MONTJOYE
Qui de nous ne l'a rencontré ces dernières années, errant dans les rues, sur les boulevards, le soir, dans les cafés, ayant sous le bras un carton rempli de dessins, mettant en loterie de petites ébauches à l'huile représentant des tètes de chiens, ou vous proposant d'une voix horriblement éraillée par l'ivresse, de faire votre portrait !
Il fit un jour le mien — lequel se profila, par je ne sais quelle bizarre fantaisie, dans le même médaillon, entre la silhouette de Marat et celle de Charlotte Corday.
Etrange ! . ....
Je ne sais qui, le marquis d'Urbin, je crois, (encore un type, celui-là ■) lui avait trouvé à faire la décoration du salon de... de... je ne sais quel. . . antre malsain — dirait Glatigny : Montjoye rencontrant là bon gîte, bon souper. .. et le reste, s'y était résolument installé et paraissait devoir faire de la décoration de ce salon, l'œuvre du restant de sa vie.
Madame commençait à le trouver fatigant...
Mais il était si bon garçon et avait de si belles connaissances qui venaient là,... le soir...
Le plafond l'absorbait surtout ; il y avait mis un tas de petits nuages bleus du plus singulier effet, et à chaque angle — d'un nuage plus vaporeux que les autres, sortaient, gueule ouverte et langue pendante, des tètes de chiens de chasse. (La tête de chien était malheureusement la spécialité de Montjoye.) Qu'allait-il mettre au milieu du plafond? Peutêtre un cerf
Mais Madame, justement indignée, le flanqua à la porte.
— Fallait peut-être faire des têtes d'anges, grommela Montjoye en descendant — de son rêve.
Un jour, il hérita ! (cela peut arriver à tout le monde) et l'on vit, spectacle étrange, Montjoye, bottes vernies, habit noir, ganté de frais, ne fréquenter plus que les grands cafés du boulevard.
Combien cela dura-t-ii ? je ne sais ; mais il avait acheté une montre et n'ayant pas trouvé de chaîne à son goût, en avait fait faire une sur un dessin l de lui ! — Hélas ! quand la chaîne arriva, c'était fini ; l'héritage avait filé et la montre avec !
Il retomba plus bas que jamais, jusqu'au jour où je lus dans un journal que la Société des Auteurs dramatiques l'avait fait entrer à l'hospice Saint- Louis ; il avait, du reste, depuis longtemps, disait le journal, besoin de suivre un traitement sérieux : et cette même feuille, s 'étonnant de ce qu'on ne l'avait pas reçu gratuitement, se livrait à quelques réflexions assez justes au sujet du droit des pauvres
auquel certainement Montjoye avait plus donné qu'il n'en recevait actuellement.
Montjoye occupait une chambre au pavillon Gabrielle (l'administration de l'Assistance prétend que c'est très-recherché), et un communiqué signé Husson répondit au journal : « Si M. Montjoye veut s'exonérer de la charge qu'entraîne le bénéfice de son admission au pavillon Gabrielle, il peut demander à être traité dans les salles de l'hôpital : il y sera reçu gratuitement. »
Montjoye avait fait de joyeux et gais vaudevilles, la Panthère de Java, X Homme entre deux airs, etc., — 11 ne faisait plus que de la déplorable peinture ; il avait eu l'esprit vif, alerte, — il était devenu
grossier et lourd Devant quoi donc l'homme
avait-il fui pour faire place à la bête.
Je retrouve dans une nouvelle de lui intitulée Les Buveurs d'Absinthe ces quelques lignes : « Vous ne savez pas qui je suis? je suis un corps dont l'àme est partie en avant sans me dire où elle allait. Je ne sais ce que je veux et je n'ai plus qu'une force, celle de me tuer. Tout ce que j'ai aimé est mort; il ne m'est resté que moi et je n'ai pas le courage de m'attacher à si peu. Un instant je me suis vu bien près d'adorer un chien, mais il s'est chargé de me guérir de ma passion naissante en me mordant. Alors, j'ai aimé l'absinthe. »
Et il l'aimait, je vous assure !
Un jour 'que je l'avais emmené diner, il ne put achever son potage ; son gosier semblait se contracter douloureusement au contact du bouillon, et
c'est avec stupeur que je le vis repousser son assiette pour demander un verre d'absinthe dans lequel il trempa son pain découpé en mouillettes.
Du pain trempé dans de l'absinthe !!!
Avait-il lutté, avait-il combattu? Je n'ai pas
connu Montjoye assez intimement pour me prononcer.
A l'âge où l'esprit se débat Et cherche à voler jusqu*au faîte, Il fuyait devant le combat En se vantant de sa défaite !
