AUSSANDON
En 1862, dans une Histoire du Figaro que je publiais alors, (je demande pardon de me citer), je disais : Aussandon donna au Figaro une série d'études sous ce titre : Silhouettes médicales. Le portrait du chirurgien finit par ces mots :
« Comme nous l'avons dit dans le commencement de cet article, nous avons assisté au lit de mort de vrais chirurgiens, — et c'est une terrible pierre de touche que le lit de mort ! — Tous ceux que nous avons vus à l'heure dernière sont morts comme de bons soldats, sans crânerie, sans lâcheté, disant simplement, comme le vieux Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper, quand Dieu l'appelle : « Présent ! »
Pauvre Aussandon, il n'a pas attendu qu'on l'appelât! Quelques jours avant sa mort, racontait Paul d'Ivoy, Aussandon rencontre M. devVillemessant au cale du Helder. M. de Villemessant lui trouve l'air triste et s'efforce de lui remonter le moral. Sans l'écouter, Aussandon lui dit:
— Vous n'avez jamais eu l'intention dé vous tuer, vous!
— Moi ? répond M. de Villemessant. pas encore.
— Eh bien si cette envie-là vous prend, je vais vous donner le moyen de vous tuer proprement. Vous chargez un pistolet, — vous mettez la main sur votre cœur ; — quand vous le sentez bien battre, vous appuyez le doigt sur la place où vous l'avez senti, vous laissez glisser votre doigt un peu audessous, vous appuyez le canon du pistolet sur votre doigt pour bien l'assurer, vous avez soin de ne pas appuyer la bouche du canon sur la peau, ce qui empêcherait l'arme de partir, et vous tirez,... Votre affaire est faite,., sans douleur....
Dans les premiers jours de mai 1859, Aussandon mettait en pratique cette théorie si froidement développée.
Il essaya d'abord de s'asphyxier avec du chloroforme, mais l'odeur le trahit, sa femme vint, appela au secours et envoya chercher un médecin... c'est alors qu'il se tira un coup de pistolet au cœur.
On a dit qu'il s'était tué pour échapper à des souffrances intolérables causées par une attaque d'apoplexie qu'il avait eue quelque temps auparavant... Ce n'est pas d'une exactitude rigoureuse. Le pourquoi de cette fin tragique est connu de quelques-uns....
Quand j'ai connu Aussandon, il était sain de corps et d'esprit, il avait lasanté,la gaieté, l'insouciance et semblait tenir à la vie par de solides attaches; c'était un savant — plein de fantaisie et d'originalité, qui avait fait un livre Minimus Lavater où rayonnaient le bon sens et la bonne humeur. La conversation suivante qu'il eut avec Jules Viard, deux
mois avant de mourir, le montre bien tel qu'il était et c'est pourquoi je la rapporte ici :
Aussandon lui tendant les deux mains : — Tiens, te voilà ! mon gros... que fais-tu !
— Je m'ennuie.
— Tant pis. . . . quand [on s'ennuie soi-même on embête les autres ... où vas-tu ?
— Nulle part.
— Je vais rue Vi vienne. . . viens- tu avec moi?
— Très-volontiers on ne vous voit plus à la
Brasserie .
— Oh ! j'y vais très-rarement. . . pouah ! que tu as là un mauvais cigare !
— C'est un bout coupé ... un simple bout coupé !
— Permets-moi de t'offrir un quinze centimes — par égoïsme pur. . . ton bout coupé m'empeste. [On
' achète des cigares) .
Aussandon: — Je te disais donc, mon petit, que j'allais très-rarement à la Brasserie. ... Ce sont de
bons enfants je ne dis pas non. . . mais, vois-tu,
ils ne croient pas à ma littérature ! [S' arrêtant brusquement d'un air grave) Et toi, crois-tu à ma littérature ?
— Comme vous croyez à la leur !
— Ah ! le trait est malin ! {il sourit de son don et franc sourire, en montrant ses belles dents rabelaisiennes).
— Laissez donc !.. Oui, je crois à votre humour, à votre cœur, à votre esprit... minimus Lavater ; vos romans du Journal pour tous, vos articles du Siècle, tout cela c'est de la littérature... et de la vraie !
