DE LA BRASSERIE DES MARTYRS
L'autre jour, furetant à travers de vieux papiers, je suis tombé sur un lambeau déchiré d'un numéro déjà ancien d'un journal littéraire, le Trïboulet. . . le Diable boiteux. . . le Rabelais ! . . . Je ne sais lequel. L'article, dont je ne possédais que de courts fragments, était plein de soleil et de gaieté, et tout d'abord n'éveilla en moi qu'idées riantes et souvenirs charmants.
Il traitait de omni re scibili, mais cependant plus spécialement d'une certaine brasserie située rue
des Martyrs, près Notre-Dame-de-Lorette, et des hôtes étranges qui la fréquentaient alors. Leurs pères, des siècles passés, allaient à la Croix de Lorraine, près de la Bastille, au Cormier Fleuri, près Saint-Eustache, au Grand-Cornet ou à la Table de Roland, près du Châtelet, ou à la Petile-Pucelle delà place Dauphine, au Pressoir de la rue Saint- Martin, aux Trots-Entonnoirs du pont Saint-Michel, et surtout à la Pomme-die-Pin, contre le pont Notre-Dame. . . Les fils, eux, allaient un peu partout aussi, si vous voulez, mais cependant plus particulièrement à la Brasserie !
La Brasserie, comme on disait alors, la Brasserie tout court ! C'était ainsi, s'écriait Alphonse Duchesne, que les Romains appelaient la Rome des beaux jours Urbs, c'est-à-dire la ville par excellence, et Alfred Delvau affirmait que si, par un caprice quelconque de la Providence, Paris venait à disparaître, comme Romulus, dans une trombe, ou comme Elie dans un feu d'artifice, et qu'il ne restât debout que la Brasserie de la rue des Martyrs, cette grande hôtellerie de l'intelligence, — il serait facile de refaire une cité nouvelle et intéressante , où , certainement, ce serait l'esprit qui manquerait le moins...
Je fermai les yeux et je revis tout-à-coup cette grande salle pleine de bruit et de lumière, au milieu de laquelle bourdonnent pêle-mêle des dévideurs de rimes, bardes attardés, poétereaux encore crottés du nid, des tribuns assis et rassis, des philosophes sans le sou et qui s'en moquent, ce qui est le vrai fond de leur philosophie, des chercheurs d'idées,
des trouveurs de mots, des maîtres peintres et des peintres élèves de la nature, — école de Bougival ou de Batignolles ! Coureurs d'images et ciseleurs de phrases, chevaliers errants de la plume et du pinceau, audacieux chercheurs d'infinis, effrontés marchands de chimères, entrepreneurs de tours de Babel, croyants et enthousiastes, mais tous malades de la même maladie, de la maladie de Panurge, « fault d'argent » pour avoir tout dépensé dans l'acquisition de superbes châteaux au pays de Bohême ou avoir fait de longs et coûteux voyages au pays de la Prétentaine ; mais tous aussi, héros de combats obscurs et quotidiens contre les réalités de la vie pratique, qui venaient là chaque soir réchauffer leur enthousiasme et parler de l'œuvre qu'ils avaient rêvée et qu'ils ne devaient jamais faire.
Ils sont là, groupés diversement, obéissant à leurs affinités électives, tous gens paradoxant, ganloisant et surtout beuvant frais, car ce sont des gaillards plaisants en faicts et en dictz, tous gens n'ayant pas la pépie et appelant continuellement de soif comme d'abus de crainte que la langue ne leur pèle.
Les goûts, les aptitudes, les tendances s'y cherchent, s'y trouvent, s'y rapprochent et s'y groupent d'eux-mêmes. L'attraction y procède bien quelquefois par antithèse, mais ces contradictions apparentes et toutes de détail y constituent l'harmonie a dit un habitué de l'endroit ; cependant il ne faudrait pas croire que chaque groupe répondît à une idée bien nette et bien définie , et , à un certain moment, coloristes et ingristes, fan-
taisistes et réalistes, sociologues, abstracteurs de quintessence , tout cela philosophaillait ensemble dans la confusion et la promiscuité la plus capricieuse.
Approchons - nous de ce groupe, c'est le plus bruyant , le plus tapageur ; la personnalité y est plus accusée que dans les autres : c'est celui des réalistes ou mieux des naturalistes ; le grand'prêtre Champneury officie en paletot noisette et en cravate jonquille; — naturellement, il regarde et observe; mais comme il est très-myope et qu'il a le nez sur les petites, petites choses dont il doit composer sa petite Comédie humaine, il ne voit pas Hippolyte Babou écrire, sur le coin de la table voisine, ce petit chef-d'œuvre d'esprit et de fine ironie : La vérité sur le cas de M. Champfleury. Courbet est assis en face de lui; il a, ma foi, un superbe gilet blanc, probablement celui qui fut taillé jadis dans un jupon de sa grand'mère et dont Buchon disait :
Dans ce gilet voilà vingt ans qu'il coupe et taille, Et pourtant, chaque fois, il va mieux à sa taille.
