ENTRÉE CHEZ LES LOLOS INDÉPENDANTS
OTRE équipage était fort réduit. J'avais congédié, en le renvoyant à Yunnan-sen, l'intérimaire interprète chinois ; trop peu sûrs de nos deux boys annamites,
— combien la privation de serviteurs militaires se montrait fâcheuse ! — nous n'avions même pas songé à les emmener, mais comme nous aurions besoin de leurs services pour revenir à Yunnan-sen, nous les expédiâmes, sous la protection d'un homme de confiance du Père, à Souei-Fou dans le bas Sscu-Tch'ouan, où nous comptions aboutir : ils suivraient avec nos bagages la grande route qui contourne le pays lolo. Et comme il nous fallait bien quelqu'un pour faire notre cuisine, soigner nos chevaux et porter nos charges, nous emmenions trois chrétiens du Père, montagnards endurcis et qui, par dévoûment pour lui, se seraient fait hacher en morceaux.
Un lit chacun, une cantine pour deux, contenant par surcroît des lingots d'argent, des cartouches, nos rouleaux de pellicules photographiques, un peu de pharmacie, bref tout notre arsenal — quelle place restait-il pour nos effets ?
— deux charges de sel, sucre, étoffes et menus objets destinés à être offerts en cadeaux, une dizaine de boîtes de conserves pour le cas d'absolue détresse, voilà nos impedimenta : ils ne nous promettaient pas beaucoup de confort, mais ils ne nous alourdiraient guère.
Nous longeons le joli lac de Ning- Yuen-f ou et gravissons les collines qui le ferment à l'est et où s'arrête le monde connu des Européens. Notre nouvel ami Ma nous y attend, accompagné de son écuyer — car tout noble lolo a près de lui un homme de confiance, choisi parmi ses serfs, qui lui
sert d'intendant en temps de paix et d'écuyerà la guerre. — Il va nous conduire à Ta-Hin-Tchang où il nous remettra entre les mains de trois de ses parents, venus pour nous chercher et nous emmener chez eux.
Derrière ces collines qui semblaient la base des hautes montagnes, on découvre avec surprise une petite plaine où viennent aboutir de nombreuses gorges. C'est la porte du pays lolo, le boulevard de Ning-Yuen-fou et de la domination chinoise : non moins de quatorze camps ou postes militaires, murés et crénelés, s'y pressent, contenant suivant la gravité des circonstances, de mille à trois ou quatre mille hommes. De nombreux hameaux également fortifiés sont disséminés dans les champs, et au centre s'élève le village de Ta-Hin-Tchang.
Quand nous y entrons, une multitude de Lolos, qui encombrent les rues, s'entassent autour de nous pour nous voir. Il faut l'avouer, leur mine est assez patibulaire : ils ont tout l'air de bandits en quête d'un mauvais coup, et nous surprenons maint échange de coups d'œil et de sourires mauvais qui semblent indiquer qu'ils nous considèrent déjà comme leur proie. Sans aucun doute, qui voudrait pénétrer chez ces brigands sans la protection d'un chef puissant serait sûr de n'aller pas loin.
Cependant nous arrivons à rhôtellerie. L'aubergiste, que nous nous étonnions un peu de n'avoir pas vu venir au-devant de nous, n'est pas là ; son fils non plus. Voilà qui est étrange. Mais sans doute ils s'ocupent de nos affaires : attendons !
Cependant un des chrétiens du Père, arrivé avant nous, se décide au bout de quelque temps à le mettre au courant de la situation. — C'est un trait de mœurs à remarquer dans tout l'Extrême-Orient, que le peu de hâte à communiquer les nouvelles les plus pressantes : on croirait déroger aux bienséances. — Et voici ce que nous apprenons :
Un mandarin nous a précédés et a fait connaître que quiconque nous prêterait la moindre aide encourrait des
châtiments terribles. L'aubergiste et son fils, épouvantés, ont renoncé à leur dessein et, n'osant braver nos reproches, sont allés se cacher. Et nos introducteurs lolos, mis au courant, viennent de disparaître eux aussi.
