AMÉDÉE ROLLAND
Pauvre Rolland ! Il est mort à 39 ans, atteint au cœur et à la poitrine. « Raymond de Breilh. a veillé le mourant jusqu'à son heure dernière ; il Ta vu mourir. Rolland sentait bien qu'il n'en reviendrait pas. Ces derniers jours il avait composé une Chanson à la 7nort qu'il n'eut pas le temps d'écrire. Dimanche matin (26 juillet 1868), il dit qu'il ne passerait pas la nuit et parla d'adieux. Son intelligence s'en allait; il perdait ses forces, il essaya de dicter quelques vers à son jeune frère.
Mais il ne put continuer. A onze heures il embrassa sa mère avec une ardeur étrange, puis il dit qu'il se sentait mieux et voulut qu'on alla déjeuner ; il devinait la mort et ne voulait pas désespérer les siens par son agonie. On se retira ; mais, pris d'un pressentiment, M. Raymond revint ; on le suivit. Le mourant voulut parler, mais un hoquet le prit qui continua dix minutes ; la respiration devint embarrassée ; ses yeux, qui s'étaient fermés, se rouvrirent, il se débattit un instant et s'affaissa. C'est ainsi qu'il mourut. »
Oui, et Rolland s'en alla seul au cimetière d'Au-
teuil! Je dis seul... Ils étaient à peine douze autour de son cercueil, Pothey, Carjat, du Boys... les plus vieux, mais aussi les plus fidèles et les plus aimants, mais les autres ?-... ceux qui avaient vécu chez lui, alors qu'il tenait table ouverte rue de Navarin et à Batignolles. Où étaient-ils donc, ces braves amis de fricassée et de nappe mise ? — Ce qui faisait dire mélancoliquement à Gustave Aymard, revenant de l'enterrement : « C'est égal, aux dîners de Rolland, c'était moins triste et on était plus que cela. »
Pauvre Amédée l Je prends au hasard dans un paquet de vieilles lettres et je tombe sur ce billet, qui a un petit parfum bohème tout particulier : « Carissime,
» Inutile de te raconter mes aventures. — Bataille a dû te les narrer... Je t'envoie des permis pour venir me voir. Monselet m'en a demandé un, tu le lui remettras chez Dinochau.
« Il faut aller faire viser cela à la préfecture par M. Roux-Dufort; pour moins attendre, y aller vers dix heures. Je t'en dirai plus en te voyant.
» TlbU » A. Rolland. »
» Une seule recommandation : N'apporte avec toi aucune liqueur quand tu viendras. — Préviensen les amis. »
On venait de le mettre à Ciichy, et le postscriptum avait bien son utilité; du Boys s'était fait pincer avec une bouteille de liqueur dans sa poche
et avait été flanqué à la porte avec les honneurs dus à ses excellentes intentions.
En ce temps-là, Rolland avait publié Matutina, un petit volume que personne ne possède (avonsnous assez ri souvent en relisant ces vers de collégien!) et Au fond du verre, un volume de gourmet, celui-là, et que tous les lettrés connaissent. Mais que de choses dans les tiroirs et je vois encore le fameux secrétaire de la petite chambre de la cité Véron ; il y avait des drames en 7 actes et 22 tableaux, des comédies en 5 actes et en vers, des féeries, des romans, des Panurge, des Roi d'Yvetot, des Villon, des Cadet-Rousselle... dans les tiroirs, dans les casiers, dans les doubles-fonds, il y en avait partout... et le soir, assis au coin du feu, il me lisait des vers de sa fameuse Danse macabre !
Et moi, dans une brochurette, je m'écriais : « Amédée Rolland ! prestance majestueuse, physionomie léonine, franche, ouverte, à appétits pantagruéliques, rondeur et noblesse dans le geste... un poète avec tout cela. Et... »
Quinze ans après, deux mois avant de mourir, dans une chambre froide et triste de la rue Lafayette, Rolland, pâle, amaigri, cassé, toussant et râlant à fendre l'âme, écrivait d'une main que faisait trembler la fièvre, écrivait sur son dernier livre et son meilleur, le Poème de la Mort [\& Danse macabre d'il y avait quinze ans)'ces mots : A mon vieux camarade et ami Flrmin Maillard...
Et pendant ces quinze années-là, il y avait eu le Marchand malgré lui, l'Usurier de. Village, les Vacances du Docteur, le Mariage de Vadè, le
Parvenu, et aussi les Flibustiers de la Sonore, Cadet-Rousselle, les Chanteurs amlulants, les Trois rivales, etc..., des succès et des chutes, des moments de joie et d'enivrement, mais aussi de cruelles déceptions. Les amis lui avaient été durs aux jours sombres, ils ne lui pardonnaient pas certaines bonnes fortunes de réception. L'un d'eux disait : « Les directeurs de théâtre ont de la méfiance. Ils ont essayé dans la personne de M. Rolland ou de M. du Boys, les auteurs nouveaux. Les tentatives ont été malheureuses, les individualités qui luttent dans l'ombre reçoivent le contre-coup de toutes ces chutes. »
Rolland s'affectait de tout cela, et las, découragé, il écrivait :
Demi-vaincu, demi-lassé, Quand j'interroge le passé, Dodelinant, du chef, je songe Que j'ai failli sur plus d'un point ; Mais sur la vie on ne peut point Passer l'éponge !
Ehei', posthume ! Que veux-tu ?
Nécessité devient vertu, C'est la dicteuse de programmes :
Plus d'un esprit fier s'y soumet :
Un rêve une œuvre et Ton commet Des mélodrames !
J'en ai fait, paraît-il, plus d'un Peu fortuné de sens commun, Ecrit en prose bien compacte.
Avec poison et cœtera,
A l'usage du scélérat Au cinquième acte '
Je ne m'étais rien refusé, Rien ! Pas même le pont usé Qui depuis si longtemps résiste.
Le pont du torrent a ployé ; C'est l'auteur seul qui s'est noyé.
Et comme s'il avait senti passer sur son front le souffle glacé de l'Inexorable, il s'écriait :
Mais la Mort, — Justice et raison, — N'abat dans leur mâle saison, Du coup de vent de sa grande aile, Que ceux-là dont le mot est dit ; A qui lutte elle fait crédit :
C'est l'immortelle !
Profitant de ce crédit, il fit ce beau livre, le Poème de la Mort :
J'ai recherché la vérité ; Le meilleur de ma volonté Je l'ai condensé dans ce livre ; Quoique lui garde le Destin, Je l'accepte d'un cœur hautain Lutter, c'est vivre !
Mais le crédit était à courte échéance, et à peine le volume était-il achevé que la sombre Muse au nez camard qui l'avait inspiré entraîna le poète dans la nuit profonde.