PHYSIQUE BLANCHE
Imp. S. Raeon, a. d'Erfuth; 1. Cette affiche ne peut être apposée qu'à l'intérieur •
Et le jour de la soirée arrivé, le poète Desnoyers s'écria en sautant sur une table : « Attention ! voici une scène shakespearienne que les mufles seuls ne comprendront pas !» Et il déclama la grande scène du Cerf forcé (M. Durand trompé par sa femme), scène qui eut un succès ébouriffant :
Malheureux cerf forcé, tu tombes ! pas de grâce ! Debout! voilà les chiens! Debout! bondis! cours, cours! Va donc ! — Comme un éclair le paysage passe!... Pleure, écume, mais va! tombe! mais va toujours! Laisse tes poils, ton sang, aux arbres, car derrière, Derrière toi, sur toi, toute une armée entière De chasseurs, de limiers, de chevaux et de cors. Ebranle la forêt ! . . .
Etc.
En attendant, il présente à la société son ami Bouchart le coiffeur :
C'est lui qui sait tourner les chignons ! c'est encore Lui qui fait les bandeaux et qui sait à fond l'art De lisser les cheveux nattés ! ! ! Je vous décore Et vous nomme coiffeur de mes femmes, Bouchart!
Cela fait rêver le pâtissier Eugène Grû — pâtissier et homme de lettres, dont la carte de visite est ornée d'un couteau de cuisine croisé d'une plume avec ce simple mot spes ; il vient de publier Les morts violentes et, comme Bouchart, a aussi en poche son commencement d'immortalité, sous forme de lettre signée Victor Hugo : Les rois ont fait 93. Votre livre seul suffît à le prouver
Dans une situation plus modeste et aussi plus conforme à sa position inférieure, se tient timide-
ment à ses côtés son premier garçon-pâtissier ; comme il est doux et pâle, on le prendrait volontiers sous son habit noir, pour un poëte mourant, s'il ne vous détrompait en vous offrant gracieusement un petit livre (car lui aussi — comme son maître — a mis la main à la pâte littéraire) en prose ferme et intitulé : Comment se vengent les bâtards.
Dusolier ricane dans un coin en écoutant Pouyadou qui lui dit : Vois-tu le réalisme, c'est une colonne vertébrale dont Balzac est le cerveau, Champfleury l'atlas, Mossand le coccyx : Duranty a sa place au sacrum. Duranty, qui, pour le moment, est assis simplement à côté de Champfleury, hausse les épaules et dit à Bonaventure Soûlas : « Tenez, franchement, vous ne vous méfiez pas assez de l'étrange couleur jaune de votre paletot ; je suis sur qu'elle influe beaucoup sur votre esprit et j'ai souvent envie de vous la teindre soigneusement en noir, dans votre intérêt. — (Se recueillant et comme se parlant à lui-même) Moi, j'ai la conscience d'être une individualité qui se forme et qui se développe...
Ali ! celui-ci, c'est Armand Barthet. — Pas Armand Baschet, Barthet le Moineau de Lesbie...Ne lui chantez pas la chanson que Pothey, son compatriote, a faite sur lui :
Moineau de Lesbie, Charmant génie Xie, nie.
Où donc es-tu ?
Tu es donc foutu Tu, lu.
Chapelle et Bachaumont C'était pas bon Bon, bon.
C't'opéra là
A fait fiasca
Ca, ca.
Cela l'exaspère au moins autant que la poésie de son autre compatriote MaxBuchon, qui vient d'arriver tout exprès de Salins pour prendre une chope à la Brasserie et vendre à Michel Lévy quelques histoires franc-comtoises. Pothey l'accompagne : il est
rêveur et pense à une chanson qu'il veut absolument mettre sur ce timbre : Et ta sœur, est- elle heureuse ? ou sur celui-ci : Ah ! y a-t-y des hommes qu'est potets !
Barthet — qui aujourd'hui est à Charenton — s'assied en murmurant ces vers si tristement fatidiques :
L:homme est fait de là sorte. Il respire avec l'air Les désirs inquiets qui tourmentent sa vie, Et de son cœur jaloux l'ardeur inassouvie Sous ses pieds fatigués substitue à plaisir Aux dégrés parcourus des dégrés à franchir.
Une espèce de géant, tout de noir habillé et répondant au nom de Muratori, passe auprès de la table ; c'est un psyllographe !!! I) a sous le bras un album plein de paysages découpés au ciseau sur papier noir ; c'est hideux ! il étale ses produits anti-artistiques, essaye d'en mettre un ou deux en loterie et finit par forcer la Landelle, l'auteur de la Gorgone comme nous disions alors pour lui rendre la vie amère — à écrire sur un petit registre disposé ad hoc, entre deux témoignages d'admiration l'un signé Jules Favre, l'autre Georges S and, ce vers — qui est une pensée :
Après avoir admiré le beau talent de M. Muratori.
« L'homme est un bol de punch à couronne de flammes.
Muratori s'en va triomphant montrer sa conquête au père Mailfer, un vieux graveur, que dans un an nous trouverons, chez lui, bien et dûment pendu.
Faisons comme Muratori,, changeons de place. Ici de l'éclectisme à tous crins : voici des poètes, des peintres, des littérateurs, des photographes et jusqu'à des sculpteurs ! Il y a aussi des gens qui ne sont rien et d'autres qui sont tout cela à la fois.
C'est d'abord un particulier costumé en chasseur de grande maison, avec des petits ballons brodés sur sa chemise et qui fait suivre son nom Alfred Rousiot de cette mention : Aéronaute de Sa Majesté Napoléon IV; puis Pierre Petit — opérant luimême — essaye de prouver à Châtillon qu'en général les temps couverts sont bien préférables au grand soleil et que c'est fort heureux — pour la saison d'hiver. Mais cela est bien égal à Auguste de Châtillon ; il vient de commencer une traduction de Shakespeare et répond, à ceux que cela surprend, puisque Châtillon avoue lui-même qu'il ne sait pas un traître mot d'anglais : « — Mais c'est justement pour cela que je suis dans les conditions les plus favorables... ; je me sers de plusieurs traductions, je ne prends que ce qu'il y a de meilleur, ayant soin de négliger le reste ; comme cela ma traduction sera bien supérieure... »
Pierre Petit devient rêveur , et heureusement pour lui et pour nous, Châtillon fait une diversion en lisant de force à La Bédollière : La grand' Pinte,
A la Grand'Pinte, quand le vent Fait grincer l'enseigne en fer blanc,
Alors qu'il gèle, Dans la cuisine on voit briller Toujours un tronc d'arbre au foyer;
Flamme éternelle,
Où rôtissent, en chapelets, Oisons, canards, dindons, po'dlets,
Au tournebroche !
Et puis le soleil jaune d'or Sur les casseroles encor
Darde et s'accroche.
Je salue et monte. Je vois
Un couvert comme pour des rois !
La nappe mise.
J'attends mes amis... Au lointain, Tout est gelé sur le chemin,
La plaine est prise.
Pour mieux voir, j'ouvre les rideaux, Le givre étend sur les carreaux
Un tain de glace; Il trace des monts, des forêts, Des bois, des fleurs et des cyprès ;
Je les efface.
La Bédollière, qui s'y connaît — bien que pratiquant mal — déclare que c'est un petit chef-d'œuvre d'art franc et descriptif... Mais Chàtillon lui a déjà commencé la lecture d'un autre pièce : La Levrette en paletot :
Ça doit s'manger la levrette, Si j'en pince une à huis clos...
J'ia frai cuire à ma guinguette.
JVen fich'rai, mondes pal'tots!...
La pièce est amusante, mais La Bédollière, qui n'est pas venu à la brasserie exclusivement pour écouter des vers de Chàtillon, si beaux qu'ils soient, est furieux ; il ne se doute pas de ce que le sort lui réserve. Pelloquet, qui attend impatiemment la fin
des vers de Châtillon pour lire à La Bédollière une grande machine qu'il destine à la Gazette de Paris, hausse visiblement les épaules et lui dit, un peu à la cantonnade : Je ne connais rien d'em.. bâtant comme cet animal !
Et Pelloquet prononce embâtant, en appuyant sur \'â et en faisant ronfler IV, ce qui donne à cette expression de haulte gresse une crânerie toute particulière.
Châtillon, qui a fini sa. Levrette et qui est content de l'effet produit sur La Bédollière, cherche dans son portefeuille une autre pièce de vers ; — La Bédollière s'esquive poursuivi par Muratori, qui veut à toute force avoir sa signature sur son atooum .
Ici, un petit groupe très-affairé; c'est la rédaction du Diable boiteux dont le premier numéro — qui doit paraître demain — est là étalé sur la table [inter pocula) encore tout humide de l'imprimerie. On le tourne, on le retourne : « — Qu'est-ce que le Figaro en va dire ? Il a de l'œil, n'est-ce pas ?... — On aurait dû flanquer des annonces plein la quatrième page, cela lui eût donné l'air d'un journal lancé.
— Ça va joliment embêter de Villemessant, dit Watripon qui doit s'y connaître, car ce sera au moins le deux cent trente-deuxième journal dans lequel Watripon aura écrit et qui sera mort à son aurore.
— C'est idiot, s'écrie Montjoye, c'est idiot! les plumes du Diable boiteux flottent à droite, et la banderolle à gauche ! Le vent a beau être capricieux.. . il
ne souffle pas en même temps de deux côtés opposés. » A quoi le peintre Louis Bureau auteur de l'entête du Diable boiteux — vexé de l'observation de Montjoye, répond : « Parbleu, je le sais aussi bien que vous, je l'ai dit au vicomte, mais il n'a rien voulu écouter. »
Le vicomte ! . . . c'est Léonce Guyot de Montpayroux.