Mais le regret et le dépit
De voir les vaillants à la tâche
Ne lui laissaient pas de répit
Et dans son cœur lui criaient : Lâche
Et pour que la voix du Passé Par une autre voix lût couverte, L'impuissant avait épousé Ce qu'il nommait la Muse verte.
Paradis artificiel !
Dix ans, — pendant dix ans ! — l'épouse
Fit durer la lune de miel,
Car la goule immonde est jalouse.
Ce qui lui restait dans le cœur D'espérances non violées Se desséchèrent dans leur fleur Ou fleurirent étiolées,
Et vieilli, courbé, l'œil éteint, Sans intelligence et sans âme, Il venait, portant sur son teint, Les vertes couleurs de sa dame.
La Mort arriva :
Et devant l'abîme béant, La voix par l'alcool éteinte,
Montjoye
.... dit : -je bois au néant !
En vidant un verre d'absinthe.
FERNAND TANDOU
M. Jean Larocque, un esprit un peu confus et qu'il faut trop souvent deviner, a fait précéder la 2e édition de son livre : Niobé, d'observations critiques dont quelques pages sont consacrées à Fernand Tandou. Il le cherche dans son petit volume : Miettes d'amour, signé Belligera, et y découvre un Tandou que le parti pris, — parti pris que je n'ai ici ni à louer ni à blâmer, — avec lequel est écrite la légende du livre, lui fait désirer et par conséquent voir.
Tandou, dites-vous, mon cher Larocque, vint las, exténué de l'éducation du temps, d'une vie sans horizons, demander à l'asile de vos jeunes enthousiasmes un peu d'air, un peu de soleil. Non, Tandou n'était ni las, ni exténué de l'éducation du temps, — il ne voyait pas si loin, et les préoccupations littéraires qui vous absorbaient, vous ♦4 quelques jeunes esprits de ce temps-là, l'eussent
bien étonné, — je dis étonné sa légèreté et son
insouciance se fussent servi d'un autre mot.
Quant à ses horizons, ils étaient bornés, c'est vrai (et le poète ne demandait pas à voir au-delà), —
mais bornés par Elisa, Lisette ou Lison (il ne sait même plus laquelle), dont l'haleine était une fraîche brise ; par Céline qu'il appelle sa tulipe orageuse ; par Nini, ce joli Belzébut, qui devait devenir sa moitié entre Vabsintîie et le potage; par Eugénie, qui ambitionne d'être fdle de joie et de trôner au lupanar ; par Belle, aux blonds cheveux bouclés; par Valentine-Adolphe, dont l'oeil grand et le pied petit, Vont plus d'une fois mis en appétit; par Berthe, pleine de mérite et d'appas; par Maria, qui de tous temps fut noceuse /"par Titine, la vraie étudiante; par la blondinette Héloïse, dont la vue le grise et Amandine, sa sœur, avec laquelle il doit vivre (il en tremble), huit jours complets ; etc., etc. . . sans compter les inconnues, — celles dont il ne se rappelle plus le nom.
De temps en temps, au coin de l'œil, apparaît une larme, — la meilleure chose de son petit livre, — dont vous me paraissez tirer des conséquences un peu exagérées. Vous voyez une plaie ouverte cachée sous cette gaité que vous qualifiez de factice et vous concluez : « C'est bien là le poète, le pauvre fou, l'homme voué au malheur et au suicide. »
Je sais bien que Tandou (comme toutes les natures bien douées, il sentait vivement), à de rares fois se reporte avec tristesse et amertume à des amours d'enfance, que même il écrit dans la ballade à Clara :
Le jour fatal où prenant ses mains blanches
/Devant l'autel quelqu'un la conduira
Plus d'un pendu fera plier les branches ....
Je sais encore, comme Fa fait remarquer mon ami Octave Lacroix, que Belligera est l'anagramme
de Gabrielle Gabrielle I sa Laure, Sa Béa-
trix ! . . . Non, plus simplement une jeune fille qu'il avait aimée dans son enfance ; mais pour quelques vers auxquels, nous qui savons que Tandou s'est pendu, nous attribuons un sens prophétique, combien d'autres je citerais qui me semblent prendre leur racine bien plus avant dans ce cœur léger et inconstant :
Pour moi chaque fruit qui tombe Est un obstacle à ma mort,
Sans remord, Je laisse bâiller ma tombe, En croquant le fruit qui tombe.
Vous me direz que cette gaîté est factice je
ne veux pas en dire autant de sa douleur ; mais toute vraie et toute sincère que je la croie, — dans l'instant où il l'exprime, — ce n'est qu'une impression fugitive et qui semble ne venir là que pour légitimer les amours qu'il chante. Il dit lui-même :
Qu'il avive exprès sa souffrance Pour repartir ensuite plus léger Vers le pays de Tespérance.