— A la bonne heure ! n'est-ce pas ? l'âge n'y fait rien... les humoristes, d'ailleurs, ne peuvent bien écrire qu'après quarante ans.
-— Vous ! vous êtes le plus jeune de nous tous ! (On passe devant le Vaudeville).
— Oui... oui... c'est vrai... Tiens, on répète là une comédie intitulée la Seconde Jeunesse... La seconde jeunesse ! c'est le grand moment pour aimer et pour produire ! (avec mélancolie) : Moi, je sens que je commence' ma troisième ! A propos, j'ai lu ton bouquin... de toi à moi, je te le dis franchement... c'est adorable... c'est d'une finesse, d'une sensibilité, d'un humour exquis... quelle patience d'observation ! c'est du Sterne. ! et je m'y connais... Oh ! cher ami, quelle belle et gaie misère que la tienne ! A ta place, je serais devenu bête comme chou, moi qui te parle.
— Sacredié ! vous me faites plaisir!... tant mieux si ce livre plaît à mes amis... car les grands critiques n'en ont pas parlé. . .
— Yeux-tu que je te fasse un bel article, moimême, au Siècle !
— Au Siècle ! oh ! oh ! ce sera difficile.
— N'êtes-vous pas de la même religion.
— Au fond, oui.... mais nous ne sommes pas de la même paroisse ! alors
— Alors, petite conspiration du silence ! je connais cela. Bah ! toi, tu as la santé, la conviction, l'espérance.... tu peux attendre... moi je m'en vais....
— Bah ! mon cher docteur, soignez-vous vousmême !
— Je n'y puis rien ! va.., quand l'organisme de la grande machine est attaqué... nous sommes tous des fichues bêtes... je disais donc qu'on ne te rend pas justice, à toi aussi... Ne pleure pas, mon enfant.... c'est la vie... Et puis, vois-tu bien, petit, il faudrait qu'on te la rendit trop pour te la rendre assez.... c'est ce qui fait qu'on ne te la rendra jamais... que fais-tu, en ce moment ?
— Je fais des pièces de théâtre....
— Pour les tiroirs !.. je sais... Ah ! sacredié..., tues l'homme que je cherche.... veux-tu de l'argent?,.. J'ai une idée de journal... Tues piocheur... Je veux faire un canard avec toi...
— De quoi s'agit-il ? dites.
— Voilà mon idée... Elle est bête comme tout... mais il y a de l'argent à gagner ! j'intitule mon journal : La Justice cU Paix... illustré... dix centimes... deux ou trois numéros par semaine.... Nous avons de bons sténographes, qui prennent une copie exacte de toutes les affaires de justice de paix... oh ! mon ami, voilà le vrai, le réel, le comique éternel de la vie de chaque jour, de chacun de nous ! c'est trivial, c'est stupide, c'est mesquin, mais c'est drôle, oui!... tout le monde y va; — tout le monde y passe, devant ce simple tribunal... c'est le vaudeville, la comédie, la farce en action ! c'est le lavoir universel où l'humanité lave son linge sale en famille I.. Nous arrangerons, tous les deux, le compte-rendu de ces affaires infimes... avec du trait, de la gaieté, du bon sens, de la malice, delà philosophie... et tu en as... et de lameilleure ! comme moi.... nous arrangerons un journal
que tout Paris s'arrachera, depuis le portier jusqu'au prince!., je ferai illustrer cela par mon ami Gavarni?... hein? quelle mine d'or!... Je mets dix mille francs à ta disposition pour lancer la chose.... Deux de mes amis m'ont promis d'en fournir autant.... Avec cela, on peut commencer, n'est-ce pas?
— Certes !
— C'est convenu... ça te va?., tope-là!
— Ma foi oui... je trouve l'idée superbe....
— Eh bien ! viens me voir dans quelques jours... nous ferons un petit traité... Adieu, mon ami, ne te décourage pas (il s'arrête devant une porte coc?ière)je vais voir un malade... un bon malade.., là; adieu.... A propos, dix francs te feraient-ils plaisir, en ce moment-ci ? je vais en gagner vingt, làhaut... tiens, les voici !..
— Ma foi, mon bon ami, merci, de tout cœur?..