Il dit à Champneury : « Je viens de chez le père Ingres, c'est arrangé comme dans une chapelle.... Sa femme est venue voir ce que je voulais , et quand j'ai demandé le dieu, le bonhomme est sorti de derrière une draperie....; il m'a donné un dessin. . . une vierge. . . {avec abandon). Tiens, je l'ai laissé dans la capote de la voiture. Il m'aime beaucoup, ct'homme ! Faut dire aussi que je suis le
médium entre lui et Delacroix ; toutes les fois que j'y vais, il me montre ses dessins... [avec mépris). Il n'en a fait qu'un, le plafond d'Homère, c'est toujours le même qu'il montre.
« Pendant que j'étais là, voici qu'il entre une espèce d'olibrius qui arrive en faisant des salamalecs à M. Ingres ; il regardait le dessin, et puis , avec son pouce, il faisait des ronds et puis des ronds... en poussant des cris d'épileptique : Ali ! que c'est beau! Mil que c'est beau! Moi, je lui dis :
— Faites attention, vous allez fourrer vos doigts dedans.
Et le père Ingres a dit : « M. Courbet a raison, vous allez abîmer mon dessin. »
Noriac, qui est assis dos à dos avec Courbet et qui ne croit pas un mot de ce que vient de dire le maître peintre, profite de cela pour raconter à Sclioll et à Busquet que Courbet ne connaît M. Ingres que pour l'avoir vu une seule fois, et voici dans quelles conditions.
Th. Silvestre avait obtenu, non sans peine, pour son Histoire des Peintres, que le dieu, Ingres descendrait de son nuage pour poser chez un photographe, et, le jour venu, avait emmené avec lui Courbet, qu'il s'était bien gardé de présenter à l'irascible auteur du plafond d'Homère. Seulement, chez le photographe c'était Courbet qui avait posé M. Ingres: c'était lui qui, plein d'attentions et de gestes félins, le peigne à la main, avait coiffé le dieu en lui disant : Je vous assure que cette mèche est mieux ainsi, elle donne je ne sais quoi de majestueux, comme un commencement d'immortalité...
A quoi le dieu murmurait , en se laissant faire :
« Quel charmant garçon Théophile Silvestre a avec lui! Combien son profil est d'un dessin pur et harmonieux I C'est un délicieux garçon ...»
Ei jamais, au grand jamais , Ingres ne sut que c'était Courbet qui l'avait posé, — cela l'eût tué !
Théodore de Banville sourit, non de ce qu'on vient de dire; il n'a pas entendu, il enfilait des syllabes en pensant à ce que Victor Hugo lui écrivait le matin même :
« Continuez à être heureux et charmant. »
Mais voici Gustave Mathieu et Pierre Dupont!
Mathieu, le feutre sur l'oreille, l'air dégagé, un bouquet de [violettes à la boutonnière, s'écrie de sa voix sonore et tranchante :
Laissez donc passer Jean Raisin Avec son vieil ami le pain.
— Dis donc, Dupont, récite-nous les vers que tu viens de me dire , c'est tout simplement un chefd'œuvre!! . . .
A quoi Dupont répond modestement : — Non, non, commence, Mathieu, chante-nous ta dernière chanson. . . Voilà qui est senti, qui est vécu ! —et, jetant un regard de défi sur un groupe de jeunes lakistes qui essayent de noyer l'infini qu'ils ont dans l'âme, dans la chope qu'ils ont sur la table,
il ajoute : Et ça ne ressemble pas à une machine de M. de Lamartine.
Mathieu, d'une voix tonnante : Lamartine un piano , Hugo un grand homme , Dupont un grand poète !
Et nos deux amis entonnent :
Aux pays que le pampre dore
La vendange débordera ;
Le grenier sous le grain ploîra,
Mais ils sont interrompus par l'entrée de Fernand Desnoyers suivi de sa fidèle compagne Adrienne, dite Noisette, et de son ami le riche Mancheron ; ils viennent de chez Jean-Edouard Dinochau « le restaurateur des lettres. »
Il est en Breda-street une obscure maison Où fermente sans cesse un multiple poison'....
Desnoyers est l'élève de Mathieu ; moine répondant comme l'abbé chante, il l'imite, surtout dans ses exagérations ; personnage sec , remuant et bruyant, il s'écrie de cette voix cassante et rogue qu'aucun de ceux qui ont connu Fernand , n'ont pu oublier et qui, aujourd'hui encore, me bruit aux oreilles, chaque fois que quelques-uns de ses vers me reviennent à l'esprit :
— Peste et ventre ! voilà Photophore ! (Photophore, c'est Monselet qui entre) « J'ai l'épreuve de l'affiche, elle est très-bien venue, » et il tire de sa poche
une feuille jaune sur laquelle toutes les têtes se penchent : — c'est l'affiche de la GRANDE FÊTE DU RÉALISME.
La fête aura lieu
dans l'atelier
du