En ce temps-là, Montpayroux était un jeune homme tout fraîchement arrivé d'Auvergne, le lorgnon sur l'œil et la tête ornée d'un petit chapeau pesant trente-cinq grammes. Il ne sait pas encore que, quinze ans après il sera député, ambassadeur, etc., mais déjà ne doute de rien, et prétend que Montjoye est ivre, — ce qui n'est pas impossible, — que son observation ne signifie rien, que ce n'est qu'un détail et que ce n'est pas cela qui empêchera la feuille qu'il honore de sa signature comme rédacteur en chef de le mener à la postérité.
Alors, — le baron Frédéric Cuno de Reiffemberg fils le couvrait de son impitoyable commisération, mais Jules le Sire, lui criait dans Y Eventail, autre feuille de chou : « Nous vous tendons la main à vous, Jules Viard,Eirmin Maillard, Octave Lacroix, Montpayroux et Buchesne ; si vous êtes attaqués par les forbans de la presse, jetez ce cri : Alerte, minions ! et rangeant notre bannière près de la vôtre, nous combattrons à vos côtés ! »
Etait-ce assez crâne ?
Georges Berrien qui, lui aussi, ne sait pas que quinze ans après, décoré par l'Empire et rente par la République, il sera nommé directeur de l'hospice
des Quinze-vingts, lit à Octave Lacroix et à Firmin Maillard une petite pièce de vers intitulée le Convoi du pauvre :
«... Demain Ton écrira peut-être Au fils, Numéro vingt : mort dans la nuit du trois. Le fils qu'a-t-il besoin de suivre le convoi! Il est pauvre... voilà la charité publique!
Le prêtre revêtu des ornements de deuil, Du temple du Spigneur daigne franchir le seuil. Le cercueil n'entre pas : il souillerait peut-être ! Il est pauvre... voilà la charité du prêtre !
Firmin Maillard et Octave Lacroix déclarent que c'est très-osé et qu'ils ne voient pas trop où on pourrait insérer cela ... — V Effronté d'Alexis Dureau ne les prendrait pas — au Triboulet, peutêtre ?
Mais le Triboulet a son poëte aussi, et qui lui donne même pas mal de tintouin. C'est Barrillot, un petit homme grêlé comme Veuillot ; il lit au secrétaire de la Balançoire pour tous, au vicomte Oscar de Poli — un jeune et ardent légitimiste, qui ne se doute certainement pas qu'un jour viendra où il acceptera sous une République les fonctions de sous-préfet, et à son rédacteur en chef Brocard de Meuvy, lequel bâille, soupire et pense in petto que les vers du chevalier de Parny sont bien préférables, la pièce qui doit paraître dans le Trîboulet de demain, au grand désespoir de son rédacteur en chef le doux Altève Morand et du doux Raymond Signouret , secrétaire de ladite feuille. Mais les poètes sont tenaces et Barrillot est un vrai poëte.
Il s'agit de cet affreux François 7er de Clésinger que l'on avait mis dans la cour du Louvre et que le public s'obstinait à prendre pour le sire de Franc- Boisy : la nuit est venue, guidé par Triboulet, François Ier qui s'ennuie, descend de cheval et parcourt Paris, tout étonné des splendeurs de la capitale :
Enfin nous arrivons auprès de la Clinique ; Le gaz éclaire encore l'ombre d'une boutique Au-dessus de laquelle est un grand placard vert ; Il dit, lisant le nom du docteur Charle- Albert:
— Le progrès fermera la boîte de Pandore. (Et devant ce placard son nez s'allonge encore) Triboulet si cet homme eût vécu de mon temps. Je ne serais pas mort à cinquante-trois ans.
— Sire, je vois paraître une lueur blanchâtre, Il est temps de monter votre cheval de plâtre.
— C'est juste!...
Il était temps: deux minutes plus tard, Il allait, Dieu me damne ! entrer au lupanard.
Léopold Flameng, à Belligera — qui sera un jour l'éditeur Tandou et qui se pendra dans son salon à la place du lustre, et à Jean Duboys qui mourra fou, lesquels applaudissent avec fracas : — C'est aussi beau que du Barbier ! Du Cleusioux ne s'y oppose pas ; seulement il pense que tout cela gagnerait beaucoup à être traduit en brézoaek et il déclame à l'appui la première églogue de Virgile :
Dindan eur, vezen fau goloët a zeillou Tityr, he nroc'h trankil ho son ar biniou,..
Le poëte Eugène Cressot, une sorte de Pierre
Gringoire qui mourra le jour où son estomac déshabitué pourra faire plus d'un repas en quarantehuit heures, sourit pendant que Constant Arnould, l'auteur des chants de la Mansarde et du Sans-lesou, qui a sur lui le pantalon que portait Charles Gille le jour où il se pendit, et qui vient du. Père- Lachaise demander au concierge s'il est permis de mettre deux corps dans une même fosse, afin d'être enterré — le plus tard possible, cependant — auprès de Gérard de Nerval, pense simplement que Barrillot ferait reculer les limites du génie, si le génie avait des limites .
Mais Amédée Hardy, qui plus tard sera décoré sous l'Empire, dit à Desdem aines, que nous appelions Desbedaines, à cause de ses précocités abdominales, lequel deviendra M. Desfoux-Desdemaines long comme le bras, sous-préfet de Saint-Malo sous le gouvernement de la Défense nationale et dégringolera à Pont-Audemer sous la République de M. Thiers : — « Eh bien ! je trouve ces violences là inutiles et déplacées et, je crois, comme tu le disais il y a un instant, que nous pouvons rester ce que nous sommes, c'est-à-dire deux excellents républicains tout en écrivant à la Revue des races latines d'Hugelmann. »
Cette déclaration de principes fait échanger un sourire entre Jules Viard et Hector Pessard, qui causent politique et littérature mêlées, et on étonnerait certainement davantage Viard en lui disant que dans quinze ans, M. Pessard après avoir passé par M. Tarbé du Gaulois, pour tomber en M. About du Soir, arrivera jusqu'à M. Thiers qui lui cher-
chera une haute position administrative, qu'en lui disant à lui, Viard, qu'à cette époque il y aura déjà longtemps que lui, Prosper-Jules Viard (Prosper !!!) sera mort sur la paille et enterré aux frais du Figaro son ennemi, contre lequel Pessard vient de le défendre éloquemment dans le Méphistophélès . k côté, Ch.-Louis Cliassin lutte bruyamment contre Emile Solié, Paul de Lascaux et Glorieux qui le blâment de vouloir quitter le Courrier de Paris du banquier Prost, pour la seule raison que ce journal vient de changer de direction et que le nouveau programme signé Chéron de Villiers peut se résumer en cette phrase : Y Empire c'est la liberté ! Chassin épuisé retombe sur sa chaise en prononçant convulsivement le [mot « Jamais ! jamais ! »
Alphonse Duchesne annonce à Edmond Roche qu'il va décidément porter aux Français sa comédie en 5 actes et en vers, Armande Bêjart — dont le premier vers est encore à faire ; il lui en parle à mi-voix dans la crainte qu'on ne lui vole son sujet et Edmond Roche lui confie en retour qu'il a avec Journault un grand drame, le Dernier des Mohicans, mais qu'ils sont très-emharrassés, ne voyant aucun acteur capable de jouer le rôle de Bas-de- Cuir.
Pelloquet, qui n'est jamais en place et qui a entendu les derniers mots, commence un petit parallèle entre Fenimore Cooper et Walter Scott, qu'il interrompt brusquement : — « Ah ! voilà la petite Marie, une vieille camarade, une bonne fille ; figurez-vous, mon cher. . . » Et il va au-devant de sa vieille camarade.
Plus loin, Poulet-Malassis écoute Castagnary causer de la Philosophie au Salon de peinture et dit à Jean Rousseau : « Castagnary parle une langue charmeresse ! » Rousseau, qui est de la partie, fait
la grimace et va retrouver Sieurac et Prouha auxquels il essaye d'inculquer un profond sentiment de respect à l'endroit de la critique d art — dudit Jean Rousseau.
Entre Castagnary et. le catholique Thirion, un fougueux défenseur de l'autel, Alfred Gaulier écoute impatiemment Alfred Delvau qui lui dit : «Vous n'avez pas souffert, moi j'ai souffert; j'ai mangé des racines dans les fossés des fortifications ; [avec ampleur) vous, vous n'avez jamais mangé de racines dans les fossés des fortifications ! »
« — Tiens î bonjour, mon bon Paul, bonjour, mon bon Raoul, comment vas-tu, mon bon Adolphe ? ces chers amis ! Baptiste, donne-moi ma pipe et accroche mon chapeau. »
Baptiste : « J'ai eu l'honneur, il y a vingt ans, de servir M. Villemot, oui, M. Villemot du Figaro ; c'était aussi un grand homme, il allait au café de la Porte-Saint-Martin , il ne m'a jamais tutoyé , lui... »
Tony Révillon impatienté, mais doux encore dans son impatience : « Voyons, Baptiste, vas-tu me donner ma pipe, et que ça ne traîne pas. »
Pelloquet, qui a cherché vainement à s'introduire dans la conversation, s'éloigne en murmurant : « Villemot ! c'est une réputation surfaite , c'est cqmme Jouvin, je le dis dans mon article de demain ...»
Tony s'est assis ; autour de lui de frais et souriants visages : d'abord lui Tony, puis Henri Cam-
porini, un jeune russe qui, dans quelques années se trouera la poitrine à coups de poignard, Cervolle qui se fera tuer, si je ne me trompe, à Marsala, derrière Garibaldi, — deux phthisiques, à leur deuxième période, Sacré un petit journaliste qui est à la veille d'être mis à Clichy ce qui l'enchante au point de vue de son entrée dans le monde et Valette un avorton du Parnasse comme on disait du temps des Précieuses, — puis Charpentier, un jeune peintre habillé à la Van Dyck et dont les femmes raffolent : il le sait et s'en montre d'autant plus fier. Il fait aussi de la littérature et signe Chope dans le Gaulois des sieurs Varner et Del'Bricht des articles regrettables (je dis regrettables à cause de la peinture qu'il aurait pu faire pendant ce tempslà) ; du reste, a mal fini et est devenu, je crois, un riche Monsieur dans je ne sais quel trou de province. Ce jour-là, il avait été visité par la Muse, et se livrait à la composition d'une ode, l'ode à Nanteuil :
Nanteuil N'a qu'un œil, Et cet œil, Plein d'orgueil, Est en deuil Sur le seuil Du cercueil De l'autre œil.