— C'est bon... c'est bon... Yois-tu ? si cet argent était pour t'amuser, je serais plus content de le donner... j'en prête souvent, par-ci par-là, à tes amis... au moins, eux, ils le boivent.... courent les fillettes... voilà de l'argent bien placé!... mais donner de l'argent à un époux bien tranquille et bon père... cela mérite le prix Monthyon ! c'est bête... car, enfin, que vas-tu faire de ces dix francs ? un pot-aufeu, je le parie!... pouah!!! adieu... mon ami,.. songe à la Justice de Paix,., c'est une fortune !...
ARMAND LEBAILLY
— « Que j'en ai vu, de mes amis, mourants de ce mal horrible qui ne pardonne pas ! la même scène était devant mes yeux, je crus voir un fantôme, pauvre Lebailly ! » dit M. Boue de Villiers dans les quelques pages émues qu'il a consacrées au malheureux poète phthisique, pages qui honorent autant leur auteur que Lebailly.
Armand Lebailly appartenait à une pauvre famille de paysans normands, et ce fut par faveur qu'il put commencer au séminaire des études qu'il acheva plus tard au collège de Coutances. Après avoir été maître d'études — boulet que sa surdité précoce lui empêcha de traîner longtemps, il entra comme correcteur à l'imprimerie Buhour de Caen et devint rédacteur en chef du Progrès du Calvados, un journal littéraire dont les allures un peu vives causèrent la mort prématurée.
Et Lebailly, la tête pleine de rêves dorés, mais l'escarcelle vide, prit la route de Paris où il trouva vite... la misère. « 11 souffrit de toutes les façons, dit M. Boue de Villiers, et dut écrire dans des re-
cueils suspects : il mit des romans dans la Revue des Races latines de M. Hugelmann ! »
J'en connais bien d'autres qui ont mis des romans — là et ailleurs — et qui n'avaient pas cette mauvaise mais terrible excuse,, la misère !
Ah ! la misère ! fantôme horrible ! goule insatiable, malesuada famés ! où sont-ils ceux qui se sont retrempés dans ton étreinte redoutable?.... tandis qu'on compte par milliers ceux qu'a énervés et flétris ton contact impur.
Ecrire dans la Revue de M. Hugelmann devait en effet paraître dur à l'écrivain démocrate que Victor Hugo avait félicité et qui avait inscrit en tète d'un de ses volumes, ces quatre vers :
Poète je donne des ailes
Aux faibles de l'Humanité ;
Je n'aime que la Liberté
Et ses Trois couleurs immortelles.
Pauvre Lebailly !
Il avait publié deux volumes de vers : Italia mia et Les Chants du Capitule. Le premier de ces deux livres parut en 1860 avec une préface de M. Legouvé qui s'était intéressé à ce jeune poète ; on y sent un souffle généreux, de la fougue, de l'emportement....; de temps en temps la toux sèche du poitrinaire arrive et le pauvre garçon, qui sait sa vie menacée, pense à la mort :
Ami, quand je mourrai, recueillez ma poussière, Mettez-la sur mon seuil pendant une heure ou deux Aûu qu'elle ait de tous l'accolade dernière ;
Puis vous la porterez, sans croix et sans bannière, Près du tronc du vieux chêne : elle y dormira mieux !
Son second volume Les Chants du Capitule {186*2) est bien supérieur au premier ; il y a encore çà et là des fautes de goût, de la déclamation et une énergie plus voulue que réelle ; néanmoins l'ensemble est plus calme, plus reposé et les aspirations à la liberté y sont mieux comprises, et paraissent dégagées de certains enthousiasmes qui, dans le livre Italia mia, m'avaient, je l'avoue, un peu froissé. Le volume finit par cet envoi mélancolique :
Mon Dieu ! si dans l'adversité, Et j'ai sujet d'y croire.
Je retourne à la Charité.
/ Mourir pauvre et sans gloire ;
Ami, venez de votre main, A mon âme orpheline, Oh ! venez montrer le chemin Qui mène à la colline.