Ne l'oublions pas, ce petit volume que vous avez parfaitement jugé (p. 95), et auquel son auteur n'attachait pas une grande importance, — bien qu'il ne faille pas prendre à la lettre, ou plutôt au mot, les poètes qui disent :
O marmot que j'ai conçu, — Péché de jeunesse — Reste au moins inaperçu Dans ta petitesse.
n'oublions pas, dis-je, que ce volume, s'il se rattache à quelque école, appartient à celle de Musset où l'on ne sait jamais au juste si la gaîté et la tristesse ne sont que grimaces et où l'on croit à tout en faisant mine de ne croire à rien. Comme vous, je me fusse bien gardé de prononcer le nom d'Alfred de Musset, si M. Maxime Ducamp, — et dieu sait quel plaisir cela fit à Tandou ! — n'eût pas dit jadis : « Il y a dans ce talent du Musset, du Béranger, du H. Heine. »
Non, personne ne publie un volume, — prose ou vers, — avec le désir manifesté que ce volume passe inaperçu, et je ne saurais aucun gré à Tandou d'avoir été sincère en cette occasion. Quant à ce premier amour, qui, selon vous, le mena au suicide
êtes-vous bien certain que ce soit celui-là?... Vous reconnaissez vous-même qu'il forma de nouveau ce rêve, — et le dernier amour n'y seraitil pour rien ?
Pas plus que vous, je n'ai l'intention d'écrire ici quelles furent les causes, du moins les plus apparentes, du suicide de notre ami, mais ce que je conteste, c'est que ce premier amour tint une aussi grande place dans la vie de Fernand Tandou.
Vous ajoutez : cela se retrouve bien plus encore « dans ses confidences personnelles. »
Ah !... je n'ai plus rien à dire.
Mais voyez comme on peut se tromper; p. 102,
18i LES DERNIERS BOHÈMES
vous dites : « Le poète amoureux se réfugia enfin dans l'activité de la vie, dans le travail. »
Youlez-vous que je vous dise comment il s'y réfugia : Tandou, qui faisait son droit, — nous avons vu avec quels professeurs, Clara, Héloïse, etc., — avait, par la publication de son volume de vers, mis le comble à l'indignation de son père. Les effets ne s'en firent pas attendre ; les vivres furent coupés (un moyen de l'Ecole des pères), et Tandou, qui venait d'attraper à la conscription un numéro... de poète, dut, le sac au dos, courir à la frontière,- — non, ce n'eût rien été pour un poète, mais rejoindre paisiblement et tristement son régiment.
Il partit le cœur gros, il m'en souvient, et ne pensait ma foi guère à pleurer sur ses amours d'enfance ; sa première étape lui causait des chagrins bien autrement cuisants. Son père le racheta et l'envoya à Dijon terminer son droit. Tout allait bien, et Tandou, avocat, ne demandait pas mieux que de ne point exercer à Paris, où il était revenu et où il trouvait 'la vie fort douce ; mais son père, qui n'entendait pas de cette oreille, l'obligea à entrer dans les affaires. Je me le rappelle, tout triste, tout ennuyé, cherchant mélancoliquement dans quelle carrière commerciale il allait se... (vous voyez bien que je ne puis pas employer le mot réfugier), se jeter; toutes lui étaient indifférentes, ou mieux il n'en aimait aucune, cependant celle de libraire, — à cause des livres qu'il chérissait, lui parut plus supportable que les autres et, pendant une soirée, nous feuilletâmes ensemble l'Almanach des 25,000 adresses, cherchant à travers les mai-
sons de librairie celle qui allait recevoir ses capitaux.
Devenu libraire, il fut sérieux et montra un sens commercial que personne ne lui soupçonnait; le travail semblait lui avoir tout fait oublier. « Beaucoup de ses amis eux-mêmes y furent trompés... » Oui, vous croyez toujours à ce fatal premier amour. Nous devons ajouter cependant qu'il se maria, qu'il devint éperdument amoureux de sa femme et vous savez le reste. Je vois encore flamboyer devant moi ces deux lignes qui m'apprirent sa mort : L'éditeur F. Tandou, auteur d'un volume de vers intitulé : Miettes (Famour, qu'il avait publié sous le pseudonyme de F. Belligera, a été trouvé pendu dans son salon. On ignore, disait sagement ce journal, les causes de ce suicide.
Pauvre Tandou! II. n'avait pas trente ans!
Il y a de l'esprit, de la facilité, de la grâce dans son petit volume et... voilà tout; puis, comme dit l'auteur :
Qu'il vous ennuie ou qu'il vous charme,
Ce petit livre ne fut fait
Que pour essuyer une larme. . . .
■ — Après tout, est-ce un grand forfait ?