Etc.
A côté, le jeune Geoffroy, le sculpteur, l'élève de Franceschi; Dondey-Dupré, l'homme au lorgnon, Raymond de Breilh, Charles Joliet , Massenet de Marancour — un futur colonel de la Commune, le
grand Rigaut son secrétaire, Albert dit Pietro, Paul Ferry, dit le Jasmin du Nord, et quelques au-: très Jasmins en herbe. Ils écoutent Alexandre Pillon, qui leur raconte tout ce qu'il lui a fallu faire pour découvrir le secret de Ponson du Terrail ; mais il le tient cette fois et gare aux journaux î
Pelloquet, qui est revenu, continue ce qu'il disait il y a cinq minutes à une autre table : « Permettez, permettez, ce qu'il y a d'étonnant chez elle (il parle de sa vieille camarade), et ce qui est très-rare chez les femmes, c'est que vous la réveillez à n'importe quelle heure de la nuit...» (il va chercher une allumette pour allumer sa pipe)...
Charles Ducher, — qui ne pense pas devenir jamais l'allié de Paul de Gassagnac du Pays et autres lieux, et l'un des plus fermes soutiens de l'Empire, — raconte, tout en jouant au billard avec Alphée Jeannin, un musicien distingué, les persécutions qu'il a subies sous l'Empire. On était au lendemain du 2 décembre, Ducher jouait au billard (il paraît qu'il aime ce jeu-là) au café de la Mairie, à Montmartre, et trompait le temps, pendant les séries de son adversaire, en dessinant sur le mur, avec le blanc du billard, le profil de Badinguet, ce hideux profil si facile à imiter. Interpellation du patron ; querelle violente, arrivée de sergents de ville et finalement écrouement dudit Ducher à Mazas. On ne trouve chez lui de compromettant que la fameuse pipe au profil de Badinguet ; la saisie de la pipe une fois faite, il n'y avait aucune raison pour garder Ducher, qui s'en fut à la Gazette de France et plus tard à Y Ami de la Religion rédiger
sous des noms d'emprunt des bulletins financiers .
Mais « Fermez vos femmes, Coligny passe ! (imitant la harpe) Tim, tam, toum! » — Il est avec le sculpteur Chappuy, qu'on appelle Cahors, parce qu'il est de Grenoble, le marquis d'Urbin de la Gazette de France et Eliacim Jourdain YOssian Dieppois :
Connaissez-vous en Normandie Un fils merveilleux d'Aladin?
Aussi grand qu'une tragédie, Dont la muse est une Lydie, Le brave Eliacim Jourdain.
Le chien Fouinard est dans leurs jambes. Mathieu de Monter recueille sur un carnet les phrases excentriques que Coligny laisse tomber de son écrin : — « Xous sommes beaux, vous êtes laids /... Garçon, un morceau de bière ? — Qui veut me réaliser pour la force, moi Charles Coligny! Personne ! vous n'êtes que des poitrinaires ! C'est bouffon!... l'absinthe est le cresson de fontaine de la jeunesse. Je vais effacer un verre d'absinthe et demain la Patrie dans ses vastes colonnes.., Tim, tam, toum ! Où est Transtamarre ? il est sot, il a fait le Pantalon de ma jeunesse... C'est un mauvais poëte, il est vieux et il est laid, moi je suis beau et je suis riche... je vous payerai dam sept ans. Allons chez la Tritone : tel est mon but. Tint, tam. toum! »
Quel toqué I dit le sage François Talon, qui
mourra fou, à Vaudin qui n'écoute pas, car il se demande s'il n'ira pas le lendemain au café des Variétés pour remuer avec sa canne la tasse de café de Mahalin ou de je ne sais plus qui, afin de le forcer à se battre ; et Vaudin reste stupéfait devant Pelloquetqui, avant même de lui dire bonjour, lui continue ce qu'il disait précédemment : — « Eh bien, toujours charmante ! » et Pelloquet éclate de ce rire désagréable dont généralement le résultat était de glacer l'auditeur .
Dans un coin un peu sombre, auprès de Barbizet le dessinateur du Ménestrel, de Fauchery le voyageur et de Théry de la Bibliothèque impériale, Masini le compositeur, Fauteur de Oîi va mon âme, dont la raison sombrera quelques années plus tard, fait des tontons avec de la mie de pain tout en suivant attentivement le jeu de son adversaire Nerva, un philosophe — qui vient d'aller à dame, et dont je n'ai plus jamais entendu parler; l'italien Ruffoni et le père Boue, le flamboyant auteur des Humanitaires, Prométhée ou le Martyr de Sainte-Hélène, revue en vers, de 1848, les regardent. Quant au docteur Aussandon, qui se suicidera un peu plus tard, il dit à Fouque, autre philosophe rêveur et qui mieux que personne sait ce que lui coûte l'étrange existence qu'il s'est faite : — « Voyez-vous, Fouque, la vie est un combat continuel contre la mort, c'est un travail physique contre une dissolution chimique... »
M. Charles de la Varenne! Toute la table salue;
c'est la première fois que ce Monsieur Tient à la Brasserie... L'accueil est un peu froid, il y a de la méfiance dans l'air. Pelloquet est son ami (de la Varenne écrivait dans la Chronique du 4 mars 1859 : Je t'aime trop, toi et Pelloquet...— Toi, c'est Rolland), mais il déclare'que c'est tout de même une fichue canaille ; quant à Rolland, il le présente et fait remarquer cette singulière réunion de noms à la même table : Duchesne, Barras de la Semaine financière (qui à cette époque était l'administrateur du Biogène de Rolland et de Bataille, ce qui n'était pas la même chose financièrement parlant), Maillard, Jourdan — celui-ci était un enragé collectionneur d'épreuves stéréoscopiques (il avait peutêtre une autre profession, mais ne l'ayant pas revu depuis quinze ans, c'est le seul souvenir qu'éveille en moi son nom) , et lui Rolland, rien que des noms de la Révolution. Et, ajoute Rolland, permets-moi d'appuyer sur la présentation de mon ami Firmin Maillard ; c'est le petit-fils de Stanislas Maillard ; toi, tu es le petit-fils de Maton de la Varenne... Vrai, le hasard ne pouvait mieux faire. Mais le la Varenne croit devoir jouer un peu la comédie ; il se lève et s'écrie en se reculant avec une sorte d'effroi : « Je croyais que l'auteur des massacres de septembre était mort sans postérité... » On le rassure à l'égard de mes grands parents et l'incident n'a pas de suite.
Au même instant, Pelloquet, qui fuit devant l'album menaçant de Muratori, tombe dans le jeune Antony de Menou (pantalon noir, gilet noir, habit noir... une figure longue et pâle, de longs cheveux
plats et sur le tout un chapeau à rebords immenses... je le vois encore, (comme si c'était aujourd'hui) qui lui demande la permission de faire sa biographie.
Pelloquet, demande pourquoi?... C'est parce que de Menou le trouve célèbre ; il vient de publier la biographie de Pages (du Tarn), l'auteur de la Xoucclle Phèdre, et veut continuer la série. — Pelloquet entre dans une rage facile à concevoir ; on éloigne prudemment de Menou qui, suivi de son ami De Quelen et de l'auteur des Chutes fatales, Francis de Saint-Lary, lequel murmure sentencieusement : « L'amour, c'est Vame de la vie et la femme c'est la transition de l'homme à Dieu, » pense que Charles Bataille, en tant que célébrité, ferait bien son affaire pour une biographie, mais il n'ose lui en parler.
Et il avait raison de se presser, ce jeune biographe ! car la phthisie le rongeait et la folie descendait lentement sur les deux autres.
« — Qu'es-tu devenu hier ? dit à Métra le doux poète Daudet, nous ne t'avons plus vu, il n'était que deux heures du matin ; vous deux Glatigny, vous avez disparu avec Detouche... (C'est ce Detouche qui, plus tard, tentera vingt fois de se suicider et qui, après s'être précipité dans les fossés des fortifications, mourra à l'hôpital Xecker après 78 jours d'agonie !)
— C'est Detouche qui voulait aller voir Nini ; il croit reconnaître la maison, nous montons au second étage — Tu sais, il était deux heures et demie
— Horreur ! s'écrie Detouehe, il y a de la lumière (un filet mince et pâle passait sous la porte), et il frappe discrètement... Rien! seulement la lumière disparaît brusquement. Indignation mal contenue de Detouehe : Nini, ouvre, c'est moi, ton petit homme, je sais que tu y es, voyons, ne fais pas l'enfant,., ne me force pas à employer des moyens qui sont dans mon caractère... Ouvre, ma chérie, nous sommes là quelques bons amis qui avons bien soif, car il est très-tard et tout est fermé... Ah ça, est-ce que tu crois que je vais sonner encore longtemps... — Et au moment où il redouble, la porte s'ouvre et une sœur de Bon Secours apparaît sur le seuil ; la tête baissée et sans nous regarder, elle nous dit lentement et doucement : Vous devez vous tromper, la seule personne qui habite ce logement est morte ce matin et je veille le corps !... Tu penses, si nous avons dégringolé l'escalier.
Aune autre table, David Sutter explique à Coffineau et à Léon Bailly le peintre d'Etienne Bolet, (un gros garçon doux et tranquille qui cependant dans quelques années se tuera à coups de couteau), qui ne l'écoutent pas, tout ce qu'il y a dans la perspective ; — peuh ! fait Coffineau, je n'en ai pas besoin pour mon affaire.