Il paraît qu'on accusa Lebailly déjouer avec sa maladie, de se poser en Millevoye, en Hégésippe Moreau,-en somme, d'essayer de faire servir sa
phthisie à sa renommée littéraire , car dans la
préface assez embrouillée de la 2e édition de sa biographie d'H. Moreau, il parle d'abord (il n'y a que les poètes pour se permettre de semblables fantaisies) de cette étude qui « il y a quelques mois fut une véritable émotion- littéraire ... et qui obtint un de ces succès rapides et sincères.... », puis il arrive à ceux qui Font attaqué et les voue à leurs remords.
Je ne crois pas devoir entrer dans ce débat.
Les deux volumes de poésies obtinrent un certain succès et des noms illustres dans les lettres s'intéressèrent à cet infortuné ; Lebailly put visiter l'Italie, ce qui avait toujours été son plus vif désir. L'année suivante, il y retourna, mais s'arrêta à Nice ; ce fut au retour de ce second voyage qu'il publia dans la Collection du Bibliophile français ses documents sur Hégésippe Moreau et une étude sur madame de Lamartine. On a encore de lui un roman très-médiocre intitulé Maria Graza.
La première fois que je rencontrai Lebailly, je vis « un petit homme vêtu d'une redingote en soie couleur puce, ayant au cou une grosse cravate rouge et sur la tête un long chapeau gris bordé de soie noire »; c'était le 28 juin 1861, il allait avec quelques confrères, dîner au Plessis-Piquet, chez le père Censé, au Coup du Milieu. La dernière fois que je le vis, c'était en Normandie, à Saint-Pair, près de Granville, il passait sous mes fenêtres ; je le reconnus parce que je le savais dans le pays ; il revenait de Gavray qu'il ne devait plus revoir et regagnait Paris à petites journées. A Evreux, son ami. M. Boue de Tilliers, raconte qu'il pouvait à peine parler et que cependant il s'informait des nouvelles littéraires ; il voulait voir le compte-rendu des prix de l'Académie. « Il en attendait un. Par un pieux mensonge, Ernest Legouvé le lui avait garanti. L'académicien visitait son jeune confrère à l'hôpital ; il savait son rêve longtemps caressé du laurier académique, et, persuadé que le pauvre poète n'irait pas jusqu'à la distribution des cou-
ronnes, — il mentit « pour lui réchauffer l'âme. » Pour mieux le convaincre, il lui avança une somme
sur ce prix illusoire Quelle ne fut pas la
déception d'Armand Lebailly quand, dévorant le rapport de M. Villemain, il n'y vit pas figurer son nom î II en pleura des larmes amères. Il mourait et cette consolation suprême lui était refusée ! »
Arrivé à Paris, il entra immédiatement à l'hôpital de la Charité, puis alla à Saint -Louis que « quelques contrariétés » l'obligèrent de quitter, et, grâce à son éditeur, M. Bachelin, qui fut toujours pour lui un protecteur sûr et dévoué, il put entrer à l'hôpital Necker où, le 4 septembre 1864, il mourait à l'âge de vingt-cinq ans. On l'enterra le 1 septembre au cimetière Montparnasse en présence de « six hommes et d'une femme en grand deuil ». Les six hommes étaient MM. Bachelin, Saurin, Bonaventure, G. Staal, Albéric Second et Louis Ratisbonne .
Je ne crois pas que Lebailly ait eu beaucoup à se plaindre de ses confrères ; MM. Ratisbonne, Legouvé, Houssaye, Doucet, etc. , lui vinrent en aide ; il reçut à l'hôpital la visite de M. de Lamartine et les encouragements de G. Sand,V. Hugo, J. Janin, A. Barbier, etc., ne lui firent jamais défaut.
« Des générosités de deux ou trois riches confrères, de quelques marchés avec son éditeur, surtout de la touchante offrande de M. Ernest Legouvéf il restait une pincée de pièces d'or à Armand Lebailly. Il l'envoya à un notaire de Gavray, avec ces lignes : « Je sens que je vais mourir. Achetez-moi un terrain perpétuel dans le cimetière de notre vil-
lo.
lage. Je n'ai jamais rien possédé de mon vivant, qu'au moins je sois propriétaire après ma mort !...» Son désir fut satisfait et grâce aux soins de son éditeur, M. Bachelin, Armand Lebailly repose aujourd'hui dans son pays natal.
LA FOSSE COMMUEE 17o