‹ Les Derniers bohêmesChapitre 19 sur 47 · CHARLES BATAILLE · texte numérisé non relu

CHARLES BATAILLE

Ils furent trop longtemps unis dans la vie, Rolland et lui, pour que nous les séparions ici, bien que, sur la fin, ils fussent devenus presque indifférents l'un à l'autre...

La dernière fois que je le vis, j'étais justement avec Rolland, qui toussait, toussait.... Bataille, lui, rose et frais, le sourire aux lèvres... mais ce sourire vague et niais d'où la pensée est absente — lame voyageait déjà dans les pays inconnus — errait sur le boulevard.

— Tiens, Bataille! dis-je à Rolland.

Mais celui-ci, tout en me serrant vivement le bras, se contenta de répondre :

— Passons !

Je n'insistai pas et parlai d'autre chose. Et cependant, celui-ci devait partir encore avant celui-là.

Mais celui-là! quel esprit vif, ardent, original! Quel cœur bon et grand, quelle nature franche, généreuse, toute en dehors ! Il avait jusqu'à la fré-

nésie l'horreur du commun, le mépris du bourgeois pansu, bouffi, ridicule et exécrable.

— Il me faut, disait-il, des hommes qui vivent, qui pleurent, qui sentent; il; me faut les nerfs, le cœur et la mobilité passionnée. Je sais que les nerfs font mal, que le cœur a ses éclipses morbides, et que la mobilité n'est point de l'action au point de vue des civilisations; je sais toutes ces raisons et bien d'autres ; malgré quoi, je m'intéresse aux natures exceptionnelles et plantureusement éprises, qui poursuivent, à travers notre vie de prime et de report, l'idéal insaisissable et fugace. Je ne suis pas de ceux que Don Quichotte fait rire, et je n'imagine pas que Cervantes ait été d'une hilarité folle en méditant cette douloureuse ironie. — Les don Quichottes du dix-neuvième siècle — et qui de nous n'a pas ses moulins à vent à combattre? — me sont fraternels et sympathiques . . .

Fou! fou! fouî PaulDyas!

Il aimait à signer de ce nom des pages intimes d'où jaillissait un sentiment vif et enthousiaste.

L'exubérance de ses instincts vagabonds l'entraînait loin de la monotonie d'une vie calme et laborieuse ; il lui fallait les joies enfiévrées de la vie extra-lilye... « Tous ceux, disait-il, qui ont trempé les lèvres à la coupe des insatiabilités artistiques, meurent d'asphyxie aussitôt qu'ils ont respiré la première gorgée de l'atmosphère dense de la vie bourgeoise. »

Et Paul Dyas préféra mourir fou, fou, fou!

O frères inconnus, dispersés dans le monde, Vous qu'une larme arrête et qu'un rayon féconde, Trouvères, bohémiens, rêveurs — faibles et forts, Si vous vouliez pourtant concentrer vos efforts, Vous donneriez au monde un tel choc des épaules, Qu'on sentirait longtemps tressaillir les deux pôles, Et que, de siècle en siècle, on parlerait de vous, De vous les insensés, les cerveaux creux — les fous !

— ■ Au lieu

De chercher des follets dans les lueurs du feu, Ou de suivre un nuage errant, de la fenêtre, Vous pourriez activer des phrases de salpêtre Et cracher aux rieurs un si vaste dédain, Qu'il en rejaillirait sur tout le genre humain.

Fou! fou ! fou! Paul Djas !

Et un jour arriva où l'abeille qu'il avait dans son bonnet, comme disent les Américains, s'envola, et avec elle ses fougues, ses impatiences, ses ambitions, ses rêves, sa volonté, son courage, son tempérament d'écrivain, son talent... tout ce qui, jusque-là, en avait fait un être sentant [et pensant. Ce fut d'abord une folie douce, pleine de projets insensés; il rêvait la fortune, et ce n'était plus à la coupe des insatiabilitês artistiques qu'il voulait tremper ses lèvres.

Je ne sais rien de plus triste que cette lettre, qu'il écrivait au rédacteur en chef du Figaro — un an avant de mourir :

« 29 novembre, 1 , rue Chateaubriand .

» Cher maître, » Voulez-vous tenter une réimpression d'Antoine Quêrard dans votre Figaro? J'ai tout lieu de

croire, en jugeant d'après le succès de la première publication, que ce serait une bonne affaire. On condenserait les deux avortements en un seul.

» Qu'en pensez-vous?

» J'aurai toujours une douzaine de correspondants en Âbyssinie, photographes et rédacteurs. On nous enverra une foule d'objets indiens par les cipayes égyptiens et éthiopiens, et nulle épargne sur l'établissement des embaumeurs de la télégraphie et de la vapeur.

» Tout mon monde s'embarque le 15 janvier. On attend l'armée anglaise en mars. Même correspondance pour la Chine — gratis.

» A vous, » Ch, Bataille. »

Puis sa folie prit un autre caractère ; il devint agressif, méchant, essaya de brûler vif son pauvre petit garçon qu'il chérissait tant, lui Bataille, si bon, si aimant, et on dut l'enfermer dans une maison de la rue Picpus.

Joyeux enfants de la Bohême, Rions du sort et de ses coups !

La société qui nous aime, Nous garde pour l'heure suprême,

Quand même,

A tous, Un lit à Thôpital des fous !

avait-il dit dix-huit ans auparavant, dans son premier volume de vers.

Il n'y resta pas longtemps; le vendredi 11 décem-

bre 1868, à onze heures et demie, une vingtaine d'amis, une vingtaine... pas plus, et cependant, comme le faisait remarquer je ne sais quel reporter, Bataille avait coudoyé toute la littérature et tout l"art contemporain . . . , l'accompagna au cimetière. . . Carjat prononça sur sa tombe quelques paroles émues.

Bah! la vie parisienne est si tyrannique — et l'hospice de Picpus est si loin! ajoutait philosophiquement ce rejyorter endurci.

Aucun membre de la famille de Bataille n'assistait à son enterrement, et, cependant, c'était Bataille qui, dix ans auparavant, n'ayant pu assister aux obsèques de sa grand'mère, écrivait à Mme Didier-Nantier, laquelle l'avait fait condamner à un mois de Sainte-Pélagie pour quelques lignes étourdies publiées dans le Rabelais : « Et voilà comme quoi, madame, une vieille femme est morte, et repose là, dans l'aile gauche du cimetière, sans avoir embrassé tous ses enfants et petits-enfants à son lit de mort. »

De quel droit jugez-vous ces sublimes vauriens ? Race sans foi ni cœur de niais et d'eunuques, Vous n'avez pas senti sous vos froides perruques, Ce besoin de chercher corrosif et puissant, Qui nous mord la poitrine et met la fibre en sang. Quand le soleil de juin fait fleurir les verveines, Vous n'avez pas senti plus fougueuses en vos veines La sève du printemps se tordre et s'élancer Vers l'immense horizon dont l'azur fait penser.

Est-ce que vous savez si les femmes sont belles, Pourquoi l'étoile luit et l'insecte a des ailes ?

Et quand la nuit s'éveille avec ses bruits divers A ce frissonnement des grands peupliers verts, A ce lai triste et doux de la brise qui pleure, Rêvez-vous quelquefois d'existence meilleure ?

Il faut pour cela :

Des cœurs moins rétrécis et plus intelligents

Que ceux que vous avez au ventre, — pauvres gens !

Fou ! fou ! fou ! Paul Dyas !

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