— Je vous demande bien pardon, insiste Sutter, on a toujours besoin de la perspective, et c'est pour en ignorer les règles que tant de gens ne suivent pas la ligne droite... Et il leur lit son sonnet à La ligne :
La verticale avec audace Promène en tout lieu sa fierté, Sa grandeur et sa majesté, Et franchit noblement l'espace.
L'horizontale prend sa place Sous le diadème argenté Cher à la terrestre beauté, Et dans le calme se prélasse.
L'oblicrue par sa fonction Vient compléter la règle altière Gouvernant l'esprit, la matière :
Trois en un, suprême union, Source de grâce et d'harmonie, Appui divin du vrai génie.
Plus loin Durandeau raconte la Légende de Boirot à une table où Gandon lit à Carjat quelques fragments de son nouvel ouvrage : le Grand Godard; Ils sont arrivés au moment où un soldat ivre ne veut pas se laissser conduire à la salle de police, le poste va tirer sur cet enragé, lorsque Grand Godard s'écrie :
— Laissez-moi essayer de parer à un grand malheur ?
— Mais tu vas te faire assassiner, mon pauvre Godard.
— Qu'est-ce que cela fait, si j'empêche un crime !
— Comment, comment, interrompt Carjat?
— Oui, répond Gandon avec conviction : qu'estce QUE CELA FAIT SI j'EMPÊCHE UN CRIME ! est-Ce
assez romain ?
Viellotle secrétaire d'Alexandre Dumas, etRoulliot le directeur du Stéréoscopique-journahcomme
dit Coligny, rient aux éclats ; — ce qui n'empêche pas Alcide Morin (qui mourra fou le lendemain du jour où il aura trouvé le mouvement perpétuel) d'essayer de prouver à Tilleul, un célibataire à qui la chose est parfaitement indifférente, qu'il est trèsheureux que les enfants en nourrice ne sachent pas lire; car l'Académie aurait déjà couronné bien des ouvrages sur l'art de téter et les pauvres petits ne sauraient plus comment s'y prendre.
Mais
Qu'a donc le peintre Gautier ?
Revient-il de l'autre monde"?
Ne sait-il plus son métier ?
Est-ce que Courbet le gronde?
s'écrie Fernand Desnoyers ! ce n'est cependant ni cela, ni la mort de son alouette qui attriste ainsi Gautier, mais il a rencontré au bas de la rue des Martyrs Gustave Mathieu et Pierre Dupont se donnant le bras et suivant pieusement, la tête basse, le chapeau à la main, un haquet rempli de futailles vides : — Il faut honorer ses morts, disait Dupont en appuyant cette phrase d'un geste tragique.
— C'était lugubre, ajoutait, d'un air rêveur, le peintre des Folles de la Salpétrière.
En ce temps-là, Couture était le seul peintre sérieux de son époque ; une petite épître restée célèbre l'avait appris à ceux qui auraient pu l'ignorer; on en jasait ferme à la Brasserie et les élèves de Picot et de Couture se livraient sur ce thème à de nombreux combats. Capelle le peintre des Souve-
nirs de Mor fontaine, Bachelinle peintre des camps, Roux l'auteur du Lendemain de Pardon^ Roger, Marchaux — deux poitrinaires! "Welé, que t dans quelques mois on trouvera un matin pendu dans son atelier, défendaient du bec et des ongles leur patron contre Pelloquet, qui affirmait tenir du petit Chose ou du grand Machin (Pelloquet n'avait pas la mémoire des noms propres) que Couture, invité aux chasses de Compiègne et ayant reçu la fameuse garniture de boutons, ne travaillait plus que coiffé d'un tricorne galonné, vêtu d'un habit vert à la Louis XV, le couteau de chasse au côté et le bas du corps perdu dans d'énormes bottes à l'écuyère. Les voisins de Couture l'accusaient aussi de donner du cor à souffle perdu afin de pouvoir faire honneur à l'invitation impériale.
D'autres artistes sont aussi de ce côté — dangereux pour les littérateurs; il y a là le blond et lumineux Voillemot, Lassallele lithographe, le paysagiste Lavieille,Cathelinaux le peintre de Y Abreuvoir Antoine Dumas, Jules Hereau, Galetti — en peintre doublé d'un caricaturiste, Ygnacio Mérino, de Lima, l'auteur du Christophe Colomb devant les docteurs de Salamanque, Charles Dœrr l'auteur du César passant le RuMcon, Ternande, les deux Hofifer, — Henry, le peintre, celui qui prochainement se pendra à une tringle dans son atelier en face de sa dernière œuvre: Une petite fille qui porte des fleurs dans son tablier; — puis son frère le graveur, celui que nous appelions l'Albinos qui mourra fou un peu plus tard ; Deshayes, Couturier, de Serres, E. Leroux le peintre d'intérieurs bretons, celui qui au
combat de la Jonchère prouva qu'il maniait aussi Lien le fusil que le pinceau ; Godefroid, le peintre de marines, l'Espagnol Gilbert, qui travaille à un grand tableau les Puritains d'Ecosse, que lui ont commandé les Cortès ; les dessinateurs G. Staal, Mariani; les sculpteurs Christophe, Millet, Durand, le mulâtre Warburg l'auteur de Y Enfant jouant avec un lézard, Joseph Lebeuf l'auteur du Spartacus nègre, etc., etc. Je dis côté dangereux pour les littérateurs .. car il est expressément interdit à ceux-ci par ceux-là d'émettre une opinion quelconque sur l'art en général, et plus particulièrement sur les productions de ces Messieurs.
Les phrases les plus étonnantes s'entrechoquent dans les airs:
— Fait-il assez bonhomme! c'est nature... — et ces ombres, comme c'est indiqué, quelques glacis de bitume... — Il tripote bien dans la paie. .. — quel dessin rond, et soufflé, on voit qu'il est de l'école delà Crampe au doigt... — beaucoup de pâte ferme et peu de gratin. — Le nombril est l'œil du torse. — Voilà ce que c'est que de tomber dans le chic. — Qu'est-ce qui a vu les frises de Saint -Vi>icent-de-Paul ? quelle grande tournure, comme c'est savant.... .
— Flandrin, c'est un ficeleur austère et la
voix de Pelloquet se perd dans un ricanement sonore.
Au bout de la table sur laquelle les dessinateurs Duval et Cuisinier se livrent un combat singulier au noble jeudejacket, Vantadour, qui est plus gai que tout cela, à cheval sur sa chaise, vis-à-vis du
peintre Hauguet et du décorateur Masson, imite à lui seul un feu d'artifice. Il imite tout, le p'sch, ouisch, ouiscli, ouiiiisch ! de la fusée en se mettant le pouce dans l'intérieur de la bouche et en l'agitant convulsivement, le bruit sec et mat de la fusée éclatant en l'air en se donnant de petites tapes sèches sur le crâne, le sifflement de la baguette, le frémissement, le ahhh ! de la foule — et tout cela, sans cesser d'être à cheval sur sa chaise.
Emile Vernier, hier habile lithographe, aujourd'hui peintre d'un talent réel, trouve que c'est épatant, et que, comme observation, c'est bien plus fort que Balzac. Cela fait rager Houssot, qui se livre aussi aux imitations en attendant qu'il devienne célèbre en faisant chanter plus tard par Thérésa quelques inepties dont Rien n'est sacré pour un sapeur est resté le modèle. En ce moment, caché derrière la banquette, il imite une classe depetites filles (cela ne se raconte pas, à cause des détails); mais c'est très-amusant, et comme dit une de ces dames: c'est à pisser dans ses jupes.
Plus loin, Alexandre Leclerc, l'auteur du Pierrot violoneux, qui dans quelques années se pendra au Père-Lachaise, le dessinateur Paul Dumoulin qui s'asphyxiera dans quelques mois, 'et Adrien Tournach'on, écoutent le sculpteur Franceschi:
— Tu vois cela d'ici? j'étais couché, il était bien minuit et demi et, comme je ne pouvais pas dormir, je jouais de la guitare.
— Tu jouais de la guitare?...
— Eh bien ! oui, je jouais de la guitare, qu'est-ce
que cela a d'étonnant ? lorsque j'entends la porte de l'atelier s'ouvrir tout doucement, tout doucement (je laisse la clef sur la porte, d'abord parce que je n'ai pas peur, et puis pour que la femme de ménage ne me réveille pas le matin), et des pas venir démon côté. Terreur ! Une feuille cl a paravent qui entoure mon lit se replie lentement et je vois apparaître une tête qui me regarde avec de gros yeux étonnés, — puis le paravent se referme, et l'inconnu s'en va comme il est venu.
— Et tu ne dis rien?
— Comment, je ne dis rien! c'est-à-dire que je bondis hors de mon lit, je décroche une vieille épée espagnole et je me précipite dans la cour à la poursuite de l'assassin. Il n'était pas encore sorti et, en m'entendant, ne voilà-t-il pas qu'il revient et marche sur moi, tout cela sans dire un mot. Tu comprends que ce n'est pas drôle, la nuit, en chemise, les pieds dans des pantoufles... Je sais bien que j'avais une épée espagnole!... Bref, je recule jusqu'à ma porte et je rentre vivement faisant tête à l'ennemi qui avait hâté le pas et qui était sur mes talons. Je me fourre dans mon lit, j'étais terrifié; cependant je lui crie: Qui êtes-vous ? que voulezvous? vous voulez m'assassiner, n'est-ce pas ? mais je suis armé... Il m'interrompit très-poliment et le plus tranquillement du monde me dit : Je vous demande pardon de vous déranger, je ne sais où coucher, j'étais dans une des voitures du carrossier qui est dans la cour, mais il y fait un froid de loup, il n'y a pas moyen d'y tenir... J'ai vu de la lumière, et je suis entré ici... Je sais bien que cela va vous
gêner, mais vous seriez bien aimable de me laisser passer la nuit dans un fauteuil.
