Les Derniers bohêmes
Méfie-toi, lecteur, méfie-toi de ce livre qui parfois et fera sourire, mais qui aussi pourra te faire pleurer, car il est au fond plein de ténèbres et de sombres désespoirs ; tous ces hommes qui sont là , morts avant l'heure, tombés en route, ne sont pas enterrés si profondément qu'ils ne t'entendent parler avec hypocrisie de paresse, d'absinthe et de filles, et que quelques-uns, sentant leurs os secoués douloureusement , ne se lèvent pour te crier : Quand nous avons été des hommes, l'avenir n'existait déjà plus pour nous, nous étions vaincus avant d'avoir pu combattre — Nous sommes arrivés en pleine nuit, une nuit de Décembre, sur un chemin couvert de boue et de sang et, rame remplie de dégoûts, forcés d'étouffer l'ardent amour de liberté que nous avions dans le cœur, nous nous sommes réfugiés dans les paradis artificiels.
Tant il est vrai, comme dit Montaigne, que l'âme descharge ses affections sur les objets fauls quand les vrays lui faillent,
Ils ont eu tort, certainement, et n'ont point écouté le poète qui leur disait :
Restez dans le sentier des vertus difficiles ; Votre âge a des devoirs plus doux que le plaisir. A vous de mépriser ce qu'unautre âge envie, Tout bien et tout renom qu'on acquiert sans effort Dieu vous a faits si fiers, si purs, si pleins de vie, Pour les belles amours et pour les belles morts !
Donc, G vous, restez ceints du glaive,
Fiers amants de la liberté !
La vie est un combat sans trêve,
Pour le droit toujours insulté,
Restez armés en sentinelles,
Amis des gloires éternelles,
Luttez pour les cœurs défaillants ;
Veillez dans votre armure austère.
Dans le ciel comme sur la terre
La paix n'appartient qu'aux vaillants.
Devant quel abîme à peine entrevu ont-ils donc reculé ?
On oublie si vite en France, et l'histoire de demain rejette si loin dans le passé l'histoire d'hier qu'il ne me semble pas inutile de rappeler celle-ci, bien que nous l'ayons payée assez cher pour ne devoir cependant jamais l'oublier.
La seconde République avait vécu.
M. Frébault, — le même qui quinze ans plus tard devait s'illustrer par les paroles de la Femme à barbe <jt de la Déesse du bœuf-gras, — l'avait prédit dans une cantate prophétique chantée à Nevers lors du voyage du Prince-Président.