Voilà donc le secret de l'attitude si aimable du préfet : en retenant par ses menaces tous ceux dont nous avons besoin, il comptait nous mettre dans l'impossibilité de faire
M.dtBoj-ve LeP.dïGuébrisnl Noble Ulo. S^tf
un pas, cependant qu'officiellement il nous fournissait une escorte d'honneur. Joli tour, tout à fait conforme aux meilleures traditions !
La difficulté est sérieuse. Néanmoins avec des raisonnements, des promesses, on pourra peut-être ramener la confiance : après tout, un préfet n'est pas tout-puissant, et des seigneurs étrangers de notre sorte ne sont pas de ceux qu'on moleste impunément. Mais l'aubergiste reste introuvable. Cependant la nuit venue, on découvre son fils Siu. Celui-ci, qui sans doute avait escompté le salaire des services
qu'il allait nous rendre, paraît navré du contre-temps. Nous rassurons de notre protection, nous faisons miroiter à ses yeux l'appât d'une sérieuse récompense, et il entre entièrement dans nos vues. Il va s'efforcer de convaincre son père.
Le lendemain matin celui-ci se montre enfin. Mis au pied du mur, il balbutie : c'est vrai, il avait promis de nous aider, mais pouvait-il supposer que nous n'étions pas d'accord avec le préfet ? Comment désobéir à celui-ci ? Nous entreprenons de le ramener à de meilleurs sentiments: une bonne somme payée comptant au départ, une autre après le succès, c'est à mettre en parallèle avec les rodomontades du préfet, vaines contre qui nous sert. Son fils, nos chrétiens le sermonnent de leur côté.
Il est ébranlé, mais le mandarin est là qui l'épouvante. Apprenant la présence de celui-ci dans l'auberge, nous l'invitons à venir nous voir, et il n'ose refuser, puisque nous sommes arrivés ici sous l'égide officielle. Alors, devant l'aubergiste, nous lui demandons s'il est vrai que le préfet menace les gens que nous avons engagés. Il nie effrontément : quelle histoire est-ce là ? le préfet sera trop heureux qu'on nous aide, et lui-même n'est venu qiie pour empêcher que des gens malintentionnés ne nous trompent en nous offrant leurs services. Voilà qui est parfait, il y a eu simple malentendu, et l'aubergiste, de son propre assentiment , n'a plus qu'à nous seconder.
Tout semble donc arrangé. Mais ce sont maintenant les Lolos qui font dofaut : prévenus par le mandarin que le préfet les fera mettre à mort s'ils reparaissent en territoire chinois après nous avoir conduits, ils n'ont pas envie de se brouiller, pour un motif en somme indifférent, avec la Chine dont ils sont les riverains immédiats. Impossible de les faire comparaître devant nous.
Heureusement le jeune Siu se révèle un garçon de ressources : dans cette foule de Lolos qui remplit le village, il en trouvera bien qui voudront gagner une honnête récom-
pense. Et voilà qu'il revient avec un grand diable à l'air décidé, qui offre rien moins que de nous conduire à Tchao-T'ong, préfecture du Yunnan, où il va souvent.
Nous n'en croyons pas nos oreilles. Comment connaît-il cette ville, de l'autre côté du Fleuve Bleu, et que vont faire ces farouches Indépendants si loin du repaire où on les croit enfermés ? Nous l'accablons de questions embarrassantes, il s'en tire avec la plus grande aisance, décrivant
ERMES FORTIFIEES AUTOUR DE TA-HI
de façon précise la route, les étapes, les croisements avec les autres itinéraires que j'ai déjà notés. S'il va à Tchao-T'ong, c'est que c'est une contrée pleine de Lolos de la même race que les Indépendants et en relations constantes avec eux.
Voilà des données absolument nouvelles et du plus grand intérêt ; si ce diable d'homme dit vrai, nous allons découvrir des choses curieuses. Il nous presse d'accepter sa proposition, et Siu, qui le connaît, assure qu'on peut se fier à lui. Certes nous n'accepterons son offre qu'à la dernière extrémité, car la route qu'il nous propose nous écarte du cœur du pays lolo ; mais il est d'une bonne politique
de l'encourager, et de montrer que nous n'avons que l'embarras du choix.