Ce n'était pas un assassin? Tu penses si je lui ai dit : Mais comment donc, avec beaucoup de plaisir. Néanmoins je te prie de croire que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. J'avais, du reste, dans la ruelle de mon lit mon épée espagnole. . .
Victor Teinturier, le peintre ensoleillé de la forêt de Fontainebleau, Vedel, le fils de l'ancien directeur du Théâtre-Français, et le paysagiste Blot, sont assis à la même table... Quelques années plus tard, assis encore à une même table, ils disparaîtront dans la catastrophe de Moret ! . . .
Tout au fond, près du billard, à côté du secrétaire de la Gazette du Nord, Charles Tramont, qui, sous le consulat d'Adolphe, deviendra sous-préfet d'Etampes, Damourette, un de nos premiers violonistes, essaie d'expliquer à un beau jeune homme blond à lunettes, que tout le monde, le père Tardu lui-même, appelle mon neveu, par la même raison probablement qui fait que Guichardet est l'oncle de tout le monde, le jeu pratique de la Boule harmonique, et de lui prouver que c'est bien autre chose que la Diligence de Lyon. Mais mon neveu est distrait ; il écoute son inséparable Le Bouïff lisant à Antignac, l'auteur des Rabelaiseries publiées dans le Polichinelle de Bry, la Larme de marbre :
Sur le grand lac bleu que le zéphyr ride, Quand la lune au ciel, rempli de clartés, Dit en murmurant ses chants argentés, Pars, o mon cheval, sans mors et sans bride !
40 LES DEBNIERS BOHÈMES
Pars, franchis l'espace et fais si tu veux Sangloter d'amour le flot et la vague ; Moi, je serai là ! L'éclair de ma dague Ira rayonnant dans mes noirs cheveux.
Et quand, éperdu dans la nuit profonde, Tu verras surgir l'astre du palais, Ecrase à tes pieds les fronts des valets Et cours poignarder le cœur de ma blonde !
Frappe à tours de bras ! Frappe sans remords ! Comme un bûcheron saccageant un arbre, Et rapporte-moi la Larme de marbre Qui fleurit, dit-on, dans les yeux des morts !
Lombard, le peintre de la Posada, qui heureusement a l'oreille un peu dure, trouve ces vers fort remarquables et dit à Berthon, le peintre des Souvenirs d'Auvergne , que Le Bouïff ferait bien mieux de lâcher l'administration (il est employé dans je ne sais quel ministère), que son avenir est là. Berthon qui bégaj'e, de. ..e. . .mande si si ce mo...o...nsieur n'est pas de l'Au. . .l'Auvergne.
Charles Bataille discute vivement avec Monselet, qui défend les réalistes. « — Peuh! peuh ! s'écrie Bataille, qui a de bonnes raisons pour négliger les arguments de Monselet (il est sourd comme deux sonneurs de cloches), le réalisme échauffé, bouffi, truculent et éploré à la fois, chante, en prose plate et crue, les ivresses morbides du sang enflammé et la mélopée de la chair en combustion ...»
Mùrger,que ces violences grammaticales fatiguenl visiblement, et qui cherche depuis quelques minutes à faire un nouveau mot, hausse les épaules et dit doucement :
« — Je voudrais être à la place de Bataille, il est si sourd qu'il ne s'entend même pas.
— Vois-tu, petite, dit Guichardet à la duchesse de Nevers, je ne me suis pas marié, parce que j'aurais été très-maussade et très-jaloux, et j'aurais été très-jaloux parce que j'aurais été cocu et cocu parce que je l'aurais crânement mérité. . .abs! abs ! puisque je me serais marié. Toi au contraire marietoi; tu as de l'ordre. . . abs ! abs ! tu achètes des meubles à tempérament . . . »
Mùrger, se penchant vers Guichardet :
« — Cette femme prononce mal ; elle achète des meubles à tant par... amant : voilà ce qu'elle veut dire.» Quant à Bataille, il est toujours sur les réalistes : « — Courbet, dit-il à de la Madelène, fait grouiller sur un fond faisandé toutes les fécalités féminines ; sa peinture est îa sentimentalité greffée sur le goitre, la rêverie appliquée au cautère en guise de vésicant Leperdriel. . . »
Baudelaire vient d'entrer ; il ôte son talma, enlève son cache-nez rouge et apparaît vêtu d'un habit bleu à boutons d'or ; il me fixe, me fascine et m'attire dans un coin. J*ai fait un portrait de lui qu'il ne trouve pas ressemblant, aussi se répand-il en doléances assez amusantes : — Voyons, voyons je ne suis ni sec ni osseux et je ne suis pas aussi répugnant que le Figaro essaye de le persuader.
Vous aurez pris un autre Baudelaire pour moi
On m'a montré, à moi-même, un M. Baudelaire qui était fort désagréable. . . ; quant à l'anecdote des noix et des cervelles d'enfant, là vrai, est-ce que
vous y croyez? C'est une invention joviale de mon ami Forey, un élève de Delacroix
Mais nous sommes interrompus par une vive discussion qui s'élève entre Privât d'Anglemont et Arthur Kalkbrenner ; on entend ce dernier s'écrier : — Enfin, monsieur, il y avait un Kalkbrenner qui accompagnait aux croisades l'empereur F. Barberousse, voilà qui est indiscutable !
Abd-ul-Ben-Assit,no£r£ spirituel dessinateur, dit au chanteur Prat, qui se suicidera le jour où il débutera :
« — Tu es embarrassé pour peu de chose ; puisque tu ne veux pas traîner ton nom sur les planches, pourquoi ne t'appelles-tu pas Prat-y-que de Polichinelle?... »
Cependant Claude Monet, fait en deux coups de crayon une charge très réussie du ditBénassit. . .
Penché sus l'épaule de Monet, un vieillard à longue barbe blanche regarde en souriant : c'est le père Andrieu . Il a le bras passé autour du cou de l'aîné de ses fils, Jules Andrieu qui plus tard deviendra Andrieu, membre de la Commune. Pour le moment, c'est un garçon doux et affable : il tient à la main un petit Sophocle et se délecte dans la lecture des fameux chœurs. Son père, qui n'a pas trouvé Gaulier pour faire sa partie d'échecs, pense que si Monet voulait illustrer la Presse de la Jeunesse, dont lui, Andrieu père, est le directeur, cela marcherait très bien. Il sourit d'un air incrédule à Louvet, qui engage vivement Guillot à publier la lettre qu'Arsène Houssaye vient d'adresser aux rédacteurs du Quarts Heure.
« Messieurs,
» Votre quart d'heure est le mien, votre horloge est un cadran inondé de soleil et qui ne craint pas d'éclipsé, ou plutôt c'est une helle pendule de Boule qui sonne le vif carillon de l'espoir en marquant juste la minute du siècle.
» A ces causes, veuillez bien m'inscrire au quart d'heure de vos abonnés et me croire votre très-reconnaissant lecteur.
» A. Hou ss AVE. »
Guillot trouve la lettre fort belle, mais comme il n'aime pas Houssaye, il a de la méfiance et va partout cherchant quelqu'un qui connaisse l'écriture d'Arsène — bien que Chambert, le secrétaire de de Mirecourt, lui en affirme l'authenticité.
Pauvre Guillot ! après avoir un peu écrit au Gaulois, au Figaro, aux Salons de Paris (!!), la mort le prendra tout triste, tout désenchanté — surveillant d'une place de fiacres.
Auprès du breton bretonnant Luzel,Z. Féron,que nous retrouverons un jour à Bicêtre, lit je ne sais trop quoi au doux et indolent Batte. Etrange, ce Batte ! il deviendra riche plus tard, n'oubliera pas pour cela certains de ses vieux camarades du temps jadis, auxquels il fournira même les moyens de publier leurs œuvres, et restera lui, Batte, l'auteur du Coquebin, roman inédit !'.!... Quelques poètes — faméliques et phthisiques, hélas ! Dubellay, Armand Lebailly, avec sa redingote grise, sa cravate rouge et son chapeau gris bordé de soie
noire, Balesta, oublient l'heure présente, en causant de l'heure future ;— il y a longtemps que pour eux tout est fini I
Olivier Pichat parle escrime à Eugène Grisier, qui lui répond beaux-arts : Eugène Grisier, que je viens de rencontrer dans cette même rue des Martyrs, aveugle et se traînant au bras d'un compagnon, écoute, ainsi que Habans, le sourire aux lèvres, une nouvelle anecdote que Jules Richard, qui, à cette époque, écrit au Messager de la Bourse avec J.-A. Langlois, le collaborateur de Proudhon, raconte à Bourgogne, un futur rédacteur du Phare de la Manche. Ce Bourgogne avait des idées bizarres comme par exemple de chanter sur l'air de El saltarello, le Poêle mourant de Millevoye, ce qui donne des effets étonnants — essayez-en !
Ils sont bruyamment interrompus par l'arrivée de Charles Vincent, l'auteur des Compagnons du Tour de France, d'Edouard Plouvier et d'Auguste Luchet, — qui viennent de festoyer chez Bonvalet, — Bonvalet le futur conseiller municipal ; Buchet de Cublize est avec eux, il prépare une introduction philosophique k Y Histoire de la cordonnerie que va publier Vincent auquel il dit : ce cordonnier dont je te parle, ou mieux cet hypodematorraphos, comme nous l'appelions alors, était contemporain de Touthmosis roi d'Egypte...
— Assez de savetiers pour le moment, s'écrie le directeur du Moniteur de la cordonnerie, et il entonne joyeusement la chanson qu'il vient d'improviser :
Sous le ciel quand tout me déplaît, Quand sombre et froide est l'atmosphère, Je viens voir l'ami Bonvalet, Et Bonvalet remplit mon verre !
