réguliers et nobles, l'un des principaux membres du grand clan des Ma, qui occupe la frontière. Bientôt gagné par la confiance que nous lui témoignons, par le prestige du P. de Guébriant, aussi peut-être par le renom d'amitié que nous nous sommes déjà acquis près des Lolos qui viennent journellement nous voir, et, est-il besoin de le dire ? par quelques cadeaux, Ma déclare répondre de nous, au nom de sa tribu : si nous promettons solennellement que notre but n'est point de découvrir des mines, — ce que les Lolos redoutent par dessus tout, car les métaux précieux appellent les invasions — nous
n'avons qu'à venir, tous les siens nous feront bon accueil, et s'emploieront à nous en ménager un pareil chez leurs voisins.
Notre départ fut fixé au surlendemain, car il fallait à Ma le temps d'avertir son clan. Le jour suivant le préfet eut vent de quelque chose : son secrétaire accourut chez le P. de Guébriant lui dire qu'on parlait de notre intention d'aller chez les Lolos, mais que son maître ne pouvait croire à une entreprise si folle ; en tous cas, si nous avions caressé ce projet, il fallait que le Père usât de son influence pour nous en démontrer l'absurdité. Le Père écouta sans rire cette invite, et s'engagea à nous prodiguer les conseils de la sagesse : il le pouvait en toute sincérité, sachant très bien que nous n'en écouterions pas un mot.
Nous n'osions rien souhaiter de plus favorable. Sans doute l'éveil était, donné — il ne pouvait en être autrement à la dernière minute, — mais on ignorait encore que le Père dût nous accompagner et qu'il s'agît là d'une entreprise combinée depuis longtemps, non d'une simple fantaisie de touriste qu'une parole suffirait à réprimer.
Le lendemain, au moment du départ, le Père faisait dire au préfet que son éloquence avait été vaine, que nous étions des écervelés qui ne voulions rien entendre, et que le seul parti qui lui restât pour tempérer nos extravagances, était de nous accompagner lui-même. Le préfet demeura stupide. Mais, beau joueur, il répondit qu'il admirait la sagesse et le dévouement du Père et nous envoyait, pour nous faire honneur, huit hommes qui nous escorteraient jusqu'au village frontière, à lo kilomètres de la ville.
Etre conduits chez les Lolos par les autorités chinoises qui devaient nous arrêter, quel succès pour nos stratagèmes ! C'était presque trop beau, en vérité ! Mais il ne fallait pas attendre un revirement probable, et, sans perdre une minute, nous nous mettions en route.