Sur ce, nouveau coup de théâtre. Le préfet, prévenu sans doute par le mandarin, envoie à l'aubergiste une lettre foudroj^ante : « Comment, chétif, oses-tu braver les volontés de l'Empereur et conduire des étrangers chez les Barbares révoltés. Sache que tu seras taxé de connivence avec ces rebelles, et que ta race expiera avec toi ce forfait. »
Patatras ! Toute la combinaison s'écroule. L'aubergiste terrifié déclare qu'il renonce à l'affaire et que jamais il n'autorisera son fils à nous suivre. Le Père de Guébriant, après lecture de la lettre préfectorale, reconnaît avec tristesse qu'aucun Chinois n'osera braver des menaces si formelles et qu'il n'y a plus rien à espérer ici : à son avis nous n'avons qu'à rentrer à Ning-Yuen-fou et à tâcher d'obtenir du préfet, par la menace de plaintes contre ses manœuvres, qu'il cesse son opposition.
Mais il est clair que le Père n'a d'autre but, en proposant cette dernière démarche, que de me déguiser l'aveu d'un échec définitif, car comment espérer que le préfet va céder, surtout après la preuve d'impuissance que constituera notre rentrée. Non, si nous quittons la place, si nous faisons un pas en arrière, adieu les Lolos ! il faut y renoncer !
C'est d'ici qu'il faut agir, sans reculer d'un pas. J'écris donc au préfet pour lui dire que l'aubergiste, trompé par de faux bruits, croit qu'il interdit notre départ, mensonge certain puisque j 'ai en main la lettre par laquelle lui-même nous souhaite bon voyage et nous envoie une escorte d'honneur. D'ailleurs, quelle absurdité de penser que le préfet voudrait frapper un homme coupable d'aider des officiers français, hôtes de l'empire et accrédités comme tels ! cet homme n'est-il pas maintenant à notre service et par conséquent inviolable comme nous-mêmes ? le Préfet se doit de démentir des bruits si blessants pour sa réputation d'intelligence et de loyauté.
La nuit est venue durant toutes ces péripéties. Un bruit
de dispute violente s'élève dans la cour, et aux lueurs incertaines de quelques lumignons, nous distinguons des silhouettes de Lolos : ils semblent prêts à en venir aux mains. Les gens de Tauberge se précipitent entre eux et finissent par obtenir qu'ils sortent. Le sujet de cette rixe? Vraiment, il était inattendu. Au moment où les Chinois nous abandonnent, les Lolos se disputent l'honneur de nous conduire !
Notre nouvel ami avait réuni les siens devant notre porte, et tous ensemble ils allaient s'engager par le serment du sang à nous conduire fidèlement. — Ce serment, le plus sacré de tous, est tout pareil à celui des anciens Germains : chacun, par une piqûre au bras, fait couler quelques gouttes de sang dans une coupe pleine de vin, puis à tour de rôle tous trempent les lèvres dans le breuvage en répétant les paroles du serment. — Mais au moment où ils allaient le prononcer, les envoyés des Ma, qui s'étaient si prudemment éclipsés jusque-là, informés que d'autres allaient leur enlever l'honneur et la riche aubaine de nous conduire, se sont élancés en réclamant leurs droits.
Cet épisode vient à propos pour nous rendre l'espoir. Notre ténacité a déjà ramené les Lolos : pourquoi ne réussirait-elle pas avec les Chinois ?
Au matin, toute une troupe pénètre dans l'étroite chambre où depuis deux jours les négociations nous tenaient enfermés. Ce sont des chrétiens de Ning-Yuen-fou envoyés par le P. Bourgain. Ce Père, dont la sagacité et la connaissance du caractère chinois sont proverbiales, a très sagement jugé que ma lettre au préfet — que je lui ai envoyée pour la faire traduire — n'atteindrait pas son but : le préfet trouverait quelque échappatoire, il protesterait ouvertement de ses bonnes intentions, mais maintiendrait ses ordres secrets. C'est sur l'aubergiste que les mêmes arguments pourront porter.