Et cela surl'airde: Et voilàcomme tout s'arrange.
Jules Vallès, Henry Denys, l'auteur d'un Panurge et d'un Capitaine Tooy, — inédits, — et Alexandre Monin, dit Y Année des Cosaques, s'entretiennent des destinées réservées à la revue le Présent qu'ils viennent de fonder pour savoir si le cœur de la France bat encore, et afin que les méconnus, les incompris, les gémissants, les clierclwurs, les écervelés, les bayeurs aux corneilles de l'art, les sœurs Anne de l'avenir, n'aient plus d'excuse. Monin passe en revue le personnel de la Revue des Deux-Mondes: il est sévère, et, après avoir malmené les gens de la maison, il termine par ces mots : — Quant à de Mars, il a l'air d'un séminariste qui vient de commettre en secret une mauvaise action.
Poupart, qui a été presque dominicain, et qui. mieux que personne, sait que Dieu propose et que l'homme dispose, se méfie du présent et de sa Revue ; il développe à Potrel, un ancien élève de l'Ecole normale qui arrive d'Odessa, où il jouait la comédie, le plan d'une grande pièce en vers, sur laquelle il compte beaucoup plus, et, où, lui et Vallès ont mis tout ce qu'ils ont dans le ventre. Si l'Odéon ne saute pas !... Potrel écoute impatiemment, tranchant dans le récit par des phrases d'une ironie froide et implacable, d'une verve mordante et amère.
Lemercier de Neuville, assis à côté d'un gros
pupazzi, sorte de pot à tabac, répondant au nom de Calmels, — entrepreneur, marchand de terrains et fabuliste !!! — cherche à lui persuader de faire un journal dans lequel il pourra publier, tout à son aise, ses apologues passés, présents et futurs, puisque les grands journaux n'en veulent pas, sous prétexte que, depuis La Fontaine, ce genre est bien démodé. Le père Chareau, qui est aussi un de nos fabulistes les plus distingués, mais qui n'a pas de journal à lui, soupire et préfère écouter son fils Ludovic, H. Castille, de Varennes et l'ex-représentant Sortin, qui parlent politique ; Charles Woinez, un poète de talent, Fauteur des Nationales, à? Hier et Demain, de la Guerre des Fourmis, opine du bonnet et dit, comme Castille, que l'indépendance est une très-belle chose, mais que, malheureusement, on ne fait pas toujours ce qu'on voudrait...
Albert Wuillot (de Carteville), l'auteur des Humbles, — un de ces poètes qu'on ne peut empêcher de chanter, parce qu'on n'empêchera jamais, comme dit de Lascaux, le Muet modeste d'émailler les blés ni la cigale de chanter quand le soleil dore les champs et lesbois,—est complètement du même avis.
Pauvre poète des Humbles! Ancien sous-ofilcier, après être devenu rédacteur du Moniteur, ne s'estil pas fait condamner en cour d'assises pour je ne sais plus combien de faux, cent cinquante, je crois !
Tel qu'un crime a conduit sous les portes du bagne, Qu'une bure infamante a pour longtemps vêtu, Dit que c'est son destin qni perdit sa vertu Et forgea le chaînon qui partout l'accompagne. [Les Humbles.)
A côté, le rédacteur du Weg-Weiser, un sieur Crell, réfugié prussien qu'il m'a été donné rarement de voir à jeun et qui buvait (heureusement, il en est mort !) à lui seul comme un Français et un Prussien — intempérants, se débat entre deux apôtres MM. Lachambeaudie et Jean Journet-'qui veulent absolument le faire souscrire à leurs œuvres. Repoussées avec perte, ces deux vieilles barbes se replient en bon ordre sur Victor Michal qui discute avec les avocats Léon Margue et Félix Leloup. * Clic ! clac I — C'est le bruit d'une paire de giffles qui viennent d'enrichir la collection de Potrel ; il se lève vivement, prend son chapeau et se dirige vers la porte, puis se ravise et se tournant du côté de celui qui vient de lui administrer cette correction, il s'écrie d'une voix de ttonnerre, l'index menaçant : — Et surtout, Monsieur, ne vous vantez jamais de m'avoir soufflette.
Loin, plus loin, à une certaine distance des peintres qu'ils regardent avec mépris (mépris qui n'a d'égal que celui que leur rendent les peintres), quelques successeurs de Vignole et d'Androuet du Cerceau, — Chabouillet, Bonnamaux (des architectes le plus beau), Vieillard, Bonnaire, etc., causent plan, coupe et élévation, pilastres, chapiteaux, architraves, etc.
« — Oui, dit Vieillard, l'architecture est le premier de tous les arts, et c'est pour cela qu'il y a tant de peintres et si peu d'architectes. Celui-ci doit tout savoir. . . mais, aujourd'hui, nous nous moquons de la tradition; avec la foi, le goût est parti, et, au lieu de faire comme on a fait avant nous
nous nous livrons à des imitations ridicules... comprenez-vous la nuance ? »
Bonnamaux. les yeux au plafond :
« — Quelle époque ! quelle époque ! on ferait un chef-d'œuvre que le public n'en voudrait pas. Aussi . . .
Vieillard. — H y a longtemps que j'ai renoncé à tout cela; il n'y a qu'une chose de vrai, c'est la pêche à la ligne... Tiens, je ne vous disais pas... [négligemment) : j'ai pris hier, au-dessus du pont de Bezons une carpe de vingt-sept livres... »
Près de Johannis Guigard, de la Bibliothèque impériale, de Marrast un spirite, qui plus tard sera chef du matériel à l'Hôtel-de-Ville, pendant la Commune, et de la Rigaudière (il y avait des particuliers qui prononçaient la Nigaudière) l'auteur d'une Histoire des persécutions religieuses en Espagne, le créole Melvil-Bloncourt, le futur député de la Guadeloupe, raconte que c'est lui qui, en 48, au nom du Comité central des Ecoles, termina ainsi le manifeste qu'il adressait aux étudiants de l'Allemagne et de l'Italie : « Enfants de l'Uôpe ouégénéouée, eucevez l'accolade fuatenelle de la jeune Fuance, qui, losque Dieu le voudua, seoua heuveuse de bùlé poue vous défendve, les catouches qui lui ouestent des combats duvingt-quouatefevier.
» Couage ! ka vous lutté poue la fouatenité univeselle! »
Cette chaleur inusitée, due à la « ouéouébéouation du gaz, » jette un froid parmi les timides, que le sieur Kelche (du complot de l'Opéra-Comique) épouvante encore en affirmant qu'il y a des mou-
chards et que le moment de marcher n'est pas encore venu.
Et le sieur Kelche avait des raisons pour être très-bien renseigné là-dessus.
Des citoyens qui ne parlent pas politique, mais qui ne s'entendent pas mieux pour cela, le compositeur Camille de Vos, le pianiste Descombes, J.-J. Debillemont l'auteur d'Astaroth, et Eugène Delaporte des Orphéons, causent musique ce qui ne veut pas dire précisément que l'harmonie règne à cette table, non moins bruyante que les autres. Il s'agit de classer ce pauvre Abadie, l'auteur des Feuilles mortes, qui vient de mourir de chagrin et de misère à l'hôpital.
» — Il ne laisse rien, mais rien derrière lui, dit un des féroces !
— Je vous demande bien pardon, insinue doucement Delaporte, il laisse trois enfants dans la misère la plus complète.
Je vois encore quelques artistes de ce côté : un chef d'orchestre, Valdteufel, et deux violonistes de talent G-out, de l'Opéra, et Noirot, du Théâtre- Lyrique : Noirot, que tout le monde félicite sur sa bonne mine et sur son engraissement subit, et qui sourit... — ne sachant pas que c'est le commencement de la maladie œdémateuse qui doit l'emmener dans trois mois ; un cor, Massart, le violoncelliste Pœncet qui, ayant perdu la vue, vient de mourir professeur du Conservatoire de Dijon.
Non loin, sous le regard dédaigneux du Talma des Batignolles M. Jean, quelques professeurs de
déclamation élucident un projet qui doit détruire de fond en comble le Conservatoire....
« — Le Conservatoire de quoi? » demande Martel- Caristie à Ricourt l'ami de Ponsard, et à Albert dit Piffard.
Mais Jean est debout, ses longs cheveux blonds sont rejetés en arrière, et sa barbe s'épanouit en forme d'éventail; il boutonne rapidement son habit, arrondit le bras, et menaçant, s'écrie :
Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, Votre devoir ici n'a point dû vous conduire, Ni vous faire quitter, en de si grands besoins, Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins.
A quoi Piffard, qui est plus malin que les autres, car il a différentes cordes à son arc et dans sa poche un brevet de perfectionnement concernant l'engrais humain, riposte aussitôt :
Cette emphase maussade Eblouit quelquefois, jamais ne persuade.
Jean ne se possède plus : la veille, il a été sifflé à l'Odéon pour ses débuts, aussi la colère l'entraîne jusqu'à parler en vile prose; il sort de la Brasserie après avoir lancé cet anathème :
« — 0 vous tous, Zoïles, critiques d'estaminet, je vous traînerai en police correctionnelle comme de vils diffamateurs, et je vous écraserai tous sous le talon de fer de mon pied malade. »
Mais il est minuit et demi; la Brasserie se vide peu à peu.
« — Qui est-ce qui descend chez Piton ? (Piton était un pâtissier dont rétablissement, situé près du théâtre des Variétés, ne fermait qu'à deux heures du matin, et chez lequel on allait souper) s'écrie Jules Manias, l'auteur d'un volume de vers resté inédit : Les Virginales ! »
Oui, Mahias (Jules) !'ce qui ne l'empêchera pas de devenir plus tard secrétaire-général de la Seine, sous-préfet de Saint-Denis et préfet d'Oran
Ceci soit dit pour les gens sérieux qui prétendent que la bohème ne mène à rien î
Et ces Dames !
Allons-nous donc les oublier? Oh non! Il n'est pas un de ces fous dont je viens de parler qui ne garde précieusement au fond de son cœur le souvenir de quelqu'une de ces belles filles toujours prêtes à offrir, comme sainte Marie l'Egyptienne, leur beau corps en payement de leur passage... à l'immortalité ; toutes pratiquant du reste les plus pures doctrines de la délie heaulmière, et ne craignant après Dieu que la vieillesse.
Car vieilles n'ont ne cours ny estre, Ne que monnoye qu'on descrie,
Il semblait qu'une voix intérieure leur criât :
N'envoyez plus les hommes paistre Tous vous fauldra clore fenestre Quand deviendrez vieille flestrie :
Plus ne servirez qu'un viel preLstre Ne que monnoye qu'on descrie.
et souvent elles arrivaient là le soir, les cheveux défaits et un peu destortillez, avec les oreilles rou-
ges, grand signe qu'elles en venoient, comme dit Brantôme...
Cette cité nouvelle, disait un habitué, pourrait, dans la supposition d'un abîmement universel, d'autant mieux se reconstruire, qu'on n'aurait pas besoin, pour obéir aux lois de la reproduction, d'employer le procédé grossier de feu Deucalion ou de feu Gadmus... Il y a là des grappes de filles amoureuses qui raffolent des pommes, comme Eve leur grand-mère — surtout des pommes qu'Hippomène laissait tomber devant Atalante — et qui s'oppose raient de leurs blanches mains à ce qu'on eût recours aux pierres, aux dents de dragon, ou à tout autre vilaine chose.
Quelques-unes, chantées par les poètes du cru, passeront, je l'ai dit, à l'immortalité, et ne vous souvient-il plus, ô mes frères ! de la blonde et mignonne Héloïse, célébrée par celui-ci et par celuilà...
C'est la blondinette Héloïse, Dont la vue aujourd'hui me grise!
Ses cheveux de verre filé,
Qui lui viennent baiser l'épaule,
Lui donnent de faux airs de saule,
De ce pleureur inconsolé ;
Dans les blondeurs d'un champ de seigle,
Un jour qu'y dardait le soleil,
Dieu cueillit sa tête espiègle,
Fol épi toujours en éveil. . .
C'est la blondinette Héloïse, Dont la vue aujourd'hui me grise ■
Et Marguerite, l'incomparable Marguerite, la
reine des Marguerites, celle à qui Jean Raisin dédiait son beau poème des hirondelles :
Belle au teint d'or, à bouche grande, Montrant des dents d'un blanc rêvé, Sous l'œil de velours en amande, A la chinoise relevé, 0 la plus douce entre les belles, Perle fine aux tendres lueurs !
A toi ce beau chant d'hirondelles, D'amour, de soleil et de fleurs.
Et Adrienne, dite Noisette, dont Fernand Desnoyers disait : Rigolboche danse bien, presqu'aussi musicalement qu'Adrienne qui secoue la poussière de ses petits pieds au bout du nez de son vis-àvis ! Que de gens viennent voir Adrienne à l'Elysée, le bal le plus gai et le plus somptueux du quartier Montmartre; je l'ai rencontrée là un soir :
L'œil bleu, le nez en l'air, vingt ans, Elle avait la mise voulue.
Je la connaissais depuis longtemps, Dans Paul de Kock je l'avais lue.
Et Eugénie Schaveroche :
Tes yeux puissante Schaveroche D'un noir sablé d'or, fiers et doux, Sont plus clairs que de l'eau de roche ; De grands cils, comme des jaloux, Semblent en défendre l'approche.
En vain à leur courbe s'accroche Mon amour, le plus fou des fous, Les feux meurtriers que décoche Ton regard, belle Schaveroche, Le rejettent à tes genoux.
Puis, c'est G-latigny qui chante :
Antoinette, nymphe athlétique, Aux regards lumineux, au corps Fait pour orner les temples antiques, Beauté de formes et d'accords.
Et Clotilde qui « courbe les fleurs moins qu'elle ne les frise. »
Un brouillard lumineux environne son front
Un or aérien, doux et frais et léger, Danse dans le duvet des lèvres radieuses
Et l'air qui se respire auprès d'elle est pareil A l'air que nous rapporte Avril avec les roses, Et, comme nous buvons les rayons du soleil, Nous buvons les rayons de ses grâces écloses.
Hermance à qui Tandou disait :
Hérmance !
Ah le joli nom de romance, Nom de romance et de roman !
Que je serais bien votre amant !
Ah ! le joli nom de romance
Hermance !
Titine l
"Viens me baiser, Titine, Cela me rend content, Ne me fais pas la mine Hélas ! je t'aime tant !
Laisse ma main câline Sur ton sein palpitant, Cela n'est pas Titine, Pour toi bien important.
Julia !
0 sœur du camélia,
Julia, Viens sourire à nos poëmes, Toi qui vas, oiseau charmant.
Si gaiement Parmi les vertes bohèmes !
Et celles-ci et celles-là !
Et il y avait encore Josefa, la grosse Pauline, la petite Adèle, Malvina ,';Mimi la Bretonne, Rosa la blonde, la petite Marie, une quantité considérable de Louise, plusieurs Augustine. des Delphine,
quelques Julie ; d'autres affublées de sobriquets
pittoresques : Cigarette, Clair de Lune, Monstre Vert, Grain de Raisin Blanc, Moutonnet œil-deverre, Les œufs sur le plat (celle-ci à cause de son manque de gorge)
Il est peut-être prudent de nous arrêter ici.
Mais ce sera toujours un honneur pour la Brasserie des Martyrs d'avoir introduit, au milieu des éléments les plus divers comme les plus étranges, V éternel féminin...
Eternel féminin !.. . Hélas! hélas! où sont-elles ces dames du temps jadis? Et, comme dit Villon, ne sont-elles pas
Assises bas, à croppetons,
Tout en ung tas comme pelottes \
A petit feu de chenevottes,
Tost alumées, tost estainctes.
Et jadis fusmes si mignottes ! . . .
Ainsi en pend a maintz et maintes.
La Brasserie ! quel bruit, quelle gloire ! Elle eut ses historiens, et il serait injuste de les oublier ici. Le premier de tous fut Alfred Delvau dans le Triboulet; l'article n'est qu'un prétexte à entassement de noms propres, procédé qui était familier à Delvau; il a placé là des gens qui n'y étaient jamais venus ou une fois par hasard, et a omis des particuliers qui y passaient leur existence. Au reste, Delvau venait à la Brasserie depuis très-peu de temps, et il n'y connaissait que peu de monde quand il écrivit son article ; les noms propres y sont même souvent estropiés. Malgré cela, l'article fit tapage — à la Brasserie, et quelque temps après, dans un petit journal que nous faisions avec Guyot-Montpayroux, Duchesne, qui alors était employé chez Mirés, fit ses débuts par un article sur la Brasserie intitulé les Docks de V esprit, article qui est certainement et de beaucoup le meilleur de ceux qui ont été publiés sur cet établissement ; encore Duchesne obéit-il à cette malencontreuse idée d'y faire asseoir des gens qui s'étaient à peine arrêtés
à la porte, comme Georges Bell, Adolphe Gaine, Jules de Prémaray, etc.; ce qui enlève un côté de sincérité à cet article qui, cependant, je l'ai dit, reste encore le meilleur de tous.
Puis vient un article publié par Y Illustration et que son auteur, M. Henri Maret, a jugé à propos de conserver dans un volume intitulé : Le Tour du monde parisien ; c'est un pauvre morceau d'éloquence vertueuse et indignée, dans lequel on rencontre des phrases comme celle-ci : « Rien de rassurant, en effet, dans l'aspect de ce café entre onze heures du soir et une heure du matin, on se croirait plutôt dans un repaire de bandits que dans une assemblée de poètes » — N'exagérons pas, l'aspect de ce café n'avait en effet rien de rassurant pour les imbéciles, mais c'était tout.
Les articles sots et ridicules ne manquèrent pas à la Brasserie, et, sans parler d'une tartine signée Balech de Lagarde et publiée dans je ne sais quel carré de papier, qui pourrait me servir de preuve, la Revue anecdotique, mieux inspirée d'ordinaire, publia aussi une poésie signée la Palferine et dont j'extrais les vers suivants :
Près Notre-Dame-de-Lorette, Voyez-vous ce sombre café, Dans ce quartier des amourettes, Plus fameux que les opérettes D'Offenbach et que le nafé ?
C'est la célèbre Brasserie De nos Pléiades sans Valois Quelle vaste ménagerie !
11 en vient de la Causerie, Il en est venu du Gaulois.
Là des rimeurs de toute forme Chansonnent : le Mathieu rêvant Le Dupont à la pipe énorme, Le Desnoyers droit comme un orme Roide comme un Bras-noir vivant.
Le Pelloquet à la voix d'orgue, Le Silvestre au profil tranchant, Le Maillard qui rêve à la Morgue, Le Vaudin, plus vif que Deforgue Casse les About en marchant.
Cela n'est pas autrement spirituel.
Le la Palferine d'occasion qui a pondu ce morceau voudra bien me faire le plaisir de ne pas croire que
Le Maillard qui rêve à la Morgue
est ce qui me fait trouver assez niaise cette petite pièce. Ma foi, non, car c'est peut-être ce qu'elle renferme de plus drôle!