Aussi le Père en a-t-il tiré deux pièces : l'une est une lettre par laquelle Taubergiste répond au préfet qu'il ne
comprend pas quelle faute il a pu commettre en servant • d'honorables étrangers qui sont arrivés avec une escorte officielle. Maintenant qu'il s'est engagé, croyant se conformer aux désirs de l'Empereur, comment pourrait-il se dédire ?
Par la seconde pièce, je déclare que je prends à mon service l'aubergiste et toute sa famille, que quiconque leur cherchera querelle à ce sujet s'attaquera à moi, et que je prie le ministre de France à Pékin de s'enquérir si quelque acte malveillant aura été commis à leur égard.
Ces pièces, admirablement tournées dans le goût chinois par un remarquable lettré qui est le chef de la communauté chrétienne, sont d'une calligraphie magnifique, et relevées de traits au vermillon du plus bel effet. Entourés de toute notre cour de chrétiens, nous les présentons solennellement à l'aubergiste. Impressionné de ce cérémonial, son cœur de bachelier frémit d'admiration à la vue d'une lettre si éloquente, et d'orgueil à la pensée de la signer ; le grand diplôme garantissant la protection de la France lui semble un talisman invincible : sans balancer davantage, il trace son nom au bas de la lettre, qui est sur-le-champ cachetée et remise aux chrétiens. Puis il se prosterne et nous salue comme ses maîtres. Cette fois nous le tenons.
Aussitôt les trois envoyés lolos, que nous n'avions pas encore vus, viennent se présenter et se prosterner à leur tour — car ils se piquent de n'être point des barbares et de connaître les usages, et nulle part nous ne recevrons autant de ko-teou (prosternation le front contre terre) que chez cette race si fière. — Dorénavant ils répondent de nous : ils sont nos répondants, suivant l'expression chinoise que nous adopterons.
Il n'y a plus qu'à partir. « Mangez d'abord », nous disent les Lolos : « Ici, vous avez tout en abondance ; en haut, il n'y a rien. Ménagez vos provisions. » Paroles pleines de sagesse ! — Hélas que la sagesse est souvent mauvaise conseillère ! — Nous déjeunons rapidement, et
enfin nous quittons Ta-Hin-Tchang, fendant avec peine les flots pressés de la foule, que notre lutte avec le préfet a passionnée et qui se demande quel lendemain aura notre triomphe d'aujourd'hui.
Ainsi nous avons réussi à faire tomber la première barrière qui défendait le pays interdit. Les autorités chinoises, prises de court, n'ont pas soupçonné notre jeu ni préparé une opposition efficace ; leurs mesures du dernier moment, précipitées et incohérentes, donnaient prise à la parade. Mais quel secours n'avons-nous pas trouvé dans l'habileté et le sang-froid du Père de Guébriant, le dévouement filial qu'il a inspiré à tous ses chrétiens, et l'adresse diplomatique du Père Bourgain !
Peut-être aura-t-on trouvé long le récit de cette négociation de trois jours. Sans doute les chutes dans les précipices, les charges de cavaliers armés de lances, les embuscades, les trahisons, les héroïques dévoûraents parlent mieux à l'imagination. Ces sujets ne nous manqueront point, heureusement. Mais je n'aurais rien de tout cela à raconter si cet obscur duel au fond d'une chambre d'auberge contre la puissance chinoise, invisible mais agissante, avait pris une autre tournure.
Mais où donc sont nos répondants lolos ? Ils se sont attardés à boire le coup de Tétrier : Siu nous quitte pour les relancer. Nous traversons plusieurs postes militaires, placés à cheval sur la route pour mieux la barrer. A quelque distance du dernier, toute la garnison, une vingtaine d'hommes, sort et vient nous présenter les armes : par un heureux hasard l'officier qui les commande est chrétien, et il veut saluer le Père. La petite troupe prend la tête de notre colonne ; elle nous accompagne ainsi jusqu'à une porte, reste d'un fort démoli, qui marque la frontière : devant cette porte, qui est celle du péril et de l'aventure,