Viennent ensuite un article du Gaulois, article très-faible aussi, intitulé Photographies et signé Chope (le peintre Charpentier), et tout un feuilleton de la Presse signé Pierre de l'Es toile (Arsène Houssaye) : un fouillis de mots et d'idées. C'est un article , comme seul , peut en écrire Arsène Houssaye : « Ce monde, en général, ces appelés, avec leurs extravagances, leurs travers, leurs folies, qui ne sont presque jamais des sottises, a beaucoup donné à retordre à ma curiosité. Il est allé tout de suite à ma sympathie. Au fond, cette luxuriance de sève est pleine de généreuses aspirations. Cette jeunesse que j'ai vue là ne pè-
che jamais par la vulgarité, une ennemie avec laquelle je demande à ne me réconcilier jamais. Malgré les toilettes tapageuses qui la peuplent et les propos truculents qui ne se font pas faute d'y circuler, je ne cache pas ma sympathie pour cette académie toujours éveillée. D'ailleurs, je ne jurerais pas qu'il n'y eût point là de gens austères et très-austères, tels que le futur docteur Herbeau, Daniel d'Arthès, le second ou le troisième des Canalis ; Z . Marcas et d'autres Z et d'autres X ; et de ci de là, Olympio Junior, le neveu de Rameau, peut-être Rameau lui-même ; et Franjolé avec son violon ; et Fortunio avec son verre de Bohême. »
Un petit livre jaune intitulé : Bonis-bonis, Bastringues et Caboulots de Paris, publié sans nom d'auteur et saisi immédiatement par la police comme attentatoire aux bonnes mœurs, crut devoir consacrer aussi un chapitre à la Brasserie des Martyrs, qui n'était, cependant, pour parler la jolie langue de l'auteur, ni un bouis-bouis , ni un bastringue, ni un caboulot, et, par conséquent, ne méritait pas cet excès d'indignité . Je ne parlerai pas davantage de nombreux articles éparpillés dans les petits journaux, non plus d'un article niais et ridicule, intitulé : La Brasse)"ie ou comment se fait un petit journal, publié par le Figaro et signé : L. Reynard.
C'est au-dessous du mauvais.
Tout ce bruit fait autour de cet établissement, si bruyant déjà par lui-même, excita un instant la colère et la jalousie de gens diplômés, Prudhommes universitaires, aussi savants que pédants, qui cher-
chaient péniblement, mais laborieusement,leur place au soleil ; habitués à manier la férule, ils descendirent de leur chaire et se précipitèrent sur la Brasserie avec cette fureur aveugle qu'éprouvent certains animaux de basse-cour à la vue d'un chiffon de couleur éclatante. Il y eut des articles vifs échangés de part et d'autre, et, sous le titre de Mélancoliques de Brasserie, le Figaro fut quelque temps une arène ouverte où tartinèrent pour et contre, Sarcey, Duchesne, Soûlas, etc.
A bas les pions maudits,
L'Ecole normale !
Au feu leurs riches habits,
Fruits de leur cabale !
Chassons jusqu'aux Débats
Et sur les gouttières Ces gens que guide aux combats
Monsieur de Suttières !
Rentrez chez François Buloz,
Elèves de Droz
Au fond de tout cela, rien de neuf, rien d'original; Sarcey lourd, commun, pédant, Duchesne plus spirituel, très-paradoxal et surtout croyant peu à ce qu'il écrivait.
Dans les lettres, s'écrie Sarcey, pauvreté est vice (et Sarcey le sait mieux que personne alors que, rédacteur du Figaro, il croyait en de Villemessant, l'homme « au billet de banque facile ») ; le journalisme n'est point un métier comme les autres ; il n'y a point de père qui y mette ses enfants
en apprentissage et qui les force à y demeurer
Vous ne réussissez pas ! vous n'avez pas le courage qu'il faut pour attendre ! Tournez- vous d'un autre côté. Si vous n'êtes pas fait pour la poésie, ne faites pas de la poésie ; si vos vers ne vous rapportent pas de quoi payer votre bottier, faites des bottes vous-même.
Evidemment, si Sarcey n'avait pas de suite rencontré « l'homme au billet de banque facile », il était prêt à tout faire.
A quoi Duchesne répondait : « Depuis quelque temps il est de mode, dans plusieurs journaux, de faire une guerre d'épigrammes et de concetti aux camarades, littérateurs ou artistes, qui ont coutume de s'assembler le soir dans un lieu connu pour s'y serrer fraternellement la main, boire à l'allemande, nouer des relations utiles, entretenir les vieilles amitiés, causer à l'aise de l'événement de la veille, propager le mot du jour et faire la nouvelle du lendemain.
L'auteur des Portraits politiques (H. Castille) qui fut longtemps l'assidu familier de la Brasserie, n'en ouvrit pas moins la campagne, il y a trois ans, si j'ai bonne mémoire, par un article virulent dirigé contre un cénacle, auquel il donne la qualification trop générale de buveurs de bière. A sa suite, un journaliste en vieux (je parierais que Philibert Audebrand sait bien qui c'est) qui crache tous les samedis dans une gazette pour y faire des ronds, ne négligea aucune occasion de railler lourdement ces innocents épicuriens, quoique son verre eut bien souvent choqué les leurs ; choqué, c'est le mot. Puis Gh. Monselet, en cela ou trop
dédaigneux ou trop oublieux, leur décoche à son tour des flèches barbelées, qui se retournent contre lui-même. Enfin, vous venez, monsieur, en même temps que lui et à côté de lui, de les écraser de votre aristocratique anathème ; c'en est trop, c'est le coup de miséricorde ! — Pauvres beuveurs, que Villon vous couche en son Grand testament, que Rabelais vous prenne en sa digne garde, que Diderot vous console, et que la mémoire de Musset vous protège : vous êtes perdus! Adieu la Pomme-de- Phi', adieu les pampres de Meudon, adieu Procope, adieu la Régence, adieu la Brasserie, adieu paniers, vendanges sont faites ! »
Oui, Monselet mordant le sein qui l'abreuvait chaque soir, Monselet dans une Revue de Vannée 1854, publiée dans le Figaro sous le titre de La, semaine d'un jeune homme pauvre, ne craignit pas de mettre en scène cet honnête établissement :
Le jeune homme pauvre (0. Feuillet).
Mais dites-moi, ils ne sont pas toujours jeunes, vos petits journalistes ; j'en vois deux ou trois dont la tête commence à s'argenter.
M. de La Fizelière.
C'est vrai. Ce sont les fruits secs de la publicité. L'esprit, la verve, la malice, ne leur font point défaut cependant. Pourquoi ne sont-ils pas arrivés à une position meilleure? Interrogez-les, et ils vous répondront : « qu'ils ont manqué le coche. »Voilà
6i LES DERNIERS BOHÈMES
pourquoi ils sont condamnés à demeurer éternellement dans la foule des conscrits, des débutants, qui les saluent jusqu'à terre le premier soir et qui, au bout de six mois, leur piétinent sur le ventre.
Et, je me souviens des deux derniers couplets d'une chanson qu'il met dans la bouche d'un petit journaliste :
Mais sur la table accoudé L'enfant un soir attardé Trouva sa lyre muette ;
Turlurette Ma tante urlurette.
Je mourrai, je ne sais où, Dans un coin, peut-être fou, Sans quelqu'un qui me regrette
Turlurette Ma tante urlurette.
Je disais en commençant que tout cela m'était
apparu plein de soleil et de gaîté Mais, comme
dit Henri Heine, rien ne tourmente plus que de chercher ainsi à tâtons dans de vieux souvenirs, et me voici tout triste et tout songeur, penché sur ce passé qui n'est cependant pas vieux La Brasserie n'existe plus — en tant que café littéraire ; — c'est devenu une brasserie comme toutes les autres, et il y a longtemps que ce petit monde d'écrivains et d'artistes, monde alerte et bien vivant, a fui vers d'autres rives.
Où sont les gratieux gallans Que je suyvoye au temps jadis Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faicz et en dictz ?
Les aucuns sont mortz et roydiz ; D'eulx n'est-il plus rien maintenant?
Respit ils avent en paradis, Et Dieu saulve le remenant.
Et les aulcuns sont devenuz,
Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres,
Les autres mendiens tous nudz,
Et pain ne voyent qu'aux fenêstres ;
Les autres sont entrez en cloistres
De Célestins et de Chartreux,
Botté, houséz, comm'pescheurs d'oystres.
Voylà Testât divers d'entre eulx.
Ce que Lemercier de Neuville a traduit librement en langage du second empire :
On ne sait pas ce qu'ils deviennent :
Les uns çava-t-à Cayenne, Et les autres ça s'fait curé.
Oh ! y en a, y en a !
Que c'est d*la fameuse canaille,
Oh! y en a, y en a !
Que c'est de vrais loufias.
Et combien sont partis pour toujours, combien, hélas! sont tombés en plein été, fauchés par la mort, atteints par la folie!... combien de ces enfants, par la lutte vieillis, ivres de liberté et d'enthousiasme, mais sentant leur jeunesse condamnée d'avance, fatigués, las, épuisés d'efforts inutiles, sont allés au-devant de cette mort!...
Quelle malédiction pesait donc sur cette généra-
tion! ... N'avaient-ils donc contre eux, tous ces désespérés, que les lieux communs et les banalités que leur lançaient à la tête MM. Castille, Audebrand et Sarce}^ hommes de conviction et prêts, comme on sait, à tout sacrifier. . . pour arriver à « une position meilleure? » Non, il faut aller plus haut pour trouver la vraie raison — la raison historique et fatale — de ces morts précoces ; l'un de ces insoumis, Vallès, l'a dit : Nous sommes la génération la plus maltraitée de l'histoire; en 1850, nous sortions du collège, et en 1851 nous étions déjà des vaincus. Le 2 décembre! toute une race en eut le cerveau troublé ; écrivains, artistes et poètes : Avez-vous compté combien Charenton en a pris ? Savez-vous combien le Père-Lachaise en tient, Et,
Je vis, comme l'on voit dans les danses macabres, Une procession, à travers un brouillard, Dénier par-devant le fantôme camard.
Plus de quatre-vingts que j 'avais connus à cette même Brasserie des Martyrs (la bien nommée), plus de quatre-vingts défilèrent devant moi [mortes meorwri), et je pensai à les saluer chacun de quelques lignes .